‹ Mémoires ou souvenirs et anecdotesChapitre 6 sur 8 · I. aa · texte numérisé non relu

I. aa

qu'elle ayait quittées la veille. Elle vint à nous avec une imprudente confiance , et ne nous fit que d'assez près ses signaux de reconnaissance.

Bientôt elle s'aperçut aisément par les nôtres que nous étions, ennemis , et elle se mit à fuir ; mais il était trop tard : en voulant éviter l'approche de la Gloire^ qui la chassait^ elle se vit forcée de passer à portée de V Aigle, qui la canonna vivement. Après quelques boulets échan* gés elle se rendit; mais, comme la mer était très grosse^ nous perdîmes deux heures à l'amariner^ et ce retard nous devint funeste.

L'escadre ennemie, qui était au large, se trouvait contrariée par le vent, et ûe pouvait secourir à temps là corvette. Cependant , après avoir amariné notre prise, nous. continuâmes notre route vers la baie, mais lentement : car nous n'avions pas de pilote, et, la rivière étant remplie de bancs de sable qui changent fréquemment de place, on ne peut hasarder d'y entrer sans être dirigé par des marins qui la pratiquent journellement.

Ces difficultés décidèrent M. de La Touche à mouiller le soir en dehors du cap James, et à envoyer un canot à terre pour chercher un pilote. Mais le sort, qui jusque-là nous aflait si bien servis, se déclara contre nous. Le vent devint violent, le ciel s'obscurcit, la mer se dé-

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monta, et les vagues submergèfent tiotré cànol. L'officier q\ii le comirtamlait et deux matelots gagnèrent la côte à la nage; le i*esle'de ce petit équipage pCrit.

Nous ignorions ce malheur/ et M. de La Touche , craignant qîie la cause qui retardait le retour du canot ne fut l'épaisse obscurité de la nuit et l'embarras ou il pouvait se trouver pour rejoindre la frégate, alluma des feux et tira des fusées.

Cette imprudence apprit à Tescadre ennemie que nous n'étions pas encore entrés dans la Delaware. Pour comble de malheur, le vent changea; il vint du large, et fut par conséquent très favorable* aux Anglais pour les faire arriver sur nous.

En effet, au point du jour, nous vîmes deux vaisseaux de guerre et plusieurs frégates qui s'approchaient à toutes voiles : alors nous coupâmes promptement nos câbles; nous prîmes chasse, et nous entrâmes ainsi forcément, sans pilote, dans la rivière.

Les bancs de sable partagetit le lit en quatre ou cinq canaux : pour y naviguer heureusement, il aurait fallu prendre d'abord la partie du sud près du rivage, traverser ensuite diagonalement la rivière du sud au nord-ouest entre deux bancs, et nous nous serions trouvés, près

de la rive nord y dans un fort bon chenal y où nous aurions navigué sans risque jusqu'à Philadelphie. ,Mais c'est ce que nous ne pouvions savoir, étant sans pilote , et ne pouvant voir les bancs qui étaient cachés sous l'eau.

Nous nous engageâmes donc dans le milieu de la rivière , espérant y trouver plus d'eau qu'ailleurs , et ce fut malheureusement le mauvais chenal que nous choisîmes. La crainte d'échouer nous contraignit à marcher lentement^ la sonde à la main et avec très peu de voiles.

Les Anglais, au contraire, qui avaient à bord des pilotes, nous suivaient i:apidement, gagnaient à chaque instant sur nous, et. nous voyions à toute minute leurs bâtimens grossir, et la distance qui nous séparait s'effacer. C'était comme un véritable cauchemar.

V Aigle toucha d'abord sur un banc, et, après quelques efforts , se releva. Au moment où nous passions près de lui, M. de La Touche nous ordonna, lorsque nous échouerions, de couper nos mâts , de couler bas notre frégate , et de sauver, dans notre chaloupe et nos canots, le plus de monde que nous pourrions.

Cependant les Anglais n'étaient plus qu'à deux portées de canon de nous. Déjà, dans cette position désespérée, nous projetions de nous embosser et de nous préparer à un combat trop

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inégal dont l'issue n'était pas douteuse, puisque nous avions affaire à sept ou huit bâtimens ennemis , parmi lesquels on comptait dès vaisseaux de ligne. Le prince Williams d'Angleterre se trouvait à bord de l'un d'eux.

Nous avions allumé nos mèches ; la consternation se répandait dans nos équipages^ lorsque soudain nous vîmes les vaisseaux anglais, qui jusque- là nous avaient suivis sans crainte d'échouer, puisque nous leur servions , pour ainsi dire, de pilotes; lorsque, dis-je, nous vîmes cette escadre virer de bord et s'éloigner de nous. Deux de leurs gros bâtimens, qui tiraient beaucoup d'eau, avaient touché, et l'amiral Elphingston, leur commandant, n'osa pas s'enfoncer plus avant dans ce dangereux canal.

Rassurés par la cessation de leur poursuite , et voyant que la. corvette que nous avions prise marchait devant nous sans trouver d'obstacle qui: l'arrêtât, nous continuâmes lentement notre route. Cependant, lorsque nous nous trouvâmes à six ou sept portées de canon des Anglais, nous jetâmes l'ancre, et de leur côté les ennemis en firent autant.

Alors les chefs de terre et de mer qui étaient à bord de nos frégates se réunirent sur V Aigle et V tinrent conseil. Les uns étaient d'avis de s'embosser et de périr en combattant ; les autres.

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(le poursuiiie encore notre roule, dans l'espoir qu'au moins quelqu'un de nos Làtimens parviendrait il franchir les obstacles qui nou3 arrêtaient.

Dans ce moment , l'officier de notre canot submergé, l'intrépide M. Gandeau, nous amena de la côte deux pilotes américains; mais les lumières de ces deux hommes, qui nous auraient comblés de joie deux heures plus tôt, nous ôtèrenl alors toute espérance. Après avoir observé notre position, ils nous apprirent que nous étions dans un étroit chenal qui allait toujoui's en se rétrécissant, et que nous trouverions fermé plus loin par un banc de sabie impossible à passer ; ils joutèrent que, pour regagner le bon chenal, il nous faudrait descendre la rivière précisément jusqu'à l'endroit où les Anglais étaient mouillés.

Alors on décida que les officiers de terre s'embarqiiei'aient sur des canots avec les dépêches. Enfin M. de La Touche et M. de Vallongue résolurent de s'enfoncer dans la rivière le plus avant possible , et , quand on ne pourrait aller plus loin, de s'embosser et de vendre chèremeut leur vie et leurs frégates à l'ennemi.

On délibérait encore quand tout à coup nous vîmes l'escadre anglaise couverte de voiles , et ses frégates s'approcher de nous assez rapide—

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meni ; aussitôt nops levâmes l'ancre et nous rt'commençàmes à marcher. Une demi-heure après, ayant vu le haron de Vioménil, le marquis de Layal, le duc de Lauzun, le comte Bozon de Talleyrand, MM. de Chabannes , de Fleury, de Melfort et quatre soldats descendre de l' Aigle et s'embarquer dans un canot, je les imitai et je descendis dans un autre canot avec MM. de Broglie, de Lamelh, de Montesquieu, de Vaudreuil , de Loménie et nos autres passagers, de sorte qu'en une heure nous traversâmes la rivière, et nous débarquâmes sur la rive droite, sentant peu le honheur de nous trouver à terre , tant nous étions inquiets à la vue de nos frégates, qui de plus en plus se trouvaient pressées entre les bancs qui devaient les arrêter, et les Anglais qui s'approchaient pour les détruire.

Nous avions encore dans ce moment d'autres sujets de contrariété; nous nous trouvions à terre, à la vérité, et touchant ce sol dont tant d'accidens nous avaient éloignés; mais nous nous y trouvions sans bagages, sans domestiques, sans porte-manteaux cl sans autres chemises ijue celle que nous portions sur le corps; d'ailleurs, nous descendions sur une côte inconnue pour nous, et que nous savions habitée par un grand nombre de partisans delà cause anglaise,

que l'on nommait aloi*s torys ou Injalistes.

Le terrain qui se déployait devant nous, n'offrait à nos regards que, des bois épais et des marais dangereux. Nous n'avions point de chevaux; depuis vingt-quatre heures,, la chasse que nous donnaient les Anglais et notre pénible marche au milieu des écueils ne nous avaient permis ni de manger ni de dormir. Cependant, quoique accablés de lassitude, sans perdre un seul instant, nous nous mimes en route en suivant le premier sentier frayé que nous aperçûmes.

Après avoir erré quelque temps dans les bois, nous vîmes des barrières qui nous indiquèrent une habitation, et nous arrivâmes dans la maison d'un Américain nommé M. Mandlaw.

M. le baron de Vioménil et les autres passagers de V Aigle nous y joignirent promptement ; là, notre hôte nous apprit que nous étions dans un petit canton de l'Etat de Maryland.

Notre premier soin fut de renvoyer à nos frégates leurs canots et quelques provisions. M. de Vioménil écrivit à M. de La Touche; il le priait de lui faire passer, la nuit , sur une chaloupe , l'argent destiné à l'armée, et il l'assurait, ainsi que M. de Vallongue, que nous allions employer tous nos soins pour leur dépêcher des bateaux, afin qu'ils eussent la possibilité, en cas de

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désastre , de sauver une partie de leurs équipages et de leurs effets.

MM. de Vioménil, de Laval, de Lauzun et quatre soldats attendirent, dans la maison de M. Mandlaw, la réponse des commandans des frégates, afin d'être prêts à recevoir nos deux millions cinq cent mille livres lorsqu'ils arriveraient.

MM. de Loménie, de Chabannes, de Melfort, de Talleyrand jet de Fleury furent envoyés sur différens poiiftsÇ avec l'ordre de prendre des informations le long de la côte , et de se pourvoir de bœufs ainsi que de charrettes.

MM. de Lameth, de Broglie et moi, ainsi que les autres passagers de la Gloire y nous partîmes avec un nègre pour chercher et retenir des bateaux dans une petite rivière qui se jette dans la Delaware , et qu'on disait située à trois milles de l'endroit où nous étions débarqués.

Mais notre conducteur nous fit faire à pied, et fort vite , au moins huit milles à travers les boi» et les marais, et ce ne fut qu'au bout de deux heures que nous arrivâmes à la taverne d'un Américain nommé M. Pedikies, peu distante de la petite rivière. Il nous accueillît froidement, nous montra peu de confiance, et ce ne fut qu'après beaucoup de promesses, et en lui donnant quelque argent et des billets tirés sur les com-

mandans de nos frégates , que nous dëtermi* nâmes le maître de la" maison à cfécider les patrons de plusieurs bateaux à remplir notre intention.

Ils partirent en emportant notre aident , et descendirent la rivière; mais la yue des frégates anglaises les effraya^ et ils ne voulurent ou ne purent exécuter leur promesse.

Après tant de fatigues^ un morceau de bœuf rôti et une jatte de grog y boisson composée de rhum et d'eau , me parurent , aiiet un méchant lit^ les délices du paradis de Mahomet. Cependant ces délices et notre sommeil furent courts; l'inquiétude nous réveilla ^ et , de* très grand matin^ nous nous dispersâmes pour chercher des chevaux y afin de rejoindre notre général. Plus nous mettions de chaleur à trouver des montures^ plus on affectait de froideur pour nous en offrir, afin de nous les faire payer plus cher.

Le prince de Broglie réussit le premier ; il partit et s'égara, je crois, en route. Une demiheure après , ayant enfin acheté un coursier, je perdis aussi mon chemin, et j'arrivai sur le bord de la Delaware, dans un endroit fort marécageux, où mon cheval s'enfonçait jusqu'aux sangles.

Je rie sais trop comment j'aurais pu m'en tirer, si je n'eusse rencontré un jeune Améri—

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cain à cheval, qui voulut bien me servir de guide. 11 me dit qu'une troupe d'Anglais venait de descendre à terre, ce qui me donna de vives inquiétudes pour le général et pour ses corn** pagnons.

Mon cheval était vigoureux, et je crus pouvoir, avec son secours, approfondir la vérité de cette nouvelle , quitte à piquer des deux si le bruit répandu était vrai, et si je rencontrais quelques pelotons en habit rouge.

En conséquence, mon guide et moi nous rentrâmes dans le bois, en nous dirigeant vers la maison de M. Mandlaw.

A trois milles de là, ayant entendu quelques bruits de pas et d'armes, nous nous cachâmes derrière des buissons épais pour nous assurer de la cause de ce bruit. Bientôt nous aperçûmes le baron de Yioménil à pied, avec ses aides de camp et quatre soldats ; ils s'avançaient, suivant une charrette qui portait les tonnes d'or débarquées de nos frégates.

Je me rendis aussitôt auprès de lui ; il me raconta qu'à la pointe du jour, s'étant porté sur la rivière, il avait vu arriver la chaloupe et l'argent qu'il attendait; mais qu'en même temps il avait découvert une autre chaloupe pleine d'habits rouges et de fusils, qui accourait pour empêcher le débarquement.

Ayant envoyé deux soldats pour les observer de plus près, il était parvenu à faire débarquer et charger deux tonnes d'or. Notre chaloupe^ avec quelques coups tirés d'un pierrier, intimidait et arrêtait l'ennemi ; mais soudaiii , deux autres chaloupes anglaises , pleines de gens armés , s'avançani; encore pour attaquer la nôtre , celle-ci s'était vue obligée de jeter dans l'eau les tonnes d'argent et de se sauver.

Pour lui, ayant placé l'or sur une charrette, il s'était mis en route pour la ville de Douvres, où Lauzun, Laval et les autres passagers devaient le rejoindre par des sentiers diflPérens. Lauzun s'était mis en marche lé premier, afin de rassembler à Douvres et de lui envoyer tous les moyens d'escorte qu'il pourrait réunir.

Je suivis le général jusqu'à peu de distance de Douvres, et je revins en arrière pour chercher mes compagnons, afin de leur apprendre ce que m'avait dit le général, et la probabilité d'un débarquement de soldats anglais.

En peu de temps , nous nou? trouvâmes réunis ; notre cavalcade , renforcée par MM. de Langeron et de Talleyrand , reprit avec moi la route dé Douvres.

Nous regagnâmes bientôt la charrette précieuse qui portait notre or; mais le général n'y était plus : un de ses aides de camp me dit que

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M. le baron de Vioménil, ayant appris, par deux officiers du bord de V Aigle y nouvellement débarqués, que les chaloupes ennemies avaient disparu, et qu'il était possible, à la marée basse, de repécher nos tonnes d'argent qu'on avait jetées dans un endroit peu profond, il était retourné à toute bride vers la rivière avec Laval et quelques officiers, laissant aux autre»'/ ainsi qu'à nous, Tordre d'escorter notre or jusqu'à Douvres.

Nous arrivâmes dans cette petite ville à trois heures après midi. Lauzun en avait déjà fait partir des charrettes, et rassemblait quelques milices que Montesquieu fut chargé de conduire au général.

A minuit, M. de Vioménil nous rejoignit avec ses charrettes. Malgré l'excès de la chaleur et de ses fatigues, il avait réussi avec M. de Laval à faire repêcher l'argent. Ainsi, nous retrouvâmes notre trésor, et, quoique nous fussions nus comme des vers, sans équipages et sans valets, nous nous serions estimés les plus heureux du monde sans la situation déplorable et le péril extrême de nos frégates.

Le lendemain matin nous apprîmes assez va-* guement que deux de nos bâtimens étaient hors de danger, mais que V Aigle avait été obligé de se rendre après un combat d'une heure contre

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les frégates anglaises^ dont noosaTions entendu toute la nuit les coups de canon.

Le général me chai^ea de porter tout de suite ces nouvelles à M. de La Luzerne , dans la ville de Philadelphie ^ et de lui remettre les dépêches que la cour adressait à ce ministre. Je portais aussi les dépêches de mon père pour M. de Rochambeau ; mais M. de Vioménil mç dit de les garder et d'attendre avec elles^ à Philadelphie^ qu'il m'envoyât les autres lettres destinées pour l'armée.

Avant d'exécuter cet ordre ^ il me fut enfin permis de me livrer au sommeil deux ou trois heures ^ chose très nécessaire après tant de fatigues , tant de jeûnes , un naufrage et de si longues courses; mais au moment de m'endormir^ jetant les yeux sur le scapulaire qui était à mon cou^ je me rappelai avec quelque ccdère la fausse prédiction de la tendre dona Marianna Igabella del Carmo, sans ouI)lier dans mes repro- <îhes la vénérable abbesse d'Angraavec sa crosse.

Je me mis en route de grand matin pour Philadelphie. Ainsi je ne pus voir Douvres qu'en la traversant; c'était la première ville américaine où le sort m'avait conduit. Son aspect me frappa; elle était environnnée de bois épais ^ parce que, là, comme dans les autres parties des treize États, la population était encore

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ëparse sur un vaste territoire dont une faible partie était cultivée.

Toutes les maisons de Douvres présentaient aux regards des formes simples, mais élégantes ; elles étaient bâties en bois et peintes avec des couleurs variées : cette variété des bâtimens, la propreté qui y régnait, les marteaux de porte d'un cuivre brillant et poli , annonçaient à la fois l'ordre; l'activité, l'intelligence et la prospérité des habitans.

Un œil accoutumé au spectacle de nos magnifiques cités, à l'afféterie de nos jeunes élégans, et au contraste que présente chez nous le luxe des premières classes avec Ja grossièreté des costumes de nos paysans et les haillons de la foule innombrable de nos pauvres, est surpris, en arrivant dans les Etats-Unis, de n'y voir nulle part l'excès du faste ni celui de la misère.

Tous les Américains que nous rencontrions portaient des habits bien coupés et d'une bonne étoffe , des bottes bien cirées; leur maintien libre, franc, familier, également éloigné d'une rudesse grossière et d'une politesse maniérée, nous montrait l'homme indépendant, mais soumis aux lois , fier de ses droits et respectant ceux des autres. Leur aspect vous disait que vous vous trouviez dans la patrie de la raison, de l'ordre et de la liberté.

La route que je suivais était large, fort bien tracée* et soigneusement entretenue. Dans tous les lieux où je m'arrêtais, les habitans m'accueillaient avec obligeance, et s'empressaient de procurer des chevaux à moi ainsi qu'à mon guide.

Comme tous prenaient un vif intérêt à la chose publique, avant de me laisser partir, il fallait répondre de mon mieux aux questions multipliées qu'ils me faisaient sur les coups de canon dont la Delaware venait de retentir, sur notre débarquement, sur les forces de l'ennemi qui nous avait poursuivis; toutes ces questions étaient entremêlées d'offres de verres de vin de Madère, qu'on n& pouvait refuser sans impolitesse, ni si fréquemment accepter sans inconvénient.

Continuant ma route, comme dans une allée de jardin ombragée par les plus beaux et les plus vieux arbres du monde, je ne faisais pas un mille, c'est-à-dire un tiers de lieue, sans rencontrer quelque habitation déjà ancienne et quelque défrichement nouveau ; avant d'arriver à Christianbridge , situé à quarante milles de Douvres, je traversai plusieurs bourgades très peuplées. Christianbridge est sur une hauteur, au bas de laquelle coule une petite rivière qui se jette dans la Delaware.

Elant entré dans une taverne très propre.

qu'on m'avait indiquée, le maître de la maison, que j'eus quelque peine à réveiller, car la nuit était avancée, me dit qu'il ne pouvait me loger parce que sa maison était occupée par des Français.

Ne pouvant imaginer qu'aucun de mes compagnons de naufrage m'eût ainsi devancé, j'allai droit à la chambre de ces Français; je les réveillai, et je reconnus avec autant de surprise que de joie le marquis de Champcenetz, aide de camp de M. de Vioménil.

Cet officier, lorsque nous quittâmes nos frégates, avait consenti, d'après les instances de M. de La Touche , à rester à bord de V Aigle. M. de Champcenetz parlait parfaitement la langue anglaise, et son secours était fort nécessaire à M. de La Touche, pour s'entendre avec les pilotes américains , tant que durerait sa périlleuse navigation.

J'appris par lui tous les détails du désastre de VJigle. Il me dit que le i4 au soir, au moment où nos frégates, très enfoncées dans la rivière, n'étaient plus poursuivies que par trois frégates ennemies , on sentit tout à coup le fond diminuer ; ce qui annonçait l'approche de l'obstacle insurmontable prédit par les pilotes.

M. de La Touche voulait alors s'embosser; mais dans cet instant, la corvette que nous

avions prise ayant légèrement franchi le funeste banc de sable qui fermait le chenal, le capitaine donna l'orclre à la Gloire de teiSter aussi ce passage : ce qu'après beaucoup d'efforts elle fit avec succès.

Ce bonheur laissa .quelque espoir à M. de La Touche de se sauver; mais, comme il tirait plus d'eau que la Gloire, il toucha l'écueil plus fortement, resta engagé dans le sable, et sa frégate même s'y coucha 'de manière à lui ôter toute possibilité de se servir de ses canons, qui dès ce moment ne tiraient plus qu'en l'air.

Alors une frégate anglaise, qui était dans le bon chenal, se mît en travers derrière la poupe de r^éigle, et le canonna vivement; d'autres frégates arrivaient par le chenal du milieu de la rivière. M. de La Touche ne put répondre à leur feu terrible que par le feu inutile de deux petits canons de poupe, et même il ne tirait ainsi que pour l'honneur de son pavillon.

Lorsque les frégates anglaises s'approchèrent, il coupa ses mats et fit faire à son bâtiment un large trou qui l'aurait coulé bas s'il y avait eu assez d'eau. Après cette triste opération, pendant laquelle le feu de l'ennemi redoublait, il dit à M. de Champcenetz de se jeter, avec les pilotes américains et quelques matelots, dans le sçul canot qui lui restait; et, dès que ce canot

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eut quitté le^bqfd, l'JiglêBxn§ïf8i son pavillon.

ÊépçndaAt la frégate anglaise, voyant le canot à Ta ra<ae , dirigea tout son feu sur lui. Déjà le^*piIotes intimidés voulaient sç rendre; mais M. de 6ham|icenetz, Tëpée à Ja main, les força de braver cette grêle de boulets et de*passer Irf rivière! €nfm, après^mille* dangers, il- arriva à terre et«e rendit àrta* pe^tite ville où je le rencontrai. ^. ,

U m'apprit un autre malheur de M. de La Touchteît c'est qu'ayant, avant son désastre, tenté de .parlementer avec les Anglais, il sut par eux que sa maîtresse et son bâtiment marchand, remorqué par lui jusqu'aux Açores et qui avait si malencontreusement retardé notre navigation, étaient arrivés le même jour que nous dans la baie de la Delaware, et que là les Anglais^8*é^' taient emparés de la jdâme et du navire.

M. de Champcenetz me demanda de^ partir avec moi pour Philadelphie : j'y consentis avec plaisir. Ainsi je poursuivis ma route avec mon nouveau compagnon de voyage i Au bout de trois heures, nous fûmes hors des lieux où l'on pouvait craindre lés torys,%et Aous arrivâmes à Wilmingtown, capitale du comté de la Delaware , ville bien bâtie , très propre , très peuplée, et qui, par le grand nombre de ses boiH tiques, annonçait l'activité de son commerce;

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J'y logeai chez^nn côlqnel am^icain qui nous reçut avec' courtoisie , et nous fît a^ir 4^ très bons chevaux. • *

De là nous partîmes pour Chester où nous arrivâmes, pour ^dîner,"* dans une auberge a ï enseigne du général TVashington : car, dans toutes les, villes de c^tte république reconnaissante, le nom de Washington se rencontrait partout^ et était gravé dans toms les cœurs. Notre hôtesse, bien disposée pour les Français, redoubla d'empressement et d'intérêt pdifr moi dès qu'elle sut que j'étais oncle et ami de M. de La Fayette.

Chester est très riche et très commerçante.

Sa position sur la^Delaware présente une vue délicieuse; l'élégance de ses maisons annonce qu'on egt près d'une capitale. Tous les vaisseaux qui naviguent sur la Delaware , s'arrêtent dans le* port de Chester avant d'aller jusqu'à Philadelphie.

M*étant remis promptement en route, j'éprouvai un vif regret de passer, sans pouvoir aller le reconnaître, près du terrain où s'était livrée la bataill^e Çrandy-Wine ; mais , chargé des dépêches de mon père pour M. de Rochambeau, de M. de Castries pour le marquis de Vaudreuil, et de M. de Vioménil pour M. de La Luzerne , il m'était impossible de m'arrèter.

ou SOUVENJLRS. SSy

En dppj^chant de Philadelphie, j'admîraî, lorsque je passai le poat de Chester, le magnifique horizon dont» il est le centre, ainsi que les sit^s gracieux et les perspectives variées qu'offfeit aux regards ïe cours de la rivière.

l'eu de momens après , je rencontrai M. de La Luzerne : ce ministre , informé récenmierit de l'aA^ivée de nos frégates dans la Delaware , voulait se rendre ^ "Douvres pour y chercher M, de^^omé/iii; il me reçut avec la politesse la plus obligeante, la plus cordiale, nous plaignit de nos contraîriétés , s'affligea du désastre de V Aigle y et rit un peu de mon triste équipage, qui était en effet passablement ridicule. 11 me fit enft*er dans sa voiture et reprit avec moi le chemin de Philadelphie.

J'arrivai dans cette ville avec l'intention et l'espoir de m'y reposer au moins huit jours , espérance qui fut déçue comme toutes les autres : car le sort semblait avoir décidé' <}ue, guerrier, je ferais une longue campagne sans batailles ; qu'officier de terre, je n'assisterais qu'à un combat'de mer; que, courant après l'ennemi, je le trouverais en retraite et renfermé dans des forteresse^ inabordables; çt que, voyageur, je se- . rais forcé de toujours courir d'un lieu à un autre, du nord au midi, et^, de la zone froide à la zone torride, sans pouvoir m'arrêter dans aucun

des endroits qui pouvaient le plu^excîter ma curiosité. *

J'eus à peine vingt-quatre ^eqres pîôur entrevoir la ville qui était alors la capitale des Etats- Unis et la résidence de leur gouvernement. 'A la vue de Philadelphie^ il était difficile de ne pas pressentir les grandes et prospères destinées de l'Amérique. ' •

Cette ville j dont le nom signifie la ville des frères j est située sur la rive ouestniç la Delaware, à deux petites lieues du confluent de -ce fleuve et de la rivière de Schuyllrill, •Elle contenait alors cent mille habitans : ses rues larges de soixante pieds et tirées au cordeau /ses beaux trottoirs , la propreté et l'élégance simple de ses maisons frappent agréablement les regards, malgré l'irrégularité des divers petits quais que chaque négociant a construits selon sa fantaisie fur le bord du fleuve, ^. la porte de son magasin, avec des^ enfoncemens pour y mettre ses vaisseaux à l'abri de la débâcle des glaces : cette partie est basse, malsaine et humide.

Penn, fondateur de cette ville, avait projeté pour elle un plan immense et régulier. Les rêves de cet homme de bien n'ont pas eu plus de durée que ceux de maints grands politi^iesj mais son nom Vivra toujours :^car il fut le seul Européen qui fonda légalement un État en Amé-

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rique^ et qui ne le cinrenta pas du sang des infortunés peuples d^^Cet hémisphère.

. Sa secte simple ^ morale et pacifique, celle des frères y qu'on a vainement voulu rendre ridicules en les app elant quakers ou trembleurs^ subsiste encore comme le monument de la seule société qui jamais peut-être ait professé et pratiqué , sans aucun mélange et sans aucun préjvgé, la morale évangélique et la charité chrétienne dans toute leur simplicité et dans toute leur pureté. L'intérêt même de leur défense ne pourrait les contraindre, à répandre le sang/ et celui de leur fortune ne pourrait les obliger à profaner le nom de Dieu par un serment.

D'autres , dans tous les temps, ont parlé de philosophie^; mais ceux-là seuls* ont .vécu et vivent en vrais sages : aussi , malgré l'ironique dédain avec lequel on en parle partout, même dans la contrée qui leur appartenait de droit, et dont on leur a ravi le gouvernement, je n'ai jamais pu les voir et les entendre sans émotion et sans respect.

Je, sais bien qu'accoutumé à nos usages,. on peut êfre d'abord choqué des leurs, et qu'on serait tenté de les accuser d'affectation, parce qu'ils entrent toujours dans un salon le chapeau sur la tête, et ne vous parlent jamais qu'en vous

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tutoyant. Leur^habillement aussi ^quoique propre, parait trop rustique, et celui des femmes', s^'il était noir, ressemblerait, avec leurs guim-7 pes, aux costumes de nos sœurs de la Charité. Mais ces formes sévèrçs,, qui leur sont prescrite^ contribuent peut-être, plus qu'on ne le croit, au maintien de leurs mœurs.

Très rigides pour eux-mêmes, jamais personne ne poussa la tolérance plus loin qu'eux , et, quoique la guerre soit à leurs yeux un grand crime, et qu'ils détestent la profession militaire , ils savent rendre un juste hommage aux guerriers économes du sang humain, et qui joignent la vertu au courage.

Aussi, l'un des plus renommés d'entr'eux pour son esprit, vint trouver le général comte de Rochambtau , à son passage à Philadelphie , et voici la harangue qu'il lui adressa : « Mon » ami, tu fais un vilain métier; mais on dit que » tu t'y conduis avec toute l'humanité et toute » la justice qu'il peut comporter. J'ensuis bien » aise, Je t'en sais bon gré, et je suis venu te » voir pour te prouver mon estime. »

Un autre quaker généralement considéré, M. Benezet, disait au général chevalier de Chastellux: (( Je sais que tu es homme de lettres » et membre de l'Académie-Française : les gens » de lettres ont écrit beaucoup de bonnes choses

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» depuis quelque temps; ils ont attaqué les er- » reurs, les préjugés, l'intolérance surtout; » est-ce qu*ils ne travaifleront- pas à dégoûter » les hommes de la guerre, et à les faire vivre » entr'eux comme des amis .et dès frères ? w

Les détracteurs de cette seclë philanfbropic^ue , ne pouvant attaquer ni leur charité ni la simplicité de leurs mœurs, ne dirigeaient les traits du ridicule que sur leur enthousiasme et sur leurs prétendues inspirations. Cependant ils soutenaient que quelquefois leur intérêt faisait fléchir la rigidité de leur doctrine. « Les prin- » cipes des quakers , disaient-iis , leur défen- - » dent absolument de prendre une part directe » ou indirecte quelconque à la guerre, qui €*t » un grand criiàeà leurs yeux. En conséqu^ce, » ils refusent tous de payer les taxes imposée;^ » par le congrès, pour le paiement de l'armée » américaine; mais, comme en même temps » ils veulent éviter les peines auxquelles pourr » rait les exposer cette désobéissance, chaque » quaker a soin de mettre dans une bourse la » somme qu'on exige de lui', et de la placer » ostensiblement dans sa maison , sur son bureau » ou dans une armoire ouverte , de sorte qu'au » moment où les agens de l'autorité viennent )) chez lui , ils ne leur donnant pas à la vérité » la somme exigée pour l'impôt de guerre , mais

» ils la laissent preudrè. » On est, je l'avoue, tenté de croire que quelque jésyite voyageur leur aura indiqué cette ruse pour satisfaire à la loi sans violer Jiittéralement la règle.

Au reste> Téloignement prononcé des quakers pour la guerre ^lea, portant naturellement à ne point partager l'esprit d'insurrection contre \^ mère- patrie, la plupart d'entr'eux étaient torys, ce qui. expliqua la-^évérité peu juste avec laquelle les patHotes les jugeaient. ^ •

Philadelphie , à l'époque dont;^ je parle , ne frappait les regards que par sa grandeur, par sa régularité et par l'aisance «de sa population. On n'=y voyait ni promenades , ni jardins ^ubïics^ les seuls édifices remarquables étaient l'hôpital, la maison de ville, la prison et l'égliseMu Christ. La maison d'État contient de grandes salles , où le premier congrès tint ses séances et proclama l'indépendance américaine.

Ce n'est pas l'architecture des monumens de cette cité, ce sont de grands souvenirs qui attirent sur eux la curiosité et commandent le respect. Toute la'viUe elle-mêçie est un noble temple élevé à la tolérance : car on y voit, en grand nombre , des catholiques , des jy^esbytériens, des calvinistes, des luthériens, des unitaires , dés anabaptistes , des méthodistes et des quakers, qui professent chacun leur culte en

pleine ijberté , et vivent entr'^eux dans un parfait accord. ^

Je m'informai avec soin de l'état des fortifi- (^ations de cette pla«e et des moyens qu'on avait pris pour la défeifee de \\ Delaware , rivière que les bàtimens de guerre les plus légers ne pouvaient remonter que jusqu'à Trenton ; mais, cette partie de mes , observations , importante alors puisque la paix n'était pa% faite*^ et que la lutie existait* eucope entre trois'millions, d'Américains divisés et les fio,rces colossMes de la Grande^Bretagne; n'a plus d'intérêt aujourd'hui.

LTAmérique, libre depuis quarante ans^ florissante parade sages lois, puissante par unç population de dix milliohs tl'habitans , défo^due au Htesoin par tous, et montrant déjà à l'Europe étonnée une marine respectable , ne craint plus de voir un ennemi téméraire aly)rder .ses côtes, remonter ses fleuves et menacer ses cités.

Ke chevalier de La Luzerne, ministre plénipotenliaire deTrance, et chez lequerje logeais, me fit mieux connaître, dans dé courts entretiens, là situation des aflaires, la nature des institutions, la force des partis et les destinées futures de l'Amérique, que n'auraient pu le faire un long voyage et de pénibles recherches. M. de La Luzerne joignait à beaucoup d'instruction et d'esprit une parfaite loyauté et une grande sagesse.

On n'a pas assez apprécié tout le bien que cette sagesse et l'habile pruden<;^ du comte de Rochambeau ont fait à la noble cause que nous soutenions , dans un temps où il fallait ranimer le courage des Américains ébranlé par de nonPbreux revers, calmer leur mécontentement^ causé par le retard des secours que nous avions promis , rapprocher les esprits , maintenir la concorde, prévenir toute mésintelligence et jalousie entre Ja France et ses alliés, et, pa» une activé correspondance', contribuer au succès de ' ces grandes opérations combinées de sf foin , jet dont la réussite a fixé le sort de la nouvelle Vépublique , en enlevant aux Anglais tout espoir • de détruire son indépendance. Sans doute lat postérité , plus juste ,* honorera , comme eMe le doit, deux hommes si utiles à leur patrie, et réparera les torts de leurs contemporains.

M. de TVIarbois, aujourd'hui pair de France, était consul et conseiller d!ambassade près» de M. de* La Luzerne, et le secondait dans ses travaux. Précédemment il avait été chargé d'sfffaires à Ratisbonne , à Dresde et à Munich. Nous lui devons un écrit curieux sur la conspiration d'Arnold : c'est un morceau d'histoire qui porte l'empreinte du style des meilleurs écrivains de l'antiquité.

Après le triomphe des Etats-Unis, M. 4^ Mar-

ou SOUVENIRS. 565

bois, noilimé intendant à Saint-Domingue, ré-' tablit l'ordre dans cette colonie. Revenu en France , il fut envoyé en mission à Vienne par Louis XVI. Échappé à la tyrannie de la Convention, il fut membre du conseil des anciens; proscrit et exilé par le directoire , il languit plusieurs années à Cayenne, sur un sol infect *où presque tous ses compagnons d'infortune périr^t.

. Rappelé dans sa patrie, il fut ministre de Napoléon , «e vit honoré de la même confiance par Louis XVIII , et , plein de forces à l'âge où. celles de la plupart des hommes sont usées^, il honore également, par ses lumières et par $a probité, la cour des comptes qu'il présidé et là chambre de^ pairs où il siège.

M. de La Luzerne , dés le lendemain Jie mon arrivée , me fit visiter et connaître les persoj^nes les plus remarquables de la ville : M. Morris, qui par son crédit soutint le crédit financier et presque anéatiti de l'État, releva la fortitne publique, par son intelligence , et ,perdi^ ensuite la sienne par des spéculations hasardée^ ; M. Lincoln, ministre de la guerre, qui re94it de grands services à son pays, comme guerrier et comme homme d'État, et M. Lewiôgton> ministre des affaires étrangères , qui était fort considéré.

566 MÉM^OIRES

Je YÏ» aussi plusieurs dames dignes^d'attirer Tadmiration par lélirs vertus comme mères de famille y et par les agréroens que leur esprit répondait dans la société. Sans montrer la grâce de nos dames françaises , elles avaient la leur qui y pour être plus simple , n'en était pas moins attrayante.

liC besoin du repos , la curiosité^ Uaimal4e«' obligeance de mon hôte m'inspiraient un juste désir de prolonger mon séjour à Philadelphie ; mais à peine ayais-je dormi quelques heures , bercé par de douces espérances^ qu'un officier, envoyé par M. le baron de Vioménil, me réveifl^ et in^pporta l'ordre de partir sur-le-champ pour les États du nord , afin de porter les dépèches de ma cour aux généraux R<9chambeau et Wî^hington, campés alors près de la rivière d'Hudson .

J'obéis, fort contrarié d'entreprendre seul un si long voyage , sans valets , sans effets et mèii^e sans liage. Mais, au moment où j!aUais me mettre çn route , un de mes gens , débarqué de la Gloire, accourut à moi en me criant que la frégate et une partie de mes équipages étai^t sauvées ; il ne m'apportait cependant qu'un léger porta^manteau que je plaçai aveq mon domes-^ tique sur mon suki , et je me mis en chemin , monté sur un assez bon cheval.

ou SOUVENIRS. 567

Je passai , non sans un vif regret de ne pouvoir m'arrêter, près dfe ce champ fameux de Germanstown où l'armée américaine, commandée; par Washington, prouva, en alt^uant et en combattant vaillamment les Anglais, qu'elle n'était pas abattue, par la défaite de Bradc^y- Wine, et que, si l'on "pouvait vaincre- qudquefois l'Améçique \ il était impossibre de la subjuguer.

Je trouvai partqpt, dans tous les bourgs, dans toutes les villes , dans toutes les maisons parti-^ culières où<>je m'arrêtai , la mê^e simplicité de , mœurs, la méiïie u^anité, la même hospitalité, le même zèle pour la cause commune, et le même empressement pour me faciliter les moyens d'arriver prompteinent à paa destination.

A chaque pas sur ma route, j'éprouvais deux impressions contraires , l'une produite par I0 spectacle des beautés d'une nature sauvage, et l'autre par la fertilité, la variété d'une cullurç industrieuse et d'un monde civilisé. Tantôt, seul au milieu de ces immenses forêts , de ces arbres majestueux que jamais la cognée ne toucha, et dont plusieurs , succombant au poids des siècles , n'attestent plus leur antique existence que par des monticules de leurs troncs réduits en poussière, je me transportais en idée au moment où les premiers navigateurs européens portaient

leurs pas sur cfet hémisphèFe^ inconnu. Tantôt j'admirais de jolis vallons cultivés avec soin , des pféê sur lesq^iels erraient de nombreux troupeaux*^ des itmisons propres /élégantes, peintes en diverses couleurs , entourées de petits jardins et de jolies b^rjièrtsî plus loin, après d'autres masses de bois , des bourgs bi^n peuplés, des villes où tout voua rappellera civilisation perfectionnée, des écoles, des temples, des univgreités ; nulle part Tindigfence ni la grossièreté; partout la fertilité, l'aisance, l'urbanité; chez tous iés individus cette fierté modeste et tranquille dé l'homme indépSn4ant', qui ne voit au-dessus de lui que les lois , et qui ne connaît ni la vanité , ni lès préjugés, ni la servilité de nos sociétés européennes : tel est le tableau qui , pendant tout mon voyage , surprit et fixa "toon àtteittion .

Là, nulle profession utile n'est ridiculisée ni méprisée , et, dans des conditions inégales, tous conservent des droits égaux. L'oisiveté seule y serait honteuse. Les grades militaires et les emplois n'empêchent personne d'avoir une profession à lui. Chacun y est ou marchand, ou cultivateur, ou artisan; les moins aisés sont domestiques , ouvriers ou matelots ; loin de ressembler aux hommes des classes inférieures de l'Europe , ceux-ci méritent les égards qu'on a

ou SOUVENIRS. 569

\yonT eux y et qu^ils exigent par la décence de leur ton et de leur conduite.

Dans les premiers momens^ j'étais un peu surpris , en entrant dans une taverne, de lavoir tenue par un capitaine , par un major , par un colonel y qui me parlait également bien de ses campagnes contre les Anglais, de l'exploitation de ses terres; de la vente de ses fruits et de ses denrées.

J'étais enc(H*e plus étonpé lorsque après avoir répondu aux questions de quelques-uns sur ma famille, et leur ayant dît que mon père était général et ministre , ils me demandaient quelle était sa profession ou son métier»

Je trouvais partout des chambres propres, des tables bien servies, une chère abondante, mais saine et simple , des boissons un peu trop fortes de rhum et de cannelle, un café trop faible et du thé excellent* Deux choses seulement me choquèrent plus qu'on ne peut le dire : l'une était rhabitude , au moment des toasts , de faire circuler autour de la table un grand bol de punch, dans lequel chaque convive était successivement obligé de boire ; et l'autre de voir , lorsqu'on était couché , un nouvel arrivant venir sans façon partager vos draps et votre lit. Relativement à ce dernier usage, je me montrai un peu rebelle, et j'obtins, sans trop de peine, d'en être dispensé. I. si4 .

$jO M1ÊM0TRES

Je m'srrêtai peu d'heures dans les jolies villes de Trenton et de Prîneetown, que j'aurais viven^ent désiré connaître plus en détail : car ces deux villes rappelaient les souvenirs glorieux des actions brillantes de Washington^ de La Fayette et d'un grand nombre de guerriers x]ui avaient 6u forcer les Anglais^ malgré leur tactique et leur nombre ^ à estimer ce peii)>le insurgé pour lequel ils avaient affecté un si injuste mépris, et à reconnaître quej'amour ardent d'une sage liberté est de toutes les puissances la plus redoutable.

A trois lieues de Pompton , je faillis , par une singulière méprise , tomber avec mes dépèches dans les mains de nos ennemis : ce qui aurait été ^ dans ma carrière , un étrange et malheureux début. L'armée française avait ^ peu de temps avant , suivi la route que je parcourais , et cette route était encore jaionnée pour la coqumodité des malades , des traineurs et des bagage que, dans une si longue marche, elle avait laissés derrière elle.

J'étais seul avec mon domestique et sans guide : à un embranchement de chemins , quel- ^^es jalons placés sur -une route à l'est , par mégarde ou par |)erfidie, me trompèrent, et je suivis un chemin qui m'éloignait de mon but.

Après avoir marché plusieurs heures , je m'é-

ou SOUVENIRS. 571

tonnais de ne point encore apercevoit* Pompton j enfin j'entrevis ime maison isolée , à la porte de laquelle une vieille femme était assise et filait; je m'approchai d'elle et je lui demandai si je serais bientôt è Pompton. Elle rit et ine dît : « Vous n^étes pas aur la route ^ et vous voilà à » six milles d'Élisabethtown^ où se trouvé un » régiment<le dragons anglais. »

A ces mots y c(Hnme on peut le croire, je retournai promptement sur mes pas, fort heureux d'avoir évitécétte mésaventure et lés patrouilles anglaises ; je ne pus arriver à Pompton que fort avant dans la nuit.

Peu de téUips avant d'y entrer , je rencontrai un pauvre Français, lieutenant d'infanterie, convalescent et qui voyageait à pied. Comme il était exténué de fatigue , je l'invitai à monter sur mon suki.

Toutes les tavernes de Pompton étaient encombrées de voyageurs : dans la dernière où je me présentai , on me dît que toutes les chambres étaient occupées par un employé aux vivres de notre armée. Je résolus de lui demander de m'en céder une partie ; mais la sotte vanité de cet individu amena entre nous un dialogue assez comique.

L'officier que j'avais recueilli imposait peu avec sa physionomie pâle et ses vêtemens pleins

Zj2 MÉMOIRES

de poussière. Pour moi^ je portais sur mon habit une simple redingote blanche , sans aucune marque de grade.

Monsieur l'employé aux vivres nous reçut très incivilement sans se lever ^ et nous répondit que nous pouvions chercher ailleurs un logement ^ et qu'il n'y avait point de places pour nous.

Comme je lui répliquais avec vivacité pour lui faire sqntir son impolitesse , ma redingote ^ s'ouvrant un peu , lui laissa apercevoir un bout d'épaulette qui adoucit son ton , sans cependant abaisser sa fierté»

« Je suis fâché , me dit-il , de ne pas vous re- » cevoir mieux ; mais mes commis et moi nous » n'avons ici que ce qui nous est nécessaire. A » un mille hors de la ville , vous trouverez , je » crois, une taverne où vous pourrez vous » loger. »

« Cette course, lui répondis-je, serait, après » une si forte journée et si tard , un peu fati- » gante , surtout pour ce pauvre officier ma- » lade, que moi, colonel, j'ai cru devoir trai- » ter un peu plus honnêtement qu'il ne l'est » par vous. »

A ce mot de colonel, mon employé, changeant subitement de physionomie, m'adresse, en balbutiant, quelques excuses, et cependant, encore entêté, il me propose de me donner une

ou SOUVENIRS. 375

place dans sa chambre, et de conduire luimême mon officier à l'auberge éloignée qu'il m'a indiquée.

Alors, me laissant aller à une juste colère : « En vérité, monsieur, lui dis-je, c'est par » trop d'inconvenance : vous avez été brutal » pour des compatriotes que vous croyiez subal-* » ternes, un peu leste pour deux officiers, et » assez peu respectueux vis-à-vis d'un colonel : » il faut vous en punir. Oui, monsieur, je suis » colonel, et fils du ministre de la guerre. Vous » n'avez qu'un seul moyen pour m'empêcher de » rendre compte à M. de Rochambeau de votre » insolente conduite : je ne vous avais demandé » *qu une de vos chambres , à présent je les veux » toutes. Sortez d'ici sur-le-champ avec vos com- » mis, et cherchez un autre gîte. »

Aussi humble qu'il s'était montré vaniteux, il obéit sans murmurer. Mon pauvre officier fut bien logé , bien couché , et tel fut le dénoue-* ment de cette petite scène de comédie,

Peu de- temps après, j'arrivai sur les bords de la rivière d'Hudson, à Stoney- Point, poste élevé et important où se distingua brillamment le major français Fleury , lorsque les Américains le prirent d'assaut.

Nous ne nous faisons point d'idée, en Europe, d'un fleuve aussi large ^ aussi magnifique

que celui d'Hudson. Les vaisseaux de guerre le remontent; c'est une véritable mer qui coule entre deux vastes forêts, âgées de plusieurs siècles, et dont l'aspect imposant jette le voyageur dans la plus profonde méditation. '

Ayant traversé cette rivière à un endroit nommé Kings -Ferry, j'aperçus peu d*heurejç après, avec une joie indicible, les tentes du camp américain; je le traversai, et, après avoir fait quelques milles, j'arrivai à Piskill, le 26 sep tembre, au quartier -général du comte de Rochambeau; je lui remis les dépêches de mon père, ainsi que celles de M. de Vioménil-, et ce respectable général , me serrant dans ses bras , m'accueillit avec la même tendresse qu'il aurait pu montrer à son fils*

Après avoir rempli ce premier devoir,, je me rendis aux tentes du régiment de Soissonnais, commandé par le comte de. Saint-Maime, qui depuis prit le nom de comte du Muy, fit avec vaillance plusieurs campagnes dans la guerre de la révolution, et, après la restauration, fut nommé membre de la chambre des pairs.

Le régiment ayant pris les armes, je fus reçu, suivant les usages militaires , colonel en second de ce corps; on m'y accueillit d'autant mieux que mon nom rappelait à ces guerriers de glorieux souvenirs : car, par un siogulier hasard ,

ou SOUVENIRS. 375

le régiment de Soissonnais , «'appelant autrefois régiment de Ségur, avait brillaH^ment contribué aux victoires de Lawfeld et de Rocoux.

Mon père le commandait alors, et ce fut en marchant à sa tête qu'il reçut dans l'une de ces actions une balle qui hii traversa la pdi»trine, et dans l'autre un coup de fusil q«i lui fracassa le brâl§.* Les mêmes hommes n'existaknt plus; mais cette tradition militaire vivait, et ils me reçurent moins en chef ordinaire qu'en enfant du corps.

Un ancien officier me cita même obligeamment, devant tous ses camarades, ces vers tirés d'une épitre de Voltaire à madame la duchesse du Maine, sur la victoire de Lawfeld en 1747 :

Anges des cieux, puissances immortelles, Qui présidez à nos jours passagers , Sauvez Lautrec au milieu des dangers j Mettez Ségur à Tombre de vos aiUte.

Déjà Rocoux vit déclarer sou flanc :

Ayez pitié de cet âge si tendre j Ne versez pas les restes de ce sang , Que pour Louis il brûle de répandre.

Comme j'étais arrivé en véritable naufragé, c'est-à-dire n'apportant rien que mon uniforme et mon épée, le comt^de Saint-Maime, en bon frère d'armes , partages^ cordialement avec moi tout ce qu'il possédait; grâce à lui, il ne me

manqua rîen en tentes^, en équipages, et nous fîmes table commune, à laquelle, tout le reste de cette campagne, nous invitâmes quotidiennement les officiers de notre corps : car de longues marches du nord au sud et du sud au nord des États-Unis avaient usé tou» leurs modestes équipages.

Trouvant les armées combinées près de New- York, j'avais espéré que nous entreprendrions le siège de cette place importante ; mais cet espoir ne se réalisa pas. Peu de jours après, nous allâmes occuper un autre cainp, celui de Crampont, entre la rivière du nord et celle de Croton. Là, je cessai de vivre d'emprunt; mes gens et mes équipages , débarqués de la Gloire , m'arrivèrent et effacèrent ainsi les traces de ma mésaventureuse entrée dans la Delaware.

La vie des camps, lorsqu'on ne se bat point, est à la fois active et oisive , ce qui plaît à beaucoup de gens : car on y tue le temps sans l'employer; on s'y fatigue beaucoup sans rien faire. Les jeunes militaires instruits y oublient ce qu'ils ont appris, et n'y apprennent rien de ce qu'ils ne savent pas.

Habitué à m'occuper, loin d'en avoir le loisir, j'étais forcé, après Içs exercices, de courir successivement chez tous nos généraux, dont les quartiers étaient assez éloignés les uns des au-

ou SOUVENIBS. S77

1res, ou bien je me voyais chez moi livré à tous les visiteurs : car les tentes n'ont point de clef, et les importuns n'ont point de mesure; je n'étais libre qu'à l'arrivée de la nuit, et je retrouvais alors, avec délices, quelques heures pour penser et pour lire.

Les grenadiers du régiment de Soissonnais me donnèrent une marque d'affection aussi touchante que neuve, et dont je garde un doux souvenir. Profitant d'un jour où j^étais de service et envoyé en reconnaissance, ils se concertèrent et travaillèrent si activement , qu'à mon retour dans le camp , à l'entrée de la nuit , j'aperçus , près de ma canonnière , la tente ronde qui me servait de cabinet, illuminée, ornée de feuillages , et dans l'intérieur je vis une petite cheminée très bien construite , une sorte de parquet fort bien fait, une table commode et de larges tablettes suspendues aux parois de la tente, et sur lesquelles tous mes livres étaient rangés avec ordre. Ces braves gens jouissaient de ma surprise , et , lorsque je les remerciai , ils me répondirent : « Vous partagez de si bon cœur nos » travaux , que nous nous plaisons à contribuer » aux vôtres; nous voulons vous prouver com- » bien nous aimons un chef qui nous soigne et » qui nous aime. »

Je profitai de quelques jours de loisir pour

Sj8 MÉMOIRES

aller visiter le fort de West-Point, et je ne pris pour compagnon dans cette course que M. Dupleasis-Mauduit 9 officier d'artillerie, qui s'était rendu célèbre par plusieurs actions d'intrépidité que ks plus braves Romains n'auraient pas désavouées.

Son caractère paraissait aussi original que sa valeur était brillante* Dans sa jeunesse^ ayant eu une dispute et fait un pari d'un écu sur la vraie position de l'armée des Athéniens et de celle des Perses à la bataille de Platée , comme il était à la fois pauvre et entêté, voulant absolument vérifier le fait en question , faais sans se ruiner, il entreprît et acheva à pied un voyage en Grèce.

On le vit toujours en Amérique en avant de tous dans les attaques, le premier dans les assauts et k dernier dans les retraites. Chargé une fois de reconnaître le camp retranché des ennemis, il s'en approcha seul hardiment, couvert des ombres de la nuit, se traîna à terre sur le ventre jusqu'au pied des palissades, en arracha quelques-unes, et ne revint au camp américain qu'après avoir pénétré dans les retranchemens anglais qu'il devait reconnaître.

Cet officier portait jusqu'à l'excès l'amour de la liberté et de l'égalité; il se fâchait lorsqu'on le nommait monsieur , et voulait qu'on l'appelât

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tout simplement Thomas Duplessis-Mauduit. Sa vie fut courte et sa fin malheureuse remployé à Saint-Domingue, il se jeta au milieu d'uûe émeute pour l'apaiser , et fut assassiné par les nègres dont il voulait réprimer la furie.

La forteresse de West-Point, située sur nvt mont escq^pé, au pied duquel eoule la rivière du Nord ou d'Hudson , était doublement fortifiée par la nature, par l'art, et regardée comme inexpugnable. Ce fut ce poste importait, ap^pelé à juste titre la clef des États-Unis, que le traître Arnold voulut livrer aux Anglais.

Depuis la découverte de sa trahison et sa fuite, on avsût confié le commandement dé cette place au général Knox, autrefois libraire, et qui s'é*leva au plus haut grade par un rare mérite) c'était un des oi0Bciers les plus instruits el les plus braves de l'Amérique. Il m'accueillit avec cordialité, et me fit voir tous ses moyens de défense. J'ai rencontré dans mes voyages péil d'hommes dont la conversation fût à la fois plu^ agréable et plus instructive.

C'est à West-Point plus qU'èïi tout autre endroit , qu'on est saisi d'étonnement à l'aspect de cette rivière du Nord, dont la largeur est d'uni* lieue, que des bâtimens de guerre remontent jusqu'à Albany, et qui coule entre deux chaînes de montagnes alors inhabitées, couvertes

58o MÉMOIRES

de pins^ d'antiques chênes et de noirs cyprès*

Cette vue âpre et sauvage m'inspirait des pensées tristes et profondes , et^ comme on le dit à présent, romantiques ; elles étaient animées par l'entretien de Mauduit, qui me rappelait les divers événemens dont ce lieu avait été le théâtre, et tous les combats que depuis cinq^ ans la li^ berté y avait livrés contre les forces redoutables de ses ennemis.

J'avoue qu'en regardant ces masses gigantesques de rochers, ces abîmes saus fond et ces immenses forêts , je n'imaginais pas comment les Anglais avaient pu si long -temps conserver l'espoir chimérique de subjuguer un peuple défendu par ces inexpugnables remparts, et enflammé par l'amour de l'indépendance.

Après ce voyage intéressant, je revins au camp de Crampont. Nous restâmes quelques semaines sans autre occupation que des visites de postes, quelques reconnaissances, des exercices fréquens et tous les devoirs de détail du métier.

Je n'étais dédommagé de cette inaction que par les curieux entretiens de tous ceux qui , soit dans notre armée , soit dans celle des Américains , avaient le plus, contribué au succès de cette guerre , et qui pouvaient le mieux m'instruire des institutions du" pays , des causes de sa révolution, de ses progrès, de ses obstacles,

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enfln de tout ce qu'une vive curiosité m'avait (ait désirer depuis si long- temps d'étudier de prés et d'approfondir.

Je fus heureusement secondé dans mes recherches par un guide aussi aimable qu'éclairé^ par le chevalier de Chastellux, ami intime de mon père et mon parent très proche. Le nom de cet académicien spirituel, de cet t)ffieier général distingué , de ce savant sans morgue , qui savait allier le mérite d'une érudition vaste aux agrémens d'un style pur et correct, est encore vénéré dans toute cette Amérique dont son épée défendit l'indépendance.

Ses écrits , estimés en France , sont mieux appréciés au dehors : on y a mieux senti le mérite de son livre sur la féUcité publique. Cet ouvrage curieux abat beaucoup d'idoles antiques; il contient des vérités nouvelles et importantes, et nous prouve, avec autant d'esprit que de raison^ combien , grâce aux lumières de la philosophie , le sort des nations modernes est préférable à celui de ces peuples héroïques dont on ne montre que les grandeurs à notre jeunesse trompée.

L'auteur, sans se laisser éblouir par l'auréole de cette gloire antique , nous rappelle l'imper^ fection, l'injustice de leurs lois, qui , maintenaient en esclavage et traitaient comme de viU troupeaux les dix-neuf vingtièmes du genre ;hu-

main^ la barbarie de leurs mœurs, la folie souvent craelle de leurs cultes, et leur profonde ignorance dans un grand nombre de sciences géographiques, physiques, industrielles, mathématiques, théoriques ou pratiques, qui, fleu* rissant aujourd'hui des extrémités de l'Europe à celles de l'Âmériquie , perfectionnent sans cesse }a civilisation, répandent partout l'ordre, la sécurité, l'aisance; font opérer aux arts des prodiges, allègent nos maux, centuplent nos jouissances, établissent entre tous les peuples l'échange rapide de leurs pensées , de leurs lumières , des fruits de leurs travaux , et Fécon-^ dent les terrains stériles*

Ces sciences commandent aux élémens , dirigent, écartent la foudre. Secondés par elles, les hommes des temps modernes bravent les tempêtes de l'Océan , qu'ils sillonnent à l'aide d'une voile légère , du pouvoir invisible de l'ai- / mant, et des forces magiques d'une vapeur concentrée ; enfin partout l'auteur nous montre le sort de l'homme relevé, embelli, perfectionné par une religion plus douce , par des lois plus justes, par des institutions plus^ages et parde^ gouverneroens.plus éclairés.

Offrons donc l'hommage d'une juste reconnaissance à l'auteur de la félicité publique y qui, dissipant le» préventions de l'école, replace enfin.

ou. SOUVENIRS. 585

comme elles doivent Yétve , Paris et Londres fort au-<iessu8 de cette Rome et de cette Athènes, dignes à la vérité de notre admiration sous beaucoup de rapports, mais qui ne méritaient pas à d'autres égards le coite enthousiaste et servile que trop long-temps nous leur avions votié.

Un de mes plu« pressans désirs était de voir le héros de l'Amérique, le général Washington; il était alors campé à peu de distance de nous. M.' le comte de Rochambeau eut la bonté de me présenter à liii. Trop souvent la réalité est bien aurdessoiis de l'imagination , et l'admiration diminue en voyant de trop près celui qui en a été l'objet j mais , à la vue du général Washington, je trouvai un parfait accord entre Timpresèion que me faisait son aspect et l'idée que je m'en étais formée.

Son extérieur annonçait presque son histoire: simplicité, grandeur, dignité, calm^, bonté, fermeté, c'étaient lés empreintes de sa physionomie, de son maintien, comme celles àe son caractère ; sa taille était noble, élevée; l'expression^de ses traits douce , bienveillante ; son sourire agréable ; ses manières simples sans familiarité.

Il n'étalait point le faste d'un général de nos monarchies ; tout annonçait en lui le héros d'une république; il inspirait plutôt qu'il ne

commandait le respect , et y dans les yeux de tous ceux qui l'entouraient , on voyait une vraie affection et cette confiance entière en un chef sur lequel ils semblaient fonder exclusivement leur sécurité. Son quartier^ un peu séparé de son camp , présentait l'imajo^ de Tordre qui régnait dans sa vie , dans ses mœurs et dans sa conduite.

Je m'étais attendu à voir dans ce camp populaire des soldats mal tenus, des officiers sans instruction y des républicains privés de cette urbanité si commune dans nos vieux pays civilisés. Je me souvenais de ces premiers momens de leur révolution, où des laboureurs, des artisans, qui n'avaient jamais manié de fusils , avaient couru sans ordre, au nom de la patrie , combattre les phalanges britanniques, ne présentant à leurs regards étonnés que des masses d'hommes rustiques, qui ne portaient d'autres signes militaires qu'un bonnet sur lequel était écrit le mot liberté.

On peut donc juger combien je fus surpris de trouver une armée disciplinée où tout offrait l'image de l'ordre , de la raison , de l'instructicm et de l'expérience. Les généraux, leurs aides de camp et les autres officiers montraient dans leur maintien, dans leurs discours, un ton noble, décent, et cette bienveillance naturelle qui me

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parait aussi préférable à la politesse qu'une physionomie d^uee J^'est à Un masque qu'on s'est efforcé âe rendre gracieux.

Cette dignité de chaque individu,. icette fierté que leur inspiraient l'amour de la liberté et le sentiment de l'égîilité, n'avaient pas été de lé- ^ersjobstacles pour le chef qui devait s'élever au-dessus d'eux, sans leur inspirer de jalousie, et soumettre leur indépendance à la discipline, sans exciter leur mécontentement»

Tout autre*que Washington y aurait échoué; il suffît, pour apprécier son génjie et sa sagesse, de dire qu'au mîilieu des orages d'une révolution , il a commandé sept ans l'armée d'un peuple libre sans donner de crainte à sa patrie et sans inspirer de méfiance au congrès.

Dans toutes les circonstances on le vit réunir en sa faveur les suffrages des riches et des pauvres, des magistrats et des guerriers; enfin il est peut-être le seul homme quiait conduit et terminé une longue guerre civile sans s'être exposé à un reproche mérité. Comme chacun savait qu'il comptait pour rien son intérêt privé, et que l'intérêt général était son seul but, il a joui de son vivant de ces hommages unanimes que les contemporains refusent ordinairement aux plus grands hommes , et qu'ils ne doivent attendre que de la postérité. On aurait dit que

386 MÉMoimBs

l'envié, le voyants! hautement éleyé^dans l'opinion universelle, s'était découragée et désarmée, parce qu'elle n'avait aucun espoir que ses jtraits pussent l'atteindre.

Le général Washington , à l'époque où je le vis, ^tait âgé de quarante-neuf ans ; il s'efforr Çait modestement d'éviter les hommages '(i^'on se plaisait à lui rendre. Jamais cependant ^rsonne ne sut mieux les accueillir et y répondre. 11 écoutait avec une obligeante attention ceux^ qui lui parlaient, et^ physionomie leur avait répondu avant «esjçaroles. '

Il fit, très jeune, ses premières armes contre la France^ sur les frontières du .Canada, à. la tête des milices virginienn.es. Revenu chez lui, cet homme, qui devait jouer un si grand rèle dans sa patrie , resta long- temps inactif dans ses foyers , paraissant préférer un repos philosophi-> que aux agitations de» affaires publiques.

Exempt d'ambition, il prit peu de part aux premiers événemens qui signalèrent l'insurrection américaine ; mais , dès que la guerre fut irrévôcabliement déclarée , comme l'État et l'armée avaient besoin d'un chef, tous les regards se portèrent sur Washington , dont la sagesse était généralement estimée ; d'ailleurs, dans Une contrée où la paix régAait depuis si long-temps , il ^t^t peut-être alors le seul homme qui eût

ou «OUV-ENIRS.^ . 587

quelque idée et quelque souvenir de la guerre* Animé de l'amour le plus pur et le plus dé^ intéressé pour ^b, patlûe ; il refusa de iTccevoir le traitement qu'on lui assigi^ait^ comme géné^ rai en chef, et ce fut presque: malgré lui* que rÉtat se ohafrgea lie payer ies^ firâh de sa tabjjeé Cette table était tous les jourK.d!e4rente€Ouyert8/ Ces repas ,^ qui/ suivsmt Tus^e^des Anglais et des Américains, duraient plusiçuj^s heures; se termin^ent *par .de ifambre}!^ (oaststs Jes plus usités s'adressaient à l'indépendapeé des États-? Unis 7 au t(A et a la reine de^.Fraui^e^ aux ^ucbès des armées alliées ; s^^rès ceux-ci ,^Venaieiit lestoasts particuliers, ou, comme on le di^a|t en Amérique, toasts de seiltîméHS. a/

Presqup toujours , lorsque la table était de^ servie , et qu'il rff restait plus que des boutei^es et du fromage, la réunion se piolon^eait jusqu'à la nuit. Cependant la^tempéramce était une ded vertus de Washington ; ep prolongeant ainsi son dîner, il n'avait qu'un but réel , le plaisiç de aie livrer aux douceurs d'uûe conversation qui le distrayait de ses soucis Qt le reposât dp ses fatigues, * •■

Lorsque j^e dînai chez cet^llustre général, de tous ses belliqueûi convives , celui qui excita le phis ma ci|Fiosité fut fe général Gate(. On sait qu'il avait eu la gloire de vainclaft le

?kp HÉMOIRES

ils deoieurtkent immobiles et se contentèrent 4e bloquer, autant qu'ils le pouvaient, les ports, pour intercepter les renforts et les nouvelles que nous attendions d'Europe.

Notre impatience dci combattre était secondée par le baron de Yioménil, dont l'humeur était bouillante et lé courage téméraire : il voulait à toute force que nos deux armées attaquassent vivement New -York. Mais la foBte position de cette place, ison escarpement, ses nombreux retranchemens à plusieurs étage^s et défendus par de- fortes batteries, les Recours et les rafiraichissemeqa qu'on y recevait continudlement par la mer, enfin l'impossibilité db Tinvestir totalement, auraient suffi pour empêcher le général Washington et le comte de Kocham-* beau de hasarder une eùtreprise qui aurait coûté tant d'hotnmes sans nécessité, au moment où les Anglais, s'avouant^ pour ainsi dire, vaincus , prouvaient évidemment qu'ils avaient renoncé à l'espoir de ravir aux États-Unis leur indépendance.

D'ailleurs les ordres que j'avais apportés à M. le comte de Roehambeau lui avaient prescrit un autre plan , qui devait être exécuté , à moins d'en être empêché par des circonstances imprévues ; et, comme on le verra bientôt, c'était aux Antilles qiJe notre g&ûvemëment vou-

lait porter les coups décisifç qui devaient forcer rÂngleterrOûà. terminer cette lutte sanglante et à conclure la paix^

Le camp français d^jÇrampont était, situé à ^ quinze milles^ ou cinq U^ies^ djucamp iaméricain. Nous y restâmes tjpois semaines^ après lesquelles le bruit .çonjumenca à se répandre dans l'armée que nous devions bientôt quitter les États-Unis^ et nous embavquer à Boflfton sur uUe escadre commandée par M. de VaudreuiL Cette séparation contrariait, extrêmement Washington et l'armée américaine. Cependant les résultats de cette mesure et la promptitude de la paix justifièrent pleinement ^ l'année suivante, la sagesse du plan conçu par le ministère français.^

Le 22 octobre , nous nous mimes en route, et, après une semaine de marche, nous arrivâmes dans la plaine de Harford , l'iine des- plus grandes villes du Connjeçticut. Nous y séjournâmes quatre jours. Là, M. de Rochambeau nous ap-< prit officiellement que^ si un mouvement imprévu des Anglais ne s'opposait à ses desseins, il comptait retourner immédiatement, e^j France avec une partie de son état-magor, et que nous serions dorénavant sous les ordres 4e M. le baron de Vioménil. , '

Nous apprîmes en même temps que l'escadre de M. de Vaudreuil n'était pas encore prête à

nous recevoir , et que cet amiral -désirait que nous n'arrivassions à Boston qu'an moïneirt où ses préparatifs seraient achevés : ainsi nous nous vîmes destinés à rester long- temps campés, et à faire ensuite de pénibles marches dans une sai^ son dont la rigueur prématurée commençait à se faire assez fortement sentir : car «déjà la neige tombait avec abondance comme en hiver.

Le 4 novembre , l'armée, partît pour Providence. Comme nous nous étions éloignés de l'ennemi , et que notre présence au camp n'était pas indispensable, nous demandâmes, le prince de Broglie et moi, à M. de Kochambeau , la per^ mission de faire une course à New-London , lieu devenu fameux par les perfides et les sanguinaires vengeances d'Arnold , et de visiter aussi Rhode-Island, où nos troupes avaient séjourné si long - temps avant de commencer leur glorieuse campagne. MM. de Vauban, de Champcenetz, de Chabanes et Bozo^i de Talleyrand- Périgord «ous accompagnèrent dans ce petit voyage.

Le pays que nous traversâmes offrit à nos regards des situations riches et variées, une population nombreuse , active , industrieuse , payée de ses travaux par l'aisance; partout des champs bien cultivés, des rues régulières et des maisons propres, des villes qui devaient être

ou SOUVENIRS. 593

bientôt des cités , et des villages qui ressemblaient déjà à de petites villes.

New-London , par sa position sur la Tamise, à un quart de lieue de son embouchure dans la mer, avait été, dit-on, fort commerçante et fort riche; mais y lorsque nous la vîmes, le traître Arnold l'avait dévastée, brûlée, et nous marchions sur les débris de ses maisons et de ses magasins incendiés. Les deux rives de la Tamise étaient défendues par deux forts, dont Tun paraissait encore en assez bon état et contenait une artillerie suffisante.

Nous partîmes ensuite pour New-Port, et nous fîmes cinquante milles par une détestable route. C'était le premier mauvais chemin que j'avais rencontré danis les États-Unis. Après avoir passé deux ferrys dont le second sépare le continent de Rhode-Island , nous arrivâmes dans cette île. J'étais destiné à trouver toujours sur l'eau les périls que je cherchais vainement sur terre : notre barque échoua rudement et fut au moment de chavirer ; de prompts secours nous tirèrent d'affaire.

Il nous fut facile, en voyant New-Port, de concevoir les regrets de l'armée française lorsqu'elle quitta cette jolie ville , où elle avait fait un si long séjour. D'autres parties de l'Amérique n'étaient endore belles qu'en espérance; mais

5g4 MÉMOIRES

la prospérité de Rhode- Island était déjà com* plète. L'industrie , la culture, Tactivité du coinmerce n*y laissaient rien à désirer^

La ville de New-Port , bien bâtie, bien alignée^ contenait une population nombreuse dont l'aisance annonçait le bonbeur ; on y formait des réunions charmantes d'bommes modestes, éclairéà, et de jolies femmes dont les talens embellissaient les charmes. Les noms et les grâces de miss Champlàin, des deux miss Hunter et de pliisieurs autres, sont restés gravés dans le souvenir de tous les officiers français.

Je leur rendis comme n\ps compagi^ns de justes hommages. Cependant mes visites le&plus longues eurent pour objej un vieillard foft silencieux, <jui découvrait peu ses pensées, et jamais sa tête j sa gravrié , ses monosyllabcfs disaient assez à la première vue que c'était un quakier. Pourtant il faut avouer que^, malgré toute ma considération pour sa vertu, notre pi;emière entrevue aurait peut-être été Ja dernière, si tout à coup, une porté s'étant ouverte, je n'avais vu apparaitrjB dansr son salon Tin être*'quî semblait tenir phis de la nymphe que de la femme/

Jamais oA ne réutiit tant de grâcçs^à tant de simplicité, tant d'élégance à tant de décence. C'était Polly Lieiton , la fille de mÔM grave trem^

OtJ SOUVENIRS. 595

bleur. Sa robe était blanche comme elle; la mousseline de son ample fichu , la batiste envieuse qui me laissait à peine apercevoir ses blonds cheveux^ enfin les simples atours d'une vierge pieuse semblaient s'efforcer en vain de nous voiler la taille la plus fine, et de nous cacher les attraits les plus^ séduisans.

Ses yeux paraissaient réfléchir, comme deux miroirs, la douceur d'une âme pure et tendre. Elle nous accueillit avec une confiante naïveté qui me charmait; et le tutoiement que sa secte lui prescrivait, donnait à notre nouvelle connaissance l'air d'une ancienne amitié. Je doute qu'aucun chef-d'œuvre de l'art pût éclipser ce chef-d'œuvre de la nature : c'était le nom que lui donnait le prince de Broglie.

Dans nos entretiens , elle m'é tonnait par la candeur originale de ses questions : u Tu n'as » donc en Europe, me disait-elle, ni femme ni j) enfans , puisque tu quittes ton pays pour ve- » liir si loin faire le vilain métier de la guerre? m

w Mais c'est pour vos intérêts , lui répondis- » je , que je m'éloigne de tout ce qui m'est cher, » et c'est pour défendre votre libjerté que je » viens me battre contre les Anglais. »

« Les Anglais, reprît-elle, ils ne t'ont point » fait de mal; et notre liberté, que t'importer? » Il ne faut jamais se mêler des affaires d'autruii

5g6 MÉMOIRES

n à moins qne ce ne soit pour les raccommoder » et pour empêcher de répandre le sang. »

n Mais, répliquai -je , mon roi m'a ordonné J9 de porter ici ses armes contre vos ennemis et » les siens. » ce Eh bien, dit -elle, ton roi te n commande une chose injuste, inhumaine, }) contraire à ce que Dieu ordonne. Il faut obéir » a ton Dieu et désobéir à ton roi ; car il n'est » roi que pour conserver et non pour détruire. » Je suis bien sûre que ta femme , si elle a bon » cœur, est de mon avis. »

Que pouvais-je répondre à cet ange? car, en vérité, je fus tenté dé croire que c'en était un. Ce qui est certain , c'est que , si je n'avais pas été marié et heureux, tout en venant défendre la liberté des Américains, j'aurais perdu la mienne aux pieds de PoUy Leiton.

L'impression que m'avait fs^ite cette charmante personne, était d'une nature si différente de celle qu'on éprouve dans le brillant tourbillon du monde, qu'elle devait m'éloigner, au moins momentanément, de toute idée de concerts, de bals et de fêtes.

Cependant, comme les dames de New- Port nous avaient vivement touchés par leur accueil gracieux , et par tout le bien qu'elles nous disaient de nos coftipagnons d'armes dont elles regrettaient sincèrement l'absence , nous réso*-

ou SOUTENIRS. 5qJ

lûmes de leur donner un beau bal et un magnifique souper : ce qui n'était pas d'une extrême prudence, car nous n'étions que sept ou huit officiers à dix lieues de notre armée.

Long-Island , occupée par nos ennemis , était peu éloignée de New-Port; on nous fit observer que les corsaires anglais faisaient dé temps à autre des apparitions sur la côte, et, le bruit de notre galante fête s'étant répandu , ils auraient pu nous faire une visite et troubler assez ridiculement notre joyeuse réunion.

Ce danger nous parut peu probable : je fis venir très lestement quelques soldats-musiciens du régiment de Soissonnais. Desoteux, qui depuis eut quelque éclat dans notre révolution comme chef de chouans, sous le nom de Gormartin, se chargea avec Vauban des préparatifs du- bal , du souper, et nous allâmes par toute la ville porter nos invitations.

Cette petite fête fut une des plus jolies que j'aie vues , parce que les grâces en faisaient l'ornement, et la cordialité les honneurs. Mais PoUy Leiton ne pouvait y venir , et comment ne pas dire que cette triste réflexion voila quelquefois ma gaîté ?

Nous passions des instans trop doux à New- Port, pour nous presser de retourner à nos tentes. Ainsi ^ comptant sur l'indulgence de notre gêné-

ral^ nous dépassâmes de quelques jours le congé qu'il nous avait donné. Mais M. de Koehambeau, connaissant mieux que personne tout le prix de la • discipline , nous envoya l'ordre précis de rejoin-

dre sans délai nos drapeaux; nous partîmes avec tristesse , et nous nous rendîmes promptement au quartier général, qui étail alors à Providence*

Providence, qui doit être à présent une grande et populeuse cité, pouvait alors déjà passer pour une jolie petite ville. Elle né contenait encore que trois mille habitans; mais tous y jouissaient d'une aisance acquise par de constans travaux et par une active industrie. Elle occupe le milieu d'un vallon qu'arrose la petite rivière de Naraganset, assez large et navigable. Ce nom de Naraganset me rappelle qu'avant d'arriver à Providence , j'avais traversé un village nommé ainsi, ou plutôt une irrégulière collection de misérables huttes. C'était le dernier débris dç la nombreuse tribu sauvage des Naragansets , qui pendant plusieurs siècles avait possédé seule cette province.

Partout où les hommes civilisés se montrent, les hommes sauvages disparaissent. Pour ceux- ' ci la civilisation , loin d'avoir des attraits , esi un joug insupportable et dont ils ont horreur.

On a vainement recueilli et élevé avec soîn^ dans les collège^ anglais ou américains, plu-

ou SOUVENIRS. 399

sieurs enfans sauvages abandonnés par leurs parens j et , quoiqu'on leur eût fait connaître les éiémens des sciences, des arts; quoiqu'ils eussent été vêtus, nourris comme les Européens , et qu'ils eussent joui de toutes les commodités de la vie sociale, dès qu'ayant atteint l'âge de la forcé ils avaient trouvé une occasion de s'échapper, tous étaient retournés avec une impatiente ardeur dans les forêts, dans les cabanes de leurs pères , pour y goûter les charmes d'une liberté orageuse et d'une vie errante qii'ils préfèrent à tout. Aucune liberté ne leur parait mériter ce nom dèS qu'on la restreint psir des limites.

CepeAdant quelques centaines d'individus de la nation des Naragansets, par des causes que j'ignore?, "étaient restés dans le Jîeu de leur nais^ sance, au moment du départ de leurs compa^triotes. Peu à peu leur village, placé jadis au milieu de bois épais, s'était vu environné de champs cultivés, de bourgs peuplés, de. villes commerçantes ; de sortie qp'au centre d'une province |iméricaine, riche et industrieuse, cette pauvre tribu indienne s'offrait aux regards étonnés comme une oasis sauvage^ placée au milieu du pliis florissant tableau de civilisation. \

Ces Indiens, isolés par leurs mœurs da'hs ce magnifique entourage, étaient restés inviolabl&ment attachés aux usages', au cul^e et à la ma*

ses lignes. Ainsi rien ne nous arrêtait plus , et nous attendions avec impatience le moment où l'escadre de M. de Vaudreuil serait prête à nous recevoir.

* «IVi^ de Rochambeau, voulant , jusqu'au dernier moment, prouver, par les détails de sa conduite copime par les grands services qu'il avait rendus, combien il désirait conserver TafFection des Apiéricains et emporter leurs regrets , donna, dans la ville de Providence, de fréquentes assemblées et des bals nombreux où l'on accourait de dix lieues à la ronde.

Je ne me rappelle point avoir vu réunis dans «ucun autre lieu plus de gai té et moins de con-* fusion, plus de jolies femmes et de bons mépagbs, plus de grâce et moins de coquetterie, un mélange plus complet de personnes de toutes ^classes, entre lesquelles une égale décence ne laissait apercevoir aucune différence choquante. Cette décence, cet ordre, cette liberté sage, cette félicité de la nouvelle république si mûre dès son berceau , étaient le sujet continuel de ma surprise et l'objet de mes entretiens fréquens avec le chevalier de Chastellux.

Tout, dans la fondation de ces riches colonies, dans leur révolution, dans leur législation, offrait une espèce de phénomène dont l'histoire ne donne point d'exemple , et qu'il faait expli-.

ou SOUVENIRS. 4o3

quer par des causes toutes différentes de celles qui ont amené la naissance , la formation et les progrès de tous les gouvernemens connus.

Sans parler ici des peuples de l'antiquité^ dont l'origine est enveloppée de ténèbres, et dont les premières éppques sont mêlées de fables et de prodiges , il suffira de remarquer que presque tous les gouvernemens modernes ont dû leur naissance à la conquête , leur police à la force militaire , leur accroissement à la (birtune.

Les conquérans , les destructeurs barbares de Tempire romain, lentement adoucis par l'adoption du culte évangélique , créèrent des gouvernemens ou plutôt des aggrégatioQS de guerriers, qui , en se partageantles terres, n'offrirent longtemps que l'image d'une aristocratie militaire campée sur le tbéàtre de ses victoires*

Les premiers, ou les officiers de cette aristocratie , opprimant les vaincus et respectant peu leur propre chef, devinrent des grands, des maires du palais , des gouverneurs et commandans de provinces, des juges et magistrats peu soumis, plus tard des ducs, des comtes, des seigneurs, des nobles, des chevaliers. Us s'emparèrent de tous les pouvoirs royaux. Les évêques, les abbés les imitèrent; autant de seigneuries, . autant de lois et de coutumes.

Cependant, pour mettre un terme à Tanarchie,

4o4 MÉMOIRES

ce chaos s'organisa; la puissance féodale naquit. Peu à peu^ à l'aide de la hiérarchie établie par ce système , les rois , secondés par les peuples , agrandirent leur pouvoir , et TafiFermirent ^ux * dépens de celui des seigneurs. ' *

De là sortit enfin Tordre Monarchique que nous voyons établi' dans |a plus grahde partiedes Etats de l'EuropcH;^. ordre imposant^ mais nécessairement mêlé , dan^ sH composition.^ des débris de la féodalité et des restes de l'anticfue puissance du clergé.

Ainsi la liberté s'y trouve toujours aux prises* avec le pouvoir de la royauté ^ qui. concentre «n elle toutes les forces des ancieniies seigneuries ; l'égalité s'y voit constamment écartée par les souvenirs ou les préjugés d'une noblesse dépouillée de sa puissance^ mais non de ses antiques prétentions et de sa fierté ; enfin , presque partout la tolérance y rencctfitre l'opposition d'un culte plus ou moins doininant. "

Dans presque toutes les républiques de l'Europe , il est resté des traces plus ou moins fortes des anciennes instttution$«féodales , et*, en Angle terre, c'est encore 4'aristocratie qui fait la base de la législation. On pourrait dire qu'elle y a conservé même plus d'antiques privilèges que celle des- autres contrées, parce qu'elle a eu l'heureuse sagesse die se rendre patronne de la

ou SOUVENIRS. 4^5

liberté publique, et de s'unir aïi peuple contre le pouvoir arbitraire.

Ce court tableau et la lecture de Thistoire de tous les pays montrent assez combien il a été impossible et combien même il serait difficile à J)résent d'y./rendre la* législation une , simple > égale pour tptjs^ ' et de la dégager de* livrées et de la bigarrure de* mœurs anciennes.

tar un hasard étonnant, la nouvelle république, de l'Amérique du nord^ .fondée dans son origine, non par ^a conquête, mais par le& transactions du pacifique Pénn , n'a eu à combattre, à vaincre aucun' d^' ces obstacles. Les législateurs, U?â!yaillant dans uïi siècle de lumières, sans se voir obligés de triompher d'un pouvoir militaire, iie limiter uae a\itori té absolue^ de dépouiller un clergé dominant de s* puissance , une noblesse dte ses droits, une foule de familles de leurs fortunes, et de construire leur nouvel édifice sur des débris cimenté» de sailg> ont pu fonder leurs institution» sur les principes de lar raison, de la complète liberté, de l'égalité politique; aucun vieux préjugé, aucun fantôme antique ne se plaçait entr'eujL et la lumière de la vérité. Un seul effort, une seule guerre, pour secouer le joug de la mèrs-patrie, a suffi pour les affranchir de toute gêne; et leurs lois, faites uniquement dans le but de l'intérêt gêné-

4o6 HÉMOIBE8

ral^ ont été tracées sur une table raae^ 9Bns être arrêtées par nul esprit de classe»*, de sectes , de partis ou d'intérêts privés.

Le résultat de cette position sans exemple et de toutes ces circonstances inouïes jusqu'à présent, a été l'établissement d^un gouvernement aussi parfait qu'il en puisse sortir de la main des hommes, gouvernement dont une prospérité toujours croissante depuis un demi -siècle prouve la sagesse.'

Déjà les fruits en ont été répandus au loin, et de plus en plus il en jaillira des lumières qui aideront partoiit les hommes à sortir ou du ehaos de l'anarchie , ou des ténèbres répandues «ur eux par le despotisme; on profitera sans doute de leurs leçons et de leur expérience; chaque jbur en donne la preuve.

•Cependant il serait téméraire, au lieu de n'y prendre que ce qui peut être applicable à chacun suivant sa position, il serait téméraire , dis-je , de vouloir les choisir en tout pour modèles dans les anciens pays civilisés , puisqu'on ne pourrait y fonder de pareilles institutions que sur des ruinet, et après avoir surmonté des résistances presque invincibles.

D'ailleurs tes* Etats européens , environnés de voisins puissans, sont pbligés d'être toujours armés, d'entretenir de nombreuses troupes sol-

ou SOUVENIRS. 4^7

dées, et cette nécessité est incompatible avec la nature et la pleine liberté d'un gouvernement semblable à celui des États-Unis.

Tout se réuàit comme par prodige pour fa-* voriser cette nouvelle législation^ et ce qui sem* blait même un écueil se trouva servir d'aide et d'appui. D'abord la grandeur immense de cette partie du Continent américain ^ loin d'embar-^ rasser les fondateurs de la république , les seconda merveilleusiement : car cette terre, qui n'avait à l'ouest de limites que l'océan Pacifique^ et de voisin que le Kamt^ichalka , n^étant habitée que par de faibles tribus indiennes^ permettait aux Américains civilisés l'occupation facile d'un territoire presque sans bornes.

Il en résulta l'effet le plus heureux pour la morale de ce nouveau peuple. Ce qui est dangereux en tout pays, c'est la misère et Totsiveté forcée d'une foule de prolétaires; or, dans les États-Unis on n'a point à craindre ce fléau,* puisqu'il y a partout plus de terres que d'hommes, et que tous ceux qui veulent et savent travailler, trouvent des moyens d'exister et même de s'enrichir, sans être jamais tentés d'avoir recours pour vivre aux filouteries, au vol, à l'assassinat ou à la révolte.

On pouvait craindre aussi que , cette contrée étant peuplée depuis un siècle par des Euro-

4o8 MÉMOIRES

péens venus de toutes les nations et y apportant tous des croyances^ des mœurs et des habitudes différentes^ il ne fut presque impossible , non-seulement de les soumettre à une législation uniforme , mais même de les faire vivre en bon accord et en paix. .

Cependant Texpérience prouva cond>ien cette crainte était. peu fondée^ puisque to%s ceux qui avaient abandonné leur patri^pour venir habiter l'Amérique , étaient^^es hommes persécutés et proscrits chez eux , soit k, cause de leur croyance , soit potfr s'être Irouvés mêlés à des troubles politiques, et opprimés par la tyrannie du parti qui les atait vaincus.

Tels Aare&t les motifs qui décidèrent un grand nombre de Hollandais à porter dans la^ouvelle- Angleterre, à New-^York, leuf activité commerciale ;^é8 Sué/lois , à^veniç labourer les champs de NeW-^ Jersey et d« laDelawâre. Les presbytériens de la Grande-Bretagne cKerchèrent à Boston ua abri c(3rntre les persécutions religieuses ; les anabaptistes allemands, les catholiques irlandais, dépouillés de leur^ biens, coururent demander du repos et un abri «n f ensylvanie ; enfin un grand nombre de Français proteslans s« réfugièrent dans les Carolines. Pour tant d'opprimés la liberté était, non -«seulement un besoin, m^h une passion.

ou SOUVENIRS. 4^9

Malgré quelques actes arbitraires du gouvernement anglais^ les colons américains trouvaient, sous la protection des lois anglaises, une grande partie de cette liberté et de ces droits qu'ils auraient voulu vainement réclamer dans les lieux de leur naissance : aussi tous se soumi-rent, sans aucun regret, aux lois qui régissaient les colonies «

De plus , la multiplicité des cultes rendit parmi eux la tolérance indispensable. Ce qu'on trouvera même peut-être singulier, c'est que les catholiques en donnèrent l'exemple. Aucune croyance n'y fut donc dominante ni privilégiée. Les ministres de chaque. culte furent payés par ceux qui le professaient, et il s'établit entr'eux, non une^ jalousie funeste , ;.mère des discordes , mais' une louable émulation en charité , en bienveillance et en vertus. .

Ce fut de cette sorte que se formèrent aux principes de justice, de raison, de tolérance et d'une vraie liberté , les esprits d'une nation qui n'avait à craindre ni le fanatisme religieux , ni l'orgueil d'une classe privilégiée , ni la turbulence d'une populace oisive et malheureuse; et, tous jouissant des mêmes droits, l'intérêt général n'y fut plus distinct pour eux de l'intérêt privé.

Dans cette heureuse situq.tion, les défriche-

4lO MÉMOIRES

mens se multiplièrent^ l'aisance se répandit^ et la population s'accrut si rapidement que le gou-ivernement britannique en prit ombrage ^ et se servit injustement de son pouvoir pour arrêter cette prospérité croissante. Il défendit de multiplier les établiâsemens qui se formaient loin des côtes; il gêna le commerce par de fiscales restrictions; et plusieurs gouverneurs de province commencèrent même à persécuter quelques sectes y ennemies du culte anglican. Le^ Américains se plaignirent vivement à liOndres^ et furent mal accueillis. La fiscalité appesantit de plus en plus son joug. On continua à humi'^ lier ces hommes fiers , en déportant en Amérique des gens sans aveu^ ou des coupables condamnés par les tribunaux. Les actes du- parlement, relatifs au thé et au timbre, achevèrent d'aigrir les esprits. Plusieurs colons , distinguéi par leur mérite, furent envoyés à Londres, et y firent entendre, non d'humbles doléances ^ mais le langage d'hommes libres qui connais-* saient leurs droits et qui sentaient leur force.

Malgré les sages avis d'une opposition éclairée, le ministère anglais ne répondit aux Américains que par des menaces et par des mesures violent tes. Ils se soulevèrent; le cri de liberté s'éleva de toutes parts; on courut aux armes, la révolution éclata^ et l'indépendance fut déclarée.

ou SOUVENIRS. 4l *

Au* milieu des orages de la guerre , il fallait décider si on aurait une monarchie , si on formerait plusieurs républiques^ ou si on les unirait toutes par un lien commun. Ce fut alors qu'on recueillit les heureux fruits de tous ces germes de prospérité et d'harmonie que j'ai mentionnés plus haut. Tandis qu'on se battait avec courage contre un ennemi superbe et puissant^ chacun des treize États fit tranquillement sa constitution , et nomma de sages députés qui se réunirent en congrès. Partout les assemblées furent pacifiques^ les délibérations mûres et sages. Un lien commun rendit la confédération puissante , et la législation particuliéore de cha-^ que État garantit sa liberté locale.

Peu de changemens s'introduisirent dans les lois civiles et dans les mœurs. Le gouvernement seul fut changé. Un président élu pour peu d'années, sans gardes, sans privilèges, soumis à la justice comme tous les citoyens, et responsable comme les ministres qu'il nommait, exerça le pouvoir exécutif, mais seulement pour les objets relatifs à la politique extérieure^ au com-merce maritime , et à la défense générale des républiques fédérées. Son autorité, bornée à peu d'années, était surveillée par un sénat et par une chambre de députés , représentant les treize Etats qui les avaient élus; ainsi tout te

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que peuvent exiger l'ordre pubiîc, la complète liberté et la sûreté de la confédération , se trouva établi par une merveilleuse prudence^ qui prévoyait et réglait même d'avance le mode des changemens que le temps et l'expérience pourraient forcer de faire à la constitution.

Enfin ^ au grand étonnenient de toutes les nations^ et même des sages de chaque pàys^ on vit s'élever, dans cette Amérique naguère si peu connue, un phénomène, un édifice politique dont les plus ingénieuses utopies n'avaient point encore donné d'aidées. Le seul danger qui pourrait menacer dans l'avenir cette heureuse république , formée alors par trois millions d'habitans et qui compte aujourd'hui dix millions de citoyens, c'est l'excessive richesse que son commerce lui promet, et le luxe corrupteur qui peut en être la suite.

Ses provinces méridionales doivent encore entrevoir et éviter un autre écueil : on y trouve des habitans pauvres en grand nombre, et de grands propriétaires dont les fortunes sont colossales. Ces fortunes sont alimentées et ne semblent pouvoir se soutenir que par le travail d'une population de noirs, d'esclaves, qui se multiplient chaque année, et qui peuvent être fréquemment portés au désespoir et à la révolte, par le contraste de leur servitude avec la liberté

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entière dont les honunes de la même couleur jouissent dans les autres États de l'union.

Enfin cette différence de mœurs et de situation entre le nord et le sud ne doit-elle pas faire redouter, pour d'autres temps , une séparation politique qui affaiblirait et romprait peut-être cet heureux faisceau , qui ne peut conserver sa force qu'en restant uni et serré ? Telle fut la triste pensée qui termina le dernier entretien que j'eus avec le chevalier de Chastellux au moment où il s'éloigna de l'armée.

Avant de finir ces observations sur les causes de la prospérité des États-Unis, je dois dire que le choix fait par le roi du comte de Rochambeau pour commander l'armée française, fut encore un bonheur signalé pour la nouvelle république : car il était impossible de trouver un homme à la fois plus habile, plus expérimenté, plus sage, plus ferme et plus populaire.

Il semblait formé tout exprès pour s'entendre avec Washington et pour servir avec des républicains. Ami de l'ordre, des lois et de la liberté, son exemple,. plus encore que son autorité , nous forçait tous à respecter avec le plus grand scrupule les droits, les propriétés, .les usages et les mœurs de nos alliés. Aussi, durant le long séjour de notre armée en Amérique, et

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dans le cours de plusieurs campagnes, la discipline fut si bien observée qu'il n'y eut pas une seule dispute , pas un seul coup donné entre les Américains et les Français.

Un trait rapporté dan» les Mémoires de ce général , cité depuis avec éclat à la tribune de notre première assemblée nationale^ et dont nous fûmes tous témoins, sufiBra pour faire connaître d'une part la prudence, Tafiabilité de M. de Rochambeau, et de l'autre l'idée que chaque Américain se faisait de la puissance inviolable des lois.

Au moment où nous quittions le camp de Crampont, M. le comte de Rochambeau marchait à la tête de nos colonnes, entouré de son brillant état- major. Un Américain s'approche de lui, lui met doucement la main sur l'épaule, en lui montrant un papier qu'il tenait, et lui dit : « Au nom de la loi, vous êtes mon prison- » nier I » Plusieurs jeunes oflBciers s'indignaient de cette audace ; mais le général , leur faisant signe de se contenir, dit en souriant à l'Américain : (( Emmenez^ moi, si vous le pouvez. »

w Non , lui répond l'Américain ; j'ai rempli mon » devoir, et votre excellence peut continuer sa » route si elle veut s'opposer à la justice ; je » ne demande alors qu'à me retirer librement. >; Des soldats de la brigade de Soissonnais ont

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}) brûlé plusi^eurs arbres pour allumer leurs feux. » Le propriétaire de ce bois réclame une in- » demnité ; il a obtenu contre vous un décret^ » et je viens de l'exécuter. »

À ces paroles qu'un aide de camp du général traduisit y M. de Rochambeau^ appelant M. de Yillemanzy^ aujourd'hui pair de France , alors intendant de l'armée^ le prit pour caution et lui ordonna de terminer cette affaire en payant ce qui serait convenable, si l'indemnité qu'il avait déjà offerte n'était pas jugée suffisante.

L'Américain se retira; le général et son armée, arrêtés ainsi par un huissier, continuèrent leur marche , . et un jugement arbitral fixa à deux mille francs, c'est-à-dire à un taux au-dessous de celui proposé par le général, l'indemnité que rinjuste propriétaire prétendait élever jusqu'à quinze mille. Celui*- ci même se vit condamné aux dépens.

La république américaine ne s'est pas seulement distinguée de toutes les autres par la sagesse de ses institutions et par la paix intérieure dont elle jouit depuis un demi -siècle; mais elle a évité le reproche constant d'ingratitude adressé par l'histoire à presque tous les États républicains. Dans toutes les solennités, dans toutes les fêtes, dans tous les toasts, on n'oublie jamais de rappeler les noms de Louis XVI et de

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la France. Récemment encore, en décernant au général La Fayette, d'une voix unanime, le triomphe le plus éclatant dont jamais un homme se soit vu honoré , dix millions d'Américains ont prouvé que les services qu'on leur avait rendus, les périls qu'on avait bravés, et les efforts qu'on avait faits pour assurer leur indépendance, restaient inefFaçablement gravés dans leur mémoire. J'ai peine à concevoir comment quelques esprits chagrins n'ont pas voulu sentir et comprendre que ces honneurs inouïs , rendus à un Français, étaient un hommage à la France entière et à son monarque.

Enfin le moment de notre départ arriva i toute incertitude à l'égard du général Clinton ayant cessé , et M* de Vaiidreuil ayant écrit que son escadre était prête à nous recevoir , M. de Rochambeau, avec le chevalier de Chastellux et une partie de son état-major, se sépara de nous après avoir remis le commandement de l'armée au baron de Vioménil, qui nous dpnna l'ordre de lever le camp de Providence, le i ®^ dëcem^ bre, et de nous mettre en marche pour Boston^

Le comte Bozon de Talleyrand-Pérîgord frère du prince Talleyrand , et très jeune alors était aide de camp de^M. de Chastellux, qui voulait le ramener en France, parce que ses parens le lui avaient confié, et qu'il ne voulait

pas, en changeant aa destination, se rendre responsable à leur égard des aceidens et des chances de la guerre. Bozon était justement désolé de n'avoir fait ainsi , pour sion début militaire , qu'uiie courte apparition à l'armée. Il supplia vainement tous nos généraux de le prendre avec eux, et dans son désespoir il vint ine trouver; je le plaignis, mais sans vouloir lui donner d'avis. « Ce n'est point un conseil que » je viens vous demander, me dit -il, c'est du » secret et du secours ; ma résolution est prise , je » ne suivrai point M. de Chastellùx en France. » On ne veu,t th'emmener ni comme officier ni » comme aide de camp ; eh bien ! je me fais n soldat, je vous choisis pour chef; la grâce » que je vous demande est de me donner un » uniforme et de me cacher dans les rangs de » votre régiment. »

La résolution de ce preiix de dix ^ huit ans me plût. M. de Saint-Maime, mon colonel commandant , était parti pour Boston et me laissait le commandement du corps. Je donnai à Bo2ôn un de mes uniformes^ des épaule ttes de laine ^ un bonnet de grenadier et le nom de Vw-de^ bon-cœur.

Cependant au moment où M. de Rockam-' beau s'éloignait de nous, je lui avouai confidentiellement ce que j'avais fait. Il me dit que,

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