ET TOUT-A-FAIT IMPRÉVUES
Les morts subites, comme tout ce qui étonne et semble sortir des règles générales , ont fixé l'attention des observateurs de tous les temps; on a même cru remarquer qu'elles n'étaient pas également fréquentes à des époques plus ou moins éloignées, et qu'il était possible de trouver la cause de ces variations dans certaines circonstances atmosphériques. Mais ces assertions nous semblent, comme tant d'autres, dénuées de preuves positives, car le seul moyen de les obtenir serait de calculer pendant un espace de temps considérable le nombre des morts subites qui ont lieu tous les ans, sur une masse déterminée d'individus; et ce moyen, que nous sachions du moins, n'a pas encore été employé. Ce calcul , que les mesures administratives les plus simples rendraient facile , serait d'une assez haute importance, et montrerait, si nous ne nous abusons, que les morts subites sont beaucoup
plus fréquentes qîi'on ne le croit ordinairement , qu'elles surviennent dans les circonstances les plus inattendues et à tous les âges de la vie ; et il inspirerait des mesures de prudence à ceux qui, trop confians dans leur jeunesse et dans leur lionne santé liabituelle , négligent ou remettent sans cesse au lendemain des dispositions qui assureraient le bonheur ou l'existence des personnes qui leur sont chères.
Les morts subites ne peuvent être prévues, il nous semble, que dans deux cas ; chez les sujets qui ont un anévrysme de l'aorte déjà susceptible d'être reconnu , et chez ceux qui ont échappé à une première attaque d'apoplexie , puisqu'une première attaque de cette maladie en annonce pour ainsi dire une seconde ou une troisième , à laquelle on finit par succomber. Mais bien phîs ordinairement on ne saurait les prévoir , et alors il peut arriver de deux choses l'une : ou que la cause de la mort soit évidente, ou qu'elle demeure cachée, après l'examen le plus attentif des organes. Dans la première supposition, l'encéphale , les poumons, le cœur et les gros vaisseaux sont le siège de la lésion qui a déterminé la mort ; et l'on trouve , ou un cpanchement de sang dans le cerveau, ou une congestion plus ou moins considérable du même liquide pur ou mêlé de sérosité dans les poumons et dans les plèvres , ou bien enfin une rupture du cœur et des gros vaisseaux. Les auteurs rapportent un assez grand nombre d'exemples de cette espèce de mort subite. Ceux de la seconde nous paraissent beaucoup moins cm muns, bien qu'on en trouve dans plusieurs ouvrages , et en particulier dans ceux de Dyonys et de Lancisi , de Morgagni et de quelques autres. Santo-
rini semble avoir observé les c?s de cette espèce; maïs comme il lui fallait expliquer ia mort subite , il l'attribue à des ossifications plus ou moios considérables de l'aorte. On sent trop le vide d'une pareille explication pour qu'il soit nécessaire de la combattre ; mais ce qu'il convient de remarquer, c'est qu'à '/époque à laquelle les observations de Santorini et de Dyonys furent publiées, l'anatoraie pathologique était bien peu avancée, pour ainsi dire dans l'enfance; que dans aucun des cas rapportés par ces auteurs , les viscères n'ont été convenablement décrits ; que dèslors ces faits ne sauraient entraîner la conviction , et que de nouvelles observations sur ie même sujet sont nécessaires.
Les nôtres, en les supposant aussi exactes que nous le désirerions, offrent encore un intérêt diiTérent de celui qui s'attache aux morts subites, et qui, dans notre manière de voir, n'est pas le moins considé-^ rable ; c'est qu'étant relatives à des sujets qui , au moment où la mort est venue les surprendre , étaient atteints d'une affection très-bénigne de sa nature, ©u dans la convalescence d'une maladie non moins légère , elles nous permettront d'étudier l'état des organes dans ces cas, ce qui ne peut avoir lieu que bien rarement, et seulement dans des circonstances analogues à celles dont il s'agit. Elles montreront aussi à ceux qui , comme nous , s'appliqueraient à l'observation dans les hôpitaux, que les faits les plus intéressans ne sont pas ceux qui semblent tels au premier coup-d'œil; qu'il importe de tout examiner, de noter avec soin les symptômes des maladies les moins considérables, puisque tel accident imprévu peut donner
46*0 MORTS Stï^tTES
à ces observations, <mi apparence peu intéressantes , une grande valeur, et conduire par degrés à la solution des prol)!<*vm(\s les |)iiis iniporlans. Plusieurs des ol)S(Mvalloiis rapportées dans notre mémoire sur la perloralion de l'intestin grêle avaient déjàpuprovoquer les mêmes réllexions, puisqu'il en est parmi elles qui ont pour objet des individus atteints de maladies exlr('uieuu'n t légères.
\VVVVWIMIV»W»AV
1'° Observation.
(In savetier , âgé do vingt-deux ans , d'une taille moyenne, d'un embonpoint modéré, d'une constitution assez forte, ne l'aisant d'excès en aucun genre, lut admis à l'hôpital tle la Charité, le 27 juin 1822. Onze jours avant il avait fait au moins dix lieues , sans trouver pour ainsi dire d'ouvrage, et était rentré le soir chez lui , très-fatigué , ayant des douleurs dans les membres. 11 se lève le lendemain à son heure ordinaire, marche un peu moins que la veille, mais ses douleurs augmentent . et il éprouve dans la soirée un frisson qui dure ime demi-heure et est suivi de chaleur et de sueur, avec céphalalgie, soif, anorexie, et un léger mal de gorge. Le frisson ne se renouvelle pas , la chaleur est toujours assez forte pendant la nuit, et rarement accompagnée ou suivie de quelque moiteur. Les autres symptômes persistent , le sommeil esl troublé par des rêves, il y a de l'agilalion pendant la nuit . du malaise et des inquiétudes pendant le jour, lîieu que le malade n'ait pas éprouvé de nausées,
ET IMPRÉVUES^ ^6l
un médecin est appelé au huitième jour de l'afi'ection, et lui ordonne un éméto-cathartique qui détermine des évacuations alvines abondantes.
Le, 28 juin, douzième jour de ia maladie, figure chaude et animée , céphalalgie gravative , mémoire exacte , facultés intellectuelles dans un état d'intégrité parfait, attitude convenable, variée comme dans l'état naturel ; affaiblissement modéré , douleurs contusives dans les jambes et dans les reins ; bouche pâteuse , langue rouge, avec quelques villosités, blanchâtre au centre, bouche pâteuse et un peu amère, anorexie sans dégoût , soif peu considérable , déglutition facile j épigastre souple et indolent, douleur à la région ombilicale déjà existante depuis cinq jours; constipation : un peu de toux, quelques crachats muqueux; pouls légèrement accéléré (quatre-vingts pulsations par minute), médiocrement large et plein; chaleurgénéraîe, sèche, un peu élevée. Le malade avait mieux dormi la nuit dernière que les précédentes , et se trouvait assez bien. ( Tisane d'orge édulcorée avec le sirop tartareux, lavement émoUient bisj fomentations émollientes sur l'abdomen. )
Il y eut dans ia journée, à la suite des deux lavemens , deux selles composées de matièi*es molles. Le lendemain 29, la céphalalgie avait augmenté , le pharynx et l'isthme du gosier étaient un peu rouges et tendus, la déglutition gênée, l'épigastreet l'hypogastre un peu douloureux, le pouls large, grand, souple, calme. (Soixante-cinq pulsations. )
Le même jour, à cinq heures du soir, le malade, étant à son séant, prit avec plaisir un bouillon qui lui avait été prescrit , et rien autre chose. A huit heures,
il Defdit tout-à-coup le sentiment , et bieniot aDrès ie mouvement, puis sa respiration devint emoarrassée. A huit heures, on lai fit une saignée assez copieuse j on lui appliqa: des sinapismes aux membres inférieurs , sans eix^t appréciable , et il mourut à cincj; heures du matin , sans avoir recouvré , momentanément, le sentiment et le mouvement.
Cinq heures après la mort, le cadavre n'était pas encore sensiblement refroidi , la roideur était considérable et difficile à vaincre , les saillies des muscles aussi prononcées que dans leur contraction la plus forte : il y avait des vergetures à la partie postérieure du corps.
Ouverture du cadavre pingt-^sept heures après la mort.
Etat extérieur. Embonpoint convenable; vergetures, saillies musculaires et roideur cadavérique au même degré que cinq heures après la mort.
Tête. Veines cérébrales aplaties ; nulle infiltration au-dessous de l'arachnoïde ; pie-mère saine ; cerveau un peu injecté dans sa partie supérieure, à cela près parfaitement sain ; une petite cuillerée de sérosité dans chacun des ventricules latéraux. Le cervelet, la pro^ tubérance annulaire et la moelle de l'épine dans l'état naturel. Point de sérosité à la base du crâne.
Cou. Le larynx et l'épiglotte n'offraient rien de remarquable; la trachée-artère était d'un rouge livide très -intense. Les bronches contenaient une petite quantité de fluide écumeux.
Poitrine. Point d'épanchement de sérosité dans îe péricarde. Cœur un peu augmenté de volume par
l'arapliation de ses venlricuies, dont le gauche avait des parois un peu plus épaisses que dans l'état naturel : ses orifices sains. Un peu plus d'une demi-pinte de sérosité li'ès-rouge dans chacune des deux plèvres; poumons parfaitement libres , sains à leur partie antérieure, pesans, d'un rouge foncé en arrière, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, donnant par la pression un fluide rouge noirâtre, épais, légèrement spumeux. Abdomen. Point de sérosité dans le péritoine; légère teinte livide de toute la masse intestinale ; œsophage sain. L'estomac contenait une petite quantité de liquide roussâtre et trouble ; sa membrane muqueuse était un peu jaunâtre , sans la moindre injection ou lividité , un peu moins consistante que dans l'état normal. Celles de l'intestin grêle et du gros intestin étaient blanches, offraient de loin en loin quelques rafimications vasculaires , avaient une épaisseur et une consistance convenables. Les matières fécales étaient moulées et d'une couleur jaune. —Le foie était sain, et contenait fort peu de sang. La rate était doublée de volume , très-ramollie , couleur lio de vin ; la vessie parfaitement saine ; les reins un peu gorgés de sang, plus rouges que dans l'état ordinaire.
En supposant que l'affection qui nous occupe eût pour cause occasionelle la fatigue, elle n'avait donné lieu qu'à des symptômes peu inquiétans, et déjà mitigés le lendemain de l'admission du malade à l'hôpital, puisque dès-lors le pouls était tombé de quatre-vingts à soixante pulsations par minute ^ que l'appétit se faisait sentir. Quel médecin, après cela,
n'aurait pas considéré ce malade comme atteint d'une affection très-légère et sur le point de recouvrer la santé? Et cependant le jour même où nous observons cette apparente amélioration , peu après avoir pris un bouillon qu'il avait demandé avec instances, le sujet perd tout-à-coup le sentiment, et bientôt après le mouvement. Neuf heures après le début de cet état, qui ne reçoit aucune amélioration des sinapismes et de la saignée , il meurt; et à l'ouverture de son corps, on trouve une injection partielle du cerveau , qu'on rencontre aussi bien après les maladies de langueur qu'à la suite de celles qui causent une mort prompte ; un double épanchément de séi;Qsité sanguinolente dans les plèvres , un engorgement sanguin de la partie postérieure des deux poumons , un ramollissement trèsmarqué de la rate et une très -légère diminution de consistance de la membrane muqueuse de l'estomac. Évidemment, si l'on pouvait se rendre compte de la mort subite du sujet qui nous occupe par l'état des organes, ce ne pourrait être que parla considération de celui des poumons et des plèvres. On conçoit, en effet , jusqu'à un certain point , que la suffocation puisse résulter d'un double épanchément de liquide arrivé presque subitement, bien que peu considérable, dans la cavité des plèvres, et d'un engorgement des poumons tout aussi modéré et non moins rapide ; et on ne saurait douter que cette double lésion n'ait eu lieu Irès-promptement chez le sujet de cette observation, puisque deux heures avant de perdre le senliment et le mouvement il avait la respiration libre. Mais comme la perte du sentiment et du mouvement n'est pas la suite ordinaire de l'oppression^
si grande qu'elle soit , i! faut croire que la lésion qui nous occupe n'a pas été la seule cause de la mort, et l'inutilité de la saignée vient encore à l'appui de cette manière de voir. On peut d'ailleurs présumer qu'une congestion pulmonaire assez forte pour causer subitement ou presque subitement la mort, serait accompagnée de désordres plus considérables que ceux qui ont été observés, de déchiremens du tissu pulmonaire ou des plèvres, comme cela est arrivé chez le docteur Fortassin , dont Corvisart nous a laissé l'histoire dans son ouvrage sur la percussion ( pag. 21^).
Le ramollissement de la rate , bien que très-considérable, ne doit pas être compté parmi les causes auxquelles on pourrait attribuer la mort subite du sujet, vu qu'on l'observe fréquemment à la suite des maladies aiguës ou chroniques, sans que la mort soit arrivée d'une manière inattendue ; «nais on peut croire qu'il a eu quelque part aux symptômes antérieurs à la congestion pulmonaire, et avec d'autant plus de raison que , si l'on excepte la membrane muqueuse de l'estomac, qui offraitunediminutionlégère, et peut-êtredouteuse,de consistance, cette lésion, extrêmement grave, futlaseule pendant un certain temps, et qu'on n'admettrait pas, si ce n'est dans des cas très-rares, .qu'une masse équivalente au volume de la rate d'un tissi,* qui ne remplirait pas d'usages spéciaux dans l'économie ,1e cellulaire, par exemple, fût le siège d'un semblable désordre, sans exciter des symptômes plus ou moins graves.
L'observation suivante viendra à l'appui de ces réflexions.
iKX'W v\\\\x\ '\\y\y \\
II" Observation.
Un bollier, agc' de vingt ans, d'une conslitulion médiocrement forte , d'une grande (aille et ordinairement bien portant, était malade depuis cinq jours quand il fut admis à l'Iiopilal de la Cliarilé , le 25 juin \S'22. Au <lébut, l'apprlit élant j^resque nul depuis deux jours, frissons irréguliers, senlimeut d'une profonde débilité, obligation de se uiellre au lit : la chaleur succéda aux frissons , et fut accon)pagnée de céphalalgie . de douleurs dans les membres et dans les reins ; l'anorexie devint com[)lète, les selles se suppriiuèrent. Les uîénies symptômes per isièreut les jours suivans, et la conslipalion ne céda que Ja veille de l'admission du malade à l'hôpital, à la suite de deux lavemens éiuolliens. D'ailleurs, point de douleurs de venfre, de nausées ou de voniisseraens ; le sujet n'avait pris pour tout aliment , depuis le début, que deux |)eliles soupes, et pour boisyon qu'une infusion de Heurs de lilleul.
Le 2G>, commencement du sixième jour de l'alleclion : il n'y avait ])as de céphalalgie , ce que le malade altribuait à des épistaxis assez copieuses qu'il avait eues la veuille et ravanl-veille ; les yeux , et .surloul le gauche, étaient un peu rouges et larmoyans, l'attilude variée, les membi'cs inférieurs trés-douloureux : ces douleiu's , qui augmenlaicnt un peu par la pression, étaient conlusives et si fortes qu'elles attiraient tonte rallention du malade, qui ne savait quelle
posilion tenir et poussait des gémissemens coYitinuels: le somnieil était presque nul, l'intelligence développée, la langue couverte d'un enduit blanchâtre peu épais, la bouche pâteuse et auière-, l'anorexie complète, la soif vive, l'épignstre douloureux dans une Irès-petile étendue. La chaleur était fort médiocrement élevée, la peau sèche , le pouls peu accéléré , la respiration calme. ( Tisane d'orge avec le sirop tarlareux, bis ; eau rougie , lavemens émolliens. )
11 y eut dans la journée une légère épistaxis et six selles liquides.
Le lendemain 27 , céphalalgie légère, douleurs des membres inférieurs stationnaires , soif assez vive, langue nette et roseà son pourtour, blanchâtre au centre ; ventre douloureux et aplali à gauche, indolent et météorisé à droite ; les autres symptômes comme il a été dit la veille. (Même prescription. )
Epistaxis assez abondante dans la journée, sans diminution du mal de tète.
Le 28, à l'heure de la visite, l'état du malade n'avait pas changé d'une manière sensible ; maispeu après il y eut une amélioration évidente.
Le 29, cette amélioration persistait ; la soif avait beaucoup diminué, l'appétit se prononçait, la langue était presque parfaitement nette, le pouls lent (soixante pulsations par minute) , la respiration facile, la physionomie excellente ; le sommeil avait été calme, la toux était extrêmement rare ; le malade ne se plaignait plus de douleurs dans les membres.
Dans la journée il alla au jardin, s'y promena avec un de ses camarades , et y parut fort gai; mais l'air étant un peu frais, il éprouva un léger refroidisse-
468 MORTS subîtes
ment et revint à cinq heures se remettre au lit , où il s'endormit bientôt. A sept heures , sa respiration devint râlante, et attira l'attention de ses camarades; bientôt sa figure parut livide, et ses bras furent agités de mouvemens convulsifs. Le chirurgien de garde , appelé , le trouva privé de sentiment et de mouvement, ayant le pouls peu accéléré, la respiration assez caime; et son oreille appliquée sur la partie antérieure du thorax, n'entendit aucune espèce de râle. Il pratiqua une saignée assez copieuse, fit mettre des sinapismes aux jambes, mais sans succès; le malade ne recouvra ni le sentiment ni le mouvement, et mourut dans.la nuit, à deux heures.
Quatre heures après la mort, le cadavre n'était pas refroidi , et la roidèur des membres était extrême.
Ouverture du cadavre trente heures après la mort.
Etat extérieur. Vergetures nombreuses le long du dos, saillies musculaires très-prononcées, roideurdes membres considérable.
Tête. Yeines cérébrales distendues, gorgées de sang , surtout du côté gauche ; infdtration sous-arachnoïdienne médiocre ; substance médullaire du cerveau lé2;èrement injectée, d'ailleurs saine; une trèspetite cuillerée de sérosité dans chacun des ventricules latéraux. Le cervelet, la protubérance cérébrale, la moelle allongée et là moelle épinière n'oflraient rien de remarquable.
Cou. L'épiglotte et le larynx étaient dans l'état naturel, la trachée-arlère d'un rouge très -foncé que la pression faisait nionientanémeni disparaître.
Poitrine. Le péricarde était sain ; le cœur dans l'état normal , à part un léger épaississement du ventricule droit ; l'aorte rouge dans toute son étendue et dans tout son pourtour. Les veines caves contenaient une médiocre quantité de sang , étaient d'un rouge violacé. II y avait dans chacune des plèvres environ une chopine de sérosité très-rouge, sans le moindre caillot de sang. Les poumons avaient un médiocre volume , une couleur brune et noirâtre dans toute leur étendue , tant au-dehors qu'au-dedans , étaient élastiques, plus fermes que dans l'état ordinaire , et fournissaient par expression une petite quantité de sang rouge, noir et spumeux.
Abdomen. Un peu moins d'une demi-pinte de sérosité roussâtre dans l'abdomen. OEsophage sain. Quelques cuillerées de liquide brunâtre dans le grand cul-de-sac de l'estomac, dont la membrane muqueuse avait à-peu-près la même coloration dans cette parlie, où elle n'offraitd'ailleursaucune altération d'épaisseur ou de consistance. Dans le reste de son étendue , elle était parfaitement saine , sauf une légère teinte jaunâtre et grisâtre. 11 y avait cinq vers pelotonnés dans l'intestin grêle , dont la muqueuse était enduite d'une petite quantité de mucus , avait la blan- ' cheur, la consistance et l'épaisseur qui lui sont naturelles. Le gros intestin n'offrait rien de remarquable et contenait quelques parcelles de matière fécale d'une couleur grisâtre. — Le foie était d'un rouge brun foncé, à son bord obtus principalement ; sa vésicule saine, et la bile qu'elle contenait médiocrement abondante et brune. La rate était doublée de volume, extrêmement ramollie et d'une couleur violette très-»
foncée. Les reins étaient mous et plus pâles que dans l'état naturel. Les autres viscères de l'abdomen sains.
Les symptômes éprouvés par le malade qui fait l'objet de celte observation , ont , comme on voit , une ressemblance presque parfaite avec ceux que nous avons exposés dans la précédente ; comme dans ce cas, ils ont offert peu de gravité avant l'admission du malade à l'hôpital, et se sont promptemetit améliorés : le sujet semblait même plus voisin de son rétablissement complet que le premier, puisque déjà il pouvait se promener au jardin, quand il fut pris tout-àcoup d'une dyspnée exlrôme avec perte du sentiment et bientôt du mouvement , symptômes sur lesquels la saignée n'eut aucune influence, et qui furent promptcment suivis de la mort; et lors de l'autopsie cadavérique , on trouva, comme dans le premier cas , la substance médullaire du cerveau un peu injectée, un double épanchement de sérosité très-sanguinolente daus les plèvres, les poumons gorgés de sang, la rate volumineuse et ramollie.
La plupart des réflexions faites à la suite de l'observation précédente , s'appliquent donc comme d'elles-mêmes à celle-ci, et nous ne les répéterons pas ; mais nous remarquerons que la membrane muqueuse de l'estomac était ici dans l'état naturel, à part la teinte brunâtre qu'elle otîVait dans le grand cul-de-sac ; que ce changement de couleur ne coïncidant avec aucune autre altération d'é})aisseur et de consistance , doit être regardée comme une simple congestion finale, ou même comme un phénomène
purement cadavérique, celte teijite brune étant celle du liquide contenu dans l'estomac. D'où il résulte que jusque dans les dernières heures de la vie, la rate, dont le ramollissement ne saurait être considéré comme le produit d'une congestion finale , était le seul organe qui fût manifestement altéré; en sorte qu'ici comme dans le cas précédent, etmieyx encore, on est conduit à rapporter tous les symptômes antérieurs aux derniers, à l'état de la rate. Et ce qui semble encore fortifier cette induction , c'est que le surlen- .demain du jour où le malade fut admis à l'hôpital , son ventre était très-sensible à la pression du côté gauche , c'esl-à-dire dans la région de la rate très-probablement, et que dès-lors ce viscère était déjà plus ou moins profondément altéré. Mais n'insistons pas davantage sur ce f it, et laissons à l'expérience le soin de décider si les conséquences que nous venons d'exposer et qui nous semblent découler naturellement des faits , sont réellement l'expression de la vérité.
Une autre circonstance, bien qu'impossible à expliquer, donne encore à cette observation et à la précédente un nouveau degré d'intérêt. Les malades qui en sont l'objet étaient dans les mêmes circonstances d'âge, de condition, de tempérament et de force ; les symptômes qui les conduisirent à l'hôpital étaient^ à bien peu de chose près, les mêmes, et ils sont morts l'un et l'autre d'une manière également inattendue, avec les mêmes symptômes , le même jour et à la même heure. Certes , si ces malades eussent éprouvé des accidens qu'on dut rapporter à quelque irritation des voles digeslives , et qu'à l'ouverture de leur corps on eût trouvé des traces non équivoques d'inOam*naliois
de la membrane muqueuse de l'estomac , on aurait pu croire qu'ils avaient clé empoisonnés ; mais ni les symplômes ni les lésions dont il s'agit n'ont eu lieu, de manière qu'on ne saurait avoir le moindre soupçon à cet égard. Ajoutons que les sujets étaient jeunes, forts, hahituellement bien portons, avaient un état qui sufïîsjiit à leurs besoins, qu ils paraissaient l'un et l'autre convîdescens d'une malailie légère et de peu de durée , el nous aurons (le nouveaux motifs de croire qu'ils n'ont eu recours à aucun moyen capable d'abréger leur existence.
III* Obseuvation.
Un menuisier, âgé de vingt-quatre ans, à Paris depuis dix mois, d'une taille élevée, n'ayant jamais eu d'affection grave, d'utie coistitution assez forte, offrant tous les attributs de la santé ia plus parfaite, éprouva à son réveil, quatre jours avant d'être admis à l'hôpital de la Charité , une céphalalgie assez intense, accompagnée de douleurs dans les membres; puis, et bientôt après, des frissons et des tremblemens qui durèrent une partie de la jtAirnée. La céphalalgie persista, le sommeil fut interrompu par des rêves, les frissons se renouvelèrent à des heures variées les jours suivans; il y eut des sueurs chaque nuit, quelques douleurs de ventre et une selle d'une bonne consistance le troisième jour. L'anorexie fut complète dès le début.
Le jour de l'admission du malade à l'hôpital (17
mai 1824 ) , il était dans l'état suivant : figure un peu animée, sans aiiginentation bien sensible de chaleur, céphalalgie sus-orbitaire , paupières douloureuses au toucher, mais libres dans leurs mouveaiens; douleurs contusives dans les membres, facultés intellectuelles développées , mémoire sûre ; faiblesse modérée , de manière que le malade avait pu venir à pied à l'hôpital : langue humide, villeuse au centre, naturelle au pourtour; anorexie sans dégoût, soif vive, épigaslre sensible à la pression , selles nulles depuis trente-six heures; pouls régulier, sans étroitesse ni largeur, battant quatre-vingt-douze fois par minute; toux rare, respiration calme, facile, sans aucune espèce de râle , quelques crachats mu queux.
Le lendemain 18, le pouls était un peu moins accéléré ( quatre-vingt-huit pulsations ) , la chaleur douce, les autres symptômes slationnaires. il y avait eu trois selles liquides, et un peu d'agitation pendant la nuit. ( Riz édulc. , bh ; lis. d'orge édulc. avec le sir. taUar. , bis ; lav. de lin. )
Les 19 et 20, ni céphalalgie, ni douleurs dans les membres, sommeil plus calme, soif toujours très^ vive^ anorexie complète, langue villeuse et grisâtre, ,six selles liquides en vingt-quatre heures ; le pouls et la chaleur comme le 8. On ajouta aux boissons prescrites ce dernier jour , une potion gommeuse avec un grain d'opium.
Le 21 , la physionomie continuait à être naturelle, la soif était un peu diminuée, il n'y avait pas eu dé selles depuis douze heures, le sommeil avait été calme et accompagné de sueur, la toux était un peu moins fréquente, les crachats plus rares que de cou»
lurae, la repiration peu accélérée, sans râle ; le pouls large et plein , pulsations à ceni; quatre fois par mi-' nute. ( Riz édnlc. , ter; pot. gom. , saignée de dix onces, cataplasme sur l'abdomen, lav. de lin et de têtes de pavot. )
Le sang ne prit pas de retrait et ne se couvrit pas de couenne, bien qu'il eût coulé avec rapidité par une laige ouverture.
Dans la journée du 22 , l'état du malade ne changea pas d'une manière sensible, et il n'y eut qu'une selle à la suile d'un lavement.
Le 20, les mouvement étaient libres, le pouls battait soixante-quatorze fois seulement ( il y avait eu pendant la nuit une sueur copieuse) ; la chaleur était modérée, la soif moindre que de coutume, le ventre parfaitement souple et indolent, la respiration claire et sans râle, les crachais muqueux*
Les 24 et 26, point d'évacuations alvines.
Le 28, quatre selles, pouls un peu accéléré, roideur dans les doigis. (Bain. )
Le 19, même état du pouls, chaleur douce sans sueur , soif assez vive , trois selles peu considérables.
Le 1" août, l'appétit commençait à se faire sentir, la langue était presque parfaitement nettoyée, il y avait eu trois selles sans coliques dans les dernières vinc;t-quatre heures ; le pouls battait soixante-douze fois par minute , la chaleur était naturelle.
L'amélioration fit des progrès les jours suivans, le malade se leva, fut au jardin plusieurs fois , €t on lui accorda quelques crèmes de riz. La roideur des doigts persistait.
Le 7 j le pouls était un peu accéléré, le malade
n'avait pas dormi , et attribuait son insomnie à la roideur des doigts, où il éprouvait aussi des picoteniens. Le g , à l'heure de îa visite , il se félicitait de son état, et pensait pouvoir quitter bientôt l'hôpital; mais peu après il se plaignit d'éprouver beaucoup de malaise dans les doigts, et à trois heures du soir ce malaise ayant encore beaucoup augmenté^ il semblait au malade que ses doigts étaient morls.. Bien tôt il eut beaucoup de dyspnée, un frisson violent suivi de chaleur et de sueur , et dès-lors il prévit sa fin prochaine ; d'ailleurs nulles douleurs de venlre ou de poitrine^; il perdit complètement connaissance à cinq heures , et à six heures il expira.
Ouverture du cadavre trente-huit heures après la mort*
Etat extérieur. Beaucoup de vergetures sur les paf-^ ties latérales du corps et des membres, et surlout au dos, où se trouvaient des taches arrondies, noirâtres, un peu saillantes, pénétrant toute l'épaisseur du derme ; sudamina nombreux , roideur cadavérique encore assez considérable.
Tête. Les sinus de la dure-mère contenaient une assez grande quanlité de sang , il n'y avait point d'infiltration au-dessous de l'arachnoïde; la pie-mère était rouge et injeclée , la substance corticale du cerveau saine , sa substance médullaire ferme et sablée de sang; il y avait deux petites cuillerées de sérosité un peu louche dans cliacun des ventricuîes lal:éraU^. La protubérance annulaire et le cervelet n'oifraient rien de remarquable.
Cou. Le pharynx était plus rouge que dans l'état
^'j6 MORTS SUBITES
naturel ; l'épiglotte , le larynx et la partie supérieure de la trachée-artère , sains : la moitié inférieure de ce dernier organe d'un rouge foncé.
Poitrine. Le péricarde. n'offrait rien de remarquable; le cœur était mou , un peu pâle et d'ailleurs dans l'état normal; l'aorte saine, à part un grand nombre de petites ligues jaunâtres , diversement disposées , qu'on observait dans toute son étendue. Il y avait environ huit onces de sérosité sanguinolente dans chacun des côtés de la poitrine, dont les vaisseaux étaient gorgés de sang. Les poumons étaient libres , légers , avaient antérieurement la couleur qui leur est propre, présentaient une foule de taches rouges, arrondies en arrière à leur surface, oflVaient le même aspect à l'intérieur , et la pression en faisait sortir un fluide rouge obscur, médiocrement spumeux.
Jbdomen. L'œsophage était recouvert de son épiderme ; l'estomac doublé de volume , distendu par des gaz et une certaine quantité d'alimens altérés , parmi lesquels on reconnaissait des pelures de poires. Sa membrane muqueuse était enduite d'une couche épaisse de mucus , jaune dans une partie du grand cul-de-sac, nuancée de fauve ailleurs , d'une consistance et d'une épaisseur convenables , ulcérée dans la largeur d'une tête d'épingle à sa face postérieure. L'intestin grêle contenait «ne assez grande quantité de vermicel peu altéré ^ avait la blancheur qui lui est naturelle , à part quelques points fort espacés où il était coloré en rose tendre , et offrait dans les cinq sixièmes de la longueur un grand nombre de granulations mi-= iiaires un peu jaunâtres qui semblaient n'être qu'un développement morbide des cryptes sous-muqueuses.
On voyait aussi sur une des plaques ovalaires qui^ V existent naturellement dans l'intestin à lopposite du mésentère^ une ulcération d'une ligne et demie de diamètre , reposant sur la membrane musculaire , non loin du cœcum : encore un peu plus près de ce dernier, s'en trouvait une autre de la même dimension , ayant des bords aplatis qui seînblaient annoncer une cicatrisation commençante, et pour fond la tunique sous-muqueuse : à cela près la membrane muqueuse était parfaitement saine. On trouvait une médiocre quantité de matières fécales pultacées dans le gros intestin , dont la muqueuse n'offrait rien de remarquable dans sa première moitié , était ramollie à consistance de mucus dans la seconde , sans altération de couleur ni d'épaisseur. Les glandes mésentériques étaient plus ou moins rouges et ramollies, avaient un volume trois fois plus considérable que dans l'état normal, — Le foie était un peu pâle, mais d'ailleurs sain ; sa vésicule remplie d'une grande quantité de bile peu épaisse , sans aucune sorte de lésion. La rate avait une couleur foncée , une médiocre consistance , un volume triple de celui qu'elle offre ordi' nairement. Les autres viscères dans l'éfat naturel.
ici, comme dans les précédentes observations ^ c'est encore à la suite de symptômes peu inquiétans , quand déjà la convalescence paraissait assurée, qu'il survient tout-à-coup des accidens graves qui j, après trois heures de durée seulement , emportent le sujet; et à l'ouverture de son corps on trouve les traces d'une médiocre congestion au cerveau, et dans le thorax une très-
petite nicéralion de la membrane muqueuse de l'estomac , deux autres presque aussi étroites dans l'inteslin grôle , les glandes mégeutériques triplées de volume et ramollies, la seconde moitié de la membrane muqueuse du gros intestin sans consistance, et la rate beaucoup plus ^volumineuse que dans l'état ordinaire.
Il y a bien encore ici quelque relation entre les derniers symptômes épiouvés par le sujet et l'état des organes, nous voulons <lire entre la dyspnée et la congestion thoracique ; mais si une lésion analogue pouvait jusqu'à un certain point expliquer la mort subite dans les deux premiers cas, elle est beaucoup trop faible ici pour en rendre compte, et l'étal des autres organes ne peut servir à la solution du problème, puisque le ramollissement d'une partie de la membrane muqu'^use du gros intestin, qui était la lésion la plus grave, ne pouvait pas être considéré comme le résultat de quelques heures de maladie, s'était sans doute dévelojipé d'une manière graduelle, et comptait plusieurs jours d'existence à la mort du sujet. Cette lésion , celles de la membrane njuqueusc de l'estomac et de l'intestin grêle, des glandes du mésenlère et de la rate, ne peuvent expliquer que les symptômes antérieurs aux derniers accidens , et sous ce rapport elles nous semblent offrir beaucoup d'intérêt. Parmi elles, en efl'et , les ulcérations de l'intestin grêle, et le ramollissement avec augmentation de volume des glandes du mésentère, sont précisément U:é lésions qui ont lieu dans le cours des fièvres graves; on ne les rencontre pas à la suite des autres maladies aiguës. Le sujet qui nous occupe avait
éprouvé les symptômes d'une fièvre continue légère; en sorte que si l'on pouvait conclure quelque chose d'un fait isolé, on serait tenté de croire que les fièvres continues bénignes sont ordinairement accompagnées de quelque ulcération du genre de celle dont il s'agit, etderinflammalion des glandes mésentériques. Toutefois nous ne voulons aucunement préjuger par celte remarque l'importante question de la nature des fièvres; notre dessein a été seulement de signaler la liaison du fait dont il s'agit avec ce genre d'affections.
Dans les deux observations suivantes, nous verrons la mort survenir d'une manière en quelque sorte plus imprévue encore, et surtout plus rapide, sans congestion pulmonaire , sans qu'aucune lésion puisse en rendre compte.
ly^ Observation (i).
Une cuisinière, âgée da quarante-huit ans, d'une taille moyenne , d'un embonpoint modéré , d'une sensibilité très-vive , avait toujours été bien portante avant le début de la maladie que nous allons rappeler. Ses règles établies, à l'âge de dix-huit ans, ayant cessé à trente, n'avaient jamais paru que toutes les six semaines , et pour quelques heures seulement. Trois années avant son admission à l'hôpital, à la suite de chagrins profonds, causés par la perte de ses économies, elle perdit tout-à-coup le
(i) Voyez nos Recherches sur la PLthisie, pag. 5 16.
4So MORTS SUBITES
sentiment elle mouvement ; mais ses facultés intellectuelles n'éprouvèrent aucune altération, et, .résolue à mourir, elle abandonna la maladie à elle-même. Après avoir été dans la même situation pendant deux mois, elle eut des douleurs dans les membres, qui persistèrent beaucoup de temps, et bientôt les pieds et les mains commencèrent à opérer quelques mouvemens; mais les progrès en furent si lents, que la malade ne put reprendre ses occupations qu'au huitième mois de son affection. Elle était assez bien portante depuis six mois, quand elle fut prise, sans cause connue, d'un érysipèle à la jambe gauche : un charlatan lui donna des inquiétudes sur les suites de cette maladie , et aussitôt se supprimèrent les mucosités nasales , des fleurs blanches établies depuis l'enfance , et un crachement de sang qui existait depuis la même époque , revenait soir et matin, et était attribué par la malade au mauvais état de ses gencives. L'épistaxis à laquelle elle avait été fort sujette jusque-là, ne revint plus, elle éprouva de la pesanteur dans les sinus frontaux, perdit l'odorat et le goût, mais conserva l'appétit. Les évacuations supprimées ne se rétablirent pas, et la malade ne recouvra pas sa gaîlé.
Trois semaines avant son admission à l'hôpital, elle avait été prise d'une céphalalgie assez intense pour garder le lit cinq jours de suite, de chaleur et de soif, sans autres symptômes.
Le 16 février 1822, lendemain du jour où elle vint à la Charité, l'intelligence éîait dans un état d'intégrité parfait, la céphalalgie peu considérable, le goùl et l'odorat entièrement abolis, le nez élargi à sa base et sur ses parties latérales, élargissement attribué
ET IMPRÉVUES. 4<5l
pap- la malade à l'habitude qu'elle avait contractée , depuis qu'elle ne mouchait plus, d'extraire avec ses doigts le mucus desséché des fosses nasales. Ses forces avaient diminué , sa langue était dans l'état naturel , la soif assez vive , l'appétit faible , les selles quotidiennes et d'une bonne consistance ; le pouls calme , la chaleur douce , la respiration libre ; l'embonpoint modéré. ( Douce-amère , bain sulfureux , vésic. au bras, demi-quart de portion. )
La céphalalgie se dissipa tout-à-fait, puis reparut, bien qu'à un faible degré , le vingt du même mois , à la suite de l'impression d'un air froid. Le 22 , elle avait sensiblement diminué, l'appétit se prononçait et la soif était dans l'état naturel. Le 23, rien de remarquable. Le 24, à dix heures du soir, la malade se plaignit d'éprouver de la chaleur, du malaise et un sentiment de gonflement à la face , et à minuit elle était morte.
Ouverture du cadavre, trente-deux heures après la mort.
Etat extérieur. Quelques ecchymoses à la surface du corps ; roideur cadavérique très-prononcée.
Tête. Cerveau pâle , sans la moindre injection , d'une mollesse extrême , pareille à celle du cerveau d'un enfant nouveau-né, dans toute sa masse. Les nerfs oll"actifs et la membrane muqueuse des {osses nasales étaient dans l'état naturel ; celle des sinus frontaux et maxillaires avait une ligne et demie d'épaisseur, était demi-transparente, comme infiltrée, trèsferme et d'une couleur de gelée de pommes. Point de mucus desséché dans ces parties.
/j82 MORTS SUBITES
Cou. La glotte, lepiglotte et le larynx dans l'état naturel.
Poitrine. Le poumon gauche offrait, à son sommet , quelques adhérences celluleuses , et cinq tubercules ramollis de la grosseur d'une noisette , entourés d'un peu de matière grise demi-transparente , entre lesquels se trouvaient quatre noyaux d'une matière ostéo-terreuse. Il y avait un peu d'engorgement à la partie postérieure des deux poumons : leurs bronches ïîtaient pâles et saines.
Jbdomen. La face convexe du foie était inégale , sillonnée plus ou moins profondément en divers sens, de manière à rappeler la forme des circonvolutions cérébrales. Le tissu de ce viscère était sain et un peu gorgé de sang , vers sa grosse extrémité surtout. La membrane muqueuse de l'estomac était d'un gris ardoisé , légèrement nuancée de rose dans quelques points ; celle de l'intestin grêle dans l'état naturel. — Les reins contenaient beaucoup de sang; la rate était ferme , volumineuse , un peu pâle : les autres viscères n'offraient rien de remarquable.
Sans revenir sur chacun des symptômes éprouvés par la malade dans les trois années qui précédèrent son admission à l'hôpital de la Charité , nous dirons que les plus graves d'entre eux indiquaient par leur nature autant , que par la cause qui y avait donné lieu , une affection cérébrale plus ou moins profonde ; qu'un degré de mollesse du cerveau, tel que celui qui a été observé, doit être considéré comme une lésion , et qu'il est presque impossible de ne pas croire à une dépendance entre l'état pathologique
de cet organe et les symptômes dont i! s'agit. D'ailleurs cet état n'explique pas la mort subite, car nous ignorons ce qu'il faut de consistance au cerveau pour l'entretien de la vie ; le ramollissement qui nous occupe a sans doute eu lieu d'une manière lente , était probablement à-peu-près au même degré le jour de la mort et dans les quatre ou cinq derniers de l'existence; et comme il n'y avait de lésion récente et grave dans aucun autre organe , il en résulte qu'ici comme dans les cas précédens , et mieux encore , nous ignorons les causes auxquelles il faut rapporter la mort.
ww-x^vv vw ^.\^f^/\x%
V* Observation.
Un peintre en bâtimens , âgé de trente ans, d'une taille moyenne , d'une constitution peu forte , fut admis le i" septembre 1822 , à l'hôpital de la Charité, salle Saint-Jean, pour y être traité de la colique de plomb. Il était atteint de cette maladie pour la seconde fois , en avait été guéri au même hôpital en 1821 , à-peu-près à la même époque de l'année ; une paralysie incomplète des poignets était survenue six semaines après le traitement, et avait cédé en très-peu de temps aux bains sulfureux, sans laisser de traces. Il accusait huit jours de maladie , avait éprouvé dès le début des douleurs dans les membres, des coliques , et une perte d'appétit presque complète : ces symptômes avaient persisté , il s'y était joint, dans les trois derniers jours, des nausées et une constipation opiniâtre ; vingt-quatre heures après
le début des nausées tout le corps était devenu jaune ^ et la veille du jour où nous examinâmes le malade il avait eu des frissons , s'était plaint de soif pour la première fois. Les crampes, auxquelles il était fort sujet depuis deux ans, étaient devenues beaucoup plus fréquentes et plus fortes dès l'apparition des premiers symptômes.
Le i" septembre, couleur jaune de la sclérotique et de tout le reste du corps , intelligence développée , douleurs contusives dans les membres et dans les reins, air souffrant, changement fréquent de position , tantôt sur le ventre , tantôt sur l'un ou l'autre côté ; langue un peu grisâtre au centre, naturelle sur ses bords; bouche pâteuse et amère , nausées, soif nulle, déglutition facile, coliques, sentiment de barre accompagné de chaleur au-dessous de l'ombilic, douleur gravative à l'épigastre , constipation (un lavement donné la veille n'avait pas été rendu); la chaleur était naturelle , le pouls accéléré ( quatrevingt-quinze pulsations par minute ) ; le malade n'avait pas dormi de toute la nuit, et il en était ainsi depuis quatre jours. On ordonna l'eau de casse avec la graine , un lavement purgatif , un lavement aûodin, la tisane sudorifique simple, et un gros de thériaque avec un grain d'opium pour le soir.
11 y eut plusieurs vomissemens de bile dans la journée ; le soir , le sujet se trouvait mieux ; à onze heures, voyant passer l'infirmier, il l'appelle pour | lui demander un bouillon , assurant qu'il lui avait été prescrit; on le lui apporte, il le boit avec plaisir, et quatre à cinq minutes après , le même infirmier entendant un peu de bruit, vient vers le malade, qu'il
trouve par terre ; il Je relève , le Qjet dans son Jit , lui fait respirer un peu de vinaigre pour dissiper sa fai" blesse , et presque aussitôt il expire.
Six heures après la njort le cadavre était peu refroidi , et la roideur des membres peu considérable.
Ouverture du cadavre, dix-sept heures après la mort.
Etat extérieur. Persistance de la couleur jaune , quelques vergetures en arrière et sur les côtés du corps , embonpoint modéré , formes bien prononcées , m.uscles fermes et 4'un beau rouge , roideur cadavérique assez considérable.
Tête. Point d'ecchymoses au cuir chevelu , gouttelettes de sang assez nombreuses à la face externe de la djure-mère, veines cérébrales médiocrement gorgées de sang, infiltration sous-arachnoïdienne bornée aux espaces compris entre les circonvolutions cérébrales; substance corticale saine , substance médullaire un peu injectée, une petite cuillerée de sérosité dans chacun des ventricules latéraux ; cervelet dans l'état naturel; protubérance annulaire un peu molle; moelle allongée parfaitement saine; moelle épinière un peu moins ferme dans son dernier quart que dans Je reste de son étendue.
Cou. Le larynx et la trachée-artère n'oifraient rien 4e remarquable.
Poitrine. 11 y avait environ trois cuillerées de sérosité dans ;!e péricarde ; le cœur était d'un volume convenable , les, parois de son ventricule gauche d'une ép«%isseur moyenne , et d'une fermeté plus considériafbie que da,ns l'état ordinaire; son ventricule droit
486 MOÎlTS StJËlTÉS
Contenait une concrétion fibrineuse peu étendue ^ l'oreillette correspondante une assez grande quantité de sang caillé, l'aorte un peu de sang liquide. Les cavités droites du cœur, les valvules sygmoides pulmonaires et aortiques, l'aorte dans toute son étendue, étaient d'un rouge vif; la même coloration , mais beaucoup moins foncée , existait dans les carotides et dans les artères iliaques externes. Le poumon gauche était libre , le droit offrait quelques adhérences celluleuses : ils étaient l'un et l'autre volumineux, légers, avaient, antérieurement, l'aspect qui leur est naturel, et, en arrière, une couleur rouge violacée. Si l'on en excepte une petite partie du poumon droit, qui était un peu infiltrée, on ne pouvait en obtenir de fluide par expression.
Abdomen. La membrane muqueuse de l'œsophage était saine et soulevée, dans plusieurs points, par des cryptes un peu plus développées que de coutume. L'estomac avait un médiocre volume , contenait une assez grande quantité d'im fluide trouble, jaunâtre, semblable à celui qui avait été rejeté par le vomissement ; sa membrane muqueuse ofî'rait une légère teinte jaunâtre et grisâtre , une épaisseur plus marquée le long de la grande courbure que partout ailleurs , ane consistance moindre dans le grand culde-sac , où l'on pouvait enlever par traction des lambeaux de trois à quatre lignes, que dans le reste de son étendue. L'intestin grêle avait ses dimensions ordinaires , était un peu plus large dans le jéjunum que dans l'iléum , contenait une médiocre quantité de mucus peu visqueux : ses parois étaient très-minces, demi - transparentes , sa membrane muqueuse pâle
dans toute sa longueur , mince et d'une bonne consistance , de manière qu'on pouvait en obtenir , par traction , des lambeaux de près d'un pouce , dans les différens points de son étendue ; ses cryptes étaient assez nombreuses et petites. Le colon gauche contenait un peu de matière fécale pultacée , le reste du gros intestin une médiocre quantité de mucus grisâtre peu visqueux : sa membrane muqueuse était blanche, un peu plus épaisse que celle de l'intestin grêle dans toute son étendue, pouvait, comme elle, être enlevée par lambeaux , et ceux-ci avaient un pouce de longueur au moins : au-dessous, on voyait des cryptes aplaties, grisâtres, avec un point noir ou brun au centre. —Le foie avait son volume ordinaire , une couleur un peu foncée , une consistance trèsferme : lescanauxbiliaires étaient parfaitement libres; la vésicule n'offrait rien de remarquable, et contenait un fluide brun , visqueux. Les dimensions de la rate étaient peu considérables, sa consistance naturelle et sa couleur peu foncée. Les reins étaient pâles ; la vessie n'avait que le volume d'un œuf d'oie , ses pa-. rois étaient dures et épaisses , sur-tout à gauche , où cette épaisseur était, de six à sept lignesi
II n'est pas besoin de disserter longuement pour ^ établir qu'on ne saurait s'expliquer la mort subite du sujet dont il s'agit par l'état apparent des organes, qui tous ou presque tous étaient dans l'état naturel; mais comme il fut trouvé hors du lit, par terre , un moment après avoir pris son bouillon , et deux ou trois minutes seulement avant sa mort, on
pourrait peut-être croire qu'il a éprouvé des mouvemens convulsifs qui auront déterminé sa chute, et par suite une commotion cérébrale à laquelle il aurait succombé. A cela nous répondrons que nous avons examiné avec soin les tégumens du crâne, sans y trouver de traces de contusion , en sorte qu'il est très-probable que la chute n'avait pas été considérable ; qu'on peut croire, comme cela arrive quelquefois chez les sujets qui meurent subitement dans le cours des maladies chroniques , que le malade , quittant son lit pour aller à la selle, aura perdu subitement ses forces, et sera tombé assez mollement, qu'on ne le trouva point paralysé , mais seulement très-faible quand on le releva, et que ces diverses circonstances semblent toutes indiquer une cause de mort étrani'ère à la commotion.
Non-seulement on ne peut s'expliquer la mort subite par l'état des organes ; mais la plupart de ceuxci, et entre autres l'estomac et les intestins, offrant le type de l'état naturel , on ne saurait non plus , dans aucune hypothèse , se rendre compte des symptômes éprouvés par le malade avant et après son admission à l'hôpital. La membrane muqueuse de l'estomac était plus épaisse le long de la grande courbure que partout ailleurs, moins consistante dans le grand cul-de-sac que dans le reste de son étendue , et c'est précisément c« qui a lieu dans l'état normal ; l'intestin grêle avait la largeur qui lui est naturelle , ses parois étaient très-minces , et sa membrane muqueuse, comme celle du gros intestin , dans un état d'intégrité parfaite. Cependant il y avait eu des symplômes gastriques » dc,^ nausées , des douleurs de
ventre , de la constipation , en un mot tout ce qui caractérise la colique de plomb. Suivant les uns , nous aurions dû trouver le calibre de l'intestin grêle rétréci , tandis que dans l'opinion des autres , et c'est peut-être aujourd'hui la plus générale , nous aurions dû trouver une inflammation plus ou moins marquée de la muqueuse gastro-intestinale ; en sorte que , comme nous le disions tout-à-1 'heure , ce cas de colique saturnine, ne s'accommode à aucune hypothèse. Si l'état d'intégrité de l'estomac et des intestins était en contradiction apparente avec les symptômes ordinaires de la colique des peintres , on pourrait dire que le cas actuel est une exception , et les partisans de la doctrine phy&iologique pourraient encore soutenir que cette maladie est une gastro-entérite. Mais il n'en est pas ainsi, eette affection, à l'inverse des phlegmasies , ne débute pas par des frissons , n'est accompagnée ni de chaleur ni de sueur ; le pouls, au lieu d'être accéléré , est ordinairement d'une lenteur remarquable dans son cours ; les douleurs de ventre qui l'accompagnent , loin d'être augmentées par la pi-ession , sont le plus souvent soulagées par elle ; les purgatifs, les émétiques à haute dose, les boissons acres , au lieu d'augmenter les accidens , les soulagent au point qu'après avoir pris , dans l'espace de six jours , un émétique , un éméto-cathartique et deux purgatifs drastiques ( traitement de la Charité ) , les malades n'éprouvent plus aucune douleur, et que dès-lors , souvent même avant , ils ont recouvré leur appétit et digèrent avec facilité. Ce serait , il faut en convenir, une singulière gastrite , celle qui guérirait si prompteôient, d'une manière si sûre , par des mé-
dicameris si irritans, et dont le moindre d'entre eux devrait, suivant les partisans de la doctrine physiologique , exaspérer toute espèce de gastrite , peut-être même la rendre incurable. Et ici on ne saurait dire que l'effet des médicamens ne peut prouver contre la nature inflammatoire de l'affection , puisque ceux qui dans l'hypothèse que nous examinons devraient toujours avoir les suites les plus graves , sont couronnés de succès , au moins quatre-vingt-quinze fois sur cent.
Remarquons encore en passant que le traitement si actif de la Charité est bien rarement suivi de superpurgation, peut-être une fois sur cinquante cas; ce qui prouve ou que la muqueuse intestinale est peu impressionnable chez les malades atteints de colique métallique, ou que les purgatifs ont bien moins d'inconvéniens qu'on ne ie croit ordinairement, et que dans le cas où ils sont suivis , à petite dose , de superpurgation , il faut admettre une prédisposition de la part du sujet.
Souvent la peau des individus atteints d'une colique de plomb offre une légère nuance jaunâtre ; mais cette nuance est beaucoup moins prononcée que dans le cas actuel, n'atteint pas les sclérotiques et par conséquent ne mérite pas le nom de jaunisse. Ici , au con* traire, cette maladie existait réellement, bien qu'on ne pût en attribuer la cause à l'obstruction des conduits biliaires par des calculs, ce qui d'ailleurs est fort rare , comme nous l'avons déjà remarqué ( pag. 409).
L'observation suivante nous offrira l'exemple d'une mort véritablement subite , survenue chez un sujet bien portant , et dont la cause n'est pas moins impos-
sïble à déterminer dans l'état actuel de la science que dans les cas précédens.