‹ Mémoires, ou Souvenirs et anecdotes (vol.2) (volume 2)Chapitre 2 sur 17 · GIF SOUVENUS · texte numérisé non relu

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au bruit de la lutte clés grands corps de la magistrature contre la cour, que la liberté, en France, s’est réveillée.

La Chalotais, proeureur-généraLau parlement de Bretagne, s’était acquis promptement une grande considération par son éloquence* par la chaleur de son imagination, et surtout par Indépendante fermeté de son caractère. Sa réputation s'était accrue par le choix de ses amis, Montesquieu, Mably, Condiltac, Diderot, D’Àlembert, oracles alors d’un parti nombreux et presque dispensa teur de la renommée.

Dans ce temps, la lutte contre les jésuites commençait : la cour soutenait, et les parlemens accusaient cet ordre trop célèbre, cette milice ultramontaine qui, toujours combattant pour Fautonte

sut toujours, eu flattant, eu menaçant, en effrayan t, en punissant même les rois, les intéresser à sa cause ; ordre redoutable qui s’est constamment relevé de tous ses revers, que les philosophes, les ministres, les parlemens, le clergé, Rome même ont cru tuer, et qui, triomphant du monde entier, pourrait, par sa résurrection inconcevable, affirmer sans folie qu’il a le don des miracles.

La Chaiotais lui porta les premiers coups, et

temporelle du Saint-Siège contre celle de la royauté

ao mémoihts

s attira ainsi de nombreux et formidables ennemis. Les autres procureurs-généraux du royaume, encouragés par cette première hostilité, assiégèrent tous cette puissance religieuse et politique, appelée, par ses propres membres, la tour if Ignace bâtie pur Dieu même.

En vain Çerutti et Caveyrac la défendirent, comme on avait défendu la Saint-Barthélemy et la révocation de ledit de Nantes; les livres, les statuts, les erreurs, les crimes imputés à l’ordre furent publiés, examinés, discutés,prouvés, jugés, condamnés. Les accusateurs triomphèrent : on supprima dans toute l’Europe et on crut détruire l'indestructible société de Loyola. Son corps fut dissous, ses membres furent dispersés ; mais son esprit survécut, et ses partisans jurèrent dès-lors la perte du magistrat qui les avait le premier assaillis.

Bientôt des édits parurent pour établir des impôts au détriment des privilèges, franchises et libertés de la Bretagne. Le parlement de celle province, animé par le courage de La Chalotais, refusa constamment d’enregistrer ces édits.

L’autorité se vengea : La Chalotais, son fils et plusieurs conseillers au parlement furent jetés en prison. On accusait cet éloquent magistrat d’être

mr soirvF\ T iïis.

l’auteur de lettres anonymes écrites k un ministre, quoique le style de ces lettres fut comparable à celui des haltes. On avait ôté à Taccusé tous les moyens d'écrire et de se justifier; cependant, avec de la suie délayée pour en faire de l’encre , il parvint à tracer a laide d'un cure-dent, sur une enveloppe de sucre, un mémoire qui fit sortir la lumière de l’ombre.

Partout on murmura : Voltaire prit la défense du magistrat persécuté. « Le cure-dent qui lui jo servit de plume, dit-il, est un burin qui grave » pour T immortalité. » L ? indignation publique éclata. Ceux qui ne voulaient que punir, furent contraints de juger : le procès s’instruisit; une commission assemblée à Saint-Malo chercha un crime quelle annonçait sans le prouver.

Le duc d’ÂiguiUçn était l'ennemi personnel de La Chalotais, qui! soupçonnait d’avoir fait courir contre lui un mot très épigram ma tique a l'occasion de la bataille de Saiot-Cast. Un motif plus fondé de sa haine était la résistance intrépide de ce procureur-général contre les actes arbitraires du duc, lorsqu'il commandait en Bretagne. M. de Galonné, alors jeune et maître des requêtes, secondait avec autant d’ardeur que d’adresse les vues de M. d'Aiguillon , et, par là, devint, aux yeux des parle-

JtfcviOJllES

mens, un ennemi de leurs droits et de leur indépendance.

Le parlement de Rennes, étant saisi dû procès, ne voulut point juger contre sa conscience. Tous ses membres se récusèrent, hors treize qui furent récusés par La Chalotais* Cette affaire était devenue un procès entre la cour et F opinion publique. Dans cette cour même, La Chalotais trouva® de nombreux défenseurs. M. le duc de Ci loiseul, leur chef, ne pouvant faire triompher totalement la justice , adoucit au moins la vengeance. Les procédures juridiques cessèrent. la Chalotais et les autres prisonniers furent exilés à Saintes, et cet exil ne cessa qui l'avènement de LouisXVI au trône.

Ce monarque rétablit La Chalotais dans Fcxcrcice de ses fonctions, lui donna une pension de huit mille francs , et lui accorda cent mille francs pour Findenmiser des injustices qu’il avait éprouvées. Lorsqu’on enregistra au parlement de Bretagne les lettres du roi, relatives à Férection du marquisat de Caradeuc, en faveur de la famille de ce magistrat, Favocat-générat, organe de la bonté et dé la puissance royales* célébra, dans un discours éloquent, et la justice du prince et la vertu de ce célèbre procuréurgénéral, dont la mémoire

OU SOUVENIRS. 3t3

fut et sera toujours respectée, tant que Ton conservera celle du courage et des grands services de nos parlemens.

Il est des querelles qu’un coup d'État rend plus durables et plus violentes. L'opinion publique est ce qu’il y a de plus élastique au monde ; plus on la comprime, plus elle réagit. Toutes les cours souveraines avaient pris parti pour celle de Rennes; elles haïssaient également M. d’Aiguillon, comme partisan des jésuites et comme fauteur constant du pouvoir arbitraire.

Le parlement de Bretagne lui intenta un procès, et l'accusa d’une foule d'actes tyranniques. Le parlement de Paris fut saisi de cette affaire; maïs Louis XV, craignant l’issue d 7 un tel procès, l'évoqua à lui et fit cesser toutes poursuites.

Cet acte d'autorité fut plus préjudiciable peutêtre à l’accusé qu’un jugement. Un arrêt des tribunaux aurait pu l'absoudre, celui de l'opinion le condamna. On n'avait rien négligé pour aigrir cette opinion ; car Louis XV, mal conseillé, éleva au rang de ministre, et à la place de M. de Chaiseul , ce même duc d’Aiguillon que la puissance venait de soustraire à la justice.

J’étais fort jeune encore au moment de ces grandes agitations, mais je me souviens parfaite-

ment du mécontentement généra!, excité par ces intrigues et ces injustices* Ce mécontentement éclatait à la plus petite occasion, il fit la fortune d'une épigraiume de Rulhière, qui courut alors partout : c'était à l’instant oit Fon croyait que M. d’Aiguillon allait être jugé par le parlement. On disait qu'il avait pris pour défenseur Linguet- Or, par un hasa rd assez, singulier, LingneL à peu près à la même époque, venait de publier un écrit très paradoxal, dans lequel il s’efforcait de soutenir que Tibère c’avait pas été aussi despote, aussi cruel qu’on a dû le croire d’après l’immortel tableau de Tacite. Voici Fépigranime :

Lorsqu'aux abois le p*mha d r Aiguillon

Eut de Linguet déterré le repaire ,

Il le trouva composant on factum

Qu*il a produit eu faveur deTîbère.

» Or sus T dit h tjratt breton,

* Tu saiâ mon cas * fais mon apologie. *

* Vous arrivez, lui dît Fautre f à propos j

* Vous me trouvez en baleine et dispos ;

* Je pelotais en attendant piirtie, »

Il est vrai qu’au moment où M. de Galonné fut nommé ministre, le temps avaitmarché, et toutes ces querelles de MM, de La Chalotais et d’Aiguillon étaient déjà de l’histoire ancienne; mais tout ce

OU SOUVFNÎÏÏS.

qui tient à l'esprit de parti laisse dans les cœurs des traces qui ne s’effacent que bien lentement, et les vieilles inimitiés, renaissant promptement, se rattachent sans peine à des événemens nouveaux*

La fin du dix-huitième siècle voyait germer les semences d'une guerre fatale entre la philosophie et le clergé, entre la noblesse et le peuple, entre le pouvoir et la liberté, entre l’ancien ordre social et un ordre social tout nouveau. Les premières hostilités s'annonçaient par les vives remontrances de grands corps de magistrature, et par la faveur que F opinion publique accordait aux arrêts, aux discours et à tous les écrits de ceux qui frondaient le gouvernement.

Dans celle disposition , M. de Galonné devait nécessairement plaire à la cour, qui, jugeant du présent par le passé, comptait sur son dévouement, En même temps il devait, par les mêmes motifs, exciter la méfiance du parti parlementaire et philosophique contre lequel, pour ainsi dire, il avait fait ses premières armes.

M- de Galonné connaissait sa position, mais rien ne l'effrayait; se fiant sur son adresse, il espéra conserver ses partisans, ramener ses ennemis, réunir tous les suffrages, et ii faut couve-

nir qu’à son clébtit le succès parut justifier cet espqir, Il aplanit les premiers obstacles , et fit facilement face aux premiers besoins» Il montra le trésor plein à ceux qui Favaicnt laissé vide, et l'arriéré fut soldé» Saint-Cloud et Rambouillet furent achetés et payés. La monnaie fut refondue. Un emprunt de cent vingt millions répandit partout l'apparence de la richesse et de la prospérité.

Aux yeux fascinés par de telles illusions, les périls de l'État, qu’elles aggravaient réellement, furent déguisés et disparurent. Il semblait qu'on fût sous le charme d’un enchanteur; les louanges ne tarissaient pas. A la cour surtout, les amis du ministre étaient dans renthousiasrae; Fun d’eux, M. le baron de Talleyrand, disait un jour à M. de La Fayette : & J’étais persuadé que le bien de FÉtat m serait l'ouvrage de cet homme-là; mais je n’auw rais jamais cru qu’il le fit si vite. »

Ce qui doit paraître plus surprenant, c’est que M. deVergennes, homme d’Etat, dont la circonspection, la gravité, l'expérience, la simplicité presque bourgeoise de mœurs et de langage contrastaient si fortement avec la légèreté, l’audace f la vivacité et l’élégance des formes de M. de Galonné, que M. de Vergennes , dis-je, fut séduit *

on socvENins.

entraîné comme un autre, et partagea pleinement ]a confiance présomptueuse du nouveau controleur - général.

Quoi qu'il en soit, l’argent venant de reparaître, les plaintes ayant cessé, les félicitations générales et la joie universelle ayant remplacé les sinistres présages et les cris de détresse, je trouvai, à mon retour, la cour et la société de Paris plus Brillante que jamais, la France fière de ses victoires, satisfaite de la paix., et le royaume avec un aspect si florissant, qu’à moins d’être doué du triste don de prophétie, il était impossible d’entrevoir l’abime prochain, vers lequel un courant rapide nous entraînait,

FJ on contens de nous laisser bercer par les rêves de cette félicité trompeuse, notre imagination nous emportait de chimères en chimères. Ce n’était pas assez d’avoir vengé nos affronts , d avoir rendu le nord de TÀmérique indépendant, et d’avoir repris en Europe par les armes notre rang et notre prépondérance ; fiers de notre siècle, de sa philosophie et des découvertes dues à son génie, nous crûmes un moment, en suivant les traces hardies de Montgolfier 3 de Charles et de Robert, conquérir l’empire des airs, en même temps que la baguette semi-magique de Mesmer

ÎUJiMOIÜES

nous inspirait I espoir de trouver un remède universel pour guérir tous les maux de l’humanité.

En vérité, quand je me rappelle cette époque de songes décevans et de savantes folies, je compare létal ou nous nous trouvions alors à celui d’une personne placée sur le haut d’une tour, et dont les vertiges, produits par la vue d’uu immense horizon, précèdent de peu d’instans la plus effroyable chute.

Au l'este, ce qu’on voyait non de chimérique , mais de très réel, celait l’étonhante activité de 1 agriculture, de 1 industrie, du commerce , de la navigation, les progrès rapides de notre littérature, de notre philosophie, de nos connaissances en physique, en mécanique, en chimie, enfin de tout ce qui peut perfectionner la civilisation d’un peuple, eu multipliant ses jouissances.

L’adversité est sévère, méfiante et chagrine; le bonheur rend indulgent et confiant : aussi , à cette époque de prospérité, on laissait parmi nous mi libre cours à tous les écrits réformateurs, à tous les projets d’innovation, aux pensées les plus libérales, aux systèmes les plus hardis. Chacun croyait marcher a la perfection , sans s’embarrasser des obstacles et sans les craindre* Nous étions

ou soüVEîmts* 29

fiers d'être Français, et plus encore d'être Français dit dix-huitième siècle, que nous regardions comme Fâge d’oj*, ramené sur* la terre par la nouvelle philosophie*

Le bandeau des illusions couvrait tout, même le iront royal» Frédéric le Grand et Catherine H ne suivaient pas à la vérité bien franchement les conseils île nos Platons modernes, mais ils les louaient et les consultaient* Joseph II, sans les consulter, adoptait leurs doctrines el marchait plus vite qu ? eux* Il tentait imprudemment ce que les philosophes ne faisaient que projeter.

Dans toute l'Europe.* les universités* les académies étaient les échos de la philosophie française; l'amour pour la liberté devenait un sentiment universel. Les parlemens condamnaient quelques livres par devoir et par habitude; mais les remontrances de ces grands corps et leur opposition au ministère parlaient plus haut à l'opinion, que les auteurs mêmes qu'ils avaient condamnés.

Au milieu de celte foule d'hommes de Ions les rangs, entraînés par l’esprit du siècle, à peine pouvait-on discerner et entendre quelques hommes d’Etat grave*, froids, clairvoyans, chargés de régler les dépenses de FÉtat et d'y satisfaire* Ceux-ci n'étaient éblouis ni par les prestiges de

31 * de Galonné, ni par les brillantes théories des réformateurs.

M* de CasLrics et mon père, peu.rassurés par un faux éclat, par une abondance apparente d'argent, par des emprunts qui ne remplissaient que momentanément un trésor obéré * prévoyaient avec chagrin le moment prochain et inévitable d’une crise financière et politique ; car telle leur paraissait notre position réelle : le déficit était constant, les besoins nrgens; la probité se refusait à une banqueroute ; la cour, à une réforme dans les dépenses ; le clergé, a des sacrifices nécessaires; la noblesse, à l'égalité des charges, et les parlemens, k une augmentation d’impôts: ce qui rendait insolubles, aux yeux de ces ministres, les trois problèmes de la restauration des finances, de la conservation du crédit et du maintien de Fondre public. Mais nous les écoutions comme les Troyens écoutaient Cassandre. Dans les temps d’enthousiasme et de folies, la raison semble aussi déplacée que le serait l'austérité d’un prédicateur parmi les joies d’un festin.

Ce qui me surprit, au milieu des exagérations de notre confiance présomptueuse et de noire fierté satisfaite, c’est quaprès avoir combattu

plusieurs années les Anglais sur terre et sur mer, et après leur avoir enlevé treize riches provinces* je retrouvais les modes anglaises plus en vogue à Paris que jamais.

Cette sorte d’hommages rendus à nos rivaux et à nos ennemis me semblait une étrange inconséquence; mais bientôt j’en pénétrai les motifs. Cette imitation de leurs costumes et de leurs mœurs n’était point un triomphe décerné à leur goût, à leur industrie, à leur supériorité dans les arts; c’était l’expression d’un sentiment bien différent ? et qui se développait de jour en jour : c’était le désir de naturaliser chez nous leurs institutions et leur liberté. Voilà les avantages dont nous étions jaloux.

Les hommes ont un penchant naturel à imiter ceux qu’ils envient. Quand le fond manque, on copie les formes. N’a-ton pas récemment vu, pendant la vie d’un célèbre conquérant, plusieurs monarques et meme de petits princes le parodier, emprunter quelques-unes de ses habitudes, imiter quelques-uns de ses défauts, et nous rappeler ainsi ces courtisans d’Alexandre, qui croyaient se grandir en penchant de côté comme lui leur tète? Uniformes, grandes parades, étiquette> voyages, conseils frequens 7

tout était imité , hors le génie , qui ne s’emprunte pas, et la gloire, qu’on ne peut copier*

Nous commençâmes aussi à avoir des clubs :

les hommes s y réunissaient, non encore pour discuter, mais pour dîner, jouer au wisk et lire tous les ouvrages nouveaux* Ce premier pas, alors presque inaperçu , eut dans la suite de grandes, et, momentanément, de funestes conséquences.

Dans le commencement, son premier résultat fut de séparer lés hommes des femmes, et d’apporter ainsi un notable changement dans nos mœurs : elles devinrent moins frivoles, mais moins polies; plus fortes, mais moins aimables : la politique y gagna, la société y perdit

Cette société, s’épurant sans cesse, n’ofïraît plus rien qui ressemblât à celle de la cour du régent et du règne dé Louis XV. Notre jeune roi, par l’exemple de sa vie privée, avait ressuscité chez nous la décence. On ne peut bannir Ta galanterie de la France; e est, je crois, son sol natal; mais au moins alors elle se couvrait d’un voile : peu de personnes osaient afficher des vices; le langage d’une sensibilité exagérée, que quelques-uns ont nommée malignement

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sensiblerie , remplaçait celui d’une galanterie licencieuse*

Les romans de Voisenon et de Crébiîlon n’osaient plus se montrer dans les salons Tout en déifiant Voltaire* on lui reprochait sévèrement un ouvrage, admirable si on le juge comme poète, inexcusable aux yeux d'un moraliste, etdontruo des défauts les plus graves est celui d’avoir ridiculisé une héroïne française et une victime des ennemis de la France*

Tout tendait évidemment chez nous à un but sérieux; on causait beaucoup moins de promotions, d’intrigues et de bonnes fortunes ; le parti philosophique, qui marchait aune révolution, se voyait grossi par des hommes considérés, dont le but cependant n avait rien de commun avec le leur*

Les ducs de La Rochefoucauld, de Nivernais, le prince de Reauvau et plusieurs autres exerçaient une grande influence sur le ton de ce quon appelait la bonne compagnie; ils y introduisaient le goût des lettres et l'estime pour les sciences*

La reine elle meme avait opéré un grand changement dans les modes : comme elle aimait plus la société que la représentation, ces modes, de m 3

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magnifiques qu’elles étaient, devinrent simples et élégantes. Souvent, au lieu d’être paré à la cour, on y venait en habit noir. « Qui avez-vous perdu ? » disait-on. « Personne ; je suis en noir et point en » deuil. «

Marie - Antoinette fut la première reine de France qui admit chez elle des hommes à sa table. L’étiquette se relâchait de sa sévérité, en même temps que la morale du monde devenait plus rigide; et, tandis que toutes les classes se rapprochaient et se mêlaient de manière à se confondre, bientôt il s’établit d’autres intervalles et un nouveau genre de distinction, entre le vice et la vertu, l’esprit et l’ignorance, le talent et la médiocrité.

Ces progrès de l’égalité, cet hommage rendu à tous les genres de mérite personnel, cet enthousiasme pour tous les succès littéraires et philosophiques, réveillaient l’imagination en électrisant les poètes, les artistes et les hommes de lettres.

On courait aux ateliers de Houdon, de Moitié, de Vien, de David, de Julien; la France s’enrichissait de monumens; les étrangers admiraient le dôme de Sainte-Geneviève, la salle de spectacle de Bordeaux, l’École de Chirurgie, le pont

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de Neuilly. Nos théâtres retentissaient des chefsdoeuvre d'une musique nouvelle; les femmes, se montrant zélés disciples de Jean-Jacques Rousseau , faisaient de leurs devoirs de mère leurs plus doux plaisirs.

Cependant le désir ardent de briller nous menaçait déjà d'une enflure, d’une exagération , d'un néologisme, d’une sorte de décadence, que retardaient, par la pureté de leur style, Bernardin de Saint-Pierre, Delüle, Ducis, Bailly et La Harpe, Barthélemy annonçait à la fois la résurrection de la littérature, de la liberté et de l’atticisme grecs ; mais à coté d'eux l’éloquent Thomas gâtait le style à force d'images. On pardonnait à Dubelloy les défauts de ses plans et les vices de son langage, en faveur de ses nobles et patrio* tiques sentiraens. Le Brun, qu'on surnomma Pin* dare y souvent ampoulé, était quelquefois sublime.

Beaumarchais, esprit original, alors sans modèle et depuis sans imitateur, introduisit sur notre scène la satire politique; il attaquait à coups de marotte les préjugés que la philosophie combattait à coups de massue. La représentation de son Mariage de Figaro est une époque remarquable dans le prologue de notre révolution » et

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les courtisans, qui naturellement auraient dû en redouter les effets, furent ceux qui arrachèrent au roi la permission de se voir jouer*

De toutes parts on s empressait de contribuer à satisfaire cette soif inextinguible de connaissances nouvelles, qui semblait nous consumer. Choiseul-Gouffier et Yoluey tiraient le voile que trois siècles avaient jeté entre nos yeux et l’Orient. Bougainville parcourait les quatre parties du monde, dont un peu plus tard la liberté devait faire le tour.

Jusqu’alors la chimie, trop abaissée par le nom même donné à la profession de ceux qui s’en occupaient, s’éleva au rang de Tune des premières sciences, par les travaux de Lavoisier et de Fourcroy. Entraînés sur les pas brillans de Laplace et de Lagrange, nous commencions à mesurer hardiment les deux.

Ce fut dans ce moment qu’un simple manufacturier, Montgolfier, nous inspira le téméraire espoir de nous approcher des astres. Cet homme, devenu justement célèbre, et qui le premier, en France, avait fabriqué le papier vélin, immortalisa Annonay, lieu de sa naissance, la France, sa patrie, et le nom de sa famille, par Tinvention des ballons aérostatiques.

oit soiiveniks.

La ville d’Annonay fut doublement heureuse dans ce siècle; car elle donna aussi le jour à Boissy d’Anglas, cet excellent et grand citoyen qui fit briller tant de vertus dans un temps de crimes, tant d intrépidité clans des joins de terreur, tant de morale dans sa politique , de loyauté dans son éloquence parlementaire, de grâce dans ses poésies, et de constance en amitié, à des époques ou elle s est montrée aussi changeante que la fortune.

La moitié de toute grande découverte est due au hasard, et l’autre au génie. Montgolfier, dans sa manufacture de papeterie, faisait un jour, en 1783, bouillir de l’eau dans une cafetière, que couvrait un papier ployé en torme de sphère; ce papier se gonfle et s’élève. Le philosophe s étonné, répète l’expérience; il médite, calcule, conçoit l’effet d’un air raréfié, plus léger que l’air atmosphérique ; l’aérostat est inventé, et l’empire des airs devient une nouvelle carrière où l’audace des hommes s’élance.

Le premier moyen quon employa pour raréfier l’air, fut la vapeur du feu : ainsi cette gloire, comme bien d’autres, ne semblait d’abord que fumée; mais bientôt on se servit du gaz, et dèslors, une chaloupe suspendue a 1 aérostat nous

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montra des mortels hardis s’élevant dans les airs.

Aujourdhuî ce spectacle est si commun qu’il n excite presque plus la curiosité; cVst, comme les feux d'artifice, un vulgaire ornement de nos iétes. Mais jamais je n’oublierai î impression vive et profonde que produisit sur moi, ainsi que sur toute la population de Paris, la première ascension de Charles et de Robert au milieu du jardin des Tuileries.

Le cœur bon et sensible de Louis XVI, effrayé de cet acte de témérité, avait voulu d'abord s’y opposer. À I instant où tous les regards étaient fixé s s u r d eu x I iom ni es a ss ez hardis pou r b r a ver, dans un frêle esquif, les vents, l'immensité de I espace, et tant de périls jusque-là inconnus, un ordre du ministre arrive et leur défend de partir; mais le courage des aéronautes, et l'impatience d'une foule immense appelée à jouir de cet essor du génie, remportèrent sur toute défense. La corde fut coupée, le globe s’éleva majestueusement et nous vîmes les navigateurs aériens parcourir intrépidement la route du ciel.

Dans d’autres siècles on aurait cru voir apparaître des dieux, et dans ce moment même je me sentais dispose à croire à tous les prodiges. Inspiré par cette vive et indéfinissable émotion, ja

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cherchai sur le lieu même à la peindre dans cet impromptu :

Quand Charles et Robert t pleins d'vùv noble audace,

Sur les ailes des vents Relancent vers les ci eux ,

Quels honneurs vont payer leurs efforts glorieux?

Eux-rrubnes ont marque leur place Entre les hommes et les dieux»

Après ce triomphe du génie sur la nature, dans cette journée mémorable, chacun des spectateurs se sentait comme grandi; l’impossible ne paraissait plus un mot français; on eut dit que toutes bornes venaient de disparaître devant 1 orgueil ambitieux de l’esprit humain.

Les jours suivans, on entendait, dans tous les salons de Paris, tout ce que l'imagination peut ajouter à la vérité, toutes les folies que peuvent créer les plus vives fantaisies; car, meme lors»que la science et la raison font les plus grands pas, la folie eii profite encore pour étendre son domaine.

On voyait déjà la direction des ballons trouvée, des flottes nombreuses traversant les airs ; tme descente en Angleterre n’était plus qu’un jeu; bientôt, au milieu des éclairs et dans le séjour de la foudre, nos escadres et celles de nos rivaux se livraient bataille; certaines jolies femmes corn-

mençaient à craindre de se voir un jour enlevées du milieu de nos jardins, par des aéronautes turcs ou barbaresques; les contrebandiers se réjouissaient; les douaniers redoutaient la perte de leur état.

Mais ce qui semblait plus réel, cétait l’espérance, jusqu’ici trompée, d’employer utilement les aérostats à la guerre, de planer au-dessus des forteresses, et de s’en emparer ainsi sans qu’il fût désormais nécessaire de renverser leurs remparts. Cependant la bataille de Fleuras fut, depuis, la seule affaire dans laquelle on essaya d’employer les aérostats, et encore ne crut-on pouvoir s’en sei vir que pour observer et découvrir les forces de l’ennemi et ses rnouvemens. Les savans regardent comme impossible de diriger les ballons contre les courans de l’air; mais que sait-on ? le hasard, plus habile que les savans, fera peut-être un jour cette découverte.

Depuis mon retour en France, je jouissais plus rarement qu autrefois île la vie active et brillante de Paris. Mon père, me retenant à Versailles, m’enchaînait à son ministère, où j’étais contraint à un travail journalier et assidu.

Je me souviens qu’animé du désir de réformes et d'innovations qui étaient à la mode en ce

OU SOU-YENlK».

temps, je parlai très -vivement à mon père du froid accueil qu’il faisait, disait-011, au plus grand nombre de ceux qui lui présentaient des projets, et je m'étendis avec complaisance, à cette occasion, en lieux communs philosophiques, sur la difficulté de faire parvenir la vérité au palais des rois et dans les cabinets de leurs ministres.

Mon père sourit, ne me répondit rien, et m’envoya le lendemain l’ordre de prendre dans ses bureaux tous les mémoires et projets qui lui étaient adressés pour des réformes et de nouveaux systèmes de tactique ou d’administration. J’en fus d’abord très content ; mais je ne tardai pas à sentir que ce que j’avais regardé comme nu plaisir, était une utile leçon et une punition assez sévère.

En effet, on ne saurait donner une idée de la foule de platitudes, de sottises, de tristes folies, contenues dans les innombrables dossiers dont l’analyse m’était imposée. Faisant contre fortune bon cœur, je parus prendre assez fièrement mon parti. Je profitai, d’un air triomphant, de cinq ou six mémoires utiles, composés par des hommes instruits et sages; mais je m’aperçus que mon père les connaissait avant moi, car il s’entretenait fréquemment avec les hommes habiles qui

pouvaient i’édairer : ainsi ma présomption, vaincue dans son dernier retranchement, demanda grâce , et je Aïs débarrassé de mon fardeau ; on m’en dédommagea même en me confiant des travaux pins importuns et plus secrets.

Je reçus alors, ainsi que tous les colonels français qui avaient fait la guerre dans les États- Unis, l’autorisation de porter la décoration de l’association américaine de Cincinnatus, que nous envoyait l’illustre général Washington.

Ce général en informa M. le comte de Rochambeau par la lettre suivante datée du 19 octobre 1783 : « Monsieur, les officiers de l’armée » américaine, dans le dessein de perpétuer cette » amitié mutuelle qui a été formée durant le » temps du danger et de la détresse commune , » et pour d’autres desseins mentionnés dans Fina stitution, se sont, avant leur séparation, asso- » ciés dans une société d’amis, sous le nom de » Cincinnatus ,* et, m’ayant honoré de l’office de « leur président-général, c’est une partie de mon » devoir bien agréable de vous informer que la » société s’est fait l’honneur de vous considérer , » ainsi que les généraux et les colonels de Far* » niée que vous commandiez en Amérique ( » comqic membres de la société.

« Le major l’Enfant, qui aura l’honneur de » vous remettre cette lettre, est chargé, par la » société, de l’exécution de leurs ordres en France, » et il est également chargé de vous remettre une » des premières marques qui seront faites. Il l’est » aussi de vous délivrer les ordres pour les gen- » tilshomme de votre armée ci-devant mention- » nés, que je prends la liberté de vous prier de » leur présenter an nom de la société. Aussitôt » que le diplôme sera fait, j’aurai l’honneur de » vous Fadresser* »

Otte décoration était un aigle d'or suspendu à un ruban bleu bordé de blanc : d'un coté Cincinnatus était représenté quittant ses rustiques foyers pour prendre ses armes comme dictateur; de l’autre, on le voyait déposant son glaive, son bouclier, et reprenant sa charrue.

Une telle décoration si nouvelle,si républicaine, en brillant au milieu cîe la capitale d’une grande monarchie, pouvait donner beaucoup à penser; mais mil n’y songeait. Quelque évidente que fut Fimpression produite par la vue de ce signe de liberté, nous n’étions occupés que du plaisir de montrer sur notre poitrine cette palme guerrière , et de fixer sur nous, dans les promenades publiques, les regards d’une foule d’oi-

sifs que la moindre nouveauté attire et rassemble,

A leurs yeux cette décorât ion ne paraissait qu'un nouvel ordre de chevalerie; et* par routine, confondant les institutions démocratiques avec les distinctions aristocratiques , ou donnait vulgairement, à la vilfe comme à la cour, à cet emblème de l’égalité et de la liberté le nom dWdre , de sorte qu’on l'appelait assez ridiculement f ordre de Cinçinnatus.

Ce qu'il y eut même de plaisant, eest qu’un colonel> homme très distingué par sa naissance, excellent officier, mais dont l'instruction avait été négligée, et qui se faisait remarquer par des fati tes de langue très comiques, me dit, quand je fus nommé commandeur de Saint-Lazare et chevalier de Suint-Louis : « Te voilà, mon ami, bien » riche en saints, car tu en as trois: saint Louis f tj saint Lazare et saint Cinnatus, Mais, pour ce » dernier saint, je me donne au diable si je sais » où nos amis de T Amérique ont été le déterrer* » Or notez que lui-même avait été en Amérique* et venait de recevoir cette décoration*

Tandis qu'un gouvernement monarchique, en Europe, adoptait ainsi sans nulle crainte, au sein de son armée, ce signe mémoratif du triomphe

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d’un peuple contre im roi, cette institution produisait en Amérique un effet tout contraire. La liberté au berceau est pour le moins aussi jalouse que l’amour naissant. Une distinction quelconque choquait les amis de l’égalité, et les guerriers américains, qui venaient de verser leur sang pour fonder et défendre la république, excitèrent la méfiance des républicains, leurs compatriotes, dès qu’ils osèrent se distinguer d eux par un simple ruban.

Il est vrai que les membres de 1 association des Cincinnati avaient commis une faute : désirant perpétuer avec leurs noms le souvenir de leurs travaux et de leurs exploits, ils annonçaient que cette décoration serait héréditaire dans leurs familles. Partout l’alarme se répandit ; on croyait voir, dans ce mouvement de fierté militaire, une pensée vaniteuse et le germe dangereux d’une noblesse future.

Vainement, pour rassurer l’opinion, on invoquait la décoration elle-même, qui retraçait visiblement aux militaires le devoir de renoncer à toute autorité, à tout commandement, et de rentrer, comme Cincinnatus, dans les rangs des simples citoyens, après avoir rendu à la patrie les services exigés par elle; l'impression était faite et

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