LIVRE PREMIER
t^mm^rt^i^mm^mmmm.
\JE vte^ point un vain désir de gloire historique qui me Biet la plunLe à la main. Je n^attends de inon ouvftge ai honneur ni profit; j'écris pour ma propre 8a« tbfactiou; ou, si you& youIcs des idées pli2s hautes et des motifs plus nobles, je regarde uniquement i*instruûtion du prochain , et crois que Thistoire est la meilleure et k plus sûre manière d'apprendre aux prinees de la terre des vérités quelquefois ddre^, cpi'ea n'osecoÂt leur dire autrement. Ils voient, dans ce miroir des choses passées , que la vérité s'y développe tout entité, que les plus puissans rois n'y'sont pas plus épargnés que les moindres de leurs sujets ; et que si on y célèbre leurs' vertus, leurs vices et même leiurs moindres défauts n'y sont pas oubliés. Ces exemples peuvent les toucher-, et lorsqu'ils remarquent k manière libre et hardie dont les historiens traitent les plus grands princes quand ils sont morts, \h doivent s'attendre q«ie quand on ne les craindra plus ils lie seront pas traités plus favorablement, s'ils y donnent fieu par des actions indignes^ d'eux. Cela me fait son-
lO,
l48 MÉMOIRES
venir que, pendant que je travaillois à V Histoire de Charles vi, le duc de Bourgogne, à peine sorti de Tenfance , me dit un jour ce^ paroles : « Gomment a vous y prendrez-vous pour dire que ce roi étoit « fou?— Monseigneur, lui rëpondis^je sans hésiter, a je dirai qu'il étoit fou. La seule vertu distingue les « hommes dès qu ils sont morts. » M. le duc de Beauvilliers, qui passe, dans le monde pour homme de bien , et pour avoir Tesprit droit , m'a dit plusieurs fois qu'en insinuant, comme je fais dans mes histoires, des maximes de religion , de piété, de tendresse pour le peuple, et les écrivant d'une manière qui force à lire les moins adonnés à la lecture (prenez garde au moins que c'est M. de Beauviiliers qui parle) , je faisois un plus grand bien, et rendois à iHeu un service plus agréable, qu'en faisant douze missions^ « Il y a, ft me disoit'il, beaucoup de genâ propres à faire le tt catéchisme, et fort peu ou presque point.de capa- « blés de faire des livres qui se fassent lire. » Il me dit aussi que M. le duc de Bourgogne avoit lu quatre fois ï Histoire de Charles v. Quel bonheur pour la France, et quelle consolation intérieure pour un pauvre auteur , de penser qu'un si grand prince pourra peut-être, dans la suite de sa vie, mettre à profit l'exemple d'un roi si sage !
Après ce préambule , dont je me serois peut-éti'e bien passé, il faut annoncer mon dessein , que je crois assez grand , assez étendu pour y employer le reste de mes jours. J'entreprends d'écrire des Mémoires sur la plus belle de toutes les vies, la plus remjdie d'événemens extraordinaires, la plus digne de passer à la postérité : on n'y verra que villes prises^ batailles ga-
DE l'abbé dk GHoisy. i^g
gnëes, Etats conquis, et toutiçs les horreurs de la guerre suivies plus d'une fois de la paix, mère de Tabondànce et des plaisirs ] et, pour tout dire en peu de paroles, j'entreprends d'écrire la f^ie de Louis xiv, roi de France, à qui ses peuples ont donné le surnom de Qrandj nom glorieux que ses vertus, que ses actions lui ont acquis avec justice , et que l'équitable avenir lui confirmera, si ses grandes destinées se soutiennent jusqu'à la fin, et qu'après avoir fait la gloire de ses sujets il en puisse faire le bonheur.
Au reste, mon dessein n'est pas d'écrire la grande histoire de son règne ; je ne sais point aller sur le marché des autres : et puisque deux beaux-esprits (i) connus et admirés dans le monde , l'un par ses tragédies, et l'autre par ses satires, sont chargés d'un si g^rand travail, je me fais justice, et suis persuadé qu'ils aous donneront une histoire meilleure que celle que je pourrais &ire, d'autant plus qu'ils ont en main tous les Mémoires les plus, secrets , et qu'ils y travaillent depuis quinze ans. Je ne m'attache donc qu'aux particularités de la vie du Roi : je tâcherai de le suivre dans ses conseils avec ses ministres, dans ses cabinets . avec ses amis, où, dépouillant le faste de là royauté, il est plus aimable et n'est peut-être pas moins grand qu'à la tête de ses armées. Je ne le perdrai point de vue dan» ses jeux, dans ses plaisirs, dans ses exercices les plus communs, et ne laisserai rien perdre de tout ce qui échappera de son esprit et de son cœiir, sans pourtant négliger ses actions de héros 5 mais je nVen ferai point une gazette , et ne marquerai exactement ^ue ce qu'il a fait en personne. On le verra, dans la
{i\ M'. Raciac «t M, Oespri^aux. ( IVote de ChoUy. )
l5o MË1IOIAK8
tranchée de LîHs, attirer par son counige cette beHe
parc^e d*un soldat qui, le voyant exposé aux coupe de
mousquet, et un page de la grande écuyerie tué der^
rière lui ^ le prit rudement par le bras , cfii lui disant :
« Otet-vous; est*ce là Totre place? » Il est xrù qu^
son courage pensa se laisser aller aux continuelles
iaâtances des courtisans empressés et flatteurs* Le
vieux Ckarost , qui étoit alors capitaine des gardes du
ecrps en quartier ; lui ôta de dessus la tête son cfaa*
peau et son bouquet de plumes, et lui donna le sien;
mais le voyant un moment après un peu incertain de
ce qu'il avoit à faire, il lut dit à l'oreille t « Il est
^ tiré, sire; il le faut boire, d Le Roi le crut^ de**
meura dans la tranchée, et lui en sut si bon grë^ q[ue
dès le soir même il rappela à la cour le marquis de
Charost, qui étoit exilé je ne sais où. Mais k propos
du siège de Lille ^ le c<mite de Brouay en étoit gou*«
verneur pour le roi d'Espagne -, et tous les macins^ il
envoy oit de la glace au Roi , parce qu'il aveit apprô
qu'il n'y en avoit point dans le camp. Un }Mt le Roi
dit au gendlhomuie qui venoit de sa part : « Je tous
. K prie, dites à M. le comte de Brouay que je hrî suis
c( bien obligé de sa glace ^ mais qu'il m'en devroit
« envoyer un peu davantage***- Sire, repartît l'Es*
« pagnol sans hésiter^ il craint que le sié^e tie.S(Ht
« trop long, et qu elle ne vienne k lui manquer.* « Il
fit aussitôt une grande révérence, et s'en alla« Mais le
vieux Charost, qui étoit derrière le Roi^ lui cria tout
haut : <( IMtés à pi. de Brouay qu'il n'aille p^ faire
a oomme le gouverfieur de Douay, qui s^est rendu
a comme un coquin. » Le Roi se retourna , et lui dit
en riant : « Charost, êtes-vous fou?— Comment, «ire,
DE l'abbé de ghoisy. i5i
« Fëpbqiia-t^l ? le comte de Brouay est mon odttsiù. )» Enfin !on verra le Roi céder à peine aoit installée^ de M. de Turenne, qui le menaça bien sëriemetneût de quitter Farmée s'il continttoit de venir à la tmnchée «ur un grand cheval blanc , avec nti plumet blanc , conmie pour se faire mieux reman|tter , dàn^ le l!â>ème temps qu'il avait répomlu au^ assiégés (}^e son quartier ëtoit partout^ de peor que le respe(^ ne le)» empêchât d'y tirer. Je le suivrai à la campagne dé Hollande^ à Maëstrickt, à Y alenciennes , h Cambray , ji Mons^ à Namur^ et partout où sa présence s'est bien fait sentir à ses ennemis. Je n'oublierai , s'il m'est pos^ sible ^ aucune de ses vertus^ mais aussi je n'oublierai pas ses défauts. Pétri de la même boue que César et Alexandre, il aura ses foiblesses aussi bien qu'eux ^ et quelquefois le béros laissera parottre l'homme.
Et qu'on ne s'aQle pas imaginer que ce ne sont ici que des paroles, et que je n'oserois &ire ce que je promets avec tant de hardiesse , pour ne pas dire d'îf^ solence. Je*déclare d'abord que ce que je vais écrite demeurera pendant ma vie dans Tobscurité de mon cabinet : comment oserois*je parler librement du prince et de ses mmistres? Le pas seroit glissant^ et si je me £ais des aifaires avec eax ou avec leurs enfans^ oe ne sera du moins qu'après avon* prfe meâ mé^ sures par une séparation éternelle. Ain^i , malgré là flatterie, vice dominant de tous U% siècles, j€ mettrai sur le papier tout ce que je saurai de plus sécrétât de plus vrai \ et je me vante d'en savoir beaucoup.
J'avois près de dix-sept ans à la mort du cardinal Mazarin \ et , par Téducation qu'on m'avoit donnée , }'étois mkux instruit des affaires qu'on ne l'est ordi-
l5^ MÉMOIRES
nairement à cet âge -là. Ma mère, qui ëtoit de la maison de Horault de L'Hôpital , me disoit souvent : « Ecoutez, mon fils; ne soyez point glorieux, ot « songez que vous n'êtes qu'un bourgeois. Je sais <( bien que vos pères, que vos grands-pères ont ëté « maîtres des requêtes, conseillers d'Etat; mais ap- « prenez de moi qu'en France on ne reconnoit de no- « blesse que celle d'ëpëe. La nation, toute guerrière, « a. mis la gloire dans les armes : or, mon fils, pour « n'être point glorieux , ne voyez jamais que des gens a de qualitë. Allez passer l'après-dinëe avec les petits « de Lesdiguières , le marquis de Yilleroy , le comte « deGuiche, Louvigny; vous vous accoutumerez de «bonne heure à la complaisance, et il vous en resr « tera, toute votre vie un air de civilitë qui vous fera « aimer de tout le monde. » Elle me faisoit pratiquer ces leçons ; et il est arrive qu'à la réserve de mes parens, qu'il faut bien voir maigre qu'on en ait, je ne vjDiS ps^s un homme de robe : il faut que je passe ma vie à la cour avec mes amis, ou dans mon cabinet jivec mes livres.
' J'avois donc assez d'âge et de connoissance à la mort du cardinal Mazarin pour remarquer toutes choses. Ma mère , par son esprit plus que par l'ëtat de sa fortune , ëtoit fort avant dans les secrets de la cour : la reine Anne d'Autriche l'avoit fort aimëe, et le Roi lui-même la distinguoit de toutes les femmes de son âge par ses bienfaits et par des marques de son amitié, jusqu'à lui donner, des audiences réglées toutes les semaines. J'étois le dernier de ses enfàns, et par conséquent le ^us aimé. A l'âge de dix ans, elle me faisait*^ écrire tous les matins deux ou trois heures au
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chevet dé son lit^ et toutes ses lettres parloient d'affaires ou de nouvelles : elle avoit un commerce réglé avec la reine de Pologne , Marie de Gonzague 5 avec madame Royale de Savoie, Christine de France 5 avec la fameuse reine de Suède , et avec plusieurs princesses d'Allemagne, qui toutes Thonoroient d'une amitié particulière ^ et par là j'ai été initié de bonne heure aux mystères de la politique.
Au reste , j'avertis le lecteur qu'en écrivant la vie da Roi j'écrirai aussi la mienne , à i^esure que je me souviendrai de ce qui m'est arrivé. Ce sera un beau contraste , mais cela me réjouira -, et je • veux bien courre le risque qu'on dise : Il joint à tous propos les louanges dun fat à celles dtun héros (0. Ce n'est pas que j'aie envie de me louer ^ mais , en parlant de soi , on y tombe sans y penser. Nos vertus nous paroissent plus grandes, et no^ fautes plus légères -, et s'il m'arri ve d'y mettre toutes les badinèries de mon enfance, on ne les excusera peut-être pas. On rira de me voir habillé en fille jusqu'à l'âge de d.ixhuit ans; oii n'excusera pas ma mère de l'avoirvoulu. Le voyage de Bordeaux ne laissera pas de divertir (2,.
(1) A eeiles éTun héros : Allusion h ces vers de Deapréunz dans le Discours au Roi :
L'un , en style pompeux habillant une ëglogue , De set rares vertus te fait un long prologue, Et mêle, en se Tantant. soi-même à tout propos, Les louanges d^un fat à celles d^un heVos.
(a) iVe laissera pas de ditfertir : Cette partie des Mefnoires de Choîsy est perdue. \\ dit, dans des .fragmens non'publiés, qu^il a joue la co^ médie sur le thë&tre d*nne grande ville pendant cinq mois, sons des habiu de fille : on voit, par ce passage de ses Mémoires, que c*est de la ville de Bordeaux qu'il a parlé. -
Enfin je sois résolu djà laisser courir ma plume tant qu'elle voudra^ «t, pour dire des choses assez non-velles et assez plaisantes , je n'aurai qu'à dire simplement tout ce qui m'est arrivé. Une dame qui a tout l!e&prit du monde a dit que j'avois vécu trois ouquàtre vies différentes, iioimiei femme » toujours dans les extrémités ; abymé ou dans Tétude ou dans les ba^^telles ; estimable par un coorage qui mène au bout du monde f méprisable par une coquetterie de petite fille ^ et, dans tous ces états différens^ toujours gouverné par le plaisir.
Quand le Roi , en 1661 , pt it là conduite de ses affaires, j'avpis des yeut , et j'eus de Tattention eosHiie toute l'Europe^ mais je fus moins surpris qu'un autre. Ma mère 9 qui le connoissoit à fond^ m'avoît dit ceot fois que c'étoit un génie extraordinaire, et qtie son coeur faisoit tort à son esprit dans la reconnoîssance sans mesure qu'il témoignoit au cardinal Mazarin. Il croyoit lui avoir les dernières obligations ; et le voyant prêt de mourir, il ne pouvoil se résoudre à lui donner du chagrin ^t peut'-étre la mort , en lui ôtaat le pouvoir al>solu. La suite a bien fait connoitre que ma mère ne se trompoit pas, et que ce prince, si doux et si endurant jusqu'à Tâge de Vingt-deux ans , étoit le plus habile et le plus fier de tous les hommes. Je l'ai suivi à plusieurs de ses campagnes : ma profession me dispensoit de &ire la guerre, mon inclination me portoit au moins à la voir. J'ai vu par moi-même la plupart des merveilles de notre siècle : j'étois au passage du Rhin , et à la conquête des quatre provinces hollandaises. Le cardinal de Bouillon, mon ami par* ticulier depuis l'enfance, m'avoit donné une place
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daas son carrosise. J aurai bien des choses à dire de lui dans la siûte de ces Mëmoires^ et je ne Tëpargnerai pas plus qu'un autre : je Taime , mais j aime evicôre mieuic la ^it^. U a fait un grand personnage, et il est bon de le faire connoitre tdi qu^l est. Jamais jeune homme n'entra dans )e monde si agrëaUoment : il ëtoit beaa comme vm ange ^ et avoit beaucoup d'esprit, de fine^e et de vivacité , qui le menoient quelquefois au^delit du but. Dès Tenfance , il passoit tons les autr^ -écolief^ dans les études , et se distinguoit par une vie e^mplaire. Il commença à faire pat^er de li^ par une querelle quil eut à un collège avec Tabbë d'HarcooH, etqu il soutint vigouremement. On le nommoit alors duc d'Âlbret. Le lendemain, ma mère me demanda si je lavois été voir : je lui dis que non, et que Tabbé d'Harcourt étoit de mes amis. Elle me pensa manger : k Comment, dit-eile , le neveu de a M» de Turenne ! Courez vite chez lui , ou sortez de « cbei moi. » C'étoitnne maîtresse femme, qui ton*' loit être obéie, et i|«i faisoit ma fortune. J'y allai ; et depws c^ jour-là j'ai toujours été attaché à lui. Tai su la manière dont il se fit cardinal.
Ce fni^n t€68. Il venoit de recevoir le bonnet de la maison étsociété de Sorbonne; il logeoit dans le cloître Notre-Dame, et avoit si bien gagné Festime et Tamitié dabon homme PéréfiiLe, archevêque de^m, qu'il le voaloit faire son coadjuteur. Lorsque Tabbé Le TeUiet^ fib du ministre, fat déclaré coadjuteur de Uiigres, le duc d'Albret a^rit par une voie secrète qae^ non content de Langres, iabbé Le Tellier alloit être coadjuteur de Reims. Cette nouvelle éveilla son ambition-, il l'alla dire à M^ de Turenne, qui vouloit
l56 MteOIRE»
en aller parler au Roi pour Fempécher : a Gardez- « .vous-«n bie», monsieur, lui dît le duc d'AlLret-, « vous perdriez ma fortune. Si le Roi met l'abbé Le et Tellter dans un des grands postes de TEglise de « France, il ne pourra jamais me refuser la coadju- (c torerie de Paris , ou la nomination au cardinalat. » M. de Tureqne avoua qu il avpit raison, et ne dit mot; mais dès que Tabbë Le Tellier eut été nommé coadjuteur de Reims , il alla voir M. rarchevôquè de Paris, qui rassura qu'il auroit la plus grande joie du monde si le Roi vouloit bien lui donner M. le duc d'Albret pour son coadjuteur. Il ne perdit point de. temps, et dès le soir il demanda au Roi la coadlMorerie de Paris pour son neveu. Le Roi, qui se souvenoit des guerres civiles, et de la peine qu'un archevêque de Paris (0 lui avoit faite, ne voulut point mettre dans une place si importante un homme si jeune et d'une si grande naissance : il le refusa , avec des promesses magnifiques pour toute autre .chose. M. de Turenne hii demanda aussitôt la nomination àtt cardinalat, que Sa Majesté lui accorda, à condition que la chose demeureroit secrète. M. de Turenne, si fier dans un combat, ëtoit fort timide dans le cabinet; il avoit eu besoin de toute la vivacité du duc d'Albret pour se résoudre à demander au Roi ce qu'il obtint à la première parole. Il avoit fait la pluie et. le beau temps à la campagne de Lille ; mais depuis la paix sa faveur étoit fort baissée , et les courtisans , qui s'en étoient aperçus, n'étoient plus dans son antichambre. Il arriva quelques jours après que le nouveau coadjuteur de Reims , revenant de Saint-Germain avec le duc
(i) Le cardinal de hc(z. ( Noie de ChoUy. )
D£ l'abbé de ghoisy. i57
d'Albret, lui dit, en voyant les tours de NotreT^Dame : (t Voilà deux tours qui vous siëroient bien. » Il avoit su par son père que le Roi avoit refusé la coadjuto* rerie de Paris à M. de Turenne, mais il ne savoit pas qu'il lui avoit accordé la nomination au cardinalat. Le duc d'Albret, qui se sentoit dans son cœur amplement dédommagé , le remercia avec la tendresse d'un vieux courtisan.
Cinq mois après, l'abbé Le Tellier fut sacré coadjateur de Reims avec une magnificence extraordinaire , et une si grande foule que ce jour-là le Roi se trouva presque seul à Saint-Germain. Il en témoigna quelque chagrin. Le duc d'Albret s'étoit trouvé à la cérémonie en habit de simple docteur, et les nouvelles à la main en firent mention. Cela fâcha M. de Turenne , qui , pour se dépiquer , alla prier le Roi de rendre publique la nomination de son neveu au cardinalat. Le Roi , qui se souvenoit des grandes obligations qu'il lui avoit, et qui l'aimoit dans le fond, n'osa le refuser, U fut fait véritablement cardinal Tannée suivante.
Le Roi, à la prière du Pape, avoit envoyé un grand secours à Candie sous la conduite de M. de Beaufort : ce prince fut tué dans une sortie , et il en revint peu de Français. Le Pape, pour consoler le Roi en quelque façon , fit le duc d'Albret cardinal , quoiqu'il n'eût encore fait aucune promotion , ni pour ses créatiires , ni pour les têtes couronnées ^ et , de peur de fâcher les Espagnols , il déclara qu'il donneroit aussi un chapeau hors de rang à celui que la reine régente d'Espagne lui nommeroit. Ce fut le cardinal Porto-Carrero. Je raconterai dans la suite les manières adroites
1 59 néMoinis
dont lircardinal de Bouillon se servit pour être grand 9iUmbiieÈ de France et abbé de Cluny ; je n^oubKerai pas ses malheurs, $e$ Aenit e^ils» ce qui hii a fait manquer rëvécbë de Liëge et celui de Strasbourg-, et, saus Tépargner, je dirai ses fautes el ses défauts, aussi bien que ses vertus. En un mot, sa vie est si fort mêlée avec celle du R6i, qu^il me £iiudra souvent parler de lui; et j'en dirai la vérité, parce quo Je la m^ Je Fai accompagné dans plusieurs de ses voyages 'y j'ai été conclaviste à Fexaltaftioii du pape Inno* cent xi; et, sans vanité, il a eu peu de choses cachées pour moi.
Maïs je reviens à mes Mémoires, où je me flatte de fourrer bien des choses importantes et seCTètes. Tai pa^sé pliosieurs années de ma vie auprès de M. le priftCQ et de M» de Turen^e , héros qui tous deux savaient Si^hamaniser, et ne dédaîgnoient la conversation de personne, persuadés que, tout habiles qu^ils étoieut^ ils ponvoient encore apprendre. Je me sins tronAvé par hasard ami intime de plusieurs ministres. Il est vrai que ces messieurs ne m'ont jamais révélé les secrets de l'Etat-, mais il est difficile, et presque impossible, que dans une familiarité continuelle, dans kl chaleur de la eonversaticiii, il ne leur échappe une infinité de choses : ils n'ont point dessein de nous en instruire, mais luros les révèlent souvent sans y penser.. Leur cœur cet fait comme le^ autres coeurs, et il bM bien qu'il s'ouvre de tempe en temps. Cebii de tous qui parle le plus aisément, c'est M. de €ro}s$y, sans potuptant qu'il lui échappe rien qui puisse nuire an secvioe du Roi. On peut aussi arracher quelque ebase de M. de Pomponne ^ mais pour Sf . de Pont*
DE l'abbé I1£ choisy. iSg
cbartjr^ , oa tireroit anasitèt de l'huile d^tin mur : il fait mystère de tout, c'est un vni Bont^mps. Enfin je croift être asaet. bien instruil de la matière que j^ai à traiter, et je la traiterai sans aucune attention ni à la nais^aïK^e ni aux dignités : je me flatte même que l'a^ mitië ne pourra rien sur moi, et qu'ayant toujours devant les yeux mon devoir et Futilité du prochain , mHk considération humaine ne sera capable de me fùre prendre à g;aucke. Louis lui-même , tout grand qu'il est > ne me tentera pas: quelque foible que j'aie à son égard, la vérité me soutiendra , l'amour ^u vrai triomphera en ïwà de tons les autres amours. J'avoue qoe ce prince m'a &it du bien, mais je ne l'avoîs pas qiérit^ pax mes services; tout va sur le compte de mes parent: cm pour moi (je le dis à ma confusion), jamais' il ne m'a écouté favoraUement ; et lorsque je lui ai dcQiaadé quelques grâces as^ez légères, il me les a toalQS r^usées. Je veux pourtant lui rendre justice : il n'a pas eu grand tort ; je m'étois donné l'exclusion à moî^néo^, et ma conduite cachée et irrégulière ne le justifie que trop à mon égard. Mais aussi s'il m'a fait justice > je 9uis en droit de la lui faire à mon tour, et de peser son mérite daius la balance de la vérité. Oia, je proteste que je Fy pèserai , et que j'écrirai sans rien craindre tout ce qui est venu à ma connoissance ; ur j,e avis persuadé qu'en parlant d'un aussi grand pnnce il faut descendre scrupuleusement jusqti^mx Quwdres ciirconstaKes. C'est daa^s ces occasions que l«s plus petites choses deviennent grandes , et qu'on n^ ^aurait j$mfm trop «utrer dans h détail. Les jeux et les awkusemens des héros doivent faire l'instruction et 1, entretien perpétuel des hommes.
l6o MÉMOIRES
Je rapporterai par exemple jusqu'à ses moindres paroles, parc^ qu'elles ont toujours^un certain sel qui leur donne la force et Tagrément. Il est véritabléinent roi de la langue, et peut servir de modèle à Fëloquence française. Les réponses qu'il fait sur-le-champ eflacent les harangues étudiées.
Il dit au marquis d'HuxeUes^ qui étoit tout honteux d'avoir rendu M ayence après plus de cinquante jours de tranchée ouverte : « Marquis, vous ayez défendu «( la place en homme de eœur, et vous avez capitulé a en homme d'esprit. »
Il écrivit à M. de La Rochefoucauld, Saprès l'avoir fait grand-maître de' la garde-robe : a Je me réjouis (c comme votre ami du présent que je vous^i ùil ft comme votre maître. » Et le même se^laignant, selon sa bonne coutume , de la dureté de ses créanciers : « Est-ce ma faute ? lui dit le Roi ; que n'en parft lez-vous à vos amis. » Et deux heures après lui envoya cinquante mille écus.
, Le bon homme Bontemps, toujours obligeant et désintéressé, lui demandoit une charge de gentilhomme ordinaire pout* la famille du mort : a Hé! « Bontemps, lui dit le Roi, demaiiderez-vous tonce jours pour les autres? Je donne la charge à vqltre tt fils. »
Je ne finirois pas si je mettois ici tout ce qui me revient à la mémoire sur un si beau sujet. Le Roi aime tendrement ceux qui servent auprès de sa personne; et s'il leur promet quelque grâce, il s'en souvient pour la faire, et Foublie après l'avoir faite. Il les accable de bienfaits, comme s'ils étoient toujours dans le besoin. S'ils font des fautes, il les regarde comme
DE L^ABBÉ DE CHOISY. l6l
des lïoinmes^ et lorsqu'il en est bien servi , il les traite comme se^amîs.
Un jèxa qu'il s*habiUoît, après avoir mis lui-même ses bas il ne se trouva point de souliers. Celui qui en éloil chargé courut les chercher , et fut. une demi -heure à revenir. Les courtisans s-impatientoient -, le Roi seul paroissoit tranquille.* M. de Montausier en colère voulut gronder le valet de garderobe : ce Hë I laissez-le en paix, dit le Roi, il est as- « sez fâché. »
Une autre fois , un de ses valets de chambre lui renversa sur la jambe toute nue la cire brûlante d'une grosse bougie : a Au moins, lui dit-il, donnez-moi de « Teau de la reine de Hongrie. »
PeguiUaio, dépuis Laùzun, emporté par une folle passio^i, lui manque de respect, et lui dit insolemment , en lui montrant le poing fermé , qu'il ne le serviroit jamais. Le Roi^ qui sent venir la colère, jette brusquement par la fenêtre une canne qu'il avoit à la main : « Je seit)is au désespoir^ dit-il à M. Le « TelUer qui étoit présent, si j'avois frappé un gen- « tilfaomme. »
Une autre fois , le même Lauzun lui répondit fort insolemment. « Ah ! s'écria-t-il , si je n'étoispas roi, « je me mettrois en colère. ^
Le musicien Gaye , dans une débauche , avoit dit des sottises de l'archevêque de Reims, miaître de la chapelle : il se crut perdu, et en alla* demander par^ don au Roi. Quelques jours après, l'archevêque, à qui on avoit rapporté fidèlement le mauvais discours du musicien, dit à demi haut, en l'entendant chanter à la messe : a C'est dommage , le pauvre Gaye perd sa T. 63. 1 1
l6!I MÉHOIBES
. « voix. *^Voas vous trompez , reprit le Roi ^ il chante « bien, mais il parle mal. » v «»
Un de soi valets dé chambre le prioit ujvBoir de faire recommander à M. le premier président un procès qùHl àvoit contre son beau'-père, et lui disioit en le pressant : « Hélas ! sire , vous n^avez qu'à dire uae pa- « rôle. — ^ Hé, lui dit le Roi, oé n'est pas de quoi je « suis en peine : mais, dàs-moi, si tu étois à la place « de ton bean-père , serois-tu bienadse que je la disse « cette parole ?»
Le Roi est st grand, qu'on peut dire, sans le flatter, quHi est grand jusque dans les plus petites chotses.
Il se vit au comble de la gloire humaine lorsqu'il vint dîner à Thôtel^de-ville après sa maladie (0 : il se vit aimé de son peuple ; jamais on ne témoigna tant de joie, les acclamations ne finissoient point. Il ét(»t dans son carrosse avec Monseigneur et la famille royale. Cent mille voix crioient : vive le Roi I ^ J'ai grand' « peur, dit-il en riant, que quelque mauv^ plaisant ft ne crie aussi : Et Sécbamel sôn/wori C^. . » U faut se souvenir que le peuple étoit al^rs acharné k faire des couplets sur Béchamel , qu'on qualifi^Mt toujours de favori du Roi.
Le Roi- est peutngtre l'homme de son royaume qui pense le plus juste, et qui s'explique le plus agréable^ ment. Il a voit remarqué que Cavoye et Rawie se promenoient toujours ensemble. Il le^ voyoît un jour passer sur la tSrrasse : n Cavoye, dit-il à ceux qui « étoient alors auprès de lui , ci)oil devenir bel es-
(i) Après sa maladie : Le 3o janvier 1687. ^ (a) Et Béchamel son favori : Keff ain dHine cbanson du temps , faite à roecaaîoti de IVlili^ de' M; àt Béchamel daa« m t^rre 4e Noif vA*
^ DE l'abbé de choisy. i63
ft prit, etRacme èè croira bieiU6t un fin courtisan. » Mai» jo m'arrête tout cowt, et }e trouverai daua la ^ttite d« ces Mtémoires assez 4:'occasions de rapport ter les dits mémorables de mou béros , que j'estime tel, maigre les fautes qu'il a faites, et qu'il s'est re* procbéeaà lui-iuéme. Ce sont des ombres , des tacbos dans le soleil , qui ne l'emp^bent pasr d'être le grand astre de runiyers.Tàï exemple* il a fait deux fautes irréparables ; la première^ de n'avoir pas pass^ le Rhin à la nage après le comte de Guicbe, k h t^te de ses gardas du corps. Il y avoit peu de danger à courre^ ^K une gloire infinie k acquérir : Aleiandte et son Granîqi^ u'àuroient eu qu'à se cacher. Il eist vrai quil £EfUt lui rendre justice : il le voujoit, mais M. le prince, qi«i ipk'osoit mettre le pied dans l'eau à cause de sa goutte, s'y opposa. Comment eût^il osé passer en bateau, le Roi passant à la nage ? J'en suis témoin, jY étoîs' présent, et m^e j'eus le plaisir de faire ce JQui^ une chose fort agréable au Roi : je lui fis en-* tendre la n^sse, U étoit parti la veille à on^e heures du soir : son armée étoit campée à six lieues de là -, il avoit marché toute la nuit, et n'avoit pris que le détachement nécessaire pour son entreprise. J'étois le soir par ha-^ . sard dans la tente de mon frère de Balleroy, lorsqu'il eut ordre de msftcher avec son régiment. Je le suivis sans b^ncer , et sans ^voir où nous allions *, mais on voyait bien que partir k onze heures du soir n'étoit pas pour stter faire une revue. Nous nous trouvâmes à trois heures du matin sur le bord du Rhin , visrà-vis de Tolhuys. Je via le courage du comte de Guiche. J'étois à trois paa de Sa Majesté quand elle apprit la blessure de . L k pfince et la mitHt de M. de Longueville. Elle
l64 MEMOIBES
parut plus touchée de Tun que de l'autre. Je vis aussi le petil triomphe de Cavoye : ou Tavoit nommé parmi les morts , et le Roi lui avoit donné une louange bien solide en s'écriant : « Ah ! que M. de Turenne (( sera fâché ! » Mais une demi-heure après on vit un homme à cheval de Tautre côté du Rhin , qui se mettoit à la nage. L'attention fut grande; on attendoit à tous momens des nouvelles de ce qui se faisoit de l'autre côté. Cet homme passa heureusement ; et il se trouva que c'étoit Cavoye, que M. le prince envoyoit au Roi. Sa Majesté fut fort aise de sa résurrection : les courtisans' eussent bien voulu retenir les louanges qu'ils lui avoient données. Enfin TaSaire étaiit finie vers les dix heures du matin, le Roi, qui par .parenthèse n'a jamais manqué qu'une fois en sa vie à entendre la messe, la demanda. Il n'y avoit ni aumônier ni chapelain ; ils^toient en défaut. L'abbé de Dahgeau et moi nous nous trouvâmes les seuls ecclésiastiiques de la cour. Nous allâmes chercher un aumônier de régiment. Il nous manquoit un missel *, on en trouva un dans un porte-manteau du comte d'Ayen : on dressa un autel, et nous eûmes l'honneur de servir le Roi à sa messe. Ainsi je peux parler en cette occasion comme témoin oculaire.
Mais passerai-je si légèrement su^ la chose de ma vie qui m'a le plus touché ? J'étois serviteur, que dis-je serviteur? j'étois ami très-particulier de M. deLongueville : je me garderai bien de faire ici son portrait, cela ne serviroit qu à renouveler ma douleur. Enfin je le connoissois, comme tout le monde, pour le prince le mieux fait, le plus aimable et le plus magnifique; mais je savois de plus une partie de son secret. Nous
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attendions à to.us moipens des nouv^fes de Pologne, et, selon les apparences, il en de voit être bientôt roi^ Tétois tous les jours avec lui ; je lui avois donné ausiége d'Qrs^y une canne gafpie d^or, qu'il avoit trouvée 4 son gré \ car il ner faisott pas de façon de prendre de petits présens de ses j^is , bien sûr de leur en faire bientôt d^ grands. Il y avoit trente heures qu'il étoit allé en parti du côté de FYssel , lorsqu'il arriva au camp fort fatigué. Il apprit que le Roi étoit parti la nuit avec six mille chevaux : son courage lui redonna de la vigueur; il pique à toi\te bride, et arrive sur le bord du Rhin dans l'instant que M. le prince montoit dans un bateau pour passer de l'autre côté. J'étois sur le bord, et sur son chemin; il couroit, et ne laissa pas de me dire en passant* : « Adieu l'abbé ; je n'ai pas « votre canne aujourd'hui. » Il vit que le bateau de M. le prince démarroit, et cria qu'on l'attendit, ou qu'il s'alloit mettre à la nage, M. le prince, qui conaoissoit son neveu , eut peur qu'il ne fît ce qu'il disoit, et que son cheval presque rendu ne le fit noyer. Il fit retourper à terre, et le prit dans son bateau*. On sait trop la suite. L'émulation et la jalousie de gloire entre M. le duc et M, de Longueville excitèrent leur témé-^ rite; et deux heures après je vis, oui je vis de mes; propres yeux, le corps mort de M. de Longueville qu'on rapporta sur un cheval^, la tête d'un côté, et les pieds de l'autre. Des soldats lui avoient coupé le petit doigt gauche, pour avoir un diamant. ' Non , je ne crois pas avoir jamais été ni poii^oir jamais ^*e aussi touché que je le fus. Mais ccfijui est fort singun lier, j'étois encore jeune, grand joueur, assez pe;u attaché à mes devoirs ecclésiastiques (à peine étoi^-jq
l66 MÉMOllCfes
tomate ) \ 'ti c|[peiidarit j'aMài m'etifetitier dans une Irntté éé feuilles qxxeinon frère de Balieroy &V0ft fait faire, et je priai pieti po«r M. de LongoevîNe, à genonx, avec des larmes et »tie ee«itritièn éfk éûsûTqvie je voudrois bien avoir pour vies péchés. Je ne*:potivois pas me eonfiioler en péibiatit^qu'iin jeune prince âmbitiett!t , galant, sujet à ses passions , avoit élé tué tout roide ; et tes suites d*ui»e éternité maltieurense me fâisoîent tourner la tête. Ces pensées funestes me tourmentèrent pendant toute k campagne; et je ne me remis l^prit 'qu-en apprenait que M. deliOngue^ tBle, a^vauft q^ne de partir péiAr llarmées ^voît fait une confession générale aux CfaattMut , et s*étoit disposé ^ une mort vérits^blement chrétienne. ^
Mais revevioftô au Roi. Une a^tre fatite qu*i! a ^ite^ encore ^lus grande que la pt<emière, c^e^t de n'avoir pas attaqué lé prince d'Orange sur la contre^scarpe de Valenciennes lorsque êeo ttotipes passbietît l'Es^ càttt, et ii'ét«lefit qu à demi passées. Le maréchal de Lorges ne demandoit que '$i& mfille chevaux pour commencer la démute de& ennemis. Le Roi 'Vouloit donner; il iivoit pris fifes arme» à ia t^te de l'armée, qu'il avoit tui-*vaéme rangée en bataille : mais le maréchal de Schomberg, gi^é par M. de L6uvdi^, qui n aimoit que les ac^ioïis dédsivês^ISt des raisotinemens ai longs, quHl laissa échapper le^noment de là Victoire, en donnant le temps au prince d'Orange de se fortifier sur la hauteur avec toiiite son armée. J'ai ouï dire à -tiiï^nistre qutf le Roi se reprochoit souvent d'avoir eu d^ la foiblesse ^ans ces deux occasions.
Je ci^ois qu'il est as^èss à propo^^ avaïit que d'aller plus loin, d'avertir <ieut qui s'amuseront à lire ces
DE L^AXBi Og GHOIST. 167
Mémoires qu'ils y txouveroiil; une infinhë de choaefii dont ik feront peut-rêtre fort peu de cas.
Je laissèi^ tomber de ms^ piome tout ce qui me re^ gaidera personnellement, quelque petit qu'il soit, et mes amis y trouveront aussi leur plaioe \ car pour des ennemis, grâces à Dieu je n'en ai point, et ti'en eus jamais : et si je savois quelqu'un qui me voulût du mal, j'irois tont-à-rheure lui faire tant d'honnêtetés, tant d'amitiés, qu'il deviendroit mon ami en dépit dé luL C'est donc ici un plaisir innocent que je me propose. Quand je serai Jiièn vieux , je me, ferai lire et relire ces Mémoires , et me rajeunirai en quelque sorte en me rappelant ces temps heureux de la jeunesse, où l'on ne songe qu'à se réjouir. J'aurai, de plus, la consolation de repasser dans ma mémoire les actions héroïques d'un des plus grands rois qui ait jamais été en France i car, quoiqu'il ait des défauts comme les autres hommes, et qu'il ait bien fait des fautes en sa vie, il a en lui tant de grandes qualités, des . yertuS'Si solides, et il a fait tant de belles choses, qu'à tout prendre je l'estime autant que Charlemagne ou. Philippe-Auguste. Nous ne voyons présentement tous ces grands héros que de bien loin, sur la parole des historiens, que l'amour ou la haine font souvent parler. Pour moi , voici comme je m'y prends pour écrire mes Mémoires : j'écris d'abord tout ce que je sais par moimême, et tout ce que ma mère m'a^dit^ ensuite^je fais des questions aux gens par lé^ mains de qui les affaires ont passé, et je les fais sans empressement, avec un air ingénu, et de simple x^uriosité. Je fais parler M. Roze sur lél temps du cardinal Mazarin>);
(i) Du cardinal Mazarin : M. Rose avoit été s<fcr«tairc du cardinal.
I^S MElIOIliES
j'entrétieûs^M. de Brieniie(i), qai à été cinq ou six ans secrétaire d'Etat, et qui, malgré dix-^bui tans de ^aint- Lazare, a encore beaucoup d'esprit et de méihoire. Je fais conter à M. de Pontchartrain ; j'en ai usé. ainsi avec feu Pellisson. Je laisse jaser la bonne femme Du Plessis-Belliëre, qui ne radote point. J'ai eu cent conversations avec le vieux maréchal de Villeroy et avec feu M. le premier (?\ Je tire quelquefois une parole du bop homme Bontemps; j'en tire douze de Joyeuse, et vingt de.Chamarante(3), qui est ravi qu'on lui aille tenir compagnie : il n'y a rien qui délie si bien la langue que la goutte aux pieds et aux mains. Je me sers de ce que me dit l'un pour faire parler l'autre y je compare les diverses leçons ^ et quand plusieurs s'accordent sans s'être concertés, je crois que c'est là la vérité. Je m'aperçois tous les jours que cette manière d'apprendre les choses les plus secrètes est ad* mirable. On ne se méfie point de moi; je n'ai point arboré l'étendard d'historien du Roi : tout le monde croit que je travaille à ¥ Histoire de Charles vu. Je viens de donner au public Charles viy je ferai filer son successeur cinq ou six ans. Chacun me donne des Mémoires* sur le comte de Dunois et sur la belle Agnès, et je les mets dans le sac. J'en parle exprès dans les assemblées de l'abbé de Daûgeau (4; ; mais lorsque je tiens quelque bon auteur contemporain, quelque Roze,, quelque Chapfiarante , qui peut me
(i) M, de Brienne : Louis-Henri de Lomënie, comte de Brienne , mort en 1698. On vient de publier une partie de ses Mémoires. — (9) Jlf. le premier ; M. de Bei'ingben , premier eça jer. — (3) Çhamarante ; M. de Ghamaraute, preftiier valet de chambre du Koi. — (4) De Vqbhà de Dangeau : CVtbit une sociëtë de douze personnes qui se réunissort tous IcSi mardis chez Tabbé de Ghoisy , au Luz,erobourg.
DE L^BBÉ DE 0HOISY. 1%
montrer ce qae je cherche , j'en tire toujours quelque chose sans paroître m'en soucier. L'autre jour, M. Roze me contoit les particularités de la mort de M. le cardinal M azariif *, je Finterrompis pour lui parler de la pucelle d'Orléans. « Ah! me dit-il /M. Racine vou- « droit bien être ici : il m'a mis plusieurs fois sur les « voies , mais je né lui ai jamais rien voulu dire. J'ai tt bien affaire qu'il m'aille citer à tort et à travers ! » Je me mis à rire de lui, et lui contai une aventure siamoise : mais dès que|e fus sorti de chez lui, j'écrivis sur mes tablettes tout ce qu'il m'avoit dit du cardinal. Je n'écris jamais que les choses qui sç sont passées il y a au moins quinze ans. Tous mes amis sont bons courtisans', et n'oseroient rien dire du présent, ni de ce qui en approche; mais dès que cela s'éloigne un peu, ils ne f#nt plus de mystère de révéler les choses les plus secrètes, persuadés qu'il n'y a plus de danger pqur eux. Au reste; quand celui avec qui je cause sort.de mon sujet, et me éonte quelque fait curieux, je ne laisse pas de l'enchâsser. Par exemple, M. l'abbé de Dang^au, qui sait le passé , le présent et lavenir, me conta hier en trente paroles un trait de l'histoire du marquis dTAncre qui me parut digne d'être écrit : le voici.
Concini, gentilhomme florentin, étoit venu eK France avec la reine Marie de Médicis. Il étpit amou-* reux , ou feignoit de l'être , de madame Eléonore Galigaï, femme de chambre de la Reine, et sa confidente. La cour étoit à Fontainebleau un peu avant la mort de Henri iv : Concini, en allant à Paris, logea un soir à Melun chez le procureur du Roi , nomn^é M. Barbin. Ils firent connoissance et amitié. Barbin lui offrit sa
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maison et un assez beau, jardin qu'il avoit, pdory r^ler madame Elëonore. Il Faccepta, les amans s'y virent plûsiears fois ; ils se marièrent ensuite an commencement de k régence. ^
Cûncini acheta le marquisat d'Ancre , et derii^t pre^ mier ministre. U ^ sou^nf dans sa gldjirede son ami M. Barbin, et le proposa à la Reine pour avoir soin des finances , sous le titre ^de conttAleur général. M. Barbin, maître des finances , se souvint de Tavocat Bouthillier, son ami , qui , pend Ait qu'il n'éloit qm procureur du Roi de M elun, lui éonhoit une chambre chez lui quand il alloit à Paris. L'avocat Boûthillier avoit tfld fils habile , qui vint à la cour sous la protection de M. Barbin. Il vola bienidt de ses propres adSes, et par son mérite devint secrétaire d'Etat : c'est le grand-père de l'évéque de Troyes. D'autre côté^ cet avocat Boûthillier avoit été clerc du vi^ux avocat La Porte, qui l'avoit fort bien traité. Cet avocat La Porte étoit fils d'un apothicaire de Partnenay en Poitou , à qui le peuple avoit donné le nom de La Porte , à cause que sa boutique étoit sur la port^ de la ville.* Ulitoit venu à Paris fort jeune , et par son esprit et sa profonde capacité il étoit devenu l'un des plus fameux avocats de son temps. U avoit fait gagner une cause importante à messieurs de Malte, qui par reconnoissance reçurent son fils chevalier sans faire de preuve y et ce fut le grand prieur de La Porte. Son fils aîné se nomma M. de La Meilleraje, et son petit-tts fut le marquis dejyiis maréchal de La Meilleraye. M. Boûthillier contribua d'abord à l'avancement du marquis de La Meilleraye •, mais ayant fait connoitre k la Reine Je prolonolaiœ Du Plessis, fils d'une La Porte, ce
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petit prdtOBOtaire ^Tint bientôt le plus poissant, et fit la fortune des autres : c*êst le cardinal de Richelieu. Il poussa dans la guerre le maréchal de La Meilleraye soit cousin gàrniain, et M. Bouthillier dans Tes finances. Le cardinax ël?DU ami in^vie ée madame Bouthillier, et traiteit fA. de Chàvignyf son fds, comme s'il eut été le sien. Cela me fait souvenir d'une aventure presque semUable qui amena mon grand -père à la conr de ilenri m. Il H'étoit p«B fort riche, «et retendit d'une petite terîe qu'il avoit en Basise-I^te^andie , nommée BtHétùfi II Bfmë à Meulàn3 le marquis d'O, aloi% suriiit^idant des financés , arrive en mâme temps dans l'hôteïiet4e : ils font.connoissance , soupent ensemble , jotiç0t auit échecs V Âtm grand-père, qui n^toit brin s<^, se laisse donner mat. Le surî^tetidant le trouva fort ^ son <^é% " et l'employa depuis dans les plus gt^atides àfthires, sans qte ^n nom parût jamais dans aucun traité. Ses ennemis l'attaquèrent à la chambre de justice de 16244 ^^^^ ^^ ^^^ déchargé absolument, et ne piya aucune taxe. Les rois Henri* in et Henri ly Pàvoientfeit conseiller d'Etat, l'aimoient fort, et Tadmettoient à leuss jeux et dans leurs diyertissemens partictili^) à ee que dit M. de Bàtôompierre. Il a eonté ph^eurs fois cette aventure à M. de Caumartin , conseuler d'Etat, qui étôit son petit-*fils, aussi bieh que moi,
Aptes ce petit écart , qu'on me pardonnera si l'on veut, je 4ÎS que si dans ces Mémoires je'lie flatte point le Roi , |?ne me flatterai pas non plus. Je ne dirai pas que je suis une bêté (me croîroilM)n ? ), mafs j'avouerai que jai eu une fort mauvaise conduite, et qu'il n'a tetm qu'à moi dé faire une fortune considérable. Dieu
172' MÉMOIIIES
ne la pas permis. Je me serois pe/du dans ces grandes élévations, et d'ailleurs à fa inori j*aurois eu à rendre un plus grand compte. Je n'aurai à répondre que de moi. Je dffai seulement , pour ma justification , que ma mère, par uneTausse tondrpsse, m'a ëfevé comme une demoiselle : le moyeif de faire de cela un grand homme! • •
. Je yous avois averti y. mou. eber lecteur, :que je par-* lerois de moi jusqu'au déboi|e. Tenes-vous-en là y n'allez pas plus loii} ; je suis un peu jaseur la plume à la main : vous sentez bien que je il'y £|is pas grande façon , et que je ne songe guère à ce que jt'ài à vous dire. Je^vous promets pourtant bi^n sérieusement de vous entretenir presque toujours du Roi, ce sera ma basse continue *, et si de temps en temps vous me trouvez à quelque coin, passez par dessus moi. Cœnme je ne me contrains pas pçur vous, je vous conseille de. ne vous pas contraindre pour moi.
Je vais donc peindre Louis dans son plus beau point de vue ; et je commencerai son histoire à la mort du cardinal Mazarin, lorsqu'à Tâge de vingtdeux ans il se chargea du gouvernement, et n'en fut point embarrasse» Son esprit, caché jusque là sous les dehors modestes d'une bonté ingénue , se déclara tout entier : il changea l'ordre dans les afiaires, se éhoisit des ministres, forma de&'Conseils réglés, et, se donnant sans réserve aux soins de son Etat, il consola ses peuples; et étonna toute l'Europe par une capacité à laquelle. on n'avoit pas lieu de s'attendre* Il a voit passé son efifance dans les jeux et dans les plaisirs; la Reine sa mère s'étoit peu mise en peine de son éducation -, ses gouverneurs , ses précepteurs l'avoient
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presque abandonné à lui-même : il ne savoit , $ proprement parler, que ce que la nature lui a voit appris. L'ëtttde lui faisoit de la peine , comme elle en feit à tous les. enfans : mais , au lieu de le contraindre comme les autres , on le flattoit dans toutes seà inclinations , qui, heureusement pour lui et pour nous, se sont trouvées bonnes ^ douces et bienfaisantes. On voit pourtant une traduction d'une partie des Commentaires de César par Louis xiv («;, roi de France, imprimée au Louvre.
Il n'y avoit que sur le chapitre de la relfgion qu'on ne lai pardonnoit rien : et parce qu'un jour la Reine mère , alors régente , l'entendit jurer ( le petit Manicamp, qui a soutenu toute sa vie le même caractère, lui avoit persuadé que c'étoit là le bon air) , elle le fit mettre en prison dans sa chambre, dû il fut deux jours sans voir persofine, et lui fit tant d'horrèur*d'un crime qui va insulter Dieu jusque dans le ciel , qu'il n'y est pl'esque jamais retombé depuis, et qu'à son exemple le blasphème a été aboli parmi les courtisans^ qui en faisoient alors vanité. On lui avoit inspiré^lès ses premières années les principes solides de la piété : ils se placèrent, ils se gravèrent dans le fond de son ame; et si dans la suite de sa vie l'ardeur de l'âge l'a fait céder quelquefois à ses passions, ces premières impressions du bien sont demeurées inébranlablement dans son cœur. Il a toujours conservé du respecf pour
(i) Par Louis xiv : Ce livre est intitulé la Guerre des Suisses , traduite du premier livre des Commentaires de Jules- César, par Louis xiv Dieudonnéf roi de France et de Navarre ; Paris , de rimpriçieric royale, i65i, petit in-folio de dix-huit pages, avec trois vignettes et qnntre plans graves.
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la^^eKgion; et plus d'une fois, au scandale du petit peuple, mais à rëdification des geqf sages et éclairés, il a mieux aimé s'éloigner des sacrés» mystères, qitoi<que la politique en munniirât, que de s'en approcher indignement. ^ «
Mais pour revenir ac( temps de son enfance, le cardinal Mazariu Vavoit gouverné «vec un pouvoir absolu. ^
Jules Mazarin^ né à Rome» originaire de Sicile, étoit d'une naissance assez obscure, qu'il ne se soucia jan^is ^e Itelever par ^ chimères généalogiques* Il avoit fait ses premières études à Rome, et son coiu^ d^ philowphie, de théologie et de droit canon k$9r lammque en Espagne. U prit d'abord la profession 4es ^rmes, et devint capitaine d'infanterie dans FElat de Mil^i^ On fit h trêve de la Yalteline, pendant la^ quelle il acquit aisément la famjliaril^ des généraia français et espagnols. Egalement estimé et de& uns et d^s autres, il fit amitié depuis avec M. Le Te}lier, intendant de Farmée de France, qui hii prêta dix mille écus, tlet argent rendit au centuple* M. de Can* martin, intendant des finances, m'a conté qu'il avoit ouï MrLe Tellier, depuis qu'il étoi\ chanceKer, piai* ganter sa femme sur ces dix mille écua qu'il avait prêtés à M. Mazarin contre son avis , et qu'elle afoit cru long-temp$ fort aventurés*
]MUrzarin quitta l'épée quelque temps aprèa, prit Thabit ecclésiastique-, et se trouvant auprès de Pancirole, nonce du Pape, il se rendit fort agréable aux Français, en persuadant aux Espagnols de lever le siège de Casai. Il fit alors tout ce que l'on pouvoit attendre de la plus profonde capacité : il suspendit, il
charma la fureur de deux armëes en prëseuce et pintes à combattre, et montra dans cette occasion c#èbre jusqu'où peut aller la force d^ la^parole. Il écrivic^t encore plus agréablement qu'il ne parloit, à cause de Taccent italien dont il ne put ja|9ais $e défaire, et mettoit en œuvre toute la délicatesse de la langue frsinçaise : on le peut voir dans- les lettres qu'il écriyoit au Roi dans les conférences ^cî la paix ^ elles sont impriméea. ^
Après l'affaire de Casai, il fut vice^égat d'Avignoq, €t nonce eu France , où le cardinal de Riche^eU|(}:ùi trouvant un beau génie , quoique fort au-dessous du sien,. le fit cardinal. J'ai ouï conter à feu M. le pre-^ mier la manière bizarre dont cela se fit : voici coogement. ^
Le père Joseph, capuoîn, qui avoit la nominatipn de France, étant mort, le cardinal de Richelieu demanda à M. de Chavigny, secrétaire d'Etat des affaires étrangères , sur qui il étoit d'avis qu'il fit tomber cette grâce. Chavigny lui proposa le seigneur Jules Maza* rin, son ami-, mais le cardinal le rejeta d'abcyd, et même avec d^ paroles de mépris. Chavigny insista, et le cardinal pressé lui dit : a Nous verrons donc une « autre fais* )i Là^desaus Chavigny fait toutes les dé< pèches au nom du Roi en faveur de M^zarin, les en^ voie à Rome , et engage l'affaire, A quelques jours de là le cardinal lui en reparla *, mais Chavigny lui dit que c'ëtoit Bne affaire faite, qu'il en avoit écrit au Pape , et soutint toujours que le cardinal lui en avoit donné l'ordre. Il prenoit de ces sortes de Kbertés^là avâ Son Eminenoe, qui avoit pour lui ufie tendresse et une foiblesse de père. Le cardinal IMbzarin fut bien-
i;;G MÉMOIRES
tôl premier ministre, et prit des manières fort différentes de celles de son prédécesseur.
^ . Richelieu , né pouc commander aux autres hommes , ami généreux , cruel ennemi , avoit sur la même table son bréviaire et l^achiavel. U contribua par son argent et par ses conseils au soulèyen^ent du Portugal ; il fomenta les guerres civiles d'Angleterre / moins par politique d'Etat g^e par animosité particulière^ il abaissa fit maison d'Autriche, et la mit hors d'état d'aspirer à la monarchie universelle -, il triompha du hiiguqfiotisme par la prise de La Rochelle ^ et, au milieu de tant d'affaires , il eut moins à craindre les ennemis du dehors que ceux du dedans. Toujoiirs en garde contre les favoris, qui révoltoient l'esprit du Roi contre lui : a Le petit coucher du Rd, disoit-il, K .me fait plus de peine que toute l'Europe. w^Il humilia les seigneurs , il fit obéir les parlemens , il emprisonna les princes, il fit exiler le frère du Roi, héritier présomptif de la couronne 5 il vit mourir la Reine mère, son ennemie, au pays étranger-, il traita la Reine régnante avec dureté , et presque en criminelte. Enfin il domina par la terreur j'esprit de son maître, qui l'estimoit, qui le craignoit , et qui ne laimoit pas , jusque là qu'il fut le premier à chanter avec ses valets de chambre les vaudevilles que le peuple fit sur la mort de ce grand ministre.
Je m'aperçois que je viens de dire deux choses, dans lé portrait du cardinal de Richeheu , qui méritent d'être prouvées ; l'une, qu'il a fomenté les guerres civiles d'Angleterre; l'autre, que Louis xm le craignoit plus qu'il ne l'aimoit. Je prouve la première par une lettre du cardinal au comte d'Estrades, am-
bassadeur de France en Angleterre en 1637, où, après l'avoir remercié des «oins inutiles qu'il avoit pris poîir le raccommoder avec la reine d'Angleterre , il ajoute ces mots : <( On connoitra bientôt qu'on ne « me doit pas mépriser; » et en effet dans ce tempslà commencèrent les troubles d'Ecosse , qui peu à peu conduisirent le roi d'Angleterre sur l'échafaud. L'autre marque les voies détournées dont le cardinal se servait pour forcer le Roi à le laisser dans le ministère.
Après que M. le grand (0 eut été arrêté, le prince d'Orange, à la prière du cardipal, écrivit auRpi qu'il alloît songer à faire son accommodement avec l'Espagne , puisque Sa Majesté alloit changer de ministre, et mettre ses affaires entre les mains de gens qui ûe ser oient pas affectionnés à/la cause commune, comme le cardinal l'avoit toujours été. Il ajouta que si l'attentat de M. le grand demeuroit impuni , les alliés de la France ne pourroient plus prendre de liaisons avec un ministre méprisé. Le Roi eut peur, fit éouper le cou à M. le grand, et rendit toute son aur torité au cardinal.
Ma mère m'a dit que le bon homme La VriUière, secrétaire d'Etat, lui avoit conté qu'étant allé porter au cardinal de Richelieu la nouvelle du combat de Casteinaudari et de la prise de M. de Montmorency, le cardinal avoit fait un signe de la main comme voulant faire couper le cou au prisonnier; et que s'étant aperçu que La VriUière auroit pu le remarquer, il lui avoit dit : « M. de Montmorency est de mes amis; « je lui laverai bien la tête. » Son premier signe
(1) M» le grand : Cinq-Mars , gr.ind ccuyer de France.
tyS UÉMOIRES
aVoit été fort naturel : il avait feit Puylaurens duc, et lui a voit fait épouser sa nièce, dans TespéranfCé cpl'il porteroit feu Monsieur (Gaston) à quitter la princesse Marguerite de Lorraine : mais voyant qu'il ne le pouvoit ou ne le vouloit pas, il l'envoya à Tincennes , où il mourut fort brusquement ; et il remaria sa nièce au comte a'Harcourt.
Mazarin , qui prit la place de Richelieu , ne prit pas sa manière de gouverner. Etranger, sans appui, et d'ailleurs d'un esprit plus doux, il crut se devoir ser* vir de finesse et dé dissimulation. Le tardii^I de Sainte-^^écile , son frère, dtsoit souvent : // miofratello è un coglione;fcUe rumorey glif arête pàum.
U fit ouvrir les prisons : le duc d'Elbomf et le dnc de La Valette y ëtoient depuis dix ans, entre la vie et la mort. U réconcilia le duc d'Orléans avec le Roi, et s'appliqua sur toutes choses à gagner les bonnes grâces de la Reine : il crut m^me devoir céder au naturel impétueux du duc d'Enghien, qui a été depuis le grand Coudé. Ce prince, fier de la bataille de Rocroy et de la prise de Thionville, ne vouloit plus céder aux cardinaux. U se souvenoit avec chagrin que le prince de Coudé son père voulant faire plaisir an cardinal de Richelieu, lui avoit fait faire deux cents lieues pour aller rendre une visite au cardinal de Lyon, qui chez lui ne lui donna pas la main (0. U croyoit que les temps d'abaissement étoient passés, et menàçoit hautement de faire une insulte au cardinal Mazarin, qui consentit enfin à n'avoir la préséance que dans les églises. H traita le dnc de Beaufort avec plus de hauteur; ^ le voyant devenu- insolent dcipuis que la
[i) lYe lui donna pas la main : Lai dioite.
DE l'abûé de ghoisy* ijq
R^iiTie, i la mort du Rot, lui avoit confié la garde de $es en&iis, ne craignant d'aUleurs ni 6on esprit ni sa capacité , il le fit mettre à Vincennes.
Il fit depuis uue action encore plus hardie, quand il fit arrêter les princes de Condé et de Conti, et M. de Lengoeville. Il concerta la chose avec la Reine mère long-temps avant que de Fexécuter; et ne Tch »ant faire sans la participation de Monsieur, madame de Cbevreuse se diargea de l'y faire consentir. Mcm-^ 9ieur promit même de n'en rien dire à Tabbé de La Rivière son favori, parce que M. le prince Tavoit ^a-^ gné 9 en lui promettant que M. le prince de Conti ne le lr<)«ibhiroit point dans sa nomination au cardinalat. Le cardinal «'étant assuré de Monsieur, fit rendre ua billet k H. le prince, par lequel on lavertissoit que le coadjnteur de Paris , le duc de Beaufort et les autres frondeurs le vouloient faire assassiner sur le Pont^Neuf. M. le prince montra ce billet à la Reine ^ et par son conseil envoya son carrosse sur le Pont- Neuf, les rideaux fermés; Aussitôt cinq ou six hommes k cheval tijrèc'ent trois ou quatre coups de mousqueton dans le carrosse, et blessèrent un laquais. M. le prince, convaincu qu'on vouloit l'assassiner, rompit toutes les liMSOns qu'il avoit avec les frondeurs, et demanda justice au parlement. Ce fut alors qu'on vit plusieurs jours dans la grand'salle du Palais M. le prince d'un cètë , suivi de maréchaux do France et de lieutenans généraux , et de l'autre le ooadjuj^ur entouré de ses boraves. Us feisoient une haie poui^ laisser passer les conseâlefs t, et trois ou quatre fois ils furent prêts à mettre t'épée à la main sur quelques paroles indiscrètes , et à s'entr'égorger. Un jour entre avtres M. le
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prince , en montant les degrés de la S^nte-Chapelle ^ reconnut un chevau-lëger en habit gris^ il lui demanda : « Que £[iis-tu là ? » Le cbevau-léger fit d'abord quelque difficulté de répondre ; et puis ne pouvant soutenir la présence d'un prince du sang , il lui avoua que toute la compagnie étoit là ; qu'ils avoient ordce d'obéir à M. de Fosseuse, et que le mot de ralliement étoit Saînte-iMarie. La Reine ne vouloit pas que M. le prince accablât les frondeurs : il n'étoit déjà que trop insolent. M. le prince poursuivit son chemin > entra à la grand'chanrbre ^ et quand il eut pris place : « Messieurs, leur dit-^il, j'ai vu des gens (( de. guerre dans le Palais-, ils ont un mot de rallie- « ïaenX :.je.ne croyois pas, en venant ici, venir à « l'occasion. Mais, ajouta-t-il , y a-tril donc ici cpieltt qu un qui m'ose disputer le haut du pavé? » A cette parole le coadjuteur ota son bonnet, et dit tout haut : <( Il n'y a personne qui dispute le pavé à M. le prince; (( mais quand on l'a on le garde. » iUors M. le prince dit : (( Messieurs, je vais faire voir le respect que j'ai a pour le parlement ; je vais renvoyer tous ceux qui A m'ont accompagné. Allez, monsieur, dit-il à M. de <( La Rochefoucauld^ allez dire à mes amis qu'ils s'eç « retournent tous à l'hôtel de Coudé , et qu'il ne reste « avec moi que mes pages et mes laquais. » M. de La Rochefoucauld sortit aussitôt de sa place, et passa dans la grand'salle, où il donna l'ordre de M. le prince. Le coadjuteur dit en m^me temps : « Je m'en vais (( renvoyer aussi tous mes amis, » et sortit aussi dans la grand'salle. Mais comme il voulut rentrer dans la grand'chambre , et qu'il a voit avancé la tête et un bras pour passar par la porte, qui étoit entr'ouverfce , M. de
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La Rochefoucauld , qui ëtoit déjà rentre , la poussa rudement, et mit la barre derrière. Ainsi le coadjuteur se trouva pris et fort serre dans la porte , sans pouvoir avancer ni reculer. Il y demeura un misererej entendant de ses oreilles dans la grand'salle un tailleur nomme Pèche , qui le menaçoit de lui donner cent coups de poignard. Mais heureusement pour lui un bourgeois s'ëtoitmis devant la porte, et le cachoît avec son manteau. Il y auroit été plu!s long-temps sans M. de Cbamplâtreux, fils du premier président Mole, qui , étant venu par hasard à la porte pour sortir, le vit en cet état-là , leva vite la barre ^ et le fit entrer. Le coadjuteûr, pâle comme la mort, se mit à sa place, conta son aventure, et dit plusieurs fois : « Messieurs, « il n a pas tenu à M. de La Rochefoucauld que je « n'aie été assassiné. » Puis se tournant vers le premier président : « C'est à monsieur votre fils, lui ditce il, que je dois la vie; » et depuis ce temps-là le coadjuteûr eut une grande reconnoissance pour M. de Champlâtreux, dont l'action a voit été d'autant plus belle qu'il étoit alors absolument-dans les intérêts de M. le prince. Le coadjuteûr m'a conté toutes c'es particularités à Rome dans le conclave : il avoit la goutte, et je lui ténôis compagnie *, et quoiqu'il exagérât souvent dans ses récits, ce fait est véritable, et attesté par tout le monde.
Les choses en étoient là , lorsqm'on jugea au parlement un petit incident pour l'instruction du procès entre M. le prince et les frondeurs. L'affaire fut fort disputée, et passa de cinq ou six voix à l'avantage de M. le prince. Cela fit faire de grandes réflexions au cardinal Mazarin. Il étoit déjà fort fatigué des de-
mandes ëteriielles de M. le prince^ qoi ne eroyoit pas que le cardinal osât Itii rien disputer, après le service important qu il lui avoit r'eDdu en ]e ramenant à Paris en triomphe ; il v^lolt être connétable, et faire donner à ses amis toutes les charges et tons les gou* vernemens< Le cardinal n'y pouyoit suffire.
Madame de Chevretisë s'en étant aperçue^ lui fit
aisément comprendre qu'il seroît le ttiaitre absolu s'il
se vouloit accommoder avec lè§ frondeurs : il Ini
donna pouvoir de traiter avec evt%.. Elle en parla dès
le même soir au coadjuteur, et à mademoiselle de
.Chevreuse sa fille, qui appelèrent M. de Caumsrtin
à leur conseil. Ils arrêtèrent de n'en pas dire un mot
à M. de Beauforty de peur ^u'il ne k dit à madame
de Montbazon dont il é toit amoureux^ et que laniine
par là ne vînt à être éventée. La négociation dursr trois
semaines^ et cinq ou six joufs de suite le coadjutew,
accompagné du seul Caumartih, se relidit à n)inuit à'
la barrière des Sergens de la rue Saint-^ Honoré, dû
Gaboury y en manteau gris ^ les venoit prendre , et les
faisoit pisser par une maison qui traversoit de la fue
des Petits ^Champs dans celle des Boàs^Enfans. Ils
entroient au Palais «Royal, et par un petit deg^é se
trouvoient dans l'oratoire de la Reine, oà le cafdinal
ne manquoitpas de se rendre. Us convinrent de leurs
faits : le coadjuteur fit le généreux ^ et ne demanda
rien pour lui^ mais il exigea qu'on donneroit à M. de
Vendôme la charge d'amiral, et la survivance à M. dû
Beaufort.
Le cardinal s'étant assuré des fVoadeurftet de leurs amis, crut que rien ne s'oppoSernit à son cfntrepris«, et résolut dç l'exécuter. Les trois princes ne se trou-
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voient jamais ensemble en un même lien , de peur qu^on ne les prît d'un coup de filet, Gondë et Conti ëtoient à Paris ; Longuevilie ëtoit à Chaillat, sous prétexte dy prendre deseanx. Il demandoh à la Reine le Pcmt-<Ie4' Arche. U enyoya un matin Priolo poiir presser M. le cardinal, et loi demander quand la Reine, voudroit lui donner audience. Roze>, secr^tairç du cardinal, fit entrer Priolo. Le cardinal lui dit que la Reine étoit fort incommodée, qu'elle ne tieiîdroit pas conseil ce jour-là-, mais que M« de Longuéyille; pourroit la venir voir, et qu elle étoit disposée à lui faire plaisir. Longueville vint raprës-dinèe;. et dès qu'il fut au Louvre, la Reine manda aux princes de Condë et de Conti qu'elle alloit tenir conseil surviecbatnp. Ils arrivèrent un moment après, sans penser à M. de Longueville, qui y étoit déjà. Ils trouvèrent dans le grand cabinet de la Reine le cardiûal^ qui leur dit qu'il alloit faire une petite dépêche^ et revenir aussfitàt. Le chancelier Seguier, M. Le Tellier et M. Servien étoienj: dans Iç cabinet. Dès que le cardinal fut sorti, Guitaut, capitaine des gardes de la Reine, Comminges son neveu , et La Rallière, lieutenant des gardes de la Reine , y entrèrent, et aUèreut faire à chacun de&'princes un compliment fort respectueux , en les arrêtant de la part du Roi.
M. le prinpe, £m:X ému, dit qu'au moins il vouloit dire ontaot à la Reine. Le chancelier entra dans le cabinet, et en sortit un moment après pour lui dire que la Reine ne pouvoit pas lui parler. Alors il dit à Gnitaut : « Par où faut-il aller ? » Guitaut ouvrit une petite porte au bout de la petite galerie, et lui montra un escalier dérobé fort obscur , stir lequel il y avoit
des gardes avec la carabine haute. M. le prince en les voyant dit : « Guitaut, ceci a bien Tair des Etats de « Blois. —Non , non , monseigneur , lui répondit Gui- « taut 5 si cela é toit , je ne m'en mélerois pas. )• Les trois princes descendirent, et montèrent tous trois dans le même carrosse , qui les conduisit à la porté de Riche* lieu, où le comte de Miossens, lieutenant des gendarmes, les attendoit avec sa compagnie. Il les mena à Viiicennes, et en eut le bâton de maréchal de Fnmce : c'est le maréchal d'Albret. Le carrosse rompit en chemin^ il n'y avoitpour les escorter que quatorze gendarmes. M. le prince, pendant qu*on raccommodoit le carrosse , dit tout bas à Miossens : a Voici une a belle occasion pour un cadet de Gascogne. » U répondit 2 « Monseigneur, mon devoir.... — Ah ! je a ne vous en prie pas, interrompit M. le prince. »
Il avoit donné à souper quelques jours auparavant au cardinal . Son Eminence avoit été de fort bonne humeur, buvant et jouant comme les autres 5 et même la veille M. le prince le vint voir, et lui dit qu'on l'avoit averti de pluisieurs endroits que depuis quelques jours il avoit des conférences avec le coadjuteur. Le cardinal lui répondit en riant : « Si vous saviez comme il « a bonne min^ ce coadjuteur aVec un habit de « velours vert en broderie d'or , et un bouquçt de « paumes incarnat et blanc ! » et tourna toujours la chose en plaisanterie. Et dans le vrai le cardinal de Retz avoit un petit grain dans la tête.
Il aimoit sur ses vieux jours à conter les aventures de sa jeunesse, qu'il ornoit un peu de merveilleux. Il disoit un jour qu'il n'avoit fait la guerre 4e Paris que pour épouseï^ la maréchale de La MeiDeraye,
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dont il ëtoit amoureux . Le vieux maréchal vivoit encore, mais il devoit mourir bientôt. Il est vrai quil étoit coadjuteur de Paris, archevêque de Corinthe, et prêtre : mais il, croyoit en bouleversant TEtat se rendre si considérable , que le Pape n'eût osé lui refuser toutes dispenses. Gela est bien fou.
Il étoit à Rome, où il s'étoit sauvé après sa prison, lorsque le. père du cardinal Mazarin y mourut. Il fit mettre dans la gazette de Rome : « Nous apprenons, « par les avis de Paris, que le seigneur Pietro Ma2ac( rin est mort en cette ville. »
Cela me fait souvenir d*un mot de M. de Mortemart. Il n'étoit pas content du cardinal Mazarin, non plus que M. de Liancourt, et ils ne lui rendoient aucuns devoirs. Néanmoins, à la mort de son père, M. de Liancourt, plus poli que Mortemart, lui proposa d'aller rendre une visite au cardinal : k U est « fort affligé, lui disoit-il. — Il a raisoii, reprit Mor- <( temart ; c'est peut-être le seul homme qui pouvoit « mourir sans qu'il en héritât. »
Mais pour revenir à M. le prince, il se laissa endormir par le cardinal Mazarin , et même lui dit qu'on l'avoit averti que la Reine vouloit le faire arrêter. Le cardinal se mit encore à rire ; et puis prenant son sérieux, il lui dit qu'il vouloit lui donner une marque de confiance en lui apprenant que les petits mouvemens dont on s'étoit aperçu à la cour ne se faisoient que pour prendre ceux qui l'avoient voulu assassiner 5 que Parrain-des-Coutures, soupçonné d'en être, étoit caché auprès de la porte Montmartre-, et que, pour ne le pas manquer, les gendarmes avoient ordre de s'â$sembler le lendemain hors de la porte de Ri-
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chelieu, sous prétexte d'une revue. M., le prince le crut bonnement, et répondit toute la journée aux donneurs d'avis qu'il sa voit le dessons des cartes «
La veille que les princes furent arrêtés , la B.e^le «nvôya Le Tellier dire à M. le prince qu'elle le regardoit comme son troisième fils , et qu^après ce qu'il avoit fait pour l'Etat , la charge de ccmnétable étoit due à ses services; mais .qu'elle croyoit quHl Ëilloit attendre la majorité du Roi pour faire la chose avec plus de sûreté.
Dès que les trois princes furent entrés dans le Palais^Hûyal, et qu'on'en eut fermé toutes les portes, madame de Che vreuse en fut avertie. Elle avoit donné à diiiér à M. de Beaufort^ elle lui dit aussitôt, en présence de sa fille et du coadjuteur : « Vous voye^, « monsieur^ comme M. le prince vous traite ! ^i le a cardinal le mettoit dans la même cache où il vous « a mis autrefois f lui pardonnerie^vous?-*** Je l'ai- « merois de tout mon cœur, s'écria M. de Beaufort. a — Oh bien, monsieur, lui dit le coadjuteur, aimez-le <t donc. M. le prince est sur le chemin de Yincennes, • et de plus vous êtes amiral, n
Feu M. le premier m'a dit que les princes, pendant leur prison ^ vivoient d'une manière fort difiérente t M. de Longueville ne disoit mot-, le prince de Conti étoit presque toujours dans son lit-, M. le prince chantoit; juroit, entendoit la messe tous les matins, jouoit au volant, et lisdit beaucoup. On dit aussi que le prince de Conti ayant demandé à M, de Bar, qui les gardoit, V Imitation de Jésus* Christ pour se cohaoler, M. le prince lui dit en même temps : « Et jnoî je vous demande Y Imitation de M. de Beau'^
DE LABBfi DE OHOISY. igy
Cl /art, afin que je me f^uiase sauver d*ici coiHme il fit a il y à deux ans. »
Les, ekases changèrent de iace encore j/lto$ d'tme foi§» Le coadjuteur ^tanC devenu cardinal de Hets^^ augmenta de pouvoir et d'insolence. Teh rapporterai seulement uti petit fait. Le Roi ëtoit rentré dans Pa^ ris ann acclamations dn peuple, qui se lalsoit de la guerre^ Tout paroissoit tranquille et soumis; M. le prittce aVoit pHs la ciiilpa|j;ne ; et Monsieur, cantonne dans son palais du Luxembourg, ëtoit résolu de se retirer à iMois, lorsque le cardinal de Retz le vint trouver k siis heures du soir, et lui dit qu ao Heu de fuir 4«vant le càrdiilal Mazarin , il pouvoit encore être le maître s'il votiloit; qu'il h'avoit qu'à donner l'otdre publiquement à ses gjendarmes et à ses chevau-lëgers de.se trouver le lendemain à sept heures du matin à la porte du Luxembourg pour aller à Blois-, et qn'aulieû d'en prendre le chemin , il n'avoit qu'à venir entendre la mesee à Saiût'Eustache -, qu'il lui répondoit qu'en im quart'-d'heUre toute ht ville prendroit les armes, ferait des barricades , et assiégéroit la cour dans le Louvre. Monsieur, suivant son naturel timide et inquiet, ëtoit fort incertain de son parti; mais Madame, plus hardie, le dëtennina^ Il promit d'aller le lendemain matin à là messe à Saint-Eustache , et de faire elicore ce coup de vigueur. Aussitôt le cardi^uil de Reta partit de la main , et courut tout^ Id nuit che2 aes amis disposer toutes choses pour commencer les barricades dans les halles , dès que Monsieur paroi-^^ troif à Saint-Eustache. Les harengères donnèrent pa^ rôle de faire beau bruit : mais à cinq heures du matin N
on lui vint dire que Monsieur ëtoit parti pour Blois j et
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se voyant seul, il fut oblige de donner uncontre-ordre, et de demeurer en repos. Il se douta bien qu'il y auroit quelques traîtres parmi ses amis, et que son en- ^treprise avortée viendroit à la connoissance delà cour. U hésita quelques momens s'il se retireroit ^ mais enfin, prenant courage, il alla à ]a messe du Roi à rordinaire, et se doîina à l'extérieur un air de fermeté et d'innocence qu'il croyoit capable de le sauver. Il se trompa ; et trois jours après il fut arrêté et mis à Vincennes.
M. de Caumartin m'a conté que tous ses amis erai- * gnant qu'on ne l'empoisonnât, tinrent un petit conseil pour imaginer les moyens de lui faire tenir du contre-poisôn. Madame de Lesdiguières se chargea de la commission. Le marquis de Villequie% présentement due d' Aùmont , &isoit l'amoureux d'elfe : il étoit capitaine des gardes du corps. Elle s'adressa à lui , et le pria dé faire donner au cardinal un pot dV piat pour les mau( d'estomac , auxquels il étoit sujet. Villequierlui promit tout, croyant la chose innocente et faisable. Il en alla demander la permission à la Reine : elle voidut voir le pot d'opiat , et le fit voir au cardinal , qui reconnut d'abord que c'étoit du i^ontrepoison. Il avoit un grand usage de ces sortes de compositions.
^ La Reine fut fort en colère qu'on la crût capable de
se servir de poison. Elle en parla aux ministres: M. Servien proposa d'ôter l'opiat, et de faire donner le pot plein.de véritable poison, pour punir une défiance si mal fondée et ai offensante ; mais M. Le Tel- ^ lier s'y opposa fortement, et l'on se contenta de sup-
primer l'opiat.
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