‹ Mémoires, ou Souvenirs et anecdotes (vol.2) (volume 2)Chapitre 11 sur 17 · MOUJIK ES · texte numérisé non relu

MOUJIK ES

leurs seigneurs me prouvèrent qu’à cet égard on ne m’avait pas trompé.

Entre cent traits de ce genre dont je pourrais me servir, je me bornerai à citer celui-ci : le grand chambellan comte Sehotnvaloff, ayant contracté une dette assez considérable, se voyait obligé , pour la payer, de vendre nue terre qu’il possédait à trois ou quatre cents werstes de la capitale.

Un matin, eu se levant, il entend un grand bruit dans sa cour; une foule de paysans rassemblés causaient ce tumulte; il les fait venir et s’informe du motif qui les amène.

« On nous a appris, disent ces bonnes gens , » que vous étiez dans la nécessité de vendre, pour » rétablir vos affaires, la terre que nous habi- * tons. Tranquilles et eontenssous votre autorité, 35 heureux par vous et reconnaissant, nfttis ne voulons pas perdre un si bon seigneur. Ainsi, » après nous être cotisés, nous sommes venus s» avec empressement vous apporter la somme h dont vous avez besoin et que nous vous sup- 33 plions d’accepter. »

Le comte; après quelque résistance, reçut leur don, et goûta la douce satisfaction de voir le bien, qu’il avait fait, récompensé par une si touchante gratitude.

ou souviens.

Cependant ces peuples n’en sont pas moins à plaindre, puisque leur destinée dépend des chances capricieuses du sort, qui leur donne il son gré un bon ou mauvais maître. Cette vérité n’a pas besoin de preuves, et pourtant je ne puis m’empêcher de citera cet égard une anecdote, qui me fit douloureusement sentir à quel degré de malheur le pouvoir, sans bornes, d’un maître qui se livre à ses passions, peut réduire Finnocence, la faiblesse et la vertu, qui ne trouvent aucun appui dans la loi.

Ce fait d’ailleurs fera connaître le danger que peuvent courir, dans un pays oii la servitude est établie, les personnes mêmes qui, nées étrangères et libres, mais obscures, s’y trouvent, par des circonstances malheureuses, ré* chiites à l’état de domesticité, et peuvent inopinément se voir confondues avec les esclaves les plus opprimés, sans que leur Faible voila puisse faire entendre leurs plaintes à quelque protecteur puissant.

Marie-Félicité Le Riche, fille jeune, jolie et sensible, avait suivi en Russie son père, qu'un jeune seigneur russe y avait appelé pour le mettre à la tète d’une manufacture. Cette entreprise n’eut pas de succès ; le vieillard ruiné se vit bientôt

hors d’état de pourvoir à sa subsistance et k celle île sa fille,

Marie était devenue éprise d’un jeune ouvrier; mais en même temps elle avait inspiré une vive passion à l’officier russe dans la dépendance duquel elle se trouvait. Cet homme, n’écoutant que ses désirs, engagea facilement le père de Marie à refuser la main de sa fille à son amant qui 11e possédait rien; en meme temps il dit k ce vieillard qu’une de ses parentes désirait avoir près d’elle une jeune personne, et que cette place avantageuse conviendrait à sa fille : l’infortuné père accepta cette offre avec reconnaissance.

Marie, séparée de son amant, partit pour Pétersbourg, et fut placée, sous la surveillance d’une vieille intrigante, dans un petit logement où on lui accordait tout ce qu’elle désirait, hors la liberté, la protection qu’elle avait espérée, et les moyens de voir son amant ou de correspondre avec lui.

Marie, à l’âge de l’espérance, se résignait e4 attendait tout du temps; mais il combla bientôt ses malheurs : son prétendu bienfaiteur arrive, cesse tout déguisement et ne laisse plus voir en lui qu’un vil corrupteur. Elle résiste avec la double force de l'amour et de la vertu.

OÜ SOUVENIRS,

Convaincu de l'inutilité de tous moyens de séduction, tant que la jeune fille conservera quelque espoir d’être un jour à ce quelle aime , le ravisseur la trompe en lui faisant parvenir la fausse nouvelle de la mort de son amant. Elle tombe dans la stupeur et le désespoir.

Son persécuteur en profite, Poutrage, consomme avec violence son crime et 1*abandonne lâchement. L’infortunée succombe et perd la raison; la pitié de quelques voisins charitables la plaça dans un hospice.

Deux ans s’étaient passés depuis cet événement, lorsqu’on nie fit voir cette déplorable victime du crime et de Vautour, Pâle, languissante, égarée; on reconnaissait encore en elle quelques traces de beauté; aucun son ne sortait de sa bouche; elle ne trouvait point d'acccns pour exprimer sa douleur; toujours les yeux fixes, la main appuyée sur sou cœur, elle restait dans la même consternation, dans la même surprise, dans le même silence, dans la même attitude qu’au moment où elle avait appris la mort de l’objet de son affection ; son corps seul paraissait vivre, son âme cherchait ailleurs Tètre qui aurait fait le charme de sa vie.

Jamais un si douloureux spectacle ne s’effacera

Ml'iMOIItES

tlema mémoire. M. D’Aguesseau, mon beau-frère, qui se trouvait à Pétersbourg, et qui fut attendri comme moi à la vue de cette jeune fille, traça l’esquisse de sa figure. Je possède encore ce dessin, qui me rappelle souvent k touchante Marie et ses infortunes.

L’habitude d'ordonner, sans formes, des châtimens, qui sont aussitôt infligés que commandés, pour des fautes condamnées sans examen et sans appel par un maître absolu, entraîne, de la part même des maîtres les moins durs, d’étrangesmé-

prises.

En voici une dont le dénouement fut assez ridicule, grâce au personnage qui s’cn trouvait l’objet, quoique le commencement en eut été fort triste et presque cruel.

Un matin je vois arriver chez moi, avec précipitation, un'homme troublé, agité à la fois par la crainte, par la douleur, par la colère; ses cheveux étaient hérissés, ses yeux rouges et remplis de larmes, sa voix tremblante, ses habits en désordre: c’était un Français.

Dès que je lui eus demandé la cause de son trouble et de son chagrin : « Monsicurie comte, » me dit-il, j implore la protection de votre excel- » lence contre un acte affreux d’injustice et de

» violence ; on vient, par ordre tTun seigneur » puissant, de m'outrager sans sujet, et de me » faire donner cent coups de fouet, »

« Un tel traitement, lui dis je, serait inexcu- » sable, quand meme une faute grave 1 aurait » attiré; s'il iva pas de motif comme vous le pré- » tendez , il est inexplicable et tout à-fait invrai- » semblable; mais qui peut avoir donné un tel » ordre?

« CVst, me répondit le plaignant, son excel- » lence M. le comte de Bruce, gouverneur de la j> ville. — Vous êtes fou, repris-je; il est impos- » sible qu’un homme aussi estimable, aussi édai- « ré, aussi généralement estimé que l’est M. le » comte de Bruce, se soit permis, à l'égard d'un » Français, une telle violence, à moins que vous ne 1 ayez personnellement attaqué et insulté. » a Hélas ! monsieur, répliqua le plaignant, je » n’ai jamais connu M* le comte de Bruce : je suis ?» cuisinier; ayant appris que monsieur lé gouverjo neur en voulait un, je me suis présenté à son hM hôtel; on ni‘à fait monter dans son appartement, w Dès qu on m’a annoncé à son excellence, elle a » ordonné quon me donnât cent coups de fouet, » ce qui, sur-le-champ, a été exécuté.Mon aven- » ture peut vous paraître invraisemblable ; mais

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