‹ Mémoires, ou Souvenirs et anecdotes (vol.2) (volume 2)Chapitre 14 sur 17 · ÉMOI II ES · texte numérisé non relu

ÉMOI II ES

estimer et aimer par sa franchise et par une ardeur qui empêchait sa profonde instruction de paraître pédante- Ses entretiens animés intéressaient toujours et ne languissaient jamais.

M. Fitz Herbert, aujourd’hui lord Saint-IIélens, joignait à la mélancolie d’une âme sensible et aux distractions singulières d’un caractère vraiment britannique, tous les charmes de l’esprit le plus orné. Négociateur habile et fin, constant dans ses sentimcns, loyal et généreux dans ses procédés, je n’ai point rencontré d’ami plus aimable et de rival plus redoutable. Politiquement nous avons tous deux cherché plusieurs années à nous contrecarrer; mais socialement nous vivions dans une union intime qui surprit également les Russes et ses compatriotes ainsi que les miens.

Le baron de Nolken, ministre de Suède, et M. de Saint-Saphorin, ministre de Danemark, jouissaient aussi, par leur caractère doux, liant, et par des connaissances variées, d’une estime générale.

Le ministre de Naples, duc de Serra Capriola, nous plaisait à tous par sa bonhomie et sa vive gaité ; il avait une femme très belle que 1 âpreté du climat lui enleva; pour lui, il le supporta mieux, et s’y habitua tellement, qu’il se fixa en

Russie, où il épousa la fille du prince Wesemski, l’un des personnages les plus importans de la cour de Catherine.

Je 11e dirai rien de l’ambassadeur de Hollande, du baron de Wassenaër : sa mission n’eut ni durée ni éclat, et finît par un mariage brusquement manqué, dont les circonstances furent passablement scandaleuses.

Je rencontrai encore, dès mon débuta la cour de Russie, ces ennuyeuses difficultés d’étiquette qui m’avaient tant contrarié à Mayence. M. de Vergennes m’avait assuré que le pêle-mêle était établi à Pétersbourg. M. de la Colinière 111’apprit qu’en effet l’impératrice l’avait ainsi décidé, mais que dans la réalité il n’existait pas.

Tous les dimanches cette princesse, en revenant de la messe, trouvait, en entrant dans ses appartemens, les membres du corps diplomatique rangés eu haie et sur deux lignes. Or, soit par une ancienne habitude, soit par une singulière indifférence de la part de mes prédécesseurs, après les deux ambassadeurs d’Autriche et de Hollande, qui se plaçaient avec raison les premiers, constamment le ministre d’Angleterre occupait la première place', et celui de France la seconde.

INe voulant pas laisser subsister cet usage in-

a Go MÉMOIRES

convenant, et,d’un autre côté, craignant, d’après l’aventure de Mayence, de confirmer dans l'esprit de l’impératrice la fausse idée qu’on lui avait donnée de ma présomption et de ma susceptibilité, je ne vis, pour éviter ou de déplaire à une cour que je voulais rapprocher de la mienne, ou de montrer une condescendance déplacée, d’autre moyen que d’avoir recours à l’adresse*

En conséquence, le premier jour d’audience publique, j’eus soin de me rendre de très bonne heure au palais; mais je trouvai, malgré ma diligence, la première place déjà prise par M. Fitz- Herbert. Une très jolie et très aimable dame de Paris m’avait prié de lui remettre une lettre ; je choisis ce moment pour m’acquitter de mon galant message. Au nom de la dame, il prit avec vivacité la lettre et s’éloigna pour la lire; moi je pris alors sa place, qu’il ne me redemanda point, puisqu’il n’avait pour lui que l’usage et non le droit-

Le dimanche d’après, je fus si diligent que je trouvai cette même place vide; enfin, le troisième jour d’audience, voyant que le min istre deSuède et plusieurs autres se rangeaient pour me laisser passer, je leur dis : « Non, messieurs; vous êtes » arrivés avant moi, je ne me placerai qu’après

ou souvenus*

» vous; il faut {{ue le pêle-mêle soitétabli comme » on réordonné, et il l’est aujourd'hui complé- « tentent. » Depuis ce moment aucune difficulté de ce genre ne vint entraver ma marche et m’ennuyer.

J'avais employé une quinzaine de jours à me mettre au fait des usages de la société de Pétersbourg, et a faire connaissance avec les personnes qui la composaient. Je commençai donc à m'occuper des affaires que j’étais chargé de traiter : elles n’étaient , dans ces premiers momeas, ni très nombreuses, ni très importantes, La froideur qui existait entre nos cours ne nous donnait alors aucune influence en Russie; chacun connaissait les préventions de Catherine contre le cabinet de Versailles, Ses ministres,, et les courtisans qui jouissaient de quelque faveur auprès d'elle, usaient avec moi, dans leurs relations et dans leurs entretiens, d’une réserve assez décourageante*

Pour juger notre situation politique dans ce pays, il suffira de donner une idée des instructions que j’avais reçues de M. le comte de Vergermes , au moment de mon départ : « En tra- « vaillant, me disait ce ministre, à rédiger cette » instruction, et en relisant celles qui avaient été ji données à vos deux derniers prédécesseurs, j’ai

MormRFS

vu avec peine qu’aucune de leurs dispositions >3 ne peut s'appliquer au moment présent; Nôtre « opposition aux projets de l'impératrice contre l'empire ottoman, a changé totalement les rew lations du roi de France avec cette princesse, >3 Tant que le comté Panin avait conservé quel- » qu’influence sur l'esprit de Catherine IL ce rni- » nistre sage et conciliant était parvenu à vaincre » la répugnance que l'impératrice éprouvait pour » la France : aussi, pendant son ministère, cher- » chant à nous rapprocher de la Russie, nous » avions contribué à rétablir la paix entr elle et * les Turcs, Catherine nous avait vus encourager » 1 établissement de son système de neutralité ar- » mêè r titre de gloire pour elle* Déjà les Anglais » perdaient, à Pétersbourg, de leur influence, et » craignaient de ne pas y conserver long-temps » leurs privilèges exclusifs de commerce*

» Mais, depuis la disgrâce et la mort du comte p Panin, la direction des grandes affaires a été » confiée au prince Potemkin : ce prince, ardent y> et ambitieux, s’est entièrement dévoué aux paris tis anglais et autrichien , dans l’espoir de triom- » plier avec leur appui des obstacles que rëncon- » iraient les vues de Finipérafridcê contre l'empire » ottoman.

mt souvenirs- a63

» Nous sommes ^ il est vrai aussi, continuait « M. de Vergennes, alliés de l'Autriche ; mais » vingt-huit ans d'expérience nous prouvent que » notre alliance avec la cour de Vienne n'a jaïï mais pu détourner les ministres autrichiens >* de l’ancien ne habitude de nous contrecarrer » partout.

îj Le comte de Coben tzel a suivi cet exemple * jusqu'à l'indécence, favorisant en tout fAngle- » terre et dissimulant ses torts les plus évidents; m enfin, quoique Catherine ait abandonné le roi » de Prusse pour se lier à l’empereur notre allié, » ce qui semblait devoir la rapprocher de nous? » ou voit les cabinets de Vienne et de Pétersbourg » nous traiter aussi hostilement que si nous » avions formé contre eux une alliance avec les » Prussiens.

» Cependant, le roi avait poussé la condes- » tendance jusqu'au point de reconnaître, peiitj> être trop facilement, fenvahissement de laCrU » mée, enlevée aux musulmans, et sa réunion à » l'empire de Russie; mais cette complaisance ne » nous a valu que quelques froids remercîincns, >j et nous n’avons pas pu même obtenir du » cabinet russe une satisfaction long - temps » réclamée pour des griefs assez importans,

» dont nous demandons vainement une juste )> réparation.

« C’est dans ees dispositions, me disait le min iiistre, que vous trouverez Catherine n : on

* craint que, dans la querelle qui vient de s’éle- » ver entre la Hollande et Joseph II, elle ne prenne » parti pour l’empereur. Son but probable est » d’agir de sorte qu’en se concertant avec F An- » gleterre, les Hollandais se voient réduits à imi> plorer sa protection, tandis que l'empereur » croira lui devoir les sacrifices qu’elle dictera à » cette république.

» Enfin, je suis persuadé que toute démarche » pour nous concilier l’amitié de F impératrice » serait inutile, et que, tant qu’elle existera, la

* conduite du roi vis-à-vis d’elle doit se borner

à de simples égards.

a Cependant je vous invite à chercher les » moyens de vous rendre personnellement agréa- » ble à cette princesse et à ceux qui ont Le plus j> d’influence sur elle.

» Nous n’entrevoyons aucun espoir de faire un » traité de commerce avec la Russie ; mais si, » contre toute probabilité, quelques circonstan- » ces imprévues plus favorables se présentaient, » profitez de l’occasion qu’elles pourraient faire

U naître, et attachez-vous surtout à prouver aux » ministres russes combien le privilège accordé » aux Anglais est ouéreux à la Russie, tandis que « nous, plus modérés dans nos désirs, nous ne )> demandons que l’égalité de traitement avec a toutes les autres puissances commerçantes. »

M. de Vergennes me conseillait de mettre beaucoup de réserve dans ma conduite à l’égard du grand-duc et de la grande-duchesse, afin de ne pas déplaire à l’impératrice et d’éviter tout ce qui pouvait compromettre ces princes. Il pensait que le seul objet important de ma mission serait de découvrir les vrais projets de Catherine, de connaître la nature, l’étendue de ses liaisons avec l’empereur et l’Angleterre, et de pénétrer ses dispositions à l’égard de la Suède, ainsi que ses démarches pour acquérir de l’influence à Naples. Je devais surtout distinguer avec soin les apparences des réalités, les menaces des actions, et les faux bruits des préparatifs véritables.

Le ministre, supposant que le but principal de l’impératrice était le renversement de la puissance ottomane et le rétablissement de l’empire grec, m’ordonnait, pour faire taire les échos de la flatterie qui lui prédisaient le rapide et facile succès d’une si colossale entreprise, d’employer

MlgliÛiRES

tous les moyens qui me paraîtraient convenables pour prouver aux ministres russes que cette révolu! ton rencontrerait de Ja part des grandes puissances européennes ci 1 invincibles obstacles.

Passant a de moindres objets, le ministre me prescrivait de rendre politesses pour politesses à M, le comte de CobenLzel, mais sans confiance, tandis que je devais en mon trer une réelle au ministre de Prusse. Au reste, il me recommandait de ménager soigneusement les ministres des puissances amies, et même de ne pas négliger Foceasi on de former quelques liaisons avec ceux des puissances malveillantes* De plus il m'était enjoint de correspondre avec les ambassadeurs et ministres du roi à Constantinople, à Berlin, à Vienne, a Stockholm et ;i Copenhague, pour les informer de tout ce qui pouvait leur être utile.

Un voit par l’esquisse de ces instructions, qu'elles me laissaient peu dlespoir de quelques succès marquans; mon rôle semblait devoir se bo mer à celui d'observateur attentif dans une cour sur laquelle nous n’avions aucune influence, et la seule al faire réelle dont jeme trouvais chargé, était d obtenir, après plusieurs années de tentatives inutiles, une juste satisfaction pour des négocians de Marseille, dont les corsaires russes

ou souvenirs. a07

avaient pris et pillé les bâtimens pendant la guerre de Turquie.

Il 11c nie fut pas difficile de connaître les dispositions de la plupart des ministres : les comtes Bezborodko, Ostermann et Woronzoff ne dissimulaient pas leur penchant pour les Anglais; aussi mes soins pour former quelques liaisons avec eux ne me valurent qu’un accueil cérémonieux et des politesses froides.

D’ailleurs le désir et la nécessité de plaire à leur souveraine les avaient habitués à régler leur conduite sur la sienne, à lui prouver qu’en politique, comme en toute autre chose , ils partageaient ses préventions favorables ou contraires; et, comme les courtisans exagèrent presque toujours ce qu’ils imitent, leur bienveillance ou leur malveillance se manifestait d'une manière beaucoup plus prononcée que celle de F impératrice.

Aussi, cette princesse traitant avec faveur l’ambassadeur a Autriche et le ministre d'Angleterre, ces ministres vivaient avec eux dans une étroite intimité; et, comme Us n’ignoraient pas l'éloignement de Catherine II pour notre, cour, et Fine* meur que lui donnait la conduite du roi de Prusse et ses sarcasmes, nous les trouvions, M. Ic comte de Goértz et moi, trop peu communicatifs, et

•jGS sikmouies

beaucoup plus disposés à nous nuire qu’à nous

obliger.

Une partie de la société suivait leur exemple. Cependant on trouvait à Pétersbourg un assez, grand nombre de personnes, et surtout de daines, qui préféraient les Français aux autres étrangers, et qui désiraient un rapprochement entre la Russie et la France.

Cette disposition était pour moi plus agréable qu’utile; car sur ce point Pétersbourg était loin de ressembler à Paris. Jamais dans les salons on ne parlait politique, même pour louer le gouvernement. La crainte avait donné l'habitude de la prudence; les frondeurs de la capitale n’émettaient leurs opinions que dans les confidences d’une intime amitié ou d’une liaison plus tendre ; ceux que cette contrainte gênait se retiraient à Moscou, qne l’on ne pouvait pas appeler cependant le foyer de l’opposition, car il n’en existe pas dans un pays absolu, mais qui était réellement la capitale des mécontens.

De tous les ministres, celui dont il m’aurait été le plus utile de me rapprocher, c’était le prince Pbtemkin : par malheur il paraissait de tous le plus difficile à guérir de ses préventions contre la France.

Entièrement opposé au système du comte Paiiin, partageant et enflammant les désirs ambitieux de Catherine II, il nous regardait comme un obstacle à ses vues, et nous haïssait comme les protecteurs des Turcs, des Polonais et des Suédois.

Il ne négligeait aucun des moyens qui pouvaient, à nos dépens et à ceux de la Prusse, lui concilier la confiance , l'affection et l’appui des cabinets de Vienne et de Londres. Aussi toutes les froideurs étaient pour nous, et toutes les laveurs pour le comte Cobeutzel et JVI. Fiiz-Herbert, de même que pour les voyageurs et les négociais de leurs nations.

Ces obstacles ne me découragèrent point : on nV avait fait connaître à fond le caractère, les qualités et les défauts de ce ministre; j’essayai de mettre ces connaissances à profit, et ce fut avec succès, quoique mes premières démarches près de lui semblassent devoir produire tm effet tout contraire.

Ce prince, ministre de la guerre, chef de farinée, gouverneur des nouvelles provinces méridionales conquises par les armes russes, supérieur en crédit à tons ses collègues, enfin tout-puissant par la confiance presque illimitée que lui accor-

dait l'impératrice, était courtisé et flatté par toute la noblesse et même par les plus grands seigneurs, avec des formes qui ne se rencontrent que dans un pays soumis à un gouvernement absolu, où l'obéissance est passive, et la déférence sans dignité.

Aussi, quoique le prince Po terni;in affectât, en quelques occasions solennelles et les jours de fêtes, de se montrer richement paré, couvert de décorations, et de prendre le langage, le maintien, les manières d’un grand seigneur de la cour de Louis XIV,dans sa vie intérieure et habituelle, dépouillant tout masque, toute gène, en véritable enfant gâté par la fortune , il recevait sans distinction tous ceux qui, venant le voir, le trouvaient avec une tenue et des formes asiatiques qu’on attribuait faussement à une hauteur excessive.

En le voyant les cheveux épars , vêtu d’une robe de chambre ou d’une fourrure et d’un pantalon, n’ayant pour chaussure quelles pantoufles, enfin montrant son large cou tout nu, et restant indolemment étendu sur un sofa, on aurait cru être admis à l’audience d’un pacha de Perse ou de Turquie; mais, chacun le considérant comme le dispensateur de toutes les grâces, tous s’étalent

accoutumés à se prêter à ses plus bizarres fantaisies.

La plupart des ministres étrangers, découragés par sa froideur, et le croyant inabordable, ne le voyaient que les jours où il se montrait en public; Fitz-Herbert et Cobentzel seuls étaient admis dans son intimité.

Le ministre anglais , accoutumé par les usages de son pays à ne jamais s'étonner de l'originalité, ne contrariait point les habitacles du prince; mais en même temps il savait, avec un tact sûr et un esprit fin, se rendre familier saife inconvenance , et conserver sa dignité'là où elle semblait étrangère.

Il n'en était pas de même du comte de Cobentzel : quoique spirituel, et, malgré le caractère dont il était revêtu, croyant en politique tout moyen convenable pourvu qu’il réussit, îl surpassait en complaisance et en déférence les courtisans les plus dociles et le-s plus dévoués.

Il m’aurait été difficile de 3 ’imiter ; et d’ailleurs, plus nous étions loin d’être considérés comme amis, plus il me semblait nécessaire de nous faire traiter avec de justes égards; car c’est des personnes dont on n’est point aimé qu’il importe le plus de se faire respecter; l’absence de toute gêne

est ridicule, quand elle 11’est pas justifiée par l’intimité.

J’avais écrit au prince Potemlun, pour lui demander une audience : le jour fixé, j’arrive à l’heure prescrite ; je me fais annoncer, et je m’assieds dans un salon où se tenaient comme moi plusieurs seigneurs russes, et le comte de Cobentzel.

J’attendais avec quelque impatience ; mais au bout d’un quart d’heure, ne voyant point la porte s’ouvrir, je me fis annoncer de nouveau: comme ou me dit que le prince ne pouvait pas encore me recevoir, je répondis que je n’avais pas le temps d’attendre; en même temps je sortis, à la grande surprise des personnes qui m’entouraient, et je rentrai tranquillement chez moi.

Le lendemain je reçus uu billet du prince Potemliin, qui s’excusait de son inexactitude, et me priait d’accepter un autre rendez-vous. Je retournai donc chez lui, et cette fois, j’étais à peiue arrivé, que je vis le prince, paré, poudré et revêtu d’un habit brodé sur toutes les tailles, venir au devant de moi ; il nie conduisit dans son cabinet. Là, après les complimens d'usage et quelques questions insignifiantes qui décelaient assez sa gène habituelle, comme je voulais me retirer, il

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me pria île rester. Avant cherché quelques instaiis un sujet d’entretien, comme il était grand interrogateur, il me demanda, avec un intérêt assez vîf, des détails sur la guerre d’Amérique, sur les principaux événemens de cette grande lutte, et sur ce qu'on devait penser des destinées futures de la nouvelle république des États-Unis.

Je vis qu'il ne croyait pas que des institutions républicaines pussent avoir une longue durée dans tin pays si vaste ; son esprit, accoutumé à la domination absolue, ne pouvait admettre la possibilité de l’union de l’ordre et de la liberté.

Son imagination mobile passait promptement des affaires les plus importantes atix objets du plus faible intérêt : aussi, comme il aimait beaucoup les décorations, ayant pris, regardé et retourné plusieurs fois celle de Cincinnatus que je portais, il voulut savoir si c’était un ordre, une associatipn, une confrérie ; par qui elle avait été fondée; quels étaient ses réglemens; et alors, se tiouvant sur le terrain qu il aimait, il me parla , je crois, pendant une heure à peu près, des differens ordres de Russie , et d’une partie de ceux de l’Europe.

Cet entretien n’avait assurément rien d’important; mais la longueur de cette première audience ,r - iS

était si contraire à ses habitudes, qu’on en parla beaucoup dans la ville, et surtout parmi les membres du corps diplomatique, dont la coutume est partout , à la moindre nouveauté, de s’épuiser en conjectures qui les trompent plus souvent qu elles ne les éclairent. Au reste, ils ne tardèrent pas à trouver l’occasion d’en luire de plus justes et de mieux fondées.

11 existait alors dans Pétersbourg une maison qui certes ne ressemblait à aucune autre ; c’était celle du grand-écuyer Narischkin, homme très riche, portant un nom illustré par des alliances avec la famille impériale. La nature L’avait doué d’un esprit médiocre, d’une très grande gaîté, d’une bonhomie sans égale, d’une santé ferme et d’une incomparable originalité.

Il était, non pas cil crédit, mais plutôt en grande faveur près de Catherine 11 : elle s’amusait de ses bizarreries, riait de ses bouffonnes plaisanteries et du décousu de sa vie ; comme il ne gênait personne et divertissait tout le monde, on lui passait tout, et il avait le droit de faire et de dire ce qui 11 aurait jamais été perm.s à aucun autre-

Du matin au soir» on entendait dans sa maison les accens de la joie, les rires de la folie, les sons

<les instrumens, le bruit des festins; on y man . ^eait, oti y riait, on y chantait, ony dansait toute ïa journée; on y accourait sans invitation , on en ■sortait sans compliment; toute contrainte en était bannie. C’était le foyer de tous les plaisirs, et 1 on pouvait même presque dire le rendez-vous de tous les amans; car là, au milieu de la confusion d une foule joyeuse et bruyante, les a parte , les entretiens secrets étaient cent fois plus faciles ■que dans les cercles et les bals, où régnait l’étiquette. Partout ailleurs chacun voyait l’attention des autres fixée sur lui ; mais chez M. de JNarischkin le bruit étourdissait la curiosité, endor- • niait la critique, et la foule servait de voile au mystère.

J allais très souvent dans cet amusant panoi a ma, ainsi que les autres membres du corps diplomatique. Le prince Potemldn, qu’on ne voyait presque nulle part ailleurs, venait fréquemment chez le grand écuyer, parce que c’était le seul endroit où il n’éprouvait point de gêne et n’en causait pas.

U11 motif de plus l’y conduisait : i! était épris de l’une des filles de M. Namchkin; sa singulière et familière assiduité ne permettait à personne d’en douter; car, au milieu de tout le monde, lui

■ Ar j § mémoires *

seul semblait toujours être en tête-à-tête. La publicité de cette liaison prouvait qu'il n’existait plus de sentiment delà même nature entre Catherine «t lui.

De son coté, cette princesse dissimulait peu son penchant pour un nouveau favori, M. ^ermolofi ; et, comme cependant le prince conservait le meme crédit, et on pouvait presque dire le même empire sur 1 esprit de sa souveraine, on croyait assez généralement qu’un lien secret d T un autre genre et plus indissoluble l unissait à

elle.

La table où s asseyaient pour souper les convives très nombreux du grand-écuyer, ne pouvait convenir au prince Potenikm ; aussi se faïsait-il servir à part, dans un cabinet, un souper auquel il invitait cinq ou six personnes habituellement admises dans son intimité,

Je ne tardai pas a être de ce nombre ; mais ce ne fut qu'au moment où nous nous fumes dégagés tous deux des obstacles qu’opposaient a ce rapprochement, d*une part son habitude deinanquei aux formes d’usage, et de Vautre le parti bien décidé que j’avais pris d’exiger tous les égards convenables au caractère dont j’étais revêtu.

Vn jour, par exemple, il m'avait invité a un

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grand dîner : tous les convives s’y rendirent, ainsi que moi, en habit paré, tandis que lui, sans se gêner, nous reçut n’ayant pour vêtement qu’une redingote fourrée. Je ne parus pas m’en apercevoir, parce qu’à ma grande surprise, personne ne s’en montra étonné,Mais peu de jours après, Fayan t à mon tour invité à dîner chez moi, je lui rendis la pareille, après avoir fait comprendre à mes convives bien choisis, la cause de ce manque de formalité.

Le prince jugea facilement le motif qui me dictait cette conduite; aussi, depuis, il prit toujours avec moi le ton que je désirais. Son caractère m’était connu : la condescendance à ses caprices, tout en lui plaisant, excitait ses superbes dédains, tandis que, tout eu le gênant, une résistance décente attirait son estime.

Avant un mois, la froideur que prolongeait entre nous cette nécessité d’égards réciproques se dissipa, et cette glace se fondit tout à coup. Un soir, se promenant avec moi dans les appartenions de M. Narisehkin j, je fis tomber la conversation sur deux sujets d’un genre très opposé, mais que je savais plus propres que tous autres à fixer son attention*

Je lui parlai d’abord des nouvelles conquêtes

XtÉjfrOIHES

de l’impératrice , des provinces méridionales dont le gouvernement lut était confié, de la prospérité* dont elles me semblaient susceptibles, et du noble dessein qu’on lui attribuait de rendre un jour le commerce du sud de l’empire aussi florissant que celui du nord. Comme c’était en effet alors un des principaux objets de son ambition , il se livra avec tant de feu à cet entretien qu’il le prolongea plus que je ne l’espérais.

Ensuite, venant naturellement à parler de la nier Noire, de l’Archipel, de la Grèce, il ne me fut pas difficile, en évitant toute question politique, de l’amener à son sujet favori, c’est-à-dire à la discussion des causes de la séparation des Eglises grecque et latine; et alors, m’entraînant dans un cabinet où il s’assit avec moi, il sé complut à me déployer sa vaste érudition sur les antiques et fameux débats des papes et des patriarches, des conciles partiels et des conciles œcuméniques, enfin sur toutes ces querelles tantôt graves, tantôt ridicules, et trop souvent sanglantes , auxquelles l’aveugle esprit des peuples s’était livré avec un tel fanatisme, que la chute même de l’empire grec et l’embrasement de Constantinople par les Turcs n’avaient pu les en distraire, et qu elles éclataient encore au milieu du

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carnage et au bruit des murs écroules de la capitale.

Cette conversation fut si longue 3 qu’elle nous occupa une grande partie de la nuit. Dès cet instant le prince,dont j'avais saisi le faible, sembla ne pouvoir presque plus se passer de moi. Fréquemment il m’invitait à venir conférer avec lui sur divers objets, et le plus souvent sur des mémoires que lui adressaient quelques négocians français, relativement aux communications commerciales possibles et utiles à établir entre Kerson et Marseille.

Résolu de bannir tonte contrainte de nos entretiens , il m’écrivit un jour qu’il désirait me parler de quelques affaires, mais qu’il en était empêché par des douleurs qui ne lui permettaient ni de se lever ni de s habiller. Je lui répondis que, sans tarder, j’irais chez lui, et que je le priais de ne se gêner en aucune manière pour cette entrevue.

En effet, je le trouvai couché sur son Ht, vêtu seulement d’une robe de chambre et d’un pantalon. Après m’avoir adressé quelques excuses, U me dit, sans préambule : « Mon cher comte, je me » sens une vraie amitié pour vous; et, si vous en * avez aussi un peu pour moi, mettons de côté

MÉalOUtES

» toute gène, toute cérémonie, et vivons tous « deux en amis.»

Alors je m’assis familièrement sur le pied de son lit, et je lui pris la main en lui disant : « J’y * consens de tout mon cœur, mon cher prince.

» Une nouvelle connaissance exige des formes; » mais, une fois le mot d’amitié prononcé, il 11e » peut plus rien exister en particulier de ce qui » gène et de ce qui ennuie.»

L'intimité, la familiarité si imprévues, qui s’établissaient soudainement entre le principal ministre de Catherine et l’envoyé d’une cour contre laquelle ses préventions étaient connues, surprirent étrangement tout le monde.

Le corps diplomatique, surtout, ne savait que penser d’un tel rapprochement. L’inquiet et ardent comte de Goèrtz s’efforcait vainement d’en deviner la cause et le but. En vain je lui dis franchement la vérité ; il ne voulait pas me croire, ne pouvait se persuader que les chisme grec, et quelques affaires de marchands, pussent être les objets réels de conférences si longues et si fréquentes; enfin il s’obstinait à penser qu’il était question de quelques négociations importantes, et contraires aux intérêts de la Prusse, entre l’Autriche , la France et la llussie.

La surprise et les conjectures de tous ceux qui cherchaient un mystère là où il n'en existait pas, s accrurent bientôt rapidement*

Le prince Potemkin avait probablement communique à 1 impératrice l 1 opinion favorable qu'il s était faite de moi. De jour en jour l'accueil que je reçus de cette princesse devint plus gracieux , plus aimable. La froideur de ses ministres a mon égard cessa ; les courtisans les imitèrent ; et, quoiqu au fond f éloignement politique dit cabinet de Pétersbourg pour le nôtre restât le même, il était difficile que la société ne s’y trompât point , envoyant le ministre de France recherché, vanté, fêté autant quel avaient été, jusqu'à ce jour exclusivement , les représenta ns des cours amies, MM. de Cobentzel et Fitz-Herbert.

Je ne tardai pas à éprouver 1 effet de ce changement de dispositions, dabord pour quelques petites affaires, et ensuite pour de beaucoup plus importantes. Quelque temps avant mon arrivée en Russie , trois Français en avaient été brusquement chassés sans que le ministère en informât M. de La Colinière, alors chargé d’affaires; il s’était plaint, comme il le devait, de ce manque d égards, mais cependant avec ménagement, parce qu’il n’ignorait pas les justes motifs qui avaient

dicté cet acte de rigueur. La réponse des ministres avait été vague et peu satisfaisante; car alors, dans toutes les occasions, il semblait qu’on se fit un plaisir de nous désobliger*

Il est vrai que depuis très long-temps on voyait abonder en Russie un grand nombre de Français peu recommandables, parmi lesquels se trouvaient même “des femmes galantes* des aventuriers, des femmes de chambre, des domestiques, déguisant leur ancien état avec adresse* et leur ignorance sous les formes d’un langage assez poli; mais on ne pouvait en accuser notre gouvernement :

tous ces gens-là, n’étant point recommandés, navaient d’autres papiers que des passe-ports, que nulle part on ne refuse aux personnes des classes les plus inférieures, quand elles ne sont accusées d’aucun délit, et que, sous prétexte de se livrer à quelques petites branches de commerce, elles ne sortent de leur pays que pour chercher ailleurs, par leur travail, des moyens d’existence* Les Russes auraient dû plutôt s’accuser euxmêmes de la facilité inconcevable avec laquelle ils accueillaient, dans leurs maisons* des individus dont aucune attestation recommandable ne leur garantissait les talens et la probité, et leur donnaient niêine des places de confiance.

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Celait surtout une chose curieuse et souvent plaisante, que de voir quels étranges personnages, dans plusieurs maisons à Pétersbourg, et principalement dans les provinces,on acceptait comme ouichitel , c'est-à-dire gouverneurs et gouvernantes d’enfans.

Lorsque parfois on s’apercevait de ces méprises, et qu’ils étaient renvoyés, emprisonnés ou bannis, ils se seraient en vain adressés au ministre français, qui ne prenait ou ne devait prendre aucun intérêt à eus.

Mais il n’en était pas de même des trois Français qui venaient d’être récemment expulsés : tous trois étaient des hommes connus, recommandés, et l’un d’eux meme, neveu du duc de , avait été présenté à la cour.

Un de ces Français, fort vif et fort étourdi, avait, dans un mouvement de colère, insulté et frappé un de ses compatriotes, qui son était bassement vengé par une délation tout-à-fait étrangère à la querelle, délation que l'homme de qualité dont je viens de parler 9 avait eu la coupable faiblesse de signer.

L’impératrice, informée, par le maître de police, de la violence de l’un de ces étrangers et de la fausseté de la dénonciation signée par les deux

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autres, avait ordonné qu’on les renvoyât tous

trois liors de la Russie.

Cette décision sévère était juste, et je n'aurais rien trouvé à dire si on n'eût pas refusé hautainement à M. de La Colinière de lui en expliquer tes motifs. Je crus donc convenable de représenter aux ministres de Catherine l'inconvenance d’un pareil procédé , contraire aux égards réciproques que se devaient nos deux cours pour maintenir l'harmonie qui existait entr’elles, et j’exigeai que la note qui contenait ma plainte, fût mise sons les yeux de l'impératrice*

Peu de jours après, cette princesse, me donnant une pleine satisfaction, ordonna au vice-chancelier de in expliquer les raisons qui justifiaient sa rigueur, et de m’assurer que dorénavant on ne donnerait aucun ordre semblable sans m'en prévenir. En effet, depuis ce moment, je n'eus qu’à me louer de l'exactitude avec laquelle l’assurance que je venais de recevoir fut réalisée.

À ce propos, pour donner une idée de l'imprudence avec laquelle les habitais de Pétersbourg, les plus hospitaliers du monde, recevaient sans examen les étrangers , je vais raconter une anecdote relative à un aventurier aussi adroit qu effronté*

Ce hardi fripon avait pris, si ma mémoire ne me trompe pas, le nom de comte de VerneaiL il paraissait assez riche, et voyageait depuis quelques années. Nayant point en d'abord, disait-il, le projet de venir en Russie, il n’était muni d'aucune lettre pour notre légation ; il n en montrait que d'insignifiantes, supposées ou écrites à lut par quelques dames allemandes ou polonaises.

Comme il s'exprimait bien, avait de la grâce , racontait avec gaîté, chantait et s'accompagnait agréablement, il trouva moyen à Pétersbourg, ainsi qu’on me Ta raconté, d'être admis dans plusieurs brillantes sociétés.

Pendant quelque temps tout lui réussit ; ses succès allaient croissant; mais bientôt on s'aperçut, dans une maison, de la disparition de quelques couverts; dans d'autres, de plusieurs montres; ailleurs, de tabatières et de bijoux précieux.

Comme c’était précisément dans toutes les maisons où le galant escroc venait habituellement, que ces différent objets disparaissaient successivement, les soupçons s'éveillèrent, se communiquèrent; notre homme fut dénoncé ; on voulut l'arrêter, mais il était parti.

Or, if faut savoir qu'en Russie, dans ce pays

soumis à un pouvoir absolu, on jouissait' cependant d’une liberté refusée à beaucoup de nations libres: ou n’y exigeait de passe-ports qu’aux frontières, pour entrer dans l’empire ou pour en sortir; mais, tant qu’on restait sur cet immense territoire moscovite, chacun pouvait à son gré, sans être retardé où arreté, voyager librement depuis les bords de la mer Baltique jusqu’à ceux de la mer Noire, et depuis le Boryslhène et la Dwina jusqu’au fleuve Amour, qui sépare la Chine de la Russie , et jusqu’au Kamtschatka. Seulement, lorsqu’on voulait se rendre de Pétersbourg dans un pays étranger, il fallait demander huit jours d’avance un passe-port, afin que la demande de ce passe-port, étant affichée, avertit les créanciers pour les garantir de toute surprise.

On conçoit bien qu’il était impossible au prétendu comte de remplir ces formalités. Aussi s’en passa-t-il; et, sans trop savoir comment il se tirerait d’affaire, il arriva sans aucun papier à la frontière. Là, il se fait descendre dans une auberge , sort à pied, se promène dans la ville, et se rend intrépidement chez le gouverneur. Il se nomme et demande à lui parler.

Un valet de chambre lui dit que son excellence se lève, s’habille, et le prie d’attendre. Au boni

de quelques minutes, le comte feint l’impatience et la colère, crie, jure, tempête contre l’impolitesse du gouverneur, et dit, dans les termes les plus injurieux, qu’il n’aurait pas quitté la Pologne s’il avait cru ne trouver en Russie qu’un peuple barbare, des valets insolens, et des gouverneurs de province sans éducation.

Le valet de chambre rentre précipitamment chez son excellence, l’informe de l’emportement de l’étranger, des injures qu’il lui prodigue. Le gouverneur, irrité, ordonne à ses gens de saisir l’insolent voyageur, de l’embarquer sur-le-champ dans un kibitka et de le jeter hors de la frontière sur ce territoire polonais qui! regrettait tant.

L’ordre est exécuté ; mais, trois heures après, arrive, par un courrier, une dépêche de Pétersbourg qui ordonnait trop tard au gouverneur d’arrêter le subtil escroc.

Revenons à la politique. Je cherchais activement, comme 011 me l’avait ordonné, à m’assurer des vues réelles du gouvernement russe relativement aux, affaires qui alors intéressaient le plus notre cour.

Tout ce que m’avait dit M. de Stackelberg à Varsovie se confu’mait de point en point, et ce

qui me revenait par les voies les plus sûres de différens côtés, me prouvait que F impératrice, malgré ^intérêt apparent quelle avait paru prendre à l'échange proposé de la Bavière, était loin de désirer pour l'Autriche un agrandissement qui Fempêçberait elle-même d'obtenir dans F empire germanique F in fluence qu’elle souhaitait.

Il n’en était pas de même de la querelle existante entre Joseph II et la Hollande : le prince Potemkin désirait sa prolongation, parce qiVil espérait qu’elle lui donnerait les moyens de réaliser ses projets de conquêtes en Turquie, prévoyant avec raison que la France, une fois en guerre avec l’empereur, ne pourrait plus s’opposer aux vues ambitieuses de Catherine sur l’Orient.

Bientôt on apprit que par ses ordres on armait, dans les ports de la mer Noire, cinq vaisseaux de ligne et dix-huit frégates. Cette princesse commençait à prendre quelque humeur contre les Anglais ; le cabinet britannique n’entrait pas dans son système politique, comme elle l’avait espéré; M, Pilt montrait personnellement de fortes préventions contr elle; il n était point disposé à souffrir la domination d’une grande puissance maritime dans le Levant; et dailleurs l’impératrice ? par sa proclamation des principes de la

Otf SOUVEKIKS.

neutralité armée, avait jeté des semences de dis-; corde entre l’Angleterre et la Russie.

Déjà les Anglais manifestaient la crainte de ne pas conserver les privilèges de commerce dont ils jouissaient exclusivement dans l’empire russe. Pour éloigner ce danger, le ministre d’Angleterre redoublait d’activité ; les nombreux négocians de cette nation, prodiguant d'un cotéies présens, les actes de complaisance, trouvaient le moyen de faire grossir à Pétersbonrg les tableaux d’exportation et d’atténuer ceux d’importation. D’un autre côté, ils menaçaient les ministres et les négocians russes, dans le cas où on prolongerait leurs inquiétudes, de ralentir leurs opérations, et de laisser ainsi sans débouchés les productions russes.

Le commerce anglais était véritablement devenu à Pétersbonrg une colonie redoutable; les commerçaus de cette nation, prodigieusement enrichis par leur industrie active, par leurs habiles spéculations, et secondés par la sagesse constante de leur gouvernement qui, loin d’ètre aveuglé par des intérêts-privés^ ne prend jamais pour guide et pour but que l’intérêt général, avaient tellement multiplié leurs établissentens et leurs maisons, qu’ils occupaient à Pétersbonrg tout un quartier qu’on nommait la ligne anglaise.

Unis par un intérêt commun, ils avaient des assemblées régulières, des syndics, de sages réglemcns, et en toute occasion se secouraient mutuellement; iis réglaient d'accord les opérations générales de Tannée, fixaient le prix des marchandises et presque le cours du change ; de plus ils accordaient aux Russes dix-huit mois decrédit pour tout ce qu ils leur vendaient, et leur payaient comptant les chanvres, les mâtures, les suifs, les cires et les cuirs qu’ils leur achetaient.

Telle était la puissance que je devais combattre dans un pays où nous iTavions que quelques négociai isolés et une seule forte maison, celle de Raimbert, dont l'habileté laborieuse résistait péniblement à des attaques et à des entraves de tout genre.

Les Russes croyaient ne pouvoir se passer des Anglais pour consommer leurs productions, et trouvaient peu d’avantages dans des relations commerciales avec la France qui, leur achetant peu , leur vendait beaucoup et cher.

Voulant profiter de da suspension des achats de chanvres de nos rivaux, suspension qu’ils annonçaient dans le dessein d’effrayer la Russie, j’écrivis à nos ministres pour les engager à faire des demandes un peu considérables d’approvb

sionnemens; mais on ne suivit ce conseil que faiblement et tardivement.

Les négocians de la ligne anglaise nous attaquaient chez nous-mêmes : leurs offres officieuses séduisaient des maisons de Nantes et de Bordeaux, qui, effrayées des difficultés de la navigation et de celle des douanes, chargeaient les Anglais et les Hollandais de porter nos denrées en Russie sur leurs vaisseaux.

Nous fournissions presque seuls cet empire de café, de sucre et de vins; mais, par un effet de notre insouciance, les étrangers, nous enlevant une partie de ce gain que nous pouvions faire nous-mêmes et en entier, alimentaient ainsi une foule de matelots employés après contre nous. Ce commerce leur occupait annuellement deux mille navires, tandis que les ports de la Russie ne voyaient habituellement entrer dans leurenceinte qu’une vingtaine de navires français.

Les avantages de cette position rendaient l'Angleterre souvent si exigeante, que le comte Woronzoff en montrait quelque humeur ; plusieurs propos qui lui échappèrent me l’indiquaient ; mais trop de liens l’arrêtaient encore ; j’attendis d’autres circonstances pour l’attaquer sur ce point.

VléMOIRES

Il m’était plus facile d’aborder à cet égard le prince Potemkin, dont les Anglais contrariaient ouvertement les vues relativement au commerce qu’il voulait établir entre Kerson et Marseille.

Chaque jour 1 impératrice me traitait de mieux en mieux : dans un grand bal chez le maréchal ïtazoumowki, après m’avoir admis à sa partie , elle me parla long-temps et me montra une bienveillance particulière.

Ainsi encouragé et marchant avec plus d’assurance, je me plaignis vivement aux comtes Bczborodko et Osterman du retard inconvenant de la satisfaction due au pavillon français et aux négociais de Marseille ; je développai de nouveau nos griefs en démontrant la justice de nos réclamations , et je m’attachai surtout à leur faire sentir que le refus d’une juste réparation, ou la prolongation d’un retard qui équivaudrait à un refus, démentirait les nobles principes proclamés par l’impératrice à l’époque de la neutralité armée.

Les ministres me répondirent par des excuses vagues sur la distance des lieux , sur la difficulté d’obtenir des éclaircissemens exacts, des évaluations précises, et sur les obstacles suscités par des généraux négligeas : ils finissaient cependant

ou souvbütos.

par deê promesses d’un jugement prompt ; promesses faites cent fois à mes prédécesseurs, et sans qu’aucun effet les eût suivies*

J’écrivis à M. de Vergennes et lui proposai, pour faire cesser ce déni de justice, de prendre des mesures vigoureuses et de menacer même de représailles, à moins que, pour compenser une si longue injustice, on ne consentit à nous dédommager par les avantages que pourrait nous offrir irn traité de commerce.

J’eus même soin de faire entrevoir aux ministres russes à cet égard , mon opinion personnelle, et depuis je sus que la Fermeté de mon langage, loin de choquer L’impératrice, lui avait plu , ainsi que la connaissance du caractère de cette princesse me l’avait fait espérer.

Les rapports plus fréquens que ma nouvelle position me permettait d’établir entre les ministres’russes et moi, ainsi què quelques liaisons formées avec des personnes qui jouissaient de leur confiance, me mirent à portée de connaître leurs scntimens, qu’ils prenaient grand soin de déguiser.

lis ne partageaient pas les vues politiques dit prince Potemlcin, qu’ils n’aimaient point* Leurs vœux secrets étaient pour la paix ; la guerre et les

2g£ 3IJÈM0ÎMS

conquêtes ne leur offraient aucun avantage personnel ; iîs y voyaient chacun, au contraire, des embarras pour leurs départemens et des chances funestes pour l'empire,

Woronzoff erai gnait la stagnation du commerce» qui devait en être la suite ; Bezborodko, de nombreux obstacles dans sa marche diplomatique; tous, un accroissement de pouvoir pour le prince Fotemlrin. La noblesse, peu tentée delà conquête de quelques déserts, redoutait les nouvelles charges que F augmentation nécessaire de l'armée ferait peser sur elle. Quelques généraux et les jeunes militaires désiraient seuls une guerre qui leur promettait de la gloire et de V avancement.

Cependant, hors ceux-ci, tous dissimulaient leurs opinions, dans la crainte de perdre la bien* veillance de l'impératrice. Ce motif empêchait les conseillers de cette princesse de lut parler franchement sur les dangers où pouvait la précipiter le projet, chimérique alors, du rétablissement iWm empire grec*

Aussi je m’aperçus promptement que, tout en montrant extérieurement beaucoup plus de bienveillance à MM. de Cobentzel et Fitz-Herbért qu’à moi, les ministres voyaient sans peine mon intimité avec le prince Fotemkin , étant persuadés

OU SOUVEmitS* 3Q 5

que, suivant le système politique de ma cour, je ne profiterais de cette liaison que pour calmer son ardeur et le ramener autant que je le pourrais, à des vues plus pacifiques, en ouvrant ses yeux sur les efforts réunis que plusieurs grandes puissances opposeraient a des desseins d’agrandissement, qui compromettraient la tranquillité générale de l’Europe.

Le ministre de Prusse aurait dû me seconder , sinon par des démarches que sa position ne lui permettait pas, du moins par de sages conseils et dutiles informations; mais son caractère me le rendait plus nuisible qu’utile : vérifiant par son ardeur et ses Inquiétudes tout ce que Frédéric m’en avait dit, il adoptait sans examen les plus fausses nouvelles que lui débitaient les frondeurs et les mécontens ; et, loin de voir avec plaisir mon intimité avec le prince Potemkin, il en concevait d’injustes soupçons, et se persuadait que nous allions sacrifier la Hollande à Fempereur, les Turcs à Catherine; enfin il attendait à chaque instant le signal d'une guerre générale.

D’un autre coté, le prince Potemkin, interprétant trop favorablement pour ses desseins politiques le désir que je lui montrais d’un rapprochement entre la France et la Russie,

29G MJÉAlOIftES

concevait 1 espoir de nous entraîner clans son système, et m’insinuait de temps à antre quelques idées de partage des vastes contrées possédées ou plutôt dévastées par les musulmans.

Un tel plan était trop contraire aux vires pacifiques du roi pour que j’y prêtasse l’oreille; et, # au lieu de lui répondre sérieusement, je feignis de regarder ces demi-ouvertures comme des plaisanteries. Je détournai, mais sans le choquer, son attention et notre entretien sur un autre objet qui ne Fintéressait pas moins vivement, c'est-àdire sur les moyens de donner la vie au commerce méridional de la Russie ; car, devenu pour ainsi dire maître du sud de l’empire, il se montrait jaloux du nord, et ne se dissimulait pas une vérité incontestable : c’est que seuls nous pouvions ouvrir des débouchés aux productions de ce territoire immense, mais à peu près désert, que sa souveraine le chargeait de peupler, de civiliser, d’enrichir et d’administrer.

De jour en jour, U m’en parlait avec plus de feu, de confiance et d’abandon; enfin ü me mit. même bientôt à portée de conclure, si je l’avais voulu, une convention séparée relativement au commerce des provinces méridionales de la Russie et des nôtres.

Plus il in’y paraissait disposé, plus je persistais à refuser toute idée d'un traité partiel. M, de Yergeimes était trop habite pour y consentir; car, si nous avions donné dans ce piège, nous nous serions ôté l’espoir d’un traité général.

Le prince, satisfait sur les intérêts de ses provinces, se serait peu soucié de celles du nord, m’aurait froidement secondé; et, privé de cet appui, il me serait devenu impossible de triompher des obstacles presque insurmontables que m’opposaient l’adresse delYI. Fitz-Herbert et l'activité de la ligne anglaise. La France serait restée dans une très fausse position, écartée des mers du nord par les privilèges exclusifs des Anglais, et accueillie seulement dans le sud où tout était encore a naître.

Mais, en faisant au contraire dépendre faccomplissement des vœux du prince pour ses gouvernemens, d’un rapprochement entier avec nous et d’un traité de commerce complet , j'étais certain qu’à la première circonstance favorable il nous aiderait de tout son crédit.

« Puisque vous reconnaissez, lui disais-je, les » avantages d’une concurrence universelle et les » abus des privilèges exclusifs, ne souffrez pas plus » long-temps que d’autres nations conservent un

» monopole qui force la Russie, ainsi que nous, » d’acheter de la seconde main ce que nous pou- » vons échanger directement.

» Nous ne souhaitons que rétablissement, par » une convention formelle et générale, d’une éga- « lité de droits et trailemens qui encourage nos » cqmmerçans, en leur garantissant l'impartialité » des jugemens, la punition des fraudes, la liberté » de payer les droits en monnaie du pays, et qui » les délivre des entraves que leur oppose la su- « périorité funeste d’une nation exclusivement « favorisée. »

h Mais comment voulez - vous, répondit le » prince, que nous résistions aux représenta- » tions nombreuses et constantes de nos négo- » dans et de nos propriétaires? Les immenses » consommations des Anglais et la rareté des b vôtres leur font croire qtdiiu traité avec la » France est pour eux plus onéreux qu’utile, et » qu ils ne trouveraient plus de débouchés pour » leurs productions, si nous rompions les nœuds b qui nous unissent à l’Angleterre.

« Le gouvernement britannique protège , fa- » vorisê, vivifie son commerce et Le nôtre; votre » cabinet, à cet égard, se montre inactif, insou- » ciant; vos négocions sont timides, ils ne haaar-

ou souvenirs, ayg

n dent rien; vous n’avez ici qu’une maison un >i peu solide; notre peuple connaît à peine vos fi commerçans.p

Je m’efforçai alors de lui prouver qtie cette prétendue nullité de notre commerce en Russie n’était que feffefc inévitable de la défaveur avec laquelle il y était traité, te II faudrait, ajoutaifi je, que nos négocians fussent fous pour hasar- » der des opérations dans un pays, dont le gou- » vernemeut assure à leurs rivaux, sur toutes les p marchandises, dans ses tarifs, un avantage de » douze et demi pour cent*

p Par cette injuste faveur qui vous nuit autant p qu’à nous, vous imitez le Portugal, et vous p vous placez vous-mêmes, vis-à-vis de l’Anglep terre, dans la position d’une colonie à l'égard fi de sa métropole. Les privilèges que vous p lui accordez vous mettent tellement dans sa fi dépendance, que déjà vous convenez que vos » propriétaires et vos négocians ne croient plus p pouvoir se passer d’elle.

fi Mais osez lever cette fatale barrière, et vous fi verrez bientôt quels avantages vous donnera la fi concurrence de tous les peuples qui viendront p + acheter vos productions* Notre commerce, que v vous croyez à tort si indolent, se montre ac-

300 MEMO IHES

30 tif et florissant dans llnde, dans l'Amérique, « dans FÀfriquc, dans tons les ports de l'Europe, » excepté dans les vôtres, où il ne languit que » par l'effet de votre législation commerciale qui 3j Fen écarte* »

Le prince parut piqué de celte réponse r il était ébranlé, mais non pas encore convaincu; cependant nous convînmes de conférer sur cet objet pins amplement et secrètement, car les circonstances n'étaient pas encore mures; d'un autre cote, je ne devais pas hasarder des démarches officielles qjui auraient pu, en se trouvant mal accueillies, compromettre la dignité du mi*

 tout événement j’écrivis à M. de Verge nues les détails de ces entretiens, et, pour éviter, en cas de succès, île me voir pris au dépourvu, je lui demandai provisoirement de me faire connaître, si, en supposant qu'au eut F intention de foire un traité, le roi voudrait accéder à la neutralité arméé, diminuer les droits sur les cuirs de Russie, affranchir le pavillon russe à Marseille du droit de vingt pour cent, faire annuellement un achat considérable de mâtures, de chanvres et de salaisons pour la marine royale; si nos fermiers-généraux consentiraient â prendre une certaine quantité de tabac cF Ukraine avec sûreté contre les

OU SOUVENIRS. 3oi

fraudes; enfin si la stipulation entre les Russes et les Français de se traiter réciproque ment comme les nations les plus favorisées, paraîtrait, à sa majesté, suffisante pour m’autoriser à conclure une convention, qui n*était pas encore tout-à-faît probable, mais que je croyais pouvoir cesser de regarder comme impossible*

Yers la fin du mois d’avril 1^85, je demandai à ^impératrice une audience pour lui présenter une lettre du roi qui lui faisait part de la naissance du duc de Normandie, enfant infortuné qui, né sur le second degré du trône, ne monta au premier, apres la mort de son frère, que pour sc voir promptement précipité dans une infâme prison, où la mort moissonna cette fleur à peine éclose* L’impératrice, dans cette audience, me donna de nouvelles marques de bonté, et m’honora d’un assez long entretien*

Peu de jours après, le vice-chancelier me dit de sa part qu’elle voulait que, dans son empire, les Français fussent traités comme ses propres sujets; que c’était à regret qu’elle en avait puni trois avec rigueur, et que dorénavant, dans le cas où une si triste nécessité se représenterait, j’en serais immédiatement prévenu*

Dans le même temps on apprit que les Tores

5oa m émoi hes

venaient de faire, du côté de Silistrie, et aussi vers riJkraine, quelques mouvemens qui inquiétaient les Busses, et excitaient les justes plaintes de f Autriche,

Le comte Ostermann m'en parla avec un peu dlnimeur, et me dit que l'activité de ces Barbares ne laissait que trop voir comment le ministère ottoman était conseillé et aiguillonné. Je Tassurai que !a politique de notre gouvernement, loyale et modératrice, loin de vouloir aiguillonner personne, n’avait pour but que d’arrêter dans leur marche ceux qui voulaient s’agrandir et troubler par là le repos de l’Europe,

« Je veux le croire, répondit le .vice-chance- » lier; car nous ne pourrions pas comprendre >j pourquoi la France voudrait instruire, disci- » pliner et rendre redoutables, en Europe, des n Barbares qui en ont été si long-temps l’effroi* »

Je répliquai en riant que, dans leur état de faiblesse, nos vœux pour eux se bornaient à leur garantir un repos, qu’on ne pourrait troubler sans exciter parmi les puissances européennes de fâcheuses discordes.

Les paroles du comte Ostermann n’avaient à la vérité pas plus de poids que son crédit; mais bientôt le prince Potemkiii me tint le meme tan-

gage : «Comment, me dit-il, vous autres Français » si brülans, si polis, si aimables, persistez-vous » à vous déclarer les protecteurs de la barbarie y* et de la pesté? Qu en pensez-vous vous-même ? » Si vous aviez de pareils voisins qui chaque an- » née vous menaçassent de leurs incursions, de » leur contagion , de leurs pillages et de Venlè- » vement de quelques centaines de dire tiens » qu'ils font esclaves, trouveriez-vous bon que j» notre gouvernement vous empêchât de les

chasser? »

Cherchant alors à concilier mes devoirs et mon opinion personnelle, je lur répondis quil serait certainement désirable qu'on pût, sur tout le globe, dissiper les ténèbres, anéantir la barbarie et répandre la civilisation, « Mais Tignorance et * la peste, ajoutai-je, ne sont pas les seuls fléaux » du monde; feu connais deux non moins dao- » gereux, c’est l'ambition et la soif des conquê- » tes. Si tontes les grandes puissances européenn nés voulaient d’un commun accord, et sans n qu’aucune tendît à s’agrandir, marcher à un » but moral et rendre à Tancienne civilisation » les côtes d’Afrique, les repaires de Tunis et » d’Alger, les contrées, si florissantes autrefois, » que dévastent et stérilisent aujourd’hui, en Asie

mi; mont es

» et en Europe, les farouches makométaus, rien » assurément ne serait plus digne d’éloges; mais D il n’en est pas ainsi : la paix perpétuelle de » l'abbé de Saint-Pierre n’est pas plus chimérique » qu’un tel accord, et ce n’est que pour ne pas » exposer l’équilibre européen aux plus funestes » commotions, que mon gouvernement travaille » à garantir le repos des Turcs. »

« Qu’ils se tiennent donc tranquilles, reprit le b prince; mon système àmoi, quand je vois des » voisins iuquiets faire des préparai ifs menaçans, » c’est de les prévenir, de les attaquer et de les » affaiblir au moins pour vingt ans. »

La réplique m’aurait paru bonne si elle eut été sincère; mais n’oublions pas qu’à cette époque, non. contens d’être maîtres de la Crimée, les Russes , franchissant le Caucase et paraissant vouloir tourner l’empire turc par la Géorgie, donnaient des inquiétudes très fondées au ministère ottoman.

Au reste, comme on reçut bientôt par Vienne la nouvelle des conférences tenues à Paris pour conclure la paix entre la Hollande et l’Autriche, la probabilité de la guerre cessant d’exister, d’un côté les inquiétudes du roi de Prusse se calmèrent, et de l’autre l’espérance que pouvait con-

OU SOUVENIRS. 3o5

revoir Catherine d’exécuter sans obstacles ses vues de conquêtes sur les Turcs, se dissipa ou s’éloigna.

Depuis ce moment, dans nos entretiens qui se répétaient fréquemment, le prince Potemkin me montrait plus de crainte que de désir de la guerre. Il m’avait dit que l’armée russe s’élevait à deux cent trente mille hommes de troupes régulières et à trois cent mille d’irrégulières; mais je savais par des voies assez sûres que cette armée sc trouvait loin d’être complète ; la discipline et l’instruction y étaient négligées; l’indolence du prince permettait aux colonels de s’enrichir : ceux-ci ne prenaient même pas grand soin de s’en cacher, et le chef d’un régiment de cavalerie trouvait très naturel et très légitime un gain annuel de vingt ou ving-tcinq mille roubles.

Un autre obstacle semblait devoir calmer l’ambition de Catherine: le commerce et l'agriculture u’étant pas encore en grande activité, les revenus de l’impératrice se trouvaient peu considérables, et cette année même la Russie ouvrit en Hollande un emprunt qui ne fut pas rempli.

Sur ces entrefaites, M, le maréchal de Castries m’annonça l’arrivée prochaine à Cronstadt d’une frégate et de plusieurs gabarres royales chargées

3u6 ini moires

d’acheter en Russie et de transporter en France

des approvisionnemens maritimes.

C’était pour moi un nouveau sujet de discussions et de difficultés; car l’année précédente d’autres gabarres, étant venues à Riga, avaient refusé d’acquitter les droits exigés, et étaient parties fièrement sans les payer; mais, malgré la résistance du consul, on avait contraint les négociais français à solder cette dette.

Les antres nations ne chargent des marchandises que sur des vaisseaux marchands. Nous prétendions à tort que nos gabarres, qui en portaient, pussent jouir des exemptions qui n’appartiennent réellement qu’aux bâtimens de guerre.

M. de Yergenncs, pat des motifs qni tenaient aux circonstances, me recommandait d’éviter, autant que je le pourrais, d’avoir avec le prince Potemkin des entretiens relatifs à la politique ; il désirait qu’ils n’eussent pour objet que les intérêts de commerce; mais il était impossible de m’arrêter dans cette étroite limite : un de ces Sujets me conduisait inévitablement à l’autre.

En effet, me plaignant un jour au prince de la froideur que les autres ministres me montraient relativement à nos affaires de commerce : «t.ette froideur, me dit-il, vient de leur incer-

ou sou vivras.

3 oj

* t'Awte sur la sincérité de voire désir d’un rapa prochement avec nous; car Us prétendent sa- » voir positivement que vous excitez les Turcs à » la guerre, »

« Nous ne les excitons pas, répondisse; mais » nous perdrions toute influence, si, connaissant b vos mouvemens du côté du Caucase et de la » Géorgie, ainsi que l'activité de vos arméniens » et le langage hostile vos consuls dans FArh chipel, nous constiliions à la Porte île ne point » songer à sa délense et de s’ea reposer aveuglé- » nient sur vos assurances pacifiques. »

« Les projets qnon nous suppose, reprit le » prince, sont des chimères ; je sais qudn répand

* de faux bruits sur un nouvel empire grec, sur le nom et la destinée future du jeune Gonstao-

» tin. On me croit affamé de conquêtes, itisîigan teur continuel de gueiTe, enfin un vrai houte- 0 feu ; H tfen est rien.

d ^e n’ignore pas qu’une révolution , telle que J> la destruction de l’empire ottoman, ébranlerait l'Europe et serait insensée. D’ailleurs, si nous » la projetions, ne chercherions-nous pas à nous » entendre sur ce point avec la France? Mais » soyez-en certain , nous ne voulons à présent

* que la paix. Pouvez-vons en dire autant , vous

MÊilOlIUiS

» qui donnez des secours aux Turcs avant qu’on » les attaque? N'avez-vous pas récemment envoyé » à Constantinople un ingénieur et des officiers » français, dont le langage ne respire que la a guerre ? w

« Les alarmes, répliquai-je, que répandent vos a étabüssemens en Crimée, et F armement d'une » escadre, qui, en trente-six heures, pourrait pa~ » raître devant Constantinople, ainsi que vos en- » treprises en Asie, placent naturellement un roi » allié des Turcs dans la nécessité de leur conseil- » 1er des mesures qui les mettent sur un pied dé- » fénsif et respectable, »

« Eh bien, ine dit le prince , je suis prêt à vous a signer, si vous le voulez, que nous n’attaque- » querons pas les Turcs; mais, songez-y bien, » s’ils nous attaquent, nous pousserons la guerre n et nos armes aussi loin que possible, a

« Alors, répris-je, si la paix est votre seul but, a vous avez un moyen certain de F assure* en ji vous rapprochant de nous; car le poids de nos » deux empires serait suffisant pour maintenir » constamment l’Europe en repos. »

Tandis que je m’efforcais, suivant mes instructions , de faire entrevoir aux ministres de Catherine les obstacles insurmontables que cette

OU SOUVENIBS. 3o)

pincesse rencontrerait avant de s’emparer de Constantinople, le prince Potemkin, tout en m f assurant que sa souveraine ne désirait pas la guerre , cherchait à me prouver , que si elle était

contrainte à la faire* ses succès seraient aussi rapides que faciles.

cf Vous vouiez j me disait-il, protéger un empire » k l’agonie, un faible colosse qui tombe en rui- » nés. Les Turcs, corrompus, amollis , peuvent j> assassiner, piller, mais ils ne savent plus comv battre; nous n’avons plus besoin d’art pour les », vaincre; depuis quarante ans, dans chaque » guerre, ils répètent les memes fautes suivies des » mêmes revers. Le passé n’a point de lumières » pour eux; leur superstitieux orgueil attribue » constamment nos victoires au démon , dont » nous recevons, disent-ils, notre science, nos » inventions, notre tactique, et Allah seul, qui » punit leurs péchés, est, k leur avis, la cause de » leurs défaites*

» Au signal de la guerre, nous les voyons ae- » courir en foule d’Asie, marchant sans ordre et » consommant en un mois les subsistances et ap- » provision nemens amassés pour six. Couvrant la » terre de cinq cent mille combattans, ils s’avan- * cent comme un torrent débordé ; nous marchons

3io mémoires

» contr eux avec une année de quarante ou ciuy> quante mille soldats partagés eu trois ou quatre w carrés hérissés de canons, et dont notre tavaw lerie remplit les intervalles.

» Ces Barbares font retentir Fâir de leurs cris; * ils fondent sur nous, enfermant une espèce de » triangle dont la pointe se compose des plus a braves d’entr’eux enivrés d’opium; les autres » rangs, jusqu à la base, sont garnis par les moins

in trépides et graduellement par les plus pitsil- » lanimes,

» Nous les laissons approcher à portée de fusil ; » alors quelques décharges à mitraille portent le » désordre et la terreur dans cette masse informe; a leurs preneurs d’opium, fanatiques dévoués a j> la mort, viennent seuls sabrer nos canons et » périr sous nos baïonnettes.

Dès qu’ils sont tombés, le reste fuit et se » disperse. Notre cavalerie s’élance, les poursuit , » en fait un affreux carnage, entre pêle-mêle avec y> eux dans leur camp et s'en empare* Leurs dé- » bris épouvantés se sauvent derrière les murs » de leurs villes, où la peste les attend et souvent » les décime avant que nous prenions d’assaut b ces forteresses*

n Le tableau d une seule campagne suffit pour

OU SOtîVJiiyiRS, 3 I !

a las décrire toutes ; car dans toutes ils montrent » la même pusillanimité, la même ignorance, et » nous en triomphons par les mêmes manœuvres. * lis ne sont réellement braves qu'à l’abri de » leurs remparts; mats encore, que de sottises ne a commettent-ils pas pendant la durée d'un siège! » Ils fout de fréquentes sorties; et, au lieu de » chercher les moyens de nous tromper, leur stu- » pidité nous sert d'espion et nous instruit de « tous leurs projets,

» D’abord nous sommes certains que, suivant » leur routine, Us nous attaqueront à minuit ; de #plus, pendant le jour, ils ont grand soin de u placer sur la muraille, du coté de la porte par a laquelle ils doivent sortir, autant de queues de a cheval qu’il y aura de détachemens commandés » pour la sortie* Ainsi nous savons d’avance riieure » de leur attaque, le nombre de leurs combat- » tans, la porte par laquelle ils passeront, le che- » min qu’ils doivent suivre pour nous attaquer et » pour nous surprendre* *

Il y avait sans doute quelque exagération dans ce récit dénigrant; mais le fond en était vrai. D’ingénieur Lafitte, envoyé à Constantinople par mon père pour donner quelque instruction et quelques moyens de défense aux Turcs, raçon-

tait, en m'écrivant, des traits fort étranges de leur irnbécilité.

Envoyé par les ministres de la Porte sur les Bords de la mer Noire pour les mettre à l'abri d'un débarquement sur les points où ce débarquement aurait été le plus facile, M.‘ Lafitte voulait avec raison placer convenablement ses batteries au sommet crime pente qui s'étendait jusqu'au rivage; jamais il ne put y faire consentir le pacha qui commandait dans ce poste.

Ce pacha, ignorant et entêté, devant, suivant l'usage des Turcs, faire sur ses propres fonds la dépense de ces travaux, et voulant économiser le ptus possible les frais de transport, ordonna impérieusement à M. Lafitte de construire ses redoutes et de placer ses batteries fort loin de la mer, sur un terrain plat d'où l'on ne découvrait rien.

Vainement Pofficicr français lui fit remarquer que les ennemis débarqueraient sans être aperçus, et marcheraient contre lui à l'abri de toute atteinte , garantis par le rideau qui les couvrait. « Allez toujours, lui dit le pacha fataliste ; placez » vos canons comme je vous le prescris ; tout dépend d'Allah, et,sil le veut, votre artillerie tuera y* tout aussi bien Pennenu d'ici que d’un autre » endroit» »

O [F SOUVENIKS.

L'impératrice , encouragée par la faiblesse stupide de tels ennemis, n'était retenue dans ses projets de conquête que par la crainte d’attirer sur elle les armes de la Prusse, de la Suède , les escadres de la France et probablement celles de l’Angleterre; ainsi je la crus de bonne foi, au moins pour le moment, dans ses démonstrations pacifiques.

Ce fut à cette époque, dans le mois de mai ï ^85 1 qu'elle publia sa fameuse ordonnance sur la noblesse. Je ralentirais trop ma marche, si je plaçais ici l’analyse de cette loi; ce que j'y troirvai de plus extraordinaire, c'est que, l’ukase divisant cet ordre en six classes, la noblesse ancienne se trouvait rangée dans la sixième, celle des provinces conquises, dans la quatri me; la noblesse donnée par diplôme, dans la première et la seconde classe, pOur prouver apparemment que Pillustration acquise par des actions était préférée à l’ancienneté des titres.

La meme ordonnance permettait aux nobles de commercer, d'établir des fabriques; elle les autorisait à se former en assemblées et à adresser des représentations au souverain.

Vers ce même temps, je reçus de l’impératrice une marque de faveur à laquelle j’étais loin de

m’attendre : elle me proposa de raccompagner dans un voyage quelle voulait faire immédiatement dans l’intérieur de l’empire, pour visiter les travaux ordonnés par elle, afin de surmonter les obstacles que des cataractes opposaient à la navigation d’un canal,t|ui joint la mer Caspienne à la mer Baltique par le lac Ladoga, le Wolchoff, le lac llmcu, la Mista, la Tuerza et le Wolga.

Sa majesté me dit que toute étiquette serait proscrite dans ce voyage, où peu de personnes devaient être admises à l'honneur de la suivre.

Je chargeai M. de la Colin 1ère, qui restait à Pétersbourg,de me remplacer prés des ministres, et d’envoyer régulièrement ses dépêches à notre cabinet.

Avant de partir, je reçus de M. de Vergennes une lettre d’autant plus satisfaisante qu’elle me prescrivait exactement les mêmes réponses que j avais cru devoir faire au prince Potemkiu, relativement aux Turcs, à notre commerce et à notre système politique.

Je m’aperçus promptement du changement de langage que dictait aux ministres russes la bienveillance marquée de l’impératrice pour moi; et, dans leurs entretiens, ils commencèrent à me

parler les premiers de Futilité d'un rapprochement plus intime entre nos cours.

Je me rendis à Czarskozelo. Catherine II eut l'extrême bonîé de me montrer elle-même toutes les beautés de cette magnifique maison de plaisance ? dont les eaux limpides, les frais bocages, les pavillons élégans, la noble architecture, les meubles précieux, les cabinets lambrissés en porphyre, en lapis-laznli, en malaqtüte, avaient un air de féerie, et rappelaient aux voyageurs qui les admiraient, le palais et les jardins d’Àrmide.

L’impératrice me dit qu ayant appris que M.de La Peyrouse était chargé par notre gouvernement de compléter les observations commencées par le célèbre Cook sur les cotes russes de Focéan Pacifique, et prévoyant quen s’élevant vers le nord, il pourrait y rencontrer un capitaine de la marine russe, auquel elle avait ordonné de chercher à doubler le cap Tschuski,et de mieux reconnaître les côtes septentrionales de l’Amérique, elle venait de prescrire à celui-ci de traiter les bâtimens du roi, s’il les rencontrait, avec tous les égards que se doivent deux souverains amis*

Je Fassurai de la réciprocité des ordres que recevrait certainement M. de La Peyrouse, relativement aux bâtimens impériaux, «Il est heureux

3tG srÉMotàfe

ïi et facile, madame, lui dis-je, de prévoir com- » bien Funîôfi de deux souverains si puissans » pourra contribuer à la gloire de leur siècle. Il » me paraît désormais impossible que, voyant tous j> deux du même œil les objets qui intéressent Je » bonheur de rhumanité $ H n’existe pas de jour » en jour le plus grand rapprochement entrVux, » ainsi que dans leur système politique. »

La liberté complète, la gaîté de la conversation, l’absence dé tout ennui et de toute gêne, auraient pu me faire croire, en détournant mes regards de la majesté imposante du palais de Czarskozelo, que j’étais à la campagne chez la particulière la plus aimable.

M. de Cobentzel y montrait lapins intarissable gaîté ; M. Fitz-Hérbert, un esprit fin et orné; le prince Potemkin , une originalité qui le rendait toujours nouveau, même dans ses jfréquens mom en s d 1 humeur et de rêverie.

L’impératrice cousait familièrement sur toutes sortes de sujets, hors la politique; elle aimait à entendre des contes, se plaisait elle-même à en faire ; et, si par hasard la conversation languissait un peu, le grand-écuyer Narîschkm, par des folies un peu bouffonnes, rappelait inévitablement le rire et la saillie.

OU SQXfVEJXIJiS. 3l 7

Catherine travaillait presque toute la matinée, et chacun de nous était libre alors décrire, de lire, de se promener et de faire enfin tout ce qui lui convenait. Le dîner, peu nombreux en mets et en convives, était bon, simple, sans faste; raprès*dînée était employée a jouer, k causer: ie soir l'impératrice se retirait de bonne heure, et nous nous réunissions alors, Coben tzel, FîtzIIerbert et moi, ou chez F un de nous, ou dans l'appartement du prince Potemkin.

Je me rappelle qu’un jour l'impératrice, m’ayant dit qu'elle avait perdu une petite levrette nommée Zémire et qu’elle aimait beaucoup, me pria de faire son épitaphe. Je lui répondis qu'il m'était impossible de chanter Zémire sans connaître son origine, son caractère, ses qualités et ses défauts.

* Il vous suffira, j’espère, reprit cette princesse, » de savoir quelle était fille de deux chiens anglais « dont voici les noms, qu’elle avait toutes sortes » de grâces, un peu gâtées seulement quelquefois * par la colère. »

Je n’en demandai pas davantage; j'obéis et j écrivis ces vers, quelle loua bien plus sans doute qu’ils ne le méritaient

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