‹ Mémoires, ou Souvenirs et anecdotes (vol.2) (volume 2)Chapitre 13 sur 17 · S 4 MÉMOIRES · texte numérisé non relu

S 4 MÉMOIRES

dron, s'obstine à rester près du cheval de l'impératrice.

Cette opiniâtreté la fait sourire ; elle examine avec plus d’intérêt le jeune guerrier, qui, malgré lui, se serre si près d’elle; elle lui parle. Sa figure, son maintien, son ardeur, son entretien lui plaisent également; elle s’informe de sa famille, rélève au grade d'officier, et bientôt lui donne une place de gentilhomme de la chambre dans son palais,

Ainsi ce fut P entêtement d’un cheval rétif qui le jeta dans la carrière des honneurs, de la richesse et du pouvoir. Il m’a raconté lui-même cette anecdote.

Potcmkin joignait le don d’une heureuse mémoire à celui d’un esprit naturel, vif, prompt et mobile; mais en même temps le sort lui avait donné un caractère indolent, et enclin au repos.

Ennemi de toute gêne, et cependant insatiable de voluptés, de pouvoir et d’opulence, voulant jouir de tous les genres de gloire, la fortune le fatiguait en l’entraînant; elle contrariait sa paresse, et pourtant jamais elle n’allait aussi vite et aussi loin que ses vagues et impatiens désirs le demandaient : on pouvait rendre un tel homme

riche et puissant, mais il était impossible d’en faire tm homme heureux.

Son cœur était bon, son esprit caustique; à la fois avare et magnifique, il prodiguait des bienfaits, et payait rarement ses dettes. Le inonde Fennuyait; il y semblait déplacé, et se plaisait néanmoins à tenir une espèce de cour.

Caressant dans Fintimité, il se montrait, en public, hautain et presque inabordable; mais au fond, il ne gênait les autres que parce qu’il était gêné lui même, II avait une sorte de timidité qu il voulait déguiser ou vaincre par un ton froid et orgueilleux.

Le vrai secret, pour gagner promptement son amitié, était de ne pas le craindre, de l’aborder familièrement, de lui parler le premier, et de lui éviter tout embarras en se mettant promptement à Faise avec lui.

Quoiqu’il eût été élevé à F université , il avait moins acquis de connaissances ^>ar les livres que par les hommes; sa paresse fuyait l’étude, et la curiosité lui faisait chercher partout des lumières.

C ? était le plus grand questionneur qu’il y eût au monde : comme son autorité mettait à sa disposition des hommes de tout rang, de toute classe et de toute profession, il s’était tellement instruit

en causant et en questionnant, que son esprit, riche de tout ce que sa mémoire avait retenu» étonnait souvent, quand on lui parlait, non-seulement les politiques et les militaires, mais les voyageurs» lessavaus, les littérateurs, les artistes et même les artisans.

Ce qu’il aimait surtout, c’était la théologie; car, bien qu’il lût mondain, ambitieux et voluptueux, il était non-seulement croyant, mai s superstitieux. Je l’ai vu souvent passer une matinée à examiner des modèles de casques pour des dragons, des bonnets et des robes pour ses nièces, des mitres et des habits pontificaux pour des prêtres. On était certain de fixer son attention et de le distraire de toute autre occupation, en lui parlant des querelles de l’Église grecque et de l’Église latine, des conciles de Nicée, de Chalcédoine et de Florence.

Dans ses rêves pour l’avenir, il passait tour à tour du désir d’être duc de Gourlande ou roi de Pologne, à celui d’être fondateur d’un ordre religieux , ou même simple moine. Ennuyé de ce qu’il possédait, envieux de ce qu’il ne pouvait obtenir, désirant tout et dégoûté de tout, c’était un vrai favori de la fortune, mobile, inconstant et capricieux comme elle.

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Un usage singulier qui existe dans presque toutes les capitales de l’Europe, excepté Paris et Londres, c’est que les ambassadeurs et ministres étrangers, qu’on y appelle, je ne sais pourquoi, le corps diplomatique , puisque de tous les corps du monde c’est celui dont les membres sont le plus séparés, divisés entr’eux et sans aucun lien commun, c’est que, dis-je, ces étrangers font, pour ainsi dire, les honneurs de la ville où ils résident, et ordinairement ce sont eux, plus que les grands seigneurs du pays, qui animent la société par une représentation habituelle, par des repas splendides, des fêtes brillantes et des bals nombreux.

A l’époque où je me trouvais à Pétersbourg, le corps diplomatique était composé de personnes très distinguées par différens genres de mérite et d’esprit. Elles répandaient dans les cercles de Pétersbourg beaucoup d’activité et d’agrément.

L’ambassadeur d’Autricbe, le comte de Coben tzel, fort connu depuis à Paris sous le règne de Napoléon, faisait oublier une laideur peu commune par des manières obligeantes, une conversation vive et une gaîté inaltérable.

Le ministre de Prusse, le comte de Goërtz, plus sérieux, mais peut-être encore plus vif, se faisait

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