LIVRE SECOND
Les guerres civiles^ qui plus d'une fois avoient mené le cardinal Mazaïiot à deux doigts de sa ruine , n'avoient servi qu'à faire voir la grandeur de son cou» rag^ et les ressources de sa fortune. U s'ëtoit trouve^ à sa première sortie de l^rance, abandonne de tout le monde, avec six mille pistôles pour tout bien , lui qui s'ëtoit vu le maître de tous les trésors du royaume. U se repentit de son peu de prévoyance, et jura bien de ne pas retomber dans le même cas. U tint parole fort exactement; et lorsqu'il sortit de France la seconde fois, il âvoit envoyé plus de quatre millions à Rome, à Venise, euHoUande et en Anglieterre. Aussi parut-^il plus sûr de son retour ; et les conseils qu'il envoyoit à la Reine étoient tous faits comme des ordres , qu'on eiécutoit aussitôt.
La majorité du Roi n'avoit rien changé au gouvernement : le cardinal gouvernoit , et prenoit ses me* sures pour gouverner toujours. U est vrai qu'il entretenoit leRoi de ses affaires, ou du moins qu'il le disoit. Ses amis faisoient sonner bien haut les leçons de politique qu'il lui donnoit assez rarement ; car j'ai ouï dire au vieux maréchal de Villeroy, qui y étoit quelquefois présent, que toutes ses leçons rouloient sur des maxi-' mes générales, et aboutissoient à tenir les princes du sang le plus bas qu'il pourroit ; à ne se point trop familiariser avec ses courtisans, de peur qu'ils ne per-
dissent le respect, et ne lui fissent des demandes qu'il lui seroit impossible de leur accorder ( « il faut, lui « disojt-il , prendre un visage sérieux et sévère dès « qu'ils vous demanderont quelque chose » );, à cultiver avec soin le talent royal de la dissimulation, que la nature lui avoit prodigué ; à se défier de tous ceux qui approcberoient de m personne, sans même en excepter ses minisires, devant être bien persimdé qu'ils 4ie soD^eroient tous qu'à le tromper*, à gariier dam les affaires un secret impénétrable, qui «enl les peut (aire réussir; et à toujours promettre aux Français, sans se mettre > beaucoup ea peine de leur tenir.
Il lui recommandoit encore de n'être pas crael : « Prenez lenr Argent, loi disoit*il, mais épargnes a leur sang'^ )» et c'est une maxime que le cardinal a toujours suivie.
iyVous êtes trop bon, monseigneur, lui disoit un a jour Ondedei^ si vous faisiez quelque exemple de i( sévérité , on vous obéiroit mieux. -^Oui , lui repli- <i qua-t-il ; mais on me baïroit davantage. » Il faut tomber d'accord que la plupart de ses maximes étoient fort bonnes ; et que s'il y en a quelqu'une dont un honnête homme ne voudroit pas se servir, il n'jr en a point qu'un bon politique ne puisse et ne doive mettre en œuvre.
Le cardinal, par ces grands mots, prétendoit imposer au peuple, se souciant assez peu, au moins dons lescommencemens , que le Roi en profitât. Il songeoit moins à en faire un grand prince , qu'un bon homme, doux , iendre»et complaisant , qui , satisfait de ses maisons de {daisance et du commandement de ses mousquetaires, le laissât maître de l'iïtat. Il ne lui trouvoit
DE LAJB0£ Pfi CHOISY. fgi
que trop de génie , et ne laîssoit apptocher de lui que des enfani» ou des gens gagnés, qui ne parloient ja^ mais dWaires. U sembloit être secondé dans ses des^ ^ins par h Reine mère , sur Tesprit de laquelle il avoit pris depuis iong*temps un grand ascendant *, et comnse ils étoîent toujours de même avis , le jeûne roi a'osoit jamais leorrésister. Il avoit tenté plus d'une fois d'accorder des grâces et de donner quelques bé^ néfices à des officiers qui étoietit auprès de sa personne; mais le cardinal, craignant les conséquences, s*y Hiiit toujours opposé* Quand il y avoit des bénéfices vacins^ ou qu on les lui demandoit, il répondoit toujours qu'il en parleroit^au Roi, et ne lui en par-^ loit jamais. U signoit la feuille, et Tenvoyoit au père Ânnat, confesseur du Roi, qui la signoit sans Texaminer; et ensuite le secrétaire d'Etat expédioit les brevets. Ces manières dures et impérieuses eussent été €apa|»les de révolter Tesprit du Roi, si le respect qu'il avoit pour sa mère , et Tamitié qu'il croyoit devoir au cardinal , n'eussent arrêté ses premiers mouvemeôs.
Il avoit, naturellement (et il T^ bien mis depuis en pratique) la principale qualité des rois , une profonde dissimulation. Il dissimula donc, et ne laissa presque pas a*percevoir qu'il fût sensible. U s'amusoit à des revues, à des 'danses, à des ballets; et pendant que le cardinal Jisposoit de tout, il vivoit comme un particulier , sans se mêler de rien , iet dofinoit peu didées de ce qu'il a été depuis.
Le cardinal, qui le connoissoit à fond, ne iaissoit pas de craindre qu'il ne lui échappât ; et Sur ce qu'un jour le maréchal de Gramont le fiattoît d'une puis*
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sauce ëteraeile, fondée^ur ]a foiblesse du Roi : « Ah! tt monsou le maréchal, lui dit-il, yous ne- le conte noissez pas'^ il y a en lui de Fétoffe de quoi faire tt quatre rois et un honnête homme. » Cela me Eût souyenir de ce que ma mère lui disoit un jour: «Sire, a youlez-yous deyenir honnête homme? Ayez son- « yent des conyersations ayeo moi. ^f II crut son conseil , et lui donnoit deux fois la semaine des audiences réglées , qu'il payoit par une pension de huit mille francs.
Le cardinal disoit une autre fois au maréchal de Villeroy, au sortir d'une audience que le Roi avoit donnée aux députés des Etats de Bourgogne : « Ayez- « yous pris garde , monsou le maréchal , comme le a Roi écoute en maître et parle en père ? H se mettra a en chemin un peu tard , nuiis il ira plus loin qu'un (( autre. »
Cependant le minisfre profitoit da temps pour établir sa famille. Il maria ses deux nièces Martinozzi, Tune au prince de Conti, et l'autre au. duc de Modène; et les deux aînées Mancini, l'une au duc de Mercœur, et l'autre au comte de Soissôns. Les plos grands princes se disputoient l'honneur d'entrer dans son alliance. Il ayoit aussi en i6S3 arrêté le mariage de sa nièce Hortense Mancini ayec le duc de Bouillon , 0t il deyoit être consommé dès qu'ils auroient l'âge. Madame de Bouillon, très-habile femme, s'étoit servie de cette alliance en idée pour rétablir les affaires de sa maison , que la souyeraineté de Sedan ayoit mises en désordre. Le cardinal l'ayoit soutenue en toutes sortes d'occasions; et par son crédit, autant pour le moins que par celui de M. de Turenne , le
DE l'abbé DB CHOISY. IQÎ
duc de Bomllon à dix-hait ans, sans jamais avoir ëté à la guerre, avoit été fait gmnd chambellan.
Cette charge, après la mort da duc de Joyeuse, avoit été donnée an duc de Guise le Napolitain, à condition de la rendre à son neveu lé prince êe Join« ville, qui depuis a ëponsë une petite-fille de Bénri iv; mais le dtic de Guise, presse de Tenvie de dépettsér, donoa sa charge au duc de Bouillon pour huit cent mille francs, et cinquante on soixante mille francs qu'il devoit à la maison de Bouillon. M. de Longueville en offroit onze cent mille francs-, mais M. de Gniise ne Fécouta pas, parce que mademoiselle de Pons, sa bonneamie, s'étoit dëclarëe pour M. de Bouillon, qni avoit eu le bon esprit de lui envoyer quatre mille pistoles,
L'autoritë du cardinal augmenta toujours jusqu'au traite des Pyrënëes : la paix qu'il donna à l'Europe rafièrmit encore. Il auroit pu la faire deux ans plus tôt. Lyonne, déjà connu par son habiletë dans les affaires étrangères, avoit ëtë envoyé en Espagne pour préparer ka matières. Lé cardinal , pour lui faire honneur, lut avoit fiiit donner un plein pouvoir de signer la paix, ne croyant pas que cela fat possible. Mais Lyonae agit avec tant d'esprit et de capacité dans les conférences qu'il eut avec les ministres du roi d'Espagne, qu^ils convinrent de presque tous les iarticles. Il rendott compte ali cardinal, par tous les ordinakea, de la iaciKté qu'ii trouvoit à se faire accoi^der tout ce qu'il demandoit; et la chose alla si loin, que le cardinal eut peur que le traité ne s'achevât sans lui, et que Lyonne, emporté par la gloire de faire la paii > se ae servit de ses pouvoirs. Ce n'étoit pas le T. 63. i3
compte de Son Eminence : elle ayoit de grandes vues ^ il falloit regagner Tamitié des Français , et obli* ger en même temps Les Espagnols; ce qnHl croyoit pouvoir faire dans un traite. Le crédit des detK nations lui étoit absolument. nécessaire pour parvenir à la papauté. Il écrivit à Lyonne, d'un ton aigre et railUtur, qu'il avoit la mine de vouloir revenir en France avec une couronne d'olives. Lyonne ^ pique au vif, pensa signer le traité; mais, plus sage, il envoya un courrier à M. Servien son oncle, pour lui demander conseil. Il n éto^t pas difficile à donner. Servien, vieux courtisan, lui manda. qu'il étoit perdu s'il faisoit la paix, et qu'en, cette occasion la vanité devoit céder à l'intérêt. Il ne la signa pas , et en laissa tout l'honneur à Son Eminence. J'ai appris tout ce détail par les Servien , qui étoient un peu parens de ma mère.
Le mariage du Roi avec Tinfante d'Espagne , qui se fit ensuite, mit le comble à la gloire du cardinal, et lui auroit gagné le cœur de la Reine mère, si ce n'avoit été une chose faite depuis long-temps. U lui en porta la nouvelle à Lyon , dans le temps que le Roi parloit d'épouser la princesse de Savoie. Pimente! fut envoyé d'Espagne pour proposer le mariage de l'infante, et la paix ensuite. Il entra en France sans passe^port, et vint à Lyon trouver le cardinal, qui lui dit d'abord : « Monsou t^imentel , vous êtes chassé, « ou vous nous apportez la paix et le mariage. » Pimentel lui proposa l'un et l'autre ; et le cardinal, qui i!(0uloit plaire en tout. à la Reine ndère, lacceptatout, et rompit le mariage de Savoie. Il parut à toute la France qu'en cette occasion il s'étdit sacrifié iul-mêine
DE l'abbé de CHOISY. igS
au bien de l'Etat. Le Roi ëtoit amoureux de sa nièce, qui a été depuis la connétable Colonne; et ce prince, jeune, ardent dans ses désirs, emporté par une première passion, la vouloit épouser, et Teût peut-être feît malgré la Reine mère , si le cardinal , qui étoit aux conférences de Saint-Jean-de*Luz , ne Teût menace de quitter tout, et d'abandonner le soin de ses affaires. U fit d'abord peu de cas de ses menaces , qu'il ne croyoit pas sincères, et manda au cardinal qu'il fit tout ce qu'il voudroit; et que s'il abandonnoit ses affaires, assez d'autres s'en chargeroient volontiers. J'ai ouï conter plusieurs fois à la comtesse de Soissons que l'alarme fut grande parmi les nièces du cardinal. Elles voy oient sa cbute prochaine, et se défioient de l'amour du Roi , qui , venant à leur manquer tout d'un coup , les faisoit retomber dans la misère. Il leur paroissoit fort amoureux, mais cela ne les mettoit pas en repos. La chose alla si avant, que la Reine mère eut peur : elle demanda conseil au vieux Brienne , qui avoit toujours été fort attaché à son service. U lui dit qu'ayant été si long-temps régente, il ne croyoit pas que le Roi, avant l'âge de vingt-cinq ans , pût se marier sans son consentement ; qu'en tout cas il lui conseiHoit de faire une protestation en bonne forme , et que ce seroit une bonne pièce pour faire caisser le mariage quand le Roi seroit revenu de son aveuglement. La protestation fut dressée , toute prête à être signifiée si les choses {vissent allées plus loin : mais on n'^i eut pas besoin *, le Roi se rendit aux raisons du cardinal, qui envoya Tordre de conduire sa nièce à Brouage. Marie (c'étoit le nom de la nièce) pleura beaucoup. Le Roi parut attendri, mais il avoit
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pris sa résolutiou } et ce fut dans le moment du départ qu'elle lui dit ces paroles qui youloient dire tant de choses : « Ah ! sire , vous êtes roi , et je pars !» Il ne voulut pas les entendre, et continua encore quelque temps à presser le cardinal \ mais le voyant plus ferme que jamais, ce prince, naturellement sage , fit de se-* rieuses réflexions. Il se lassoit bien d*étre en tutèle, mais il ne se sentoit pas assez fort pour marcher sans conducteur. Il n'avoit presque aucune connoissance du gouvernement. La paix n'étoit point encore signée ; et le mépris éclatant qu'il eut fait de Tinfante en épousant une simple demoiselle le rejetoit indubitable* ment dans la guerre. Il avoit ouï dire (et cela étoit vrai) que ses revenus étoieat mangés deux ou trois ans par s^vance. D'ailleurs il s'étoit passé quelques mois depuis que son coeur étoit blessé» L'espérance (quil avoit crue une certitude) de faire consentir le cardinal à la grandeur de sa nièce lui avoit fait prendire patieuce; et cette fille, pleine d'artifice, n'avoit pu lui fasciner les yeux plus long-temps. Il s'éloit aperçu qu'elle n'étoit point belle, et que ses manières. en* jouées venoient moins d'un esprit vif que dW naturel emporté, et incapable de réflexion. Quoi qu'il en soit , il céda aux raisons du cardinal : la paix fiit signée , et le mariage conclu.
C'a été depuis un grand problème entre les poli-» tiques, savoir si le cardinal agissoit. de bonne foi, et s'il ne s'opposoit pas au torrent pour augmenter sa violence. J'ai vu le vieux maréchid de Villeroy et feu M. le premier agiter fortemeqt la question , non pas ensemble (je- l'avrois bien souhaité), mais cbacoa dans son ciJ^inet. Ik apportoient une infinité de rai*'
sons, pour et contre /et d'ordidâiîé ils conclaoieiit en faveur de la sincëritë du cardinal , non qu'ils ne le erussent afisez ambitieux pour avoir souhaite dé voir sa nièce îeîné de France , mais ils le connoissoient fort timide , et incapable d'aller tête baissée contre la Heine mère , qui seroit devenue son ennemie saàs re* tour ) et cela sur la parole fort périlleuse d'un homme de vingt ans, qui aimoit pour la première fois : au lieu qu'en refusant Télévation d'une nièce qu'il n'avait pas sujet d'aimer fort tendremefnt (il savoit qu'elle étoit assee foUe pour se moquer de lui depuis le ma^ lin jusqu'au soir) , au lieu , dis^je , qu'en faisant le héros par le mépris d'une couronne , il le devenoît en efiet^ et faisoit la paix, assuroit son pouvoir, et persuadort le Roi , d'une manière bien sensible , de son attachement inviolable à là gloire de sa personne et au bien de son Etat.
Ce cardinal si fameux, qui sur la fin de ses jours sembloit vouloir se faire aimer du peuple autant qu'il en avoit été haï, ne put exécuter de si belles résolutions, s'il est vrai qu'il les ait eues. Il languit près d'une annëe dans le château de Yincennes, où il s'étoit fait porter pour prendre l'air. Il y comraandoit avec une autorité plus absolue que jamais , et depuis la paix des Pyrénées il exigeoit des plus grands seigneurs de plus grands respects que par le passé ^ il vouloitque tout le monde le traitât de monseigneur. La plupart des courtisans s'y étoient soumis, et généralement tous ceux quiavoient besoin de lui. Le vieux Briénne, qui avoit une tête de fer, affectoit de l'appeler monsieur : maïs il ne s en trouva pas mieux dans la suite ^ et pettt*-étre fûtH^e une des choses qui contribua à sa
198 MÉMOIIUES
perte, le cardinal ayant fait au Koi une fort mauvaise peinture de lui et de son. fils. Le cardinal commença alors tout de bon à vouloir instruire le Roi. Il tenoit le conseil presque tous les jours avec Fouquet, Lyonne et les secrétaires d'Etat,, et ne vouloit point qu'on parlât d'affaires que le Roi n'y fût. Il lui disoit ce qu'il falloit qu'il répondit aux ambassadeurs, ou lui envoyoit sa leçon par le jeune Brienne, rççu en survivance de la. charge de secrétaire d'Etat des affaires étrangères. Le Roi suivoit ei^actement les conseils du cardinal. Un jour pourtant .qu'il lui avoit mandé de refuser absolument à l'envoyé de Gènes la restitution d'un vaisseau qui pouvoit valoir dix mille écus , ce prince, qui se sentoit un si grand, prince, dit à Brienne : a Je ne puis me résoudre à refuser dix mille tt écus à une république *, mai^ je le renverrai à M. le « cardinal, qui en fera ce qu'il voudra, »
Il montra la même grandeur d'ame lorsque Colbert lui apporta le testament que le cardinal venoit de faire ( et ce fut la veille qu'il mourut ) ; il lui défendit de le lire , et le signa sans vouloir savoir ce qu'il contenoit. « C'est la moindre chose que je lui dois, » dit-il en soupirant.
Le cardinal ne passoit pas pour avoir la conscience fort timorée ^ et néanmoins les scrupules augmentoient à mesure que la mort approchoit. Un bon théatin, son confesseur, lui dit net qu'il seroit damné s'il ne restituoit le bien qu'il avoit mal acquis : a Hélas ! « dit-il, je n'ai rien que des bienfaits duRoi.— rMais» tt reprit le théatin , il faut bien di^ingaèr ce que le tt Roi vous a donné d'avec ce que vous vous êtes donné « vous-même. — Ah ! si cela est^ dit le cardinal, il
1>£ L ABBÉ DE CHQIST. I99
« faut tout restituer. » Colbert vint là -dessus ;^ et étant consulté , conseilla au cardinal de &ire une donation testamentaire de tous ses biens en faveur du Roi) qu'il ne mahqueroit pas, vu son bon cœur, de les lui redonner sur-le-champ. L'expédient plut à Son Eminence : il falloit peu de chose pour calmer ses remords. Il fit la donation le 3 mars ^ mai» il fut deux jours fort en peine, parce que lé Roi, qui IV Toit acceptée, ne disoit mot. <( Ma pauvre famille ! s'é- « cnoit-ril dans son lit devant Colbert, Roze et Bera nouin son premier valet-de-chambre (je le sais de n Roze)) ah! ma pauvre famille n'aura pas de pain. » Colbert le réconfortoit , et lui rapporta enfin le 6 du mois la donation du Roi, qui le remettoit en posses^ sion de ses richesses immenses. Il refit aussitôt ce &? meux testament doQt.on a tant parlé, par lequel il dispose de plus de cinquante millions ; et le 7 et le 8 il y fit quelque changement. Il y défend , sur toutes choses, qu'on fasse inventaire de ses 'effets, assurément dans la peur qu'il avoit que le public n'en fat scandalisé. Il donne au Roi deux cabinets de pièces de rapport qui a'étoient pas encore achevés; quelques diamans à la Reine mère ; soixante marcs d'or et une tenture de tapisserie à Monsieur ; six cent mille francs pour faire la guerre aux Turcs; à peu près deux cent mille écus à la princesse de Conti , et autant à la princesse de Modène ; dix-huit mille francs de pension viagère à madame de Martinozzi s^ sœur ; au marquis deMancini son neveu le duché de Ne vers, neuf cent mille francs d'argent comptant, des rentes sur Brouage, et la moitié de ses meubles, avec tons ses biens de Rome ; deux cent mille écus à M. d^
Venddmef) autant à la comtesse de Soissons; cent mille ^aocs au maréchal de Gramont; dix-huit gros djamao^ pour être de la couroène, à condition (ja'on les appelleront les mazarins; six mille francs aux pauvres; et tout le reste de ses biens au duc et à la duchesse Ma^artn, qu'il institue ses légataires universels. Il nomme ) pour exécuteurs de son testament, le premier président, messieurs Fouqaet,Xe Telliér,; révéque de Frëjus, et Golbert. On n'entroît plus 4aiis sa chambre , les huit derniers jours de sa maladie, que par la garde-robe, dé pem de lui faire du brait, Il y avoit un petit passage obscur où Colbert passoit les jouri et les nuits à recevoir 4es compKraens 4p tout le monde. Il étoit intendant de la maison du cardinal, et savoit toutes e^es affaires; et dès que Son Ëmiiience eut rendu les derniers^ soupirs , il alfa trou^ ii^er le Roi, et lui dit que le cardinal avoit èh diifé-' feiis lie^x prè^ de quinze millions d'argent comptant; et qu^apparerohient.son intention n'étoît pas de les laisser au dnc Maaarin , quoiqu'il Teût déclaré son légataire universel; qu'il falloit prendre ïà- dessus le mariage de ses nièce$, |t qui il donnoit à chacune à peu près quatre cent mille écns ; et que le surphis ser- ' viroit à remplir les coffVes d« ^épargne, qui étoiept fort vides. Ce fot là" le commencement de la fortune de Colbert. La chose demeura jsecrète entre le Rôi et lui; et le surintendant n'en sut rien, ou né fit pas semblant de le savoir.
On dit qu'on trouva à Sedan, chez le maréchal Fabert, cinq millions; deux à Brisiach, six à Là Fére, et cinq ou six à Vincennes. Il y îivoit aussi de Fargent 4a«9 son appartement du Louvre ; mais Bemouin , son
DE LABBÉ OË GHOISY. 201
premier valet de chambre, sen'saiâit, et ne le rendit pas ; il en fut au moins sûupconaë , parce que la veille de la mort du cardinal il le quitta agonisant , et alla tout seul an Louvre , où. Colbert né trouva rien le len^ demain. Le duc Mazariki n'eut aucune connoissancé du testament, ou eut assez d'esprit pour n'en rien dire ; il àe ôroyoit asaez heureux d'avoir par son cOn'« trat de mariage douze cent mille écus d'argent ccnnp^ tant, le gouvernement général d'Alsace^ avec ie^ gouvernemens particuliers de Brisacb et dé Philis^ boUrg, ceux de La Fère et de Viiicennes, les terres, les maisons , les meuUes et les pierreries , qui le reur dirent, avec^ce qu'il avoit déjà, le plus grand seigneur de Fiance* On dit même qu'il mit la main sur les 8i:it millions <{ui étoient à La Fère , et »ir lea deux qui ëtoient à Brisacb , où il aUsâ peu de temps après la mort du cardinal* Le Roi lui tint aussi parole sur lé gôn<^ vernement dei Bretagne , que le cardinal inburant lui avoit encore demandé pour lui : il ordonna au jeune Bf ienne , deux heures après Ja mort du cardinal , d'en espédier le» {provisions en faveur du duc Mazarin. Brienne lui représenta qu'il fàlloit avoir la déniission de la Reine mère, qui étoit pourvue de ce gouverne**^ ment : le Roi lui dit d'attendre un moment , et entra dun» le oabîiiet dé la Reine xÉère ^ d'où étant sorti aussitôt , il redit à Brienne d'expédier toujours les provifiions san» parler de démission , et de les porter à M. le chaneeUer pour les sceller. Brienne prit en* cote la liberté de lui dire que M. le cbànceliet' feroit assurément difficulté sur la démission» Alors le Bot prit cet air et ce ton de mailre qu'il a toujours eu de* puis, et qu'il n avoit point eu jusque là, et lui dit :
102 MEUOIRES
« Je le veux *, dites4e à M. le chancelier, et m'apft portez les provisions scellées demain à mon lever. » Brienne et le chancelier obéirent ^ et le Roi mit le lendemain les provisions entre les mains du due Mazarin. Mais comme la Reine mère ne voulut pas donner sa démission , en disant : « N'est-ce pas assez d'hon- « neur pour lui d'être mon lieutenant ?» le duc n'osa pas tirer au bâton avec elle, rendit ses provisions, et se contenta de sa lieutenance générale de Bretagne, qu'il avoit déjà.
Mais pour revenir au cardinal mourant, le Roi et
la Reine mère lui tenoient compagnie assidûment, et
donnoient tous leurs soins à le divertir da«s ses maux.
Les médecins en avoient mauvaise opinion. Il faisoit
toujours bonne mine , suivant la politique de la cour,
où , pour bien faire , il ne £fnt jamais être malade. Il
voUioit qu'on le crut en bonne santé, et se croyoit
peut-être lui-même dans le chemin de guérir. Quinze
jours avant que de mourir, il voulut absolument se
lever, et donna audience à tout le monde. Le comte
de Fuensaldagne , ambassadeur d'Espagne , en le
voyant , se tourna du côté de M. le prince, et lui dit
avec gravité : Senor^ représenta mui ben il defunio
cardenal itfajsan/i. Fuensaldagne étoit gouvernear
des Pays-Bas quand M. le prince s*y retira \ il nevou-
loit jamais batailler, et disoit «. El senor principe
de Condé corre sopre cai^allos piiestados. Et sur ce
qu'un jour l'armée d'Espagne, en entrant en Picar-
die, fut obligée de faire halte pour voir par où elle
iroit : « Quoi ! s'écria-t-il , le prince de Condé vient
« pour révolter la France, et il n'a pas un guidé pour
DE l'abbé de CHOISY. 2o3
« y entrer l » J'ai mis ces paroles en français , parce que je ne les sais pas en espagnol.
Le cardinal Mazarin eut volontiers imite Cromwell s'il avoit été dans un pays de fanatiques. Cromwell , près d'entrer dans l'agonie après avoir assure hautement qu'il n'en mourroit pas , et que Dieu lui faisoit connoitre l'avenir, avouoit son imposture à ses amis particuliers , et leur disoit : a Si je guëris , me voilà a prophète ^ et si je meurs , que m'importe qu'ils me « croient un fourbe ? » Le* cardinal , aussi attaché à la vie présente , n'en eût pas moins fait pour imposer au public, s'il avoit cru en pouvoir venir à bout : et ce fut peut-être dans cette pensée que , la veille de sa mort, il manda à ma mèipe par Brayer, fameux médecin, qu'il s'étoit souvenu d'elle dans son testament?, quoiqu'il n'y eût pas songé. U continuoit cependant à donner de son lit des ordres qui étoient etécutés : il abusoit plus que jamais de la souveraine puissance ; il disposcdt des charges, il donnoit les bénéfices (^\ Le Roi, tendre et reconnoissant, le laissoit faire, dans la pensée ique cela finiroit bientôt. U avoit déclare le marquis de La Meilleraye, grand-maitre de l'artillerie, son héritier principal , en lui faisant prendre le nom de Mazarin*, et il lui avoit donné Hortense, la plus belle dc^es nièces, avec tant de millions en argent, en terres, en n]|àisons et en pit^rreries, qu'il avoit cru établir sa maison sur des. fondemens inébranhibles ,
(i) Le marquis de Pomponne ëcriyoit à Arnauld d^Andilly son pire, le 4 février 1661 , que ton rC avoit jamais conservé la toute-puissance plus avant dans ht mort, ( Lettres de Pomponne , à la suite des Mémoires de Conlanges , page 376 j Paris , iSao.)
ao4 HÉMOIHES
oubliant sans doute qae le cardinal de Rîchelîéa atoit eu le même dessein , et n^ avoit pas rënssi *, comme si la Providence, par une justice prompte et sérère, vouloit confondre toute la sagesse des hommes, et faire Voir^ pour la consolation des gens de Inen, que les élévations si subites ne durent guère quand eliei ne sont pas fondées sur rinnocence^ Il avoit b^ancé quelque temps entre le grand-maitre et le prineé de Courtenay, qu'il eût fait reconnoltre prince du. sang, s'il^voit été capable de soutenir une si gratide nai»^ sanee* U ne témoigna pas se souvenir seulement des engagemekis qu'il avoit pris, il y avoit sept ou hait aùs^ avec k dtfechesse de Bouillon. Le peu d'empres* sèment que M. de Turenne avoit montré pour ce màf rîige lavoit piqué ; et M^ de TureUne, de son câté, voyant le froid de Son Etoinence , avoit fait le fier, et ne s'éloit donné aucun mouvement : mais quanpd il vit que la maladie étoi t mortelle, il fit teot ce qu'il put peur se raccommoder avec son ami mourant. Use présenta |dttsieurs fois à la porte de sa chambre, et n'entra point, pehdant que le maréchal de Gramont étoit toote ia journée\ au chevet du Ut do cardinal. Il en parla à Oodedei , évéque de Fréjus ^ qui enfin , la veille de la mort de Son Eminence , le vint quérir de sa part Ib s'embrassèrent cordialement. Le cardinal lui dit qu'il aveit exhorté le Roi à n'oublier jamais ses grands sar« vices ^ et que ^ connoissant le cœur de Sa Majesié, il ne devoit pas être en peine là-dessus ; que pour lui, il sentoit une véritable joie de mourir son serviteur et son ami. En disant cela, il tira de son doigt un diamant de mille pistoles qu'il lui donna , le priant de le garder comme un gage de son amitié. Puis, vou^
DE l'aëBK de GIlOlSYi 2o5
lant témoigner de la fermeté en présence d'un des plus braves hommes du monde, il lui dit qu'il espé-^ roit tout de la miséricorde de Dieu ; mais qu'il ne çraignoit rien, k Quand le monde, lui dit-il en latin, a tomberoit en ruines , je ne treniblerois pas (i). Us ne parlèrent point de leurs anciens engagemens *, mais on m'a dit que Tévéque de Fréjus ayant proposé au cardinal le mariage de sa nièce Marie Mancini aTec M, de Bouillon , le cardinal » presque agonisant , n'avoit voulu écouter aucune proposition , et avoit dit seulement que sa nièce ne demeureroit pas avec huit c«nt mille franca d argent comptant et le gouverne^ ment d'Âuyergne, sur lequel le Roi lui donnoit un brevQt de retenue de cent mille ëcus. Et effectivement Fannée suivante la Reine mère la maria au duc de Bouillon^ qui étoit alors, sans contredit, le meilleur parti de France*
J'ai ouï dire à M« Le Tellier que le cardinal avoit envie de donner sa nîèoe et tout son bien au comte de CoUgny, après la bataille des Dunes. Coligny, qui avok été pris prisonnier, ayant été mené à Calais , le cardinal lui envoya M. Le Tellier pour lui proposer de quitter le service de M. le prince, et de s'attacher à loi, avec ordre , s'il acceptoit le parti de bonne grâce, de lui dire tout de suite que Son Eminence hii donnoit sa nièce, et qu il le déclaroit son héritier. Co^ ligny répondit fièrement qu'il n'abandonneroit point M. le prince dans son malheur, et Le Tellier ne se déclara pas davantage : mais cinq ou six an« après ^^
(i) (SifraçUis iiiabatw orkis , impuyidum'Jericm ruinœ*
floAAT« ,. Ciinn. lîb. m, odv 3^
lorsque le Roi nomma Coligny pour commander les six mille hommes qu'il envoyoit en Hongrie, Le Tellier, en lui donnant ses instructions, lui dit : « Yods (( souvenez-vous , monsieur, de la visite que je vous « fis à Calais ? J'avois ordre de M. le cardinal , si vous <c eussiez voulu quitter le parti de M. le prince, de c< vous dire qu'il vous choisissoit pour épouser sa « nièce , et pour vous faire son héritier. — J'ai fait c( mon devoir, lui répliqua Coligny ; je ne saurois « m'en repentir (»). »
Le grand-maitre avoit épousé Hortense, et avoit pris le nom de Mazarin. Il étoit alors assez à la mode : chose étrange que sa fortune l'ait accablé ! Il eût été fort honnête homme et fort riche Vil fût demeuré dans àon état naturel ; mais son ame n'étoit pas faite pour porter un si grand poids d'honneur et ie richesses. Une dévotion mal entendue le saisit, et gâta tout; la tête lui tourna bientôt. H alla lui-même un matin tout seul , dans sa galerie , casser à coups de marteau des statues antiques d'un prix inestimable , croyant faire une action héroïque; et sur ce que Colbert lui alla demander de la part du Roi ce qui Pavoit poussé à faire une action si extraordinaire , il dit que c'étoit sa conscience. « Mais, monsieur, reprit « Colbert, pourquoi avez- vous dans votre chambre <c cette tapisserie où Mars est assis bien près de Yé-
(i) Jean, comte de Coligny, baron de La Moihe Saint-Jean, a laissé des Mémoires très-brefs , qn^il écrivit sur les marges du missel de sa chapeUe : cette pièce respire la haine la plua prononcée contre le prince de Condé , et elle n*offre pour ainsi dire ancun fait. C'est ce qui nons a déterminé à ne point insérer ces Mémoires dans notre CoUection. M. MuS' stt-Pathay, connu par des ouvrages pleins de recherches , les a publiés dans set Conteê kiHoriqMtes , page ^36; Psiris, 1836, în-8'^.
« nus ? — Ah ! monsieur , lui dit le duc de Mazarin , ce K sont des tapisseries de la maison de La Porte. » Le Roi le plaignit , et le laissa faire \ mais il n'oublia pas ce fait hëroï-comique : et plus de quatre ans après , en visitant les bâtimens du Louvre, et voyant un marteau sur un degré , il se tourna vers Perrault , contrôleur des bâtimens , et dit : a Voilà une arme dont le « duc Mazarin se sert fort bien. »
Ce pauvre homme depuis ce temps-là, en faisant de bonnes œuvres, a trouvé le moyen de se faire mépriser de tout le monde. A force de vouloir faire justice, il ne Ta faite à personne : il a eu trois cents procès qu'il a presque tous perdus, non que le souvenir du cardinal inclinait ses juges en faveur de ses parties, mais parce que dans le fond il avoit tort, et qu'il n'a jamais voulu croire. son conseil, en consultant néanmoins et payant bien cher les plus habiles avocats. Il a toujours agi sur un plaisant principe : « Je suis « bien aise, dit-il , qu'on me fasse des procès sur tous « les biens que j'ai eus de M. le cardinal. Je les crois « tous mai acquis *, et du moins quand j'ai un arrêt en « ma faveur, c'est un titre, et ma conscience est en (( repos. » Enfin , pour remplir la malédiction que Dieu avoit jetée sur tant de richesses , qu'on peut dire véritablement le sang du peuple, il a trouvé le secret de se ruiner, quoi qu'aient pu faire Colbert , Gaumont et Bellinsani , les trois hommes du monde les moins dissipateurs, qui dans le commencement se faisoieht un honneur d'abandonner leurs propres affaires pour avoir soin des siennes.
Cependant le cardinal se sentoit défaillir à vue d'œil. Ses douleurs, qui étoient souvent fort aiguës,
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en minant son corps n'attaquoient point son esprit ; il Feut toujours gai , et tourné vers la plaisanterie : et sur ce que Brayer^ qui avoit la couTersation fort agréable, lui dit , en causant et sans songer à rien , qu'il paroisfloit une éomète^ il se l'appliqua aussitôt, et dit, en s'humiliant et acceptant l'augure : « La comète me K fait trop ÔLhonnoiiri > ). » Il mourut enfin moins chrétien que philosophe, avec une constance admirable, et une tranquillité qui lui venoit, à ce qu^il disoit luimême, de Tinnocence de sa vie passée. U mourut dans la vision de se faire pape ; et c'étoit peut-être dans cette pensée qu'il ne s'étoit jamais voulu naturaliser Français. U se voyoit assuré de la France, et avoit tire parole de don Louis de Haro, en faisant la paix, que non^seulement TEspagne ne lui donneront pas Tesclu' sion, mais qu'elle le serviroit de toutes ses créatures, et de celles de l'Empereur, qui ne faisôient alors que la même faction. Il prétendoit gagçer les cardinaux florentins par le mariage de mademoiselle d'Orléans avec le prince de Toscane, et en promettant au grand duc de lui faire accorder par le Roi les mêmes bon-* nours qu'au duc de Savoie. U avoit gagné la république de Venise et ses cardinaux, en lui envoyant un grand secours d'hommes et d'argent sous la conduite du prince Alméric d'Est. Il avoit fait par là d'une pierre deux coups , et s'étoit défait de la plupart des troupes de M. le prince, dont la fidélité lui étoit fort suspecte ; mais, pour cacher sa mauvaise intention, il y avoit aussi envoyé son régiment italien , se souciant peu de
{t) La comète méfait trop éThonnovr : Madame de Se^igné cite ce mot da cardinal Mazarin dans sa lettre au comte de Bussy-Rabatifi, da a janvier iCBt.
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sacrifier ses amis pourva qu'il perdît ses ennemis. Il savoil enfin qu^le Roi n'épargneroit rien pour le faire pape, par amitié, par reconnoissance, par gloire, et peut-être même pour se défaire honorablement d'un premier ministre qui commençoit à lui être à charge. Ainsi, sans feire trop d'attention aux règles canoniques, le cardinal croyoit la chose fort possible avee le secours de trente abbayes, et de quinze millions d'argent comptant.
La mort du cardinal Mazarin fit plaisir au petit peuple, qui croit toujours gagner au changement. Il avoit fait la paix , et avoit promis des merveilles ; mais ce n'étoit que des paroles d'un ministre italien. Les impôts n'étoient point diminuées -, et, sous le prétexte spécieux de rétablir les finances, les choses alloient leur train ordinaire. On ne voyoit que spectacles publics, ballets mêlés de musique, carrousels, feux d'artifice. La cour étoit dans la magnificence extérieure ; toute la misère étoit au dedans. On voyoit bien les fleurs de la paix, mais on n'en avoit point encore goûté les fruits.
Les plus gens dé bien trembloient pour l'Etat , qu'ils voyoient sans pilote : il ne leur entrôit pas seulement dans l'esprit que le Roi fût capable de gouverner, ni même qu'il voulût s'en donner la peine. Il étoit beau, bien fait, vingt-deux ans^ les plaisirs venôient de toutes parts pour endormir sa vertu : quelle apparence qu'il eût le courage de se charger du poids des affaires , et de passer ses plus beaux jours dans des discussions ennuyeuses? Tous les raisonnemens politiques aboutissoient à chercher un homme qui prit le timon , à l'exemple des cardinaux de Richelieu et de Mazarin ; et T. 63. i4
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on ne voyoit personne en passe de faire ce personnage.
Il y avoit alors trois hommes sur le«thëâtre des affaires : Fouquet, Le Tellier et Lyonne. J'y ajouterai Colbert, qui fit bientôt après la principale figure. Je crois que, pour TinteHigence de Ce que j'ai à dire dans la suite, il est à propos de les faire connoîtreà fond, et de les peindre trait pour trait , sans cacher la moindre de leurs bonnes et mauvaises qualités. Le portrait que je vais en faire sera d'autant plus ressemblant qu'ils sont morts tous quatre, et que j'ai eu le temps de les connoître pendant leur vie. Fouquet est le seul que je n'ai connu que de visage ^ mais j'ai ouï parler de lui à tant de gens d'esprit, sans préoccupation, en différens temps, en lieux diflfërens, disant tous la même chose, que je crois le connoître aussi bien que les autres. Au reste, je ne dirai pas ce qu'ils étoient et ce qu'ils sembloient être à la mort du cardinal ; à peine les connoissoit-on : ils se contraignoieut alors pour parvenir à la fortune. Attentifs à ne se laisser voir que du bon côté , ils cachoient leurs mauvaises inclinations, qui auroient pu leur faire tort. Mais dès qu'ils se virent dans le conseil du Roi , décidant souverai- , nement de la destinée de l'Europe, chacun se déclara. L'ambitieux se distilla en projets, et eut l'insolence de dire : « Où ne monterai-je point 'i; ? » L'avare (»; amassa de l'argent; l'orgueilleux (5; fronça le sourcil; le voluptueux (4- ne se cacha plus dans les ténèbres.
Nicolas Fouquet avoit beaucoup de facilité aux affaires , et encore plus de négligence ; savant dans le
(i) Ou ne monterai'je point ? Le surintendant Fouquet avoit pris pour devise : Quh non ascendam ? — (a) Vauare : Le TeUifer. — (3) Vorgueititnx t Ctjlbett. — (4) ^c voluptueux : Lyonne.
DE l'abbé de CHOISY. du
droit 9 et même dans les belles*lettres ; la conversulii^k légère, les manières aisées et nobles. Il écrivoit bi^i^; et ordinairement la nuit, à la bougie, dans son litj^|l son séant, les rideaux fermés : il disoit que le grand jour lui donnoit de perpétuelles distractions. Il se flattoit aisément; et dès qu'il avoit fait un petit phd^ sir à un homme, il le mettoit sur le rôle de ses amié^ et le croyoit prêt à se sacrifier pour son service. Cette pensée le rendoit fort indiscret. Il écoutoit paisible^ ment, et répondoit toujours des choses agréables; ein sorte que, sans ouvrir sa bourse , il renvoyoit à demi contens tous ceux qui venoient à son audience. Il vivoit au jour la journée ; nulle mesure pour Tavenir, se fiant aux promesses de quelques partisans qui, pour se rendre nécessaires, lui faisoient filer les traites; et tant qu'il fut surintendant, il ne vit jamais deux mil* lions ensemble. Il se chargeoit de tout , et prétendoit être premier ministre sans perdre un moment de ses plaisirs. Il faisoit semblant de travailler seul dans son cabinet à Saint-Mandé -, et pendant que toute la cour, prévenue de sa future grandeur, étoit dans son anti* chambre, louant à haute voix le travail infatigable de ce grand homme, il descendoit par un escalier dérobé dans un petit jardin, où des nymphes que je nomme* rois bien si je voulais, et des mieux chaussées, lui venoient tenir compagnie au poids de l'or. Il crut être le maître après la mort du cardinal Mazarin , ne sachant pas tout ce que ce cardinal mourant avoit dit au Roi sur son chapitre. Il se flattoit d'amuser un jeune homme par des bagatelles, et ne lui proposoit que de$ parties de plaisir , se voulant même donner le soin de ses nouvelles amours; ce qui déplut fort au Roi, qui,
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n'ayant alors de confident que lui-^méme, se faisoit uil plaisir du mystère, et qui d'ailleurs, allant au solide, vouloit commencer tout de bon à être roi. Mais ce qui acheva de le perdre , c'est qu'il se laissa aller à des airs de supériorité sur les autres ministres, qui en furent offensés, et se réunirent contre lui. Us le firent bientôt donner dans le panneau, en lui conseillant de vendre sa charge de procureur général du parlement, pour en porter l'argent à l'épargne; ce qu'il fit comme un innocent, se mettant par là la corde au cou, mais croyant faire sa cour à un jeune prince , qui ne se contentoit pas de si peu de chose. Fouquet étoit persuadé que les rois étoient assez riches , pourvu que les peuples fussent dans l'abondance : maxime bonne en elle-même, qu'il outra en répandant à pleines mains l'argent du Roi, et lui laissant manger ses revenus deux ou trois ans par avance. Ses vues particulières lui faisoient négliger le bien de l'Etat : il donnoit pour quatre millions de pensions à ses amis de cour, qu'il croyoit ses créatures; et il étoit d'assez bonne foi pour compter sur eux , et pour les juger capables de le soutenir dans un changement de fortune , qu'il prévoyoit fort possible. Il fit làdessus des projets de révo]te qui eussent mérité la mort, si le ridicule n'en avoit aflouci le crime. Ses dépenses prodigieuses à Vaux suffisoient pour sa condamnation ; mais la manière dont on s'y prit pour le perdre ramena les cœurs dans son parti. Il étoit coupable; mais, à force de le poursuivre contre les formes, on irrita ses juges en sa faveur, et son innocence prétendue fut un effet de la colère aveugle et précipitée de ses ennemis.
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Michel Le Tellier avoit reçu de la nature tontes les grâces de Textérieur : un visage agrëable, les yeux Irillans, les couleurs du teint vives, un sourire spirituel, qui prévenoit en sa faveur. Il avoit tous les dehors d'un honnête homme, Tesprit doux, facile, insinuant; il parloit avec tant de circonspection, qu'on le croyoit toujours plus habile qu'il n'étoit; et souvent on attribuoit à sagesse ce qui ne venoit que d'ignorance. Modeste sans affectation, cachant sa faveur avec autant de soin que son bien, la fortune la plus éclatante et la première charge de l'Etat ne lui firent point oublier que son grand-père avoit été conseiller de la cour des aides. Il ne fit jamais vanité d'une belle et fausse généalogie; et il faut rendre cette justice à ses enfans , ils ont imité sa sagesse et sa modestie sur ce point-là, et n'ont point endossé un ridicufe fort ordinaire aux gens de nouvelle fabrique. Mais aussi se donna-t-il par là l'exclusion à la pairie , lorsqu'il dit au Roi , à l'occasion du chancelier Seguier qui vouloit être duc de Villemor, que ces grandes dignités ne convenoient point à des gens de robe , et qu'il étoit de la politique de ne les accorder qu'à la vertu militaire. Son fils aîné Louvois, par tous ses services, qui ont brillé longtemps et presque jusqu'à sa mort, n'a jamais pu effacer de l'esprit de son maître ce petit mot que son père avoit lâché, sans songer aux conséquences. Il promettoit beaucoup, et tenoit peu; timide dans les •affaires de sa famille, courageux et même entreprenant dans celles de l'Etat; génie médiocre, vues bornées; peu propre à tenir les premières places, où il payoit souvent de discrétion, mais assez ferme à
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suivre tiu plan quand une fois il avoit aide à le former', incapable d'en être détourné par ses passions, dont il étoit toujours le maître ^ régulier et civil dans le commerce de la vie, où il ne jetoit jamais que des fleurs ( c'étoit aussi tout ce qu'on pouvoit espérer de soivamitié), mais ennemi dangereux, cherchant Toccasion de frapper sur celui qui Tavoit offensé , et frappant toujours en secret, par la peur de se faire des ennemis, qu'il né méprisoit pas, quelque petits qu'ils fussent. Il ne laissoit pas de sentir les obligations de son emploi et les devoirs de sa religion, auxquels il a toujours été fidèle. Il s'écria, du fond du cœur et avec sincérité, peu de jours avant que de mourir, qu'il n'avoit point de regret à la vie, puisqu'il se voyoit assez heureux pour sceller la révocation de l'édit de Nantes.
Hugues de Lyonne, gentilhomme de Dauphiné, avoit un génie supérieur. Son esprit, naturellement vif et perçant, s'étoit encore aiguisé dans les affaires, où le cardinal Mazarin Tavoit mis* de bonne heure 5 habile négociateur , que la réputation d'une trop grande finesse avok rendu presque inutile dans le commerce des Italiens, qui se déficient d'eux-mêmes quand ils avoient à traiter avec lui. Avec beaucoup d'esprit et d'étude, il écrivoit assez mal, mais facilement, ne se voulant pas donner la peine d'écrire mieux. Au reste, fort désintéressé, ne regardant leâ biens de la fortune que comme des moyens de se doiînèr tous les plaisirs 5 grand joueur, grand dissi- • pateul* -, sensible à tout , ne se refusant rien , même aux dépens de sa santé*, paresseux quand son plaisir ne le fjiisoit pas agir; infatigable, et passant à tra-
DE LABBÉ DE CHOISY. ^l5
vailler les jours et les nuits quand la i^écessUé y était (ce qui arrivoit rarement)^ n'attendant aucuns secours de ses commis, Urant tout de lui-même, écrivant de sa main ou dictant toutes les dépêches ; donnant peu d'heures dans la journée aux atlaires de l'Etat, et croyant regagner par sa vivacité le temps que ses passions lui faisoient perdre. Sa mort fut aussi chrétienne et pénitente que sa vie l'avoit été peu. Il ne pouvoit trop souffrir, disoit-il tout haut, pour expier ses péchés -, et l'on vit en sa personne un exem'pie sensible de ces prétendus esprits forts, qui, à ]a vue des jùgemens de Dieu, sont forcés à déposer toute leur fierté, »et à reconnoître humblement les vérités de la foi, qu'ils avoient combattues avec insolence.
Jean-Baptiste Colbert avoit le visage naturellement renfrogné. Ses yeux creux, ses sourcils épais et noirs, lui faisoient une mine austère, et lui rendoient le premier abord sauvage et négatif ^ mais dans la suite, en l'apprivoisant, on le trouvoit assei facile, expëditif , et d'une sûreté inébranlable. Il étoit persuadé que la bonne foi dans les affaires en est le fondement solide. Une application infinie et un désir iur satiable d'apprendre lui tenoient lieu de science : plus il étoit ignorant, plus il affectoit de paroi tre savant, citant quelquefois hors de propos des passages latins qu'il avoit appris par cœur, et que ses docteurs à gages lui avoient expliqués. Nulle passion depuis qu'il avoit quitté le vin; fidèle dans la surintendance, où avant lui on prenoit sans compter, et sans rendre compte*, riche par les seuls bienfaits du Roi, qu'il ne dissipoit pas, prévoyant assez , et le disant à ses amis
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particuliers, la prodigalité de son fils aîaé(0. Il envoya au Roi, avant que de mourir, le mémoire de son bien, qui montoit à plus de dix millions, et fit voir clairement que les appointemens de ses charges et les gratifications extraordinaires avoient pu en vingt-deux ans produire légitimement une somme aussi considérable que celle-là. Il fut le restaurateur des finances, qu il trouva en fort mauvais état à son avènement au ministère. Esprit solide, mais pesant, né principalement pour les calculs , il débrouilla tous les embarras que les surintendans et les trésoriers de répargne avoient mis exprès dans les affaires pour y pécher en eau trouble , ne fit plus que deux chapitres , l'un des revenus du Roi, et l'autre de sa dépense. Il présentoit au Roi, tous les premiers jours de l'an, un agenda où ses revenus étoient marqués en détail •, et à chaque fois que le Roi signoit des ordonnances, Colbert le faisoit souvenir de les marquer sur son agenda y afin qu'il pût voir quand il lui plairoit combien il lui restoit encore de fonds ( au lieu que dans les temps passés il ne pouVoit jamais savoir ce qu'il avoit); et lorsqu'il demandoit de l'argent, les surintendans lui disoient avec une franchise admirable : a Sire , il n'y. en a point à l'épargne \ mais Son Emia nence vous en prêtera. » Colbert, satisfait d'avoir par sa capacité remis l'abondance dans les coffres du Roi ( ce qui n'est pas fort difficile dans un temps de paix , lorsqu'on diminue la dépense et qu'on ne diminue point la recette ) , s'abandonna à des projets sur le commerce, dont il ne prit les desseins que dans son imagination. Il cnit que le royaume de France
(i) Sotififs aîné : Le marquis dé Sdgnelsij.
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se pourroit suffire à lai-méme, oubliant sans doute que le créateur de toutes choses n'a placé les différens biens dans les différentes parties de Tunivers qu'afin de lier une société commune, et d obliger les hommes par leur intérêt à se communiquer réciproquement les trésors qui se trouvent dans chaque pays. U parla à des marchands, et leur demanda en ministre les secrets de leur métier, qu'ils lui dissimulèrent en vieux négocians. Toujours magnifique en idées, et presque toujours malheureux dans Texécution, il croyoit pouvoir se passer des soies du Levant, des laines d'Espagne, des draps de Hollande, des tapisseries de Flandre, des chevaux d'Angleterre et de Barbarie. Il établit toutes sortes de manufactures, qui coûtoient plus qu'elles ne valoient; il fit une compagnie des Indes orientales sans avoir les fonds nécessaires, et ne sachant pas que les Français, impatiens de leur naturel, et en cela bien différens des Hollandais, ne pouvoient jamais avoir la constance de mettre de l'argent nouveau trente ans durant dans une affaire sans en retirer aucun profit, et sans se rebuter. Et enfin , pour faire voir à toute la terre à quel point il savoit mal prendre ses mesures , il envoya La IJayp aux Indes orientales , avec six vaisseaux de guerre, affronter les Hollandais, qui y en ont plus de cinquante, et qui n'eurent pas grand' peine à lui enlever tous ses vaisseaux l'un après l'autre. Il étoit mal servi les premières années par ses commis, la plupart fripons ou ignorans, quoiqu'il eût pour eux une sévérité insupportable. Il n'y avoit chez lui rien de bien fait que ce qu'il faisoit lui-même, et il ne faisoit rien qu'à force de travail.
r'.ir» •••— .
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La nature ne lui avoit pas été libérale. Peu eiact a répondre aux questions qui lui ëtoient proposes par les intendans de provinces lorsqu'il ne s'agissoit pas d'argent, il fut uniquement attentif à fournir les sommes immenses qu'on lui demandoit tous les* jours, sans avoir le courage de représenter au montre, qui apparemment n'en savoit rien, que le peuple étoît dans la misère, tandis qu'on ne parloit que de fêtes, de ballets et d'illuminations.
Il rétablit ou pour mieux dire il créa de nouveau la marine, et la mit sur le pied de bravoure et d'habileté où elle est à présent : mais ce ne fut qu'avec des trésors souvent mal employés, comme à Dunkerque, et peut-être à Rochefort, où il voulut foroer la nature, qui est toujours la plus forte. Toujours plein du Roi, il ne songeoit qu'à l'éterniser dans la mémoire des hommes : les médailles, les statues, les arcs de triomphe, tout ce que l'éloquence et la poésie ont de plus sublime, étoit mis en usage pour la gloire de Louis4e- Grand. Il n'épargnoit ni soins ni pensions pour gagner tous ceux que l'esprit et l'érudition distinguoient dans l'Académie française et dans toutes les parties de l'Europe. Il étoit fort innocent des serpens et des couleuvres que M. Le Brun avoit fait mettre sur tous les volets du Louvre. Le Roi lui en fit pourtant une raillerie un peu amère ; et le pauvre homme , tout éperdu , envoya chercher Perrault, contrôleur des bâtimens, qui lui dit sans hésiter que sous le soleil vainqueur il avoit bien fallu mettre le serpent Python. Il lui ordonna d'écrire sur-le-champ une lettre où cette raison fût bien expliquée ^ et dès le lendemain il montra la lettre au Roi , qui le railla encore d'avoir pris la chose
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si sérieusement . : mais enfin les serpens furent ôtés , et ne sont plus sur les volets-, ils sont seulement demeurés en pierres de taille aux fenêtres des galeries du Louvre, parce que pour les ôter il eût fallu faire de furieux échafauds et de la dépense, et que le peuple se seroit réjoui aux dépens de qui il appartenoit. M, de Louvois , qui savoit cette historiette , étant allé aux Invalides pendant qu^on y barbouilloit les mauvaises peintures qui y sont, se mit dans une furieuse colère contre le peintre, qui vouloit, en le peignant auprès du Roi, attraper sa ressemblance : « Non, non, lui H dit-il, défigurez-moi tous ces visages où vous avez tt pris tant de peine , et qu'on ne reconnoisse que le K visage du maître. » M. Le Brun s'est moqué de cette politique en peignant la galerie de Versailles.
Colbert se piquoit d'une grande naissance , et avoit là-dessus un furieux foible : s'il avoit tort ou raison, je m'en rapporte aux généalogistes. Il fit enlever la nuit, dans l'église des Cordeliers de Reims, une tombe de pierre où étoit l'épitaphe de son grand-père , marchand de laine demeurant à l'enseigne du Long-vêtu, et en fit mettre une autre d'une vieille pierre où l'on avoit gravé en vieux langage les hauts faits du preux chevalier Colbert, originaire d'Ecosse. L'archevêque de Reims m'a conté que quelque temps après la cour ayant passé à Reims, M. Colbert l'alla voir, suivi du marquis de Seignelay son fils, et des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers ses gendres 5 et qu'après une courte visite il remonta en carrosse, et dit au cocher : Touche aux Cordeliers! L'archevêque, curieux, envoya un grisou voir ce qu'ils y faisoient \ et il trouva M. Colbert à genoux sur la prétendue tombe de ses
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ancêtres , disant des sept psaumes et en fais(ant dire à ses gendres fort dévotement. « Il croyoit tromper « tout l'univers, ajouta le bon archevêque; » et ce qui est plaisant , c'est que M. de Seignelay étoit dans la bonne foi , et se croyoit descendu des rois d'Ecosse. Il avoit fait nommer son fils aine Edouard, à cause, disoit-il , que les aines de sa maison en Ecosse ayoient tous porte ce nom-là. Un ministre m'a pourtant dit que M. Colbert, en frappant son fils avec les pincettes de son feu (ce qui lui est arrivé plus d'une fois), lui disoit en colère : « Coquin, tu n'es qu'un « petit bourgeois; et si nous trompons le public, je « yeux au moins que tu saches qui tu es. » Mais ce qui passe tout, le même archevêque de Reims, qui est assez croyable (il est trop grossier pour n'être pas sincère), m'a dit que Colbert avoit été assez insolent pour dire au Roi qu'il étoit parent de Madame, et que peut-être le Roi en avoit cru quelque chose. Il dit aussi à messieurs de Malte qu'il les prioit d'examiner les preuves de son fils le chevalier avec la dernière rigueur. Us le firent aussi, et trouvèrent les parchemins de trois cents ans plus moisis qu'il ne falloit. Cette chimère lui étoit montée à la tête dès les premières lueurs de sa fortune ; mais il outra la chose, la manifesta, et lui fit passer les mers quand il se vit ministre , et qu'il ne trouva plus à son chemin que des complaisans.
Dès que le cardinal eut rendu l'esprit, le Roi passa dans l'antichambre, et dit au maréchal de Gramont, qu'il trouva sous sa main : « Ah ! M. le maréchal, nous « venons de perdre un bon ami. » Le maréchal ne répondit rien , et se mi t à pleurer. Le Roi avoit raison : le
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maréchal de Gramont avoit été favori des cardinaux de Richelieu 'et Mazaiôn, qpi, le connoissant également fort à la guerre et dans le cabinet, l'aimoient tendrement , et le combloient de biens et d'honneurs. Il avoit suivi le grand Condë dans la plupart de ses expéditions militaires ; et lorsque M. de Turenne , par ses grands services et par ses qualités, supérieures à celles des autres hommes, fut devenu maréchal général des armées de France , le maréchal de Gramont fut envoyé à Francfort, où il ne put pas empêcher Télection d'un prince de la maison d'Autriche , qui depuis tant d'années étoit en possession de l'Empire. Il signa la ligue du Rhin entre le Roi et les électeurs ecclésiastiques et le palatin, ligue qui. empêcha les Allemands de secourir les Espagnols dans les Pays-Bas: mais lorsque la paix des Pyrénées fut signée, le maréchal fut envoyé en Espagne pour faire la demande de l'infante-, ce qu'il fit d'une manière magnifique et galante. Il fît son entrée à Madrid sur des chevaux de poste, suivi de plus de cinquante jeunes seigneurs français, pour montrer l'impatience qu'a voit le Roi de posséder la plus belle princesse de l'Europe. Il préféra toujours l'intérêt de l'Etat à sa gloire particulière , et monta à la tranchée au siège de Lille à la tête du régiment des gardes, dont il étoit le colonel, quoique M. de Ttirenne son cadet commandât l'armée. Exemple de magnanimité, qui depuis a été suivi par le maréchal de BoufHers à la bataille de Malplaquet*
Le Roi s'alla enfermer dans son cabinet , et y fit entrer Le Tellier et Lyonne, qui se trouvèrent là. Il envoya aussitôt le jeune Brienne à Saint-Mandë
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chercher le surintendant , qu'il trouva jdans le parc venant à toute bride, fort en eolèpe contre ses amis, qui ne l'avoient pas averti de Textrëmité du cardinal .
Fouquet, Le Tellier et Lyonne ëtoient les trois ministres dont se servoit le cardinal. Fouquet étoit surintendant^ Le Tellier, comme secrétaire d'Etat de la guerre, avoit une connoissance entière du gouvernement; et Lyonne étoit ministre d'Etat depuis qu'il avoit été aux conférences de Francfort ; et quoiqu'il n'eût point de charge , il faisoit depuis plusieurs années celle de secrétaire d'Etat des affaires étrangères. Le cardinal se plaignoit toujours de lui, en disoit des choses désagréables , et ne pou voit s'en passer. Toutes les affaires étrangères étôient résolues avec lui , et ensuite portées au vieux Brienne ou à son fils, qui étoient obligés de signer sans examiner. Colbert faisoit un personnage caché : le cardinal l'avoit recommandé au Roi comme un homme de confiance, bon valet qui ne songeroit qu'à le servir , et ne peuseroit point à le gouverner. Le Roi donc, pour la première fois, tint le conseil avec ses trois ministres-, Colbert n'y fut admis publiquement que long-temps après. Le conseil dura trois jours ] la Reine mère fut outrée de dépit de ce qu'on ne l'y appeloit pas. Elle en parla assez haut : a Je m'en doutois bien, disoit-elle, a qu'il seroit iBgrat, et voudroit faire le capable. » La Beauvais, sa première femme de chambre, qu'elle aimoit fort, et qu'elle ne nommoit jamais que Catau, la reprit un peu plus aigrement qu'il ne lui convenoit. Elle avoit pris depuis long-temps ces sortes de familiarités avec sa maîtresse, et l'y avoit accoutumée. Catau ne manquoit ni d'esprit ni d*expérience; et
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d'ailleurs elle avoit ses raisons pour prendre le parti du Roi (0.
Après avoir tenu ce premier conseil avec ses trois ministres , le Roi en tint un autre le lendemain , où il fit appeler le chancelier Seguier et les secrétaires d'Etat, outre Fouqùet, Le Tellier et Lyonne. Il leur dit en maître qu'ayant perdu le cardinal Mazarin, sur qui il se reposoit de tout, il avoit résolu d'être à lavenir son premier ministre , et qu'il ne vouloit pas qu'aucun d'eux signât la moindre ordonnance, le moindre passe-port, sans avoir reçu ses ordres. Chacun lui promit une obéissance entière, et pas un ne crut qu'il eût la force de faire tout ce qu'il disoit : il commença néanmoins à tenir le conseil tous les jours avec les trois ministres.
Le lendemain de la mort du cardinal , l'archevêque de Rouen , qui a été depuis archevêque de Paris , vint trouver le Roi, et lui dit : « Sire, j'ai Thonneur de « présider à l'assemblée du clergé de votre royaume. « Votre Majesté m'avoit ordonné de m'adresser à M. le « cardinal pour toutes les affaires : le voilà mort^ à « qui Sa Majesté veut-elle que je m'adresse à l'avenir ? « — A moi, M. l'archevêque, lui répondit le Roi ^ et « je vous expédierai bientôt. » En effet, j'ai ouï dire plusieurs fois à l'archevêque qu'il ne comprenoit pas dans les commencemens où le Roi avoit pris toutes les connoissances qu'il avoit.
Le conseil des finances étoit alors composé de deux
(i) On lisoit d^abord au manuscrit : Elle lî'at^olt pas grand tort de prendre le parti du Roi. Le passage a été biffé, et remplace par celui qu'on lit ici. Celte dernière leçon semble faire allusion à une anecdote etMinae.
contrôleurs généraux, de deux directeurs, de deux intendans, et du surintendant, qui régloit tout à sa fantaisie , se contentant de payer aux autres de bons appointemens. Les finances se gouvernoient ainsi sous le cardinal Mazarin , qui en disposoit avec une autorité absolue. Il arrivoit pourtant quelquefois de petites disputes. Un jour Marin, intendant des finances, envoya signer au vieux Brienne l'état général pour chaque généralité. Brienne ne voulut point le signer, et dit que l'ordre étoit d'envoyer l'état général aux intendans des provinces, pour avoir leur avis sur ce que leur généralité pouvoit payer pour sa part; et que six mois après on faisoit l'état particulier de distribution. Marin lui manda que c'étoit la volonté de Son Eminence. Brienne signa, en disant : « Voilà de quoi me « faire mon procès. »
Le Roi ne fit d'abord aucun changementauxfinances* Le cardinal avoit ordonné en mourant qu'on chassât Le Tellier, intendant des finances , et qu'on donnât sa charge & Colbert pour deux cent mille francs ; maïs le surintendant ayant trouvé que dans la justice il falloit six cent mille francs pour rembourser Le Tellier, et l'argent étant rare, il proposa au Roi de créer une troisième charge d'intendant pour Colbert , qui fut ravi de ne point donner deux cent mille francs. A peine Colbert fut-il dans le conseil , qu'il en voulut presque être le maître. Le Roi y assistoit, et les secrétaires'd'Etat y rapportoient souvent des affaires. Un jour que le jeune Brienne rapportoit celle de l'évêque de Genève contre les magistrats de sa ville , à qui il demandoit trois ou quatre mille livres de rente qu'ils avoient accoutumé de payer à ses prédéces-
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seurs, Colbert Tiaterrompit, en disant avec chaleur et hauteur que le Roi ne vouloit point fâcher messieurs de Genève, et qu'il aimoit mieux faire une gratification à Tëvéque. Brienne s'arrêta tout court, et laissa évaporer la bile de Colbert ; il demanda ensuite au Roi s'il continueroit à rapporter l'affaire , et le Roi lui dit : <( Nous en avons de plus pressées ; ce sera pour a une autre fois. « Le bon homme Brienne, qui ëtoit présent , fut fort en colère de ce qu'on avoit interrompu son fils ^ et Le Tellier, au sortir du conseil , lui dif : a Vous voyez sur quel ton le prend le sieur « Colbert ! Il faudra compter avec lui. » Le Tellier aimoit le jeune Brienne , et il s'ëtoit joint au maréchal de Villeroy pour lui faire avoir la survivance de la charge dé son père. Il lui donnoit souvent des conseils, et il l'avoit fait instruire par son premier commis : il se nommoit M. Le Roy, cousin de mon père , et mon parrain. C'étoit un homme d'une capacité consommée, qui n'étoit pas sur le pied que sont présentement les commis. Il étoit fort estimé du cardinal , et eût été secrétaire d'Ettit si M. Le Tellier eût manqué (0. J'ai même ouï dire qu'il étoit mort fort à propos, et qu'il commençoit à causer quelque jalousie dans la maison. Le Tellier, à quelques jours de là, crut avoir sujet de se plaindre du jeune Brienne. Le Roi dit dans le conseil, où il n'y avoit que Fouquet, Le Tellier et Lyonne , qu'il vouloit absolument que Lyonne continuât à faire les affaires étrangères, et qu'il falloit bien que messieurs de Brienne obéissent à l'ordinaire. Fou-
(i) On volt, dans les Mëmoivcs de M. de Biienno le (ils, que Louvois sVtoit forme au ministère en ctudiaut les protorolcs de ce IVl. Le Rny. (Mémoires de firienne, tome a , page 377. )
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quet prit la parole, et dit qu'il rëpondoit dû ;yEniiie Brieiine. Le lendemain, Boucherat, maître des re^ quêtes, qui est devenu chandelier^ vint titouverBcieiMi» son ami et son parent; lui rapporta le discours de Fouqaet au conseil , et 'lui dit que M. Le Tàllier étovt fort en colère de voir qu'il eut pris dds ilie&ui^ avec son ennemi. Brienne tout en courait aUa trouver Le Tel^^ lier, et 'lui conta ingénument qu'après lia mort dncar^ dinal Fouquet lui avoit fait' demander son amifeîë par Lângladeileurami commun, et qii'il luiavohtfaitipsiuyer sei^e mille livres, sur quarante qui lui étoieiù dues de aes pensions; mais *qu'il n'y avoit entre eux au* ouiie liaison particulière. Le Tellier parut doutent, et lui dit ru( Si vous n'avez'point tort, comme je ie crois, « M. le surintendant est 'bien indiscvet; (mais ce n'est <( ipfts chose .nouvelle.. >»
Le conseil .privé, ou conseil des parties, avoit été remis sur [le bon pied depuis trois ou quatre ans. Ce grand nombre de eonseiliers d'Etat que la lioence des guerres civiles avoit (introduits, sans qualité et sans piérîte , avoit été réfôrlné ; on .n'avôâ: conservé que douze conseillers d'Etat ordinaires, et quatorae semestres, :qui ont été depuis rédoîls à dotxœ. On mit aussi trois cpnseillers'd'Ëtat^d'épée et trois dlEglise, tous : six. ordinaires. Mon père avoit «u beau représenter ses services etrson «npienneté, il n'avoit pu obtenir qu'une plaqe de semestre. Il avoit eu dès lettres déconseiller d'Etat ^n i6a,a et en iG39,du retour d'Allemagne, où il avoit fait plusieurs traités avec difiérens princes ; il avoit pris sa place au conseil comme semestre (on Ta voit fait ordinaire çn i643) ; et comme il étoit alors chancelier de Monsieur, et que
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Monsieur éloit lieutenant général de FEtat, il prit son iaiig\ée i6a2, malgré Topposition de M. d'Aligre, qui a\été de^k chancelier, et dé -vingt autres conseillers d^Etat, à qui il passa sur le corps. Les choses cbangëreiit après. la guerre de Paris; et lorsque MonsieQC se cetira à Blois , inon père pensa être chasse : le cardinal Taccusoit d'avoir voulu faire révolter le Languedoc. Enfin, il >{ut trop heureux de se contenter de ce qu'on voulut ibien lui adonner. Il avoit pourtant toQ}Qur&été dansilesântéréts.du.Rox, préférablemetnt à. ceux de Monsieur ; inais ilji'aimoit pas le cardinal. Uavoit passé .sa>wiedans les .intendances de provinces ead'arnées, et même dans les ambassades.. Clétolt lui qui avoititssttté avec la £afneuse landgra^iqe de liesse : on lui avoitdonné pouvoir, dan« ses instructions , de loi accorder jusqu'à -quati^ «ani mille écus,;et iKn en avoit cédé que deux cent.miliej; et n'ayant k livrer quedu'papier (dont la laodgnavine netse payoit pas), il avoit été en Hollande emprunter les deux cent mille écus sur son crédit, dont il »n'avoit été remboursé que six ans après.. Cette .petite injusiicse (si pourtant j'ose parler ainsi) qu'on avait faite à. mon père révolta fort ma. mère contre les j princes subal^ ternes ; et^ôn dépif fut poussé à bout lorsqu'à Ja mort de Monsieur elle perdit la charge de chancelier^ qui lui gvoit coûté cent' mille écus. Elle ne cessoit de prêcher, à ;ses -enfens qu'il ne £silloit janmiâ;s:attacher qu'au: Roi ^ et dans. son testament eKe nous le r^èom^ sttande sur ^toutes choses. Le conseil privé demeura sous la direction du chancelier, lat de Rot a'y assista queraramefl^t ,|St.seiilement.dans;de oei!taû|Qs 4tTaires
0Ù l'intérêt de l'Etat sembloit le demânfl^.
Je crois qu'il est assez à propos de remarquer ici que dans le conseil les ministres ont toujours été assis en présence du Roi, et même dans le conseil des finances, parce qu'il faut être à son aise pour écrire, cpmpter et calculer. Il n'y a que le conseil des dépêches où tout le monde étoit debout, jusqu'à ce que le chancelier Le Tellier ayant demandé au Roi un petit placet à cause d'un mal de jambe, Sa Majesté lui permit de s'asseoir, et accorda la même grâce au maréchal de Villeroy, chef du conseil des finances : tout le reste, ministres et secrétaires d'Etat ^ demeure debout. Depuis ce temps-là, le chancelier et le chef du conseil royal y sont assis. Je ne parle point de Monsieur, qui l'est aussi, et qui par parenthèse n'entre que dans le seul conseil des dépêches, le Roi, malgré l'amitié qu'il a pour son frère , s*étant fait une loi de conserver un secret inviolable dans les affaires de l'i^ tat. Monseigneur, depuis quelques années, entre dans tous les conseils*, il a été éprouvé plusieurs fois, et reconniL fort secret.
Lorsque le Roi prit de nouveaux ministres après là mort de M. de Louvois, il leur dit qu'il n'y auroit point de rang entre eux : et s'étant mis au l)out d'une table longue, il fit mettre Monseigneur à sa gauche, M. de Croissy à sa droite, parce qu'il a toujours des lettres à lire cotnme secrétaire d'Etat des étrangers* M. de Beauvilliets prit sa place au^iessous de M. de Croissy, et ensuite M. Le Pelletier. M. de Pomponne se mit au-dessous de Monseigneur, et au-dessous de lui M. de Pontchartrain.
Mais revenons en i66t. Le Roi, après avoir tenu ses conseils^ la vue du public , en tenoit un secret
avec Colbert tout seul. On dit que le cai^dinal mourant lui avoit conseillé de se défaire de Fouquet, comme d'un homme sujet à ses passions, dissipateur, hautain, qui youdroit prendre ascendant sur lui -, au lieu que Golbert, plus modeste et moins accrédité, seroit prêt à tout, et régleroit FEtat comme une maison particulière. On dit même qu'il ajouta ces mots (et M. Colbert s'en vantoit avec ses amis) : « Je vous dois « tout, sire^ mais je crois m'acquitter en quelque « manière en vous donnant Colbert. » Il ajouta que pour Le Tellier, son esprit sage, doux et timide le devoit faire aimer sans le faire craindre ^ et que pour Lyonne, il falloit le regarder comme le seul qui sût les affaires étrangères, s'en servir par nécessité, en lui tenant toujours la bride haute, de peur qu'il ne s'échappât, et ne lui confier que les affaires qui regardoient son emploi.
Colbert depuis trois mois avoit vendu sa charge de secrétaire des commandemens de la Reine. Brlsacier, à qui on venoit de rembourser la moitié de sa charge d'intendant des finances, l'avoit achetée cinq cent mille francs , et vingt mille francs de pot de vin à madame Colbert, croyant faire sa cour au cardinal et à Colbert, qui bientôt après lui en témoigna sa profonde reconnoissance : il lui ôta d'un trait de plume plus de cinquante mille livres de rente qu'il avoit en biens sur le Roi , et trouva le moyen , en ne lui faisant payer que cent mille écus, de le rembourser pleinement par ses imputations. Son fils Brisacier le Polonais, dont je rapporterai quelque jour les aventures romanesques, n'a jamais retiré que deux cent mille francs de sa charge ^ et son nevevi labbé ^isacier, qui
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depois trente an^ travaine dans les mis&idns et mène une ivie exemplaire, n'a, pour le fitirc souvenir de la fortune de sa famille , qu'une abbaye de huit eetits livres de rente, quoiqu'il soit aussi nèvîeu du vieil abbé Brisacier, qui pendant plusieurs maladies de Tévéque de Rhodez eut l'honneur de faire la fonetioli de' précepteur du Roi*
Le cardinal aveit vendu preskiuB J:otites lés chargea de la maison de la Reine. Le seul Golbent avèit eu celle de secrétaire des commandemeiYs pour récofmpense de services, et songea à en acheter une de président des comptes. Il en offrit sept cent mille livres au président de Pontchartrain ^ mais ayant appris que toute la chambre murmuroii; et menacoit hautétnent de lui faire cent difficultés h sa iféception, ttn?y songea plas, et garda pour ces messieurs un maltalent qu'il leur a bien fait sentir dans la suite de 6on ministère.
. On croit qu'une des choses qui gâta autant Fouquet dans l'esprit du Roi fut utie querelle qu'il etft dans l'antichambre du cardinal, decttt mois avant sa mort, avec Tabbé Foùquet son frère. Cet abbé étoit fort insolent dé ^our naturel, et préfendoit que son frère lui devoit sa fortune. Ils s'étoient brouillés, et se dirent publiquemetit toiit ce que leurs «tiifemis pensoiént dans le cœur. L'abbé, entre autres choses, i^eprocha à son frère qu'il avoit dépensé quinze millions à Yauï, qu'il donnoit plus de pensions^que le Roi, et iqu'îl avoit envoyé tantôt trois, tantôt quatre mille pistoles à des dames qu'il nomma toulthaut. Le surintetidailt , piqué au vif, reprocha à l'abbé les dépenses excessives. qu'il avoit faites pour faire l'a-
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grésihh Diuprès 4^ mbdairoe de €h|ltinoir, «t fort inu-* tîl^fiiient. Le cardinal ftit instruit par Fabbé même de ce qui s'ëtoit ps^é; et, selon les apparences , il se servit de Cette petite aventure pour achever de perdre Fouquet dans l'esprit du Roi.
Ce pjfiiice, après avoir fait rendre au cardinal tous leâbiDnpeurs Imaginables, conlmença à exëcùfer ses dernièi^çs yojLontës : ij consentit que Viancini son neveu prît la qualité (Jç diic de Neyers, et lui donna le gouveraémçnt du pays d'Aunis -, il fit ensuite expédier des brevjets à tous ùen\ à qui Son Emineiice avoit destiné les bénéfiçfss vacants, L'abbé de Tonnerre fut notQfûé à Févêché de N^yon \ Le Maître, docteur de Sorl^om^e, à. celui de Condom^ Tabbé de Nesmond, à celui de Bajfeuis 5 l'abbé Colbert , à celui de Luçoii 5 Ceroi;]^i , k celui de Mendé ; Fabry , à celui d'Orange v Ondedei, éy^que de Fréjus, à celui d'Evreux, qu'il n'accepta pas, Le chevaliisir de Vendôme eut les abbayes de Saint-Victor de Marseille , de Saint-Honorat de Lerins, de Ceriây, de Sàint-Mansul de Toul, et d'Ivry i le pxiiîcé Philippe de Savoie eut Corbeil , le Gard, et Saiat-Médard de Soissons^ le cardinal d'Est eut les abbayes de $aint<Waast d'Arras, de Moissac, de Bonne-Cômbe et de Cluny *, le cardinal Mancini eut les abbay^es de Saint-Lueien de Beauvais, de Saint- Martili de Laoïpt, de La Chaise-Dieu et de Preauic. Et il ae faut .pa^ s'étonner que le Roi laissât au cardilial mourant Ja distHbution de tant de^béuéific/es, puisqUé^ nou$ ai^QO^ vvi arriver presque la même cho$e au pèro^ Ferrier a^uisant. Qe père en(vo3fa au Roi , la vaille de sa mort, la feuille des bénéfices vacans, remplie des noms de ceux qu'il croyoit les plus dignes-, et j'ai
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ouï dire que Sa Majesté y avoit changé pea de chose. Il y avoit pourtant cinq ou six évéchés à donner, seize abbayes , et plus de cent prieurés , canonicats ou chapelles. Et la preuve du grand crédit qu avoit le père Ferrîer , la voici :
Huit jours avant sa mort , il manda à Tévéque de Marseille (0, qui étoit en Pologne, qu'il lui feroit donner Tarchevéché de Sens *, mais six jours après il lui fit écrire qu'il ne pouvoit pas lui tenir parole, et que, se sentant prêt à mourir, il se croyoit obligé en conscience de mettre à Sens un évéqne qui fut en état de résider : et effectivement il mit sur la liste Corbon, archevêque de Toulouse, qui fut transféré à Sens. J'ai su ces particularités de Paraire, neveu du père Annat, que le père Ferrîer avoit chargé d'écrire à l'évêque de Marseille. L'évêque de Bayeux m'a conté que lorsqu'il fut nommé (ce fut dix ou douze jours avant la mort du cardinal) M. Le Tellier dit au président de Nesmond, son père : « Il faut que vous « alliez remercier le Roi, et lui présenter votre fils : (( c'est une nouvelle manœuvre , mais M. le cardinal « le souhaite , et se meurt. » Ils y allèrent^ et le Roi, dès la première fois, leur parla de ce ton de maître qu'il a toujours eu depuis. « Je crois, dit-il au pré- « sident , que votre fils fera son devoir : on m'en a K dit beaucoup de bien. » Il m'a conté aussi que M. Le Tellier avoit assuré à son père que le Roi lui avoit dit, quatre jours avant la mort du cardinal : « Je veux « gouverner par moi-même , assister règlement au (( conseil, entretenir les ministres les uns après les « autres 5 et je suis résolu de n'y pas manquer un seul
(i) Véyéquede Marseille: M. de Forbin-Aanson , depuis cardiaal.
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« jour, quoique je prévoie qu'à la lougue cela defc yiondra ennuyeux. » M. Le Tellier alla tout courant le dire à la Reine mère , qui lui rit au nez , en lui disant : « En bonne foi, M. Le Tellier, qu'en (( croyez-vous ? »
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