‹ Mémoires originaux des créateurs de la photographieChapitre 3 sur 54 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

des lavages répétés, il reste enco.re dans les parties blanches du cuir ou du papier nue quantité suffisante de la partie

active de la matière saline pour les faire noircir lorsqu'elles sont exposées aux rayons du soleil.

« Outre les applications de cette méthode de copie qui viennent d'être mentionnées, il en existe beaucoup d'autres; elle peut être employée pour obtenir le dessin de tout objet possédant une texture partiellement opaque el partiellement transparente. Les libres ligneuses des feuilles, les ailes des insectes, peuvent être parfaitemeni représentées par ce moyen, et dans ce cas il est seulement nécessaire de les faire traverser par la lumière directe du soleil et de recevoir les ombres sur un cuir préparé.

« Quand les ravons solaires ont traversé une empreinte pour venir tomber sur un papier préparé, les parties non ombrées sont lentement reproduites, mais les blancs transmis par les parties ombrées sont rarement assez définis pour en donner une ressemblance distincte en produisant des intensités différentes de couleur.

« Les images formées au moyen de la chambre obscure ont été trop faibles pour produire, en un temps modéré, un effet sur le nitrate d'argent. Copier ces images, tel a été d'abord le but de M. \\ edgwood dans ses recherches sur ce sujet, et pour cela il a fait usage du nitrate d'argent qui lui a été indiqué par un de ses amis comme une substance très sensible à l'action (h; la lumière; mais ses nombreuses expériences ont été sans succès.

« En poursuivant ces recherches, j'ai trouvé ([lie les images des petits objets produites au moyen du microscope solaire pouvaient être copiées sans difficulté sur h; papier préparé; ce sera sans doute une application utile de celle méthode; pour qu'elle puisse réussir, cependant, il faut que le papier soit placé a une petite distance de la lentille.

« Quanta ce qui regarde la préparation de la solution, j'ai trouvé que les meilleures proportions étaient : I partie de nitrate pour io d'eau; dans ce cas, la quantité de sel appliquée sur le cuir ou le papier est suffisante pour (pie celui-ci soit capable d'être teinté, sans que sa composition ou sa texture soient attaquées.

« En comparant les effets produits par la lumière sur le

/ A TRODl CTIO \ u

muriate (chlorure) d'argenl avec ceux produits sur le nitrate, il paraît évident que le premier esl bien plus susceptible, et (Tailleurs on voit que l'un et l'autre sont plus impressionnés à l'état humide qu'à l'étal sec, fait connu depuis longtemps. Ainsi, à la lueur du crépuscule, la couleur du muriate d'argent étendu humide sur le papier passe lentement du blanc au violet faible, tandis que dans les mêmes circonstances le nitrate n'est pas modifié.

« Le nitrate, par sa solubilité, possède un avantage sur le muriate; cependant le cuir et le papier peuvent sans grande difficulté être imprégnés avec celte dernière substance, soit en la mettant en suspension dans l'eau, et l'étendant ainsi, soit, en immergeant le papier humide d'une solution de nitrate dans l'acide muriatique très étendu.

« Aux personnes qui ne sont pas au courant des propriétés des corps qui contiennent de l'oxyde d'argent, il est utile d'indiquer que ceux-ci produisent sur la peau, même lorsqu'ils ne sont que momentanément en contact avec elle, une tache d'une certaine permanence, et que pour imprégner le cuir ou le papier il faut faire usage d'un pinceau ou d'une brosse.

« D'après l'impossibilité d'enlever par le lavage la matière colorante des sels des parties blanches de la surface qui n'ont pas subi l'action de la lumière, il est probable; que, dans les deux cas du nitrate ou du muriate, une portion de l'oxyde métallique abandonne son acide pour former avec la matière animale ou végétale un composé insoluble, et, cela étant, il n'est pas improbable que l'on trouve des substances capables de détruire ce composé par des affinités simples ou complexes. J'ai entrepris quelques expériences à ce sujet, cl peut-être paraîtront-elles dans un prochain numéro de ce recueil. Pour rendre le procédé aussi utile qu'élégant, il ne manque qu'une chose : trouver une manière d'empêcher les parties non ombrées du dessin d'être ensuite colorées par l'exposition à la lumière. »

Rappelons que l'acide appelé muriatique à cette époque est l'acide chlorhydrique d'aujourd'hui, et qu'un muriate n'est autre chose qu'un chlorure.

Ainsi Wedgwood et Davy opéraient soit sur le nitrate, soit sur le chlorure d'argent, et faisaient, sur les différences

/ \ t no m <;ti<> \

de sensibilité de ces deux corps considérés isolément, des

observai ions exactes, qui ont été répétées bien des lois depuis; car ces deux composés jouent un rôle considérable dans l'histoire de la photographie, et formenl encore aujourd'hui, mais associés, les deux éléments sensibles du papier photographique ordinaire.

En lisant ce texte, il est difficile de ne pas admirer les premiers résultats qu'il indique, et de ne pas observer quel petit effort était nécessaire pour arriver à un procédé complet.

D'uni' part, il suffisait de mélanger sur le papier le chlorure et le nitrate pour parvenir ii une sensibilité plus grande, qui aurait permis d'obtenir la reproduction, non plus seulement des images éclatantes du microscope solaire, mais bien celles de la chambre noire, but que se proposait Wedgwood en commençant ses essais, et que Niepce atteindra en i<Si(i, c'est-à-dire quatorze ans plus tard.

D'autre part, comme le remarque si judicieusement Davy, il ne manquait plus qu'une seule opération pour rendre pratique cette méthode de copie, opération qui était peu de chose en elle-même, mais qui était tout au point de vue des applications : « empêcher les parties non ombrées du dessin d'être ensuite colorées par l'exposition à la lumière ». C'est ce qu'on appelle le fixage; on l'exécute actuellement en enlevant au moyen d'un dissolvant convenable les parties de la substance sensible qui n'ont pas été impressionnées parla lumière. Le nitrate d'argent est soluble dans l'eau; les lavages peuvent donc en enlever une certaine proportion, tout en laissant sur le papier les noirs, qui sont formés d'argent provenant de la réduction effectuée sur le nitrate par la lumière. Mais une partie du sel non attaqué est retenue par l'encollage et par les libres du papier et noircit ensuite lorsqu'on l'expose au jour.

Wedgwood et Davy continuèrent sans doute leurs recherches sur ce point capital, mais l'histoire est muette sur leur réussite. 11 s'écoulera encore plus de trente ans avant qu'on applique à la photographie un dissolvant capable de dissoudre les composés d'argent que la lumière n'a pas impressionnés.

DBS

NIGÉPHORE NIEPGE

NOTICE SUI$ NIEPCE (i).

Joseph-Nicéphore Niepce est né à Chalon-sur-Saône le 7 mars 1760. Son pore exerçait dans cette ville les fonctions d'avocat à la Cour, de conseiller du roi et de receveur des consignations; c'était un homme probe, lovai, entouré de l'estime générale. Elevé, sous la surveillance paternelle, par un précepteur dévoué et par les Pères de l'Oratoire, le jeune Niepce, d'un caractère doux et paisible, débuta d'abord dans l'enseignement.

Mais la Révolution survint et le poussa dans la carrière militaire. Sous-lieutenant d'infanterie en i7<p, lieutenant en i7»).>, il était en \~\)\ ;i Nice comme adjoint d'état-major de l'armée d'Italie. Là, il fut atteint d'une maladie épidémique, à laquelle il dut son mariage, car il épousa, la même

(1) J'ai trouvé de précieux renseignements dans l'ouvrage publié en [867 par M. Fouque et intitule : La vérité sur l'invention de la photographie. Nicéphore Niepce, sa vie, ses essais, ses travaux, d'après sa correspondance et autres documents inédits. — (les textes ont été découverts par M. Isidore Niepce, fils de Nicéphore, parmi dos papiers relégués depuis plus de trente ans dans un grenier; les lettres suivantes en l'ont partie.

i'i \ iciiPUORE \ iepqe

année, la fille de la maîtresse de la maison où il avait reçu les soins dévoués (|ni avaient amené sa guérison. Toutefois cette guérison était loin d'être complète, et Niepce lut

bientôt obligé de quitter ses fonctions, accompagné des regrets de ses chefs. Il se retira alors avec sa jeune femme dans une maison de campagne près de Nice, où vint le rejoindre son frère aîné Claude, qui abandonnait la marine après un service de quelques années.

Dans ce tranquille séjour, loin des événements qui bouleversaient alors la France, les deux, frères reprirent en plus grand les occupations auxquelles ils s'adonnaient autrefois dans les instants de libelle'' que leur laissaient leurs éludes; tous deux étaient portés vers les applications scientifiques, et Claude en particulier vers la mécanique; aussi le fruit de leur recueillement prit-il la forme d'une machine dont ils firent là l'ébauche avec l'aide d'un ouvrier.

Api'ès retour dans la ville natale en [Soi , ils continuèrent leurs essais et purent présenter en 1806 ii l'Académie des Sciences un appareil assez avancé pour leur valoir une approbation élogieuse; il fonctionnait par dilatation de l'air sous l'action d'une flamme instantanée, et avait reçu des deux: inventeurs le nom de nyrèolophore.

Tout en cherchant à perfectionner cette machine, les frères Niepce portèrent aussi leur activité sur d'autres sujets. Ainsi, Nicéphore se livra à la culture du pastel, puis à la fabrication du sucre de betterave, et à d'autres travaux, jusqu'au moment où éclata le coup de foudre qui devait lui montrer la roule vers l'immortalité.

Ce coup de foudre lui la connaissance d'une invention nouvelle, qui venait d'éclore en Allemagne et d'ôtre introduite en France : la lithographie. Enthousiasmé par les propriétés remarquables de ce procédé, qui étaient bien de nature à séduire son esprit d'ingénieur, il se mit immédiatement ;i l'œuvre en utilisant les matériaux qu'il avait sous la main. Voici comment s'exprime, à ce sujet, son (ils Isidore dans une lettre adressée (1) à M. Fouque :

« En t8l3, mon pér<> lit des ess;ùs de gravure et de re-

( 1 ) Le 26 février iNli-

\ otice si a \ 11: !>(:/■: ,:>

production de dessins à l'instar de la lithographie, récemment importée en France et qui lavait frappé d'admiration. Des pierres cassées, destinées à réparer la grande route de Châlon à Lyon, et qui provenaient des carrières de Chagny, lui parurent susceptibles, par la finesse de leur grain, d'être utilement employées il la lithographie. Nous choisîmes les plus grandes, que mon père fit polir par un marbrier de Châlon ; je fis sur elles différents dessins, ensuite elles furent enduites par mon père d'un vernis qu'il avait composé ; puis il grava mes dessins an moyen d'un acide.

« Mais, mon père trouvant que les pierres n'avaient pas le grain suffisamment fin et régulier, il les remplaça par des planches d'étain poli, el y grava de la musique; il essayail sur ces planches divers vernis de sa composition, puis il appliquait dessus des gravures, qu'il avait préalablement vernies afin d'en rendre le papier transparent, et il exposait ensuite le tout à la lumière de la fenêtre de sa chambre : voilà le commencement, bien imparfait, si vous voulez, de F héliographie.

« Mon père ne parlait de ses recherches qu'à son frère et à moi. Lorsqu'il écrivait à mon oncle, il usait d'une grande réserve à l'égard de ses travaux, dans la crainte; que ses lettres soient perdues et ouvertes. Quant à moi, j'assistais presque tous les jours à ses expériences, et je prenais part à ses travaux. »

En i(Si(>, Claude, désireux de trouver des ressources matérielles el pécuniaires pour l'exploitation du pyréolophore, vient s'établira Paris; el Nicéphore, de son côté, va chercher le calme nécessaire à ses travaux dans sa maison de campagne du (iras, sur le territoire de Saint-Loup de Varennes, à quelques kilomètres de Châlon.

Menant de front la lithographie et les recherches sur les effets de la lumière, connaissant d'ailleurs les images si vives produites par les lentilles, Niepce devait être amené à se poser le problème de la reproduction de ces images dans la chambre noire. Ses lettres nous renseignent à ce sujet et montrent combien il était ingénieux à tirer parti de ce qu'il avait sous la main. Il résolut ce problème en 1816 au moyen d'un papier aux sels d'argent (voir II), mais il ne put ni transformer ces négatifs en positifs, ni obtenir un fixage

iG \ ICEPHOIiE \ IEPCE

préservant les «'-preuves d'une altération subséquente; aussi ne tarda-t-il pas ii renoncer à ce papier pour chercher une autre substance capable de satisfaire à ces deux conditions.

Après différents essais infructueux, Nicpce trouve enfin dans le bitume de Judée les qualités nécessaires et réussit en [822 à constituer un procédé complet au moyen duquel il reproduit d'abord des gravures par contact, puis les images de la chambre noire, sur pierre, sur verre, et sur métal (voir 111).

En 1817, Claude était allé s'établir en Angleterre pour demander à ce pays un placement de ses inventions que Paris lui avait refusé. Il ne reste de la période 1817-26 que des lettres de Claude; elles montrent que Nicéphore poursuivait sa marche en avant (voir 111) sans se laisser décourager par les diflicultés qu'il rencontrait. Parmi ces difficultés, une des principales consistait dans le peu d'intensité des images produites par les objectifs imparfaits dont il se servait; comme le bitume de Judée est peu sensible à la lumière, il était indispensable d'exalter la clarté des images pour réduire la durée de pose, qui nécessitait plusieurs heures. De là l'origine des relations de Niepce d'abord avec MM. Chevalier, opticiens à Paris, puis, par leur intermédiaire, avec Daguerre (1826), qui se servait déjà d'une chambre noire perfectionnée pour dessiner des croquis. D'aul re part, Niepce voulait arriver à transformer ses plaques de métal en planches à gravure; il fut assez heureux pour trouver en M. I. email re, graveur à Paris, un conseiller et un ami.

Une très grave maladie de Claude appelle Nicéphore en Angleterre au mois d'août [827 et interrompt ses travaux; en passant à Paris, il reçoit encore quelques conseils de M. Lemaître et admire le Diorama de Daguerre. M. Francis Bauër, membre de la Société Royale de Londres, l'engage à présenter les résultats de ses recherches. Celle présentation a lieu le 8 décembre iN'j.j; mais, en l'absence de toute indication sur les moyens employés, la Société Royale remet à Niepce ses planches et ses épreuves, sans y donner aucune suite; et Nicéphore rentre en France en janvier [828.

Claude mourut le 10 février, sans avoir pu tirer parti de ses machines. Nicéphore perdait dans ce frère affectueux mi/y/)

NOTICE SUR \ IEPCE 17

discret confident, dont les conseils et les encouragements l'avaient souvent soutenu et avaient contribué au succès final ; cette union parfaite, ce dévouement inaltérable, dignes d'être proposés comme exemples, ajoutent un nouveau lustre au nom de Niepce.

Les embarras de toute nature causés parla mort de Claude empêchèrent Nicéphore de reprendre ses travaux avant quelque temps. La correspondance échangée avec M. Lemaître (voir 111) montre que les dernières années, jusqu'au traité conclu avec Daguerre le 1 '\ décembre 1829, furent consacrées au perfectionnement de la gravure ainsi que de la production des images sur plaqué d'argent.

A l'occasion de cette association, Niepce rédigea une notice destinée à mettre Daguerre au courant de tous les détails du procédé au bitume de Judée (voir IV); on remarquera qu'il n'y est question que des moyens à employer pour obtenir des positifs, en particulier sur verre et sur plaqué d'argent, les noirs étant produits sur ce dernier par faction de l'iode. Quant à la gravure, elle est laissée de côté. C'est que Daguerre ne cessait de déclarer à Niepce qu'il n'attachait d'importance qu'au point de vue artistique, condamnant d'avance les procédés de reproduction basés sur la gravure. Ce document ne fut publié qu'en l83o, par Daguerre, en même temps que le daguerréotype.

Cette association n'apporta pas de progrès sensible à l'héliographie. Sous la pression de Daguerre, Niepce s'occupa d'expériences sur l'iodure d'argent, mais sans résultat (voir Daguerre) ; il ne put d'ailleurs y participer que peu de temps, car il mourut le 5 juillet 180.'), d'une congestion cérébrale, à l'Age de 68 ans, sans avoir éprouvé la satisfaction de voir son invention divulguée et appréciée.

Dans cette existence, consacrée tout entière à un travail acharné, trois dates apparaissent particulièrement remarquables :

181G, première reproduction des images de lu chambre noire, sur papier sensibilise par le chlorure et le nitrate d'argent, mais sans fixage.

i(S:i'?, procédé complet nu bitume de Judée, permettant de reproduire les gravures et les points de vue, avec application à la gravure sur planche d'étain vers [82/1.

(loi. son. :>■

i8 NICÉPHORE \ IEPCE

1828, bitume sur plaqué d'argent, et noircissement parla vapeur d'iode des parties qui correspondent aux ombres.

Nicéphore Niepce a donc, le premier, reproduit les images de la chambre noire et inventé un procédé complet qui comprend à la fois la représentation et la gravure de ces images ; il doit être considéré comme le père de la photographie, ce mot étant pris dans sa plus large signification.

LETTRES DE NIEPCE SUR LES EXPÉRIENCES DE l8l6.

1 2 avril [816. <« .le profite du peu de temps ([tic nous avons à passer ici (i)pour faire faire une espèce d'oeil artificiel, qui est tout simplement une petite boîte carrée de six pouces (2) de chaque face ; laquelle sera munie d'un tuyau susceptible de s'allonger et portant un verre lenticulaire. Je ne pourrais, sans cet appareil, me rendre complètement raison de mon procédé... »

(<Vsl la première chambre noue de Niepce; il compare le phénomène (pu s'\ accomplit à celui de la vision. Mais il arrive un accident <|in retarde les expériences.

22 avril. « Je comptais faire hier l'expérience dont je t'ai parlé ; mais j'ai cassé mon objectif dont le foyer était le mieux assorti aux dimensions de l'appareil. Jeu ai bien un autre, mais cpii n'a pas le môme foyer ; ce qui nécessitera quelques petits changements dont je vais tn'oecuper. . . »

Quelques jours après, tout est prêt pour un essai important : la lettre suivante, qui constitue un très intéressant document, nous apporte le témoignage formel d'un premier résultat.

5 mai. « Tu as vu, par ma dernière lettre, que j'avais cassé l'objectif de ma chambre obscure, mais qu'il m'en restait un autre dont j'espérais tirer parti. Mon attente a été trompée :

(1) Niepcc était encore à Chàlon et allait se rendre à sa campagne du (iras ; ces lettres sont adressées il son frère Claude, alors à Paris.

(2) Environ i(i centimètres.

\ ICËPIIORE \IEPCE

ce verre avait le foyer plus court que le diamètre de la boite; ainsi, je n'ai pu m'en servir. Nous sommes allés à la ville lundi dernier ; je n'ai pu trouver chez Seotti qu'une lentille d'un foyer plus long que la première ; et il m'a fallu faire allonger le tuyau qui la porte et au moyen duquel on détermine la vraie distance du foyer. Nous sommes revenus ici mercredi soir ; mais depuis ce jour-là, le temps a toujours été couvert, ce qui ne m'a pas permis de donner suite à mes expériences. Et j'en suis d'autant plus fâche qu'elles m'intéressent beaucoup. Il faut se déplacer de temps en temps, faire des visites ou en recevoir : c'est fatigant. Je préférerais, je te l'avoue, être dans un désert.

« Lorsque mon objectif fut cassé, ne pouvant plus me servir de ma chambre obscure, je fis un œil artificiel avec le baguier d'Isidore, qui est une petite boîte de seize à dix-huit lignes (i) en carré. J'avais heureusement les lentilles du microscope solaire qui, comme tu le sais, vient de notre grandpère Barrault. Une de ces petites lentilles se trouva précisément du foyer convenable ; et l'image des objets se peignait d'une manière très nette et très vive sur un champ de treize lignes (2) de diamètre.

« Je plaçai l'appareil dans la chambre où je travaille, en face de la volière, et les croisées ouvertes. Je lis l'expérience d'après le procédé que lu connais, mon cher ami, et je vis sur le papier blanc toute la partie de la volière qui pouvait être aperçue de la fenêtre, et une légère image des croisées qui se trouvaient moins éclairées (pie les objets extérieurs. On distinguait les effets de la lumière dans la représentation de la volière et jusqu'au châssis de la fenêtre. Ceci n'est qu'un essai encore bien imparfait ; et l'image des objets était extrêmement petite. La possibilité de peindre de cette manière me paraît à peu près démontrée ; et, si je parviens î» perfectionner mon procédé, je m'empresserai, en t'en faisant part, de répondre au tendre intérêt (pie tu veux bien me témoigner. Je ne me dissimule point qu'il v a de grandes difficultés, surtout pour fixer les couleurs ; mais, avec du travail et beaucoup de

(1) Environ \ centimètres.

(•<) Environ 3 centimètres.

/. E T T II E S D E N / /••' /' C E . E \ P E H I F. \ C E -S' /' /•: 181 G 3 1

patience, on peut faire bien (1rs choses, (le que tu avais prévu est arrivé : le fond du tableau est noir, et les objets sont blancs, c'est-à-dire plus clairs que le fond.

« Je crois que cette manière de peindre n'est pas inusitée, et j'ai vu des gravures de ce genre. Au reste, il ne serait peut-être pas impossible de changer cette disposition des couleurs; j'ai même là-dessus quelques données que je suis curieux de vérifier... »

Cette première reproduction des images de la chambre noire présentai! donc l'aspect de ce que nous appelons aujourd'hui un négatif , mais Mepcc aurait, de beaucoup, préféré un positif, avec les clairs et les ombres, qu'il désigne ici sons le nom de couleurs, dans leur ordre naturel.

Voici la suite de cet essai, d'après la correspondance, (pu nous permettra de trouver en quoi consistait le procédé.

0 mai i(Si(i. <( Je viens de construire une autre chambre obscure, qui tient le milieu entre la petite et la grande ; et j'ai employé, à cet effet, une lentille de notre ancien microscope, qui est fort bonne et qui va très bien. Je pourrai de cette manière comparer mes expériences et en faire au moins deux à la fois : ce qui sera très avantageux.

a J'ai oublie de te dire dans ma dernière lettre qu'il n'est pas nécessaire, pour opérer, (pie le soleil luise... »

19 mai. « Je t'écris sur une simple demi-feuille... pour ne pas trop augmenter le port de ma lettre, à laquelle je joins deux gravures laites d'après le procédé que tu connais. La plus petite provient du baguier, et l'autre de la boite dont je t'ai parlé, qui tient le milieu entre le baguier et la grande boite. Pour mieux juger de l'effet, il faut se placer un peu dans l'ombre ; il faut placer la gravure sur un corps opaque et se mettre contre le jour. Cette espèce de gravure s'altérerait, je crois, à la longue, quoique garantie du contact de la lumière, par la réaction de l'acide nitrique, qui n'est pas neutralisé. Je crains aussi qu'elle ne soit endommagée par les secousses de la voiture. Ceci n'est encore qu'un essai ; mais, si les effets étaient un peu mieux sentis (ce (pie j'espère obtenir), et surtout si l'ordre des teintes était interverti, je crois (pic l'illusion serait complète.

■12 \ ICEPHORE \ IEPCE

« (les deux gravures ont été faites dans la chambre où je travaille, et le champ n'a de grandeur que la largeur de la croisée... Si lu veux conserver ces deux rétines, quoiqu'elles n'en valent guère la peine, lu n'as qu'à les laisser dans le papier gris, et placer le lout dans un livre.

« Je vais m'occuper de trois choses: i"de donner plus de netteté à la représentation des objets ; :>" de transposer les couleurs ; .'5° et enfin de les fixer, ce qui ne sera pas le plus aisé... »

Nicpcc établi! là le programme des opérations photographiques: nettelédes images, production d un positif comme résultai définitif, et fixage; il \a s\ consacrer, dans l'ordre même qu'il vient d'indiquer.

28 mai. « Je ni empresse de te faire passer quatre nouvelles épreuves, deux grandes el deux petites, que j'ai obtenues plus nettes et plus correctes à l'aide d'un procédé très simple qui consiste à rétrécir, avec un disque de carton percé, le diamètre de l'objectif. L'intérieur de la boite étant moins éclairé, l'image en devient plus vive, et ses contours, ainsi que les ombres et les jours, sont bien mieux marqués. »

C'est donc au mois de mai 181(1 qu'il faut faire remonter le pre mier emploi du diaphragme en photographie; les objectifs donl se senvail \iepcc devaient en avoir besoin, puisque c'était des len tilles simples. Quant à la cause d'où résulte une améliorai ion de la netteté, on su i I aujourd'hui qu'elle réside dans l'élimination des rayons (pu traversent les bords de la lentille et (pu ne vont pas cou verger dans la même région que les rayons centraux. Le premier point du programme était ainsi réalisé.

« Tu en pigeras par le toit de la volière, par les angles deses murs, par les croisées donl on aperçoit les croisillons; les vitres même paraissent transparentes en certains endroits; enfin le papier relient exactement l'empreinte de l'image colorée ; et, si Ton n'aperçoit pas tout distinctement, c'est que, limage de l'objet représenté étant très petite, cet objet parait tel qu'il serait s'il était vu de loin... »

LETTRES DE VIEPCE, EXPERIENCES DE 181G î3

C'est l'inconvénient des appareils à courl foyer: ils déforment la perspective en allongeant le paysage.

D'ailleurs, celle reproduction directe des images de la chambre noire présentait le défaut de placer à gauche ce qui, dans la nature, se trouvait à droite, cl réciproquement; aussi Nicéphore juge I il hou d'expliquer cette transposition qui altère une vue familière aux deux frères.

« La volière étant pe-inte renversée, la grange, ou plu tôt le toit de la grange, est à gauche au lieu d'être à droite. Cette masse blanche qui est à droite de la volière, au-dessus de la claire-voie, qu'on ne voit que confusément, mais telle qu'elle est peinte sur le papier par la réflexion de l'image, c'est le poirier de beurré blanc qui se trouve beaucoup plus éloigné; et celte tache noire au haut de la cime, c'est un éclairci qu'on aperçoit entre les branches... L'effet serait bien plus frappant si, comme je le l'ai dit, ou plutôt comme je n'ai pas besoin de te le dire, Tordre des jours et des ombres pouvait être interverti ; c'est lit ce dont je vais m'occuper avant de tâcher de fixer les couleurs, et ça n'est pas facile.

« Jusqu'à présent, je n'ai peinl que la volière afin de pouvoir comparer entre elles les épreuves. Tu trouveras une des deux grandes et une des deux petites moins colorées que les deux autres, quoique les contours des objets soient très bien marqués ; ceci provient de ce que j'ai trop rétréci l'ouverture du carton qui couvre l'objectif. Il parait qu'il y a des proportions donl on ne peut pas trop s'écarter; e1 je n'ai peut-être pas encore trouvé la meilleure. Lorsque l'objectif est à nu, l'épreuve qu'on obtient paraît estompée, et le spectre coloré a cette apparence là (tarée que les contours des objets sont peu prononcés et semblent en quelque sorte se perdre dans le vague...))

•1 juin. (( Je présume que tu auras reçu hier, mon cher ami, ma lettre du '.><S mai, laquelle contenait quatre nouvelles épreuves, qui m'ont paru plus correctes que les précédentes. Je suis on ne peut plus sensible aux choses honnêtes que tu veux bien me dire à ce sujet, et, quoique je sois loin de les mériter, elles n'en sont pas moins pour moi un grand motif d'encouragement. Si je parvenais à fixer la

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