‹ Mémoires, ou Souvenirs et anecdotes (vol.2) (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · MF MOI H ES · texte numérisé non relu

MF MOI H ES

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« J’ai toujours aimé la France, le caractère des 3 Français, leur langue, leurs arts, leur littéra- » ture, et je vous vois avec plaisir chez moi. Votre a père m'est connu depuis long-temps de réputa- » tien; c’est un honnête homme et un brave rai- » litaire, qui a gagné son bâton de maréchal par s ses actions et par ses blessures.

« Je vois que vous portez la décorai ion de Cïn- » cinnatus. Vous avez fait la guerre en Amérique; * votre jeunesse est toujours belliqueuse. Cepen- » dant, depuis Î7G3, tous auriez dû oublier la » guerre; une si longue paix peut amollir. Com- » ment avez-vous pu si loin, et dans un pays ou » la civilisation commence, oublier les délices de 3 Paris, et vous passer de luxe, de bals, de parn fums, de poudre ? n

Assez piqué de ces mots tant soit peu désohlb geans , je l’interrompis, et , reprenant le mut poudre , que je feignis d’entendre*autrement, je lui dis: «Sire, nous n avons pas malheureusement 3 trouvé l’occasion d’en brûler autant que nous a l’aurions voulu; après trois courtes campagnes, « les Anglais, en se renfermant dans leurs fortea resses et en se résignant à la paix, nous ont » privés trop tôt de ce plaisir. »

* Ah ! reprit en souriant le roi, je vous Fai dit,

Oit SOUVENIRS.

lag

» personne 11e rend plus de justice que moi à l’ar- ».deur de votre nation pour la guerre. Il n’est » point de peuple plus brillant ; il réussit dans tout » ce qu’il veut faire: mais vous savez bien qu’on 3) l’a toujours accusé d’être un peu léger et iu- » constant ; il est mobile comme son imagina- » tion. »

« Sire, lui répondis-je, nul n’est exemptd’im- » perfections,, pas même les plus grands hommes. » Si votre majesté me permet de le dire, n’avons- » nous pas eu quelquefois nous-mêmes à nous » plaindre de son inconstance, lorsque nous étions » ses alliés? la gloire seule vous a trouvé toujours o fidèle. »

Comme ma repartie avait été provoquée par ses malins sarcasmes, elle ne lui déplut pas. Au contraire, il rit, et ses yeux bleus, qui étaient tour à tour si malins, si pénétrans, et on dit même quelquefois si sévères, prirent tout à coup une singulière expression de douceur et de bienveillance.

j’examinais avec une vive curiosité cet homme, grand de génie, petit de stature, voûté et comme courbé sous le poids de ses lauriers et vie ses longs travaux. Son habit bleu, usé comme sou corps, ses longues bottés qui montaient au-dessus de ses genoux, sa veste couverte de tabac, formaient un

i3o wéîiioires

ensemble bizarre et cependant imposant : on voyait au feu de ses regards que Famé n’avait pas vieilli : malgré sa tenue d’invalide, on sentait qu’il pouvait encore combattre comme on jeune soldat; en dépit de sa petite taille, l’esprit le voyait plus grand que tous les autres hommes.

« Savez-vous, me dit-il, que îe règne de votre » jeune roi commence bien ? Il a trompé mes « craintes et passé mes espérances : j’avais eu peur y que le fils du dauphin ne se laissât gouverner » par des prêtres, par quelque cardinal comme » Fleury, et que les Welches (ainsi vous appelait » Voltaire) ne s’affaissassent sous leur triste disci- » pline; mais il a osé prendre un ministre protes- » tant que j’avais cru qu’il garderait plus long» n temps; il a suivi les conseils de tolérance de y M, de Malcsherbes : il a profité des fautes des » Anglais pour leur enlever treize provinces; il y vient récemment de protéger la Hollande, et » d’opposer une digue aux projets de F Autriche. » Celle-ci n’est pas légère, et sa constance dans » ses vues.^ pourrait bien encore nous donner « d’autres occupations. »

Je croyais, d’après cette dernière phrase, qu’il allait peut-être me parler de l’échange de la Bavière et des menaces de Mi de Homanzoff; mais

ou SOUVENIRS.

il s’arrêta, se tut encore; et, changeant subitement de conversation, il me demanda des nouvelles de notre littérature, me parla des ouvrages les pLus marquons avec autant de justesse que d'esprit, traita, assez mal l’abbé Ravnnl qu’il avait cependant accueilli avec faveur, me questionna sur ce que j'en pensais, et parut assez content en me vojant rendre justice aux bous principes consignés dans son livre, et blâmer les déclamations qui le déparent.

« Ces philosophes, reprit le roi, ont fait beau- » coup de bien , et nous ont tirés de la barbarie. « Ils ont presqu’anéanti la sottise des préjugés et » la honteuse folie des superstitions; mais ils » connaissent peu les hommes, et croient à tort » qu’on gouverne aussi facilement qu’on écrit Us » ne conçoivent pas qu’un prince, philosophe » par inclination, soit forcé d’être politique par » devoir et guerrier par nécessité ; leur paix per- » pétuelle est un rêve comme la perfection. Leur v chef est mort, c’est jme grande perte; d’ici à » fong-temps, personne, chez vous ni ailleurs, ne y> remplacera Voltaire. »

« Je suis charmé, ^ire, lui dis-je, pour la mé- » moire de cet immortel écrivain, que vous rendiez b à son ombre une faveur qu’il avait peut-être

» mérité de perdre, mais qui lui avait laissé sùre- » ment de douloureux regrets. «

« Oui, j’ai en à m’en plaindre, répliqua le roi; » mais nous nous étions réconciliés. J’ai oublié » ses torts, je ne me souviens que du plaisir et « du bien que m’ont fait ses ouvrages. Vous allez » voir en Russie sa grande admiratrice; elle » payait ses hommages un peu adulateurs et ses » sarcasmes contre les Turcs par de douces et pia quantes cajoleries. Elle ne m’a pas si bien traité, » moi, et une seule visite de l’empereur m’a en- » levé son amitié; au reste, j’aurais tort d’en être » surpris : les femmes sont capricieuses comme » la fortune, et d’ailleurs celle-ci ne s’est jamais » trop piquée de fidélité; ce n’est point par cette » vertu quelle est célèbre. »

Le Voyant en si belle humeur, je hasardai quelques mots sur l'ambition de cette princesse qui avait aimé, élevé, couronné, subjugué et dépouillé le roi de Pologne. Je sentis bien vile que, dans cet instant, je manquais un peu de tact : Frédéric avait ses raisons pour glisser légèrement sur la position de Stanislas et sur le démembrement de sa couronne; mais il revint sur le compte de l’impératrice, et, comme il était très caustique contre les personnes dont il croyait avoir à se

plaindre, il nie raconta plusieurs anecdotes piquantes sur la santé de Catherine, sur sa cour et sur ses favoris.

Je lui dis que j'étais fort curieux de connaître une princesse si célèbre , à laquelle on ne pouvait refuser du génie, puisque, étant femme et étrangère, elle avait su régner tranquillement sur une cour féconde en orages, conquérir l'affection d'une population immense sortant à peine des ténèbres, étouffer sans cruauté plusieurs conjurations, triom* plier des Ottomans, brûler leur flotte près du Bosphore, et faire rechercher son alliance par les plus grands souverains de l'Europe, « Il est fâcheux, » ajoutai-je, qu'un règne, si éclatant à beaucoup » d'égards, ait commencé par une scène, par une » catastrophe si tragique. »

« Ali ! me répondit le roi, sur ce point, quoi- » que nous soyons à présent à peu près brouillés, » je dois lui rendre justice ; on est à ce sujet dans u l'erreur ; on ne peut imputer justement à Fim- » pératricc ni l'honneur, ni le crime de celte réix votation; elle était jeune, faible, isolée, étrauxj gère, à la veille d'ëtre répudiée, enfermée. Les xx Orloff ont tout fait; la princessed'Aschkoff n'a » été là que la mouche vaniteuse du coche. Rul- » hière s’est trompé.

MEMO ER ES

» Catherine ne pouvait encore rien conduire ; » elle s*est jetée dans les bras de ceux qui voulaient » la sauver. Leur conjuration était folle et mal j> ourdie; le manque de courage de Pierre Ï1I > » malgré les conseils au brave Munich, Fa perdu ; b il s'est laisse détrôner comme un enfant qiFort v envoie coucher.

» Catherine, couronnée et libre, a cru, comme » une jeune femme sans expérience, que tout » était fini; un ennemi si pusillanime ne lui pa- » raissait pas dangereux* Mais les Qrlofï, plus » audacieux et plus clairvoyans, ne voulant pas » qu’on fît contreux de ce prince un étendard, » Font abattu*

» L’impératrice ignorait ce forfait, et l’apprit avec un désespoir qui n’était pas feint; elle » pressentait justement le jugement que tout le v monde porte aujourd'hui contrelie; car Terreur a de ce jugement est et doit être ineffaçable, » puisque, dans sa position, elle a recueilli les » fruits de cet attentat, et s’est vue obligée, pour avoir des appuis, non-seulement de ménager, » mais même de conserver près d’elle les auteurs » dit crime, puis tpi eux seuls avaient pu la a sauver*

s> Je vous conseille, pouf approfondir ce fait,

» de voir un vieillard très estimable qui est, je » crois, à présent a iVIittau} c est M. de Ksiscr* U ling. H a tout vu, tout su ; il a été à cette épo- » que l’intime confident des chagrins secrets de » l’impératrice. »

«Votre opinion, sire, lui dis-je,est d un grand » poids et me soulage} car il m’en coûtait dadji mirer une souveraine montée au trône par des » degrés si sanglans. On me l’a tant vantée; je » voyais avec peine une telle tache dans la lu- » mière du Nord, ainsi que l’appelaient Voltaire » et D’Alembert. »

«C’était une flagornerie un peu forte, reprit le » roi, lorsqu’ils disaient que c’était du Nord que y> nous venait aujourd'hui la lumière. — Sire, ré- » pliquai-je, Berlin est cependant dans le Nord. » Il me fit une mine gracieuse et me dit : « Quelle m route prenez-vous pour aller à Pétersbourg? » est-ce la plus courte? —Non, sire, répondis-je; w je veux passer par Varsovie pour voir la Polov gne* »

«C’est un pays curieux, ajouta le roi, pays a libre où la nation est esclave, république avec a un roi, vaste contrée presque sans population, » aimant, faisant la guerre depuis plusieurs siècles » avec gloire, sans places fortes, et n’ayant pour

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