‹ Mémoires, ou Souvenirs et anecdotes (vol.2) (volume 2)Chapitre 4 sur 17 · JO · texte numérisé non relu

JO

» pour faire disparaître l’inégalité (pi on pourrait » trouver dans cet échange. D’ailleurs, monsei- » gneur, ajoutait-il, votre résistance serait inutile, » parce que, tout en désirant que vous sotiscri- J> viez à cette convention, si vous vous y refusez, » on l'exécutera sans votre aveu. »

« Choqué de ce langage hautain, me dit le » prince, j’ai répondu fort sèchement à M. de » Romanzoff, en lui déclarant que je me laisse- » rais plutôt écraser que de consentir à me voir » dépouiller de la moindre partie de mon héri- » tage. »

On comprendra sans peine combien cette confidence inattendue me surprit, entendant parler de ce projet pour la première fois, n’ayant aucune mission pour traiter avec le duc de Deux- Ponts une semblable affaire, et me trouvant dépourvu de toute base pour y répondre. Cependant ce prince insistait vivement pour savoir de moi si la cour de France était instruite de ce projet, et de quelle manière elle l’envisagerait.

Je l’assurai que j’étais dans une ignorance complète à cet égard, ne connaissant les intentions du roi que relativement à la cour près de laquelle j’étais accrédité, tt Néanmoins, monseigneur , » ajoutai-je, le système connu de la cour de

ou souvehîhs.

V France doit tranquilliser votre altesse sur les » dispositions qui peuvent la concerner, et elle » peut compter sur le maintien et 1 exécution des » traités que la France a garantis. »

Son esprit était trop agité, trop oppressé, pour qu’une réponse si vague le calmat; niais ses instances renouvelées ne purent en obtenir d autres.

D ! un côté je croyais bien qu’un tel échange, qui rendrait la puissance autrichienne plus forte et plus compacte, était trop contraire aux intérêts de la France pour que le roi 1 approuvât, et il me paraissait surtout très difficile de supposer, qu > abandonnant les intérêts des princes du Rhin, dont nous étions les protecteurs, nous les laissassions menacer par l'Autriche, par la Russie, pour les forcer à consentir au démembrement de leurs héritages.

Mais (l’une autre part, n’ignorant pas la funeste faiblesse qui avait porté notre cabinet a souffrir le partage de la Pologne, la conquête de îa Crimée, et à seconder l’An triche dans ses projets de destruction contre la monarchie prussienne, je sentis que tout langage trop précis serait imprudent relativement à une affaire si grave, sur laquelle M. Vergennes avait gardé avec moi le plus profond silence, tandis que le ministre russe en

iriLuomïis

parlait avec ï assurance d'un homme qui se croit certain de ne point rencontrer d’obstacles.

Je me bornai donc à rassurer de mon mieux, par des lieux communs, le duc de Deux-Ponts, en louant son courage, et en lui rappelant que, dans tous les temps, la faiblesse attire des oppresseurs, et la fermeté des appuis. Je pris le lendemain congé de ce prince, et j’arrivai promptement à Mayence.

Je descendis chez M. le comte Okeüy, ministre du roi, qui me présenta à l’électeur. La vue de cette cour ecclésiastique me fit faire de graves reflexions sur 1 inconséquence des hommes, sur la bizarrerie de nos vieilles institutions, et sur 1 étrange déviation que la marche des siècles fait éprouver aux principes les mieux établis, et aux vérités les plus évidentes.

Quel serait l’étonnement, me disais-je, de saint Pierre, de saint Paul et de saint Jean, s’ils voyaient leurs successeurs couronnés, puissans sur la terre, et prêchant toujours leurs austères maximes, du sein d’ün palais, assis à une table splendide, et environnés de troupes qui les gardent !

La houlette des pasteurs a bien changé; comme la baguette de Moïse, elle a subi de nombreuses transformations; mais les troupeaux de ces pas*

OU SÜITVENlllS. 107

teurs en éprouvent graduellement, depuis deux siècles, une bien plus étonnante. Ces troupeaux sont devenus des aigles, des lions, quelquefois des loups; une nouvelle lumière, en frappant leurs yeux, a développé leur intelligence; sentant leur force, ils en ont parfois abusé; et les bergers,' aveugles à leur tour, 11 ont pas prévu à temps qu’il fallait d’autres moyens pour les régir clans des jours de darlé, que ceux qu’on avait pris sans obstacle pour les gouverner dans des temps de ténèbres*

Une révolution inévitable se préparait, et, comme je n’étais pas plus clairvoyant qu’un autre, je ne prévoyais pas à Mayence, en 178/1, que peu d'années après on ne verrait plus, en Allemagne, d’archevêques électeurs ni de cours ecclésiastiques*

L’électeur m’invita à dîner* Au moment d’y aller, le comte Okelly vint me trouver, et me dit que je pouvais lui rendre un service assez léger en apparence, mais qui réellement lui épargnerait un embarras très contrariant. « Vous savez, ajouta* » t-il, que, dans notre carrière, où Ton ne de- » vrait avoir à s'occuper que des grands intérêts jj des princes et des peuples, les frivoles difficultés s de l’étiquette, entretenues par mie puérile va-

Io8 MÉHOIItES

)i nité, viennent souvent se mêler aux affaires les » plus importantes; etquelquefois on s'est brouillé, » armé et battu pour les vains honneurs dupas.

» Cependant, par le traité de Westphalie, on » avait cru, en réglant le rang des puissances, » mettre un terme à ces tracasseries : par ce traité, » après l’empereur d’Allemagne, le roi de France » doit occuper partout le premier rang. L’Angle- » terre seule, qui n’avait point coopéré à cette » convention, n’a point voulu la reconnaître; » mais ordinairement elle élude les difficultés, en » n’envoyant que des ministres dans les cours où » nous avons des ambassadeurs, à l’exception » des cours de famille, comme Naples et Madrid, » parce que là elle trouve juste de nous céder la » préséance.

» Lorsque Pierre le Grand, élevant la Moscovie » au rang des monarchies européennes, quitta le » titre de czar pour prendre celui d’empereur, la » France ne reconnut son nouveau titre qu’à la » condition de souscrire à l’ordre réglé par le » traité de Westphalie. L’acte qu’on exigea de lui, » et qui fut renouvelé par ses successeurs, est » connu sous le nom de Reversâtes.

» Cependant, depuis que l’impératrice Cathe- » rine II est montée sur le trône, elle a refusé

ou souvesuiis* j 09

v constamment de s'y soumettre. Cette altière »> princesse a déclaré que, toutes les couronnes » étant indépendantes et égales, elle ne s’arrogea rait nulle préséance sur les autres, mais ne » souffrirait pas qu'aucune en conservât sur elle. *> En conséquence, partout où sont ses ministres, » s’ils voient la première place occupée, ils ne » la disputent pas; mais, s’ils l’occupent, ils ne » doivent point la céder.

>j Au fond, ce principe était juste et philoso- » phique: mais il déplaisait à l’orgueil de notre

* cour, qui regardait comme des droits invio- » labiés ces vieilles prétentions consacrées par le ji temps, b

« Je sais tout cela, lui répondis-je, et je n’i- » gnore pas que ces querelles d'étiquette ont » rompu pendant plusieurs années toute harmo- » nie et toute communication entre la France et j) la Russie, parce qu'à Londres, le jour d’une

* grande cérémonie, l'ambassadeur de Russie b ayant pris la première place, M. le duc du Ckâ- » telet, ambassadeur de France, la lui avait re- » prise avec assez de violence, et lui avait proj) posé ensuite un duel qui ne fut pas accepté- » mais je croyais tous ces différends terminés. b Au reste, que peuvent nous faire les prétentions

» russes ? de pareilles disputes n’ont lieu qu’entre » des ambassadeurs; air ceux-ci ont seuls le ca- » ractère représentatif. Le titre de ministre j>té- » nipotentiaire a été introduit à lepoque du traité » d’Ütrecht pour mettre fin à ces vaines disputes, » et d’ailleurs M. de Vergennes m’a assuré, lors- » que je lui demandais des instructions sur ce » sujet, que, même à l’égard de l’Angleterre, je » n’éprouverais en Russie aucun embarras, parce » l’impératrice,ainsi que l’empereur d’Allemagne, ” ont établi le pêle-mêle dans leurs cérémonies » et dans leurs fêtes. »

« Vous avez raison, me répondit M. Okelly, » mais il n’en est pas ainsi dans la pratique. La » vanité personnelle déjoue en ce point la sagesse » des cabinets; les ministres plénipotentiaires se » disputent la préséance comme s’ils étaient am- » bassadeurs. Le pêle-mêle ordonné ne fait que » rendre notre position plus embarrassante; car, " pour satisfaire la fierté habituelle de notre cour, » nous devons chercher en toute occasion à main- » tenir sa prééminence; et comme nous n’avons » plus, en qualité de ministres et d’après le pèle* » mêle, de droits réels à l’exiger, nous sommes » réduits à user de force ou d’adresse pour la con- » server.

ou souvEsms.

Il £

s Je ne connais rien de pire que cette fausse et » puérile position où Ton nous laisse; nous som- « mes blâmés si nous excitons des querelles, et » nous déplaisons excessivement si nous laissons » prendre le pas sur nous. Il faut espérer que » cette inconséquence cessera; en attendant, évi- » tons, si nous le pouvons, tous ces désagré- » mens.

» Le comte de llomanzofF, accrédité près des v princes du cercle et près de l’électeur, vient » d’arriver à Mayence : pour la première fois,nous » allons, lui et moi, nous rencontrer à un grand » repas de cérémonie, et chacun de nous cher- » citera à occuper la place d’honneur.

a Mais vous êtes ici ; vous vous y trouvez, non u comme ministre accrédité, mais comme ministre » voyageant. Vous n’avez aucunes prétentions à » élever, et tout le monde doit vous offrir le pre- » mier rang; par courtoisie nous devons vous faire » les honneurs de la cour où nous résidons; ainsi, » lorsque l’électeur sortira pour se mettre à table, » passez le premier après lui, et placez-vous à sa » droite. Vous éviterez par là sans affectation toute » contestation entre M. de Romanzoff et moi. »

Je lui promis de faire tout ce qu’il désirait, m’affligeant intérieurement de voir que, dans de

si hautes fonctions, on était réduit à s'occuper de si petites choses*

Je trouvai la cour de Félecteur trùs brillante. Lorsqu'on eut annoncé que le dîner était servi, ce prince sortit en donnant la main à une dame; je m'empressai de le suivre* Lorsqu'il s’arrêta pour s’asseoir, la dame à laquelle Ü donnait la main s’étant rangée pour le laisser passer, je fus obligé de reculer deux pas, et, dans ce mouvement, je poussai, sans le voir, le ministre russe, qui s’était hâté de marcher pour occuper la première place. Je pris cette place en m'asseyant près de la dame que conduisait Félecteur, et M. de Romanzoff fut obligé de se placer au-dessous et près de moi*

Dans le premier moment, je ne m’étais pas douté de son dessein, et je croyais même quil ne s’était ainsi pressé que par obligeance et pour que nous fussions à coté F un de F autre. Eu conséquence, pour répondre à cette courtoisie, je cherchai avec soin à F entretenir de tout ce qui pouvait lui être agréable, de ses missions, de sa cour, de sa famille et des exploits du maréchal son père.

Mais je vis avec étonnement que ce ministre très spirituel, qui m’avait fait la veille beaucoup de prévenances, ne me répondait que par mono*

ou souvEjmis.

syllabes, avec Y air très sérieux et très préoccupé. Ayant vainement voulu relever un entretien qui tombait à chaque instant, je ne m’occupai plus que de la dame très aimable près de laquelle j’étais assis.

Vers la fin du dîner, après avoir causé avec moi sur des sujets assez vagues, l’électeur me dit que te Rhin chu riait de trop gros et de trop nombreux glaçons pour qu’il fût prudent à moi de le traverser le lendemain* comme je me le proposais, et il me pressa vivement de prolonger mon séjour à Mayence. Alors M. de Romanzoff crut cependant nécessaire de me donner quelques signes d’obligeancej il se joignit à l’électeur pour m’inviter à retarder mon départ,

Lorsque le dîner fut fini, le comte Okdly et M. Dillon, qui se trouvait alors avec nous, me dirent que je m’étais fait une querelle sérieuse, et que M. de Romanzoff avait montré une vive impatience lorsque, le poussant sans le voir, j’avais pris la place qu’il comptait occuper.

Je leur répondis que je ne l’avais pas remarqué, que ce mécontentement me paraissait invraisemblable, puisqu’il n’y avait eu aucune dispute entre nous, il n’en fut plus question. Je restai

H*Æ MÉMOIHIS

encore deux jours à Mayence, très fêté à la cour

électorale.

M. de llomanzoff continua à se montrer très froid avec moi, et cependant ne me dit pas un mot qui put me faire croire au ressentiment que lui supposait M. Okelly ; mais on verra dans la suite que ce dernier ne s’était pas trompé.

Deux jours après, le Rhin étant totalement pris, et le passage très praticable, je partis pour me rendre à Berlin. Arrivé à Francfort, je crus devoir entretenir notre ministre, M. de Groschlag, de ma conversation avec M. le due de Deux-Ponts. La démarche de M. de Romanzoff ne lui était pas inconnue. Elle lui causait autant de surprise que d’inquiétude. M. de Yergennes ne lui avait rien écrit à ce sujet; Falarme était générale dans la ville, et sur ma route, jusquà Berlin, je trouvai partout les mêmes craintes répandues.

A Gotha, je fus accueilli avec une distinction singulière que je devais aux lettres du baron de Grimm, envoyé de cette cour en France, et qui avait inspiré pour moi au duc et à la duchesse les préventions'les plus favorables. L’un et l’autre mb parurent très surpris de la réserve avec laquelle je répondais à leurs questions sur l’échange proposé par le ministre russe.

nu SOUVENIRS.

3e trouvai à Leipsick le commerce très agité :

on n’y parlait que des vues ambitieuses de l’Autriche, des menaces de la Russie; on croyait que la France, la Hollande et la Prusse s’opposeraient à cette extension de puissance, et qu’il en résulterait une guerre générale.

J espérais qu’à Berlin, où j’arrivai promptement, je trouverais M. le comte d’Esterno. notre ministre, plus instruit que moi des intentions de notre cabinet sur une proposition d’échange si imprévue, si désavantageuse, et sur une contestation si grave; mais on l’avait laissé dans la même ignorance que moi à cet égard; ce qui rendait sa situation très embarrassante au milieu d’une cour toujours inquiète des vues d’agrandissement du cabinet autrichien, des vastes desseins de la Russie et de la faiblesse trop éprouvée du cabinet de Versailles; car, malgré nos succès dans la guerre américaine et la fermeté que nous venions de montrer pour soutenir la Hollande contre l'empereur, les anciennes impressions produites par l’inertie des ministres de Louis XV n’étaient pas encore totalement effacées.

M. d’Esterno me présenta à tous les princes de la famille royale, aux ministres du roi, MM. h-; comtes Fincli, de flardenberg et de Schulemburg.

ï i G mémoires

Ceux-ci me dirent que, le roi étant a Postdam, il fallait que je lui écrivisse directement pour demander à sa majesté la faveur d’une audience particulière : ce que je fis sans tarder; car j’éprouvais le plus vif désir de voir ce monarque célèbre, tout à la fois guerrier, littérateur, conquérant, législateur, philosophe, et qui, pendant tout le cours de son-règne, sut, dans les succès comme dans les revers, maîtriser la fortune et développer une politicjiie aussi vaste que son génie.

Son aide de camp, M. de Goltz, m écrivit par son ordre que sa majesté me recevrait le lendemain a sept heures du matin : ce qui ne me surprit point; car les hommes de cette trempe, ennemis du repos, ont des uuits courtes et de longs jours.

Pour peu qu’on ait quelque habitude du monde, quelque élévation dans la pensée, on peut parler à un roi sans aucun embarras; mais on n aborde pas un grand homme sans quelque ciainte; d ailleurs Frédéric dans sa vie privée était assez inégal, passablement capricieux, sujet à prévention, fréquemment railleur, souvent épigraminatique contre les Français, fort attrayant pour le voyageur qu’il voulait favoriser, malicieusement pi quant pour celui contre lequel il était prévenu,

Olî SOUVENUS. 117

ou contre ceux qui, sans le savoir, avaient mal choisi leur moment pour l'approcher.

Heureusement les circonstances m’étaient favorables; il avait de l’humeur contre la Russie : F alliance de cet empire avec l'Autriche l’inquiétait^ il était irrité du projet d'échange de la Bavière, proposé par les deux cours impériales; FindifFérence de l’Angleterre dans la querelle des Hollandais contre F empereur lui déplaisait; nos succès dans la guerre de F indépendance, et l'obstacle que nous venions d’opposer ;ï l'ambition de Joseph Ilensoutenant les Hollandais contre ce prince, lui avaient inspiré le désir et rendu F espoir de renouer avec la France ses anciennes liaisons, et de nous séparer ainsi peu à peu de F Autriche, dont Tunion avec nous avait failli consommer sa ruine. En conséquence il était disposé à bien traiter les Français, et surtout à bien accueillir un ministre chargé d’une mission importante dans le nord.

Yoilà sans doute ce qui me valut alors mi accueil plein de bouté, une longue audience, et un entretien prolongé dans lequel il montra cette grâce, et je pourrais presque dire cette coquetterie d’esprit qu’il savait mieux que personne employer lorsqu’il daignait vouloir plaire, et qu il

f id

îtii prenait envie d’augmenter le nombre de ses admirateurs;

Nul ne sut jamais aussi bien que lut tour à tour flatter, tourmenter, caresser et pincer Famotirpropre de son prochain. Voltaire en avait fait la double épreuve, il avait senti alternativement la patte de velours du chat et la griffé du lion.

Le caractère bien connu de ce prince fit que Walpole mystifia facilement Jean-Jacques Rousseau en lui adressant une fausse lettre de Frédéric, terminée par ces mots ; « Si ces avants tages que je vous propose ne vous suffisent pas, 5ï et s’il faut a votre imagination des malheurs cé- * lèbres, je suis roi, et je ne vous en laisserai pas » manquer* »

Ait commencement de la guerre de sept ans, nn ambassadeur d’Angleterre, qui résidait près de lui, et dont il aimait l’esprit et F entretien , vint lui apprendre que le duc de Richelieu, à la tète des Français, s’était emparé de Filede Minorqué et du fort Saint-Philippe* oc Cette nouvelle, sire, lui » dit-il, est triste, mais non décourageante ; nous » hâtons de nouveaux arméniens, et tout doit faire espérer qu’avec l’aide de Dieu, nous réparerons jy cet échec par de prompts succès. »

* Dieu? dites-vous, lui répliqua Frédéric avec

OU sot . 1 V EX [US.

» un ton où le,sarcasme se mêlait à l'humeur; je » ne le croyais pas au nombre de vos alliés.— » C’est pourtant, reprit l'ambassadeur piqué et » voulant faire allusion aux subsides anglais tpie » recevait le roi, c’est pourtant le seul qui ne nous » coûte rien. — Aussi, répliqua le malin monar- » que, vous voyez qu’il vous en donne pour votre u argent. »

Quelquefois il se plaisait à embarrasser la personne qui lui parlait, en lui adressant une question peu obligeante; mais aussi il ne s’irritait point d’une repartie piquante. Un jour, voyant venir sou médecin , il lui dit : ce Parlons franchement, doc- » teur; combien avez-vous tué d’hommes pendant a votre vie ? — Sire, répondit le médecin, à peu » près trois cent mille de moins que votre mais jesté. ss

La première fois qu’il vit le marquis de Luccliesini. Italien très spirituel, qui fut depuis admis dans son intimité, et devint plus tard ministre de son successeur, il lui dit r « Voit-on encore, « monsieur, beaucoup de marquis italiens voyager » partout et faire dans toutes les cours le métier » d’espions? — Sire, répondit M. deLucchesini. » on en verra peut-être tant qu’il se trouvera des » princes allemands assez plats pour décorer de

ISO

vtiMùTA ï:s

» leurs ordres des hommes qu'ils, chargent d’un » rôle sî vib » Par là* le marquis faisait allusion k un espion italien, auquel un empereur d'Allemagne avait accordé la décoration de la Toisond'Ûr. Frédéric regarda avec surprise le marquis , le traita bien dès ce moment , et le prit en amitié*

Au moment de paraître à un cercle, un jour de gala, on vint l’avertir que deux dames se disputaient le pas près d'une porte avec une vivacité et une opiniâtreté scandaleuse, v Àpprenez-leur, » dit le roi, que celle dont le mari occupe le » plus haut emploi doit passer la première.— « Elles le savent, répond le chambellan, mais l&urs » maris ont le même grade — Eh bien, la pré- 2 séance est pour le plus ancien. — Mais ils sont

* de la même promotion. — Alors, reprend le

monarque impatienté, dites-leur de ma part que

* la plus sotte passe la première. »

Comme le petit nombre de princes que leur génie place à une grande élévation, il se montrait insensible aux libelles , aux propos médians ou séditieux, et méprisait tous ces traits de malignité qui, lancés de trop bas, ne pouvaient atteindre si haut.

Un jour, à Postdam, il entend de son cabinet

un assez grand bruit qui éclatait dans la ine . il appelle un officier, et veut qu’il s’informe de la cause de ce tumulte. L’officier part, revient et lui dit qu’on a attaché sur la muraille un placard très injurieux pour sa majesté; que, ce placard étant placé très haut, une foule nombreuse de curieux se presse et s’étouffe à l’envi pour le lire. «Mais la garde, aj otite-1-il, va bientôt la dis- » perser. — N’en faites rien, répondit le roi ; » descendez ce placard plus bas afin qu on le lise « à son aise. « L’ordre fut exécuté ; peu de minutes après ou ne parla plus du placard , mais on paila toujours de l’esprit du monarque. -

Si ce prince éclairé méprisait les rumeurs d’une tourbe ignorante, non-seulement il appréciait, il désirait les suffrages des hommes de talent, mais même il les regardait comme les dispensateurs de la renommée; son ambition les courtisait; leur génie lui semblait une puissance, et il la flattait.

« Je suis, écrivait-il à Voltaire, comme te Pro- » méthée de la fable; je dérobe quelquefois de » votre feu divin dont j'anime mes faibles pro- » ductions. Mais la différence qu’il y a entre cette » fable et la vérité, c’est que l’âme de Voltaire, » beaucoup plus grande et plus magnanime que

” celle du roi des dieux, ne me condamne point b an supplice que souffrit l’auteur du céleste tarif cin. »

Ce qui paraît encore plus singulier, c’est que le poète philosophe, qui reprochait alors ;i Frédéric sa passion pour la guerre, répondait familièrement à ces hommages de l’écrivain couronné:

Chaque esprit a son. caractère :

Je conçu U qu'on ait du plaisir A savoir, comme vous, saisir

L’art de tuer et J’nrt de plaire*

Nul ne récompensa mieux les grands services; mais nul aussi ne se moqua plus constamment de la vanité des personnes qui tenaient de leur naissance ou de sa faveur un rang élevé. « Une » funeste contagion , écrivait ce prince , suite >5 trop fréquente de la guerre * désolait Tires- ^ law; on y enterrait cent vingt personnes par «jour. Une grande dame dît alors : Dieu merci* » la haute classe est épargnée; ce n'est que le peuple qui meurt , Voilà ce que pensent les gens » en place , qui se croient pétris de molécules » plus précieuses que ce qui fait ]$ composition » du peuple qu’ils oppriment. Cela a été ainsi de » tout temps - l’allure des grandes monarchies est

OU SOtlVEMfïS.

ia3

* la meme; il n’y a guère que ceux qui ont souf- » fert Foppression qui la connaissent et qui la dé-

testent* Ces enfans de la fortune qu’elle a- en-

* gourdis dans la prospérité , pensent que les D plaintes dti peuple sont exagération , que les » injustices 'sont des méprises, et pourvu que » le premier ressort aille, il importe peu du » reste*

Cependant Frédéric, philosophe dans ses écrits^ était arbitraire dans sa conduite* L’esprit humain n’est que contrastes; il semble justifier le système manichéen des deux principes, Frédéric, étant jeune, avait composé 1’dnti-Machiavel, et le premier acte de sou règne fut un acte de politique machiavélique* Une guerre déclarée sans motif, une rapide invasion de la Silésie et cinq batailles gagnées annoncèrent à la fois à l’Europe un ambitieux et un héros.

Dès que ses alliés ne lui furent plus utiles, il les abandonna* Peu de temps après il envahit la Bohême; Vienne le crut à ses portes* Cependant il fut trahi par la fortune, parce sort capricieux qui gouverne tout, et quil appelait si philosophiquement lui même sa majesté le hasard ; mais son génie sut réparer ses revers par d éclatai! s triomphes qu’une paix glorieuse couronnât

artÎMOiïiEs

Enfin la France, la Russie et l’Autriche conjurèrent sa perte : ce fut une guerre de génns, I[ vit les Russes mirer dans sa capitale; nouvel Horace, blessé, pressé, poursuivi par ses trois formidables ennemis, il se retourne sur eux, les bat l’un après l'autre, et dicte la paix aux fiers polentats fjui ,se croyant certains de sa ruine, avaient d’avance partagé ses États.

Plus que libéral avec les encyclopédistes et irréligieux à l’excès avec Voltaire, protecteur des jésuites dans un pays protestant, magnifique envers les hommes de talent, dont pourtant il se montrait jaloux, il régnait en despote, et cepen dant réglait son pouvoir par la justice.

Les soldats l’aimaient malgré sa sévérité, car ils lui devaient leur gloire; les peuples lui pardonnaient la pesanteur des impôts dont il les chargeait, parce qu’il vivait sans faste, et employait le produit des tributs à étendre son territoire, à favoriser les progrès de l’industrie et à secourir la pauvreté laborieuse.

Les sujets supportent patiemment le joug des lois, même de celles à la confection desquelles ils n’ont pas contribué, lorsque leur souverain s’y soumet le premier. L’intérêt général était le guide de ce grand roi ; la loi qu’il avait faite devenait

OU SOUVENIRS. ia3

son maître. Tout îe monde sait l’anecdote du meunier de Sans-Souci. On aime la puissance qui s’arrête devant la justice, ou révère le trône qui respecte les tribunaux; la justice est une sorte de dédommagement de la privation de la liberté; elle donne au peuple une félicité réelle, mais viagère : car tout meurt avec un grand homme; et, s'il n’a pas fondé d’institutions fortes pour asseoir son trône et la prospérité publique sur des bases solides et durables, il ne laisse après lui qu’un grand souvenir.

On conçoit sans peine rémotion que pouvait inspirer, à un jeune débutant dans la carrière politique, l’audience accordée par un monarque si imposant et si célèbre. Je savais d’ailleurs que, malgré son penchant naturel pour les Français, il partageait l’opinion fausse , mais généralement répandue par nos rivaux sur notre prétendue légèreté, erreur que les sombres scènes du drame tragique de notre révolution n’ont pu encore totalement dissiper.

Aussi se plaisait-il à raconter souvent un trait échappé à un de nos compatriotes, spirituel, savant et admis dans son intimité; c’était le marquis d’Argeus. Un jour, à Fun de ces dîners ou le roi, pour rendre la conversation plus libre,

'ttluoir.ES

iiti

permettait une entière familiarité, Frédéric s’amusa à demander à ses convives ce que chacun d eux ierait s il était à sa place. Les uns répondirent qu’ils feraient telles ou telles conquêtes; les autres, telles ou telles réformes, telles ou telles institutions. « Et vous, marquis d’Argens? » dit le roi. « Moi, sire? répondit le marquis; ma foi, »je vendrais mon royaume, et j’achèterais une » bonne terre en France pour en manger les re- « venus à Paris. —En vérité, reprit Frédéric, » voilà un propos bien français ! »

En arrivant le lendemain à Postdam à l'heure indiquée, je pus croire un instant que ce n’était pas un grand monarque, mais un simple colonel auquel j’allais rendre visite. Il n’y avait à sa porte qu un soldat en faction. Après awir passé un corridor, je me trouvai daus uue grande salle où M. de Gotz, aide de camp du roi, était seul assis près du feu.

II se leva et me dit qu’il allait avertir le roi que j étais là. Je lui demandai s’il y avait quelque étiquette particulière à observer à ma présentation. <t Étiquette? dit-il en riant; ah! nous ne » connaissons guère ici ce mot-là. Si le roi veut « vous recevoir comme la plupart des étrangers, •» il sortira de son cabinet dont vous voyez d’ici

ou SOU VE N ms.

n la porte j et viendra vous parler dans ce salon, u Si, relativement a votre caractère de ministre, » il croit devoir vous recevoir dans son cabinet, * il nous appellera tous deux. Enfin , si son cks- » sein est de vous traiter avec une distinction » particulière, vous resterez seul avec lui.» Après ce peu de mots, iî entra chez le roi, et revint presque aussitôt causer avec moi.

Au bout d'un quart d’heure, je vis la porte s’entrouvrir, elle roi nous fit signe de venir. Mais, a peine frimes- nous entrés, que ce prince dit à AL de Goltz de sortir. Ainsi je me trouvai, non sans un peu d’embarras, tête à tête avec ce grand homme qui remplissait Y univers de son nom glorieux.

Je remerciai sa majesté de la bonté qu’elle avait eue de m’accorder si promptement: une audience, et de satisfaire le désir impatient que j’avais de présenter mes hommages à un monarque dont l’Europe révérait le génie, et dont l’amitié était précieuse au roi mon maître.

Frédéric, après m’avoir répondu qu’il désirait sincèrement entretenir et même resserrer les liens d amitié qui existaient entre Louis XVI et lui, me demanda en détail des nouvelles du roi, de la reine, des princes, de leur famille, lime dît:

Page 1