MÉ MOIRES
ne pouvait s’effacer. Il fut officiellement défendu
d’établir aucune distinction héréditaire.
L’association subsista cependant , et subsiste encore aujourd’hui, mais comme simple confrérie, comme un souvenir de la fraternité d’armes établie pendant la guerre de l’indépendance Les membres de cette association qui vivent encore, craignant d’inspirer meme Fombre d’un soupçon à leurs concitoyens, ne portent cette décoration qu’une ou deux fois par an, dans les jours consacrés à la commémoration de celui où Findépendanee fut proclamée. Au reste, toute méfiance a disparu, et déjà meme une nouvelle ville, fondée sur les bords de FOhio, et dont la population s’élève à quatorze mille âmes, porte le nom de ville des Cincinnati .
Je retrouvai avec plaisir dans Paris un de nos compagnons d’armes, le duc de Lauzun, qui depuis j portant le nom de duc de Biron , combattit pour la république française, comme il avait combattu pour la république américaine, et vit ses services pavés par la féroce ingratitude de la Convention, qui Fenvoya à Féchafaud.
Son caractère offrait le mélange singulier de Fambitidn et de Famotir du plaisir, de la bravoure et de la mollesse, des formes d’un courtisan fran-
çais et (les habitudes indépendantes d'un pair d’Angleterre. Galant comme un héros de roman, il aurait voulu aussi être un héros d’histoire, mais la fortune le trahit; il était d’ailleurs un peu trop léger pour la fixer.
La bonté de son cœur, l’aménité de son caractère le rendaient tout-à fait déplacé dans un temps de violence et de passions brutales. Dans d’autres circonstances il se serait vu, pour atteindre à la gloire, secondé par ta juste affection des soldats. Nul ne la méritait mieux que lui; tin trait suffira pour le peindre.
En Amérique, près d’Yorktown, ayant à la tète de sa légion chargé et culbuté les dragons de Tarleton, comme ceux-ci reçurent un renfort, il fut obligé de se retirer. Dans sa retraite, restant à la queue de sa colonne, il s’aperçut qu’un de ses hussards, demeuré en arrière, était entouré par trois dragons anglais qui le sabraient. Aussitôt Lauzun s’élance sur eux, en tue un, blesse l’autre, et met en fuite le troisième. Le hussard, délivré, mais criblé de blessures, rejoignit sa troupe.
Tout le monde ignorait cette action brillante et généreuse. Le même sentiment qui inspire de telles actions porte à les taire; le hasard décou-
urÉMonUiS
vrit celle-ci. Peu de jours après, Lanzun, faisant comme colonel de jour la visite de l-hôpital, fut appelé par un hussard presque mourant. Ce soldat, puisant dans sa reconnaissance un reste de force, serre les mains de son colonel, les mouille de larmes, et raconte à tous ceux qui entouraient son lit, ce que son libérateur avait fait pour le sauver.
Une âme si noble méritait bien ce léger tribut d’éloges; on lui a rendu un funeste service en imprimant ses Mémoires. Ses bonnes qualités n’auraient pas été ternies par les torts qu’on lui reproche, si, en s’entourant d'autres amis, il eût mieux su apprécier une femme angélique que le sort lui avait donnée. Mais cet esprit original et indépendant regardait la bonne compagnie, qui le gênait, comme une entrave à sa liberté : sentiment dangereux, car il porte à éviter ce qui nous contient; et, chose bien étrange, cet homme spirituel ne pouvait s’accoutumer à la très spirituelle, mais un peu dominante société des amies de la duchesse de Lauzun.
Cependant on peut assurer qu’il était difficile de rencontrer en aucun lieu de l’Europe une société plus aimable, plus vive, plus animée, et d’un goût aussi délicat que celle des princesses de
Poix, de Bouillon et d’Hénin. On y voyait réuni tout ce qui peut plaire* C’était l'image d'une ancienne cour rajeunie par des grâces nouvelles*
J’employais avec ardeur le peu de jours de loisir que me laissait mon père, à parcourir de nouveau, dans Paris, ces cercles nombreux et variés de tous rangs, qui offraient tant de jouissances diverses à l’esprit. Cependant, attiré par une juste curiosité a l'Académie-Française, une de ses séances pour la première fois m’attrista ; Lemterre y lisait quelques fragmens de sa tragédie de Barneivelt En entendant les rudes accens de ce poète, par lesquels je me sentais cahoté comme un voyageur dans un mauvais coche, je craignis un moment de voir notre langue redevenir celtique et barbare*
Lemierre n’était pas sans talent; on trouvait dans ses ouvrages d’intéressantes situations, une verve assez vive et de nobles pensées; mais jamais homme ne fut plus malheureux en consonnes; elles se rencontraient et se choquaient dans ses vers si bizarrement, qu’on pouvait douter quelquefois si c’était du français qu'on entendait* .
Il suffit d’en rappeler un exemple assez connu : voulant peindre ces lanternes magiques portées
ll * 4
5 o méiuojhes
sur les épaules de ceux qui les montrent, ou sur de petites roues, il s’exprimait ainsi :
Opéra sur roulette et qu’on porte à dos d’hommes.
Ne semblerait-il pas que c’est un vers latin qu’on entend ?
L’idée la plus claire se trouvait, dans ce poète, obscurcie par les formes dans lesquelles il l’enveloppait; on en trouvera la preuve dans ces quatre vers qu’il avait composés sur Henri IV :
K levé loin des cours et le ma Elieur pour maître *
Plus tard il devint roi * plus il fut fuit pour l T étre.
Souverain par le droit , par le cœur citoyen ,
Il fut fiOB propre ouvrage, et nom-mémcs le sien.
Malheureusement ces tournures et ces ellipses étranges, dont on riait alors, trouvent attjourd hui trop d imitateurs. Quelques jeunes écrivains, que la nature a doués d lui vrai talent, prétendent que la langue n’est pas et ne peut être fixée. Ils essaient de donner à la notre la rapidité et les inversions de la langue latine, quoique contraires à son essence; et, voulant former une école nouvelle, ils bravent les règles et comptent pour peu de chose la clarté, premier mérite du style. Qu’ils prennent garde de ressembler un jour au bon roi Shabaham, qui disait si naïvement :
ou sou vomis. Si
« Vous ue me comprenez pas, niais celà m’est » égal ; je me comprends bien moi-même. »
Je me dédommageai bientôt des vers de Lernicrre en écoutant, dans plusieurs maisons, notre Virgile français, l’abbé Delille, si fécond en chefsd’œuvre , et qui donnait à tous les objets qu’il voulait peindre, tant d’âme, de grâce et d’harmonie.
Ce poète, émule d’Homère et aveugle comme lui, ne laissait jamais lire ses vers inédits : il les déclamait et craignait cependant encore qu’on ne les retint, qu’on ne les copiât, et quun plagiaire ne s’en enrichît. Un jour madame la baronne Dubourg, son amie, femme très aimable, voulut lui faire la petite malice d’en écrire quelques-uns tandis qu’il les récitait. A cet effet, elle prit une plume de corbeau très fiue et commença. Tout semblait réussir à son gré, lorsque le malin poète, entendant le léger Irottement de cette plume sur le papier, s’arrête et s’écrie :
Et tandis que je lis mes chefs-d'œuvre divers r Le corbeau devient pie et nie vole mes vers !
Nous perdîmes, cette même année, nn illustre , 7 sü académicien, un grand géomètre, un philo-
5 2 MEHOIHÏS
sophe profond, un écrivain noble, énergique, rapide, ingénieux, piquant, franc sans rudesse , désintéressé sans affectation : D’Alembert mourut*
La fortune ne pouvait F éblouir : recevant modestement les plus magnifiques offres de l'impératrice Catherine II pour se charger de l'éducation de son fils, il les avait refusées sans orgueil, n'alléguant d’autre motif d’un tel refus, que son artiour pour son pays, dont il ne voulait pas s’éloigner.
C’était chez ce secrétaire perpétuel de FAcadémie que se réunissaient fréquemment les hommes de la cour les plus instruits, les savans, les hommes de lettres, les artistes célèbres et tous les partisans de cette nouvelle philosophie, dont il semblait, depuis la mort de Voltaire, tenir le sceptre.
D’Àlembert se faisait estimer par son désintéressement , par sa probité, par la fierté de son caractère. Sa conversation très instructive était souvent aiguisée par un sel plus satirique qu’attique ; on y démêlait un léger fond d’amertume f trop ordinaire aux hommes que leurs talens auraient pu placer dans les premiers rangs de l’état social, et que leur naissance classe dans des rangs inférieurs.
La gloire même, quanti on l’obtient, n’efface jamais complètement ce sentiment de susceptibilité, germe trop fécond de la discorde qui a existé de tout temps entre les patriciens et les plébéiens. Le vice radical des uns est un ridicule dédain , celui des autres-une envie non moins ridicule; car enfin, entre les avantages d’une noblesse due au hasard et ceux d'une élévation due au talent et au mérite personnel, ce sont certainement les derniers qui devraient être un objet d’envie.
On ne saurait croire combien, dans ce moment de guerre contre les préjugés, de passion pour le bien général, d’ardeur pour une perfectibilité peut-être chimérique , de tendance à ramener sur un vieux monde l'égalité primitive ; combien, dis-je, les modernes philosophes faisaient d’accueil aux jeunes nobles qui se montraient disposés à devenir leurs disciples, et à quel point ils trouvaient naturellement, le secret d'exalter nos âmes et notre imagination par l’encouragement de leurs éloges.
Ces hommes, consultés, respectés comme des oracles par l’Europe savante, distribuaient en quelque sorte la renommée, et notre présomption nous élevait incroyablement dans notre propre opinion, lorsque nous étions loués par eux.
MÉMOS uns
Pour en donner un exemple utile à d’antres amours propres ? bien que ce soit peut-être à mes dépens, je dirai que rien dans ma vie ne me flatta plus vivement qu’une lettre de D’Àlembert que j’ai conservée. Elle était écrite par lui au chevalier de Chastellux, qtii lui avait montré un de mes premiers essais en littérature.
Voici cette lettre : « Je suis enchanté, mon » cher ami, de l’écrit que vous m’avez prêté; il a est plein d’intérêt, de sensibilité, d’honnêteté, » et, ce qui est rare h cet âge r de philosophie et de goût. I/auteur mérite que tous les lion- » nêtes gens Faiment, l’estiment et s’intéres- » sent à lui. Quelle distance de lui à presque » tous les jeunes gens de son état! Je Faime et » le respecte sans le connaître, et, grâce au » sentiment de vertu dont il me paraît pénétré, * je crois n’avoir pas besoin de faire pour lui » la prière de Cicéron pour César dans Home » sauvée
* Dîeux t ne corrompez pas celte âme généreuse l
» Bonjour, mon cher et illustre ami et confrère; » je vous embrasse aussi tendrement que je vous » aime. j>
C(ï mardi > i* r décembre 177S.
ou soirvmins.
C’est après la communication de cette lettre, que M, de Chastellux m’avait conduit chez M. D'Alembert , qui depuis me vit très assidu à ses soirées* Je trouvais cependant plus d’obligeance que de vérité dans les expressions fiat* teuses de cette lettre; mais nous sommes tous faits ainsi : une louange nous plaît toujours» même quand nous sentons quelle est exagérée, et, lorsqu’elle vient d’un homme supérieur, elle nous grandit à nos propres yeux ; tou t en recounaissant qu’elle n'est pas juste, nous espérons qu’elle est sincère » et nous savons gré à celui qui nous la donne, de s’ètre ainsi trompé à notre avantage.
Le moyen le plus sur de gagner les hommes et de s’en faire des partisans et des disciples, c est de montrer du respect a là vieillesse, de la confiance à la maturité» et de flatter l'amour-propre de la jeunesse. On s attache ainsi des hommes qui ont quelques nobles sentimens; quant à ceux qu’on ne prend que par l’intérêt, la plupart 11e valent pas le prix qu’ils coûtent.
Si je voulais peindre ici l’esprit publie de ce temps, et le spectacle que me présentaient la cour et Paris, ce tableau ne différerait que par des* nuances très légères, de celui que j’avais vu
BlÉMOJItFS
et tracé avant mon départ pour F Amérique. Tout y paraissait animé des mêmes désirs d’innovation 5 de réformes, d’égalité, de tolérance et de liberté.
Ce qu’on pouvait seulement remarquer, c’est que tous ces sentimens T malgré leurs progrès rapides en étendue, se manifestaient avec moins de vivacité , soit parce qu’ils étaient moins combattus, soit parce qu’on jouissait du premier triomphe désiré, celui de la cause américaine.
Nous avions réussi : les États-Unis étaient ïndëpeüdans; l’Angleterre venait d’éprouver notre force; les revers de la guerre de sept ans étaient effacés, et le calme suit toujours un peu la victoire. Mais ces instans de calme furent courts; c était un léger sommeil que devait suivre un terrible réveil. Au reste, n ayant plus pour le moment d’autre objet d’activité que les plaisirs, on s’v livrait entièrement, jet aucun nuage ne troublait la sérénité de ces jours heureux si promptement disparus.
Jamais je ne vis rien de si brillant que les voyages de Fontainebleau de 1783 et 1784* La reine, qui était alors dans tout l’éclat de sa jeunesse, se voyait entourée dans son intérieur d’amis de son choix;
ou soTivr.Nuts. 5j
plie recevait d’une foule d'étrangers distingués, comme de tous les Français, des hommages sincères; on la regardait comme le pins doux ornemens des fêtes qui embellissaient sa cour. Encourageant les lettres, protégeant les arts, répandant beaucoup de bienfaits, et ne desobligeant personne , elle ne connaissait encore d’une couronne que ses fleurs, et ne prévoyait pas quelle dût si tôt en sentir le terrible poids.
Les calomnies n’avaient point commencé ; nulle voix ennemie ne s’élevait contr’eile; elle n entendait que des accens de respect et d’amour; à peine pouvait-elle distinguer quelques voix chagrines de vieux courtisans frondeurs, qui, jaloux, des amis de la reine, regrettaient l’ennui des temps passés et le rigorisme d’une antique étiquette, dont l’affaiblissement leur paraissait un signe évident de décadence nationale.
M. le comte d’Artois, revenu du siège de Gibraltar, où il avait fait ses premières armes, aimait le monde, la société, les spectacles, lâchasse, les fêtes; il animait la cour : c’était véritablement le prince de la jeunesse. Monsieur , moins actif par sa nature, cultivait une mémoire heureuse, bornait ses plaisirs à ceux de la conversation au milieu d’une petite cour séparée, dans laquelle
aléatoires
h politique cherchait et trouvait plus de place qu'ai Heurs*
Le bon roi Louis XVI, simple dans ses goûts, peu curieux des plaisirs bruyans, s'amusait pourtant de ceux qu’il donnait aux autres; il semblait satisfait des résultats d'une guerre qu’il avait voulu éviter, et des succès d’une ambition qui avait été plutôt la notre que la sienne; ce prince jouissait surtout intérieurement du bien qu’il avait projeté, et de celui qu il voulait faire à son peuple.
Parmi beaucoup de pièces assois médiocres, on en donna sur le théâtre de Fontainebleau quelques-unes qui eurent beaucoup de succès; mais, en ce genre comme en d’autres, Paris ne ratifia pas tous les jugemens de la cour.
Ce qui obtint la presque unanimité des suffrages, ce fut l’opéra de Didon; le jeu, la voix de madame Saint-Huberti nous ravirent tous, et les sons harmonieux de Piccini charmèrent nos oreilles, jusque-là très peu musicales, mais que Gluck cependant avait entrouvertes.
D’autres chefs-d'œuvre depuis formèrent et développèrent notre goût, qui, heureusement resté plus sage que celui des Italiens, a persisté jusqu’à présent à ne point sacrifier la littérature à la mu-
Oïl SOU VE MRS, 5 i)
siqtie, et qui veut constamment, malgré les folles passions des dilettanti , trouver de l'intérêt dans les scènes qu’on lui présente, de l’esprit dans les pièces qu’on joue, et du bon sens dans les paroles qu’il écoute.
Ce mot de bon sens m’avertit des accusations auxquelles je m’expose, si je parle a présent d’un ton trop sérieux du nouveau spectacle que donnait alors à Paris, non pas les muses, mats Lsculape.
On devine que je veux parler de la doctrine rt du fameux baquet de Mesmerj cependant, voulant être véridique, je dois avouer que je fus un de ses plus zélés disciples; mais, pour consoler mon amour-propre, je me hâterai de dire qu entraîné , soit par une vive curiosité, soit un peu par la mode, j’eus pour compagnons, dans cette singulière école, beaucoup d’hommes dont le nom n’est pas sans quelque poids, puisque, parmi mes condisciples, je puis citer les noms de MM. Court deGébelin, Olavklès, d’Espréménil, de Jaucourt, de Chastelhix, de Ghoiseul-Gouffier, de La l ayette, et une foule d’autres personnes distinguées dans les lettres, dans les sciences, sans parler de quelques médecins qui s'en mêlaient plus secrètement, et qui, sans doute, me sauront gré de ne pas les
bo MÉMOIRES
inscrire ici sur ma liste, mesmériens honteux', convenant tout bas qu’il y avait du vrai dans cette découverte, et la frondant tout haut par respect pour la Faculté.
Cependant je nommerai le célèbre docteur Thouvenel, premièrement parce qu’il ne s’en cachait pas, et secondement parce qu’étant mort„ aucune épigramme ne peut plus le blesser.
Mon dessein n’est pas d’entrer dans la discussion d un système pour et contre lequel on a tant écrit; il me suffira sans doute de dire que j’ai vu,, eu assistant à un grand nombre d’expériences, des impressions et des effets très réels, très extraordinaires, dont la cause seulement ne m’a jamais été suffisamment expliquée.
Mesmer attribue ces effets à un fluide, agent universel, dont la direction et la puissance dépendent de la volonté. Ses antagonistes, et il faut contenir que ce sont presque tous les médecins et les savans, ne voient, dans ces phénomènes, que les résultats d une imagination frappée et exaltée*
Je respecte leur opinion; mais je pourrais cependant leur demander si ce mot imagination est une réfutation, une explication bien claire, bien péremptoire, et si au moins les savans et les.
philosophes ne devraient pas, par amour pour la vérité, méditer sur les causes de cette nouvelle et étrange propriété de l'imagination?
Ne serait-il pas curieux et utile à l'humanité de chercher par la méditation et l'expérience à bien connaître jusqu’à quel point peut s’étendre cette faculté de l’imagination, capable de produire tant d'impressions, et de donner à un malade de si violentes crises, enfin de bien fixer la distinction qu'ils supposent exister entre l'imagination et la volonté?
Des milliers depreuves attestent que le somnambulisme est un fait; des milliers d'écrits eu nient l'existence : les savans devraient bien ne plus nous laisser dans ce doute pénible.
Évitant toute dispute a cet égard, je conviendrai qu'après avoir été témoin d’effets inexplica* blés et de crises nombreuses, je n’ai point vu de cures positives; et c’était cependant l’espoir d’en voir opérer qui avait le plus excité mon ardeur.
Nos âmes étaient alors presque enivrées d'une douce philanthropie qui nous portait à chercher avec passion les moyens d'être utiles à l'humanité, et de rendre le sort des hommes plus heureux. Quoi qu’on en puisse dire, c’est de toutes les passions celle qu’on devrait le plus regretter de
6a MEMOÎKI-S
voir s éteindre. Son excès meme est des erreurs humaines la plus excusable.
Aussi, je ne pourrais dire avec quel zèle, avec quelle bonne foi, bravant les railleries et pratiquant la nouvelle doctrine, nous nous livrions à Tespérance de soulager nos semblables et de les guérir. Jamais missionnaires ne montrèrent peutêtre plus d'ardeur et de charité.
Je ne saurais aujourd’hui moi-même, sans rire, me rappeler ce qui arriva a l’un de mes amis, qui, plus que tous, joignait à la plus grande bonté de cœur, Famé la plus ardente et b imagination la plus vive. Précisément à l’époque où nous nous abandonnions avec une entière confiance à Fespoir dont nous étions bercés, mon ami, allant à Versailles, pour se rendre au bal de la reine, rencontre sur la route un homme couché sur un brancard.
Tout-à-coup, saisi du désir de le soulager, et ne voulant pas perdre une occasion de sauver peut-être un infortuné, il fait arrêter sa voiture, ainsi que les hommes qui portaient le brancard : la pluie tombait par torrens; mon ami était en costume de bal, vêtu d’un léger habit de soie; mais rien ne peut refroidir son zèle; il descend de voiture, interroge vainement les porteurs
sur Tétât du malade; Fétonnement les rend muets.
Lui, sans attendre plus long-temps une réponse, se penche sur le corps du patient, lui prend les mains, lui touche la poitrine, et le magnétise vainement, mais avec une ferveur sans égale. Eiu fin, ayant répété sans succès cette épreuve : « Quelle est donc, dit-il vivement, la maladie de » ce pauvre homme? — MaladeI lui répondirent m les porteurs surpris; il n’est plus malade, car sx depuis trois heures il est mort. » Mon ami, déconcerté, remonta tristement dans sa voiture, et me confia le lendemain sa plaisante méprise, dont je lui gardai le secret
Au reste, les plaisanteries ne nous manquaient pas; la reine m’en fit un jour d’assez vives, et se plut à me raconter tous les traits et tous les calembours qui pieuvaient alors sur nous. Vainement je voulus discuter; elle ne s’y prêta point, et me dit seulement : « Comment voulez-vous
* qu’on écoute vos folies, lorsque sept commis- » saires de l’Académie des Sciences ont déclaré xx que votre magnétisme n’est que le produit
* d’une imagination exaltée?
«Madame, lui répondis-je un peu piqué, je res- » pecte ce docte arrêt ; mais, comme des vété-
MoroniKS
» rinaires ont magnétisé des chevaux, et ont » produit sur eux des effets qu’ils attestent, je » voudrais j pour ni éclairer , savoir si ce sont les » chevaux qui ont eu trop d'imagination, ou si * ce sont les sa vans qui en ont manqué, n Elle rit- Là finit F entretien, et là finira aussi ce que je voulais dire du magnétisme.
Si ce magnétisme ne peut guérir aucune maladie ? si c’est môme une olie, un charlatanisme justement condamné par la médecine, ii a au moins l’avantage sur celle-ci de n avoir tué personne.
Si Mesmer, d’un côté, se voyait Tobjet de la colère des médecins, s’il était attaqué par les faiseurs d’épigrammes, accusé de charlatanisme par les savans, et livré ainsi que nous sur le théâtre du Vaudeville aux traits malins de la satire, en meme temps il pouvait avec raison tirer vanité du mérite de quelques - uns des champions tic sa cause; car le célèbre avocat-général Servan composa une très spirituelle apologie du magnétisme , et M. Grixnm alors compara cet écrit aux Lettres provinciales*
Malheureusement M. d’Esprémémi le défendit avec trop de chaleur ; rien ne nuit comme un zèle exagéré; il poussa l 1 enthousiasme au point
de comparer Mesmer à Socrate persécuté et livré aux risées du peuple par Aristophane*
Mesmer comptait encore avec un juste orgueil, au nombre de ses partisans, cet éloquent Duport, depuis membre de l’assemblée constituante, publiciste profond, savant magistrat, et peut-être Tun de nos premiers orateurs, si ce rang était accordé avec justice à l'élévation des pensées, a la force de la dialectique, k ht clarté du style et à la justesse des expressions.
On ne tarda pas dans Paris à s’occuper d’une lutte plus grave que celle des adversaires de Mesmer contre son système et ses disciples. Un autre semi'magicien, M. de Galonné, vit le voile des illusions qu’il étendait sur nous, menacé par les traits de lumière que lançait du fond de sa retraite un homme d’État célèbre et disgracié.
Le fameux ouvrage de M* Necker sur l’administration des finances parut : c’était la première fois peut-être qu’il était arrivé de rencontrer ce mélange de morale et de calculs, de nobles pensées et de chiffres, de maximes philosophiques et de comptes de recettes et de dépenses. Ce livre eut un succès aussi général que rapide.
Jusque-là cet arcanum imperii , ce sanctuaire qui recelait dans son ombré les mystères de n* 5
Cf, aréaioutES
l'homme d’Élat, les vrais et secrets élémens do la force ou de la faiblesse d’un gouvernement, avait été comme impénétrable. On n’osait, on ne désirait pas même approcher d’un lieu si inconnu, si sec, si aride, et les Français, peu disposés à se livrer aux études d’une matière qui intéressait si faiblement l’ânae et l’esprit, laissaient, sans s’en inquiéter, administrer leurs finances avec une insouciance pareille à celle d un entant pour les livres de comptes de l’intendant de sa famille.
]W. Neclier opéra par son livre une véritable révolution ; il eut des lecteurs dans les salons, dans les boudoirs, comme dans les cabinets. Ce fut un pas très notable vers la liberté; car elle commence à naître dès que les finances et la législation, cessant d’ctre l’affaire privée des gouvernails, deviennent 1 affaire publique, rc& publica.
Les. admirateurs de cet ouvrage non-seulement furent nombreux; mais ce qui est plus rare, ils furent constans, ce qui venait surtout du mérite personnel de son auteur. On n’admire long-temps un homme public que lorsqu’on lui suppose un noble et grand caractère.
M. de Galonné se défendit avec des armes plus brillantes que fortes ; la partie n’était pas égale :
OD SOUVENIRS. g-,
il ne faisait qu’un replâtrage bien verni, tandis que son rival enseignait l’art de rebâtir solidement l’édifice financier; les paroles de l’un ne donnaient que des espérances trompeuses ; l'écrit composé par l’autre était fécond en principes et en vérités.
Quoique la jeunesse ne restât plus indifférente à ces importait» débats, la politique, et celle surtout qui nous offrait encore quelques chances de guerre, plaisait davantage à nos esprits, et fixait principalement notre ardente imagination. On parlait déjà de différends assez sérieux qui s’élevaient entre la cour de Vienne et la république des Provinces-Urnes. On disait que la guerre en serait peut-être le résultat, et que la France ne pourrait éviter d’y être entraînée.
Les hommes ciairvovans et mûrs s’en alarmaient; la jeunesse militaire en était charmée; et, lorsque je rejoignis le régiment de Ségur, que je commandais, je le trouvai rempli d’ardeur : chacun croyait qu’avant un an nous serions en campagne.
Tous les corps qui n’avaient pu être employés ni dans I Amérique ni dans l’Inde, brûlaient du désir de sortir d’une inaction qui durait depuis vingt ans; inaction aussi insupportable pour les
Français quelle Fêtait autrefois, selon les anciens auteurs, pour les Germains et pour les Francs. La paix est le rêve des sages; la guerre est l'histoire des hommes. La jeunesse écoute avec tristesse celui qui prétend la mener au bonheur par la raison; elle suit avec un invincible attrait ceux qui, tout en F égarant, Feutrainent à lu gloire.
De retour â Paris, j’appris de mon père qu’une nouvelle carrière devait s’ouvrir devant moi. M. de Yergennes Favait pressé de me faire entrer dans la diplomatie; il me destinait, dès mon début, à Y un des postes alors les plus importuns , celui de ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire du roi à ta cour de Russie.
Dans le premier moment, cette proposition me satisfit moins quelle ne me surprit. Mon amour-propre pouvait bien être flatté de voir qu'un ministre, si universellement estimé, conçût une opinion assez avantageuse de mon esprit et de ma prudence pour me confier une telle mission, dans des circonstances où l’on aurait dû ne la donner qu à un homme plus mûr et d’un talent éprouvé.
Mais un instant de réflexion suffisait pour comprimer ce mouvement de vanité; je me
rappelai que je vivais dans une monarchie, que j’étais fils ïl’un ministre, et que dans les cours la position fait tout, Trop souvent on y cherche, non l’homme propre à quelque grand emploi , mais l’emploi qui convient à l’homme en faveur.
Je crois que M. de Vergennes pensait du bien de moi; mais, ce qui me paraissait plus certain, c’est qu’il voulait obliger mon père, et espérait que tous deux nous pourrions lui être utiles.
Quoi qu'il en soit, je ne vis d’abord dans ce changement de carrière qu’un dérangement complet clans ma vie, dans mes projets, dans mes goûts, dans mes études, un long éloignement de mon pays, et un fardeau qui, tout en comprimant ma liberté, serait peut-être disproportionné à mes forces ; car je n’étais nullement préparé à paraître avec succès sur une scène , où devaient se traiter et se discuter les plus grands intérêts de l’Europe.
Il fallait quitter l’épée pour la plume, la philosophie pour la politique , la franchise pour l’adresse, l’enjouement pour la gravité, les plaisirs pour les affaires, et travailler en conscience au maintien de la paix, tandis qu’alors je désirais
7° îvroioiiiKs
ardemment la guerre, objet très naturel des
vœux d’un jeune colonel.
Je confiai à mon père tout ce que j’éprouvais à cet égard; mais il me blâma complètement. « Vous ne quitterez point l’élat militaire, » me dit il; beaucoup d’exemples doivent vous » apprendre que chez nous la carrière des ar- » mes et celle de la politique ne sont point né- « cessairement séparées. » Et il me cita MM. de Belle-Isle, de Villars, de Richelieu, et beaucoup d’autres.
« 1) ailleurs, ajouta-t-il, pour arriver un jour » au conseil et aux places les plus éminentes » de l’administration, on marche lentement par » les emplois militaires; car on y est dans une » foule qu’on a peine à percer, tandis que, dans » les ambassades, ou peut s’élever très vite, » n’ayant à lutter qu'avec un petit nombre de » rivaux. Au lieu des détails d’un régiment, » vous allez, dès votre début, être chargé des » grandes affaires du gouvernement, des pre- » miers intérêts de notre politique ; c’est passer » en un instant de la jeunesse à la maturité, et fl d’un rang- ordinaire dans la société à celui d’un » homme d’Etat. «
Mon respect pour ses lumières et mou babi-
OU S0UVKK1BS. 7 T
tude de lui obéir me décidèrent, plus que ses raisonriemens, à me résigner. Ce mot peut paraître singulier ; mais cétait pourtant une vraie résignation, puisqu’elle contrariait tous mes penchans.
Au reste, ma nomination n’était pas encore aussi certaine que mon père lavait cru: 1 ambassade de Russie était désirée et demandée par le comte Louis de Narbonne, homme très remarquable par sa grâce et par son esprit. Madame Adélaïde, tante du roi, et dont M. de Narbonne était te chevalier d’honneur, appuyait avec chaleur ses démarches, et son crédit sur 1 esprit de Louis XVI rendait le choix très incertain.
Cependant, après quelques irrésolutions, la reine, secondant les vues de M. de ^ ergennes, parla en ma faveur, et je fus nommé. Dès ce moment, changeant avec regret toutes mes habitudes, allant rarement à Paris, me fixant à Versailles, je me livrai assidûment, dans les bureaux des affaires étrangères, aux études qui m’étaient nécessaires pour justifier, par quelque mérite réel, la préférence qui mêlait donnée.
Un de mes premiers soins fut de demander
TV? FM O! n ES
des conseils à l'un des collègues de mon père, M. le baron de Bretetiil, alors ministre de Paris. 11 avait été successivement ministre de France à Pétersbourg, ensuite ambassadeur à Naples, à b Haye, et enfin à Vienne. La reine lui donnait mie grande part dans sa confiance; ce qui fut un peu plus tard , à l’époque de l'affaire du collier, un vrai malheur pour elle.
M. de Rreteuil savait parfaitement représenter et tenir un grand état sans déranger sa fortune : connaissant lart de marcher d’un pas ferme sur le terrain glissant de la cour, il imposait au publie par son ton tranchant, et ] il ai sait aux princes en cachant son adresse sous les formes d’une apparente brusquerie.
La lecture des correspondances me fut plus utile que sa conversation. Vingt années, qui s’étaient écoulées depuis sa mission à Pétersbourg , avaient effacé de son souvenir une partie des faits qui auraient pu m’étre utiles. L’infidélité de sa mémoire me surprit un jour étrangement :■ je m’entretenais avec lui de la révolution qui avait détrôné Pierre 111 et couronné Catherine Tl ; alors il se complut à m'en raconter tous les détails comme l’aurait fait un témoin oculaire , à me peindre les différai 5 personnages
ou SOUTENIHS- y3
de cette scène tragique, et à me démontrer que, sans ses conseils, le dénouement de ce drame, qui n’était d’abord qu’une intrigue de jeunes gens, aurait été très funeste à l'impératrice; enfin, à l’entendre, il avait tout prévu, tout surveillé.
Or, jugez de mon étonnement! je venais le matin même de lire la correspondance ministérielle de cette époque, et voici ce que j’y avais vu : au moment où les Orloff et les autres conjurés méditaient leur entreprise, comme ils manquaient d’argent , ils engagèrent Catherine a faire des démarches pour obtenir de 3VL de Bretenil, ministre de France, quelques mo 3 ~ens de crédit.
Ce ministre s’y refusa, regardant comme une folie les projets qu’on lui laissait entrevoir; son erreur même sur ce point fut telle, que, loin de prévoir le grand événement qui se préparait, et profitant dun congé qu’il avait obtenu, il partit pour revenir en France.
Il était à Vienne lorsqu il apprit la révolution de Pétersbourg; et en même temps un courrier de Versailles lui apporta P ordre un peu sévère de retourner sur-le-champ en Russie, où, comme on le croit bien, il ne trouva pas l’impératrice dis-
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posée très-favorablement pour lui ; elfe ne pouvait oublier qu'il avait refusé de la secourir dans sa détresse. Cependant, comme il avait été dans la confidence de ses sentimens pour le comte Poniatowski et de ses chagrins, il continua à en être assez bien traité-
Voyez comme la mémoire se plie aux fantaisies de l'amour-propre ; M. de Breteuil ne pouvait ignorer que j'avais tous les jours sa correspondance sous les yeux ; maïs de bonne foi, brouillant ses souvenirs de vingt ans, et ne gardant que ceux qui lui étaient agréables , il ne se rappelait, pour le moment, que les idées qui! avait eues de la légèreté des intrigues qui précédèrent la conspiration , et peut-être quelques sages avis qu f après son retour en Russie il s’était vu à por tée de donner aux ministres de la nouvelle cour. On se doute bien que je ne lui lis point sentir la contradiction de ses paroles avec les faits.
Je me souviens d’une autre anecdote, dans un genre tout différent, qui pourra donner une juste idée du gouvernement ottoman, des moeurs turques, et de l’impossibilité où ce peuple barbare se trouve de s’arrêter dans sa décadence, de sortir de ses ténèbres et de se relever de ses ruines.
Lorsque je travaillais dans les bureaux des af-
ou so^vEwms. -j5
faires étrangères, j y rencontrai plusieurs fois un jeune Turc, nommé Isaac Bey. Il était instruit, tolérant, spirituel. Contre l'antique coutume de ses compatriotes, il avait voyagé en Russie, en Prusse, en Autriche, en France; il savait parler les langues de tous ces pays, et avait étudié l'histoire politique et militaire de ces différentes corn trées. Ses connaissances étaient étendues et variées; il avait acquis des idées assez; justes sur les intérêts, les forces et la tactique des nations européennes.
Étonné de ce phénomène, un jour je le félicitais sur ses progrès et sur les avantages qu’il pouvait tirer de ses travaux, « Vous allez * lui disais-je, » rendre les plus grands services à votre pays. Les » Turcs n'ont rien perdu de leur antique bra- » voure; leurs revers ne viennent que de leur » ignorance; et avec leurs forces innombrables il » ne leur faudrait , pour résister au colosse mos- » covite qui les menace, que de l 1 instruction , de » la discipline, enfin la volonté de ne plus rester ï> en arriére des antres peuples, de les combattre y> avec des armes pareilles aux leurs, et de s’en ri- » cliir de leur art et de leurs inventions. Vous les » instruirez, et votre patrie vous devra peut-être » sa régénération, »
M lbrOTHES
cf Vous êtes dans Perreur, me répondit, avec un » fin sourire, mon jeune musulman; c’est pour fl moi-même, c'est pour ma propre satisfaction » que je voyage et que j’étudie. Mais, de retour a à Constantinople, j’aurai très grand soin de « cacher ce que je sais ; de mépriser en apparence a les arts et les connaissances des chrétiens qui, » selon nous, viennent des démons ; de suivre en » tout nos absurdes coutumes ; en un mot, je serai » tout aussi bête et tout aussi ignorant que mes >? compatriotes, car autrement je ne conserverais » pas huit jours ma tète sur mes épaules. » On m’a dit, depuis, qn’Isaac Bey avait tenu sa promesse et gardé sa tète.
D’apr es ce fait,faut-il s’étonner si une poignée de Grecs, animés par le désespoir et lâchement abandonnés par tous les princes chrétiens, détruit lés nombreuses armées du grand-seigneur, incendie les (lottes formidables de trois capitanspachas r et fait trembler sur ses vieux gonds la sublime Porte?
Après avoir lu avec soin les dépêches de mes prédécesseurs , ainsi que la correspondance ministérielle relative aux affaires devienne, de Constantinople , de Stockholm, de Copenhague, de Berlin et de la Haye, je résolus de faire un voyage
à Londres, espérant apprendre de notre ambassadeur, l\i d’Adhémar, tout ce qu’il m’était nécessaire de savoir relativement aux affaires que j’allais traiter en Russie, et aux intérêts du cabinet britannique dans cet empire, où les Anglais avaient, depuis plusieurs années, acquis à nos dépens une fâcheuse prépondérance.
Je restai six semaines en Angleterre logé chez JVL d’Àdhémar, qui répondît complètement à mes espérances.
Tout fier que j’étais du triomphe récent que nos armes venaient de remporter sur celles de nos rivaux, en leur enlevant treize riches provinces, j’avoue que je ne pus voir, sans un étonnement mêlé de regrets, la supériorité qn un long usage de raison publique et de liberté donnait à cette monarchie constitutionnelle sur notre monarchie presque absolue.
L’activité du commerce, la perfection de 1 agriculture, F indépendance des citoyens sur le front desquels on croit voir écrit quils n obéissent qu’aux lois, tous les prodiges d une industrie sans entraves,et d’un patriotisme qui sait faire de tous les intérêts privés un faisceau uni indissolublement par le lien de l’intérêt général, les ressources sans bornes que leur donne un crédit fondé sur la
7^ 3MÉ3IOIRES
bonne foi, affermi par l’inviolabilité des droits de chacun, et garanti par la fixité des institutions, tout cet ensemble surprenant me fa.sait envier pour mon pays ce système légal et cette heureuse combinaison de royauté, d’aristocratie et de démocratie, qui avait élevé une ilede peu d’étendue sous un ciel rigoureux, une île à peine connue des Romains, au rang de i une des plus ri elles, des plus heureuses, des plus fortes, des plus libres et des plus redoutables puissances de l'Europe.
Tout m’y démontrait la vérité de ce vers de Lemierre :
Le trident de Neptune es-t le sceptre du monde;
vers cependant incomplet : car il faudrait y ajouter cette explication nécessaire, que ce trident ne doit sa force qu’à la liberté du peuple qui le tient, placez-le dans les mains d’un sultan , et ce trident sera brisé par le choc de quelques chaloupes grecques.
Pendant mon séjour en Angleterre, je fus admis dans la société du prince de Galles, aujourd’hui roi. Ce jeune prince était l’un des plus aimables et des plus beaux hommes de son temps. Son penchant pour l’opposition, la vivacité de ses goûts pour les plaisirs, et le choix de ses amis, ne pou-
vaient alors faire préjuger le système qu’il a suivi, les principes qu’il a soutenus, les liaisons qu’il a formées, depuis qu’il a exercé la régence çt porté la couronne. On l’a dit souvent avec raison : rien n’est moins ressemblant à l’héritier présomptif d’un trône que cet héritier devenu roi; c’est la même personne, et ce sont deux hommes trèsdifféreus.
Londres ne peut être comparé qu’à Paris, et je ne sais à laquelle des deux villes on pourrait équitablement attribuer la supériorité. Dans le temps dont je parle, les savans, les législateurs auraient trouvé, dans la capitale de l’Angleterre, plus d’objets dignes d’intérêt et de curiosité; mais les peintres, les poètes, les sculpteurs, les amis des arts, des belles-lettres, des plaisirs, auraient fui ce ciel brumeux pour venir admirer, sur les bords rians de la Seine , la majesté de nos monumens, lelégance de nos édifices, l’esprit attique de nos cercles brillans, ce feu, ce goût épuré qui donne à tout la grâce et la vie. A cette époque, le Français avait l’air de jouir avec ivresse du bonheur auquel l'Anglais rêvait avec mélancolie.
Rien au reste n’est plus surprenant que les contrastes offerts par la ville de Londres au premier coup d’œil d’un voyageur : la monotonie régulière
BIÉMÜÏHES
de quelques quartiers ou tout est large, propre, uniforme; la saleté, l’obscurité de plusieurs autres; l’incroyable activité d’une foule innombrable d'hommes qui parcourent les rues; la mélancolique gravité qui règne sur toutes les physionomies; Féclat des illuminations dans les wanxhalls, dans les jardins publics; le silence de cette multitude de promeneurs qui ont l’air de s’entasser dans les fêtes, dans les assemblées, plutôt pour s’attrister que pour s’amuser ; le mouvement perpétuel d’une population immense les jours ordinaires, la solitude et F un mobilité qui remplacent cette agitation les dimanches; la licence des élections, la fréquence des émeutes , la facilité avec laquelle l’ordre renaît au nom de la loi ; le respect pour les pouvoirs institués; les injures prodiguées et les pierres jetées aux hommes puissans; le sentiment profond de légalité civile, et le main tien des coutumes féodales les plus bizarres; la philosophie la plus hardie, et l'intolérance la plus soutenue contre les catholiques; Fadmiration accordée, les plus grands honneurs rendus à tous les genres de talens ou de mérite, et cependant une estime presque exclusive pour l’opulence; enfin une ardeur sans mesure pour toutes les jouissances , et un ennui presque incurable de tous
Si
les plaisirs de la vie : voilà une partie des singularités qui caractérise ces fiers insulaires, peuple à part dans le monde, et dont les mœurs, les lois, les caractères, les penchans, les qualités et les défauts diffèrent totalement de ceux des autres nations; c’est au milieu des grandes familles européennes, une famille presque étrangère, et qui conserve, depuis un grand nombre de siècles, une empreinte distinctive, originale et indélébile.
Quand je revins à Paris, je trouvai les esprits déplus en plus animés contre l’Autriche, qui menaçait la Hollande d’une invasion prochaine. C’était encore la cause de la justice et de la liberté qui s’agitait; c’était encore une république qu’il fallait défendre contre un pouvoir oppressif.
D’ailleurs, depuis Charles-Quint, les Français s’étaient accoutumés à regarder l’ambitieuse maison d’Autriche comme leur ennemie naturelle.
Ses aimes avaient trop long-temps dévasté nos provinces; un de nos rois était tombé dans ses fers; Paris n’oubliait pas qu’il avait vu sur ses murs flotter les étendards de Piiilippe II, avec ceux de la Ligue.
Jlos combats avaient long-temps ensanglanté h. 6
Sa
mémo u\rs
l’Italie, la Flandre et les rites du Rhin; et, quoique nos efforts eussent enlevé à cette maison les Pays-Bas, T Alsace, la Franche-Comté, la couronne d'Espagne, celle de Naples, et son orgueilleuse domination sur le nord de laGcnnanic, le ressentiment survivait à la crainte que sa puissance presque universelle nous avait inspirée.
L'alliance contractée en iy5G avec la cour de Vienne était d'autant plus impopulaire en France, qu’on la regardait comme la cause de nos revers dans la guerre de sept ans, et de la paix humiliante qui l’avait terminée. Cette alliance durait encore; le mariage du roi avec F archiduchesse Marie-Antoinette resserrait ce lien, et chacun croyait que Vinfluence cle cette princesse déciderait son époux à sacrifier la Hollande à Y ambition de Tempereur.
On reprochait à notre gouvernement la faiblesse qui lui faisait suivre la trace des ministres de Louis XV. Les nôtres allaient-ils, pour plaire a une reine autrichienne , abandonner au joug impérial une république alliée, comme oir avait livré la Pologne a la Russie, à la Prusse et à l’Autriche ? Que deviendraient notre prépondérance antique, notre dignité, 1 équilibré de l’Europe et notre propre sûreté, si nous cessions d’ètre
considérés comme les protecteurs de Findépendance des Etats faibles contre trois monarchies envahissantes? Étions-nous enfin décidés à descendre honteusement du ran<* on Henri IV, Louis Xin, le cardinal de Richelieu, le célébra traité de Westphalre et la gloire de Louis XIV nous avaient élevés?
Tels étaient les propos répétés dans les cercles, dans toutes les classes , depuis les galeries de Versailles et les salons de Paris jusqu'aux cafés de ce Palais-Royal, nouveau rendez-vous politique, immense bazar entouré de colonnes, selon le vœu de Voltaire qui avait désiré qu’on embellît ainsi la Cachemire européenne, et que cependant les censeurs malins de Ftm de nos princes appelaient alors le Palais marchand.
Les parlementaires, les philosophes, par esprit d’opposition, déclamaient contre l’incurie du ministère; et la jeunesse ardente prenait vivement parti pour la cause des Hollandais, c’est à-dire pour lu guerre.
Un court récit des faits prouvera bientôt combien ces clameurs contre le ministère, contre la reine, étaient injustes et peu fondées : les conditions onéreuses imposées à FAntriche par les puis?sauces maritimes, par la paix cFUtrcClrt et par le
84 aiÊMoiHE?
traité de la Barrière en 171$, avaient excité quelques inécon terne ns dans les Pays-Bas autrichiens. Jamais les conditions n’en avaient été loyalement exécutées par les puissances contractantes; d’interminables discussions étaient le résultat nécessaire d'une si fausse position*
En 1718, par l'intervention de l’Angleterre, le traité de la Barrière fut modifié ; les Autrichiens et les Hollandais convinrent de régler leurs limites par des cessions et des échanges mutuels. L empereur prit possession des territoires quon lui cédait ; mais à l’époque de la guerre de la Succession, les Français ayant occupé les places de la Barrière, l’empereur refusa de payer les subsides qu’il devait à la Hollande pour la garde de ce» places.
Lorsqu en 17^8 la paix d’Aix-la-Chapelle fut conclue, on décida que la cour de Vienne serait dispensée de payer les subsides jusqu’au rétablissement de la Barrière, et jusque la conclusion d’un traité de commerce. Plus tard les Hollandais, étant rentrés en possession des places conquises sur eux, ouvrirent vainement en 175a des conférences avec les ministres autrichiens ; les deux partis ne purent s’accorder ni sur leurs limites, ni sur leurs subsides, ni sur la navigation de l'Escaut.
Lorsque la guerre (l’Amérique amena en 1781 une rupture entre l'Angleterre et la Hollande, la cour de Vienne, que jamais on 11e vit abandonner complètement aucune de ses prétentions ambitieuses, crut l’occasion favorable pour affranchir les Pays-Bas de toute gêne, pour étendre ses limites, pour reprendre ce quelle avait cédé, et pour annuler ainsi entièrement les stipulations des traités de 1715 et 1718, déclarant hautement qu’il fallait en revenir aux bases fixées par une convention passée en 1664, entre le roi d Espagne et les états-généraux.
Cette querelle s’aigrit par la constante résistance de la république : dans l’hiver de 1784, sous prétexte de venger l’insulte faite au cadavre d’un soldat autrichien , les garnisons de Gand et de Bruges s’emparèrent de plusieurs forts hollandais , et envahirent le territoire situé entre Bruges et l’Édiise. La république se plaignit amèrement de ces violences.
On ouvrit des conférences au mois d’avril 178 et la cour de Vienne y dévoila hautement ses injustes prétentions, espérant alors que la Hollande resterait isolée dans cette querelle, quelle se verrait privée des secours de l’Angleterre qui venait de la voir armée contr’elle, et enfin qu elle sciait
Amiomrs
abandonnée par la France, dont la guerre américaine avait épuisé les finances.
Les ministres de l'empereur développèrent donc sans inquiétude, dans un tableau sommaire, les conditions rigoureuses qu’ils imposaient à la république : c'étaient le rétablissement des limites réglées en 1664 ? la démolition de plusieurs forts, la suppression du vaisseau de garde hollandais placé près de Lillo, la pleine possession de tout le cours de l'Escaut depuis Anvers jusqu’à Saftingen, la restitution de plusieurs villages, celle des biens de l’abbaye de Postel, de la terre d’Argenteau, enfin la cession de Maestricht, du comté de Vronhauven et du pays d’outre-Mense en conformité d’un article du traité de 1673, de plus le paiement d’une somme de cinquante millions de florins.
Les états-généraux, justement effilés par ces demandes exorbitantes, implorèrent l'appui et la médiation de la France, En même temps, bien convaincus que la faiblesse donne peu d'alliés, ils retrouvèrent leur antique énergie, rassemblèrent des troupes, et réclamèrent à leur tour des restitutions auxquelles ils avaient droit, et le paiement de toutes les sommes qui leur étaient dues*
OU SOUVENIRS. 8j
La cour de Vienne, étonnée d’unç fermeté à laquelle elle ne s’attendait pas, changea suintement de marche, et offrit de se désister de toutes ses prétentions , pourvu que la Hollande lui cédât Maestricht et la libre navigation de l’Escaut jusqu à la mer.
L’empereur accompagna cette déclaration de menaces, annonçant que le moindre obstacle opposé à la marche de ses bâtimens naviguant sur b Escaut serait regardé définitivement par lui comme une formelle déclaration de guerre.
La république ne céda point; et, considérant ces conditions comme destructives de son indépendance, elle appuya son refus sur les dispositions positives d’un traité qui, en 1731 » avait expressément autorisé la fermeture de TEscaut
En conséquence, les états - généraux établirent une escadre à l’embouchure de ce fleuve, et pressèrent la France de conclure l'alliance qui se négociait alors entre les deux États. Mais la cour de Versailles, qui voulait se ménager les moyens d’agir comme médiatrice, crut convenable de différer la signature du traité jusqu’à la conclusion de ces débats. C’était précisément cette apparente indécision qui excitait dans Paris des craintes et des murmures.
Cependant, conformément à sa déclaration, ) empereur fit partir d’Anvers un bâtiment pour tenter le passage de l’Escaut. Ce brigantin fut repoussé à coups de canon près de Saftingen par les Hollandais qui le prirent; ils s’emparèrent aussi, quelque temps après, d’un autre bâtiment autrichien.
Cette audace républicaine, ces hostilités imprévues confondirent l’orgueil d’une puissance qui ne s’y,était pas préparée. Les Pays-Bas se trouvaient encore dépourvus de troupes, de magasins et de munitions. Cependant la guerre était pour ainsi dire commencée : des deux côtés on pressa les arméniens; on chercha des alliés; les Hollandais appelèrent le comte de Maitlebois au commandement de leurs troupes, et, comme ils comptaient alors faiblement sur les secours de la France, ils tentèrent, mais sans succès, de renouer leurs anciennes liaisons avec l’Angleterre.
Le temps était venu pour nous de prendre un parti décisif; le roi et son conseil le sentirent. II s’agissait de se résoudre à perdre notre considération politique, à livrer la Hollande à la domination autrichienne, ou, si on voulait l’éviter, à s’embarquer dans une nouvelle guerre.
au milieu d’une forte crise de finances, à rompre tous les liens qui unissaient le roi à Y empereur, et à donner ainsi aux Anglais la possibilité de réparer leurs pertes, et de nous combattre de nouveau avec plus d'espérance de succès.
Cette grande question devint l'objet des plus importantes délibérations. L'affliction quéprouvait la reine était très naturelle, puisqu'elle voyait son frère et son époux prêts a combattre l'un contre 1 autre. Mais d’un autre côté son âme était trop élevée pour que la gloire de la France put lui être indifférente.
Dans cette grave circonstance, après plusieurs discussions prolongées, Louis XVI commanda à chacun de ses ministres de lui donner par écrit son opinion motivée sur le parti le plus convenable à prendre pour la dignité de sa couronne et pour les intérêts de son royaume.
Ils obéirent et furent presque tous d’avis que* si les négociations ne pouvaient conserver la paix* il fallait soutenir par les armes l'Indépendance de la Hollande,
En conséquence mon pere expédia des ordres pour former deux armées, fune en Flandre, et l autre sur le Rhin. Çette résolution comblait mes
vœux. Je rejoignis mon régiment * et j’espérai que la guerre me dégagerait des tristes liens de la diplomatie sous lesquels on venait de m’assujettir.
Ma mémoire me fournit encore une occasion de rendre ici un juste hommage à cette malheureuse reine , victime de tant de calomnies. Lorsque mon père porta au roi son opinion sur 1 affaire de Hollande, il se rendit d’abord chez la reine, et lui présenta son mémoire: « Madame, » lui dit il, je dois h vos bontés le ministère dont 3 j le roi m’a honoré; je connais, je conçois vos n inquiétudes actuelles; la résolution que je vais )ï conseiller au roi, en écoutant la voix de ma w conscience, augmentera vos peines, puisque » son résultat peut être la guerre entre l’Autriche » et la France. Mais, quelque chagrin que j’en
* éprouve, je crois encore vous marquer ma reconnaissance, et justifier vos bontés en remplis-
» sant strictement les obligations que m’imposent >ï mon honneur,- ma charge, la gloire du roi et 3 ï les intérêts de la France. »
La reine après avoir lu le mémoire qu’il avait mis sous ses yeux, lui répondit: « Monsieur le
* maréchal, vous faites bien, et je vous approuve » pleinement; il m’est certainement impossible
» d’oublier que je suis née Àutrichienne et sœur » de l’empereur ; mais ce que je dois me rappeler » plus que tout dans ce moment, c’est que je u suis reine de France et mère du dauphin. »
Quoi qu’011 ait dit, cette princesse n’essaya point de détourner son mari de ses nobles desseins. Le roi écrivit de sa propre main deux lettres très pressantes à l’empereur pour le ramener à des vues pacifiques, en lui nnonçant que s’il persistait dans ses projets contre la Hollande, il se verrait contraint d’employer ses armes pour s’y opposer.
Joseph H, cédant à ces instances, et sans doute aussi contenu par nos préparatifs militaires, accepta la médiation de la France. Toute hostilité fut suspendue.
L'année suivante, le 20 septembre, les préliminaires de la paix furent signés, et on conclut le traité définitif le 20 novembre; les Hollandais conservèrent Maestricht et la possession de l’Escaut; ils payèrent à F empereur dix millions de florins, sur lesquels la France consentit à en fournir deux.
Cet acte de générosité pour un allié fidèle, et conseillé par la sage modération de M. de Vergennes, était dicté par la justice. Cependant la
9 » MÔIOIRKS
malignité de quelques personnes haineuses s’efforça encore de s’en servir pour éloigner de la reine l’affection publique, et pour troubler la douce satisfaction d’un prince qui, apres avoir terminé glorieusement une guerre coûteuse contre l’Angleterre, venait par une conduite ferme et une sage médiation de lui épargner les calamités d’une guerre nouvelle, dont il eût été bien difficile alors de prévoir les résultats et la durée.
La paix devenant ainsi très probable, et mes illusions belliqueuses étant évanouies, je ne m’occupai plus que des préparatifs de mon départ pour la Russie.
Ce fut cette année 1784, que Monsieur, frère du roi, et depuis Louis XVIII, me nomma et me reçut commandeur de l’ordre royal de Saint Lazare et de Notre-Dame du Mont-Carmel, dont il était grand maître.
Ce prince, en me donnant ce nouveau témoignage de ses anciennes bontés, montra qu’il conservait toutes ses idées favorites, relativement à nos antiques coutumes chevaleresques; et, dans ma réception qui eut lieu avec éclat à l’École- Militaire, on remplit toutes les formalités en usage dans les siècles de ta chevalerie.
Je fis une demi-heure seulement à la vérité la
ou flOïïVEtfins. gj
veillée tV armes- J'entrai dans la chapelle en habit blanc, je reçus l’accolade; je prêtai l'ancien serment, on me ceignit l'épée, on me chaussa les éperons dorés; je rae revêtis d’un magnifique maqteau; et ce fut, je crois, la dernière fuis qu’une cérémonie si féodale eut lieu dans cette ville, où la féodalité devait être si prochainement renversée et abolie par une révolution que tout semblait annoncer, et que personne cependant ne prévoyait.
Avant de m'éloigner de la France, je vis fréquemment le baron de Gnnim, Allemand très spirituel, correspondant habituel de l’impératrice Catherine* Cette liaison me fut très utile: M* de Crirnin me donna beaucoup de détails sur une cour qu'il m’était si important de connaître, et, comme il se prit pour moi d’une vive amitié, ses lettres et les éloges qu’il m'y donnait, disposèrent l'impératrice favorablement pour moi, et contribuèrent beaucoup à l'accueil qu elle me fit.
Tout succès politique devient facile dans une cour, lorsque le négociateur plaît au souverain : une prévention contraire multiplie devant lui tous les obstacles, une prévention favorable les aplanit; il en sera toujours ainsi, car les affaires dépendent des hommes plus que les hommes ne
q4 îirHMontKS
dépendent des affaires. H faut étudier la polit tque, puisqu’elle gouverne !e monde; mais il faut encore plus étudier à tond le monde, puisque ce sera toujours lui qui influera sur la politique.
Le même désir de m’entourer des lumières qui pouvaient éclairer ma marche dans unh carrière si nouvelle pour moi, me conduisit encore chez un homme d’Etat dont on vantait les talens et la longue expérience. Il était fort lié avec nies pareils, et notre cour vivait avec la sienne clans une intime union de famille et d’amitié*
C’était le fameux comte d’Àranda, ambassadeur d’Espagne en France : il avait acquis une grande renommée par la fermeté, le secret et la rapidité avec lesquels , bravant tous les vieux préjugés et déjouant toutes les intrigues, dans le même jour, et à la fois, il avait fait fermer, en Espagne, tous les convens de jésuites, et complété ainsi la destruction imprévue de cet ordre puissant.
Le comte d'Aranda portait sur sa physionomie, dans son maintien, dans son langage et dans toutes ses manières, une grande empreinte d’originalité. Sa vivacité était grave, sa gravité ironique et presque Satirique. Il avait une habitude ou un lie étrange et même un peu ridicule; car, presqu’à
OU SOUVENIRS. g5
chaque phrase 5 il ajoutait ces mots : Entendezvous? comprenez-vous ?
J’allai le voir; j’invoquai les bontés qu’il m’avait toujours témoignées; je lui montrai mon inquiétude relativement à la nouvelle carrière où j’entrais, mon vif désir d’y réussir, et l’espérance que je concevrais, s’il consentait à m’éclairer par ses conseils, et â me faire ainsi recueillir, par d’utiles leçons, une partie des fruits de sa longue expérience.
tt Ah! me dit-il en souriant, vous êtes effrayé j> des études qu’exige la diplomatie? Entendez - » vous? comprenez vous? Vous croyez devoir » long-temps sécher sur des cartes, des diplômes j) et de vieux livres? vous voulez que je vous » donne des leçons sur la politique? Eh bien , j’y » consens : nous commencerons quand vous vou- » drez. Entendez-vous? comprenez-vous ? Tenez, » venez chez moi demain à midi, et je vous pro- » mets qu’en peu de temps vous saurez toute la » politique de l’Europe. Entendezvous? cornpre- » nez-vous? »
Je le remerciai, et le lendemain je fus ponctuel au rendez-vous; je le trouvai assis dans un fauteuil devant un grand bureau, sur lequel était étendue ]a carte de l’Europe.
« Asseyez-vous, me dit U, et commençons, Lç w but de la politique est* comme vous le savez, » de connaître la force, les moyens, les intérêts, » les droits, les craintes et les espérances des » différentes puissances, afin de nous mettre en » garde contr elles, et de pouvoir à propos les » concilier, les désunir, les combattre, ou nous w lier avec elles, suivant ce qu'exigent nos propres » avantages et notre sûreté. Entendez-vous? cornw prenez-vous? »
* À merveille! répondis-je; mais c'est là pré- » cisément ce qui présente à mes yeux de grau- » des études à faire et de grandes difficultés à » vaincre, *
« Point du tout, dit-il, vous vous trompez; et, >, en peu de momens, vous allez être au fait de
* tout : regardez cette carte; vous y voyez tous n les États européens, grands ou petits, n’im-
* porte, leur étendue, leurs limites. Examinez » bien; vous verrez qu’aucun de ces pays ne nous
* présente une enceinte bien régulière, un carré complet, un parallélogramme régulier, un cer-
» cle parfait. On y remarque toujours quelques » saillies, quelques renfoncemens, quelques bre- » ches, quelques échancrures. Entendez*vous?
)} comprenez-vous?
OIT SOUVENIBS,
» Voyez ce colosse de Russie : au midi, la Cri- ® mée est une presqu’île qui s’avance dans la mer » Noire, et qui appartenait aux Turcs; la Mol* » davie et la Valacbie sont des saillies, et ont des n cotes sur la mer Noire, qui conviendraient
* assez au cadre moscovite, surtout si, en tirant
* vers le nord, on y joignait la Pologne : regar- » dez encore vers Je nord; là est la Finlande, » hérissée de rochers; elle appartient à la Suède, » et cependant elle est bien près de Pétersbourg, » Fous entendez?
» Passons à présent en Suède : voyez-vous la » Norvvège? c’est une large bande tenant natu- » Tellement au territoire suédois. Eh bien , elle » est dans la dépendance du Danemarck. Com-
* prenez-vous?
» Voyageons en Prusse : remarquez comme ce *> royaume est long, frêle, étroit; que d’échan» » cru res il faudrait remplir pour félargîr du côté » de la Saxe, de la Silésie, et puis sur les rives du Rhin! Entendez-vous? Et PAutriche, qiFen di* » rons-nous? Elle possède les Pays-Bas, qui sont a pourtant séparés d’elle par l'Allemagne, tandis
* quelle est tout près de la Bavière qui ne lui apv partient pas. Entendez-vous ? comprenez-vous? » Vous retrouvez cette Autriche au milieu de
y> l’Italie ; mais comme c’est loin de son cadre! 31 comme Venise et le Piémont le rempliraient » bien!
» Allons, je crois pour une fois en avoir dit » assez. Entendez-vous P comprenez-vous? Vous » sentez bien à présent que toutes ces puissances « veulent conserver leurs saillies, remplir leurs » échancruresj et s’arrondir enfin suivant Tocca- « sion. Eh bien, mon cher, une leçon suffit; car » voilà toute la politique. Entendez-vous ? com- » prenez -vous ? »
« AU ! répliquai-je, /entends et je comprends » d’autant .mieux, que je jette à présent mes » regards sur l’Espagne, et que je vois à sa » partie occidentale une longue et belle lisière 33 ou échancrure, nommée le Portugal, et qui » conviendrait, je crois, parfaitement au cadre ii espagnol. j>
« Je vois que vous entendez , que vous com - * prenez 1 me répliqua le comte dWranda, Vous » voilà tout aussi savant que nous dans la diplo- » matie.^dieu; marchez gahnent, hardiment, et » vous prospérerez* Vous entendez? vous com - » prenez? si Ainsi se termina ce bref et bizarre Cours de politique.
Peu de jours après, ma vivacité, très-peu di-
sa
ou souvEimts. gg
plomatique encore, dut causer quelques inquiétudes à ML de Yergennes sur la prudence du jeune négociateur auquel il venait de confier une importante mission.
Ce ministre m'apprit qu'il allait me donner un secrétaire de légation de son choix; mais, avant qu'il me l’eut nommé, je me hâtai de lui en proposer moi-même un dont je connaissais l'instruction , les taJens et le caractère.
M* de Yergennes, très surpris, me dit qu’un tel choix xi e me regardait pas, et que je devais recevoir, sans difficulté, Celui qu T on jugerait convenable de me donner.
ff C’est ce que je ne ferai point, monsieur le
* comte, répondis-je; je ne puis accorder ma » confiance à une personne que je ne connaîtrais » pas. — Cependant, répliqua ce ministre, il 5) vous faudra bien obéir a Tordre du roi. »
c Oui, répondis-je, j’obéirai, je recevrai ce se- » crétaire; il aura chez moi logement, voiture, » table, tout ce que la convenance exige; mais je » ne lui montrerai pas un portefeuille* et ne lui
* laisserai lire ni écrire aucune dépêche.
b Ou vous me jugez en état de traiter les af- Ji faires dont vous me chargez , ou vous ne m’en
croyez pas capable. Dans le premier cas, lais-
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» sez-raoi faire mon travail comme je l’entends ;
» dans le second, faites révoquer par le roi ma » nomination.
» Je ne veux point, dans mon début, être » compté parmi les ambassadeurs qui n’ont que » le titre de leur place, et dont le secrétaire y> d’ambassade remplit réellement les fonctions.
» Je n’aurai point sous mes ordres un coopéw ratfeur nommé malgré moi, et qui abuserait » probablement d’une confiance qu’il ne me de- » vrait pas.
» Responsable seul du travail dont on me charge, » je dois le faire seul, ou ne me faire seconder » que par un homme dont je connais parfaitement » la sagesse, la douceur et la franchise. Je vous » ai dit avec respect ce que je pense, et ma résout lution sur ce point est inébranlable. »
Le ministre aurait pu justement s'irriter de ma présomptueuse résistance; mais je ne sais comment il se fit quelle lui plut; et, après m’avoir fait plusieurs questions sur la personne que je lui proposais, il l’accepta et la fit nommer par le roi.
C’était le chevalier Charrette de La Colinîère, capitaine de cavalerie. Sa conduite répondit à mon attente; et, bien que la nature l’eût mal-
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traité dans ses formes extérieures, son caractère liant, la justesse de son esprit, sa discrétion et sa loyauté le tirent parfaitement réussir a la cour de Russie,
Au mois de décembre 1784, ayant reçu de M. de Yergeniies des instructions amples et détaillées, de M. de Cas tries et de mon père les plus sages conseils, du ministre des finances les complimens les plus flatteurs et les présages les plus encourageans, enfin de précieux témoignages de bonté du roi et de la reine, je fis, avec un bien vif regret,mes adieux âmes dragons, à mes foyers, à ma famille.
Mon frère obtint le régiment que je commandais, Je conservai le grade et runiforme de colonel à la suite de ce corps, avec la promesse de ne point perdre mes droits à l'avancement militaire*
Mon père, d’après les ordres du roi, me reçut chevalier de Saint-Loi iis, et je partis pour la Rus* sie, accompagné par madame de Ségur, qui me conduisit jusqu à Forbaçh, Je me séparai d'elle, et je me rendis en peu d heures à la cour du duc de Deux-Ponts,
Ce prince me fit ^honneur de me donner un appartement dans le château qifil occupait II était
aimé et respecté dans son petit état, qu’il gouver. liait avec sagesse.
Cependant le peuple murmurait de l’abandon où il laissait la duchesse sa femme : tandis qu’elle végétait tristement dans une petite ville où elle n avait pour ressource que la société des daines de son service, et un petit nombre de courtisans qui ennoblissaient ce titre en s’éloignant de la faveur, elle entendait, de cette humble vallée, te bruit des fêtes, des concerts où brillait, au sommet de la montagne dans le château ducal, une favorite qui usurpait arrogamment sa place.
Un maître de poste allemand, que j’avais fait causer, n/exprima naïvement sa pensée à ce sujet, et me dit en parlant de Ja dame et de la princesse : « C’est le monde renversé : l’une est logée trop » haut et l’autre trop bas.»
J’avais cru, en sortant de France, que je traverserais l’Europe en voyageur, et que mes occupations diplomatiques ne commenceraient qu’en Russie ; je m'était trompé : au milieu de l’obligeant accueil que je recevais du prince, j’avais remarqué, dès le premier moment, surtout pendant le dîner, qu’il était triste, préoccupé et tellemout distrait, qu’il paraissait quelquefois ne pas entendre les réponses de ses convives aux questions
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qu’il leur adressait. J'attribuais cette humeur sombre à quelques-unes de ces tracasseries intérieures qui tourmentent si fréquemment l'homme placé entre son devoir et ses plaisirs.
Lorsque le jeu, qui succéda au repas, fut fini, je me retirai dans mon appartement. Peu d’heures après, étant déshabillé et eufoncé dans là lecture d'un ouvrage politique , je vis ouvrir ma porte; c’était le duc qui venait me voir: il était fort agité.
Presque sans préambule, il me fit part avec vivacité d’une nouvelle qui le troublait et l'irritait ; le comte Nicolas Românzoff, ministre russe accrédité près de lui et près de plusieurs princes du meme cercle, venait tout récemment , me ditil, de lui faire la proposition la plus imprévue.
Ce jeune négociateur, avec moins de mesure que d'esprit, lui avait déclaré qu'il fallait de toute nécessité qu'il se prêtât à un arrangement présenté comme très avantageux pour lui, et que son oncle l'électeur palatin voulait conclure avec l’empereur. Ce prince devait céder la Bavière à la cour (le Vienne, et recevoir en échange les Pays- Bas autrichiens avec le titre de roi.
« Une couronne, monseigneur, disait le mi- » nistre russe au due, brille d'un assez grand éclat