LIVRE SIXIÈME
Ii# se fit à la cour trois mariages qui méritent qu'on en fasse mention : celui de mademoiselle de Murcé, fille de Villette, chef d'escadre , et cousin germain de madame de Maintenon \ celui de madame de Lowenstein, et celui de mademoiselle 4c Rambures. Les deux dernières ëtoient filles d'honneur de madame la Dauphine. Mademoiselle de Murcë avoit tout ce qu'il faut pour se bien marier : une protection si puissante, que sa fortune paroissoit immanquable ^ les Jeux et les Ris brlUoient à Tenvi autour d'elle; son esprit étoit encore plus aimable que son visage ; on n'avoit pas le temps de respirer ni de s'ennuyer quand elle étoit quelque part. Toutes les Champmélës du monde n'avoient point ces tons ravissans qu'elle laissoit échapper en déclamant; et si sa gaieté naturelle lui eût permis de retrancher certains petits airs un peu coquets que toute son innocence ne pouvoit pas justifier, c'eût été une personne tout accomplie. Le comte de Caylus l'épousa avec ses droits , ses espé-
ic père avoit commence: de l'exercer h vingt-deux ans ; mais en ce temps- <e là le règlement n'etoit pas fait. Le Roi nous dit qu'il ne donneroit pas « la capitainerie des chasses du pays de Beaumont qu'avoit M. de Nicoa lai , parce que cela avoit causé des procès entre loi et la maréchale de «c La Mothe, qui en avoit le domaine. Les duchesses d'Aumont et de Vente tadonr étoient présentes, et elles remercièrent le Roi pour leur mère.» (Journal manuscrit de Dangeau, jeudi ai février 1686. )
Cette coïncidence des Mémoires de l'abbé de Choisy avec le )oiimal de Dangeau s'explique naturellement : on a vu pli%s haut (page 378) que Dangeau avoit communiqué son travail h M. de Choisy.
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raoceSy et quelques pensions. Le Roi lé fit menin de Monseigneur , et la veille des noces il envoya à Taccordée un collier de perles de dix mille ëcus. On ne pouvoit trop s'étonner que madame de Maintenon la mariât si mëdiocrement , et Ton ne savoit pas encore que la modération étoit sa vertu favorite. Elle avoit refusé généreusement de la donner à Boufflers. Cet habile courtisan , passant par dessus les bruits fâcheux et ridicules qui avoient couru, la demanda en mariage : c'étok un fort bon parti pour elle ; il étoit déjà lieutenant général et colonel général des dragons , et Ton jugeoit aisément à ses allures que le bâton ne lui pouvoit pas manquer. U la demanda *, il eut le plaisir d'entendre, de la bouche de madame de Maintenon, ces paroles dignes d'être gravées en lettres d'or : « Monsieur, ma nièce n'est pas un assez bon parti « pour vous 5 mais je n'en sens pas moins ce que vous « voulez faire pour l'amour de moi , et je vous re- « garderai à l'avenir comme mon neveu. » Cette alliance adoptive ne lui a pas nui dans la suite : il eut • trois mois après , le gouvernement de Luxembourg. ' Madame de Lowenstein étoit nièce du prince Guillaume de Furstemberg, évêque de Strasbourg, et nommé au cardinalat. On l'appeloit madame parce qu'elle étoit chanoinesse de Thorn , chapitre célèbre en Allemagne , où pour être reçue il faut faire ses preuves de seize quartiers de princes ou de comtes souverains de l'Empire. Elle étoit belle comme les anges, dans une jeunesse riante, une taille fine, les yeux bleus et brillans , le teint admirable , les cheveux du plus beau blond du monde, un air engageant , modeste et spirituel : elle avoit eu une fort
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bonne conduite dans une place fort glissante , et les petites fautes de ses compagnes n'avoient pas peu contribué à faire valoir son mérite. Le marquis de Dangeau, chevalier d'honneur de madame la Dauphine , devint amoureux d'elle , et songea à l'épouser : il croyoit avoir assez de bien pour faire la fortune d'une fille qui n'avoit pour dot qu'une grande naissance , de la beauté et de la vertu (0. Il se flatta peutêtre que le Roi, à la considération du prince Guillaume, feroit asseoir sa femme, qui étoit et lui aussi d'assez bonne maison pour cela. D'ailleurs madame de Maintenon pressoit raffaire ; elle s'est toujours fait honneur de protéger les personnes de qualité quand la mauvaise fortune n'a point ébranlé leur vertu : ainsi Tamour, soutenu d'un grain d'ambition, conclut ce mariage. Les fiançailles se firent dans Tantichambre de madame la Dauphine en présence du Roi , et les épousailles dans la chapelle du château. Mais il y eut beau bruit le lendemain. Quelque bonne ame (ce fut mademoiselle de Rambures) alla tout courant dire à madame la Dauphine : « Vraiment, madame, je viens « de voir une belle chose ! Lowenstein a été mariée « tout comme vous, et le curé l'a nommée tout haut « Sophie de Bavière. — Comment, reprit madame la « Dauphine, il ne l'a pas nommée comtesse de Loft wenstein ? » Et là-dessus elle se mit fort en colère, et se fit rapporter le contrat de mariage, et voulut absolument qu'elle signât comtesse de Lowenstein-
(i) De la beauté et de la vertu : Ce qui a fait dire à madame de Se- > vigne : a M. Dangeau jouit II longs traits du plaisir d'avoir épousa la plas c belle, la plus jolie, la plus jeune, la plus délicate et la plus njrmphe « de la cour. » ( Lettre au président de Moulceau , du 3 avril 1686. )
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Pourvoir qui avoit tort ou raison , voîci le fait* Vers Fan i45o, Frëdéric-le- Victorieux, après la mort de son frère Tëlecteur palatin, prit Tadministration de l'ëlectorat pendant Tenfance de son neveu. Quelques années après, sous prétexte de mieux défendre le pays, attaqué par des ennemis puissans, il prit le titre d'électeur. Les Etats lui représentèrent le droit de son neveu : il en convint, et déclara qu'il alloit épouser Claire de Tettingen, simple demoiselle, afin que les enfans qu'il en auroit, venant d'une mère qui n'étoit ni princesse ni comtesse dé l'Empire , ne fussent pas en droit, après sa mort, de disputer l'électoral à son neveu. Il donna dans la suite, aux enfans qu'il eut de Claire de Tettingen, le comté de Vertein, et ik ont depuis acquis celui de Lowenstein. Après la mort de Frédéric-le-Victorieux, son neveu fut électeur^ il eut des enfans et des petits-enfans, qui étant morts sans enfans , l'électoral passa à la branche de Simeren , sans que les petits comtes de Vertein et de Lowenstein fussent écoutés sur leurs prétentions bonnes ou mauvaises , car ils prétendoient qu'on ne leur avoit fait céder leurs droits qu'à la branche aînée. Quoi qu'il en soit, malgré leur naissance légitime, que personne ne leur dispute , et quoiqu'ils soient bien véritablement de la maison de Bavière , ils n'ont jamais tenu en Allemagne que le rang de comtes.
Quant au surnom de Bavière , on peut dire que les princes et les comtes en Allemagne ne portent point de surnom, parce que tous les cadets d'une maison prennent à^ perpétuité les titres de terres qui appartiemient i leurs aînés, et auxquels ils peuvent succédejUNéanmoins , comme les comtes de Lowenstein
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étoient dans un cas particiUier, on trouve dans la ville de Heidelberg une ëpitaphe d'un conite de Lowenstein, qui est nommé Louis, de Bavière. Madame de Dangeau , en se mariant en France , avoit cru devoir suivre les coutumes du pays où elle s'ëtablissoit , et prendre le surnom de Bavière.
Les comtes de Lowenstèin , ses frères , Favoient pris en prêtant foi et hommage à la chambre de Metz, et personne n'y avoit trouve à redire* Madame la Dauphine ne voulut pas écouter les raisons qu'on vouloit lui alléguer là-dessus, et il fallut passer par : Tel est notre plaisir. On réforma le contrat de mariage ; mais le Roi eut la bonté de faire écrire à ses ministres , dans toutes les cours d'Allemagne , qu'il ne prétendoit pas que cela fit aucun tort à la maison de Lowenstein. On ne fit point de querelle à madame de Dangeau sur les armes de Bavière^, qu'elle porte sur le tout, comme font tous ceux de la maison de Lowenstein. Huit jours après , le Roi choisit le comte Philippe de Lowenstein, frère de>madame de Dangèau , pour être abbé et prince de Morback *, il étoit l'un des trois que les moines avoient préscAtés à Sa Majesté.
Mademoiselle de Rambures se maria avec le marquis de Polignaç. Elle n'étoit pas fort riche , mais elle âvoit de bons amis : Monseigneur pre^a fort le Roi de la marier, et lui fit donner cinquante mille écus.
On vit à Paris la même année, à la face de Dieu et d^s hommes, une cérémonie fort extraordinaire. Le maréchal de La Feuillade fit la consécration de la statue du Roi qu'il avoit fait élever dans la place nommée des Victoires. Le Roi est à pied, et la Jleiiomtnëe lui porte une couronne de laurier sur la^te.
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C'est le plus beau jet dé bronze qu'on ait encore vu. La Feuillade fît trois tours à cheval autour de la statue, à la tête du régiment des gardes dont il étoit colonel, et fit toutes les prosternations que les païens faisoient autrefois devant lés statues de leurs empereurs. Le prévôt des marchands et les ëchevins étoient prësens. II y eut le soir un feu d'artifice devant l'hôtel-de-ville, et des feux par toutes les rues. BuUion, prévôt de Paris, prëtendoit devoir assister à la cérémonie à la tête du Châtelet, et mari^her au côté gauche du gouverneur : il fondoit sa prétention sur un livre imprimé des antiquités de Paris , où il est dit que lorsque la statue de Henri iv fut placée sur le Pont-Neuf, le gouverneur , le prévôt de Paris , le lieutenant civil , et le prévôt des marchands et échevins, y assistèrent; mais le Roi ayant appris qu'en 1689, lorsque la statue de Louis xiii fut élevée dans la place Royale , le prévôt de Paris ni le Châtelet ne s'y étoient point trouvés, il décida .contre eux, et ils ne s'y trouvèrent point. On dit que La Feuillade avoit dessein d'acheter tine cave dans l'église des Petits-Pères, et qu'il prëtendoit la pousser par dessous terre jusqu'au milieu de la place des Victoires, afin de se faire enterrer précisément sous la statue du Roi. Il avoit eu aussi la vision de fonder des lampes perpétuelles , qui auroient éclairé la statue nuit et jour. On lui retrancha le jour. Les villes de Dijon, d'Arles, de Rennes, et plusieurs autres , firent dans la suite élever des statues en l'honneur du Roi.
ie vais rapporter ici une chose assez singulière de M. de La Feuillade : il étoit fort ami de ma mère , et eii lui parlant il l'appeloit toujours mon bon ami. Un
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jour à Saint-Germain , ma mère étant logea à Thôtel de Richelieu , La Feuillade entra dans sa chambre : j'ëtois au chevet du lit de ma mère, qui me faisoit écrire à la reine de Pologne. Il fit sortir Marion, femme de chambre , ferma la porte, et commença à se promener à grands pas comme un furieux ; il jeta son chapeau par terre, et disoit tout haut : « Non , je n'y a puis plus tenir ; je suis perce de coups , j'ai eu Urois a frères tués à son service : il sait que je n'ai pas un a sou , et que c'est Prudhomme qui me fait subsister, « et il ne me donne rien. Adieu, mon bon ami, dia soit-il en s'adressant à ma mère , qui étoit dans son « lit; adieu, je m'en vais chez moi, et j'y trouverai « encore des choux. » Ma mère lui dit : « Êtes-vous « fou? ne connoissez-vous pas le Roi? C'est le plus (( habile homme de son royaume : il ne veut pas que (c les courtisans se rebutent; il les fait quelquefois « attendre long-temps ,' mais heureux ceux dont il a « exercé la patience ! il. les accable de bienfaits. At- « tendez encore un peu , et il vous donnera assuré- « ment, puisque vos services méritent qu'il vous « donne : mais, au nom de Dieu, renouvelez d'assi- « duité, paroissez gai, content, trouvez-vous à tous « les passages, demandez tout ce qui vaquera; et si « une fois il rompt sa gourmette de politique, s'il vous « donne une pension de mille écus , vous êtes grand a seigneur avant qu'il soit deux ans. » Il la crut, fit sa cour à l'ordinaire, et s'en trouva bien : sa fortune égala celle de M. de La Rochefoucauld, autre Griselidis parmi les courtisans, qui, après avoir été quinze ans de tous les plaisir^ du Roi , et presque son favori , fans avoir de chausses , passa tout d'un coup de la sou-
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yeraine indigence à la souveraine opulence, par la source intarissable des grâces que le Roi fitcouler chez lui dans lé temps qu'il s'y attendoit le moins , et qu'il commençoit aussi à désespérer. Mais il n'a jamais su profiter des libéralités du Roi; et quand on lui donnoit cent mille écus , ses valets en prenoient d'abord cinquante.
Il y avoit trois ans que Pelletier étoit contrôleur général; et comme en temps de paix les affaires vont toutes seules, et qu'il ne faut point chercher de sources nouvelles, les moyens ordinaires suffisant à tous les besoins, le Roi étoit fort content de lui, et lui faisoit souvent de grosses gratifications. Il venoit de lui donner cent mille francs , lorsqu'il lui accorda l'agrément d'une charge de président à mortier, vacante par la mort du président Le Coigneux ; et il lui donna encore cinquante mille écus pour lui aider à payer les trois cent cinquante raille livres à quoi chacune de ces châfi^es sont fixées. On l'appelbit le petit ministre du vivant du chancelier Le Tellier : il le copioit dans ses manières modestes. On l'accusoit de n'être pas fort habile; mais s'il n'a voit pas l'esprit aussi fin que son patron, il avoit peut-être le cœur aussi bon. Il avoit peine à promettre, mais l'on pouvoit se fier àlui quand fÊÊ fois il avoit promis. Il est vrai qu'étant homme deCien et fort scrupuleux, il ne pouvoit prendre son parti sur rien , de peur de se tromper et de faire tort à quelqu'un. Cela méfait souvenir de ce que m'a conté Tévêque de Bayeux. Il alla un jour à Chaville, avec l'évêque de Coutances, voir le chancelier Le Tellier; et cbns la conversation le discours étant tombé sur M. Le Pelletier, M. Le Tellier T. 63. 20
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leur demanda s'ils savoient comment il avolt ëtë fait contrôleur général : ils lui dirent que non. « Voici , a leur dit-il, son histoire. Après la mort de M. Colce bert, le Roi me dit un soir : M. Le Tellier , j'ai ence Tie de mettre les finances entre les mains de M. Pel- « letier : qu'en pensez-vous ? — Sire , lui répondis-je, « Votre Majesté ne doit pas m'en croire \ le père de a M. Pelletier a été mon tuteur, et j'ai toujours re- <( gardé ses enfans comme les miens. — N'importe, « dit le Roi \ dites-moi ce que vous en pensez. — Sire, « j'obéis. M. Pelletier est homme de bien et d'bon- <( neur , fort appliqué ; mais je ne le crois pas propre « aux finances, il n'est pas assez dur. — Comment, <( reprit le Roi? je ne veux point qu'on soit dur à mon « peuple; et puisqu'il est fidèle et appliqué , je le « fais contrôleur général. » Voilà ce que l'évêque de Bayeux m'a conté. La suite a bien fait voir que M. Le Tellier connoissoit son homme, puisqu'il a été obligé de se décharger sur M. de Pontchartrain d'un poids trop pesant. Or ce M. de Pontchartrain étoit bien un autre génie, aussi fidèle et pour le moins aussi désintéressé , infatigable au travail , qui voit tout, qui peut , tout, qui a trouvé le moyen de fournir depuis huit ans cent cinquante millions par an avec du parchemin et de la cire , en im^JHVt des charges et faisant des marottes qui ont été bieï vendues ^ modeste dans sa fortune, n'ayant reçu du Roi aucune gratification, hors peut-être une charge de conseiller au parlement pour son fils \ décisif, faisant plus d'affaires en un jour que Fautre n'en faisoit en six mois ; ayant pour maxime qu'il faut toujours aller en avant, quand même on devroit se tromper quelquefois , sauf à revenir sur ses
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pas, et réparer sans rougir les fautes qu'on auroit faites par un peu tcop de précipitation : et je suis témoin; que cela lui est arrivé une fois ou deux, sans qu'il en fût embarrassé ; ce qui me paroit héroïque à un ministre, qui d'ordiiïaire n'aime pas avoir tort. Il est pourtant vrai qu'on se plaint; car, quoiqu'il soit mon ami , magis arnica veritas. J'en dirai le bien et le mal.
On se plaint qu'il n'entre pas assez dans l'affliction des particuliers, et que quand un pauvre homme, miné par une taxe , vient lui demander quelque modération, il lui dit, avec un visage riant : « Monsieur, « il faut payer*, » au lieu qu'il diminueroit le mal du patient en témoignant y prendre part par un visage triste , ou seulement en haussant les épaules. Tai ouï dire à un homme qui sortoit de son audience. : « Taitt mois encore mieux les plis du front de Colbert. »
Je ne saurois m'empécher de dire ici deux mots d'mie nouvelle hérésie qui fait beaucoup de' b^it et de désordre dans l'Eglise. • -•'
Les errears des quiétistes sont tirées, pour là plupart, de quelques passages mal entendus dé^ {^iis dévots et des plus fameux auteurs qui ont écrit sur l'èraison mentale : ils prétendent que quand ^u^' fois on s'est donné à Dieu de tout son cœur , on doit être dans un saint repos; ce qu'ils appellent l'état de quiétude , ou l'oraison de quiétude , ce qui leur a fait donner le nom de quiétistes; car ils disent , pour ne point troubler cet état de quiétude , qu'il ne faut point se mettre en peine de faire de nouveaux actes d amour ^ Dieu ; quHl faut s'abandonner entièrement aux mouvemens'de l'esprit divin, sans s'embarrasser ni
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de$ mystères ni des cërémonies *, et que pendant que la partie supérieure de Famé est dans le saint repos, elle ne doit pas prendre garde à tout ce qui arrive à son imagination, et même à son corps. Ces maximes, une fois reçues dans les esprits contemplatifs, 7 produisent tous les jours de nouvelles erreurs-, et dans les cœurs libertins elles sont suivies d'une infinité de désordres scandaleux. Moliqos, docteur espagnol, homme d'une grande piété extérieure , et d'une imagination fort vive, étoit regardé comme le chef des quiétistes : sa doctrine avoit de quai contenter les esprits spéculatifs et fes vicieux; les dévots de bonne foi y trouvoient assez de quoi se laisser surprendre, et en p8u de temps elle s'étoit répandue par toute 11talie. Il est iséme certain que le pape Innocent xi estimoit personnellement Molinos ; il a depuis donné le chapeau de cardinal à Petrucci , qui a écrit à peu près les mêmes choses que Molinos, et qu on regardoit 4ans Rome comme le premier de ses disciples : et Ton prétend que Sa Sainteté auroit eu peine à permettre qu'on fît le procès aux quiétistes , si le Roi , étendant son zèle contre les hérétiques, au-delà des bornes de ses Etats, n'avoit ordonné au cardinal d'Estréesde lui remofitrer la nécessité absolue de s'opposer à une hérésie qui s'insinuoit si agréablement. Ce fut sur les remontrances de ce cardinal que la congrégation du saint- office travailla au procès de Molinos : le cardinal d'Estrées, qui étoit de cette congrégation, y exposa, avec beaucoup de science et de zèle, tout ce qu'il y avoit de dangereux dans cette doetrine , et fit si bien que la congrégation fit mettre bu prison Molinos et quelques-uns de ses seetateurs. Elle con-
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damna ensuite vingt-deux propositions tirées de ses ouvrages.
Cependant le mal du Roi s'ëtant aogmentë considérablement , et les médecins et chirurgiens n'ayant £ait que Fadoucir au lieu de l'approfondir, il réso-' lut d'aller à Barèges, et de partir vers les fâtes de la Pentecôte* Il nomma, pour être dans son carrosse, Monseigneur, Monsieur^ madame deBourbofi, la princesse de Conti, et madame de Maintenon. Il y avoit déjà cinq ou six ans que le Roi donnoit des marques assez publiques de la considération particulière qu'il avoit pour madame de Maintenon : il l'avoit faite dame d'atottrs de madame la Dauphine. Elle avoit eu soin de l'éducation de M. le duc du Maine ^ ce qui lui avoit donné mille occasions de montrer au Roi de quoi elle étoit capable , son esprit, son jugement, sa droiture, sa piété, et toutes ces vertus naturelles qui ne gagnent pas toujours les cœurs aussi vite que la beauté , mais qui établissent leurs conquêtes sur des fondemens bien plus solides, et presque inébranlables. Elle n'étoit plus dans une fort grande jeunesseC*) ; mais elle avoit les yeux si vifs, si hiiillans, il pétiiloit tant d'esprit sur son visage quand elle parloit d'action, quil étoit difficile de la voir souvent sans prendre de l'inclination pour elle. Le Roi, accoutumé dès son enfance au commerce des. femmes, avoit été ravi d'en trouver une qui ne lui parloit que de vertu : il ne craignoit point qu'on dît qu'elle le gouvernoit ^ il l'avoit reconnue modeste, et incapable d'abuser -de la familiarité du maître.
(i) Une fin grande jeunesse ; Madcime de Maintenon avoit alors cir^quante ans.
D'ailleurs il ëtoit temps, pour la santé de son corps et pour celle de son ame , qu'il songeât à l'autre vie ; et cette dame ëtoit assez heureuse pour y avoir songé de botine heure. La retraite austère à laquelle les personnes en faveur sont presque toujours condamnées ne lui faisoit aucune peine. Ce fut une grande distinction pour elle d'être nommée pour faire le voyage de Barèges avec le Roi , et d'autant plus grande qu'il fit dire en même temps à madame de Montespan qu elle n'iroit pas -, ce qui lui donna de furieuses vapeurs , la préférence d'une personne qu'elle estimoit beaucoup au-dessous d'elle la mettant hors des gonds. Elle avoit déjà eu le chagrin de s'entendre prononcer l'arrêt de sa condamnation par une bouche qui lui étpit devenue odieuse : madame de Maintenon loi avoit déclaré de la part du Roi, en termes exprès, qu'il ne vouloit plus avoir avec elle aucune liaison particulière, et qu'il lui conseilloit de songer de son coté à faire son salut , comme il y vouloit songer du sien. C'étoit de grandes paroles qu'elle n'avoit pas voulu porter légèrement -, elle s'en étoit fait prier plusieurs fois, en disant au Roi qu'il auroit peut-être de la peine à les soutenir : mais il l'en avoit tant pressée, qu'à la fin elle l'avoit fait; et la paille étant une fois rompue , elle avoit eu le courage de l'en faire souvenir de temps en temps , de peur que la bonté de son cœur et une longue habitude ne le fît broncher, et peut-être tomber tout-à-fait.
Madame de Montespan s'en alla à Paris dans sa maison des Filles de Saint-Joseph , pour y décharger une bile noire qui la suffoquoit. Elle envoya quérir madame de Miramion, la plus fameuse dévote du temps,
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pour voir si une conversation toute de Dieu lui pour* roit £siire oublier les hommes. <( Ah ! madame , lui dit- « elle en Tembrassant , il me traite comme la dernière <c des femmes; et cependant, . depuis le comte de
<c T (0, je ne lui ai pas touché le bout du doigt. »
La bonne dévote , à ce qu elle m'a dit , se «eroit bien passée de la confidence. Le lendemain, madame de Montespan, sans prendre congé du Roi ni de personne, s'en alla à Rambouillet. Le RoL permit à mademoiselle de Blois de la suivre , et le défendit au comte de Toulouse; mais au bout de huit jours le Roi se trouvant fort «soulagé, et en état de monter à cheval , il déclara qu'il n'iroit point à Barèges : ce qui fit un grand plaisir aux courtisans , qui n'aiment pa$ Ja dépense quand ils ne la croient pas nécessaire à leur fortune. Monsieur, à force de prières, avoit obligé le Roi à montrer son mal à Bessières , fameux chirurgien de Paris , qui n'avoit pas cru que Barèges fât nécessaire. Aucun chirurgien ne lavoit encore vu que Félix; et quoiqu'il fût habile, l'expérience journalière lui manquant, ainsi qu'à tous les médecins et chirurgiens de la cour, il avoit besoin de conseil. .
Dès que le Roi eut résolu de ne point faire, le voyage , il eut la bonté ou la foiblesse de le mander à madame de Montespan , qui étoit encore à Rambouillet, et qui partoit le lendemain pour Fontevrault. Elle fut transportée de joie, et revint tout courant à Versailles, car elle ne désespéroit pas encore de rengager un prince qui avoit pour elle tant d'égards; et se flattant d'être encore. aimable, elle attribuoit à un reste de passion ce qui ne venoit que de politesse. Le
{i) Le comté de T.^.., : Le comte de Toaiouse.
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Roi l'avoit quittée dépure bssitad^ La surprenante, Féclatante beauté de mademoiselle de Fontanges lavoit emporté sans réflexion, et presque malgré lui. Il avoit été touché de sa mort précipitée , et s'étoit ensuite rendu aux sages conseils de madame de Main* tencM» : elle avoit trouvé le bon moment pour lui &ire sentir Thorreur d'un état jHiesque semblable à celui de David , amant de Bethsabée , et lui avoit fait envisager qu€^ seroit son bonheur si, .après avoir régné avec tant de gloire pendant quatre-vingts ans et peut* être davantage sur la plus belle partie du monde , il poùvoit devenir un grand saint, et passer pour toute Téternité dans un royaume infiniment plus beau et plms souhaitable que Tempire de tout INmivers. Elle Favoit &it entrer peu à peu dans les vues de l'éternité, et s'étoil acquis par là auprès de lui une faveur d'autant plus solide , que les intérêts humains n y avoient aucune part.
Dès que madame de Montespan fut revenue à Versailles , le Roi alla chez elle , et continua à y passer tous les jours en allant à la messe ; mais il n'y étoit qu'un moment, et toujours avec les courtisans, de peur qu'on ne le soupçomiât de i^eprendre des chaînes rompues depuis plusieurs années.
Le Roi, au commencement de l'été, afin de tenir les troupes en haleine, avoit marqué quatre camps pour la cavalerie : le premier en Flandre , commandé par Montbrun^ le second sur la Saône, par Saint- Ruth-, le troisième sur la Sarre, par Bulonde^ et le quatrième sur la Charente, commandé par Boufflers, qui, avec assez peu d'esprit, beaucoup de bravoure, et une application extraordinaire, commençoit à se
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6i]^ valoir» Le comte de Tessë , quoiqu'il ne fut encore que brigadier, alla commander en Dauphinë , à la place de Saiat-Ruth. Il ëtoit jeune, et promettoit beaucoup : «ne prestance agréable , du courage, beau* coup d'esprit , de l'ambition , et une diligence à la Boufflers, lui tenoient lieu d'expérience, et Ton ju-^ geoit aisément qu'il pouvoit aller loin. On sera peutêtre bien aise d'apprendre ici une des premières causes de sa fortune. Il revenait à Paris de sa garnison, lorsqu'2 rencontra vecs Château -*Tbierry messieurs les princes de Conti, qui couroient la poste. Ils lui dirent qu ils alloient en Hongrie , et qu'ils étoient partis sans congé du Roi : il osa leur remontrer qu'ils faisoient mal. Us se moquèrent de lui, et renouvelèrent de jambes. Tessë leur dit : « Messieurs , je ne vous « quitterai point \ et je m'en vais envoyer un cour- « rier au Roi pour lui dire où vous êtes. » Ils se mirent à rire , en disant : « Ton courrier ne sera pas à tt Versailles que nous serons hors de France. » Il ne laissa pas de l'envoyer, et prit des chevaux de poste avec eux*, et, toujours plaisantant, les suivit, jusqu'à ce que M. le prince de Conti reçut la lettre par laquelle le Roi lui juroit parole de roi que s'il ne revenoit incessamment, il ne rentreroit jamais dans le royaume de son vivant. Tessé redoubla ses bons avis; et les princes, tout mûrement considéré , revinrent à Versailles, et demandèrent pardon.
Le roi d'Angleterre avoit aussi un camp dans son pays : il s'iroaginoit qu'en tenant trente mille hommes sur pied et les payant bien , il seroit toujours en état de faire tout ce qu'il voudroit. Pauvre prince, qui ne songeoit pas que ces trente mille hommes étoient des
Anglais, tout prêts à Tabandonner dès qu'il voudroit entreprendre la moindre chose contre leurs libertés! Je me souviens , à ce proposrlà , d'avoir ouï dire à Savel, envoyé extraordinaire du roi d'Angleterre en France, comblé de bienfaits de son maître, qu'il seroit le premier à prendre les armes contre lui s'il abusoit de son autorité, et s'il choquoit le moins du monde les lois du royaupie. .
U y eut à Versailles , au mois de mai , un carrousel fort magnifique, composé de trente cavaliers et de trente dames. Le Roi et madame la Dauphine se ren* dirent datns la grande écuyerie à la chambre de M. le grand, d'où ils virent la marche, la comparse, et les courses. On courut d'abord les têtes en deux courses. Le grand prieur, le marquis de Nesle , Murcé , le petit Duras et Nangis emportèrent chacun sept têtes, et disputèrent le prix. Ils recoururent tous cinq : le grand prieur et le marquis de Nesle se le disputèrent longtemps ^ et emportèrent chacun les quatre têtes. Le Roi y prenoit fort grand plaisir , lorsque le vieux duc de Saipt-Aignan , qui avoit été nommé juge du camp à cause de sa grande expérience en ces sortes de combats , vint dire tout haut que ces messieurs demandoient à partajger. La proposition déplut tellement au Roi , (pi'il se leva , rompit les courses , et dit que ni l'un ni l'autre n'auroit le prix ; que tous les chevaliers rentroient dans leurs droits, et que le carrousel recommenceroit le lendemain. Le pauvre marquis de Nesle n'avoit aucune part à tout cela ^ et même le grand prieur prétendit que le vieux Saint-Aignan avoit mal entendu, et qu'il n'àvoit jamais fait une proposition si ridicule.
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Le lendemain , le Roi se rendit au même lieu à cinq heures du soir. Monseigneur emporta d'abord sept têtes; et Ton espëroit qu'il auroit le prix, lorsque le comte de Brionhe fut assez innocent pour les emporter toutes huit. Personne ne les lui disputa. Après les tâtes , on courut la bague pour le second prix. Le grand prieur et le marquis de La Châtre le disputèrent : La Châtre le gagna. Les courses finies, le Roi donna les deux prix, qui ëtoient deux épëes de diamans, le |iremier beaucoup plus beau que le second. Toubliois à dire que les princesses y brillèrent extrêmement : la magnificence des habits, les aigrettes de plumes, les perles et les diamans, faisoient paroître encore davantage les grâces qu'elles avoient reçues de la nature.
Le jour de la Pentecôte, le Roi fit quatre nouveaux chevaliers de Tordre , savoir : M. le duc de Chartres, M. le duc de Bourbon, M. le prince de Gonti, et M. le duc du Maine. Il sortit de son appartement sur les onze heures pour aller à la chapelle, et marcha en ordre avec tous les chevaliers. Monseigneur marchoit seul devant lui. Monsieur seul, M. de Chartres seul. M. le duc marchoit entre M. le duc de Bourbon et M. le prince de Conti ; M. le duc du Maine marchoit seul devant eux \ et devant lui tous les autres chevaliers, deux à deux. Après la grand'messe, qui fut dite, par IWchevêque de Paris, prélat de l'ordre, Sa Majesté se mit sur un marche-pied dans un fauteuil, et reçut le serment des quatre nouveaux chevaliers. M. le duc de Chartres fut présenté par Monseigneur et par Monsieur, faisant tous trois les révérences ensemble, et de front ^ puis vint M. le duc de Bourbon entre
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M. le prince et M. le duc , ensuite M. le prince de Conti entre les ducs de Chaulnes et de Saint-Simon , et M. du Maine entre les ducs de Créqui et de Saint- Aignan. M. de Montausier pouvoit disputer cet honnenr-là à M. de Saint-Aignan , parce qu'il avoit cédë son duché à M. de Beauvilliers son fils ; maî^ il ne le voulut pas faire, et en fut loue. M. le duc de Bourbon, prëtendoit marcher dans cette cérémonie côte à GÔte de M. de Chartres , ne le voulant considérer que comme premier prince du sang : mai9 le Roi prononça en faveur de M. le duc de Chartres , à qui en toutes occasions il donne un rang distingué des princes du sang.
Ce fut à peu près en ce temps-là que madame de Maintenon se servit de sa faveur pour faire le plus bel établissement qui ait été fait en France depuis cent ans, si Ton en excepte celui des Invalides, qui doit passer devant. Elle fit fonder par le Roi la maison de Saint- Cyr, où deux cent cinquante demoiselles, depuis Vâge de douze ans jusqu'à vingt , doivent être nourries, entretenues et élevées selon leur qualité. Il doit y avoir trente-six dames de chœur, qui d'abord ne faisoient que des vceux simples, mais qui depuis, après une mûre délibération ,' font les vœux absolus de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, et sont comme les autres religieuses.
Le Roi a uni à cette maison la mense abbatiale d6 SaîntrDenis , qui vaut cent mille livres de rente , et lui a acheté des fonds de terre pour cinquante mille livres de rente , à condition qu'on n'y pourra jamais recevoir aucune gratification que du Roi ou de ses successeurs.. Les demoiselles, avant que d'y être re-
eues , doivent /aire preuve de quatre races du eôtë des pères (les mësalliatnCes fréquentes obligent à né» gljger !• cÂtë des mères); elles auront les places de religieuses que le Roi donne dans toutes les abbayes du royaume chaque fois qu'elles vaquent. Les bâtiniens de Saint-Cyr ont ëté ële^ës avec une magnificence royale , mais avec tant de précipitation qu'on y a fait des fautes consiclërables , n^ayant pas laisse le temps an bois vert de sëcher avant que d'être em-^ ployë. On a change et rechange plusieurs fois les constitutiaiis po4r trouver le meilleur ; et Tabbë Tiberge, supérieur des Missions étrangères, y a employé beaucoup de temps et d'esprit.
Madame de Maintenon est entrée dans le moindre détail avec une capacité et une patience bien au-dessus de son sexe, mais nécessaire en cette occasion; et si son zèle ne l'avoit soutenue , les difficultés toujours nouvelles auroient été capables de la rebuter. Elle avoit depuis long-temps l'idée de cet établissement : la pauvreté où elle s'étoit vue elle-même dans le commencement de sa vie, malgré une naissance fort noble, la faisoit entrer dans les besoins des filles de qualité, et lui faisoit chercher les moyens de les retirer de ht pauvreté. Ce lui étoit tous les jours une nouvelle occasion de remercier Dieu , heureuse de pouvoir fair€i aux autres ce que dans de certains temps elle eût été bien aise qu'on lui eût fait. J'ai même ouï dire que ^ dès les premières lueurs d'une fortune médiocre , elli9 avoit eu soin de quelques pauvres demoiselles , tanli elle ëtoit portée naturellement à cette sorte de charité. Aussi quand elle se vit parvenue au comble de la grandeur humaine , son zèle n'eut plus de bornes , et il ne
3l8 MEMOIRES
loi fallut pas moins pour soulager d*uae manière sensible toute la noblesse du royaume. 'Je serai oblige, dans la suite de ces Mémoires, de parler somvent de Sâint-Cyr.
Ce fut la même année que le Roi fit un grand plaisir à M. le duc en lui accordant les grandes entrées , c'està-dire le droit d'entrer le matin dans sa chambre en même temps que les premiej;^ gentilshommes de la chambre dès qu'il est éveillé, avant qu'il sorte du lit; car quand il se lève, et qu'il prend sa robe de chambre et ses pantoufles , les brevets entrent , et ensuite les officiers de la chambre et les courtisans , pour qui les huissiers demandent d'abord ; et puis tout entre péleméle , pourvu que ce soit visage connu. M. le duc n'étoit pas«content depuis long-temps : le Roi n'avoit jamais voulu lui confier ses armées ; il n'avoit eu de commandement que sous M. le prince. Cela l'avoit extrêmement mortifié ; et cependant une bagatelle le transporta de joie, et dissipa des chagrins qui peutêtre n'étoient pas trop mal fondés.
. Le Roi donna en même temps vingt mille écus à yillacerf pour la vaisselle d'argent de la Reine, qui Ini Uppartenoit comme son premier maître d'hôtel ; et cinquante mille francs à M. de Harlay, procureur général y pour lui aider à payer le Ménilmontant, maison de plaisance qu'il avoit achetée depuis peu. U donna aussi cent mille francs à M. ***, et huit mille francs dé pension à M. de Ville, gentilhomme liégeois, qui a inventé et conduit à sa perfection la machine de Marly. Personne ne lui plaigiioit une pareille récompense ; et c'est à lui que nous avons l'obligation d'avoir de belles eaux à Versailles. Cette machine est admi-
DE l'ibbé db ghoisy. 3ig
rable dans sa grandeur, et en même temps dans sa simplicité. Les ambassadeurs siamois employèrent cinq heures à la comprendre et à la faire dessiner; et quand j'ai demandé au gros ambassadeur, avant son départ, ce qu'U avoit trouvé de plus beau en France, il me dit qu'après les troupes du Roi et ses places de guenre , c'ëtoit la machine de Marly ..
Cependant la révocation de Tédit de Nantes, en nous afibiblissant par la désertion d'une infinité de braves gens , en nous appauvrissant par le transport de tant de millions hors du royaume , faisoit la grandeur du prince d'Orange : il s'enrichissoit de nos pertes, car d'abord il se déclara protecteur de tous les Français réfugiés en Hollande pour la religion ; il leur accorda des églises dans toutes les villes , il donna des pensions à leurs ministres , et prit auprès de lui ceux qui avoient le plus de réputation , comme Claude et Menard. U se servit de ceux qui savoient le mieux écrire pour répandre insensiblement dans les esprits ce qui lui convénoit *, il leur donna la permission de tenir des espèces de synodes nationaux , composés des seuls Français ; et après s'être assuré d'eux par la religion, il les engagea par ses bienfaits. Il obligea les Etats-généraux à donner aux officiers français réfugiés cent mille florins de pension qu'il distribuoit à sa fantaisie , et envoya ensuite plus de cent cinquante de ces officiers dans les garnisons; et après leur avoir fait prêter serment de fidélité , il leur fit promettre de servir contre tous Us princes du monde «ans exception. U donna des charges à tous ceux qu'il voyoit propres, à entrer dans les troupes , officiers ou soldats, et leur fit avoir des emplois au-
3aO MÉMOIRES
dessus de ceux qu'ils avoient eus en France , afin que le premier pas qulls faisoient dans son service leur parût déjà un comneocen^ent d'élévation. U ne négligea pas même, ceux qui n'étoient pas encore en état de porter les armes, et forma en Hollande des compagnies de cadets ^ il mit dams ses gardes L^Etang, qui , après avoir été à M. de Turenne , avoit eu un régiment de cavalerie *, il fit des gratifications à La M elonière , qui avoit été brigadier en France ; à Cou- Ion, ingénieur ) à La Cailleraotte, fils de Rnvigny ^ à Miremotit, et à beaucoup 4'Autr^, toujours daus la pensée de se fortifier contre la France , et d'avancer ses desseins sur l'Angleterre.
Me voici arrivé à une affaire ou l'pn me pardonnera bien $i je m'étends plus que de coutume : c'est Taffaire de Siam. Elle m'a passé par les mains : je marquerai beaucoup 4^ petites particularités fort ignorées du public ; je tâcherai même de ne rien dire de ce qui est dans mon journal. Je proteste que j'y ai toujours dit vrai, mais que je n ai pas toujours dit tout ce que je ^vois. Or dans ces Mémoires-ci je ne garderjai point de mesures, et dirai tout sans déguisement.
rétois tranquille dans le séminaire des Missions étrangères, lorsque Bergeret, premier commis de M. de Croissy, et -mon ancien ami, m'y vint voir. Il me conta dans la conversation qu'il étoit ^venu des mandarins indiens, et qu'on parloit d'envoyer un ambassadeur au roi de Siam, pour lui proposer de se faire chrétien*, qu'il y avoit beaucoup de disposition, et que c'étoit là un emploi digne^ d'un ecclésiastique habile et zélé. Il me dit de plus qu'il me conseilloit <l'y songer, et que si cela dépendoit de M. de Croissy,
DE l'a^é DB CÉOISY, 3^1
mon affaire seroit bientôt faite-, mais qn^à cause de la marine , cela étoit entièrement au pduvoir de M. de
Seîgnelay.
ïl n'en fallut pas davantage pour me mettre dans le cœur Tambition apostolique d'aller au bout du monde convertir un grand royaume. J'en parlai au cardinal de Bouillon, mon ami dès Tenfance ^ et, sans perdre de temps, il alla me proposer à M. de Seignelay son ami. Ce ministre lui dit qu'il venoit trop tard 5 que le chevalier de Chaumont, homme de qualité et de vertu, étoit nommé ambassadeur -, qu'on avoit été assez embarrassé à trouver un homme propre à cet emploi-là ; que le chevalier de Nesmond avoit été sur les rangs, et que deux jours plus tôt mon affaire étoit faite. Le •cardinal me rendit cette réponse ; mais je ne perdis pas courage : les idées de missions étoient entrées trop avant. Je lui représentai que le chevalier de Ch^iumont pouvoit mourir en chemin, et que Tambassade tomberoit entre les mains de quelque marin peu versé en ces sortes de matières; que la religion en pouvoit souffrir; que d'ailleurs le roi de Siam voulant se convertir, le chevalier, médiocre théologien, luidonneroit des instructions assez superficielles : enfin je le priai de demander pour moi la coadjutorerie du chevalier et l'ambassade ordinaire, en cas que le Roi se fit instruire dans la religion chrétienne. Il en parla au Roi , qui m'accorda ma demande, en disant : « Je n'aie vois pas encore ouï parler d'un coadjuteur d am- <( bassade ; mais il y a raison , à cause de la longueur <t et du péril d'un pareil voyage. » L'affaire étant réglée , j'allai à Versailles chez M. de Seignelay , pour recevoir mes instructions; j'entrai dans son anti- T. 63* 21
3a9t MÉMOIRES
chambre à trois heures ^ j'attendis patiemment jusqu'à quatre , et je commençois à m'ennuyer, lorsque M. le marquis de Denonville , qui s'en alloit vice-roi en Canada, y vint aussi. Il fit dire qu'il ëtoit là ^ on lui répondit comme à moi ; Adesso y adesso. Nous nous mîmes à causer ensemble : Tun alloit vers Torient, l'autre vers l'occident. En causant, sonnent cinq, six et sept heures , sans qu'on songeât à nous donner audience. M. de Seignelay étoit dans son cabinet avec Cavoye et trois ou quatre autres commensaux , riant de temps en temps à gorge déployée. J'admirois la patience héroïque d'un mestre de camp de dragons, qui peut-être dans le fond n'étoit pas plus content que moi. Enfin on l'appela le premier : il demeura un quart-d'heure dans le cabinet. On m'appela ensuite : je ne sais pas si on lui fit excuse de l'avoir tant ùil attendre, mais pour moi on ne m'en dit pas un mot. Je partis deux jours après, contre l'avis de tous mes parens, qui faisoient fort les colères, peut-être pour ne pas être obligés de m'offris une pistole. Il n'y eut au monde que le cardinal de Bouillon qui me donna mille écus. Les usuriers me fournirent tout le reste qui m'étoit nécessaire , et mirent sur ma tête à la grosse aventure. Us s'en sont bien trouvés par la suite ', mais pour moi , si j'en ai rapporté le moule du pourpoint, mes affaires en ont été renversées dix ans durant. U faut bien du temps à un ecclésiastique pour prendre sur ses revenus vingt mille livres d'extraordinaire.
Mon frère me fit souvenir d'un certain horoscope où l'on m'avoit dit beaucoup de choses qui me sont arrivées, et il y avoit que je devois courir grande for-
DB l'àBBK dé CHOISY. SîJ
tune sur l'eau. Je m'en moquai , et partis 5 mais j'avoue que quoique je méprise ces sortes de pronostics, cela me revint à l'esprit à quatre mille lieues d'ici , dans une tempête qui nous approcha fort près du centro du monde.
[Je ne crois pas autrement aux sorciers (0 et aux diseurs de bonne aventure : je n'ai jamais rien vu d'extraordinaire , quoique j'aie été plusieurs fois assez jeune pour vouloir voir. Un de mes amis, gascon, nommé Maniban de Ram , parent du président de Maniban, mon cousin issu de germain, étoit à Paris, faisant grande chère et beau feu. Il y venoit tous les dix ans , et apportoit mille pistoles qu'il mangeoit en six mois. Carrosse, chaise à porteurs de ses livrées, habits dorés, grand jeu, collations aux dames, mille pistoles ne vont pas bien loin. Il me dît un jour que le curé de Roissy lui avoit fait voir dans un v^rre choses émerveillables : une demoiselle qui étoit à Toulouse, etquipleuroit son absence. Je voulus me moquer de sa crédulité. Il m'offrit de me faire voir quelque chose de semblable : je le pris au mot. Il prépare un souper , dont quelques dames curieuses dévoient être ; le curé y devoit faire le grand personnage. J'arrivo un quart-d'heure avant qu'on se mette à table : on m'annonce, j'entre. Le sorcier fut glac^ je ne sais pas
(i) Je ne <:rois pas autrement aux sorcîen : Ce morceau , qae nous mettons entre deux crochets [] pont le distinguer du reste du texte, a cte' publie k la suite de la F'ie de l'abbé de Choisy , page i^%. Il y est ditquMl a été tire de Toriginal : nous doutons de Pexactitude de cette assertion , parce que ce fragment ne se trouve pas dans le manuscrit de M. d^Argenson, décrit dans la Notice. Néanmoins il nous a semble qu*il ne conrcnoit pas de supprimer ce passage singulier, qui peut s'être u^onvié dans un autre maauscm de l'abbo de Cboisy.
pourquoi, et dit tout bas à Mauiban qu'il ne feroit rien en ma présence. On eut beau le presser, il de* meura inflexible. Il fallut me le dire; et voyant le chagrin des dames, qui se|oient privées d*un grand plaisir , je n'en voulus pas être cause , et m'en allai. Us me protestèrent le lendemain qu'ils avoient vu le diable , ou quelque chose d'approchant.
Mais j'avoue que de tous ces contes aucun ne m'a plus frappé que ce qui arriva chez la comtesse de Soissons , nièce du cardinal Mazarin. Son mari étoit malade en Champagne. Elle étoit un soir incertaine si elle partiroit ou non pour l'aller trouver, lorsqu^un vieux gentilhomme de sa maison lui offrit tout bas de lui faire dire par un esprit si M. le comte moorroit de cette maladie. Madame de Bouillon étoit présente avec M. de Vendôme , et le duc à présent maréchal de Villeroy.
Le gentilhomme fit entrer dans le cabinet une petite fille de cinq ans, et lai mit à la main un verre plein d'une eau fort claire ; il fit ensuite ses conjurations. La petite fille dit que l'eau devenoit trouble; le gentilhomme dit tout bas à la compagnie qu'il alloit commander à l'esprit de faire parottre dans le verre un cheval blanc , en cas que M. le comte dût mourir; et un tigre en cas qu'il dût en échapper. Il demanda aussitôt à la petite fille si elle ne voyoit rien dans le verre : « Ah ! s'écria-t-elle, le beau petit cheval blanc ! » Il fit cinq fois de suite la même épreuve ; et toujours la petite fille annonça la mort par des marques toutes différentes, que M. de Vendôme ou madame de Bouillon avoient nommées tout bas au gentilhomme sans que la petite fille pût les entendre. Ce fait est con-
DE l'abbé d% ghoisy. 3s5
stant, et les trois personnes présentes le content à qui vent Tentendre.
U me soutient, à ce propos, de ce qui se passa chez la oomtesse de Soissons lorsqu'elle sortit de France. La chambre des poisons avoit décrété contre elle. Le Roi, par un reste de considération pour la mémoire du cardinal, lui envoya M. de Bouillon lui dire qu il lui donnoit le choix ou d'aller le lendemain à la Bastille subir les rigueurs de la prison et le juge* ment, ou de sortir de France incessamment. Le duc de Villeroy et la marquise d'Âlluye étoient avec elle : on tint conseil. Ils vouloient tous qu'elle se mit à la Bastille , puisqu'elle se protestoit innocente ; mais elle n'osa jamais, a M. de Louvois, leur dit-elle, est « mon ennemi mortel , parce que j'ai refusé ma fdle « pour son fils. U a eu le crédit de me faire accuser; « il a de faux témoins. Puisqu'on a donné un dé-^ H cret contre une personne comme moi, il achèvera a le crime , et me fera mourir sur un échafaud , ou du c n^oins me retiendra toujours en prison. Taime mieux « la clef des champs : je me justifierai dans la suite. » La marquise d'AUuye , sa fidèle amie , la suivit. Elles partirent le lendemain matin en carrosse avec des livrées grises (0. Le Roi Tavoit souhaité ainsi, de peur que le peuple ne la vît partir , et ne se plaignît qu'on ne £sii6oit pas justice. Mais M. de Louvois la poursuivit jusque dans les enfers. Dans toutes les villes et villages où elle passa, on refusa de la recevoir dans les grandes hôtelleries : il fallut coucher souvent dans des villages sur la paille, et souffrir les insultes d'un
(i) Oq lit le« mêmes faits dans la lettre de madame de Sëvigne' k madame de Grigoan , du a6 janvier 1680.
3!»6 MÉMOIHES
peuple insolent, qui Tappeloit sorcière et empoisonneuse (0. M. de Louvois envoya jusqu'à Bruxelles un capitaine réformé qui, en donnant de Fargent à des gueux , lui faisoit chanter injures. Elle fut un jour obligée de coucher dans le béguinage où elle étoit allée acheter des dentelles , parce qu'il s^étoit assemblé devant la porte plus de trois mille personnes qui la vouloient déchirer* Il fallut que le comte de Monterey, gouverneur des Pays-Bas , la prît sous sa protection, et désabusât le peuple. Elle avoit emporté six cent mille francs d'argent comptant, et commença à faire grande dépense. Tout fut apaisé. ]
Notre voyage commença et finit fort heureusement ; mais il y avoit cinq mois que nous étions sur la mer, sans que le chevalier de Chaumont eût eu aucune ouverture pour moi. Cela commençoit à me fatiguer ; je prévoyois que si cela duroit, je serois un zéro en chiffre à Siam , lorsqu'au travers de la cloison qui séparoit ma chambre de la sienne je l'entendis ruminer sa harangue. Je lui dis huit jours après (car il chantoit toujours la même note) que j'avois ouï les plus^ belles choses du monde. Là-dessus il me mena dans sa chambre , et me la répéta. Je la trouvai sans faute. Il commença à me parler de ce qu'U y avoit à faire en ce pays-là : je lui donnai mes petits avis. Il est bon homme, homme de bien, de qualité -, mais il ne sait pas Ja géométrie. Je n'eus pas beaucoup de peine à lui faire sentir que , par aventure , je pourrois lui être bon à quelque chose. Depuis ce jour-là il ne cracha plus sans m'en avertir. Mais il me vint k
(i) Voyez- la leiue de madame de Se'vign<Hl madame de Grigiian , da ai fcvricr 1680.
D£ l'abbé D£ CHOISY. ' . 827
Tesprit une plaisante pensée : si Tambassadeur alloit mourir en arrivant à Siam , et qu'il fallût que je fisse Tambassade , il faudroit faire une harangue. Ausisitôt dit , presque aussitôt fait : j'écrivis la harangue suivante , que je veux mettre ici pour me réjouir. Je la trouvai en original , tout informe qu'elle est, il y a un an , dans un tas de papiers que j'avois destiné au feu; La voici :
« Grand roi , les marques d'estime et d'amitié que (( Votre Majesté a données au Roi mon maître, en (c lui envoyant des ambassadeurs et des pr^sens , l'ont « touché sensiblement ; et quoiqu'ils ne soient point « arrivés en France, et que selon les apparences ils (( aient fait naufrage, il ne s'en est pas cru moins a obligé à vous en témoigner sa reconnoissance. « Votre Majesté connoit sans doute le Roi mon mai* (c tre : les nations européennes qui sont à sa cour lui en « auront fait le portrait-, et, quoique jalouses de sa <i gloire, elles auront été forcées à rendre justice à Cl son mérite. Toute la terre est remplie du bruit de tt son nom-, et les ambassadeurs de tant de princes, (( venus de toutes parts rechercher son alliance , ce sont retournés dans leurs pays l'esprit occupé et ce le cœur plein de sa grandeur. Il n'avoit que vingtce deux ans quand il commença à gouverner ses ce royaumes, seul, sans ministre , voyant tout par luice même, écoutant les plaintes des malheureux, renée dant justice à tout le monde. Tous ses jours ont été ce marqués par des triomphes , et ses soldats l'ont touce jours vu à leur tête, soit qu'il fallût prendre des ce villes , soit qu'il fallût gagner des batailles : ils n'a-^*
« voient qu'à le suivre pour marcher à upe victoire
« assurée. Mais, après avoir vaincu ses ^unemis, il a
tt bien pu se vaincre lui-même : il s'est arrêté au mi-
n lieu de ses conquêtes,. prescrivant à chacun des
« princes qui s'étoient ligués contre lui ce qu'ils
fc avoient à faire pour éviter la fureur de &e^ armes ^
n et rentrer dans son alliance,
« C'est ce grand prince qui m'envoie des extrémités
(i de l'univers présenter à Votre Majesté des marques
a de son estime, et l'assurer d'une amitié constante ,
K que l'éloignement de cinq mille lieues ne sera ja-
t( mais capable d^altéter. Le Roi mon maître ne se
f( contente pas.de souhaiti^r k Votre Majesté toute
« sorte de bonheur en ce monde , il veut encore
K vous voir heureux pendant toute l'éternité. Les
(( grands héros meurent comme les autres hommes : <c il faut songer à cette viefiouvelle, à cette vie éter-
K nelle qui nous att^adv après la mort-, et pour y ar-
a river il n'y a qu'un chemin : il faut connoilre , il
« faut aimer le Dieu du. ciel, le Dieu des chrétiens,
(( Votre Majesté la déjà reçu dans ses Etats -, vous lui
<( avee bâti des églises; ses ministres, ses évéques ont
(( été admis dans voire palais : il ne reste plus, grand
« roi, qu'à le recevoir dans votre cœur. U ne de-
« mandera à Votre Majesté que des choses aisées ; il
« veut que les princes soient braves, justes, ver-
« tueux : Votre Majesté n'a-t-elle pas déjà toutes ces
« grandes qualités, et ne donne-t-elle pas à ses sujets
« lexemple de toutes les vertus ? C'est ce Dieu qui
« fait régner les rois avec autorité, c'est son bras tout
« puissant qui a soutenu le Roi mon maître dans ses
M grandes entreprises-, et lorsque toute l'Europe li-
DE L^ABBÉ OE CHOISY. 3ag
« gaée ensemble conftpiroit la perte de la France, ce « Dieu que nous adorons nous a fait vaincre : et si a notre invincible monarque a donné plus d une fois ce la loi à ses ennemis , c'a été par une protection toute « visible du Dieu des chrétiens , et nous sommes re-* ft devables de nos victoires à la jnété de notre roi fi encore plus qu'à sia valeur.
« Mais ce grand [mnce ne croit pas son bonheur (( parfait s'il ne le partage avec Votre Majesté. U sait « que Votre Majesté n a pas besoin de trésors , que a ses voisins le craignent, que ses sujets Taiment; il « ne vous envoie , sire , ni argent ni troupes , mais « il vous envoie la vérité, la connoissance. du vrai a Dieu, le souverain bonheur en ce monde et en « l'autre. VoUà le plus beau des présens que le Roi « mon maître vous envoie , voilà le but de ses soute haits. Il n'a plus rien à désirer pour sa gloire partiel culière -, son nom , victorieux dans tous les temps, ce est assuré de passer à la dernière postérité : il ne a lui reste plus qu'à travailler pour ce qu'il aime. Il « aime, il estime, il honore Votre Majesté, et ne « croit pas pouvoir lui en donner de meilleure marque « qu'en lui montrant le chemin du Ciel. Ce chemin « semble s'ouvrir à Votre Majesté. : elle a depuis ce vingt ans d6s missionnaires et des évéques capables tt de lui faire connoître la vérité , dignes de lui dé- « couvrir toutes les beautés de la religion chrétienne, ce religion aussi ancienne que le monde , et dont la K sainteté la rend préférable à toutes les autres reli- « gions. J'espère que Votre Majesté fera réflexion sur u une affaire qui loi importe si fort. Plaise à ce Dieu, « qui touche les cœurs quand il lui plaît, toucher
33o MÉMOIRES
(( celui de Votre Majesté , lui faire connoitre , lui faire « sentir ses adorables vérités , afin que les deux plus k grands rois du monde , qui sont amis malgré tant de (( mers qui les séparent , qui , sur leur seule réputa- « tion, s'envoient des ambassadeurs et des présens, tt mais qui , selon les apparences , n'auront jamais le c( plaisir de se voir sur la terre , puissent , en s'unis- « saut dans le même culte , se voir un jour dans le a Ciel, dans ces tabernacles éternels, sur ces trônes <( de gloire que notre Dieu prépare à ceux qui le (( servent!
ft Je n'ai plus rien à souhaiter à Votre Majesté. Il ne tt me reste qu'à lui présenter tous ces braves Français tt qui m'accompagnent *, ils commandent les vaisseaux tt du Roi mon maître , et font respecter sa puissance tt jusqu'aux extrémités de. la terre : mais s'ils sont tt bons sujets., ils sont encore meilleurs chrétiens; ce tt sont autant de hérauts de Ja religion de Jésus-Christ, tt prêts à répandre pour le service de leur Dieu ce tt même sang qu ils ont tant de fois exposé pour le « service de leurs rois. Pour moi, sire, je me sens le c^ plus heureux des hommes d'avoir pu m'acquitter tt dune commission si importante. »
Dès que nous fûmes arrivés à Siam, et que j'eus entretenu l'évêque de Métellopolis et l'abbé de Lyonne, je connus clairement qu'on avoit un peu grossi les objets , et que le roi de Siam vouloit bien protéger les chrétiens, mais non pas embrasser leur religion ; qu'il avoit agi en politique qui veut attirer les étrangers et le commerce dans son pays, et s'assurer une protection contre les Hollandais, que tous les rois des Indes
craignent beaucoup. M. Constance me découvrit la yémÈà malgré lui^ et donna dans le panneau que je lulpndis : je crois avoir rapporté ce fait dans mon journal. U me proposa de donner au Roi la ville de Banco , à condition qu'on y enverroit des troupes , des ingénieurs, de l'argent et des vaisseaux. Le chevalier de Chaumont et moi ne crûmes pas la chose faisable , et nous lui dîmes franchement que le Roi ne voudroit pas s'engager sur sa parole à une dépense de quatre à cinq millions 9 qui peut-être seroient perdus. La chose en demeura là ^ et je crois qu'il n'y eut jamais songé, sans une retraite que je fis au séminaire de Siampour me préparer à recevoir les ordres sacrés. Il arriva quelque affaire dont M. Constance voulut parler au chevalier de Chaumont. U falloit un interprèle : il se servit du père Tachard; il lui trouva un esprit doux, souple, rampant , et pourtant hardi , pour ne pas dire téméraire 5 il lui parla de la pensée qu'il avoit eue , pensée que nous avions traitée de chimère. Le père Tachard offrit de s'en charger, de la faire réussir : il dit à M. Constance que nous n'avions aucun crédit à la cour (il n'a voit pas grand tort), et que s'il vouloit en écrire au père de La Chaise, sa révérence en viendroit bien à bout.
Pendant que cela se négocioit, M. Paumart, missionnaire, qui étoit toujours chez M. Constance, en eut quelque vent, et m'en vint avertir : mais je ne voulus pas quitter ma retraite , et je laissai faire le père Tachard, qui par là me souffla un beau crucifix d-or que le roi de Siam me devoit donner à l'audience de congé , et dont le bon père fut régalé avec justice , puisque le chevalier de Chaumont et moi n'étions plus
33si MÉMOIRES
que des personnages de théâtre , et qu il ëtoit le véritable ambassadeur, chargé de la négociation s^tÉte. Je ne sus tout cela bien au juste qu'après être mm^i en France -, mais quand je me yis dans mon bon pays, je fus si aise que je ne me sentis aucune rancunq contre personne.
J'ai dit beaucoup * de bien de M. Constance dans mon journal : je n'ai rien dit que de vrai. C'ëtoit un de* hommes du monde qui avoit le plus d'esprit , li^ béral , magnifique , intrépide , plein de grandes idées ^ et peut-être qu ilne vouloit ^voirdestroupesfrançaises que pour tâcher de Ae faire vol lui*môme à la mort de son mattre, qu'il voyoit fort prochaine. Il ëtoit fier, cruel,impitoyable, d'une ambition démesurée. Ilavoit soutenu la religion chrétienne parce qu'elle pouvoitle soutenir; et je ne me serois jamais fié à lui dans les choses où son élévation n'auroit pas trouvé son com]^.
En arrivant à Brest, j'appris deux nouvelles bien diflférentes : lune, que M. Boucherat ëtoit chancelier (j'en fus fort aise); l'autre, que M. le cardiaal de Bouillon ëtoit e;^ilé (j'en fus fort fôché). Nous partîmes aussitôt le chevalier de Chanmont et moi , et fîmes ensemble la première journée : il regardoit toujours les Bretonnes., et m'avoua, avec toute sa dévotion , qu'il les trouvoit aussi belles que la princesse de Conti. Nous venions de voir les Siamoises. Il arriva le premier à la cour, comme de raison : j'y arrivai trois jours après. On dlous entouroit comme des ours. Le Roi me fit beaucoup de questions; il m'en fit une entre autres dont on parla fort : il me demaiula comment on disoit manger en siamois ; je lui dis qu'on disoit kin. Un quart-d'heure après , il me
demanda comment on disoit boire \ je lui répondis : « Kin.'-^ie V0U8 y prends^ dit*il 5 vous m'avez dit tance tôt que fdn signifie manger. — Il est vrai , sire , lui « repartis-je sans hésiter^ mais c'est qu'en siamois (( kin signifie avaler^ et pour dire manger, on dit « kin A:aoi^^ avaler du riz; et kin nam^ avaler da c< Teau. •**« Au moins ^ dit le Roi en riant, il s'en tire « av«G esprit. » Je disois vrai, et Fesprit na point aidé en cette occasion.
Le lendemain , en me promenant dans la galerie ^ j'entendis Cavoye , Livry , et d'autres courtisans , qui disoient que le roi de Siam envoyoit. des présens au cardinal de Bouillon, Gela me fit beaucoup de peine ^ j'avois eu intention d)e les supprimer, ne croyant pas Toccasion favorable. J'eus peur que le Roi ne Tapprit par d'autres que par moi : je courus chez M. de Seignëlay *, il étoit à Sceaux. J'allai demander conseil à M. le chancelier, qui me conseilla de l'aller dire au Roi sans perdre un moment. J'âUai trouver M. le eômte d'Auvergne, qui me conseilla la mèsie chose. Je revins aussitôt dans la galerie ^ et comme le Roi alloit à la messe , je m'approchai de l'oreille de Sa Majesté , et faii dis : « Sire , je supplie Votre Majesté de m'accorder « un moment d'audience dans son cabinet. » U me répondit : «c Cela esfhil pressé ? » Je répliquai : « Oui , a ^ire* — Eh bien ! me dit-il avec un visage solaire, a venez après mon dîner. )i Je n'y manquai pas, et me trouvai dans l'antichambre à son passage. U me donna un petit coup sur le bras, et me dit : « Suivez-moi. » rentrai dans son cabinet, où il étoit seul , et lui dis : « Sire , je crois être obligé de dire à Votre Majesté « que le roi de Siam a écrit à M. le cardinal de Bouil-
« Ion, et lui a envoyë des prësens. — Pourquoi cela? a m'interrompît-il ^ et qui lui a donné le conseil de le «c faire? — Sire, lui répliquai-je, c'est moi; j'ai cru c( bien faire en faisant honorer par un grand roi le « premier aumônier de Votre Majesté, et le premier « homme de TEglise de France. » U se retourna un peu vite, et me dit, avec une mine à me faire rentrer cent pieds sous terre : « Vous avez fait cela de votre « tête ? — Sire , lui répliquai-je , j'en ai parlé à M. le a chevalier de Chaumont, et il m'a approuvé ; je ne « pouvois pas deviner que M, le cardinal de Bouillon « seroit assez malheureux pour vous déplaire : Votre « Majesté venoit de lui donner l'abbaye de Cluny. — « Cela suffit, me dit-il en me tournant le dos; » et je sortis du cabinet. Les courtisans me vouloient faire des complimens sur mon audience ; mais je payai de modestie , et passai vite. J'allai me renfermer dans une petite chambre de cabaret, où, sans reproche, je remerciai Dieu de m'avoir humilié. J'étois trop fier, je croyois avoir trouvé la pie au nid pendant mon voyage en contentant les jésuites et les missionnaires : la mine que le Roi venoit de me faire rabattit bien mon caquet ; il me sembloit pourtant que mon innocence me mettoit en repos. Â sept heures du soir, je sortis de ma tannière, et retournai au château pour voir si M. de Seignelay ne seroit point revenu : je trouvai en arrivant vingt personnes qui me dirent que le Roi m'avoit fait chercher partout pour me parler. J'allai chez M. de Seignelay, qui me pensa manger. « Vrai- « ment , monsieur, me dit-il , le Roi est dans une belle « colère ! Pourquoi ne m'êtes-vous pas venu trouver « d'abord ? » Je lui dis que j'avois été chez lui , et
DE LABBK DE GHOISY. 335
que ne le trouvant ^as, M. le comte d'Auvergne iri'avoit conseillé d'aller droit au Roi. Il me demanda là lettre que le roi de Siam avoit écrite à M. le cardinal de Bouillon, et le mémoire des présens : je lui mis le tout entre les mains. Tallai le soir au souper du Roi à l'ordinaire , mais il ne me dit mot *, plus de questions. Mes amis m'avertirent le lendemain que lé Roi avoit paru fort en colère au petit coucher contré moi, qui m'étois mêlé de ce que je n'avois que faire ^ et même contre ce pauvre cardinal , qu'il accusoit de m'avoir fait aller à Siam pour s'attirer des présens , lui qui n'en avoit pas eu la moindre idée; Je crus qu'il falloit laisser passer l'orage , et je m'en allai à Paris m'enfermer dans mon séminaire , où une demi-heure d'oraison devant le saint-sacrement me fit bientôt oublier tout ce qui venoit de m'arriver. Six mois après, je présentai au Roi la P^ie de Dasnd et les Psaumes, qu'il reçut fort agréablement. J'en eus obligation au père de La Chaise, qui lui avoit parlé en ma faveur^ et qui me fit avoir une audience dans le cabinet. Sa Majesté avoit bien connu que je n'avois pas grand tort : cela est si vrai, que l'année suivante il me permit d'aller voir le cardinal , qui étoit à Tarascon fort malade , et dit au père de La Chaise qu'il étoit bien aise que de certaines gens l'allassent voir en cet état-là. Hélas ! le pauvre prince avoit peut-être bonne opinion de moi, et il avoit raison de l'avoir en ce temps-là : j'étois tout frais des missions orientales, où je n'avois pas laissé de prendre de bonnes teintures seulement en voyant faire, et faisant tant soit peu d'attention.
Un mois après que je fus arrivé à Paris , les ambas-
sadeuradu roi de Siam y arrivërent. Le Roi les fit dé^ frayer partout, et leur donna audience dans la grande galerie de Versailles. On y avoit ëlevë un trône magnifique. Ils firent une fort belle harangue, que Fabbé de Lyonne, missionnaire, expliqua en français. Us marquèrent au Roi des respects qui alloient presque jusqu'à l'adoration ; et en s'en retournant ils ne voulurent jamais tourner le dos , et allèrent à reculons. Les présens qu'ils avoient apportes ëtoient ranges dans le salon au bout de la galerie. M. de Louvois , qui n'estimoit pas beaucoup les choses où il n'avoit point de part, les méprisoit extrêmement. « M. Tabbë, me dit-il « en passant, tout ce que vous avez apporte là vaut- « il bien quinze -cents pistoles? — Je n'en sais rien, « monsieur, lui rëpondis^je le plus haut que je pus, a' afin qu'on m'entendît; mais je sais fort bien qu*il y « a pour plus de vingt mille ëcus d'or pesant , sans « compter les façons ; et je ne dis rien des cabinets du « Japon, des paravents, des porcelaines, d II fit en me regardant un sourire dëdaigneux, et passa. Quelqu'un apparemment conta au Roi cette belle conversation ; car dès le soir même M. Bontemps me demanda, de la part de Sa Majesté , si ce que j'avois dit à M. de Louvois étoit bien vrai. Je lui en donnai la preuve en lui donnant un mémoire exact du poids de chaque vase d'or, et je l'avois fait faire à Siam avant que de partir : je suis persuadé qu'on le vérifia dans la suite. Cette bagatelle ne laissa pas dlrriter M. de Louvois contre moi : il ne m'aimoit pas déjà , parce que j'étois des amis du cardinal de Bouillon, sa béte. Quatre jours après, il conta à Meudon, en pleine table, une histoire de moi fausse depuis le commencement jos-
DE l'abbé. DE CHOISY. 337
qu'à là fin, où M. rarchevêque étoit Ibrt Daêlé. L'ar-* chevéque le sut , m'envoya quérir , me conta tput , et me dit : « Mon pauvre abbé , ne relevons point la mé- « disance-, c'est le moyen de la faire crever. » Je ne dirai rien davantage des ambassadeurs siamois, il y a des livres imprimés de leurs bons mots ^ et , dans le vrai , le premier ambassadeur avoit beaucoup d'esprit : il avoit soin de nous à Siam ; il faisoit à peu près la fonction de gentilhomme ordinaire. Je dis à M. Constance que cet homme-là me paroissoit propre à réussir en France : il me dit qu'il n'étoît pas assez grand seigneur pour le charger d'une si belle ambassade, et que d'ailleurs il étoit malcontent de la cour, parce qu'à la mort dû barkalon , son frère , on lui avoit ôté deux millions. Je lui répondis qu'on pouvoit lui faire donner un plus grand titre, et que les bienfaits effaçoient les injures : il y songea, en parla au roi de Siam , le fit opra et ambassadeur. Il faut pourtant avouer que M. Constance avoit raison. Ce boii ambassadeur se mit à son retour dans le parti de Pitracha, et par ses conseils contribua beaucoup à le faire roij et à faire scier en deux le pauvre M. Constance. Il est à présent barkalon, c'est-à-dire premier ministre. La harangue qu'il fit au Roi à son audience de congé fut admirée : on me fit l'honneur de me soupçonner d'y avoir mis la main. Le Roi m'envoya chercher pour me la démander : il la vouloit faire voir à madame de Maintenon. Je lui en portai un brouillon qui se trouva dans ma poche v il m'ordonna de lui'en apporter au rétour de la chasse une copie bien écrite, ce que je fis. La vérité est que les ambassadeurs avoiént mis dans leur patois une partie des pensées T. 63, a!2
qui y sont. L'abbë de Lyoone les avoit Iradnkes eir françai;-, M. Tiberge y avoît d(mnë ce tour simple, naturd et noble qu il sait donner à tout ce qu'il fait ^ et j'y avois marqué quelques points et quelques Tir* gulefr. On sera peut-être bien aise de la retrouver ici.
« Grand roi, nous venons ici pour demander à
« VotrjB Majesté la permission de iK>us en retofumer
« yers le Roi notre maitre. L'impatience où nous
a vous qu il est d'apprendre le succès de notre
tt bassade^ les merveilles que noiis ^tons» it lai raoon*-
« ter, les gages précieux que nous luî port^oas de
IL Testime singulière que Votre Majesté a pour lui , et
« surtout Tassurançe que nous lui devons donner de
a la royale amitié qu'elle contracte pour j;aiBais a^ec
« lui , tout cela , beaucoup plus encore que le» vents
« et la saison , nous invite enfin à partir, pendant que
a les bons.traitemens que nous recevons ici de toutes
a parts par les ordres de Votre Msyesté seroietH ca*
« pables de nous faire oublier notre, patrie^ et,'St nous
(( Fosons dire, les ordres méoies. de notre pcipee»
K Mais, sur le point de nous éloigner de votre pér«
« sonne royale, nous n'avons point de paroles qui
(( puissent exprimer les sentimens de respect ,. d'ad-
(( miration et de reconnoissance dont nous sommes
a pénétrés. Nous nous étions bien attendus k trouver
ft dans Votre Majesté des grandeurs et des cpîialitës
(( extraordinaires iTeiSet y a pleinejDaent répondu, et
tt même il a surpassé de beaucoup notre attente. Mâiis
tt (nous sommes obligés de lavouer) nous n'avions pas
tt cru y trouver l'accès, la douceur, l'aSabilité que
tt nous y avons rencontrés ; nous ne jugions pas même
DE l'ab9ê de ghoisy. 339
« que d€is qualités qui pàroissent si opposées pussent compatir dans une même personne , et qu'on pût accorder ensemble taQt de majesté et de bonté« Nous ne sommés plus surpris que vos peuples, trop heureux de vivre sous votre empire , fassent paroître partout Tamour et la. tendresse qulls ont pour votre royale personne. Pour nous , grand roi , comblés de vos bienfaits, charmés de vos vertus, touchés jusqu'au fond du cœur de vos bontés , saisis d'étonnement à la vue de votre haute sagesse et de tous les miracles de votre règne, notre vie nous paroi t trop dourte, et le monde entier trop petit, pour publier ce que nous en pensons. Notre mémoire auroit peine à retenir tant de choses : c'est xe qui nous a fait recueillir dans des registres fidèles tout ce que nous avons pu ramasser; et nous « les terininerons par une protestation sincère que « quoique nous en disions beaucoup , il nous en est « encore beaucoup plus échappé. Ces Mémoires sea ront consacrés à la postérité , et mis en dépôt entre <c les monumens les plus rares et les plus précieux de <i TEtat : le Roi notre maître les enverra pour présent <( aux princes ses alliés; et par là FOrient saura bien- « tôt, et tous les siècles avenir apprendront, les ver- <( tus incompréhensibles de Louis-le-Grand. Nous <c porterons enfin l'heureuse nouvelle de la santé parce faite de Votre Majesté, et le soin que le Ciel a pris « dé continuer le cours d'une vie qui ne devroit jaci mais finir. »
Cette harangue , qui reçut tant d'applaudissemens , fut suivie de seize autres que les ambasssîdeurs fi^rent
34o MÉMOIRES
le nréine jour aux princes et princesses de la maison royale : il y avoit du bon sens et de l'esprit partout» Je mettrai encore ici celle qu'ils firent à M. le doc de Bourgogne.
c( Grand prince , qui serez un jour la gloire et Ter- » nement de tout Tuni vers , nous ^allons préparer dans (( rOrient les voies à la Renommée, qui y portera dans (( peu de temps le récit de vos victoires et de vos (( grandes actions. Si nous vivons encore alors, le të- « moignage que nous rendrons de ce que nous avons « découvert en vous fera croire tout ce qui dans vos « exploits pourra paroître incroyable. Nous Tavons « vu, dirons-nous, ce prince encore enfant-, et dès ce « temps-là, son ame paroissant sur son front et dans a ses yeux, nous le jugions capable de faire un jour a tout cô qu'il fait aujourd'hui. Mais ce qui comblera « de joie le Roi notre maître, sera l'assurance que a nous lui donnerons que le royaume de Siam trou- (( vera en vous un ferme appui de Famitié qae nous « sommes venus contracter avec la France. »
Je retrouve encore dans mes papiers le petit compliment qu'ils firent à M. le duc de Berri :
« Grand prince , à qui le Ciel réserve des victoires (( et des conquêtes, nous aurons l'avantage de por- « ter au Roi notre maître la première nouvelle qu'il (( ait jamais reçue de vous ; et nous le remplirons de a joie en lui marquant le bonheur que nous avons <c eu de vous voir naître, et l'heureux présage que a l'on a tiré de cette ambassade pour votre grandeur (( future. Nous souhaitons que votre réputation nous
DB l'abbé de GHOISY. 34 1
K suive de près ^ et passe bientôt les mers après nous, a pour répandre Talégresse dans une cour et dans un « royaume où vous sere^ parfaitement honoré . »
Madame la Dauphine étoit accouchée dé M. le duc de Barri quelque temps après Farrivée des ambassadeurs de Siam« On en chanta le 7!? Deum à Notre- Dame : M. le chancelier et les évêques se plaignirent de ce que les gardes du corps n'étoient pas sous les armes en leur présence ; mais Sainctot , maître des cérémonies , leur dit que les gardes du corps ne faisoient que battre du pied pour M. le chancelier , et que pour messieurs du clergé ils ne prenoient les armes que lorsqu'ils alloient en corps à Taudience du Roi. Il y eut le soir un grand bal à Thôtel- de -ville, où les ambassadeurs de Siam ne voulurent point aller, disant qu'ils n'avoient pas encore fait toutes les visites de la maison royale, et que leur devoir devoit marcher devant leurs plaisirs*
34» MÉMOIRI»