‹ Mémoires, ou Souvenirs et anecdotes (vol.2) (volume 2)Chapitre 12 sur 17 · MÉMO LUES · texte numérisé non relu

MÉMO LUES

» elle nest que.trop réelle, et mes épaules peu- 3* vent au besoin me servir de preuves* »

« Écoutez, lui dis-je enfin, si contre toute ap- » parence vous avez dit vrai, j'obtiendrai répara- » tion de votre injure* et je ne souffrirai pas qu on « traite ainsi mes compatriotes que mon devoir » est de protéger* MaiSj songez-y bien, si vous n m’avez fait un conte, je saurai vous fairerepen- » tir de votre imposture* Portez vous-même au y* gouverneur la lettre que je vais lui écrire; un *> de mes gens vous accompagnera. »

En effet, j’écrivis sur le-champ au comte de Bruce, pour l'informer de l'étrange dénonciation qui venait de m'être faite» Je lui disais que, bien qu’il me fût impossible d’y ajouter foi, l'obligation de protéger les Français me Elisait un devoir de lui demander l’explication d’un fait si singulier, puisque enfin il était possible que quelque agent subalterne eût abusé indignement de son nom pour commettre cet acte de violence. Je le prévenais que j’attendais impatiemment sa réponse, afin de prendre les mesures nécessaires pour punir le plaignant s'il avait menti, et pour lui faire rendre une prompte justice, si, contre toute apparence, il avait dit la vérité.

Deux heures se passèrent sans qu’aucune ré-

OU SOUVENIRS. u3()

ponse ne me parvînt. Je commençais à nVimpatienter; je me disposais à sortir, pour chercher moimême Féclaircissement que j'avais demandé, lorsque je vis soudain reparaître mon homme, qui véritablement ne semblait plus le même : son air était calme, sa bouche riante; la gaîté brillait dans ses yeux,

u Eh bien! lui dis-je, nrapportez-vous une ré- » ponse? — Non, monsieur; son excellence va ï > bientôt vous la faire elle-même ; mais je n'ai » plus aucun sujet de me plaindre; je suis con- » tent, très coûtent; tout ceci n'est quun qui- >» proquo ; il ne me reste qtià vous remercier de » vos bontés- b

« Comment! repris-je, est ce que les cent coups ai de fouet ne vous restent plus? — Si fait, mon* n sieur, ils restent sur mes épaules, et très bien » gravés; mais, ma foi, on les a parfaitement » pansés, et de manière à me faire prendre mou » parti assez doucement. Tout m'a été expliqué; » voici le fait : M. le comte de Bruce avait pour cuî- » sinier un Russe, né dans ses terres ; cet homme, » pende jours avant mon aventure, avait déserté, » et, dit-on, volé. Son excellence, en ordonnant » de courir à sa recherche, s'était proposé de » le faire châtier dès qu’on le lui ramènerait

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a*Or, c’estdans ces circonstances que je me » présentai pour occuper la place vacante. Quand » on ouvrit la porte du cabinet de monsieur le » gouverneur, il était assis à son bureau, très » occupé et me tournant le dos. Le domestique « qui me précédait, dit en entrant: Monseigneur, » voilà le cuisinier. A l'instant son excellence, 7) sans se retourner, répondit: Eh bien , qu'on le » mène dans la cour , et quon lui donne cent » coups de fouets comme je Vai ordonné. Aussiy> tôt le domestique referme la porte, me saisit, » né entraîne et appelle ses camarades, qui sans a pitié, comme je vous l'ai dit, appliquent, sur n le dos d’un pauvre cuisinier français , les coups

* destinés à celui du cuisinier russe déserteur.

» Son excellence , en me plaignant avec bonté,

# a bien voulu nvexpliquer elle-même cette me- » prise, et a terminé ses paroles consolantes par » le don de cette grande bourse pleine d’or que » voici, w Je congédiai le pauvre diable, dont je ne pouvais m empêcher de- trouver la juste colère beaucoup trop facilement apaisée.

Tous ces effets, tantôt cruels, tantôt bizarres, et rarement pfaisans, d 5 un pouvoir dont rien n ? arrète on ne suspend au moins faction, sont ïes conséquences inévitables île l’absence de toutes

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institutions et de toutes garanties. Dans un pays où l’obéissance est passive, et la remontrance interdite, le prince ou le maître le plus juste et le plus sage doit trembler des suites d’une volonté irréfléchie, ou d’iui ordre donné avec trop de précipitation.

En voici une preuve qui paraîtra peut-être un peu folle; maïs c’est un fait que m’ont attesté plusieurs Russes, et qu’un de mes honorables collègues, qui siège aujourd’hui à la chambre des pairs, a souvent en Russie entendu raconter comme moi. Or, notez que ce fait s’est, disait on, passé sous le règne de Catherine 11, qui certes a été et est encore citée, par tous les habita ns de son vaste empire, comme un modèle de raison, de prudence, de douceur et de honte.

Un étranger très riche, nommé Suderland, était banquier de la cour et naturalisé en Russie; il jouissait, auprès de l’impératrice, d’une assez grande faveur. Un matin on lui annonce que sa maison est entourée de gardes, et que le maître de police demande à lui parler.

Cet officier, nommé Reliew, entre avec l’air consterné : « Monsieur Suderland, dit-il, je me vois, » avec un vrai chagrin, chargé, par ma gracieuse ” souveraine,d’exécuter un ordre dont la sévérité

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« m'effraie , m’afflige, et j’ignore par quelle faute » ou par quel délit vous avez excité a ce point le j? ressentiment de sa majesté.

j) — Moi! monsieur, répondit le banquier,

» je l’ignore autant et plus que vous; ma sur- » prise surpasse la vôtre. Mais enfin , quel est cet i> ordre?

» — Monsieur, reprend l’officier, en vérité a !e courage me manque pour vous le faire corn î; naître.

— Eh quoi! aurais-je perdu la confiance de » l'impératrice?

îï — Si ce n’était que cela, vous ne me verriez » pas si désolé, La confiance peut revenir; une » place peut être rendue,

» — Eh bien ! s’agit-il de me renvoyer dans mon » pays?

» — Ce serait une contrariété; mais avec vos » richesses on est bien partout

» -— Àfa ! mon Dieu! s’écrie Suderdand trem- » blant, est-il question de m’exiler en Sibérie?

*> — Hélas ! on eu revient.

» — De me jeter en prison?

» — Si ce n était que cela, on en sort.

* » -— Bouté divine ! voudrait-on me knoater?

» — Ce supplice est affreux, mais Ü ne tue pas.

nu SOUVEWIHS*

» — Eh quoi ! dit le banquier en sanglotant, * ma vie est-elle en périt? U impératrice* si bonne* » si clémente, qui me pariait si doucement encore » il y a deux jours, elle voudrait. * . É mais je 33 ne puis le croire. Ah ! de grâce, achever; la )> mort serait moins cruelle que cette attente in- 3) supportable.

» — Eb bien! mon cher, dit enfin T officier de b police avec une voix lamentable, ma gracieuse 33 souveraine mb donné Tordre de vous faire em- » pailler. v

» — Empailler! s’écrie Suderland en regardant » fixement son interlocuteur; mais vous avez » perdu b raison, ou l'impératrice n’aurait pas » conservé la sienne; enfin vous n J auriez pas reçu 33 un pareil ordre sans en faire sentir la barbarie 33 et T extravagance.

» — Hélas ! mon pauvre ami, j’ai fait ce qu orj> dmaireraent nous n’osons jamais tenter; j’ai w marqué ma surprise, ma douleur; j'allais ha~ 33 sarder d’humbles remontrances: mais mon au- 33 guste souveraine * d’un ton irrité* en me repro- » chant mon hésitation, m’a commandé de sortir » et d’exécuter sur-le-champ l’ordre qu’elie ni a- » vait donné, en ajoutant ces paroles qui reten* » tissent encore à mon oreille : Allez , et doubliez

>ï pas que votre devoir est de vous acquitter ,

» murmure , coJttffittôftOTO cfo/zf je daigne vous

» charger . »

Il serait impossible de peindre Fétonnement, la colère, le tremblement, le désespoir du pauvre banquier. Après avoir laissé quelque temps un libre cours à F explosion de sa douleur, le maître de police lui dit qui! lui donne un quart d'heure pour mettre ordre à ses affaires.

Alors Suderland le prie, le conjure, le presse long-temps en vain de lui laisser écrire un billet à Timpératrice pour implorer sa pitié. Le magistrat, vaincu par ses supplications, cède, en tremblant, à ses prières, se charge de son billet, sort, et, n’osant aller au palais, se rend précipitamment chez le comte de Bruce.

Celui-ci croit que le maître de police est devenu fou; il lui dit de le suivre, de F attendre dans le palais, et court, sans tarder, chez F impératrice, introduit chez cette princesse, il lui expose le fait.

Catherine, en entendant cet étrange récit, s’écrie : « Juste ciel! quelle horreur! En vérité, Re- » liew a perdu la tête. Comte, partez, courez, et » ordonnez à cet insensé d’aller tout de suite déjà livrer mon pauvre banquier de ses folles terreurs et de le mettre en liberté. »

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Le comte sort, exécute l’ordre, revient, et trouve avec surprise Catherine riant aux éclats. « Je vois à présent, dit-elle, la cause d’une scène » aussi burlesque qu’inconcevable : j’avais depuis u quelques années un joli chien que j’aimais beau- » coup, et je lui avais donné le nom de Suderland , » parce que c’était celui d’un Anglais qui m’en » avait fait présent. Ce chien vient de mourir; j’ai » ordonné à Reliew de le faire empailler; et, j) comme il hésitait, je me suis mis en colère » contre lui, pensant que, par une vanité sotte, » il croyait une telle commission au-dessous de sa » dignité : voilà le mot de cette ridicule énigme. »

Ce fait ou ce conte paraîtra sans doute plaisant; mais ce qui ne l’est pas, c’est le sort des hommes qui peuvent se croire obligés d’obéir à une volonté absolue, quelqu’absurde que puisse être son objet.

Au reste, et je crois juste de le répéter, les mœurs publiques, les sages intentions de Catherine et celles de ses deux successeurs, ont déjà pour la civilisation fait la moitié de l’ouvrage qu’on aurait pu attendre d’une bonne législation.

Pendant un séjour de cinq ans en Russie, je n’ai pas entendu parler d’un trait de tyrannie et de cruauté. Les paysans à la vérité vivent esclaves ;

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mais ils sont traités avec douceur. On ne rencontre dans l'empire aucun mendiant; si Ton en trouvait* ils seraient renvoyés à leurs seigneurs qui sont obligés de Les nourrir; et ces seigneurs eux-mêmes, ^quoique soumis à un pouvoir absolu, jouissent, par leur rang et par l’opinion, d’une considération peu différente de celle qui leur appartient dans les autres monarchies non constitutionnelles de l'Europe»

Ils doivent à Catherine une organisation qui régularise dans chaque province leurs assemblées, et leur dorme même le droit d’élire leurs présîdens et leurs juges» Tous les emplois civils et militaires sont dans leurs mains; mais ce qui leur manque seulement, c’est un ciment légal qui garantisse à la fois la sécurité du trône, les prérogatives delà noblesse et radoucissement graduel de l’existence du peuple.

Tous les étrangers, dans leurs récits, ont peint avec de vives couleurs les tristes effets du gouvernement despotique des Russes, et cependant il est juste d’avouer qu’à cette époque, nous n avions pas complètement le droit de déclamer ainsi contre le pouvoir arbitraire qui pesait sur fa Moscovie. Ne voyait an pas encore chez nous, dans ce temps, Yincemies, la Castille, Pierre-en-Seize et les let-

très de cachet? Sous Louis XVI on faisait pen d’usage de ces lettres; mais, pendant le règne de Louis XV, chez son ministre le comte de Saint- Florentin * on les prodiguait et même on les vendait.

Voltaire s’était vu renfermé à la Bastille* M. de Maurepas avait subi un exil de vingt-cinq ans. Le moindre caprice d’un commis envoyait sans formes , à Cayenne, les citoyens qui lui déplaisaient. Je me rappelle, à ce propos, que dans mon enfance on m’a raconté la triste aventure d'une jeune bouquetière, remarquable par sa beauté; elle s’appelait Jeanne ton.

Un jour M. le chevalier de Coigny la rencontre éblouissante de fraîcheur et brillante de gaîté ; il l’interroge sur la cause de cette vive satisfaction. « Je suis bien heureuse, dit-elle : mou mari est » un grondeur; un brutal; il m’obsédait; j’ai été

chez M. le comte de Saint-Florentin ; madame » S***, qui jouit de ses bonnes grâces, m’a fort » bien accueillie, et, pour dix louis, je viens d’ob- » tenir une lettre de cachet qui me délivre de mon » jaloux. »

Deux ans après, ML de Coigny rencontre la même Jeanneton, mais triste, maigre, pâle, jaune, les yeux battus. « Eh! ma pauvre Jeanneton, lui

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3 > dit-ilqu êtes-vous donc devenue? on ne vous » rencontre nulle part, et, ma foi, j'ai eu peine à d vous reconnaître. Quavez-vous fait de cette frai- » oheur et de cette joie qui me charmaient la der- >5 ni ère fois que je vous ai vue?

» —Hélas î monsieur, rëponriit-dle* j'étais bien » sotte de me réjouir: mon vilain mari, ayant en w la meme idée que moi, était allé de son coté » chez le ministre, et le même jour, par la même » entremise, avait acheté un ordre pour nFenfer-* î> mer. de sorte qu'il en a coûté vingt louis à notre a> pauvre ménage pour nous faire réciproquement » jeter en prison. »

ha morale de ceci est qu’un voyageur, avant de critiquer avec trop d’ainertiune les abus qui le frappent dans tes lieux qu'il parcourt, doit se retourner prudemment et regarder en arrière, pour voir s'il un pas laissé, dans son propre pays, des abus tout aussi déplorables ou ridicules que ceux qui le choquent ailleurs. Eu frondant les autres , songez, vous, Prussiens, à Spandaw; Autrichiens, au Mongatsch(en Hongrie)et à Olmutz; Romains, au château Saint-Ange; Espagnols, à Finquisition ; Hollandais, à Batavia; Français, à Cayenne, à la Bastille; vous-mêmes, Anglais, à la tyrannique presse des matelots; vous tous colin j a cette traite

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des nègres qu’après tant de révolutions, à la honte de l'humanité, il est encore si difficile d’abolir complètement.

La Russie a d’ailleurs lin droit réel à la bienveillance des étrangers ; nulle part ils ne trouvent une plus courtoise hospitalité: jamais je n’oublierai l’accueil, non-seulement obligeant, mais cordial , qu’on me fit dans les brillantes sociétés de Pétersbourg. En peu de temps les liaisons que je formai avec des hommes d’un vrai mérite, et les femmes les plus aimables, purent me faire oublier que là j’étais un étranger.

Aussi, malgré le temps, la distance et lés vicissitudes des événemens qui ont porté les armes françaises à Moscou, et les armes russes à Paris, je ne puis penser aux jours heureux que j’ai pas- » sés dans ce pays, qu’avec une émotion qui tient un peu de celle qu’on éprouve quand on est éloigné de sa propre patrie.

Il était difficile de trouver plus de douceur et de raison que n’en montrait la comtesse Soltikoff; rien ne surpassait, en franche et naturelle bonté, les comtesses Ostermann, Tchernicheff, Pou.sk in, madame Divoff ; à Paris on aurait admiré la grâce et les charmes de la princesse Dolgorouki et de sa mère, madame la princesse Bariatinski, de made-

moiselle Tchernicheff, de la charmante comtesse Skawronski, qui aurait pu servir de modèle à un artiste pour peindre la tète de l'Amour*

Les jeunes Narischkin , la comtesse Razoumowski, plus âgée, un essaim de demoiselles d’honneur, ornement du palais de l'impératrice, attiraient les regards, les louanges et les hommages, On ne quittait pas sans regret les entretiens spirituels de la comtesse Schouwaloff, la conversation originale et piquante de madame Zagreski.

Les comtes Romanzoff, Solükoff, Strogonoff; André Razeurnowski, si célèbre par des succès brillans^en politique et en galanterie ; André Schouwalofî, que son Epitre à Ninon a classé en France au rang de nos poètes les plus gracieux; le comte de Woronzoff et sou frère, habiles, l’un en administration et Fautre en diplomatie; 1 e comte Bezborodko, qui, sous une enveloppe assez épaisse, cachait l’esprit le plus délié ; le prince Repnin, à la fois courtisan poli et brave général; le loyal Michelson, vainqueur de Pugatchelî; le maréchal Romanzoff, immortalisé par ses victoires; SouworofTmème, dont les lauriers nombreux couvraient les défauts bizarres, les manières grotesques et les caprices presque extravagans ; enfin

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un grand nombre de jeunes colonels et de généraux, qui annonçaient déjà a la Russie que sa gloire et sa civilisation ne reculeraient plus, m’inspiraient tour à tour une juste estime et un attrait fort naturel.

J’aurais pn ajouter à cette liste beaucoup de noms, comme ceux de Gallitzin , Kourakin , Kadieïoff, etc,, si le cadre d’un récit trop rapide me le permettait; mais je ne passerai pas sous silence la vieille comtesse Romanzoff, mère du maréchal, et alors presque centenaire. Son corps paralysé marquait seul sa vieillesse; sa tète était pleine de vie; son esprit, de gai té; son imagination , de jeunesse : comme elle avait beaucoup de mémoire, sa conversation était aussi attrayante et instructive qu’une histoire bien écrite. Elle avait vu poser la première pierre de Pétersbourg : ainsi ces mots, vieille comme les rues , n auraient point été pour elle une locution exagérée.

Elle avait assisté , en France, au dîner de Louis XIV, et elle me dépeignait sa figure, ses manières, sa physionomie et 1 habillement de madame de Main tenon , comine si elle venait de les voir la veille. Elle me dormait des détails curieux sur la vie du fameux duc de Marlborough , qu’elle avait visité dans son camp.

Un autre jour, elle me retraçait le tableau fidèle de la cour de la reine Anne d’Angleterre, qui l’avait comblée de faveurs ; enfin elle se plaisait dans ses récits à me faire entendre que Pierre le Grand avait été amoureux d’elle, et me laissait même douter si elle avait été rebelle à ses voeux.

Mais de tous les personnages, celui qui me frappa le plus, et qu’il était le plus important pour moi de bien connaître, c’était le célèbre prince Fotemkin, tout-puissant alors sur le cœur et l’esprit de l'impératrice. En traçant son portrait, on est certain qu’il ne pourra point être confondu avec d’autres; car jamais peut-être on ne vit, dans unecoitr, dans un conseil et dans un camp, un courtisan plus fastueux et plus sauvage, un ministre plus entreprenant et moins laborieux, un général plus audacieux et plus indécis; toute sa personne offrait l’ensemble le plus original par un inçoncevable mélange de grandeur et de petitesse, de paresse et d’activité, d’audace el de timidité, d’ambition et d’insouciance.

Partout un tel homme eût été remarquable par sa singularité ; niais, hors de la Russie, et sans les circonstances extraordinaires qui lui cou-

cillèrent la bienveillance d’une grande souveraine, de Catherine II 3 non-seulement il n’aurait pu acquérir une grande renommée, et parvenir aux éminentes dignités qui Fillustrèrent, mais il ne serait meme peut-être jamais parvenu à un grade un peu avancé. Ses bizarreries, et les inconséquences de son esprit, l’auraient arrêté dès les premiers pas d’une carrière quelconque, soit militaire, soit civile.

La fortune des hommes célèbres tient plus qu’on ne pense au siècle, au pays, aux circonstances. Un défaut, à certaine époque, peut réussir mieux que certain mérite ; tandis qu’une belle qualité déplacée nuit souvent autant qu’un défaut et même qu’un vice.

Le prince Potemkin avait dix-huit ans lorsque Catherine détrôna Pierre III: épris des charmes de cette princesse, il s’arma l’un des premiers poui' sa défense; mais, comme il n’était alors que Sbus-officier, ce zèle pouvait n’être pas distingué dans la foule.

Un heureux hasard fixa sur lui l’attention : Catherine, tenant à Sa main une épée, voulait avoir une dragonne; Potemkin s’approche et lui offre la sienne; elle l’accepte: il veut respectueusement s’éloigner; mais son cheval, accoutumé à l’esca-

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