LIVRE CINQUIÈME
L'envie d'écrire des Mémoires sur la vie da Roi m'ayant saisi Tannée passée » je les commençai dès Tan 1661, lorsqu'à la mort du cardinal Mazarin ce prince , caché en lui-même jusqu'à Fâge de vingt-deux ans, se montra tel qu'il est, et surprit tout le monde par une capacité qu'on n'attendoit pas de lui. J'ai d^à mis par écrit beaucoup de particularités de ce tempslà ] mais j'avoue que les choses si éloignées m'ont ennuyé , et j'ai songé à me rapprocher des événeraens courans. M. Iqi marquis de Dangeau m'ayant laissé voir les journaux qu'il écrit tous les ans de la vie do Roi 9 j'y ai trouvé des dates fort sûres ; ce qui m'a fait prendre le parti de recommencer mes Mémoires à la révocation de l'édit de Nantes. C'est une époque trèsconsidérable , puisque c'est l'origine de la plus cruelle guerre qui ait affligé la France depuis un siècle. Tai aussi des raisons particulières de choisir cette annéelà : mon voyage de Siam s'y rencontre -, j'y rapporterai quelques faits inconnus au public : ce n'est pas merveiUe que j'en sache là-dessus plus qu'un autre. Le journal de M. de Dangeau me servira^d'un guide assuré : tout y est vrai ; et si la grande sagesse et la trop grande circonspection de l'auteur l'oiit empêché d'y mettre beaucoup de faits curieux parce qu'ils auroient pu fâcher quelqu'un , et qu'il n'a jamais voulu fâcher personne, je n'aurai pas tant d'égards que lui : je mettrai à la lettre tout ce que je saurai , et ce
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que j'apprendrai par de» voies sûres et secrètes. Ce^ MëmoiresK^i ne sont pas faits pour être imprimés : je serai content d'eux poui^vu qu'ils me fassent passier quelques quarto-d'heure sur mes vieux jours , et qu'ils puissent réjouie mes amis , à qui je me ferai un petit plaisir d'en faire la confidence. Au reste, en écrivant ceci , je ne crois pas manquer à ce que je dois à mon ami. Si je profite de son journal, je lui rends justice en disant franchement que j'en profite , et j'avoue ici que j'en ai tiré de fort bonnes choses. Après cet aveu, je ne crois pas être obligé de m'aller déceler présentement à celui que j'ai volé , et que je prétends voler encore : c'est l'homme du monde le plus volable sur ces sortes de matières. Il a été toute sa vie dans le plus fin de la cour ; il a tout su , il a tout vu de ses propres yeux. Il est vrai qu'il ne dit jamais rien : c'est le modèle d'un bon courtisan ^ uniquement attentif au Roi , qu'il aime personnellement, et au moindre petit ministre, à qui il ne voudroit pas déplaire. Aussi ne comptai-je pas de tirer de lui aucune chose qui puisse être désavantageuse à quelqu'un : il sera pour mes Mémoires la source du bien ; et peutêtre qu'à la cour de France il ne me sera pas impossible de trouver une source de mal , car pour y être bien instruit il faut savoir le bien et le mal.
Le roi Louis-le-Grand , en faisaut la paix de Nimègue, étoit parvenu au comble de la gloire humaine. Après avoir en mille occasions fait ses preuves sur la conduite des armées et sur la valeur personnelle, il s'étoit désarmé lui-même au milieu de ses victoires -, et, se contentant de ses conquêtes, il avoit donné la paix à l'Europe aux conditions qui lui avoient plu.
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La terreur de son nom Tavoit mis en état de faire valoir ses prétentions sur la ville et la province de Lui;embourg, et même sur les bords du Rhin. U s'ëtoit empare de Strasbourg, il avoit acquis Çasal^ et, sans tirer Fëpëe , en faisant donner une infinité d'arrêts par une certaine chambre établie à Melz ( arrêts qu'il croyoit tous justes, sur la foi de son ministre de la guerre ) , il avoit reculé toutes les frontières de son royaume, et mis presque sous le joug quatre électeurs de TEropire , et tous les autres princes voisins.
L'Empereur , se voyant engagé à la guerre contre les Turcs, dissimuloit, et promettoit aux princes du Rhin qu'un jour il les tireroit d'oppression : et cependant il avoit signé avec le roi de France une trêve de vingt ans, et lavoit fait signer au roi d'Espagne, dont le conseil étoit entièrement gouverné par celui de Vienne.
Le roi de Pologne , fier d'avoir sauvé l'Empire en faisant lever le siège de Vienne, se préparoit à profiter de la consternation des Turcs. U eût bien voulu attaquer la forteresse de Kaminiek, mais il n'osoit en faire le siège dans les formes , parce que l'infauterie polonaise ne vaut rien ^ et il ne la pou voit prendre par famine , parce que les Tartares y faisoient entrer de temps en temps des convois de vivres et de munitions de guerre. U avoit envoyé des ambassadeurs à Moscow pour tâcher de faire la paix avec le Czar, et l'obliger à déclarer la guerre aux Turcs; et il se flattoit que s'il pouvoit l'engager à faire une diversion en Tartane , il pourroit entrer dans la Bessarabie ou Bodziac, s'emparer de Bialogrod et de quelques autres places sur la mer Noire,. couper par là la corn-
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munication entre les Turcs et les Tartares , et les empêcher de se secourir mutuellement : ce qui feroit tomber Kaminiek de lui-même, et donneroit le moyen à l'Empereur de poursuivre ses conquêtes en Hongrie, où il n'auroit affaire qu'aux Turcs.
Les Vénitiens, de leur côté, faisoient de grands progrès dans la Morée , et paroissoient souvent avec leur flotte à Tembouchure des Dardanelles.
Le roi de Suède, oubliant que le Roi, par la paix de Nimègue, lui avoit fait rendre ses Etats d'Allemagne, piqué sur Tafiaire du duché de Deux-Ponts, étoit prêt à se joindre à nos ennemis ; et cela d'autant plus qu*il voyoit le roi de Danemarck prendre sa place parmi nos alliés, et faire avec nous des traités qui lui donnoient beaucoup de jalousie : c'est ce qui le poussa à signer avec les Hollandais un traité de ligue défensive, par lequel le» parties se promettoient mutuellement de se secourir, en cas de besoin, de six mille hommes et de douze vaisseaux de guerre.
Le prince d'Orange, plus ambitieux que jamais, ne songeoit qu'à rallumer la guerre, qui seule pouvoit l'élever. Ses charges de stathouderetde capitaine général en Hollande lui avoient donné le moyen de se faire des créatures; et, par une application continuelle et une grande capacité, il s'étoit rendu aussi absolu dans les Provinces-Unies que s'il en eût été souverain. Il avoit eu l'adresse de mettre l'électeur de Brandebourg dans sa dépendance, en promettant à l'électrîce de procurer de grands avantages en Hollande aux enfans qu'elle avoit de l'électeur , dont elle étoit la seconde femme. Il avoit, dans le commencement de sa vie, tenté tQUtes sortes de moyens pour avoir l'amitié et
la protection du Roi; mais n^ayant pu y réussir, it avoit pris des mesures contraires, en disant fière* ment : « Du moins j^aurai son estime. » A la mort de Charles 11 , roi d'Angleterre, il s'ëtoit flatté d'une cou* ronne ; et ne croyant pas que les Anglais pussent souffrir un roi catholique, il avoit en secret assisté d'hommes et d'argent le duc de Monmouth , et lui avoit facilité les moyens de faire des préparatifs en Hollande pour passer en Angleterre. Il espéroit qu'il se pourroit former un assez grand corps de mécontens pour embarrasser le nouveau roi, et attendoit à voir les deux partis à peu près égaux , pour s'en rendre l'arbitre et le maître sous le titre de médiateur. Mais quand il vit que Monmouth, après s'être fait prodamer roi contre la parole qu'il lui avoit donnée, avoit échoué dans ses desseins chimériques , il sentit bien que le roi d'Angleterre étoit encore trop puissant pour être attaqué à force ouverte , et ne songea qu'à lui susciter dans ses royaumes un plus grand nombre d'ennemis. Il fit envisager aux protestans , tant épiscopaux que presbytériens , tout ce que leur roi faisoit en faveur de la religion catholique , et leur persuada autant qu'il put que cette religion impérieuse n'en pouvant souffrir aucune autre, ce prince, après avoir obtenu comme par ^râce la liberté de conscience pour les catholiques, abuseroit bientôt de la complaisance de ses sujets, et les empêcheroit eux-mêmes de professer la religion qui domine en Angleterre depuis la reine Elisabeth. Il faisoit craindre le pouvoir sans bornes, ou arbitraire, à ceux qui! croyoit plus sensibles à la liberté de leur pays qu a celle de leur Eglise, et leur mettoit devant les yeux Tex-emple du roi Très-
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Cbrëtien , qui n'avoit de loi que sa Yolontë. Il mëditoit en même temps une ligue contre la France , où il prétendoit faire entrer TEmpereur, le roi d'Espagne , et tous les princes d'Allemagne. Enfin, sans sortir de ses maisons de plaisance, où il paroissoit tout occupe de la chasse, il agissoit en cent lieux diffërens , et préparoi t la plus cruelle guerre qui ait dëchirë l'Europie depuis plusieurs siècles.
Le Roi, averti de toutes ces ménëes, ne s'endormoit pas. U avoitun traite secret avec le roi d'Angleterre , qui paroissoit prendre tous les jours une nouvelle autoritë*, le roi de Danemarck ëtoit dans son alliance -, il n'avoit pas rompu avec le roi de Suède. Les princes du Rhin se plaignoient, mais leur foiblesse rëpondoit de leur docilitë; et TEmpereur ëtoit assez occupe du côte de la Hongrie.
D'ailleurs les frontières du royaume ëtoîent bordées de bonnes places*, les troupes ëtoient en bon état, et huit ans de paix àvoient ramène une jeunesse qui ne demandoit cpie l'occasion de signaler son courage. Il n'y a voit rien à craindre du côte de l'Italie ; Pignerol et Casai sembloient répondre du duc de Savoie. Les autres princes ëtoient trop peu de chose pour y avoir attention, et la beauté du climat ne les portoit qu'à la vie douce. Ainsi le Roi, se reposant sur la foi delatrèv«, et encore plus sur sa puissance, songea tout de bon à contenter son zèle en bannissant l'hérésie de ses Etats. Il y avoit toujours songé depuis qu'il gouvernoit, et ce grand dessein s'ëtoil acheminé peu à peu. Les chambres de l'édit avoient . été cassées^ on avoit abattu plus de quatre cents temples-, les huguenots n ëtoient plus admis dans les
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charges de police et de finance ^ toutes les portes des fermes leur ëtoient barrées ; on leur avoît ôté les médecins et les sages-femmes de leur communion : on commençoit même à s'apercevoir qu'ils avoient peine à s'avancer dans le^ emplois de l;ai guerre. Ces moyens ëtoient doux, et partoient d'une profonde sagesse^ mais ils ne parurent pas assez prompts au zèle d'un puissant roi, qui s'imagina que la gloire de Dieu y étoit intéressée, et que, pour la procurer dans une affaire si importante , il falloit sacrifiier la politique à la religion. Il étoit poussé par Louvois, esprit audacieux, accoutumé depuis long-temps à forcer toutes les barricades. Ce minisire, insatiable de crédit, souffroit impatiemment les audiences fréquentes que le Roi donnoit à l'archevêque de Paris, au père de La Chaise, et même à Pellisson. L'archevêque lui parloit des livres qu'il faisoit faire pour l'instruction des huguenots ^ le père lui proposoit toujours la démolition de quelque temple; et Pellisson lui rendoit compte du revenu des économats , qu'il distribuoit à ceux qui se convertissoient. Louvois voulut couper court à tous ces entretiens, qui lui devenoient suspects; et, sans tant de façons, il pressa fortement la révocation de l'édit de Nantes. Le Roi mit la chose en délibération dans son conseil. Les avis furent partagés : les uns vouloient qu'on suivit toujours les mêmes maximes , et qu'on fît tout par douceur. « Les con- « sciences, disoient-ils, ne se gouvernent pas le bâton <c haut : les manières dures , au lieu de gagner , ré- <( voltent. Le zèle des rois a besoin d'être réglé ; ils (( doivent le repos à leurs sujets avant toutes choses ; « et dans cette occasion pousser les huguenots aux
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« dernières extrémités, c'est tout hasarder. Eq leur (( ôlant tout exercice, en révoquant l'édit de Nantes, tt on les jettera dans le désespoir ; il y en a plus d'un « million dans le royaume , et parmi eux beaucoup « de marchands riches, de vieux matelots, d'oùa vriers habiles, d'officiers expérimentés. Si l'on ne « garde plus aucune mesure , on les mettra dans « la nécessité, ou de ne faire plus aucun ei^ercice « de leur religion, ou de désobéir au Roi en fai- « sant des assemblées clandestines. Tant qu'on leur « laissera, disoient -ils, quelque temple et quelque a exercice , la difficulté pourra rebuter le plus grand « nombre ; mais au moins les plus zélés trouveront « quelque possibilité à vivre dans leur religion, sans « se rendre coupables d'une désobéissance manifeste « qu'on ne pourroit plus dissimuler, ni laisser im- « punie. Qu'arrivera-t-il s'ils sont opiniâtres? Ils ne « feront peut-être pas une guerre civile, dans le point « de puissance où est le Roi ; mais ils sortiront de ft France, ils ruineront le commerce, ils emporteft ront beaucoup d'argent, et, en diminuant nos forces « par leur désertion , ils augmenteront celles de nos « ennemis. »
Les autres, transportés d'un zèle peut-être indiscret, crioient qu'il ne falloit pas craindre une poignée de gens qui , se voyant méprisés et sans chefs , perdroient bientôt courage ; que toutes les personnes de condition abandonnoient leur parti, et que des villes entières s'étoient converties à la première vue des hoquetons de l'intendant de Poitou ^ et que quand le maître parleroit tout de bon, et sans aucun détour, tous suivroient comme des moutons : qu'ainsi le temps
étoit venu de donner le dernier coup à rhëréne et à la rébellion*, que le Roi, en paix, craint de tous ses voisins, avec des troupes nombreuses et aguerries, pouvoit tout entreprendre et tout exécuter ; et qu'à lui seul étoit réservée la gloire d'un projet si chrétien, que six des rois ses prédécesseurs avoient tente inutilement.
Ces raisons persuadèrent un prince qu'elles flattoient dans son dessein favori ; son zèle y trouvoit de quoi se contenter : et la chose étant disputée entre ses ministres, il crut pouvoir même, en bonne politique , suivre le penchant de son cœur, et ne mënagea plus les ennemis de la véritable religion, qu'il résolut de traiter comrpe ses propres ennemis. Il fit publier cette fameuse déclaration qui révoque Tédît de Nantes, où il déclara qu'en cela il ne fait que suivre le dessein de son aïeul Henri-le-Grand et de son père Louis-le-Juste, et qu'il y a toujours songé depuis qu'il gouverne son Etat. Il signa avec un zèle véritablement apostolique ; mais par ce petit trait de plume il priva json royaume d'un million d'hommes , et de plus de deux cent millions d'argent comptant. Le chancelier Le Tellier scella cette déclaration avant que de mourir, et dit qu'il n'avoit plus de regret à la vie, puisqu'il voyoit le huguenotisme aboli en France. -
Il avoit de bonnes choses. J'ai fait son portrait dans mes Mémoires sur l'année 1661. Il étoit de bonne humeur à Chaville , et , suivant la coutume des vieilles gens, il aimoit fort à conter. Il me souvient qu'il nous conta un soir une aventura de M, de Guise le balafré, qu'il disoit tenir de son gcand-père , auteur contem- 4 porain. M. de Guise avoit épousé une princesse de
Cièves, veuve du prince de Porcian, Elle étoit belle, et vivoit dans une cour fort galante : on Taccusoit de n'être pas insensible à la passion de Saint-Mesgrin.. Un jour que k reine Catherine de Médicis faisoit une fête où toutes le9 dames dévoient être servies par des jeunes gens de la cour qui portoient leurs livrées, M. de Guise pria sa femme de n'y point aller , l'assurant fort qu'il ëtoit persuade de sa vertu ] mais que le monde parlant d'elle et de Saint-Mesgrin , il falloit le faire taire. Madame de Guise lui dit qu'elle ne pour* roit pas désobéir à la Reine , qui lui avoit fait dire d'y aller. Ette y alla. La fête dura jusqu'à six heures du matin. Elle revint chez elle \ mais à peine fut-elle couchée , qu'elle vit entrer dans sa chambre M. de Guise , suivi d'un seul maître d'hôtel qui portoit un bouillon. Il ferma la .porte, s'approcha du lit, et lui dit d'un ton sévère ': « Madame, vous ne voulûtes pas « faire hier au soir ce que je souhaitois, vous le fen rez présentement; les divertissemens vous auront X échauffée , il faut prendre ce bouillon. » Madame de Guise se mit à pleurer, demanda un confesseur, et ne douta point que ce ne fût du poison. Elle étoit seule; M. de Guise parloiten maître : il fallut obéir., Dès que. le bouillon fut avalé, il la laissa seule , bien enfermée dans sa chambre. Trois heures après, l'étant veau retrouver : <( Madame , lui dit-il , vous avez passé « une nuit assez désagréablement; j'en suis cause : m jugez de toutes celles (Jue vous m'avez fait passer « aussi désagréablement pour le moins ! Rassurez- « vous, vous n'en aurez que la peur : je veux croire c( que j'en suis quitte à aussi bon marché ; mais ne (c nous en faisons plus l'un à Tautre. »
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M. Le Tellier mourut en proférant toujours des sentences, et laissa vacante la première charge du royaume. Le Roi la donna le lendemain à Boucherat, qui , après avoir exercé Fun après l'autre tous les emplois de la robe , et s'y être fait distinguer par une profonde capacité et un parfait désintéressement , se vit élevé par son seul mérite, sans brigue et sans faveur, sur le trône de la justice.
Mais le Roi ayant appris, vers le commencement de Tannée 1686, que la plupart des princes de l'Europe, jaloux de sa gloire et craignant sa puissance, se liguoient contre lui, que les négociations s^échauffoient de toutes parts, et que l'Empereur songeoit même à faire la paix avec les Turcs pour tourner ses forces vers le Rhin, il songea de son côté à se mettre en état de soutenir l'efTort de tant de nations conjurées, et prit la résolution de ménager son trésor, en retranchant les dépenses superflues. Il avoit employé, Tannée précédente , quinze millions en bâtimens ^ il ne fit le fonds que de quatre pour Tannée courante, résolu d'entretenir seulement les aqueducs déjà commencés pour conduire la rivière d'Eure à Versailles, en remettant ce grand ouvrage à un temps plus commode , et où il auroit moins besoin d'argent.
Cette résolution étoit bonne , mais il n'eut pas la force de la tenir. L'envie de voir une rivière à Versailles fut la plus forte , et les travaux continuèrent. U ne laissa pas de faire rembourser à Bontemps quatre cent cinquante mille livres qu'il lui avoit fait avancer en collations et en soupers depuis dix ou douze ans. Bontemps étoit bien le meilleur valet qui ait jamais été , le plus affectionné , cachant un bon esprit et assez
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de finesse sous un eittérieur grossier *, fidèle , sans intérêt, sans ambitiim; ne songeant qu'à faîre le profit du maître^ sans presque songer à établir sa famille. Quand le Roi lui donna la survivance de sa charge de premier valet de chambre pour son fils aîné, il Tassora qu'il ne lui demanderoit jamais rien, et je crois (Dieu me veuille pardonner ! ) qu'il lui a tenu parole : chose incroyable dans un pareil courtisan , qui se voit six fois par jour à portée de demander et d'obtenir. Aussi le Roi paroît-il l'aimer tendrement ; et quand sa fille mourut dans le temps qu'il l'alloit marier, ce grand prince, aussi sensible qu'un particulier, eut la bonté d'employer quelques momens à le consoler.
Il diminua de quatre millions le fonds pour la marine, et ne voulut plus acheter de diamans, quoique depms long-temps il eût accoutumé d'en acheter tous les ans pour deux millions. U envoya à l'ordinaire cinq mille louis d'or à M. le Dauphin pour ses étrennes, et trois mille à madame la Dauphine ; et peu de jours après il fit une fête à Marly, où il donna pour plus de quinze mille pistoles d'étoffes d'or, de bijoux et de pierreries. On voyoit dans le salon de Marly les boutiques des quatre saisons de l'année : Monseigneur et madame de Montespan tenoient celle de l'automne; M. du Maine et madame de Maintenon tenoient celle de l'hiver; M. le duc de Bourbon et madame de Thianges tenoient celle de l'été ; madame la duchesse de Bourbon et madame de Chevreuse tenoient celle du printemps. Il y avoit dans chaque boutique de tout ce qui convient à chaque saison. Les hommes et les femmes de la cour y jouoient sans donner de l'argent , et emportoient tout ce qu'ils ga- T. 63. 19
gûoient; et quand le jeu fut fini, le Hoi et Monseigneur donnèrent tout ce qui restoit dans les boutiques.
Cependant le Roi apprit avec une joie incroyable qu'il se faisoit une infinité de conversions dans les provinces, et qu'en plusieurs endroits des villages entiers s'ëtoient déclares catholiques. Cela le fit résoudre à pousser sa pointe \ et l'on donna un arrêt du conseil d'en haut , par lequel il étoit ordonné aux huguenots de mettre leurs enfans qui seroient au-dessous de seize ans entre les mains de leurs plus proches parens catholiques, et à leur défaut de gens nommés par le Roi. La comtesse de Roye , à qui on avoit ôté cinq de ses enfans pour les faire élever dans la religion catholique, obtint la permission d'aller en Danemarck avec ses deux filles aînées trouver son mari, qui s'y étoit retiré depuis quelque temps. Le maréchal de Schomberg s'en alla en Portugal avec sa femme et le comte Charles son fils ; et Ruvigny avec ses enfans passa en Angleterre. Le Roi leur conserva leurs appointemens. Il ne se contentoit pas d'envoyer des prédicateurs dans toutes les provinces, il préchoit en quelque façon lui-même; et, par un zèle digne d'un roi très-chrétien, il fit venir dans son cabinet le duc de La Force, huguenot des plus opiniâtres, et le pressa avec tendresse d'ouvrir les yeux à la vérité ; ce qui fut pourtant fort inutile.
Tout paroissoit assez tranquille à Londres , grande ville si sujette aux révolutions. Le roi Jacques 11 ne songeoit uniquement qu'à procurer aux catholiques la liberté de conscience. Il y avoit deux principaux obstacles qui s'opposdient à son dessein : l'un étoit
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lés lois pënales, et l'autre Iqs se^mens de suprématie ^t du test. On nommoit les lois pénales des lois faites dàps les parlemens , par lesquelles on ordonnoit des peines contre les catholiques qui faisoient exercice de leur religion. Le serment de suprématie avoit été introduit sous la reine Elisiibeth : pn y jurpit qu'on réconnoissoit le roi d'Angleterre pour cl^ef souverain de l'Eglise. Le tes(^ étoit un autre serment établi par acte du parlement de 1673, par lequel on renpn- •çoit à la croyance de la transsubstantiation \ et ce sern)ent se nommoit test , parce que c'étoit un témoignage certain de la religion de celui qui le prétoit Tous les officiers de cour, de guerre, de police, étpient obligés de prêter ces àidwx ;sermens. Quelques catholiqiies avoient cru pouvoir , sans blesser Ijeur conscience, prêter celui de suprématie, et reconnoître leur roi pour chef de l'Eglise , entendant par Eglise l'Eglise anglicane ^ et c'étoit pour les exclure entièrement des charges que leurs ennemis avoient inventé en 1673 le serment du test, que nulle explication ne pouvoit rendre innocent. Le roi d'Angle* terre, voulant abolir tant les lois pénales que les sermens de suprématie et du test^ commença par donner des dispenses qui exemptoient des peines et des sermens^ et, pour assurer davantage la liberté de conscience, il fit ce qu'il put pour porter les Anglais et les Ecossais à confirmer ces dispenses par des actes du parlement. Il espéroit que les peuples de ses trois royaumes ne lui refuseroient rien, après les marques d'estime qu'ils lui avoient données depuis son avéneiifent à la couronne* Celui d'Ecosse venoit de lui accorder un subside de deux cent mille livres ster-
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lings, et avoit atlnéxé à la couronne à perpétuité le droit d'excisé, ou sur les boissons, que le roi Charles ii son frère n'avoit jamais pu obtenir que pour sa vie. Le parlement d'Angleterre n'étoit pas moins soumis: il avoit déclaré qu'il se contentoit de la parole que le Roi lui donnoit de protéger la religion anglicane, et avoit renvoyé pleinement absous le comte de Demby et les autres seigneurs catholiques , qui n'étoient sortis de prison quelques années auparavant qu'en donnant caution de se représenter. Ainsi le roi d'Angleterre se croyoit en état de faire tout ce qu'il voudroit. Il venoit d'envoyer en Irlande sa maîtresse mademoiselle de Chelsei, qu'il avoit créée comtesse de Dorchester-, et quoiqu'il en eût deux garçons, il lui avoit fait dire qu'un prince qui hasardoit son Etat et son repos pour la religion catholique ne pouvoit plus la voir en honneur ni en conscience. En effet, il hasardoit beaucoup en envoyant publiquement un ambassadeur au Pape , et marquant en toutes occasions son attachement à la religion catholique.
Le Roi, de son côté, s'abandonnoit à son zèle; mais dans le temps qu'aimé dé ses sujets et redouté de ses voisins il sembloit n'avoir rien à souhaiter, il commença à se sentir homme comme un autre , et son corps devint sujet aux infirmités de la nature. Il lui vint une tumeur à la cuisse qui lobligea plusieurs jours à garder le lit, et il eut quelques atteintes de goutte. On lui appUqua la pierre de cautère , on lui fit des incisions : il souffrit de grandes douleurs , et ne laissa pas de tenir ses conseils à l'ordinaire. Il s'amusoit les après-dînées à voir ses médailles ^ et ce fut ce qui augmenta beaucoup le grand crédit du père
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de La Chaise , son confesseur. Ce fkère aimpit fort les médailles, et prétendoit s'y connoître. Il prit ce prétexte pour être presque toujours avec le Roi 5 et dans la conversation il poussa des bottes au pauvre archevêque, qui par sa conduite lui donnoit beau jeu, et le fit exclure de la connoissance des bénéfices, s'en appropriant à lui seul la nomination, où Farchevéque avoit beaucoup de part avant ce temps-là. Ils commencèrent à aller séparément à Taudience des vendredis. L'archevêque ne rendoit compte au Roi que de quelques procès qu'il avoit jugés ^ et Sa Majesté le ménageoit encore, parce qu'elle croyoit en avoir besoin pour les assemblées du clergé. Mais le bon père avoit seul la feuille des bénéfices, qu'il ne mont^oit plus à personne.
Le mal du Roi ne le rendoit pas plus chagrin : il vouloit que Ton se réjouît en son absence. Monseigneur alloit presque tous les jours à la chasse du loup, et madame la Dauphine tenoit les appartemens à l'ordinaire. M. le duc du Maine et madame de Bourbon firent plusieurs mascarades, et jouèrent des comédies dans la ruelle du lit du Roi. Il ne se levoit point ; il entendoit la messe dans sa chambre , et tous les courtisans le voyoient à son dîner et à son souper. Il paroissoit à cette occasion qu'il étoit roi , puisqu'il étoit obligé de se contraindre , et de dévorer son mal devant le monde; ce que le moindre de ses sujets n'eût pas fait. Il dinoit et soupoit en particulier les jours maigres, parce qu'il mangeoit de la viande; et quoique mala4e, il n'en vouloit pas manger en public par scrupule.
Son zèle pour la religion catholique augmentoit de
jour en jour. Il n^ëpargnoit ni soin ni dépense -poar &ire instruire les nouveaux convertis ; il fît imprimer à ses dépens pour plus de huit cent mille francs de livres de piété et de religion , qu'il faisoit distribuer dans les provinces •, et cela datts le temps qu'il retranchôit la plupart de ses dépenses de plaisir. Il faisoit de continuelles grâces aux nouveaux convertis : il donna quarante mille livres au marquis de Vérac, pour lui aider à payer sa charge de lieutenant de roi de Poitou, que le comte de Parabère lui avoit vendu quatre-vingt mille livres. Il fit plus ; et voyant qu'il ne pourroit jamais déraciner le calvinisme du Dauphiné tant qu'il y auroit des barbets dans les vallées voisines de Pignerol, il persuada au duc de Savoie de les en chasser, ou de les obliger à se convertir. Il lui offrit même un secours de troupes que Catinat devoit commander, au cas que les édits et les raisons fassent inutiles.
Ces barbets sont des hérétiques, reste des anciens Vaudois et des Albigeois qui firent tant de détordres en France dans le treizième siècle. Voici pourquoi on les a appelés barbets. Barba ^ dans la langue ou jargon du pays , signifie onicîe : ces hérétiques expKquant à leur mode le passage de l'Evangile qui dëfeûil d'appeler aucun homme du nom de père, parce que Dieu seul est notre véritable père , crurent qu'ils ne dévoient pas donner le nom de père à leurs ministres; et ils leur donnèrent le nom de barba où d'oncle, qui , après celui de père , leur paroiissoit le pluis propre à marquer leurs respects \ et du nom de barba^ qu'ils donnèrent à leurs ministres , ils furent eux-mêmes nommés barbets par ironie ou par sobriquet , de la
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même maaière que les ennemis des catholiques les nommèrent papistes ^ canse de leur soumission a.u pape 9 et qu'en Angleterre on nomme ëpiscopaux ceux qui tiennent le parti des ëvéques ^ et presbytériens ceux qui tiennent celui des prêtres. Ces hérétiques avoie^t gardé la plupart des erreurs desVaudois, surtout une haine irréconciliable pour le Pape ; ce qui les unissoit d'intérêt et de sentimens avec les huguenots de France, dont plusieurs s'étoient retirés parmi «ux. Ce fut à peu près en ce temps - là que M. le duc de Chartres commença à venir à la cour. Le Roi lui fit rendra des honneurs extraordinaires, et régla qu^ Je grand aumônier lui donneroit lui-même du pain bénit à la iliesse, et que les secrétaires d'Etat lui présenteroient la plume quand il faudroit signer quelque contrat de mariage : ce sont des honneurs qu'on né fait point aux princes du sang \ aussi le traite-t-on comme petit-fils de France. Le maréchal d'Estrades^ son gouverneur , étoit mort depuis peu : il avoit feit sa fortune plus par esprit que par courage ; les négociations l'avoient avancé pour le moins autant que la guerre 5 et sur ses vieux jours on l'avoit chargé de l'éducation laborieuse d'un jeune prince, ce qui ne convenoit ni à son humeur ni à sa santé. Il avoit sucr cédé dans cet emploi au maréchal de Navailles 5 ce qui fit dire à Benserade.que Monsieur a^^oit beaucoup de peine là élewr des goui^erneurs à sonjîls. Le mot eût été encore meilleur après la mort de M. le duc de La Vieuville , qui succéda au maréchal d'Estrades , et qui ne vécut pas plus long-temps que les deux autres. Il mourut alors (0 à Paris un homme beaucoup plus
(i) // mourut alors : Eu 1686.
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illustre que tous ceux dont je viens de parler, quoiqu'il ne fût point titré : c'étoit le eomte de Colîgny, qui avoit eu Thonneur de commander les six mille hommes que le Roi envoya en Hongrie au secours de l'Empereur. Le public ne lui avoit pas fait justice sur la victoire de Raab, et il méritoit au moins tl'avoir pour sa part la moitié de la gloire que La Feuillade se donna tout entière, à force de parler haut (i). H avoit servi en Flandre sous le grand Condé \ et lors de la maladie du Boi à Calais, j étant venu pour savoir des nouvelles de Sa Majesté , le cardinal Mazarin lui fit proposer par Le Tellier de quitter le service de M. le prince , dans la pensée de lui faire épouser
(i) yt force de parler haut : Un passage tnédi l jpsqa^à présent des Mémoires de Bassy-Eabutin serrira: de développement à la pensée de Choisy : <t La Feuillade , qui se trouva maréchal de camp de joar à cette « action de Aaab , en écrivit le détail au Roi. Je vis lacoj^e de cette relar <c tioft, qui étoit une espèce de roman. Il n^j avoit pas un volontaire de « qualité- ni un des premiers officiers des troupes qui n*eût (à cequ*il (c disoit) fait un combat singulier avec un ou deux Turcs , suivant qaMl « vouloit obliger le Français , et qui ne les eût percés de coups de pis- « tolct el de coups d*épée ; et je ne doute pas qu'il n'eût montré la copie a de cette lettre aux héros qu'il avoit faits, afin que de leur côté ils a écrivissent et dissent de lui des merveilles. Cependant, au retour de ce « voyage « il y eut quelques-uns de ces messieurs assez sincères et assez « honnêtes gens peur nous désabuser eux-mêmes des louanges que La d Feuillade leur avoit données y et pour aimer mieux ne pas jouir d'une .« fausse gloire que- de mentir en sa faveur. Il est vrai que lorsque le Roi a Favoit nommé pour maiéchal de camp au commencement de la cam- « pagne, quelques gens de la cour ayant condamné ce choix, Sa Ma- « jesté fut ravie de faire valoir l'action de Saint-Gothard ^ et cela fut « heureux pour La Feuillade que le Roi eût intérêt à le louer , et qu'il se « trouvât comme engagé, pour honorer son choix, à lui faire du bien. » Manuscrit des Mémoires de Bussy-Rahuiin , de la bibliothèque de M. le marquis de La Guiche, tome 3, f^ 3, vo. Ce passage précède le dernier alinéa de la page 3oï, tome a, des Mémoires de Bassy-Rabutîn, Amsterdam, 1731 , qui est l'édition la plus complète. )
DE l'abbé de CBOISY. 397
sa nièce la belle Hortense, et de le déclarer son légataire universel. Coligny rejeta fièrement sa proposition, et dit que quoiqu'il ne fût pas content de M. le prince, il ne le quitteroit jamais tandis qu'il seroit malheureux ( ï ,\
U étoit mort quelque temps avant un magistrat que le Roi regretta assez : c'étoit Nieolaï, premier président de la chambre des comptes. Il tomba du haut de l'escalier de sa maison de campagne , et se tua tout roide. U étoit homme de mérite, grand harangueur, et bon joueur d'échecs. Le Roi donna la charge à son fils, qui étoit avocat général de la même chambre, et qui avoit été à la guerre du vivant de son frère aîné , et lui permit de l'exercer quoiqu'il n'eût que vingt-huit ans. Il ne voulut pas lui donner la capitainerie des chasses du pays de Beaumont qu'avoil son père, parce que cela avoit causé des procès entre lui et la maréchale de La Mothe, qui en avoit le domaine. Il est le septième de sa maison qui a eu cette charge de père en fils. Le roi Charles viii, en allant à la conquête du royaume de Naples, la donna à M. Nicolas, qui , se trouvant en Italie , habilla son nom à l'italienne, en changeant son s en ii^).
(1) Tandis qu'il seroit malheureux : Choifj a déjà rapporte ce fait honorable pour le comte de Coligny. ( P^oy. plus haut, p. aoS.et ao6.) — (a) £n changeant son s en t .* Dangeau raconte le même fait dans un passage de son journal qni n'a pas été imprimé : a M. Nieolaï , président « de la chambre des comptes , tomba du haut d'un balcon qui fondit c sous lui , et se tua, dans sa maison de Presles , auprès de Paris. Le Roî <c a donné sa charge à son fils, qui étoit avocat général dans la même tt chambre....... Ce soir, le Roi permit à M. Nieolaï d^exercer la charge
« qu'il lyi avoit donnée le matin. Il faut avoir quarante ans pour Texer- « cer; il n'en a que vingt-huit. Le Roi lui en donne la dispense. Som