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deux vaisseaux anglais ^ et en jeta deux autres à la côte.
MM. de Rochambeau et Des touches, informés
de ce désastre, en profitèrent, et, tandis que le général Washington envoyait La Fayette avec mille hommes pour se réunir contre Arnold aux milices de Virginie , M. de Rochambjpau chargea M. Destouches de conduire un détachement de la même force , afin de le réunir à celui de la Fayette pour attaquer Arnold dans Portsmou th. M. de Vioménil commandait cette expédition. M. Destouches partit avec huit yaisseaux, et rencontra près de la baie de Chesapeak l'escadre anglaise de l'amiral Grave»*
Les deux armées étaient d'égales forces : le combat s'engagea, il/ fut vif et meurtrier.
MM. de Marigny et de La Clocheterie s'y distinguèrent. Trois vaisseaux anglais et deux français furent totalement dégréés. Le marquis» de Laval fut blessé dans cette action. L'escadre anglaise s'éloigna la première d^i champ de bataillé. M. Destouches et M. de Vioménil revinrent à New-Port.
On apprit, quelque temps après, que le général Green , qui se battait vaillamment en Virginie contre lord-Rawdon et lord Cornwallis, les contenait toujours par ^d'habiles mouvemens, quoiqu'il eût éXê trois fois forcé à la retraite dans
ou SOUVENIRS. ^25
trcjs combats où l|a gloire du vaincu avait égalé celle cïu vainqueur.
. M . de Rochambeau ne tarda pas à recevoir des nouvelles de France. Le ministère était changé : M. de Castries avait le département dé la marine^ et,, peu de temps après, jnon père remplaça M. de Montbarrey dans celui de la guerre.
.^ M. de La Peyrouse apporta sur une frégate , à M. de Rochambeau, quinze cent mille francs et l'espérance de nouveaux secours.
Dans le midi, La Tayette, réuni en Virginie au baron de Stuben et aux milices virginiennes , harcela continuellement l'ennemi , l'attaquant à l'improviste, évitant son atteinte par des retraites habiles, et trouvant moyen de l'arrêter en occupant de fortes positions.
Ce fut alors que les généraux Washington et Rochambeau conçurent le projet de se réunir près de la rivière d'Hudson , de menacer New- York, afin de pouvoir ensuite, si les circonstances le permettaient , marcher au secours de la Virginie»
Washington, en attendant le moment propice à l'exécution de ce dessein , envoya le général Vaine, avec la ligne de Pensylvanie, pour renforcer l'armée du général La Fayette.
Au début de cette campagne difficile, l'ar-
mëe de La Fayette manquait de tout^ argent^ habits^ linge et tentes. Le patriotisme mémorable des dames de Baltimore pourvut à tous ces besoins.
Bientôt on vit arriver à Boston le chef d'escadre Barras, destiné à remplacer le chevalier» de Ternay. II apprit à M. de Rochambeau que M. de SufFren était parti de France pour aller aux Indes, et que M. le comte de Grasse, avec une forte armée , devait se rendre d'abord aux Antilles, et venir ensuite, sur les côtes des États* Unis, dégager notre escadre que les Anglais
bloquaient presque constamment.
Le ministère français laissait au comte de Rochambeau la liberté de combiner avec Washington et le comte de Grasse les expéditions qu'il jugerait convenable de tenter, soit dans le nord, soit dans le sud de l'Amérique. Âiiïsi, conformément aux dépêches de M. de Castries et de mon père, il se tint une conférence, à Wether-Field, entre les généraux Rochambeau, Washington, Knox et Chastellux. Une apparition de l'escadre anglaise empêcha le chef d'escadre Barras de se trouver à cette conférence.
•Washington , soit dans le dessein de tromper Clinton, soit que ce fut réellement son opinion, fit résoudre qu'on se disposerait à attaquer New-
Yorlt, quoique M. de Rochambeau eût d'abord proposé de" diriger le» armées alliées sur la Chesa^eak.
On expédia un aviso à M. de Grasse afin de lui apprendçe le plan qu'on venait de former, et jlbur le prier de coopérer par ses forces à son succès. On verra bientôt que le projet relatif à l'expédftion de la Virginie prévalut.
Au moment où M. de Rochambeau et son armée avaient reçu l'ordre de partir pour l'Amérique , le vicomte de Noailles , mon neveu , avait trouvé , par son crédit et par celui de sa famille , le moyen de parvenir à son but ; et , nommé à l'emploi de colonel en second du régiment de Soissonnais, il s'était embarqué à la tête de ce corps pour les Etats-Unis.
Ainsi, des trois amis qui, les premiers eA France , avaient formé le dessein de combattre pour la cause américaine, je restais le seul que la fortune s'obstinait à enchaînei* dans nos garnisons. J'en étais désolé ; mais le* soudain changement qui s'opéra dans notre gouvernement,
vint soutenir mon courage et ressusciter mon espoir.
L'opinion générale s'était si clairement mani** festée contre deux de nos ministres^ que la cour sentit la nécessité de choisir des hommes assez habiles pour diriger la guerre avec l'activité
qu'elle exigeait. Ce fut dans cette circonstance que le roi confia à mon.|)ère ïe ihinistèrç de la guerre et donna celui de la marine au marquis de Castries. •
La nomination de M. de Castries précéj^a cependant de quelques mois celle dé mon père. On était généralement alors trè^méçontent de la conduite du prince de Montbarrey et de celle de M, de Sartines.
Celui-ci s'était à la vérité distiilgué par une grande habileté dans l'administration de la police ; mais ce n'était pas une raison pour qij'il devint un bon n\inistre de la marine , ' et certes la légèreté seule de M. de Maurepas pouvait expliquer un pareil choix.
Cependant comme il l'avait fait nommer , il le soutint quelque temps contre l'opinion publique. Mais^ M. Necker ayant déclaré que l'administration de ce département se trouvait grevée d'une dette de vingt millions'^ le roi se décida à renvoyer M. de Sartines.
Je ne sais trop par quel motif nos rois n'ont presque jamais voulu confier le gouvernement de la marine à un marin; maî^ les faits proù«vent que chez eux ce préjugé ou ce principe a toujours été constant.
Dans ce temps la reine exerçait une grahde influence sur son époux , et cherchait de bonne
ou SOUTENIRS. 22g
foi à n'user de son- crédit gue pour le bien général : aussi elle consultait autant qu'elle le pouvait l'opinion publique ; et , malgré toutes les calomnies inventées par une basse envie, madame de Polignac, son amie, lui disait la vérité, et lui conseillait de ne porter son intérêt que sur des personnes universeltement estimées.
La cause en était toute naturelle : madame de Polignac ne ressemblait à aucune des favorites dont l'histoire a tracé les portraits. Elle était sans ambition pour sa famille,, sans avidité pour elle-même; les honneurs, qu'elle avait fuis, étaient venus la chercher. Il fallait la forcer à recevoir quelques bienfaits. Amie sincère , c'était Marie-Antoinette et non la reine qu'elle aimait; et, dans* tous les conseils qu'elle lui donnait, elle n'avait pour but que sa considération et sa gloire.
•Les hommes de sa société intime n'étaient exempts ni d'intrigue ni d'ambition; mais ils n'auraient pas été liés avec elle s'ils n^eussent été distingués par un honneur délicat et par dés sentimens élevés. Ainsi, par leurs qualités, ils secondaient les vues honnêtes et utiles de madame cle Polignac, tandis que de son côté elle parvenait, par sa douceur et par sa raison^ à modérer leur caractère et à retenir dans de justes limites leur ambition personnelle.
aZo MÉMOIRES
Le but de la reine était de lutter contre le crédit de M. de Maurepa^^ trop disposé ^ par son esprit léger et par de^ vieilles habitudes , à se laisser plutôt diriger dans ses ohoix par Vûi-* trigue que par le mérite. **
M. de Castries avait mérité et obtenu l'estime générale, pa,r sa |)robité^ par son instruction , par son activité , par son courage ; on le regardait comme un de. nos meilleurs officiers généraux ; il ne brillait point par un génie vaste et éclatant , mais par une raison ferme , froide , éclairée , qualité bien préférable pour* y n administrateur à celle d'un esprit plus bi:illaht*et moins réglé. • ,
La reine, excitée par son amie, proposa au roi la nomination de M. de Castries^ M. Necker seeonda puissamment ses yues, et M. de Maurepas, cette fois, leur opposa peu de résistance.
Il n'en fut pas de même à l'égard de la nomination de mon père. Le premier ministre, non par force , mais plutôt par faiblesse, ^ute-? nait avec ténacité M. le prince de Montbarrey, qui n'avait dû son élévation au ministère de la guerre qu'à l'amitié , aux instances et au crédit de madame de Maurepas.
M. de Montbarrey, olBcier général très brave et spirituel, n'aimait point le travail, ne sar-
ou SOUVENIRS. 23l
vait point résister aux sollicitations des femmes^ et se laissait gouverner par ses bureaux; paftout on se plaignait avec raison du relâchement que sa faiblesse souffrait dans la disci* pline.
Il voulait le bien ^ mais il n'avait pas la fermeté de le faire. Cédant aux importunités ^ aux sollicitations des courtisans*^ il échouait contre un écueil oh se brisèrent et se briseront tant de ministres qui oublient que la justice , l'ordre et la règle sont les meilleurs remparts pour défendre leur considération et leur place. Ils ignorent que ceux-là mêmes qui les engagent et les forcent à sacrifier l'intérêt général à l'intérêt privé , les en puniront promptement et se r§.llieront avec ingratitude à l'opinion publique qui les renversera.
Le poids de cette opinion amena la chute de M. de Montbarrey, malgré tous les efforts de M. de Maurepas. Mais^ si l'on était d'accord à la cour pour l'éloigner, on fut pendant quelques mois loin de s'entendre pour lui donner un successeur.
La reine avait su, par les personnes qu'elle consultait , que mon père jouissait dans toute l'armée d'une considération méritée par ses longs services, par ses nombreuses blessures, par son application à étudier, à connaître tou-
les les parties de l'art de la guerre et de l'admiiiistration militaire. On vantait sa justice inflexible , sa modération , son zèle pour la 'discipline, et son désintéressement.
Il lui manquait , à la vérité , deu:;^ qualités bien nécessaires pour arriver à une haute fortune : il n'était ni adroit comme courtisan j ni mobile dans ses principes. Tout intérêt dispa* raissait à ses yeux dès qu'il lui semblait opposé à son devoir ; sa franchise était un peu rude : il savait servir et non plaire ; c'était en un mot un parfait homme de bien, mais un assez malhabile homme de cour.
Aussi , quoiqu'il fût appelé aux armes dans toutes les occasions périlleuses, et consulté par tous les ministres dans toutes les affaires qj^i exigeaient de la sagesse et des lumières, on né' pensait plus à lui dès qu'il était question de faveur, et jamais sa modestie ne l'aurait fait arriver ni même songer au ministère.
Il n'y parvint que par le zèle ardent de ses amis, qui se trouvaient précisément être ceux de madame de Polignac. L'opinion de M. Necker et de M. de Castries les seconda; tous agirent même long-temps à son insu.
Comme la reine n'avait jamais entendu aucune voix contrarier le bien qu'on lui dit de mon père, assurée qu'elle allait conseiller un
ou SOUVENIRS. 233
bon- choix, ^le en parla vivement au roi ^. qui ne cherchait et ne voulait que des hommes èarpablesde réaliser ses sages ^t vertueuses intentions pour le bonheur de la France.
Dans le premier moment M. de Maurepas fut assez embarrassé sur la conduite qu'il devait tenir : ami intime de ma grand'mère , sa contemporaine y il connaissait mieux que personne mon père, et rie pouvait en conscience rien objecter contre lui.
Cejiendant plus cette nomination lui paraissait faite pour être approuvée, plus elle rendait certain à ses yeux le renvoi de M. de Montbarrey, que jusque-là il avait espéré maintenir dans son poste.
Le hasard le servit mieux que ses réflexions : mon, père, à psine convalescent d'une longue et violente attaque de goutte , se hâta trop de venir remercier la reine des bontés qu'elle lui témoignait. Il se montra donc à la*cour, pâle, faible et pouvant à peine marcher.
M. de Maurepas profita malignement de cet incident pour persuader au roi qu'on lui avait donné un conseil ridicule, en l'engageant à confier le ministère qui exigeait le plus de travaiL et d'activité , à un homme épuisé par de graves blessures et de perpétuelles infirmités.
Le roi le crut et en parla à la reine avec assez
d'humeur. Cette princesse reprocha vivement à madame de Polignac dé l'avoir ainsi compromise.
Madame de Poligiiac était douce , mais fière; blessée des reproches et du ton de la reine , elle lui offrit sa démission. La reine , qui l'aimait ' beaucoup , effrayée à la seule idée d'une telle séparation^ l'apaisa par les assurances^ de la plus tendre amitié ^ écouta ses explications ^ en fut satisfaite^ et persista dans ses démarches pour mon père.
Cependant le roi était irrésolu, et les espérances de M. de Maurepas se relevaient par cette irrésolution. Ce fut M. de Montbarrey qui mit lui-même un terme à cette incertitude .'justement mécontent du rôle peu convenable que l'inopportune protection de madame de Mî^urepas lui faisait jouer y il prit un très noble parti pour sortir d'une position aussi désagréable, et, au moment* où l'dh s'y attendait le moins , il supplia le roi d'accepter sa démission.
Comme on ignorait cette démarche , on n'eut point le temps d'agir pour en profiter; mais M. de Maurepas , qui ne pouvait revenir sur ce qu'il avait dit au roi de mon père , lui indiqua ^ je ne sais d'après quel avis, M. le comte de Puységur pour remplacer M. de Montbarrey.
Ce choix assurément n'avait rien que d'ho-
au SOUVENIRS. 255
nô'rable : M. de Puységur était un officier général distingué^ sai^e, expérimenté; il était depuis très long-temps lié d'amitié avec mon père. Je me souviens même qu'à cette occasion il vint le trouver," et que tous deux, peu désireux des places , mais très dignes de les occuper , se promirent de laisser faire la fortune , et de n'agir eu aucune sorte l'un contre l'autre.
Cependant madame de Folignac , ^yant appris par la reine que le roi était dispoaé à se décider en faveur de M. de Puységur, dit à cette princesse qu'il était de son intérêt et de sa dir gnité de ne point laisser, sans motif , le crédit de M. de Maurepas triompher du sien.
La reine, dontl'amour-prQpresesentaitblessé, alla chez le roi , y fit venir en sa présence M. de Maurepas, reprocha à ce ministre de s'être laissé tromper ou d'avoir trompé lui-même le roi , en représentant mon . père comme infirme et comme incapable par la de soutenir le far* deau du ministère.
Elle lui demanda en même temps s'il avait quelque autre motif raisonnable pour s'opposer au conseil qu'elle avait donné. M. de Maurepas embarrassé ne put rien répondre ; il fit même l'éloge de mon père, et le roi lui donna l'ordre de l'informer qu'il était nommé ministre de la guerre.
Tout devait faire présager de grands événemens et d'heureux succès^ puisque les affairés étaient confiées à des hommes fermes , actifs ^ habiles , expérimentés^, et animés d'un zèle ardent et sincère pour la patrie comme pour le roi. •
D'ailleurs le concert le plus intime existait entre MM. Necker , de Castries , de Vergennes et mon père. Un seul obstacle pouvait ralentir leur marche et affaiblir leurs efforts : c'était l'indolence et la légèreté de M. de Maurepas, que toute résolution hardie effrayait.
Le seul but de ce vieillard insouciant était de passer paisiblement le peu de temps qui hii restait à vivre ; il voulait, pour ainsi dire, afin de n'être agité par aucune inquiétude, que le roi ne régnât qu'au jour le jour. Supportant avec peine toute idée de réforme qui aurait excilé des plaintes et des cabales, tout vaste plan de campagne où l'on n'achète de grands succès que par de grands risques, il aurait désiré qu'on jouât le terrible jeu de la guerre sans y mettre de gros enjeux; il voulait enfin parader et non combattre.
Son indécision entravait les délibérations; les petites intrigues l'occupaient plus que les grands intérêts de l'État. Il ne traitait les matières les plus graves qu'en plaisantant, et le sceptre
ou SOUVENIRS. 337
qu^on lui confiait ne semblait qu'un hochet fait pour amuser sa vieille enfance.
Ail reste son vœu /ut accompli : ses derniers jours ne virent point d'orages. Vers la fin de l'année i78i> il mourut ou plutôt s'endormit tranquillement ^'laissant ainsi Louis XVI hors de tutelle 9 libre de suivre des conseils plus fermes et plus utiles.
Le roi ne nomma point de premier ministre^ et voulut tenir lui-même les rênes du gouvernement.
Quelques mois auparavant, M. Necker, qui administrait avec habileté les finances , prit une résolution qui fut jugée grande et utile par les uns^ dangereuse et préjudiciable par les autres : il fit imprimer et publier le compte des finances tel qu'il l'avait rendu au roi.
Cette innovation y sans exemple en France, y fit une espèce de révolution dans les esprits. Jusque-là la nation , étrangère à ses propres affaires , était restée dans la plus complète ignorance sur ses recettes, sur ses dépenses, sur ses dettes, sur l'étendue de ses besoins et sur celle de ses ressources. C'était pour tous les Français, et même pour les classes les plus éclairées , le véritable arcanum imperii.
Cet appel à l'opinion était un appel à la liberté : dès que le public eut satisfait sa curio-
site sur tes grands objets qu'on avait toujours dérobés à ses yeux,' il* discuta j loua, fronda et jugea. /
La nation, réveillée ainsi sur ce point ^capital de ses intérêts , ne tarda pa3s à croire ou à se rappeler qu'en fait de comptes et d'impôts, elle ne devait pas être réduite au seul devoir de solder, de payer, et qu'elle avait le droit d'examiner, d'accorder ou de refuser les charges qu'on lui imposait.
Cette opinion , rapidement formée , se manifesta graduellement jusqu'à l'instant où, quelques années après, elle éclata avec une violence imprévue.
Le roi, M. Necker et les autres ministres ne prévirent point ce résultat d'une démarche que leur probité et leur amour pour le bien public leur dictaient. Comme il n'entrait dans leur esprit que des idées d'utilité générale, ils ne croyaient rien avoir à cacher : la vertu est comme la vérité , elle aime à se montrer sans voile. Que craindre en effet de la part d'un peuple quand on ne s'occupe qu'à le rendre heureux ?
Guidé par* les mêmes motifs et par les mêmes- conseils, le roi abolit la corvée et cette servitude de la glèbe qui nous offraient encore les tristes vestiges des siècles de barbarie.
ou 60BVENIRS, a5g
Enfin M. Necker, qui espémt fonder nn système de prédit, source inépuisable de richesses^ mais qui ne peut s'établir q^e par la confiance , conçue, le projet de former dans to^t le «.royaume des administrations provin* eiales.
6'étaiJ le vrai moye?i d'accoutumer les propriétaire^ à connaître la chose publique ^ et à s'yjntére^er. C'était nous délivrer des inconvéniens d'une concentration administrative, injuste quand elle est excessive, et d'autant plus funeste qu'elle paralyse la volonté nationale, qu'elle isolc*le gouvernement en le séparant des peuples, qu'elle fait dépendre les intérêts des communes des caprices des bureaux, et ^qu'elle veut tout étreindre et tout diriger.
Certes, si xîe plan qii'on a tant attaqué, et qui était si confirme aux paternelles intentions du roi, eût triomphé des obstacles que l'intrigue lui opposa, au lieu de courir imprudemment à une -liberté chimérique par les secousses violentes d'une orageuse révolution, l'éducation nationale se serait faite graduellement ; les réformes salutaires seraient arrivées peu à peu; les délibérations municipales et provinciales auraient offert au trône des lumières et des appuis; l'autorité se serait accoutumée à écouter un vœu national bien éclairé , qui aurait cen-
240 MÉHOimKS
tufrfé sa force, et la Traie liberté se seraitnaturalisée chez nou» san^ efforts, an lieu d'y appa^ nitre oo^une ime puissance hostile qui envahît, qui renverse, qui nivelle, et devant laquelle les anciens pouvoirs, les anciennes supériorités, les antiques lois et les vieilles coutumes sont fcNroés, après un combat court, mais acharné, de crider ou de périr.
Mais, puisque le sort ne voulait pas qu^<Mi suivit avec fermeté ce sage plan proposé par le ministère et adopté par le roi , il aurait peutêtre été à désirer qu'on n'en eût pas conçu et émis ridée: car plus un tel dessein, tpii ne pouvait rester ignoré, était grand, juste, utUe, populaire, plus Topinion publique s'irrita contre les intérêts privés qui en empêchèrent le succès, et ce fut peut^tre là un des principaux germes des discordes fatales qui s'élevèrent depuis entre la classe plébéienne et les premiers ordres de l'Etat.
M. Necker avait, par des moyens simples, donné d'immenses ressources au gouvemement pour soutenir les dépenses de la guerre sans augmenter les impôts, et même, au contraire, en^n allégeant le poids; il avait rempli le trésor par des emprunts viager^ dont l'intérêt devait être acquitté au moyen de réformes et d'économies dans les dépenses de luxe et de cour.
ou SOUVENIRS. 2^1
C'étaij; bien conduire les affaires^ mais mal connaître les hommes. Il ignorait la puissance et le nombre des personnages^ tact grands que subalternes^ intéressés aux abus. Il Tapprit trop tôt à ses dépens : les intérêts privés remportèf* rent la victoire sur l'intérêt géniéral. L'État fut sacrifié à la cour^ Féconomie au luxe^ la sagesse à \A vanité.^ .
De toù^ (>arts Forage éclata. Les ennemis de M. Necker profitèrent d'une faute de son amourpropre; peu satisfait du titii^ de directeur-général des finances^ il voulut être ministre pour mieux défendre ses projets dans le conseil du roi.
Les dévots parurent scandalisés de voir un protestant tei|ir le gouvernail de FÉtat; les grands s^offensèrent des prétenâons d^un simple banquier de Genève. Tous l'accusèrent d'orgueil et d'ambition.
La confiance du roi fut ébranlée ; et, comme son principal défaut était de se trop méfier de ses propres lumières, il cçut entendre l'opinion publique en écoutant la voix de la plus grande partie des courtisans qui entouraient son trône. Surmontant ses propres affections, il céda; et M. Necker se vit éloigné des affaires par les mêmes adversaires qui avaient obtenu le sacrifice de M. Tui^ot, et décidé la retraite de M. de Malesherbes.
%^ MÉMOIBES
Cette disgrâce , dont j*anticipe un peu la date , parce que le cours de mes réflexions m*y entraîne f n'arriya qu'après le succès militaire que rhabileté de ce ministre aTait. facilité. Sa retraite laissa de longs souTcnirs et de longues traces; toutes les branches de Tadministration en souffrirent.
Cependant y si Ton perdit ainsi tûwi les bons résultats qu on pouTait attendre de nuibileté de M. Kecker, on profita quelque temps du bien qu*il aTait fait^ des ressources qu'il avait créées; et les autres ministres^ qui prirent vainonent sa défense, surent tirer un grand parti des moyens pécuniaires qu'il laissait en leur pouvoir.
La campagne de 1781^ qui vit tant de mers couvertes de nos vaisseaux , tant d'iles tombées en notre puissance , et tant de triomphes édatans remportés par nos armes dans TAmérique et dans Tlnde, sera toujours pour la mobarchie une époque mémorable et glorieuse.
Le roi y grâce à Tadresse de M. de Vergennes, était parvenu à former contre l'Angleterre une ligue maritime redoutable. La violence des Anglais, qui avaient insulté la Hdlande dans les Antilles , envahi et dévasté les iles de Saint- Eustache, de Saint -3lartin et de Saba, réveilla Tesprit public dans les Provinces -Unies, et cette république prit te;> annes pour joindre
ou SaUTKlflRS. 44^
ses forces aux nôtres et venger stes af&ojDcts. L'Espace noua s^^oounït ptii^aninient dès que nous lui fîmes entreToir l'espérance de réeomopiérir les fli^ Baléam^ Gibraltar^ la FId^. ride et la Jamaïque. Là neutralité du reste de l'Europe y difficile' à obtenir dausé tous les temps , étmt assurée, èl même le projet formé par les poissaiicés eu Nord de contraindre l'oi^eil bri* taonique à riespecter les pemUons neutres et à: hisser les iners libres y nous doônàit quelque espoir d'eijigager ces puissances^ si la guerre se prdongeait , à y prendre dans la suite avec liou^^ une part active.
Tout obstacle politique et financier étant âidsi afdaïii par M. de Yergènnes et par M. Neckèr> il ne restait plus aux ministreé de la giiérre et dé la marine qu'à triompher, par Leurs colni^^iai^. sons et par leur activité , des autres difficultés, que nous opposaient les £aiutes déjà commises paf* leurs prédécesseurs , et les immenses ressources de la puissance que nous avions: à tombïittre;
Fartont la situation de nos ifiaÂres préstentût mi mpec^ alarmant : nous avoi^ déjà pa^lé de; la détresse des armées américaines dans le nord,
èans le midi, et de la sitiiation pjéùible où. se trouvait M. de nôehanibéltu^ à la tète de troiipçs. trop peu nombreuses et continuellement blp-^ quées à New-Port.
a44 MÉnoimEs
Le retour inopiné du comte de Guichen en France laissait les Ântillq^ à la merci, de^ Anglais. Déjà on les voyait maîtres dés ilies hollanr-* daises, ainsi que des cx>lonies de Surinam, d^Essequibo et de Demerari.
L'amiral Bodney parcourait sans rivaux la mer« L'intrépide Lamotte-Piquet, commandant une escadre peu nombreuse, lui prouvar seul alors que le pavillon* français existait encore. Ce brave général, par une attaque heureuse et vive, ^'empara d'un convoi qui portait une^rtie des trésors arrachés aux Hollandais par l'avidité britannique.
L'Espagne consumait inutilement trop de forces de terre et de mer au siège de Gîbraltaf, forteresse imprenable , et dont elle* aurait pu obtenu. la restitution, en s'occupant.avec nous de moyens plus efficaces pour attaquer les cotes de l'Angleterre, et pour détruirç sa puissance maritime.
L'Inde, abandonnée par nous, tombait tout entière au pouvoir des Anglais, qui suivaient avec habileté, dans cette partie du monde, les plans que nous avaient inutilement tracés le génie à la fois sage et hardi de Dupleix et celui de La Bourdonuaye. Hyder-Ali, sans secours, défendait avec opiniâtreté, mais sans succès, son indépendance.
on sauYisNiRs. 2^5
Tel était alors le triste tableau de notre situation militaire dans les deux mondes. Mais l'ac^ tivitéd^s efforts^ la justesse des combinaisons , l'halriteté des plans ^ la .précision des instructions des nouveaux ministres, l'union intime qui existait entr'eux, l'intnépidité des chefs et le courage des troupes chargées d'exécuter leurs ordres, changèrent, en peu de mois, nos craintes ep espéralices ejt^ nos revers en triomphes.
Des cotes de l'Amérique jusqu'à celles de l'Afrique et aux rivages de l'Inde, la gloire accompagna nos armes* L'Amérique fut délivrée, les colonies hollandaises restituées, plusieurs colonies anglaises conquises, ainsi que la Floride et les îles Baléares, qui furent rendues à l'Espagne; enfin Hyder-Ali fut secouni; nos possessions dans l'Inde rentrèrent en notre pouvoir; Suffren iminortalisa son nom et nos armes.
Le ministère britannique^ découragé, laissait tomber de ses mains les rênes du gouvernement, que lui enleva une victorieuse opposition. Les chefs des armées anglaises, réduits à la défensive, se renfermèrent dans les forteresses de Charlestown et de New -York; et deux ans après, malgré une grande victoire navale remportée sur nous par la fortune de Rodney, )e gouvernement britannique, perdant tout espoir d'enchaîner de nouveau l'Amérique, et voyant
1106 armées prêtes à enlever le reste de ses possessions dans les Antilles^ fut contraint de re* joonnaitre, en \^%% Tindépendanee d^ États* Unis y et Louis XVI fit signer aux Anglais U paix la {Jus désastreuse pour eux > et la plus glorieuse que depuis long - temps les rois de France eussent .conclue.
Tels furent les heureux résultats d'une guerre si malheureusement commencée » résultatt^ dont réclat illustra le règne de tiouis XYI^ et qui doivent justement consacrer la mémoire des t|^1r nistres que ce vertueux prince ayajit honorés de ^confiance.
Il w^ suffit ppint de retracer ici en peu de lignes le tableau de ces brillans succès ^ et je crois nécessaire de dire quelques mots sur les ^aaoyew qu'c»n prit pour atteindre 'ce but ^orieux. L'objet principal des ministres du roi jâtait d'assurier Findépendanç^ des États - Unis e|L d'enle\i^ ces treif&e riches provinces à l'Angleterre.
Nous avons déjà dit que M. le comte de Grasse éïait muni d'instrui^tipns qui lui ordcHinaient de coopérer^ avec ses forces navales et des troupes prises dans les Antilles, aux expéditious que les armées combinées de Washington et de Ro- €hambe£|.u voudraient entreprendre ^ soit dans le nord^ soit dans le sud de l' Amérique* Ces in-
0€ SOUY£lfIRS. !347
structionsy le concert intime des deux généraux , l'habileté du plan définitif qu'ils arrétèrrent^ et leur rapide exécution^ décidèrent et fixèrent la fortune.
C'était une belle et vaste idée que de débloquer Rhode- Islande de tromper Clinton^ de le renfermer ainsi dans New- York, de retenir par la même erreur Comwallis en Virginie, et d'ei^ voyer assez à temps du port de Brest, et ensuite des* Antilles, dans là baie de Chesapeak, une grande armée navale , dans le dessein d'ôter à ce même Comwallis tout espoir de retraite et d'embarquement, à l'instant précis où Washington, Rôchambeau et La* Jayette réunis viendraient l'attaquer et le forcer dans ses derniers retranchemens; mais ce vaste plan demandait pour son-succès un concours admirable de combinair sons , de rapidité et même de fortune : car, dans une pareille opération , combinée de si loin et dont l'exécution partait dé tant de points différens, les caprices du sort et l'inconstance des vents pouvaient facilement déjouer tous les calculs de la sagesse et tous les efforts du courage.
Enfin, si ce grand projet, qui décida du sort de la guerre, ne put être conçu que par des hommes d'un talent supérieur, il fallut, pour le faire réussir, toute l'audace du comte de Grasse, toute l'habileté de Washington soutane par
:i48 MÉMOIABS
ractiTitëdeBarraSypaurlavaillaiicedeLaFayette, par la sagesse , par rexpérienee du comte de Rochambeau, par l'héroiqae intrépidité de nos marins et de nos troupes , ainsi que par la valeur des milices américaines , qui combattirent alors comme de yieux sddats.
Tandis que quarante mille honunes cantmmés sur nos côtes, et que les flottes espagnole et française, parcourant la Manche, répandaient en Angleterre de vires inquiétudes, et obligeaient le gouremement britannique à concentrer ses forces navales pour défendre son pro|Nre territoire, le comte de Grasse^ parti de Brest avec vingt-un vaisseaux, des troupes de délnîrquement, des munitions abondantes et d'habiles instructions, arrivait à la vue de la Martinique.
L'amiral Hood l'attendait au passage, et, quoique cet amiral n'eût pu réunir sous ses ordres que dix-^ept bàtimens de guerre, il aitaqua vaillamment l'armée française , dans l'espoir de s'emparer du convoi qui la suivait : ses eflbrts furent vains. Il se vit repoussé avec perte , et notre convoi entra tout entier dans le port.
MM. de Bouille et de Blanchelande s'emparèrent rapidement de l'ile de Tabago. Rodney tenta inutilement de la défendre ; il fut forcé à la retraite, et ramena en Angleterre ses vais-
ou souvEiiiRs. a49
seaux , dont un grand nombre étaient grièvement maltraités.
M. de Grasse s'était ainsi rendu maître de la mer; ayant fait embarquer sur sa flotte un corps de trois mille hommes commandés pâ.r M. le marquis de Saint-Simon^ il fit voile pour les États-Unis et entra sans obstacle dans la baie de Ghesapeak.
Uarmée française du nord^ conformément aux résolutions prises dans la conférence de Wether- Field, avait quitté New-Port, s'était portée sur les bords de la rivière d'Hudson, et avait ainsi rejoint l'armée américaine. On avait laissé dans Rhode-Island un fort détachement sous les ordres de M. de Choisy» La flotte française y était restée.
Le chef d'escadre qui la commandait, M. de Barras, prouva, dans cette circonstance, qu'il écoutait plus l'intérêt de sa patrie que celui de son ambition. Dans un conseil de guerre tenu à New-Port, il déclara que, bien qu'il fût l'ancien de M. le comte de Grasse, nommé récemment lieutenant-général, dès que celui-ci paraîtrait avec son armée sur ces côtes , il mettrait à la voile pour servir sous ses ordres ; mais qu'après cette campagne il n'en ferait pas une seconde , ne voulant plus supporter un pareil désagrément.
Washington et Rochambeau, réunis, s^prf-
a5o Hiiioimis
rent que ]m général Greeh aTsit remporté quelques succès sur lord Rawdon^ mais que lord G>niwallis, à la tète dç htiil mille hommes , serrait de près le général La Fayette , qui n'avait d'autre Ressource que de se retirer de rivière en rivière , pour aller {lu devant du général Vaine 9 qui lui amenait la ligne de Fensylvanie. Ces nouvelles confirmaient dans son opinion le comte de Rochambeaù , qui préférait toujours une expédition dans le sud à l'opération com-^ meneée contre New^York.
dépendant les deux armées combinée» établirent ieurcamp àFbilippsboiirg, à trois lieiiesde KingslHâdge, premier po.te des Anglais «hfns l'ile de New^York. Ce mouvement eut un résnlr tat très avantageux : car Clinton avait reçu de Londres l'ordre de s'embarquer pour descendre sur les cotes de la Fensylvanie; et l'approche des armées américaine et française ^ l'empêchant de suivre ce projet , le retint dans New-York.
En même temps lord Cornwallis^ dans le midi^ inquiet de ces nouvelles et n'ayant pu parvenir à empêcher la jonction de La Fayette avec la ligne de Fensylvanie^ se replia par la rivière de James sur Richmond, et de là à Williamsbourg , à quatre lieues de Yorktown.
Cependant le général Washington continuait ses déiQonstrations d'attaque oonire New- York.
ou MUTkKtRS. dBi
Le général LinoolB iet le ebetmlier de Chàstel-* lux^ à la tète de cinq mille hommes^ dispersèrent plusieurs corps de torys, et protégèrent une reconnaissance que Washington et Rochamfaeau firent de tous les ouvrages de New-York. Il y eut de la part des Anglais une vive et longue canonnade qui produisit peu d'effet. Dans le cours de cette reconnaissance , quelques postes se fusillèrent , et le comte Charles de Damas ^ aujourd'hui premi^ gentilhoKune de là chambre , eut un cheval tué «dus lui.
Après cette opération , les généraux américains et français reçurent d'importiantes nouvelles. La Fayette mandait i WashingUm que lord Comwallis continuait sa retraite ^ toujours inquiété par l'avant-garde américaine , et qu'après s'être arrêté peu de temps à Portsmouth , le général anglais s'était établi à York et à Glocester^ avec le dessein apparent de s'y embarquer^ dès qu'une escadre anglaise lui en donnerait les moyens.
A la même époque on vit arriver trois mille recrues anglaises à New-York. Enfin ^ le 5 août, M. de Rochambeau reçut une lettre du comte de Grasse , qui lui' mandait de la Martinique qu'à la fin du mois il arriverait dans la baie de Chesapeak, mais qu'il n'y pourrait rester que jusqu'au i5 octobre. Le concours de ces eirn
uSa MÉMOIRES
constances décida irrévocablement l'expédition du sud.
M. de Barras, qui devait faire sa jonction avec M. de Grasse/ eut ordre d'embarquer pour la Chesapeak l'artillerie de siège et le détachement de M. de Ghoisy. Le 19 août, les années française et américaine rétrogradèrent, remontèrent la rivière d'Hudson et la passèrent à Kings- Ferry.
Washington laissa sur la rive gauche trois mille hommes, sous les ordres du général Heats, polir défendre West-Point et les ÈtàU du.nord.
Néanmoins, pour continuer à tromper Clinton , on ordonna des approvisionnemens, afin de faire croire que l'armée ne passait sur la rive droite de la rivière que pour attendre le comte de Grasse, forcer Sandy-Hook et s'emparer de Staten-Island.
M. de Rochambeau donna l'ordre à M. de Villemanzy, aujourd'hui pair de France, d'établir une boulangerie à Ghatam, qui se trouve à tirois lieues de Staten-Island. Son travail fut couvert par un corps américain. M. de Villemanzy, initié dans le secret des généraux, remplit sa mission avec une rare intelligence, se fit canonner par les batteries de Clinton, qui, trompé par toutes ces habiles démonstrations , n'envoya aucun secours à Cornwallis , et lui écri-
^. ou SOUVENIRS. a53
vit même pour lui en demander y tandis que les armées alliées s'avançaient à marches forcées vers la Vii^inie.
Lés deux armées^ continuant leur marche^ passèrent la Delaware , traversèrent Philadelphie et défilèrent sous les yeux du congrès. Là, on apprit que l'amiral Hood , ' arrivé devant New -York,. s'jêtait réuni à L'amiral Grave$, et faisait voile vers la baie de Ghesapeak. Heureusement on sut au même instant que le comte de Crasse l'avait prévenu , et était entré dans cettei baie avec vingt-six vaisseaux de guerre.
Les généraux Washington et Rochambeau,.
accélérant la marche de leurs troupes, prirent les de vans et arrivèrent le i4 septembre à Williamsbourg , où ils trouvèrent les divisions de La Fayette et de Saint-Simon, qui avaient pris une forte position pour les attendre.
Lord Cornwallis s'était retranché à Glocester et à York. Il avait barré la rivière d'York avec des vaisseaux embossés et quelques bàtimens coulés ; le sort venait de lui enlever tout espoir de s'embarquer et d'échapper aux forces redoutables qui venaient l'assaillir^
Le i4, l'armée navale anglaise, forte de vingt vaisseaux, s'étant montrée au cap Charles, M. de Grasse était sorti avec vingt-quatre voiles pour l'attaquer ; son avant-garde , commandée
à54 p*MOi^E$ ^ j^
par M. dé BcAigaiÙTtUe^ engagea le combat vi* Tement. Aprèa quelques heures de résistance^ la victoire des Français fut complète. L'ati^iral eniiemî prit là fuite et se vit obligé de bï^ulér un dé ses vaisseaux ; quatre autres furent démâtés.
Fendant cette action ^ M. de Barhis avec Son esowlre était entré dans la baie^ y avait débarqué l'artillerie de siège > lé détachement dé Choisy, et s'était, emparé de deux frégates anglaises. M. de Grasse envoya pliisieors bàtimens à Annapdîs, d'où ils transportéirent à James tôwn des troupes françaises commandée^ par M. de Yiomentir
Toutes les forces combtnèéc^ étaAt ainsi réunies y l'investissement d'York fut exécuté par lés Français» sans perdre un: seul homme. Le 2g, Farmée américaipe y ayant traversé des marais^ y appuya sa gauche , étendit sa droite jusqu'^ la rivière d'York, et compléta ainsi l'iûvestisaemént.
Lé ccurps de Lauzun et des milices américaines se placèrent iur le chemin de Glocester.
ComWallis , quittent son camp de PigeoDas-Isle , se renferma dans l'eniceinf e des retraucheméns de la ville d'York*
M. de Lonzun y appuyé par quelques milices , attira nvemeni le9 dragons de TarletOn , qui fofenti obtigés' de se retirer dans la ville; et
ou SOUTEillRS. i55
M. de Choisy j)0U89à ses postes àyancés jusqu'à un mille de Glocester.
Sur ces entrefaites on ajpprit qu'Arnold , forcé d'abandonner le sud , avait été envoyé dans le Connecticut, et que là, livrant avec furie cette province, où il était né, aux plus affreux ravages^ il avait incendié New-London, percé de son épée le brave colonel Lidger qui lui présentait la sienne pour se rendre, massacré la garnison d'un fort dont il s'empara, et brûlé tous les bàtimens de commerce qui se trouvaient dans le port.
Ce traître méritait, par ces atrocités, la haine et le mépris qu'il inspirait à Ses compatriotes. On raconte qu'étant en Virginie, poursuivi assez vivement , il demanda à un soldat américain prisonnier ce que ses concitoyens au-» raient fait de lui s'ils l'avaient pris : « Nous au-^ » rions , lui dit le soldat , séparé de ton corps » ta jambe blessée au service de la patrie , et » pendu le resté. »
Clinton avait inutilement espéré que le bruit de cette diversion arrêterait les armées alliées dans leur marche. Ce général vit arriver dans le même temps à New- York l'amiral Digby, trois vaisseaux, des troupes de terre, et le prince Guillaume-Henri, fils du roi d'Angleterre^ nommé gouverneur de Virginie par son père; faisant alors les préparatifs de son embarque-
256 MÉMOimES
ment y il conçut le dessein de venir avec son ar« mée et vingt-six vaisseaux secourir Comwàllis ; mais on verra qu'il n'était plus temps.
Yorktown , couverte presque totalement par un marais , était de plus défendue par des retranchemens palissades que couvraient un ouvrage à cornes et deux redoutes, en avant desquelles se trouvaient de nombreux abattis.
Les premiers jours d'octobre , ce siège mémorable commença ; les forces des Américains étaient d'environ neuf mille hommes j et celles des Français de sept mille. Dans la nuit du 6 au 7 d'octobre , la tranchée fut ouverte au-dessus et au-dessous de la rivière d'York.
Les ingénieurs du Portail et de Querenet conduisaient les travaux de ce siège. M. d'Abôville et le général Knox dirigeaient les artilleries française et américaine. L'armée de Washington défendait la droite de la tranchée, celle de Rochambeau la gauche et le centre. Leurs batteries incendièrent un vaisseau de guerre anglais et trois bâtimens de transport qui avaient mouillé dans le dessein de prendre les tranchées à revers.
Quelques jours après, l'attaque des redoutes fut ordonnée; jamais on ne vit une plus noble émulation , plus d'ardeur et de vaillance , plus de discipline , plus de concert et moins de ja-«
ou SOUVENIRS. 25^
lousie que n'en montrèrent alors les deux armées alliées.
Les Américains marchèrent à cet assaut sous le commandement des généraux La Fayette , Lincoln. Lawrens et Hamilton. Les Français s'avancèrent sous les ordres du baron de Yîoménil et du marquis de Saint-rSimon.
Là y de nouvelles palmes furent cueillies par le duc de Lauzun , qui venait de conquérir le Sénégal , par le vicomte de Noailles , et par Dillouy déjà cité dans la conquête de la Grenade; par le comte Charles de Lameth^qui reçut, dans cette brillante journée, deux graves et glorieuses blessures au moment où il franchissait le premier les remparts de la redoute anglaise.
Revenu en France , on le vit , peu d'années après, se distinguer à la tribune par ses talens, et dans la guerre d'Espagne par sa belle défense de Santogna.
Les colonels comte de Deux-Ponts , du Muy , de Custines , méritèrent de justes éloges. Le marquis de Saint-Simon, déjà malade, oublia ses souffrances, ne consulta que son courage* et se fit porter à la tête des colonnes. Le comte Guillaume de Deux-Ponts fut blessé.
On ne doit pas oublier les noms d'autres braves qui depuis éprouvèrent des fortunes si diverses : le duc de Castries, aujourd'hui pair de I. 17
258 HÉMOIRES
France ; Mathieu Dumas ^ dont la tribune, l'histoire et les camps conserveront la mémoire; Alexandre Berthier, qui devint plus tard TÉphestion d'un nouvel Alexandre ; le fils du général français, le vicomte de Rochambeau , que la mort moissonna sur un autre champ de bataille, ef le général Lauberdière, neveu et aide de camp de M. de Rochambeau.
On voyait aussi dans leurs rangs le comte Charles de Damas, aujourd'hui pair et premier gentilhomme de la chambre; le lieutenant-colonel Anselme, qui fit depuis la conquête de Nice, etMioUis, qui, devenu général , sut, dans nos dernières guerres, se concilier l'aiFection des peuples conquis.
Les deux redoutes furent emportées presqu'au même instant par les colonnes de M. de Vioménil et de M. de La Fayette. La plupart de ceux qui les défendaient furent tués ou pris.
Les généraux établirent le logement en joignant ces redoutes conquises par une communication à la droite de la seconde parallèle. On y plaça de nouvelles batteries qui battaient à ricochet tout l'intérieur de la place.
Dans la nuit du 1 5 au 1 6, l'ennemi fit une sortie avec six cejats hommes d'élite. N'ayant pu vaincre la résistance des troupes qui gardaient les redoutes, les Anglais se jetèrent sur une
ou SOUVENIRS. aSg
batterie de là seconde parallèle , dont ils enclouérent quatre pièees.
Mais le chevalier de Chastellux , arrivant alors à la tête d'une réserve , repoussa les assaillans et les força de se retirer en désordre. Le lendemain j le marquis de Saint-Simon fut blessé dans la tranchée et ne voulut point quitter soii poste.
Cornwallis tenta uii nouvel effort pour passer la rivière et s'échapper; un orage dispersa une partie de ses bateaux^ et le général Choisy força les Anglais à rentrer dans la ville.
Le 1 7 , ils commencèrent à parlementer. Le vicomte de Noailles, le colonel Lawrens et M. de
Granchain ayant été nommés pour dresser les
articles de la capitulation , de concert avec des oflBciers supérieurs de l'armée anglaise^ cette capitulation fut signée le 19 octobre par le gé-^ néral Washington, le comte de Rochambeau, et M. de Barras , chargé des pouvoirs du comte de Grasse.
Les prisonniers anglais s'élevèrent au nombre de huit mille hommes. On prit deux cent quatorze pièces de canon et vingt-deux drapeaux. Les troupes anglaises défilèrent entre les deux armées alliées, tambour battant, et portant leurs armes , qu'elles déposèrent ensuite en faisceaux avec leurs drapeaux.
Comme lord Cornwallis était malade ^ le gé-
:i6o MÉMOIRES
néral O'Hara défila à la tête des Anglais et présenta son épée au comte de Rochambeau. Celui-» ci lui dit, en montrant le général Washington à la tète de l'armée américaine , que^ l'armée française n'étant qu'auxiliaire dans ce pays^ c'était au général américain à recevoir son épée et à lui donner des ordres.
Le duc de Lauzun et le comte Guillaume de Deux-Ponts furent chargés par M. de Rocham^' beau de porter la capitulation en Franccv Le 27 octobre, l'escadre anglaise, forte de vingtsept vaisseaux, parut à l'entrée de la baie. Le général Clinton s'y était embarqué avec ses troupes; mais^ apprenant que son secours devenait inutile, cette armée gagna le large.
Le 4 novembre , M. le comte de Grasse partit avec la flotte française pour les Antilles , emmenant avec lui M. de Saint-Simon et les trou-^ pes qu'il commandait. Le général Washington regagna la rivière d'Hudson , et les Français restèrent quelque temps en quartier d'hiver à York , Glocester et Williamsbourg.
L'absence de notre armée navale n'avait point ralenti l'activité de M. de Bouille. Ce général , favorisé par l'éloignement des forces anglaises ^ sut tirer un grand parti du peu de bâtimens légers qui étaient restés à sa disposition.
Ayant conçu le projet de reconquérir les îles
ou rSOUVENIflS. 261
hollandaises; il l'exécuta avec autant de bonheur que dé rapidité. Après avoir pendant la nuit descendu ses troupes dans l'ile de Saint- Eus tache ^ il s'avança , au point du jour^ pour attaquer la forteresse principale de cette île, dont la garnison était alors, en plaine, occupée à manœuvrer.
Xi'avant-garde de M. de BouîUé était composée d'un régiment irlandais au service de France. A la vue des habits rouges de ce régiment , les Anglais trompés crurent que c'était une troupe de leurs compatriotes, et la laissèrent s'approcher sans méfiance.
Revenus trop tard de leur surprise, ils combattirent vainement avec courage; de toutes parts ils furent enfoncés, et poursuivis avec tant d'ardeur, que les Français entrèrent pêle-mêle avec eux dans la forteresse, dont ils se rendirent maîtres. Cette conquête fut promptement suivie de celle des petites îles de Saint-Martin et de Saba. Dans le même temps, le comte de Kersaînt s'empara des importantes colonies de Surinam , Demerari et Essequibo.
Dès que M. de Grasse reparut dans les An^ tilles, il prit avec M. de Bouille la résolution d'attaquer l'île de Saint-Christophe j en conséquence , il fit voile pour cette île et y débarqua ce général , qui investit avec toutes ses troupes
a62 MÉMOIRES
la forteresse de Brimstown-Hill. Mais^ dans ce moment^ l'infatigable amiral Hood^ qu'aucun revers ne pouvait abattre^ parut avec vingtdeux vaisseaux de li^ne , et provoqua M. de Grasse au combat.
Notre amiral^ sortant alors de la rade avec célérité, s'avança dans l'espoir de remporter un nouveau triomphe. Mais l'habile Anglais ^ se retirant devant lui comme effrayé , sut tout à coup, par une manœuvre adroite, tourner la flotte française , et entrer sans obstacle dans la rade que celle-ci venait de quitter. Là, défendue par deux forts pt embossée , l'escadre anglaise brava tranquillement nos efforts. Inutilement M. de Grasse l'attaqua deux fois avec opiniâtreté ; il ne put forcer la ligne anglaise, et, comme il n'avait point de brûlots avec lui , il lui fut impossible de l'incendier.
Après ce mauvais succès, M. de Grasse se vit contraint de s'éloigner . CependantM. de Bouille, livré à ses propres forces, et sans aucun secours de nos vaisseaux, ne perdit point courage ; laîsr sant une partie de ses troupes près de la forteresse , il marcha avec l'autre au devant de quinze cents Anglais que l'amiral Hood avait débai*qués.
Au premier choc , il les culbuta et les tailla en pièces ; revenant ensuite dans ses lignes , il continua le siège , força la garnison, à capituler.
ou SOUVENIRS. 265
resta maître de l'ile et enleva ainsi à l'amiral Hood tout espoir de reprendre cette colonie.Par là cet amiral se vit obligé de s'éloigner d'une rade qu'il avait défendue avec tant de courage.
La fortune semblait s'être décidée en notre faveur ^ et cependant nous éprouvâmes dans la suite y par un grand désastre ^ les tristes conséquences de la faute commise par M. de Grasse , en perdant l'occasion de détruire cette escadre anglaise y sans laquelle Rodney n'aurait jamais pu remporter la fatale victoire que le sort lui réservait.
Cette année se termina glorieusement pour nous et pour nos alliés. Barras s'empara de l'ile de Montferrat. L'amiral don Solano et le général don Galvez firent la conquête de la Floride, et se rendirent maîtres de Pensacola. Les Français et les Espagnols réunis attaquèrent les îles Baléares. Le général anglais Murrey défendit vaillamment Minorque et le fort Saint-Philippe; Guichen , Beausset , Lamotte-Piquet commandaient notre escadre, et don Louis de Cordova l'escadre espagnole.
Le duc de Grillon , digne de son nom , était le général en chef de cette expédition, et, lorsqu'il somma Murrey de se rendre, celui 7 ci rejeta sa demande , en lui annonçant qu'il était résolu à imiter le brave Grillon, aïeul de son adversaire,
264 MÉSOIKES
lorsqu'on lui commanda une démarche contraire â llionneiir.
La Taillance des asnégeans et ceDe des aanégés rcndirenl ce siège méoMvaUe. Morrey ne céda qn'aprés a^oir époûé tontes ses munitions, et obtint nne capitulation iHHKNrable.
Ce fut ausn à cette époque que les Hoflandais lirrérent aux Anglais, dans la mer du ^%ord , le fameux combat de Doggersbank , et disputèrent si Taillammmt aux Anglais la Tietoire, qu'elle resta indécise.
Ce fut le dernier succès de la marine hollandaise expirante, et de la Tigueur de cette république qui, jadis paurre et opprimée, arait su d'abord conquérir son indépendance, depuis c<MnbattreaTec égalité l'Angleterre et la France, et qui , panrenne à l'opulence , tomba , par ineptie , au rang des puissances du troisième CNrdre. Autrefois Taisseau amiral de ITnrope, elle ne se montra plus que comme une faible chaloupe, obéissant serrilement, et tour à tour, aux signaux des deux grandes puissances maritimes.
Ce tableau rapide des événemens glorieux de cette campagne de 1 78 1 suffit sans doute pour justifier les éloges que reçurent alors, de tous côtés, les ministres de Louis XYI; et, malgré le rerers que, l'année suivante, nous firent éproo- Tcr les caprices des Tcnts ou les fautes de M. de
ou SOUVENIRS. ^65
Grasse y rabattement des Anglais , le peu de fruit qu'ils retirèrent de leur victoire, ainsi que la paix glorieuse à laquelle nous les forçâmes, prouvent assez combien sont peu fondés les reproches qu'un historien moderne adresse à ce sujet au ministère. Il prétend que ce ministère, depuis la disgrâce récente de M. Necker, s'était totalement désuni , que les conseils devenaient plus rares, l'action plus lente, les plans moins bien concertés, et que la nation, lasse de la guerre, ne montra aucune joie pour la naissance d'un dauphin , et reçut avec indifférence la nouvelle de la capitulation de Comwallis.
^ Il est constant au contraire que la France entière montra , à l'époque de la naissance du dauphin , une affection pour le roi et pour la reine , qui jamais n'éclata avec des démonstrations à la fois plus vives et plus sincères.
. Tous les généraux qui arrivèrent en France, après la prise d'York, ne peuvent avoir oublié les hommages universels dont ils furent l'objet, et le noble orgueil que leurs triomphes inspiraient à la France.
Tous ceux qui ont vécu dans ce temps se rappellent encore l'enthousiasme qu'excitia le retour de M. de La Fayette, enthousiasme que la reine elle-même partagea. On célébrait alors à l'hôtel de ville une grande fête à. l'occasion
26S M£MOiR£S
minique ; elle était suivie d'un nombreux convoi. L'amiral anglais s'avança rapidement pour s'en emparer; mais, après un vif combat, son avant-garde fut repoussée avec perte par Tavant-garde française.
M. de Grasse, ayant ainsi sauvé son convoi , continua sa route, sans que Rodney, qui' le suivait, pût le forcer à s'arrêter. Déjà il était près de la Guadeloupe et hors d'atteinte; la jonction devenait certaine , une grave faute perdît tout. Le 12 avril, un vaisseau français, le Zélé y ayant par une fausse manœuvre abordé notre vaisseau amiral, la Ville-de-Paris ^ fut dégréé, et, ne pouvant plus tenir le vent, tomba dans les eaux de l'armée anglaise.
• Un courage trop bouillant , et la crainte de perdre un vaisseau, firent oublier à M. de Grasse que rien ne devait le détourner de son but principal , sa jonction avec l'armée espagnole. Il courut sur les Anglais et parvînt à dégager le Zélé.
Mais dès-lors la bataille , devenue inévitable , commença. M. de Grasse se tenait au centre de la ligne; M. dé Vaudreuil commandait notre avant-garde , et Bougainville notre arrièregarde. Jamais la mer n'avait été le théâtre d'un combat plus important entre deux armées navales plus nombreuses. Le sceptre de l'Océan ,
ou SOUVENIRS. 26g
disputé par l'Angleterre et par la France , était le prix offert au vainqueur.
La lutte fut longue et terrible. Des deux côtés un égal courage était dirigé par une égale habileté ; pendant la plus grande partie de la journée, toutes les tentatives de Rodney pour forcer Âotre ligne furent inutiles : déjà la for-? tune semblait se déclarer pour nous, lorsque tout i' coup le vent changea. L*avant-garde française se trouvait alors près des côtes d*une ile dont les mornes la mettaient à Tabri de ce vent nouveau. Le calme l'empêcha de continuer ses manœuvres et d'obéir aux signaux que lui faisait l'amiral.
Rodney profite promptement de cet accident; il coupe notre ligne et y jette le désordre. Alors chacun de nos vaisseaux se trouve à la fois engagé avec plusieurs vaisseaux ennemis ; vainement la vaillance opiniâtre de nos marins lutte contre le nombre et contre le sort ; deux de noç vaisseaux s'enfoncent dans la mer; d'autres, tor talement démâtés et inutilement remorqué^ par des frégates , tombent au pouvoir de. l'ennemi ; la yUle-de-Paris j foudroyée durant plusieurs heures par trois vaisseaux anglais , était rasée comme un pot&ton; de tout son équipage, l'amiral seul et deux officiers restaient encore debout sans blessure ; enfin, ne pouvant plus (^>por
sef aucune résistance, M. de Grasse se rendit.
Cette défaite livra huit de nos vaisseaux aux Anglais : ils y perdirent mille hommes ; trois mille Français périrent* La flotte anglaise, quoique victorieuse, avait été si maltraitée qu'elle ne put, après le combat, ni tenter aucune conquête, ni faire aucune opération imporflibite , ni même s'opposer à la retraite du comte de Yau*^ dreuil , qui ramena dans nos ports une Itrmée navale encore composée de vingt-cinq vaisseaux^
Nous et nos alliés nous ti'en continuâmes pas moins à gainer l'offensive. L'illustre La Peyrouse se porta dans la baie d'Hudson, et leva sur ces côtes de fortes contributions; les Anglais se virent forcés, dans le sud des États-Unis, d'évacuer Savannah j ils restèrent timidement renfermés dans les murs de Charles town et de New -York. Nous restituâmes généreusement aux Hollandais toutes les richesses que leur avait ravies la cupidité de Rodney , et dont nous ve^ nions de nous emparer.
Nos ministres, loin d'être découragés, pres-^ sèrent leurs armemens, formèrent d'autres combinaisons pour assurer la conquête de la Jamaïque , et résolurent d'envoyer des renforts à l'armée de Rochambeau , qui devait ou prendre New-York ou s'embarquer pour aller rejoindre l'armée espagnole, afin de forcer l'Angleterre ^
ou SOUVENIRS. 271
par la crainte de perdre ses dernières-possessions dans les Antilles, à conclure la paix et à reconnaître l'indépendance de l'Amérique.
Mais, si la défaite de JVI. de Grasse ne fut suivie d'aucune autre perle pour nous, son funeste résultat fut cependant de nous enlever cette supériorité maritime que nous avions un mioment arrachée à notre éternelle rivale.
Le peuple anglais se montra , dans cette cir-' constance, plus juste appréciateur des faits que la nation française : à Paris, on accabla l'amiral vaincu d'épigrammes , de satires et d'outrages j| à Londres , on plaignit son malheur , on admira son héroïque courage, et, soit justice, soit orgueil , on lui rendit des hommages peut-être exagérés.
Au reste, toute la France, loin d'accuser les ministres de ce revers , s'empressa de sejçonder leurs efforts. La capitale offrit au roi un vaisseau à trois ponts ; plusieurs villes imitèrent cet exemple, et d'innombrables souscriptions facilitèrent les moyens de réparer promptement nos pertes et de presser vivement la guerre.
Tandis que la France jouissait avec fierté de la gloire acquise par ses armes, du spectacle d'une armée anglaise passant sous les fourches caudines , des conquêtes aussi importantes que nombreuses faites dans les Antilles , de celles du
2j4 MÉMOIRES
dans l'opinion y un nouveau prix. Cependant M. l'avocat-général Séguier fit contre ce livre un réquisitoire fulminant; Fauteur fut décrété de prise de corps, l'ouvrage condamné à être brûlé, et cette condamnation devint pour l'abbé Raynal une espèce d'apothéose.
A la même époque, un membre de l'Académie Française , un de nos meilleurs historiens , l'abbé Millot, vit son Histoire condamnée en Espagne par l'inquisition ; le célèbre Olavidès , qui venait de défricher et de civiliser la Sierra-Morena , fut jeté dans les prisons de ce farouche tribunal , parce qu'il avait traduit en espagnol l'ouvrage de l'abbé Raynal. Je me souviens de lui avoir entendu dire, lorsqu'il se fut échappé de son cachot, qu'un des chagrins les plus insupportables de sa captivité avait été de se voir condamné, pour pénitence , à lire matin et soir les œuvres de frère Louis de Grenade , et celles d'un autre moine aussi stupide : « Eh bien! lui » répondis -je, voilà le supplice des anciens re- » nouvelé : vous avez été damnatus ad bestias, »
Aucun service rendu, aucun rang, aucune autorité ne mettait à l'abri de cette tyrannie monacale. Le conquérant de la Floride, l'amiral Solano, l'éprouva lui-même : on avait trouvé chez lui un exemplaire de V Histoire de l'abbé Raynal; l'aumônier de son vaisseau jeta avec
ou souven'irs. ii^S
emportemeiU le livre dans la mer , menaça l*amiral des arrêts de rinquisition^ et )e contrai^ gnit y pour expier sa faute, à faire une pénitence publique. Il était, comme on ferdit, difficile de tomber dans des contradicUons plus frappantes, en faisant sentir au peuple, avec amertuiïie, les coups du pouvoir a^rbltraire , au moment où on rappelait aux armes pour la défense d'un autre peuple qui venait de s'en affranchir.
Quoique jeiine encore, et par conséquent entraîné par l'esprit de mon temps, ce tôurbilkm ne fermait pas totalement mes^ux sûr les bizarreries de nos inconséquences ;« je me souviens toujours de rétonneihent avec lequel j'entendis toute la cour, dans la* salle de spectacle du château de Versailles, applaudir avec efithousiasme Brutiis, tragédie de Voltaire, et particulièrement ces deux vers :
Je suis fils de Brutus, et je porte en mon cœur La liberté gravée et les rois en horreur.
Quand les premières classes d'une monarchie se fanatisent à ce point pour les maximes les plus outrées des républicains, une révolution ne doit être ni éloignée ni imprévue; maïs aujourd'hui cependant^les jflus àrdens- ennemis de toute liberté, et les plus zélés défenseurs de l'antique état social, ont oublié complètement à
^276 li*ÉMOIRES
quel point ils avaient eux-mêmes poussé le peuple sur la pente rapide où il ne fut bientôfiplus possible de Tarrêter.
Tout le comseil du roi n'était pas unanime à l'égard de ces mesures inconséquentes : le garde des sceaux et le ministre de Paris étaient les seuls qui conseillaient ces rigueurs intempestives ; ils luttaient maladroitement contre l'esprit public y combattaient par des ordonnances et par des ari^ls la cause de la liberté que le gouvernement soutenait par ses armes ^ et se montraient séHtblables à ces torreado'rs qui, dans les jeux sanglans de l'Espagne/ aiguillonnent long -temps par des blessures légères le taureau , ciont ils changent ainsi la colère en fu. rie. Us irritaient par là imprudemment l'opinion publique, au lieu de l'adoucir et de l'éclairer. Les ministres de la guerre et de la marine gémissaient de ces erreurs, sans y prendre part, et s'occupaient, avec autant de sagesse que d'activité, à remplir dignement les devoirs que leurs places leur imposaient. Notre marine, vaincue et détruite dans la déplorable guerre de sept ans, reparaissait soudainement, aux yeux du monde étonné, forte, nombreuse, ijastruite, disciplinée.
Le géant d'Albion ,*surp1[*is et ébranlé, voyait inopinément en elle une rivale puissante qui lui disputait avec fierté l'empire des mers.
ou SOUVENIRS. ..^77
M. de Castries, habile dans ses plans, actif dans ses travaux^ ferme dans ses résolutions , éclairé dans ses choix et inaccessible aux manœuvres de l'intrigue, combattait, avec un égal courage , les ennemis de la France et les intrigans de la cour. -On doit lui attribuer en graille partie les succès de la campagne de 1781., et l'éclat de ce dernier rayon de gloife qu^elle jeta sur le règne de l'infortuné Louis XVI. Il fut parfaitement secondé par mon père. Tous deux, iltlll par l'amitié la plus intime, étaient animés clù même esprit d'ordre, de justice et de bien public. Le devoir était tout pour eux j iU comptaient pour rien la faveur : tous deux toUlâient servir dignement le monarque, et se souciaient peu de plaire à ceux qui préféraient leurs înté-^ rets aux siens.
Comme alors toute la noblesse de France , par coutume et par préjugé, n'avait d'autre carrière que celle des armes, le ministre de la guerre, plus que tout autre, était sans cesse en butte aux manœuvres, aux intrigues, aux sollicitations, aux importunités des grands et aux caprices de la faveur. Chaque prince voulait hâter l'avan-* cément de ceux qui lui étaient attachés; chacun des grands personnages de l'État poussait vivement la fortune de ses parens et de ses protégés.
La reine elle-même, dont la bonté naturelle
2j8 MÉMOIRES
Suivait rarement résister au plaisir d'accorder des grâces y attaquait saos cesse la fermeté du ministre qui voulait maintenir les réglemens, et reprochait quelquefois à mon père de manquer pour elle de complaisance et de gratitude. Une ou deuf foisy irritée de ses refus ^ elle employa, pour lui forcer la main, le crédit que la tendresse du roi hii donnait.
Le frère d'un homme reyétu d'une des grau* des charges de la cour^ s'était attiré beaucoup de détracteurs par sa conduite incertaine et faible; l'opinion publique l'avait même plus sévèrement inculpé, lorsqu'il était employé à la tète d'un corps d^ns la guerrerde Corse. Il sollicitait la place d'inspecteur-général, fonction alors réputée très importante.
Mon père voulait avec raison la donner à un des officiers-généraux plus anciens et plus estimés ; mais la reine, qui le protégeait, décida le roi à donner l'ordre à mon père de faire cette injuste nomination. Il obéit, mais en même temps il offrit sa démission au roi, qui la refusa ;*ety lorsque le nouvel inspecteur vint, suivant l'usage, remercier le ministre, celui-ci lui répondit ce qu'il » ne lui devait aucune reconnaissance, qu'il » s'était au contraire opposé de toutes ses forces » à une faveur peu méritée, et que c'était à la » reine seule qu'il devait cette préférence. »
ou SOUVENIRS. 37^
L'humeur de cette princesse fut extrême ; elle me fit dire de venir ches elle , me détailla longuement et avec vivacité tous les sujets de mécontentement que mon père lui donnait. Je lui représentai alors a^ec force combien il était malheureux pour les princes de se laisser ainsi tromper et irriter par les personnes qui les entouraient et qui cherchaient assidumetit à leur faire sacrifier l'intérêt général aux intérêts privés. « Mon père, ajoutai -je, n'oubliera ja- ) mais /madame, que c'est à votre majesté qu'il doit son élévation ; mais il ne croit poti- ) voir mieux vous marquer sa reconnaissance ) qu'en servant le roi avec conscience et fidélité* ) Vous avez une armée pour vous servir et non ) pour vous plaire. Cette armée perdra toute émulation si on continue, comme par le passé, à préférer le crédit au mérite et la naissance ) aux services. Votre majesté a vu dans quel état déplorable était réduite cette çtrmée, il y a peu de temps , par les complaisances et les faiblesses d'un ministre contre lequel l'opinion générale s'est si hautement manifestée. Tous ) .les grands de votre cour voulaient des com- ) mandemens; il n'y avait pas d'évêque qui ) ne prétendit faire nommer quelque colonel, ) point de jolie femme ou d'abbé qui ne voulût ) faire quelque capitaine. Ces abus ont cessé;
28o MEMOIRES
w Tordre renaît; l'espérance se ranime, et vous » en voyez les heureux fruits par l'ardeur et les » succès de nos troupes dans les deux mondes. » Pourquoi souffririez-vous qu'un si grand bien » ne fût qu'illusoire et de peu de durée? »
« Mais , reprit la reine , je ne demande pas » d'injustice; je crois seulement pouvoir faire » accorder des préférences à des militaires qui » ont bien servi , et dont le nom et l'attache- » ment méritent des égards. Votre père n'en a » point pour moi; il veut m'ôter tout moyen » d'obliger; ses règles minutieuses, qu'il m'op- }) pose toujours , le font accuser de dureté et de i) pédanterie; c'est une vraie barre de fer : il ne » regarde pas comme un titre suffisant l'attache- » ment au roi et à la reine. Je n'ai point cru , » en le faisant nommer ministre, qu'il me con- M trarierait sans cesse et me priverait du plaisir » le plus doux pour moi , celui de faire du bien » et de rendre des services aux personnes qui » le méritent par leur attachement pour nous. »
« Mais, madame, répliquai -je , votre ma- » jesté a trop d'esprit pour ne pas sentir que , )x toutes les fois que mon père se trouve forcé de » contrarier vos désirs, il éprouve un chagrin » extrême; d'ailleurs, permettez-moi de vous » le dire , les détails arides de l'administration » militaire vous sont étrangers ; vous seriez fort
ou SOUVENIKS. 281
» ennuyée ô'il vous fallait connaître toutes les }) ordonnances et tous les réglemens faits pour » le bien du service, pour établir dans l'armée » un ordre raisonnable et même nécessaire. Les » réglemens une fois signés par le roi , le devoir » d'un ministre est de les exécuter strietement 2 » s'il s'en écartait^ il serait coupable, et il n'y » aurait plus de règle; la faveur ferait tout, » les bons et anciens services perdraient leur » prix , l'émulation cesserait d'exister dans Tar- » mée, et le mécontentement deviendrait gé- » néral. »
(( Mais qui vous parle, dit vivement la reine, » de violer toutes les ordonnances et de ne sui- » vre aucune règle? » Je me tus, et je sourisl « Allons ! parlez , poursuivit-elle ; voulez-vous » me donner à entendre que je fais à votre père » des recommandations déraisonnables ? »
« Oui , madame , mais sans vous en douter; » vous êtes trompée par ceux qui sollicitent vo- » tre protection ; ils se gardent bien de vous » dire, les uns, qu'ils n'ont pas le temps de » service nécessaire; d'autres, que leurs négli- » gences ne méritent pas d'avancement; enfin, » la plupart vous laissent ijgnorer que leurs » concurrens ont des droits meilleurs et plus » anciens. »
« Fort bien, répondit la reine, cela peut ar-
2Ôa MÉMOIRES
» river quelquefois ; mais pourquoi votre père, )i au lieu d'un refus sec et inconvenant, ne n vient-il pas m'en expliquer les motifs? » « Il M le voudrait certainement, madame; mais vos »i occupations et les siennes lui en laissent ra- >i rement la possibilité. »
H Écoutez, me dit-elle enfin avec la grâce » qui lui était familière, je veux croire qu'il n'a » nulle intention de me désobliger; je compte » sur sa reconnaissance , j'estime même sa sén vérité un peu trop rude; je conviens que par )i facilité je me laisse aller souvent à des re- » coramandations pour des personnes dont je ne » connais pas bien les droits : j'aime qu'on ne » me quitte /'a/nais /iiécontertt. Mais, pourévîter » doi'énavanl toutes ces tracasseries, il faut, » toutes les fois que j'attacherai quelque impor- » tance et que je mettrai de l'insistance à une Il demande, que votre père vienne me parler, n OU vous charge de m'expliquer les raisons qui » l'empêchent de me satisfaire; dites-lui que » nous sommes raccommodés, que je lui en veux H seulement de l'humeur avec laquelle il a of- » fert sa démission : ni le roi ni moi nous ne )i voulons l'accepter; car nous sommes persua- " dés qu'il ne veut que le bien de notre service, 1» et qu'il est phis capable que tout autre de le )t faire. »
ou SOCIVENIBS. 285
Je fus très coûtent de porter à mon père ces paroles obligeantes. 11 suivit la conduite que la reine avait prescrite ; et je dois assurer avec vérité que depuis , loreque de semblables contestations survinrent à propos de quelques nominations importantes, la reine accueillit sans humeur et approuva sans difTiculté tous les refus que mon père opposait à l'intrigue, et dont je fus plusieurs fois chargé de lui expliquer les raisons. Ce fut ainsi qu'une circonstance, qui d'abord avait paru si contraire à nos intérêts, augmenta l'estime que cette princesse avait pour mon père, et la faveur dont elle daignait lu'honorer.
Je me souviens encore d'un autre fait qui peut prouver la nécessité où l'on se trouvait de soutenir une lutte continuelle contre la faveur et la puissance. On avait récemment recrëé, pour M, le prince de Condé, la chaîne de colonel-général de l'infanterie. Rien de plus naturel que d'en revêtir un prince du sang qui avait su, à la tête de nos armées, soutenir brillamment un nom cher à la France et familier avec la victoire; mais en même temps il était très politique de ne la rendre qu'honorifique et de la dépouiller du pouvoir réel qu'elle avait eu dans les mains d'hommes tels que le due d'Épernon, à une époque où subsistaient encore
trop de vestiges de l'ancienne anarchie féodale.
Cependant^ comme on n^est jamais juste et impartial dans sa propre cause, M. le prince de Condé réclamait vivement une partie des anciens privilèges de sa charge, et se plaignait amèrement de la résistance du ministre qui contrariait ses vues. Ce- prince , m'ayant invité à venir chez lui , me dit qu'il savait que j'avais un grand crédit sur l'esprit de mon père , et que je ferais une chose qui lui serait très agréable si j'employais ce crédit à lui faire rendre des prérogatives qu'on ne pouvait lui refuser sans injustice.
Je l'assurai vainement qu'on l'avait induit en erreur, que j'étais trop jeune et beaucoup Irop inexpérimenté pour avoir quelque ascendant sur un caractère aussi ferme, sur un esprit aussi éclairé que celui de mon père, a D'ailleurs, » ajoutai -je, il faut qu'il ait de bien puissans » motifs pour s'opposer au désir de votre altesse ; » mais je le connais trop pour ne pas devoir vous » dire que, si, après une mûre réflexion, il » trouve de graves înconvéniens au rétablisse- » ment des privilèges que vous réclamez, rien » au monde , si ce n'est un ordre spécial du roi , » ne fera changer sa détermination. »
« Je vous prie cependant de l'essayer, répon- » dit le prince; vous avez beau dire, je sais fort
» bien que votre père a en vous une entière -M confiance; je vous offre une occasion de m'o- » bliger, ne la négligez pas : vous êtes colonel; » je suis appelé par mon nom et par mes ser- » vices au commandement de nos armées , dès w qu'une guerre sérieuse aura lieu en Eui'ope. » Je vous saurai gré du service que vous me » rendrez , et vous devez sentir de quelle utilité » dpi t être alors ^ pour un jeune colonel, la » bienveillance d'un chef qui peut à son gré M donner des occasions de se distii^guer, et par » là faire acquérir des droits à un avancement » rapide. »
J'avoue que je me sentis vivement blessé en voyant que le prince me supposait capable de chercher, par des vues d'intérêt personnel, à obtenir de mon père une chose contraire à son opinion et à ses principes; aussi je me bornai à répondre au prince que je rendrais un compte fidèle à mon père de l'entretien dont son altesse venait de m'honorer. Il me salua sèchement, assez surpris probablement d'une candeur et d'une fierté qu'il n'attendait pas d'un jeune courtisan.
Je me retirai et j'allai retrouver mon père ~ qui m'approuva pleinement. Le prince n'obtint point ce qu'il demandait ; le roi résista comme son ministre, et je rends trop de justice aux qualités nobles et éminentes de M. le prince de
286 MÉMOIBES
Condé pour croire, malgré la froideur qu'il me témoigna depuis , qu'il conservât un "vrai ressentiment d'une conduite qu'il devait intérieurement estimer.
Je ne citerai plus ici qu'une dernière anecdote relative à l'administration de mon père. Celle-ci est plus importante par ses résultats, puisqu'elle a donné lieu à une fausse opinion aujourd'hui si répandue, qu'il est peut-être impossible de la changer. Il est ainsi des erreurs accréditées qui deviennent historiques. Au surplus , ce n'est pas dans l'espoir de détruire complètement celle dont je parle que j'écris ceci ; mais, en racontant les faits exactement tels qu'ils se sont passés, je crois remplir mon devoir.
Tout le monde en France a cru et dit que mon père avait, par une ordonnance, exclu tout le tiers -état du service militaire, en exigeant, de ceux qui voulaient obtenir le grade d'oftîcier, des preuves de noblesse vérifiées et certifiées par le généalogiste de la cour, M. Chérin.
Cette ordonnance a été constamment l'objet, d'abord de vives plaintes , et plus tard de vio^ lentes déclamations contre l'orgueil injuste et aristocratique du ministre. EUe fut même généralement considérée, par les hommes les plus sages de toutes les classes , comme une mesure intempestive, inconvenante, totalemetit opposée
oo sonvENiBS. 387
ù l'esprit du siècle ; enfin, comme une des causes les plus eflicaces de ce mécontentement universel qui disposait les esprits à une révolution.
S'il était question, les faits fussent-ils aussi vrais qu'ils sont inexacts, de justifier à cet égard la.niiémoirc de mon père, rien ne serait plus facile. Je prouverais d'abord qu'il est souverainement injuste de juger les lois et les ordonnances d'un ancien gouvernement monarchique et aristocratique, d'après les principes d'un gouvernement représentatif et populaire. Les lois doivent être faites selon la nature des instituions; leur but est de les soutenir, de les défendre, de les fortifier, et, dans un pays où depuis dix siècles l'aristocratie, c'est-à-dire la noblesse,» avait joui d'une grande partie des droits de la souveraineté, il était très naturel, après avoir perdu successivement ses plus importans privilèges de féodalité et de seigneurie , qu'elle voulût au moins conserver le dernier de tous, celui des armes, qui jamais ne lui avait été contesté.
Mais il ne s'agit point ici d'avoir recours à ce moyen de défense; il toucherait peu de personnes, elje le soutiendrais mal, parce qu'il est contraire à mon opinion personnelle, qui dés ce temps me faisait désirer, dans le but même le plus salutaire à la monarchie, toutes les ré-
formes exigées par les progrès des lumières et de la civilisation : j'étais fermement convaincu que f sans cette sagesse , de gmnds malheurs et de grandes secousses devenaient inévitables.
La justice que je veux et que je dois rendre à mon père, n'a besoin, pour être évidente, que du récit fidèle des faits ; ils démontreront d'abord que la fameuse ordonnance qu'on lui reproche , n'a point produit dans les droits des individus les grands changemens qu'on lui attribue , et qu'elle n'a fait que modifier les moyens d'exécution d'un ordre de choses établi précédemment.
De plus, on verra clairement, par le même récit , que cette ordonnance , après de longs débats, a été rendue parla volonté de la majorité du conseil , contre l'opinion de mon père, qui s'y est opposé avec force, et qui, en cédant, ainsi que le prescrivait son devoir , a su y insérer, par la rédaction, plusieurs modifications pour en adoucir la rigueur.
J'aurais exposé beaucoup plus tôt ces faits au jour ; mais , tant que la tourmente révolutionnaire a duré, j'ai dû me conformer à la défense expresse de mon père : il ne voulait pas d'une apologie qu'on aurait pu attribuer à la crainte des passions de la multitude. Aujourd'hui, comme on ne peut plus raisonnablement me
OTT SOUVEWIRS.
soupçonner de vouloir flatter la démocralie en justifiant mon père d'une mesure si conforme à l'esprit de l'aristocratie qui reprend actuellement une partie de son ancienne prééminence, je crois pouvoir dire tout ce qui est vrai.
On se rappelle qu'à l'époque où mon père était ministre, l'esprit d'innovation se manifestait partout ; et , au moment où nos citadins se passionnaient pour les institutions anglaises, nos militaires, indignés des échecs reçus dans la guerre de sept a^, s'efforçaient de devenir Prussiens, et d'imiter, autant qu'ils le pouvaient, les troupes du grand Frédéric , leur vainqueur.
Ou ne parlait généralement que de réformes, ([ue de tactique nouvelle et de suppression d'a- I)us. Le roi, ne voulant ni résister sans prudence, ni céder sans motifs à cette fermentation des esprits , avait chargé un comité composé des vingt-quatre inspecteurs d'infanterie et de cavalerie, d'examiner à fond toutes les parties de l'administration militaire, et de rendre compte de leur travail au ministre par un rapport que celui-ci devaitsoumetlre, avec son avis, au roi, dans son conseil.
Ce rapport, discuté pendant plusieui's mois, fut remis â mon père. Il contenait l'analyse des nombreuses réclamations qui afTluaient de toutes parts sur l'organisation de noire armée, sur
ago • ifÉMoniEis
la tactique , et principalement sur les abus introduits dans le mode de nomination aux emplois.
Les inspecteurs avaient accueilli les plaintes d'une foule de nobles qui prétendaient que y ne pouvant^ sans déroger, entrer dans d'autres carrières que celle des armes , ils la voyaient désormais presque fermée pour eux, tant par les effets d'une paix de dix années qui rendait plus rares les vacances des emplois y que par la facilité abusive avec laqmrfle on laissait éluder les ordonnances qui exigeaient, pour être nommé officier, des certificats de noblesse signés par quatre gentilshommes.
« Ces certificats, disaient-ils, se donnent fré- » quemment à des roturiers par de jeunes gen- >) tilshommes obérés, et qui trouvent ainsi le » moyen de se libérer de leurs dettes. Cette » fraude insupportable, ajoutaient-ils, prive la » noblesse pauvre de tout moyen d'obtenir des » emplois, que leur enlèvent journellement les » jeunes gens riches du tiersnétat. »
Lorsque mon père porta ce rapport au conseil, il combattit avec chaleur l'opinion des inspecteurs et leurs conclusions favorables aux réclamations de la noblesse. « La fraude dont on » se plaint y disait- il, fût-elle aussi fréquente » qu'on le suppose , ne ferait que prouver l'im-
ou SOUY£NiilS. 2QI
» possibilité de conserver un ordre <le choses » que tout le monde veut éluder, par^ qu'il » n*est plus en harmonie aivec pos mœurs^ avec M les progrès en instruction et en jîchessesd'un » tiers- état qui s'offense de cette humiliation. » Comment voulez -vous qu'on supporte l'idée » de voir que le fils d'un magistrat respectable, n d'un négociant estimé, d^un intendant de pro* » vince, chargé d'une des plus importantes » branches de l'administration , soit condamné » à ne pouvoir servir l'État que comme soldat, M ou à ne parvenir au gradé d'officier qu'à un » âge avancé , après avoir vieilli dans les rangs » tes plus subalternes ? Il vaudrait bien mieux » attaquer le préjugé déraisonnable qui ruine » toute la noblesse en ne lui permettant d'autre » activité que celle des armes ; la loi dont elle » réclame l'exécution toogibe en désuétude, parce » qu'elle est contraire aux. mœurs du temps ; et » vainement voudraît*on la ressusciter, il ne » serait ni raisonnable ni juste de vouloir lui » rendre de nouvelles forces; au fond elle est » inutile : car, quoi qu'on en dise, la noblesse » sera toujours sûre par sa position, par son » crédit, d'obtenir la préférence pour le plus » grand nombre des nominations; et de plus » cette loi ressuscitée, sans satisfaire, toutes les » prétentions des classes privilégiées, exciterait
2g2 MÉMOIRES
» le mécontentement général de toutes les
M auti^s» »
Cerjted la raison la plus mùre^ l'esprit le*plus équitable avaient dicté cet avis; cepeiKlant l'opinion contraire prévalut , et il fut décidé que dorénavant ce serait M. Chérin, généalogiste de 1^ cour 9 qui délivrerait les certificats de noblesse^ précédemment donnés et signés par quatre gentilshommes.
Mon père reçut l'ordre de faire une ordonnance conforme âcette décision. Il obéit; mais, en la rédigeant , il excepta de l'obligation des preuves prescrites les fils de chevaliers de Saint- Louis et las emplois d'officiers dans plusieurs corps de troupes légères , de sorte que^ indépendamment des moyens d'avancement assurés aux longs services et offerts par les chances de la guerre, le tiers-état eut peut-être, depuis cette ordonnance, plus de facilité qu'auparavant pour eutrer dans la carrière militaire.
Cependant on fit peu d'attention à ces adoucissemens; on parut même oublier l'ancien état de choses et les preuves de noblesse précédemment exigées. Enfin il passa pour constant que c'était mon père qui avait infligé au tiers^état une exclusion humiliante, et son ordonnance devint le l)ut principal vers lequel se dirigèrent tous les traits de la malveillance et d'une haino
ou SOUVENIRS. 295
déjà trop vive de l'oixlre plébéien contre celui de Ih noblesse : voilà les faits dans toute leur vérité^ Topinion publique ,. jusqu'ici trompée^ lès jugera.
Pei^nne, je crois , n'aurUit du être plus à l'abri dé pareils reprochas que mon père. Soùs des formes sévères^ il était humain > généreux ; il cherchait partout le mérite^ l'encourageait , le défendait contre l'intrigue, et le récompensait : jamais sa justice ne rejetait une réclamation fondée ; jamais son activité ne lais^it de lettres cctnvenables sans réponse ; jamais il ne fermait l'oreille ^.ux bons conseils, ni même aux avis qui pouvaient l'éclairer sur ses fautes.
L^habileté, Tintelligence , l'assiduité à remplir ses devoirs, l'ancienneté des services, les nombreuses blessures, le.s actions brillantes étaient les seuls titres valables à ses yeux. Aussi les vieux officiers ^ les vieux soldats le chérissaient et vantaient sa bonté; les guerriers couverts de cicatrices aimaient à compter les siennes : les jeunes courtisans seuls se plaignaient de sa sévérité et de son attachement rigoureux aux règles et à la discipline.
L'ordre et l'économie lui donnaient les moyens de multiplier, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, les récompenses dues à des services réels. Il trouva même , dans de sages épargnes , la faci-
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lité de recréer lifne caisse de pensions en feveur
des plus anciens chevaliers de Saint-^Louft.
Jusqu'alors noâ soldats couchaient trois dans un même lit; ce fut lui qui ordonna que désormais ils n'y seraient plus qpe deux. Le désordre régnait dans les hôpitaux ; les dépenses de cette partie si importante dfe l'adxninistration étaient excessives et mal dirigées :* d'après les mesures qu'il prit, ces hôpitaux, coûtèrent moins , et continrent plus de malades mieux soignés.
Son ordonnance sur cette matière reçut -dans le temps des éloges universels. Par ses soins ^ l'instruction des officiers fit de grands progrès. On venait de toutes parts admirer la belte tenue de nos troupes, leur exacte discipline, et là Régularité de leurs manœuvres. Les cômmàtademens les plus importans furent toujours donnés par lui à des chefs désignés à sa confiance par l'estime publique; et ceux qui se distinguèrent si* éminemment dans la guerre d'Amérique , rendirent une pleine justice à la sagesse dé ses instructions.
Il avait le premier conçu et présenté au roi l'idée de la création du corps de l'artillerie légère et dfe celui de l'état-major, auxquels depuis nous dûmes une si grande part de notre gloire ; enfin, malgré la difficulté des circonstances et les exigences de la cour, le fonds des pensions
au SOUVENIRS. agS
militaires I qui, sous tous les autres ministres, s'était annuellement augmei;ité, ne reçut aucun accroissement pendant son ministère, qui dura sept annéfes, parce qu'il eut la sage fermeté de ne jamais accorder de pensions nouvelles qu'en exacte proportion avec les extinctions des anciennes.
Telle fut sa vie ministérielle, aussi respectable à la cour qu'elle l'avait été dans les camps. On pardonnera sans doute ces détails au sentiment qui les dicte : si l'oubli des méehans est une maxime salutaire , ajoutons-y que tout le monde doit s'unir pour préserver de l'oubli les hommes de bien; c'est le meilleur moyen d'en augmenter le nombre, malheureusement trop rare en tout temps et surtout dans les postes élevés, qui sont en biitte à tant de jalousies, à de si séduisantes tentations, et perpétuellement entourés de tant d'écueils.
Si mon père, malgré sa justice, rencontrait «ncore des ingrats et des mécontens, il faut avouer que j'étais un peu de ce nombre : car, malgré toutes mes sollicitations, ne voulant faire en ma faveur de passe-droits à personne, il m'avait toujours refusé les moyens de partager en Amérique les palmes cueillies par plusieurs de mes compagnons d'armes.
Enfin cette grâce tardive me fut accordée;
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le vicomte de Npailles ayant obtenu y après la prise d'Yorktown, le commandement en chef d'un régiment qui était. en France^ je fus nommé à sa place colonel en second du régiment de Soissonnais; je quittai sans regret les dragons d'Orléans malgré l'aifection que j'avais pour eux, et je reçus l'ordre de partir et de m'embarquer pour aller rejoindre mon nouveau corps dans les États-Utiisr
Après avoir si longuement et si vainement désiré de combattre, j'espérais faire une campagne vive et brillante qui terminerait la guerre par la prise de New-York et peut-être ensuite par la conquête de la Jamaïque : car tel était alors le projet des ministres.
Lorsque j'arrivai à Brest, les premiers jours d'avril 1782, j'y trouvai plusieurs frégates qui nous attendaient, ainsi qu'un convoi nombreux de vaisseaux marchands, de bâtimens de transport, que nous devions escorter; il y avait aussi dans le même port deux bataillons de recrues destinées à renforcer l'armée de Rochambeau.
Je reçus l'ordre d'en prendre le commandement, de les inspecter et de les dresser à l'exercice jusqu'au moment du départ. Je remplis avec exactitude ce devoir minutieux. Cette ennuyeuse occupation se prolongea beaucoup plus que je ne l'avais pensé.
ou SOUVENIRS. :^7
Une escadre anglaise , informée de nos préparatifs et favorisée par les vents ^ui nous étaient contraires, nous bloquait et croisait devant la rade , dans l'itltention de* nous attaquer et de s'emparer de notre convoi.
Nous apprîmes, dans ce moment, la triste nouvelle de la défaite de M. de Grasse, et ce revers excita parmi nous, non le découragement, mai« au contraire un redoublement d'ardeur.
Enfin les vents changèrent et nous donnèrent l'espoir prochain de sortir de ce triste port où nous étions comme aux arrêts. Nous reçûmes Tordre de laisser à Brest notre convoi et de nous embarquer sur la Gloire , frégate de trentedeux canons, qui en portait de douze.
A l'époque de ce premier embarquement, on plaça avec moi sur la Gloire MM. le duc de Lauzun , le prince de Broglie, fils du maréchal ; le baron de Montesquieu, petit- fils de l'auteur de Y Esprit dçs Lois; le comte de Loménie, qui depuis périt victime de la révolution ; un officier anglais nommé Sheldon, Polarski, gentil-* homme polonais; le baron de Ltliehorn, aide de camp du roi de Suède, et le chevalier Alexandre de Lameth, qui depuis rendit de grands services à son pays; il y devint célèbre par ses talens, par son habileté administrative, par son caractère , par son noble dévouement à sa pa-
trie, par ses principes constitutionnels, et par les proscriptions qu'ils lui attirèrent.
De ce moment datèrent son amour pour la liberté et notre amitié, eeotîmens qui, depuis quarante ans, dans son àmc comme dans la mienne, ont conseiTé toute leur force.
11 était dilHcile de trouver un compagnon de voyage plus aimable que le duc de Lauzun; sou caractère était facile, son âme généreuse, sa grâce originale et sans modèle. Il me montra une courte lettre de M. de Maurepas, auquel il avait vivement recommande une affaire qui l'intéressait. Cette lettre, en quatre ligne», donnait une juste idée du caractère enjoué et de l'humeur légère de ce vieux ministre : « Je n'ai » ffUf lui disait-il, parvenir h faire ce tfue vous n désiriez; vous n'aidiez dans cette occasion pour » lions que le roi et moi ; voilà ce que c'est cjue » de s'encanailler. »
Les impressions qu'éprouvait alors cette jeunesse belliqueuse, s'arrachant avec ardeur à ses foyers, à ses plaisirs , à ses affections, pour chercher, dans un autre monde, les travaux et les périls, étaient dignes d'observation , etauraienl pu annoncer aux esprits clairvoyans les changemens grands et prochains qui devaient s'opérer en Europe.
Ce n'était plus, comme autrefois, des cheva-
ou 90DVENIBS, agy
liers cherchant, ainsi que les héros normands, à la pointe de l'ëpée, des aventures et des principautés, ou des guerriers guidés, comme les croisés, par un pieux fanatisme; des Anglais et des Français aventureux , ou des Espagnols cupides, qui, altérés de la soif de l'or, couraienl ensanglanter et dépeupler un monde découvert par Colomb. Ce n'était même plus uniquement le désir de gloire et de grades qui avait fait briller les épées françaises dans toutes les guerres que se faisaient le» dilFérentes puissances de l'Europe.
Quelques-uns étaient encore cependant conduits exclusivement par ce dernier motif; mais la plupart d'entre nous se trouvaient animés par d'autres sentimens : l'un très raisonnable et 1res réfléchi, celui de bien servir son roi et sa patrie , de tout sacrifier sans regret pour remplir envers eux ses devoïre; l'autre plus exalté, un véritable enthousiasme pour la cause de la liberté américaine.
Un autre siècle naissait; tout changeait de mobile et de but. Il était assez extraordinaire de voir de jeunes courtisans , partant pour la guerre au nom de la philanthropie , de cette philanthropie qui devrait la faire détester, et des officiers qui , par l'ordre d'un gouvernement absolu , s'élançaient en Amérique , d'où ils de-
300 MÉMOIBES
vaient rapporter en France les germes d'une vive passion pour l'affranchissement et pour l'indépendance.
Je ne saurais mieux donner une idée de l'exal- ' tation qui agitait alors nos esprits , qu'en citant quelques passages d'une lettre que j'écrivais à cette époque , et qu'après quarante-deux ans , je ne retrouve pas sans quelque plaisir.
( Rade de Brest, a bord de la Gloire, ce 19 mai 17S3.)
(r Au sein d'une monarchie absolue, disais-je, » on sacrifie tout à la vanité , au désir de la re- » nommée^ qu'on nomme amour de la gloire , et » qu'on ne peut appeler amour de la patrie dans » un pays où un petit nombre de personnes , éle- » vées précairement aux grands emploie par la » volonté d'un maître , ont seules part à la lé- » gislation et à l'administration , dans un pays » où la chose publique n'est plus que la chose » privée, où la cour est tout, et la nation rien.
» L'amour de la vraie gloire ne saurait exister » sans philosophie et sans mœurs publiques; on » ne connaît bien chez nous que l'amour de la » célébrité, qui peut porter au mal comme au » bien; ce n'est point par des talens, mais par » faveur qu'on avance : il est plus profitable de » se rendre agréable au pouvoir qu'utile au pays. » Aussi ^ au lieu de vouloir honorer sa patrie
ou SOUVENIRS. Soi
» par des vertus ^ l'enrichir par des monumens }} et l'éclairer par des lumières , on n'emploie » son activité qu'en intrigues. Les ambitieux » ne craignent pas une mauvaise réputation, et » n'en cherchent pas une bonne et solide; tout » ce qii^its désirent , c'est le bruit et l'éclat; tout » ce qu'ils redoutent, c'est le silence et l'obscu- » rite : étranges égoïstes , qui vivent toujours » dépendans des autres, en ne croyant vivre » que pour eux-mêmes I ^«
» Si je parais les imiter, cette apparence est » trompeuse : car je poursuis un but tout diffé- » rent du leur. Quoique jeune, j'ai déjà passé » par beaucoup d'épreuves, et je suis revenu » de beaucoup d'erreurs : le pouvoir arbitraire » me pèse; la liberté, pour laquelle je vais com- » battre, m'inspire un vif enthousiasme; et je » voudrais que mon pays pût jouir de celle qui » est compatible avec notre monarchie , notre » position et nos mœurs; mes affections mêmes }) fortifient mes opinions actuelles.
» Uni par d'heureux liens avec la petite-fille » du chancelier D'Âguesseau , mon plus vif dé- » sir, en suivant une autre carrière que celle » de cet illustre magistrat, est de m'élever à la » hauteur de ses immortels principes de vertu, » de justice et d'amour pour la patrie. En li- » sant ses discours et ses écrits, on sent évidem-
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)» ment que ce ministre d'un monarque' absolu » ne perdait jamais de vue l'intérêt public, les » droits des citoyens , et les limites prescrites >i au pouvoir par l'étemelle raison et par les lois » fondani^ntales de l'Etat. Ce grand magistrat, H si dévoué à son roi , portait dans les tribunaux, » dans la législation et dans l'administration, )) toute l'indépendance et toutes les vertus ré^ n publicaines.
» Mon admira^n pour un si noble modèle a n dissipé dans mon âme les faux attraits d'une M fdiie ambition , du désir des richesses ; elle )) me fait résister au tourbillon du monde. L'o-* Jt pinion peu éclairée du vulgaire étccit la dkr- D niére idole que j'encensais ; mais elle s'est >) enfin montrée à moi tellie qu'elle est , assise » sur l'ignorance, égarée par la fortune , et ne » nous présentant qu'un encensoir de faux mén tal , qui ne s'agite que pour honorer le vice » brillant, favorisé par les caprices du sort.
» Je n'éprouve plus d'autre passion que cdle » de mériter les suffrages de l'opinion publique , » non tdle qu'elle est, mais telle qu'elle devrait M être; l'opinion, par exemple, d'un peuple » libre dont un sage serait le législateur. Aussi, » en me séparant aujourd'hui de tout ce qui »> m'est cher, ce n'est pas à un préjugé, c'est à ») un devoir que je fais ce pénible sacrifice:
ou SOUVENIRS. 5o5
)} magistrat^ j'abandonneraii les plus doux loi-* » sirs pour me rendre^ dès cinq heures, au pa-> » lais y afin d'y coimbattre l'injustice; minisire, » je m'exposefais à l'exil et au triste sort qu'é* » prouve la vérité ^ans les cours, pour y dé- 9). fendre la cause des opprimés; guerrier, je » quitte ma famille et mes foyers , tout ce qui » charme ma vie, pour remplir strictement les ^ 4évoirs d^un métier le plus noble de tous » quand on l'exerce pour soutenir une juste » cause.
» Tels sont les motifs qui me guident; il en » est un surtout plus fort que les autres, c'est » celui de m'élever au niveau de quelques êtres » dont je ne puis me rapprocher qu'à force de » nobles séntimçns et de vertus. A présent, leur » affection est tout à la fois l'objet de mes regrets » et le prix de mes sacrifices. La s^eule chose qui » mè console de m'en éloigner, c'est de mériter » de plus en plus d'être aimé par eux. »
Enfin le signal du départ fut donné ; un nou^ veau passager, le vicomte de Yaudreuil, se joignit à nous, et notre frégate mit à la. voile le 19 mai 1782 , avec une brise assez fraîche pour nous faire espérer d'échapper à la vigilance de la flotte anglaise ; mais à peine étions^-nous à trois lieues, qu'une tempête violente nous forea de changer de route et de nous enfoncer dans le
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passage périlleux que l'on nommeT^ JRaz de Tu^ ù'nguet^ lieu fameux par beaucoup de naufrages.
Luttant adroitement contre les vents et les écueils , nous parvînmes à prendre le large ; alors rapproche de vingt-deux vaisseaux anglais nous contraignit , pour les éviter , de ranger la côte de très près ; et , comme le coup de vent devenait toujours de plus en plus violent , nous fûmes en grand danger de tomber sur des écueils appelés les GlenanSf contre lesquels peu de temps auparavant la frégate la p^énus s'était perdue.
Enfin le calme succéda à l'orage; mais k guibré de notre frégate ^ cédint à l'impétuosité du veht^ s'était brisée. Nous nous vîmes donc obligés d'entrer dans la Loire et de relâcher .à Faimbœuf. Ainsi la fortune ^ contraire à -nos vœux, semblait se plaire à nous enchaîner sur les rivages de la France.
Jusqu'au i5 de juillet, recevant tantôt l'ordre de remettre à la voile, et tantôt l'injonction de retarder notre départ , nous ne fîmes , comme des caboteurs , que courir de port en port. De Brest nous étions venus à Nantes, de Nantes nous allâmes à Lorient , et de Lorient enfin nous nous rendîmes à Rochefort , où nous trouvâmes V Aigle y frégate de quarante canons portant du vingt-quatre , et qui devait se rendre en Amérique de conserve avec nous.
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M.* le faeron de Vioménilé M. le duc de Lauzun, qai retouniaieiit en Amérique, montèrent à bord de PAiglç; MM. de Vaid>an, de Melfort, deTalléyrandy^de Champcenetz, deFleury, et plusieurs autres officiers s'y embarquèrent éç^ lemenfc Le commandant de notre fi^te était le chevalier de Yallongue, ancien dfficier de la marine* royale y qui, malgré sa réputation de bravoui^>et d'habileté, et ses longs services, n'était encore parvenu qu'au grade de lièute^ nant de v^isseaui
Le chevklier de La Touche commandait lafrégate* F Aigle. C'était un homme instruit ^ brave , spirituel*, aimable , mais qui était rentré récjëmment au service de mer. De nombl^euxamié et Tapipui du* duc d'Orléans avaient accéléré son avancement; il était capitaine de vaisseau^ et ce ne fut pas sans un peu d'humeur que' M. de Yallongue se vit ainsi contraint de servir sous les ordres d'un officier moins ancien que lui/ et qui était ce qu'on appelait alors un intrus dans la marine.
M. de La Touche aimait son -nouyieati métief^ et en remplissait les devoirs avec autant d'intelligence que d'honneur. Cependant ^ au moment de son départ , une passion qui dominait chez lui toutes les autres, lui fit commettre une -assez grave faute dont le résultat p qui pouvait être