EPITAPHE DE ZÉMIRE
Ici mourut Zémire, cl les Cnâces en deuil Doivent jeter des Heurs sur son cercueil.
Comme Tom, son aïeul, comme Lady, sa mère ,
Constante dans ses goûts t à la course légère ,
Son seul défaut était un peu d'humeur ;
Mais ce défaut venait d'un si bon cœur l Quand on aime, on craint tant I Zémire aimait tant celle Que tout le monde aime comme elle!
Voulez-vous qu'on vive en repos ,
Ayant cent peuples pour rivaux. ?
Les dieux , témoins de sa tendresse,
Devaient à sa fidélité Le don de l'immortalité r Pour qu’elle fût toujours auprès de $a maîtresse,
L impératrice fit graver cette épitaphe sur une pierre quelle plaça dans les jardins de Gzarskozelo*
Le 3 juin nous nous mimes en voyage : une vingtaine de voitures composaient le cortège de Catherine; alternativement elle admettait dans la sienne le prince Potemkin et le comte Cobentzel, ou ]VL Fitz-Herbert et moi. Les personnes qui jouissaient constamment de cet honneur, étaient mademoiselle Protasoff, sa compagne fidèle, tante de la comtesse Rostopsin, dont on a pu apprécier, à Paris, Pinstriietion, F esprit et la vertu, et M. Yer-
otj soir vertus. 3rq
moloflf, aide de camp et favori de sa souveraine; souvent on y appelait aussi le grand ‘écuyer*
L’impératrice, ayant été plusieurs fois trompée par la légèreté ou ta rivalité de quelques grandes dames honorées de sa confiance, n’en admettait plus d’autres dans son intimité que mademoiselle Protasoff* chargée de la surveillance des demoiselles d’honneur. Elle appelait encore près d’elle, de temps en temps, une nièce du prince Potemlrin, la comtesse Shawïbnski.
Catherine n était escortée par aucune garde, rappelant ainsi ce vers de Voltaire, en parlant de Laïus :
Comme il était sans crainte, il marchait sans défense,
Nous partions le matin à huit heures; vers les deux heures, on s’arrêtait pour dîner, dans une ville ou dans un bourg, où tout était préparé d’avance , pour que l’impératrice s’y trouvât aussi bien servie et presqu’aussi commodément logée qu’à Pétersboarg. Nous dînions toujours avec elle. Notre course se Terminait à huit heures du soir, et l’impératrice employait la soirée, suivant sa coutume, aux amusemens du jeu et de la conversation. Chaque matin, après une heure de Travail et avant de partir, Catherine recevait les hom-
Mil MO lit liS
3ao
mages des magistrats, des nobles et des marchands (fu lieu où elle se trouvait; elle donnait a tous sa main a baiser, et embrassait tontes les femmes ; ce qui l’obligeait apres à une sorte de seconde toilette : car, à la fin de ses audiences, comme rasage du fard était universel dans les provinces, chez toutes les femmes, meme celles des bourgeois et des paysans, le visage de l'impératrice se trouvait couvert de rouge et de blanc.
Son premier soin , en arrivant dans chaque ville, était de descendre dans l'église et d y remplir ses devoirs religieux* dont la négligence aurait éloigné d’elle l’affection d’un peuple non - seulement croyant, mais ardent et superstitieux à tel point, qu il adore saint Nicolas presqu’autant que Dieu lui-même : ce n était que dans les lieux où l'impératrice s'arrêtait, qu'une garde établie annonçait la présence du souverain*
En quatre ou cinq jours nous arrivâmes, par une pente insensible, a Wischney Wolotscbok, point le plus élevé de ce vaste territoire, qui s’étend de la mer du Nord au Pont-Euxin, et que ne coupe aucune montagne transversale*
La, sur ce point culminant, nous vîmes les fameuses écluses qui retiennent les eaux de plusieurs rivières réunies, et les rejettent soit dans le canal
ou soi vomis.
de la Tuëraja, soit dans celui de la Mista, pour naviguer vers la mer Caspienne 3 par le Wolga , ou pour transporter a Pétershourg les productions du sud ; navigation qui féconde et enrichit d'immenses contrées.
Les travaux entrepris pour établir ces écluses paraissent dignes de l'ingénieur le plus habile; cependant ils ont été conçus et exécutés sous le règne de Pierre I er , par un simple paysan nommé Surtikoff, qui n’avait jamais voyagé ni rien appris; il savait k peine lire et écrire : l'esprit est en grande partie un don de Féclucation; mais le génie est inné*
Les successeurs de Pierre le Grand avaient négligé de perfectionner ce grand et utile ouvrage; F impératrice s en occupait activement : elle fit revêtir en pierre ce qui était eu bois, réunit au canal les eaux de plusieurs nouvelles sources, et conçut le projet de faire creuser deux autres canaux qui joindront un jour la mer Caspienne à la mer Noire, et celle-ci à la mer Baltique par le Bôrysthèn®, dont on établirait la communication avec la Dwina.
Sur notre route, nous voyions partout d'antiques marais desséchés, des villages naissans, des villes fondées ou repeuplées : aussi, partout, le
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MiblOlïlK*
peuple , jouissant de ces conquêtes sur la nature, les seules qui ne coûtent point de sang ni de larmes, s'empressait de donner à sa souveraine les éclatans témoignages dune sinccre affection.
Les paysans en foule, agenouillés d'abord comme serfs, malgré les ordres de leur souveraine, se relevaient promptement pour approcher de Catherine qu’ils appelaient matushka {leur mère), et causaient familièrement avec elle ; la crainte du maître disparaissait; ils semblaient ne plus voir dans l'impératrice que leur protectrice et leur appuL
Après un court séjour, nous croyions partir pour longer les cataractes qui gênent le cours de la Mista jusqu’à Eorowitz, où nous devions nous embarquer; mais Catherine nous avait ménagé une surprise : sans avoir prévenu personne ni donné d'avance aucun ordre, nous changeâmes de route et nous fîmes une course jusqu'à Moscou* Le gouverneur n'en fut instruit que quelques heures avant notre arrivée,
L ? aspeet de cette grande ville, la vaste plaine au ntilieu de laquelle elle est située, son immense enceinte, ses milliers de clochers dorés, la variété des couleurs de ses dûmes qui éblouissent les regards en infléchissant, comme un prisme,
OU SGUVEKIIIK.
tes rayons du soleil, ce mélange des cabanes du peuple, des riches maisons des marchands, des magnifiques palais d’une noblesse aussi nombreuse que fiére, celte tourbillonnante population représentant à la fois des mœurs opposées, des siècles diiférens, des peuples sauvages et des peuples civilisés, des sociétés européennes, des bazam asiatiques, nous frappaient d'étonnement et d’admiration; cependant je ne pus, dans ce premier voyage, qu’entrevoir cette antique capitale; nous n’y restâmes que trois jours.
Catherine nous fit voir son palais de Fetroski, ses maisons de plaisance de Kolominslci et de Tzarizina, les jardins publics de Moscou, le bel aqueduc qu’elle avait ordonné de construire ; nous repartîmes ensuite pour Borowitz, en traversant Twer, Tarjowest et Wiscliney-Wolotschok.
L impératrice, voulant laisser quelques traces généreuses de sa courte apparition, fit don à la ville de Moscou d’une rente de cinquante mille francs et d’une somme considérable destinée à remplacer, par un bel hôpital, ce redoutable bâtiment où se tenait, sous tes règnes d’Anne et d’Eiisabelh, la sanguinaire inquisition d’État.
I^ ville de Twer eut aussi part aux bienfaits de
3^4 3i^moiiies
sa présence* Cette ville est très jolie; les bonnets de perles, les longs voiles blancs, galonnés d’or, des femmes qui habitaient cette ville ou les fertiles campagnes qui l’entourent, leurs riches ceintures, leurs anneaux et leurs boucles dorées, auraient pu faire croire, en voyant leur foule réunie , qu’on se trouvait présent k quelque ancienne fête de l’Asie. .
Mous nous embarquâmes à Borowitz, sur de jolies galères. L’impératrice en montait une magnifique. Celle qui était destinée à M. de Cobentzel, à M. Fitz-Uerbert et à moi, contenait trois chambres élégamment meublées, et portait des musiciens qui nous éveillaient et nous endormaient au son d’une douce harmonie.
Avant cet embarquement, et lorsque nos voitures longeaient encore la rivière, le prince Potemkin et moi, sans en demander la permission à l'impératrice, nous hasardâmes par curiosité de traverser et de descendre quelques cataractes sur un petit bateau. On disait ce passage dangereux ; plusieurs bateaux y avaient été submergés. L'impératrice nous gronda un peu sévèrement de notre imprudence, et cependant cette étourderie plut à Catherine.
Entrés dans le lac Ihnen que nous devions ira-
verser pour arriver à Novogorod, nous jouîmes d'un spectacle nouveau pour nous. Cette espèce de mer calme et limpide était couverte d'une immense quantité de bateaux de toute grandeur, ornés de voiles coloriées et de guirlandes de fleurs.
Les nombreuses troupes de mariniers , de paysans et de paysannes qui les montaient, cherchaient à Fenvi à s'approcher de notre flottille brillante, en faisant retentir les airs du son de leurs instrumens, de leurs vives acclamations, et, lorsque le jour finissait, de leurs chants mélodieux , mais agrestes et un peu mélancoliques.
Ce fut pendant le cours de cette navigation que, profitant d'une circonstance imprévue, je hasardai une démarche qui devint décisive pour moi, et qui réalisa le léger espoir que jusque-là j’avais à peine conçu, celui de faire avec la Russie un avantageux traité de commerce, traité vingt fois inutilement projeté par nous depuis quarante ans.
Un jour, en sortant de la galère sur laquelle nous venions de dîner avec f impératrice, et un peu surpris de l'humeur sombre et silencieuse que cette princesse, contre sa coutume, nous
3&Ô MEMOHM-S
avait montrée pendant le repas, je suivis le prince Potemkin, qui paraissait non moins taciturne , et j entrai avec lui dans la galère particulière qu il occupait.
Après quelques minutes cTentretien ma! suivi , durant lequel ses sourcils froncés, son ton sec et bref marquaient assez son agitation intérieure, je lui dis; « Mon cher prince, vous êtes bien * moins aimable qu'à votre ordinaire; vous rêj* v bz ; vous êtes distrait; je crois réellement que » vous me boudez. Ne puis-je savoir la cause de ce changement que j’ai remarqué aussi dans le » maintien froid de l'impératrice ? N’y à-t-il pas a là-dessous quelques tracasseries de cour? »
« Il est vrai, me répondit-il, que l'impératrice » a beaucoup d'humeur aujourd’hui et que je la » partage; mais ce n’est pas vous ni vôtre gou- » vernement qui nous la donnez : c’est le ministère anglais, dont l'égoïsme et la conduite déraen- » tent toutes les protestations amicales et contra » rient toutes nos vues. 3c Fai dit, il y a long- >i temps, à l'impératrice ; elle ne voulait pas me » croire : M. Pitt ne l’aime pas; il s’attache per- » sonnellëmént k lui susciter des ennemis, des v obstacles en Allemagne, en Pologne et en Tura quie.
eu spuvEKms-
» Le roi de Prusse, k qui tout fait ombrage,
» et qui ne nous pardonne pas d’avoir quitté son » incommode alliance pour Falliuuce beaucoup » plus utile de Joseph II, s’inquiète, s’agite et a forme avec d'autres électeurs une confédération » assez menaçante contre F À ut riche. Il prépare ainsi une nouvelle guerre au centre de FEll- » rope, qu’il est de notre intérêt de maintenir » en paix.
» Agissant de concert avec Fempereur, notre » alité, cette agitation prussienne ne nous causait » qu une légère inquiétude ; mais nous apprenons >ï dans ce moment, par une voie très sûre, que » le roi d'Angleterre, sur lequel l'impératrice et n l’empereur croyaient pouvoir compter, vient, u sans aucun motif excusable, de se montrer » hostile contre nous, et que, en sa qualité d’éï> lecteur de Hanovre, entrant dans le système }> politique de Frédéric, il donne son accession à » la ligue électorale. Ce contre-temps dérange x> toutes nos combinaisons.
» C’est un tour perfide que les Anglais nous ^ jouent ; pour ma part j’en suis furieux, et je » ne sais ce que je ne donnerais pas pour leur >j rendre la pareille et pour nous venger d’eux. » Voyant que son irritation le portait a me mon-
MOI OUI HS
trer ainsi sans voile le fond de sa pensée, je saisis la balle au bond et je lui dis ; <t Si vous voulez )> vous venger, il en est un moyen prompt et fa- » cile autant que juste : ne leur laissez pas plus » long- temps en Russie des privilèges exclusifs
* qui réellement blessent les autres nations et nuisent à vos propres intérêts. »
^ Je vous entends, reprit-il aussitôt, en se dérr D dant et en souriant; tenez, je vais vous parler v en véritable ami : votre cour désire depuis long- » temps faire avec nous un traité de commerce; u le moment est favorable; saisissez-Ie ; vous trou- » verez l'impératrice distraite de ses vieilles pré- » vendons contre la France; son humeur se jette » à présent sur l’Angleterre; ne perdez pas une >i occasion précieuse; faites-lui une proposition
* de rapprochement et de traité bien motivée, et
* je vous jure sur ma parole que je vous secon-
* derai de tout mon pouvoir. »
« Je suivrais volontiers, répliquai-je, votre con- » seil; mais il existe, et depuis long-temps, une » telle froideur entre nos cabinets, qu'on n'a pas » cru devoir m’autoriser ît faire officiellement une 3 ) telle démarche, dont le succès plairait sans ü doute, mais que, dans l'incertitude de ce suc- » dès, je me garderais bien de hasarder; je craim
OU SGOYEÏÏTllS* 3^9
# tirais trop, par une avance faite ainsi au nom » du roi, de compromettre sa dignité* »
Le prince se lut alors quelques i nsi a ns; puis il me dit : « Votre crainte est mal fondée; cepen- » daüt, pour ménager vos scrupules, suivez mon » avis : nous avons souvent parlé ensemble de » commerce ; supposez que paie peu de mémoire ; » écrivez-moi ce que vous m’avez souvent dit, » comme votre opinion personnelle; rédigez seu* » lement cet écrit en forme de note confiden-
* tielle; ne la signez même pas; vous ne risquez
rien; vous pouvez compter sur l’usage discret
» que j’en ferai , et vous devez être sûr qu'elle ne 3î sera connue des autres ministres que lorsque » vous aurez acquis la certitude d’une réponse » telle que vous pourrez, sans aucun inconvé- » nient, la leur présenter officiellement, revêtue 33 de toutes les formes usitées : par là, vous êtes >3 certain que vous aurez connu la réponse avant » d’avoir fait la demande; mais, je vous le répète, » battez le fer pendant qu’il est chaud ; allez vite » vous mettre à l’ouvrage; je voudrais déjà que » cela fût fait »
Je sortis sans lui répondre, et je regagnai promptement ma galère, pensant qu’il était urgent de profiter d’un épanchementd’amitié, dont
je ne devais probablement la vivacité qu’à la c<v 1 ère, et qu’il fallait ne pas laisser refroidir.
J'entre dans ma chambre; je cherche mon écritoire; niais elle était enfermée dans une commode dont mon valet de chambre, qui faisait alors une promenade en bateau, avait emporté la clé.
Impatienté de ce contre-temps, j'entrai dans la chambre de M. Fitz-IIerbert, où IW, de Cobentzel jouait, je crois, au trictrac avec lui* Je leur dis qu ayant Tintent ion de profiter du moment où notre flottille était à l'ancre pour écrire quelques lettres, je me trouvais, par l'absence de mon valet de chambre, sans plumes ni papier; alors M* Fitz- Herbert m'offrit obligeamment son écritoire, que j'emportai chez moi.
Je ne sais pourquoi quelques personnes, à qui j'avais raconté les détails de mon voyage, ont, depuis, rendu publique cette anecdote assez insignifiante , attribuant à une sorte d'espièglerie ce qui n était que l'effet d'un pur hasard.
J’aurais été véritablement contrarié si la publicité de cette anecdote avait pu déplaire un moment à M. Fitz-Uerbert, dont j’ai toujours fait profession d'admirer l’esprit, les talents, et qui m'honorait cTunè amitié que j’ai payée de retour, et que je lui conserverai toute ma vie.
Le fuit est que des esprits légers ont trf v< piquant de dire que j'avais signé mon commerce avec la plume du mini n-. . ~
terre, tandis qu'elle ne m’a servi qu'a - r ■ simple note.
En deux heures de temps, je rédigeai 'a ■ suivante et la portai au prince Potemkin* J* ; s devoir faire connaître ici cette pièce imprutâsc puisque, par un heureux hasard, elle eut uiit si grande influence sur le succès de mes négociations.