‹ Memoires, ou, Correspondance secrète du Père Lenfant, confesseur du roiChapitre 10 sur 17 · II · texte numérisé non relu

II

Il 4 CORRBSPOITDANGK ilEGEÈTE

Lapi^t)i et Barnabe , ayant déplu ^ux 3aiuhcu<r lottes , ceuxHsi furent au moment d'aller 44** wàst^r leur demeure 9 pour en reporter, disaient-ils, les meubles à Thôtel de Castries; Oett^ (tireur n'a été que passagère. On regarde néanmoins comme fort baissé le crédit des liÇmieth » quoique Charles ait encore parlé ces jours derniers dans TAssemblée avec une im-* pudente hauteur , lorsqu'il s'est agi d'ôter au malheureux roi le droit de faire grâce aux cri- A\ minels condamnés , excès qui révolte tout ce qui conserve encore un peu d'honneur et de sentiment.

Je vous fis part, il y a un mois» de cette absurde invention des démagogues , de réyènement arrivé à Rome le samedi-saint. Mercredi dernier, une aussi plate imposture a fait retentir les rues de Paris. M. le comte d'Artois, criait-on, a enlevé un femme , il a été jeté par la fenêtre par le mari , et le roi de Sardaigne , son beau^* père, l'a chassé de ses États. Quel affront fait au peuple , s'il n'est pas stupide I et s'il est atupide an point d'être trompé par de tels r4cit4 , il n'a

DU Vkn LBNFAlfTt 1|5

plus qu'à gémir de n'avoir que deux pieds , tandis que ses pareils en ont quatre.

Les religieuses continuent à être partout l'admiration des fidèles , et les intrus les redoutent comme une des forces du camp du Seigneur. Leur courage esf inébranlable, et le monde sera mal venu à dire que si on ouvrait les cloîtres , le grand nombre en sortirait ; elles y demeurent presque mourant de faim, et confondent les ruses, les fureurs de l'impiété, dont elles déconcertent les manœuvres.

On a envoyé au prince de Condé le signalement des émissaires partis pour corrompre son armée, et qu'on a décorés des titres de comte et de marquis pour qu'ils pussent en imposer plus facilement : aussi a-t-on oublié le décret du 19 juin.

CORKESFONDANCE SECRETE

9 Juin 179 >■

Ne perdez pas courage, madanie, mais armez* TOUS d<i patience , c'est une des vertus les plus nécessaires dans le temps préseol. Le proverbe dit que Rome ne fut pas bâtie en un jour. Tout ouvrage considérable exige des préparatifs. On ne saurait douter <ju'on ne s'en occupe 1res sérieusement et même avec diligence, mais je ne crois pas possible de fixer le moment précis, que les uns avancent et que les autres relardent, selon leurs diverses manières de voir et de conjecturer; je vous induirais peut-fitre en erreur si j'adoptais une opinion parmi celles que j'entends chaque jour. A vous dire vrai, je penche en faveur de celle qui met encore une distance entre les projets et l'aclion , sans croire cependant que l'intervalle soit bien long. Je tous li marqué déjà ma surprise , en voyant .1

DU PERE lÊNFANT. H*

papiers publics parlent clairement de rarrîvëe des troupes étrangères, à laquelle un grand nombre de gens ne croyaient pas. A s'en tenir aux diflerens récits tirés des lettres qui tiennent des frontières , il est certain qu'il s'y forme un rassemblement très considérable de troupes, dont on ignore la destination , on leur suppose des vues d'ordre et de paix, et non des intentions hostiles.

On débite comme certain que le roi d'Espa-* gne a demandé au roi de France le passage pour trente mille hommes qu'il envoie au secours d'Avignon , comme étant garant du traité qui assure cette possession au Saint-Siège, et dont l'état actuel intéresse tous les souverains. Les . derniers décrets de l'Assemblée , touchant les Français qui s'uniraient aux étrangers , fortifient la persuasion dans laquelle on est à Paris, que les honorables membres craignent des mouvemens; l'on dit même que quelques uns d'entre eux, du côté gauche , prennent de s<iges mesures pour s'éloigner du tumulte , qu'ils regardent comme pouvant être fâcheux, La nouvelle qui

8 COEUSMIlBARCa SBCiBl a

fltrait la phii ftfonble , et que cette nitoa ttêmt w^ Ttnâ saspeote , c'est que l'EqMigne , dont lArement les troupes sont déjà sur les frontières , nous approTisionnert de la denrée la plus importante , en nous fournissant de très graqdes sommes d'argent ponr remplacer les assignats.

En ce moment la Place Royale est garnie de troupes nationales pour prévenir ou réprimer les bruits qu'on craint ii l'occasion do jugement que Ta prononcer le tribunal séant aux Minimes. Il S'agit d'un procès entre le général Lafayette et le nommé Santerre , brasseur de bière , officier dans la garde nationale; ce dernier, homme impétueux , arrêta le 26 février , jour fameux par l'événement des Tuileries , un des «ides-de* camp que le général avait expédiés pour une commission particulière. Ce procès est d'une grande importance , à raison de la diversité des partis assez échauffés.

On pend aujourd'hui un voleur, la guillotine a'étant pas meore affilée , vu que \t code pénal H^st pas encore 4ms sa perfectioi^

ou PÈRE LUfFANT. IIQ

La lettre ou adresse de Tabbé Rajnal à TAfif semblée a fait sur elle et sur le public la plus forte sensation. Les législateurs en ont été ai>cablés. Comme je tous lai dit , on y a répondu platement et par des injures , en traitant de radoteur l'auteur de la lettre. On annonce une réplique de celui-ci , qui sera un nouveau coup de massue. Vous pouvez être sûre des remords de l'abbé Rajnal, jen ai la preuve «certaine ; il a quatre-vingts ans, et la proximité de 1 etermité lui ouvre les yeux. Du reste , on s'acccHrde à dire que l'opinion change parmi le peuple , et je crois que la plaisanterie du petit journal couvre un fond de vérité, lorsqu'en parlant des décrets de la diète de Ratisbonne, qui peuvent alaro^r nos augustes , il ajoute qu'ils doivent craindre la diète.

La démocratie fait un coup fourré ! elle se ruine en ruinant ceux qu'elle poursuit , et se punit par ses propres fautes.

Un gentilhomme breton, plein d'esprit et de courage , avait constamment refusé de croire fiH lecouredes puissance» étran^r^ ; il Mt parti

120 CORKESPONDANXE SECRETE

pour Bruxelles , et de là il écrit qu'il croit de : oute son âme , de tout son esprit et de toutes ses forces , non seulement par les propos qu'il entend, mais par les choses qu'il voit* Son affirmation j rapprochée de la précédente incrédulité, est d'un grand prix, et chaque jour on acquiert des motifs de crédibilité.

J'apprends que le procès de M. de Lafayette n'est pas jugé. Cette cause, qui avait déjà été remise de mardi à aujourd'hui , l'est encore à samedi. Je crois les juges embarrassés , surtout du succès de leur jugement. Si ce qu'on dit est vrai , le duc d'Orléans favorise Santerre , chez lequel il est allé diner , à ce qu'on croit , la semaine dernière.

Les prédicateurs catholiques, qui ont la bouche close , sont remplacés par un nombre d'orateurs qui, montés sur des chaises, pérorent dans les rues. J'en entendis un samedi dernier dans la rue Saint-Antoine , qui avait un audîtoire peu nombreux, et que je ne fus pas curieux de grossir. Ce matin, au milieu d'une lipultitude rassemblée à la porte à,\\ lieu où $iég;e

DIT PÈRE LCNFÀNT. 121

) tribunal même de l'affaire du général Mo« er^ il y en avait un qui débitait ce qu'on eut imaginer de plus horrible contre le pape , )n cardinaux, etc. ; c'est un des artiûces du ibment d'empoisonner la populace par «les Sfits et les discours les plus impies et les plus pposés à toute autorité.

Les feuilles qui sont purement politiques )nl bourrées d'impostures , et le peuple comlence à s'en apercevoir.

Un commissaire de district, chez qui est lé se plaindre un homme auquel on a volé ijourd'hui même sa montre et celle de sa mme , a dit au plaignant qu'il fallait s'étonner : remercier la Providence de ce qu'il n'y avait pas us de malheurs, tant est grand le nombre des rigands. Ils sont si multipliés, lui a-t-il dit, u'on peut en compter autant que de pavés , et s prisons ne sont pas assez vastes pour les >iiteuir. Aujourd'hui, comme j'allais à la camagne , j'en ai vu conduire par des cavaliers de m; i garde nationale , et il fn'a été dit qu'on en rait arrêté dans ce seul jour une vingtaine^

1^^ CORBSSPONDANGE 8BCEÉTE

Demain on doit encore en pendre un. On conte qu'à ia première séance sur 1 aflfaire dn général et de Santerre , laquelle était fort nombreuse , un fripon fut pris sur le faitdans la salle même. Les témoins déposèrent aussitôt contre lui , les effets furent trouvés dans sa poche j les juges étaient assemblés» et le jugement fut rendu, de manière que, dansTespace d'environ une heure , le coupable fut accusé , con* vaincu, condamné à cinq ans de galères, et en* voyé dans la prison qui renferme ceux qui y sont destinés.

Je ne vous dis rien des tapisseries qui dés* honorent les quais de Paris ; j'entends dire que l'infamie y est à un tel point dans les estampes qui y sont exposées, que le paganisme en aurait eu horreur. J'avoue que quelquefois cette idée fait évanouir mes espérances ; je ne vois que la justice de Dieu justement et terriblement armée à la vue de cette inondation de crimes, et il faut ranimer toute sa cond^mce eu ses miséricordes pour oser fie promettre ^H'il o^eUra m terme à i^os maUtetirsi Im FrMM

DU PÈBK UBNFAIfT. IdS

présente Tabrégë de toutes les horreurs qui ont souillé la terre, et ne justifie que trop sensiblement les rigueurs de Tenfer.

Nous Toici à la yeille d'une octave qui sera peut-être l'occasion de bien des inquiétudes pour le roi ; le zèle qui divise les intrus et leurs perfides sectateurs, va renouveler les machinations , pour que Sa Majesté ait l'air de communiquer avec eux dans l'exercice du culte divin. On voudra que les fragmens d'un sceptre brisé servent de décoration au triomphe de l'apostasie , et que la paroisse dont le vrai pasteur est celui du monarque ait la gloire de voir ce prince confirmer par sa présence l'exécution des décrets que malgré lui il a mis en vigueur pas sa sanction. Jamais cette octave du Saint- Sacrement, qui, de toutes les cérémonies de la religion , présente la plus majestueuse et la plus consolante , n'aura été si triste et si' afligeante pour des cœurs chrétiens. On se rappelle l'idée du Sauveur traîné dans Jérusalem par ses en* nemis, lorsqu'on pense que dans son sacrement il sera entre les mms de ceux ^ui l'on

124 CORRESPONDANCX SECRÈTE

renié. A propos de cet horrible reniement , il est yenu à des enfans , en province , une assez bonne idée , qui prouve que la vérité sort de leur bouche. On écrit que lorsqu'ils voient passer quelques uns des prêtres jureurs, ils se mettent à contrefaire le chant du coq, et qu'ils bornent à cela tous leurs reproches.

DU PiRE UENFANT. 1^5

i4 Juin 1791*

Le décret qui regarde le prince de Condé , en annonçant les craintes de l'Assemblée nationale, fuit une impression d'indignation sur tous les cœurs français. Le peuple n'en est peut-être pas aussi vivement frappé que les gens instruits et qui réQéchissent, mais tout ce qu'il y a de gens qui connaissent la splendeur du nom de Condé, sont émus de l'audace qui ose essayer de le flétrir.

On s'occupe fort dans ce moment à Paris du décret qui enjoint aux officiers de prêter l'odieux serment. On est persuadé que le grand nombre le refusera, et j'ai ouï dire à une femme qu'on dit très au fait de toutes les circonstances actuelles, qu'elle avait vu hier cinq colonels qui tous avaient déclaré leur opposition formelle à jurer selon le vœu de TAssemblée. Yoilà les

Ia6 CORMflPQlfSAHCB 8BGRÂTE

militaires aujourd'hui vexés comme les ecclé- — siasticjues. Il n y aura pas un seul coi^s dans le "royaume auquel le fanatisme républicain ne ^ fasse la guerre. La même dame dont je yiens de vous parler assure que le vrai manifeste est déjà à Paris, quoiqu'il n'y soit pas encore public. Selon ce qu'elle dit , celui qui a déjà paru n'est pas entièrement faux; ce sont diverses éditions par lesquelles on a voulu sonder le terrain, et je vous l'avais marqué dans le temps.

L evêque intrus de Meaux vient de faire sa rétractation , et l'on en fait le plus grand éloge; mais, quoiqu'elle soit imprimée, on l'a difficilement, parce que tout ce qui n'est pas dans le sens de la révolution est toujours plus rare. Messieurs du Manège voient avec peine qu'on * s*écarte de leur système. Ce n'est pas que ceux qui s'y conforment aient des espérances bien fondées de leur bienveillance. Un des principaux ennemis de la religion catholique dit nettement à un homme de ma connaissance que leur dasseio ét«it de la détruire et de ne pas

ou PÂRB LEHrAIfT. I S7

depner un liard pour les frais du culte. On lui objecte qu'ils avaient réglé le. sort des intrus , mais il répondit lestement à Tobjection, en traitant avec le dernier dédain ceux qui avaient été placés par l'Assemblée, que leur sort était peu intéressant; que c'étaient des hommes vils, et que ceux qui voudraient avoir des prêtres çn feraient les frais. On disait même hier qu'il y avait déjà une motion pour ne rien donner à ces ministres de nouvelle création dansTEglise, de sorte qu'ils en seraient pour le sacrifice de leur conscience et de leur honneur.

Une lettre de Strasbourg arrivée avant-hier ou hier, apprend que les biens ecclésiastiques n'y sont pas vendus y que les paysans soutiennent et conservent leurs curés qui n'ont pas juré , que les églises constitutionnelles sont entière** ment désertes , et que les églises restées catho* liques sont remplies depuis cinq heures du matin jusqu'à midi. Elle fait mention aussi d'un nombre prodigieux de troupes rassemblées sur les frontières. D'autres annoncent une quan*

ia8 COURESPONDANCE SECRÈTE

tilé énorme de pièces de canon , arrivées et déposées à Luxembourg.

J'ai entendu dire qu*nn grand-maître des eaux et forêts voulait faire liquider sa charge, et qu'il avait réussi à se faire fixer un numéro pour que son tour fût désigné. Ce tour était éloigné; alors un commis lui proposa de donner trente mille francs sur sa charge, lui disant que^ moyennant celte sommcjilseraitbicnlôt liquidé. Il le refusa , et voilà son affaire bien reculée. Un second , auquel fut faite la môme proposition, en fut indigné, et alla faire sa dénonciation au comité des recherches. Il ma été dit qu'en général on perd un quart de la valeur dans les liquidations des charges. Tel est le règne de réquité pour le bien et le bonheur des individus de la nation qu'on régénère. On commence par les déshabiller , en promettant qu'ils seront mieux vêtus.

17 Juin i79i>

Il n'y a , madame , ni tenue , ni terme aux horreurs qui se succèdent. La Bretagne est plus enflammée que jamais, non dans la tolalito de la province , mais dans quelques cantons , à Vannes, à Rennes , et à*Nantes. Cette dernière ville a vu arriver une communauté entière de religieuses 9 qui sont, à ce que je crois, Carmélites r sur un bateau , dans lequel elles furent inhumainement jetées à huit heures du soir. Il y a dans ce transport peu de chemin à faire , l'endroit d*où elles ont été chassées n étant éloigné que de trois lieues; mais jugez de l'état de ces pauvres filles, confiées à la rivière , sans presque savoir où on les conduit ni en quelles mains elles sont. La même lettre qui raconte cet événement fait mention d'une jeune fille tellement fustigée, qu'elle en est morte deux jours après.

l3o CORRËSPOIIDANGB SEGEÈTE

A Rennes, les officiers municipaux allèreot exiger des religieuses de la Visitation , qu'elles reconnussent Tévêque intrus. Elles refusèrent avec une douce et inébranlable fermeté. La garde nationale , qui était là pour la pompe de la cérémonie , les menaça trois fois de son courroux , trois fois elle tira le sabre et le le?a sur leur tête. Ces ûUes , que Dieu armait d'un saint courage ^ se jettent à genoux » et, sans paraître émues : • Frappez , disent-elles ; nous aimons mieux mourir que de manquer à Dieu.j La cohorte , déconcertée , se retira , frémissant de rage , et ces vierges généreuses conservèrent leur tranquillité. C'est vraiment un siècle de prodiges en tout genre , et l'excès de scélératesse fait naître des traits sublimes de vertu.

L'argent devient de jour en jour plus rare, lundi passé il était à quinze pour cent; ks assignats de cinquante francs coûtaient euxmêmes quinze sous ; c'est-à-dire que pour changer un assignat de cent francs contre deux de cinquante , il fallait donner trente sous.

J'ai lu avec surprise, mercredi, dans le p«tit

DU PARE LBNFANT. l3l

foornal , ce que je vais vous copier : « Liste des officiers-gënëraux qui commanderont les armées des nations coalisées contre la constitution française : le roi de Suède généralissime; le prince Henri, les Prussiens; le comte de Clair &it , les Impériaux ; le duc dTork, les Hauovriens ; le baron de Coburg , les Hessois; le prince Maximilien des Deux-Ponts , les troupes des Cercles. Les Suisses réunis avec les troupes Sardes seront commandés par un général qu'il ne nous est pas encore permis de nommer.» Cette annonce aurait lair dune plaisanterie si Ton n'apprenait pas de tous côtés qu'il se fait un énorme rassemblement de troupes sur nos frontières. Cela, joint à ce qui s est passé dans l'Assemblée, relativement à M. le prince de Condé, et au serment exigé des oflScier^, confirme l'idée de quelque grand projet, que les uns désirent , que les autres espèrent , que plusieurs redoutent , et dont tous ignorent le moment. Un homme d'esprit médisait, à celte occasion, que l'Assemblée venait de décréter sa frayeur. Dans le fond , il y a toute apparence

l32 CORRESPONDANCE SECRET!

qu'elle est instruite des desseins qui nous menacent , à en juger par la chaleur qui l'anime et par la singularité des décrets qu'elle rend. Je TOUS ai déjà dit qu'on assurait l'existence du Manifeste des puissances étrangères ; à présent on se hasarde à en deviner le plan, qu'on dit très ingénieux, fait de manière à tranquilliser le peuple , à épargner les meurtres et les massacres y et à tout arranger. Je ne puis vous dé*> velopper dans une lettre toutes les opinions qui circulent : outre qu'elles seraient longues à déduire , je ne les regarde que comme des conjectures incertaines , et je crois qu'il est prudent d'attendre du temps une règle plus sûre de jugement. Je vous mets au fait autant qu'il est possible.

Dans le doute si Fontenay mettra la lettre suivante dans son journal , je la copie sur VAmi du Roi^ elle vient de Suisse ,'et est datée du 3 juin; la voici , sauf à l'avoir deux fois^ si Fontenay l'imprime demain : • Les cantons de Schwltz y d'Underwald et d'Uri , ont appris la déplorable scène du i i5 avril , et reçu l'avis

DU PÈRE LENFANT. l33

officiel que le roi se déclarait librement le chef de la constitution , ce qui les a tellement convaincus de sa captivité , que les régimes des Cantons ont ordonné un pèlerinage, des offrandes et des prières à Notre-Darae-d'Enfidlen , qui est très vénérée dans te pays , pour lui demander la délivrance du roi. Le concours a été immense ; on y accourt de toute In Suisse catholique , et jusque de Soleure. » Voilà Teffet que la lettre de M. de Montmorin devait produire. Le même Àmi du Roi dit en parlant de la conscription libre , qui doit fournir des soldats volontaires de la garde nationale j pour former une armée auxiliaire , que depuis trois mois le nombre de ces hommes de bonne volonté est monté à douze sur toute la surface de l'Empire. Quelle ressource , si , comme oa le répand , les armées sont en force sur les confins du royaume.

Le jour de la Pentecôte , le roi et la reine étant à la messe dans la chapelle des Tuileries, un homme , monté sur une chaise , se tourne vers le roi , et lui dit à haute voix : • Sire , je

l34 CORRESPONDANCE DECRETE

demande justice à Votre Majesté conlre no ministre (on dit qu'il nomma M. de Lessart )et sa femme , j'invoque la protection de la reine. — Nous sommes dans le temple du seigneur, lui répondit avec fermeté Louis XYI , nous ne devons nous occuper que 4e lui , taisez-vous.» L'homme» qui probablement était fou, a été arrêté. On s accorde à dire que le roi , connabsani tout le malheur de sa position , montre un courage qui étonne , et que la reine s'aflaA>lit. Elle est au moment de se trouver mal dès qu'il y a quelque circonstance extraordinaire. Il y a eu des assemblées particulières d'officiers , au sujet du serment exigé d'eux; elles ont été peu nom* breuses , parce qu'il eût été dangereux qu'elles fussent remarquées. J'entends dire que le ré* sultat ne sera pas conforme aux vues de Tas^mblée, et que le serment militaire ne sera point opposé à celui qu'ont fait au roi ceux qui sont à leur service.

Il y a bien des mécontens parmi le peuple à l'occasion des échoppes qu'on veut faire ôtcr des rues, et les murmures qui se multiplient de-»

DU PÂBE £E!fFAtn*. l55

Yiennenl assez clairs et assez forts. Cependant les ténèbres de laveuglement sont encore bien épaisses dans un grand nombre. Il est vrai que^ comme un instant de soleil un peu vif dissipé loat^-coup les brouillards, ceux de rinfeili'gence démocrate peuvent disparaître dans un moment lumineux, àce que disent bien des gens.:

La grande multitude qu'on prévoit pouvoir entrer bientôt en France engage à ée précaution^ ner contre la cherté du pain^ que Texpérience a appris à craindre. Pour parer à cet inconvénient, on se munit assez abondamment de riz. Je sais des provisions déjà faites et à bon mar-" ché ; j'ai vu du beau riz acheté à troissous la livre.

Les terreurs de Paris augmentent : on les dit surtout frappantes dans le côté gauche du Manège : une personne digne de foi en a fait des peintures qui annoncent que les agitations de l'âme sont empreintes jusque sur sa physionomie ; et c'est quelqu'un qui journellement en est témoin dont on tient ce tableau.

Les deux frères Lameth ont Tair d'avoir le dessein de voyager,à en juger par les malles qu'ils.

1^6 CORRESPONDANGB SECHiTE

ont fait transporter à quelques lieues de Parts* . L'évèque du département du Calvados, qui est l'abbé Fauchet , se présenta à une abbaye de la ville de Caen , de son soi-disant diocèse. L'abbesse et les religieuses refusèrent de le recevoir; une 4'^ntrc elles, même, plus déterminée , alla au parloir, et lui demanda d'un ton très sérieux quel motif lamenait : t Je viens, lui dît-il, en qaalité de votre évèque. — Monsieur, répliquait-elle , notre ancien évêque n est pasr mort : nous ne reconnaissons que lui.r— rCom-^ m^nt donc, reprit-il, me regardez-vous ?— Monsieur, lui dit-elle, comme le fils aîné de Satan. • Aussitôt ^llc lui fait la révérence , et s'en va. De $on côté Tintrus se retire sans mot dire. Telle est la courte histoire de sa visite.

Je viens de lire la brochure du comte Duprat, colonel d'infanterie : on y reconnaît la loyauté d un bon militaire fort attaché aux bons prin-» cipes de la r^'iligîon, et très indigné contre les douze cents qu'il traite, en style franc, de tigres et dé monstres. Quand il ne se serait pasnomaié, l'aurais reconnu l'auteur dès divers ouvrages

DU PiRE LENFANT. 07

qu'il avoue : c'est un homme vraiment estima* ble çt intéressant. S'il écrit moins élégamment que des académiciens , sa doctrine et son énergie compensent cet aptre genre de mérite.

On assure que Cherbourg est bloqué par une flolte anglaise ; elle veut empêcher que la propagande aille porter dans les colonies de cette nation les principes de trouble et d'anarchie qui perdent les nôtres. C'est là le prétexte.

Les ateliers de charité sont supprimés , et des

détachemens de sans-culottes partent pour la

'province à l'aide de trois sous par lieue. C'est

pour les honnêtes gens un danger dans les

voyages.

11 vient de se commettre une atrocité à l'égard de M. le comte Dervillé dans son château près de Guise ; on a rais le feu k ses bois, tué queU ques uns de ses gardes : on l'a presque assommé lui-même , et on le traînait vers un arbre pour ]e pendre, lorsque le maire a su adroitement le mettre en prison pour le délivrer. Il y est très roalade^et cet estimable vieillard^ âgé de soixantedix-huit ans, qui n'a fait que du bien , n'en

]38 CORRESPONDANCE SEGRÂTE

reviendi'a peut-être pas. Les circonstances de c^t horrible assassinat sont affreuses, et dignes du temps où nous sommes.

Quelqu'un qui a vu les frères Lameth , les a presque méconnus, tant ils sont changés; et l'on a dit la même chose de plusieurs honorables membres. Le blocus de Cherbourg a eq l'air d'intimider l'Assemblée,

11 fait un froid du mois de novembre , mais on prétend qu'en revanche juillet sera très chaud, et peut*être trop.

J'ai lu l'opinion de MM. Cazalès et Bouthillier : d'après l'avis d'un grand nombre d'officiers de tous les grades, et de la plus grande partie de leurs collègues militaires, ces messieurs prétendent qu'on peut souscrire à un engagement du serment ; 2* qu'on le doit. Ils réduisent ou plutôt ils réunissent leur soumission à la loi, à la nation , au roi , dans la personne sacrée da roi , et ils regardent la prestation du serment ainsi envisagée comme devant être le salut de la monarchie, et comme une suite de leur premier serment de fidélité au roi.

DU P£R£ L£NFA?1T. l39

19 Juin 1791.

Je vis hier un gentilhomme, qui ayail: parlé lui-même à M. le marquis» de Damas revenu tout récemment des colonies , et qui lui a cou* firme le blocus de Cherbourg par les Anglais 9 dont il a vu quatre à cinq frégates en passant. Il m'ajouta que l'ambassadeur d'Angleterre avait signifié à M. de Montmorin, de la part de son maître , que douze à quinze vaisseaux anglais allaient faire voile vers leurs colonies, pour empêcher qu'il n'y portât le système des novateurs de France.

• On disait ces jours derniers que les ambassadeurs des puissances étrangères étaient à la veille de leur départ Celui d'un nombre de gentilshommes français, pour aller hors du royaume , est plus avéré ; les émigrations continuent. Un officier général, qui était sorti de

l4o CORRESPONDANCE SECRÈTE

France , y est rentré , pour venîr chercher sa femme et ses enfans, qu'il emmène avec lui en pays étranger, d'après le conseil d'un homme dont je vous communiquai, il y a une quinzaine de jours, un billet à ordre singulièrement imaginé. Mais ce qui passe la plaisanterie, c'est leffroi qui se répand à l'occasion des bruits de guerre dont journellement sont frappées nos oreilles. Plusieurs de ceux qui y croyaient le moins changent d'opinion, et je ne vois guère de doutes que sur le moment. Il est certain, d'une part, qu'un très grand nombre de lettres venant des lieux où l'on doit savoir et voir, sont si formelles et* si positives, qu'elles fournissent un motif irrésistible d'adhésion à des vérités effrayantes; de l'autre, il est sûr qu'elles ne s'accordent pas toutes sur l'époque précise du temps ; mais aucune n'annonce un grand délai. Le Manifeste qui doit être le signal des desseins qu'on a de rétablir l'ordre et la paix , existe sûrement dans Paris; et je ne puis avoir sur ce point une incertitude raisonnable. On assure qu'on en connaît déjà quelques articles.

DU PiRS LENFANT» l4l

U est dit f par exemple , qu'on mettra tout en œuvre pour que les assignats n'éprotivent pas des pertes considérables> et Ion montre l'envie de veiller le mieux possible à lordi'e des finances, ce qui sera fort agréable au peuple. On prendles précautions les plus fortes, eten même temps on fait les menaces les plus terribles^ pour prévenir les crimes- que le passé donne lieu de craindre pour Tavenir. Chaque munici* palité sera responsable d'un seul meurtre ou autre action que la scélératesse peut produire ; et si par malheur quelque funeste explosion est l'efTet d'une rage et du désespoir de quelques brigands^ ceux qui ne l'atiront pas arrêtée ont à redouter la plus éclatante vengeance. C'est le rapport qu'a fait un homme digue defoi^ après avoir lu en partie quelques morceaux dudlt manifeste.

Le journal de Fontenay vous a fait part de la pétition qui tend à nous donner pour législateurs des sans-culottes ; c'est la conséquence du chef-d'œuvre de nos souverains sur les droits

14^ , GORRE8PONDANGB SECKÀTE

de Iliomine. En passant à la Grève rendredi dernier, je m'ëtais aperçu qu'un grand nombre de lecteurs dëvorait sur les coins de la place un imprime; mais je n'en avais pas grossi la multitude , non plus que celle des nouveaui orateurs, qui sèment dans les rues Tabsurdité et Timpiété de la doctrine du jour.

' Vous serez tentée de croire l'Assemblée tombée en enfance, en lisant le journal du i8. Elle complète de toutes manières le ridicule dont elle est couverte aux yeux de l'Europe entière, qui gémit sur la saine partie de notre nation par l'horreur dont elle est pénétrée pour l'autre.

J'entends affirmer que le sieur Victor de Broglie, député, a quitté le champ de bataille, ainsi que le vicomte de Noailles, et que ni Fnn ni l'autre n'y reparaîtront. Plusieurs de leurs confrères ont grande envie d'en faire autant ; ce qui peut les inquiéter, c'est que j'ai entendu dire à un homme de marque que , dans le nombre des douze cents , il y en avait plusieurs

bu PERB LBNFANT. l43

tiont le signalement était si répandu qu'ils auraient peine à trouver aisément une pleine tranquillité*

UAmi du Roi disait clairement hier que le parti démagogue baissait considérablement , et que Tenthousiasme n'était pas le même. Il serait heureux que l'édifice croulât de lui-môme, sans qu'il fallût des efforts pour le renverser. Il peut arriver que l'affaiblissement intérieur de l'opinion ajoute à la force du dehors , et le rende moins nécessaire , en même temps qu'elle en facilitera le succès. On prête une réponse du prince de Condé au roi , par laquelle il lui déclare que Sa Majesté ne doit avoir aucune inquiétude sur ses dispositions graves y qu'il est le eiloyen le plus actif de son royaume.

Chaque jour nous sommes inondés d'ouvrages pour et contre la nouvelle église. Il y en a d'excellens contre.

Dans une des petites brochures où Ion mêle à la force des raisons le piquant de la raillerie» l'auteur cherche le nom qu'il convient de don-

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ner à la nouvelle église dont un si grand nombre de schismaliques et d'hërétiques sont les fondateurs. Il a toujours été d'usage de désigner les sectaires par le nom de leur chef: témoin les Âriéns, les Luthériens, les Calvinistes ; j'en croirais que cette nouvelle secte va porter la dénomination d'une danse, la yt^rigourdine , parce que le fameux apostat évèque d'Autun, dit Périgord, est en effet celui qui a jeté les fondemens de cette race gangrenée 3 qu'il a multiplié les faux pasteurs en sacrant sacrilégcment les premiers intrus dans Tépiscopat, et qu'on peut le regarder comme la source des maux. Le même auteur s'élève avec énergie contre l'inscription substituée sur le portail de Sainte-Geneviève à celle qui annonçait le temple de Dieu.

Je n'entends parler de rien relativement à ce que me doit la nation , et je crois qu'il faut en faire mon deuil. Je sais cependant qu'un avocat, qui est mon ami , s'occupe avec zèle de cette affaire; je suis tranquille et j'espère très fermement que Dieu y pourvoira. Je lui dois des ac-

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tioos de grâces pour tous les soins qu'a eus de moi sa Providence ; elle m'a surtout fait échapper à un danger, le »6 avril , que je n'ai bien connu qu'après l'avoir évité. Si j'étais sorti de chez moi ce jour^là un quart d'heure plus tôt , n'étant averti de rien , j'allais donner droit dans ie piège, parce que je devais passer^ au moment de la ptus grande fermentation , dans l'endroit où une multitude innombrable et fort échauffée contre moi était réunie. A préseut je vais et je vienscomme au paravant, le plus souvent avec ré« quipage d'un voyageur, et tel que vous me voyez chez vous ; il nous reste à passer le temps de crise, que j'attends sans être effrayé. Peut-être qu'aux approches je penserai et j'agirai différemment. Je mets en Dieu toute ma confiance, et je prendrai les précautions que je croirai sages.

Le peuple est inconcevable ; il est dans la misère et murmure , et cependant la place Royale est remplie de danseurs et de danseuses, chaque jour de fcte ^ ce que jamais on n'avait

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