II
liiu CORRESPONDANCE SECRÈTE
34 Juin 1791.
Je regrette, monsieur, la lettre que vous avez du recevoir dimanche u6^ non qu*elle contienne des faussetés j mais c'est que le contraste que celJe-ci va vous offrir en rendra l'impression plus vive. Mercredi matin , vers le» quatre heures, le roi passa à Sainte-Menehould; le maître de poste de cette ville ne reconnut ni le roi ni sa famille. Il conçut cependant des inquiétudes, et leur demanda où ils allaient; ils répondirent à Verdun. Le maître de poste les fit suivre , et on vint lui rapporter que la voiture prenait la route de Varennes. Il ne doutci pas alors que ce ne fût le roi, et sonna Talarme. Toutes les gardes nationales des en* virons se réunirent , allèrent au-devant de b voiture ; elle était escortée par des hussards»
ou PÉBE LENFANT. l65
»s. gardes oe pouvant parvenir à la faire arrôr» menacèrent de tirer sur les personnes qui Meut dedans. Cette menace eut son effet , la >iture fut forcée de suspendre sa marche : on conduisit à Yarennes. » Dans cette voiture aient le roi, la reine, M. le dauphin, madame oyale, et madame Elisabeth.
Monsieur et Madame sont arrivés à Mons ; est un nommé Mangin fils qui a porté la nou- Jle de l'arrestation du roi et fait ce récit. On tend demain ou dimanche, à Paris , cet inrtuné monarque. Vous frémiriez d*horreur si lus entendiez les exécrables propos dont tentit de toutes parts la capitale , c*est-à*dire ii. courent les rues et les boues de Paris en triant de la bouche des sans-culottes et con- »rts. 11 n est sorte d'injures qu'on ne prodigue ce prince et à la reine, ni menaces insultantes ; effrayantes qu'on n'y ajoute. Mon sang est itre la glace et le feu ; en un instant il passe 9 l'un à l'autre, et je ne trouve de paix qu'en iorant les desseins de Dieu. Cette situatiotn l'est commune avec tous ceux en qui it reste
l64 CORBBSPONDANGE SECRÈTE
des sentimens de Taucienae religion et de FaQ-
tique honneur.
Le petit journal dit que tout espoir de paix
est évanoui pour long-temps, que la mort, la
désolation et le carnage ^ vont planer sur cette
terre impie , sur laquelle il voit déjà les furies
secouer leurs torches vengeresses. Dieu veuille que ce ne soit pas une prophétie ! Les alarmes
sont universelles et bien fondées. Dieu viendra
peut-être au secours, et tempérera l'excès des
maux qui sont à notre porte.
Si Ton en croit les bruits publics, les troupes
étrangères, rassemblées de toutes parts sur nos
frontières, sont au moment de les franchir. On
croit même que la chose est déjà faite par Tar-
mée espagnole, qui vient au secours d'Avignon,
et peut-être plus loin; je ne le garantis pas plus
que l'entrée des Autrichiens. On flotte toujours
ici dans l'incertitude , et malgré mes soins, je
suis exposé à ne pas vous dire toujours des
choses sûres , parce que je ne puis vous donner
que ce que je recueille. Je vous avais promis
de vous écrire aujourd'hui s'il y avait du neuf;
DU PÉRB LENFANT. t65
or je crois très sur le fond de ce que je TOiis marque; je crois également^ sur ce qui nous re* Tient de tous côtés , de la part même des députés , sur Fexcessif embarras de KAssemblée» qu'on dit très occupée du retour du roi, et très inquiète de la manière de se conduire dans cette circonstance ; on dit très positivement qu'elle est très fâchée de l'arrestation du roi. Cela est aisé à croire, parce qu'en son absence elle était doublement souveraine, et parce que la façon d'en agir avec lui après son retour est sujet à un grand nombre d-'inconvéniens^ On. persiste à répandre qu'elle projette de lever quatre cent mUïe hommes , à quinze sous par jour pour les simples soldats^ trente pour les lieutenans, et ainsi du reste. Il faut de grands trésors pour cet armement.
Le débordement de la capitale est affreux ; grâce à Dieu, la peur ne m'a pas encore gagné ; d'ailleurs comment sortir de Paris ? Comment voyager en sûreté ? Où aller pour être à l'abri de l'inondation de la scélératesse ?
Il est une version respectable par son auteur^
l66 CORRESPOND ANCB SECRÈTE
qui prétcad que riutentiôn du roi était uniquement d aller à Metz» où Ton pouvait compter sur la fidélité d'un nombre considérable de soldats , que la présence du monarque aurait infailliblement augmenté. Elle paraît appuyée sur l'arrivée de Monsieur et de Madame à Moos , ce qui parait prouver qu'on avait pris différentes routes. On parle d'inquiéter beaucoup madame la marquise ou comtesse de Tourzel » gouvernante des enfans de France , pour n'avoir pas averti la nation de l'enlèvement de M. le dauphin. Cette querelle peu fondée pourrait être sérieuse.
On me dit en ce moment que M. de Montmorin est à THôtel-de- Ville , où le peuple demande sa tête. Tels sont les doux proposdont, chaque jour, le public est régalé.
Tout le monde est dans la triste alternative de quitter sa patrie ou d'exposer ses jours.
J'ai oui dire qu'en cas que le roi ne fut pas revenu, l'Assemblée pensait à nommer le prince de Gonti régent du royaume, et l'on présume qu'il ne Taurait pas accepté. Vous imaginez sans peine que le duc d'Or.... aurait eu des parti-
ou PÈRE LBNFANT. 167
sand^et des taii; mais il s'en faut de beaucoup
qu'il eut la voix publique.
.Je vois des gens inquiets sur M. de Cabales et
l'abbë Maury, qu'on n'a pas vus depuis trois
jours. Le premier courut risque d'être pendu ,
il y a quelques jours, et cela ajoute aux
craintes.
Quelques personnes soutiennent que les troupes des divers membres de l'empire sont non seulement rassemblées, mais que leurs ipprovisionnemens de guerre et de bouche sont énormes , et qu'ils suffiraient pour une guerre ie deux ou trois années.
Les processions ont été assez nombreuses ità la part du peuple , qu'une piété aveugle ou une impiété décidée y a conduit, mais elles étaient dépourvues du nombre de prêtres qui ordinairement forment à Jésus-Christ un grand :x>rtége. Celle de Saint-Eustache surtout était dénuée de l'auguste appareil qui caractérise celte auguste cérémonie.
Le journal vous décrira l'infernal préparatif du triomphe préparé aux cendres de Voltaire.
]68 CORRESPONDANCE te^.^
Il parait que Dieu veut uous montrer clairement l'origine de tout ce qui se passe, en permettant que l'impiétë s'affiche avec une impudence qui le dispute au paganisme et à l'idolâtrie. Vous m'ayez souvent entendu dire que le défaut de religion était la source de tous les maux possibles; qu'il y avait tout à craindre de ceux qui en secouent le joug. Avais-je tort ? Y eut-il jamais démonstration plus complète d'une essentielle vérité ? Vous en êtes persuadé comme moi f heureusement pour vous et vos enians » ne vous lassez pas de la leur inculquer : graves la profondément dans leur âme ; faites-leur remarquer dans les circonstances actuelles le principe qui les perdrait, et transmettez-leur la foi pour le plus précieux héritage.
Il y a dans ce moment grand tapage quelque part; j'entends un rappel; il part des détachemens avec des pièces de canon » on croit que c'est pour aller à l'Arsenal. On dit que le reproche fait à M. de Montmorin est d'aToir signé des passeports au roi sous le nom des gens attachés à la cour ; d'autres disent qu'ils étaient
DU PÈRE LENFANT. l6g
signés par M. de Bouille ; on ne sait à quel i-apport se fier. Les gardes nationaux sont sur pied nuit et jour; en apparence la ville est tranquille dans certains quartiers , et dans d'autres il y a des explosions » ou du moins danger de les voir naître.
Ne croyez pas que les évènemens déconcertent l'espoir des honnêtes gens qui désirent la paix. Lorsque tout parait désespéré » on est quelquefois au moment de voir tout réussir.
J'ai interrompu une heure, et je reviens avec des nouvelles: M. Cazalès et raM>é Maury sont retrouvés. Je viens de voir faire sous mes yeux une proclamation, pour annoncer an peuple que M. de Montmorin , que le peuple voulait brûler aujourd'hui, est irréprochable, au jugement de l'Assemblée , qui a examiné la signature des passeports donnés au roi; je n'ose vous dire qu'il s'élève encore de bien des endroits des doutes fondés sur l'arrestation du monarque. On dit cette nouvelle répandue à dessein de calmer le peuple. D'autre part, on dit le roi à Ghâlons; si vous entendiez le pour et le contre.
170 GORBESFONDANCE SECBÈTB
VOUS seriez incerlaine* Cependant je penche à croire qu'il est arrêté , à moins que je n'aie la certitude de deux ou trois circonstances, et en particulier d'une lettre.
11 est sûr que TAssemblée envoie un commissaire dans les quatre-vingt-trois départemens pour faire prêter serment aux troupes. Il est sûr aussi que le faubourg Saint^-Anloine » les forts de la Halle 1 les ouvriers , ont juré k l'Assemblée de maintenir l'ordre et la tranquillité dan;s Paris. Un homme vient de dire qu'il était arrivé aujourd'hui à une heure un courrier à l'Assemblée pour lui annoncer Tentrée des Autrichiens. On me le certifie , maL» je ne le garantis pas.
De tous côtés on confirme la détresse de l'Assemblée nationale, dont, à ce qu'on prétend, plusieurs membres préparent leurs paquets et leur départ ; c'est peut-être du côté droit Du reste, le droit et le gauche ont l'air de se réunir pour calmer le peuple , et prévenir tout désordre» relativement à l'arrivée du roi et delareine, qu'on attend 9 tandis que d'autres soutiennent qu'ils n'arriveront pas.
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L'âme est vraiment dans un balancement continuel entre l'espérance et la crainte , le doute et l'assurance.
Lundi, jour du départ de la reine , elle dit à un chef de division des gardes nationales : « Quoi ! monsieur, vous êtes seul pour me garder , tandis qu'on parle de notre évasiofi. » Ce propos plaisant paraît avéré.
s 7^ CORRESPONDANCE SECRÈTE
' a8 Juin 1791.
Je û'al point écrit samedi dernier^ et j'ai laissé à votre parent la triste fonction de tous annoncer la lugubre scène que rien ne peut vous peindre. Paris était pour les cœurs français ce qu'est pour l'univers le ciel en deuil par les ténèbres d'une éclipse totale ou d'une de ces nuits dont l'obscurité profonde inspire l'horreur. La joie atroce des uns comblait d'amertume les autres^ et tandis que le silence des premiers était commandé , celui des seconds était visiblement celui de la douleur. J'avais en mon particulier l'âme si cruellement déchirée, que je ne puis me faire entendre que de ceux qui ont^ et le même sentiment pour leurs maitres') et la même sensibilité naturelle. Depuis le moment de l'arrivée de ces augustes captifs, on ne s'occupe que de leur situation. Les
DU PÈRE LBNFANT. I'j5
Tuileries ont été fermées , et j'ignore si quelqu'un y a pénétré. Vous verrez dans les déclarations royales qui auraient pu mieuiiL répondre à cette épithète. Il vous a confirmé aussi 9 avec la suppression du nom du roi partout, sur les écriteaux, sur les boutiques , sur la loterie , sur la poste , les infâmes caricatures étalées de toutes parts ; mais il n'a pas encore été dit que le peuple s'était porté hier aux prisons de l'Abbaye pour en enfoncer les portes , et en saisir les trois gardes-du-corps à dessein de les pendre pour avoir contribué au départ du roi. Ainsi nous vivons toujours au milieu des assassins et des bourreaux. Quel état! Ce que vous aurez peine à comprendre, c'est qu'on est en grande partie persuadé qu'on savait le départ du roi et de sa famille ; qu'on ne s'y est pas opposé ; qu'on n'a voulu l'arrêter qu'après qu'il serait à plus de vingt lieues , afin qu'en vertu du décret qui lui prescrit ce terme de voyage , pendant la durée des législatures , on eût une matière apparente de reproche , et un motif de le molester y de l'humilier, de.... Dieu
17/1 GOKRBSPONDANCB SEGKETI
veuille qu'on s'en tienne là! 11 est affreux qu'on soit dans le cas de rejater de pareilles idées, mais elles se présentent à plus dune imagination , sans qu'on puisse l'attribuer à trop de chaleur.
Avez-vous lu sans attendrissement et sani effroi les dernières gazettes de Paris? Savez* vous que l'Assemblée nationale se constitue permanente , et qu'elle ne sera pas remplacée par une nouvelle législature? Vous a-t»on dit qu'on en était réduit à craindre que la suivante ne fut pire; vous a-t^-on confirmé que le voyage du roi avait été su avant; qu'il avait été trahi, et que la reine s'était aperçue delà trahison à trente lieues d'ici ; vous a-t*on ajouté que la marche qu'on suit à leur égard, en ne voulant rien statuer qu'après avoir interrogé tous les accnsés dans cette affaire du départ , avait l'aîr d'une procédure criminelle; vous a-t-*on nommé M. l'évêque d'Autun (Périgord) ,pour précepteur de M. le dauphin , M. de Gondorcet pour son gouverneur (quelques uns disent M. Barnave ) ? Hé bien , madame, voiià des bruits de
DU PÈRE LBMFANT. 176
Paris que je refuse de croire , mais que je suis dësolé d'entendre. Juges de notre situation par les traits de ce tableau. Je ne vis pas, je me jette entre les bras de Dieu» de qui j attends des consolations» Il semble que l'Assemblée n'est plus si effrayée^ ceuK qui étaient partis sont de retour. Les papiers publics font frémir. Le sang se glace, et la raison est confondue. La coa« lition des puissances, dont on parle toujours, est moins mystérieuse que le concert de toutes les passions, et la profondeur infernale des intrigues dont on ignore les desseins. Il m'en coûte de vous dire ces choses afQigeantes, mais je ne suis que l'écho de tout ce qui se débite , et vous voulez le savoir.
Je respire , madame , depuis ce matin , puis*»qu'un décret de l'Assemblée prononce qu'aucun de ses membres ne pourra être gouverneur dé M. le dauphin ; les P^rigord y les Barnave, en sont donc etclus, et la voix qui les appelait à cette place n est plus qu un nouveau symptôme de la dépravation d'une partie de la nation.
On dit M. l'ambassadeur de Suède parti; }€-
176 COKRESPONDANCE SECKÂTE
ne le garantis pas, non plus que le refus formel de l'ambassadeur de Russie de traiter avec TAssemblée nationale y par la défense expresse de rimpératrice sa souveraine. A ce propos» je TOUS copie un mot du petit journal , pour vous distraire un moment du noir dont ma lettre est enfumée. Vous avez lu dans les papiers que c'est un nommé Drouet, maître de poste, qui a arrêté le roi ; voici le texte dif journal : « On nous mande du Levant que le navire la noble Antoinette y capitaine Louis Goodman (bon homme) vient d'être pris , contre la foi des traités y par des corsaires de Barbarie qui infestent nos parages : ces forbans s'en sont emparé à l'entrée du port de V...'. ( Varennes) par la trahison d'un matelot nommé Judas Drouet. Le capitaine et l'équipage ont été trahis avec la dernière inhumanité. On espère que les vaisseaux de guerre , le LéopoU , la Catherine , et le Frédéric j sous les ordres de l'amiral Gustave, vont faire une justice prompte et exemplaire de ces ennemis publics ! ! ! On ne croit donc pas que les malheureux soient sans ressources.»
Il paraît^ dit-on, une lettre du duc d'Or... qui renonce à la régence : c'est le renard vis-à-vis la treille.
Le petit journal annonce un livre nouveau sous ce titre : Qu est-ce que rassemblée natio^ nale ? Il cite 1 épigraphe que monsieur votre (ils vous expliquera, et qui est tirée de Virgile: Monslrum horrendum , informe , ingens , cui lumen ademptum. Il ajoute que c'est Tathlèie le plus redoutable qui se soit présenté dans la lice pour combattre « TAssemblée nationale en la suivant pied à pied dans toutes ses opé* rations , et né se perdant pas dans des opérations vagues et insignifiantes, comme on pourrait peut-être le reprocher à quelques autres écrivains qui ont écrit dans le même esprit. •
J'ai lu avant-hier une brochure à qui l'on ne peut pas faire ce reproche, c'est la protestation des États de Bretagne adressée au roi et au public, contre tout ce qu'a fait l'Assemblée nationale ; elle est signée de M. de Botherel, syndic des Etats ^ et munie des signatures sans nombre des membres des trois ordres de toutes les