‹ Mémoires, ou Souvenirs et anecdotes (vol.2)Chapitre 14 sur 20 · OU SOU VOIES · texte numérisé non relu

OU SOU VOIES

qu ils me faisaient sur les coups de canon dont la Delaware venait de retentir, sur notre débarquement, sur les forces de l’ennemi qui nous avait poursuivis; toutes ces questions étaient entremêlées d’offres de verres de vin de Madère, quon ne pouvait refuser sans impolitesse, ni si fréquemment accepter sans inconvénient.

Continuant ma route, comme dans une allée de jardin ombragée par les plus beaux et les plus vieux arbres du monde, je ne faisais pas un mille* c’est-àdire un tiers de lieue, sans rencontrer quelqu’habitation déjà ancienne, et quelque défriche" ment nouveau; avant d’arriver à Christianbridge, situé à quarante milles de Douvres, je traversai plusieurs bourgades très peuplées. Christianbridge est sur une hauteur, au bas de laquelle coule une petite rivière qui se jette dans la Delaware.

Étant entré dans une taverne très propre, qu’on m’avait indiquée, le maître de la maison, que j’eus quelque peine à réveiller, caria nuit était avancée, me dit qu il ne pouvait me loger parce que sa maison était occupée par des Français.

Ne pouvant imaginer qu’aucun de mes compagnons de naufrage m’eût ainsi devancé, j’allai droit à la chambre de ces Français ; je les reveillai, et je reconnus, avec autant de surprise que de joie le marquis de Champcenetz, aide de camp de M. de Yioménil.

IIÉMOIJILS

Cet officier, lorsque nous quittâmes nos frégates, avait consenti, d'après les instances de M. de La Touche, à rester à Lord de l'Aigle. M. de Champcenetz parlait parfaitement la langue anglaise, et son secours était fort nécessaire à M. de La Touche, pour s’entendre avec les pilotes américains, tant que durerait sa périlleuse navigation.

J appris par lui tous les détails du désastre de T Aigle. Il me dit que le 14 au soir, au moment ou nos frégates, très enfoncées dans la rivière, n étaient plus poursuivies que par trois frégates ennemies, on sentit tout â coup le fond diminuer : ce qui annonçait rapproche de l'obstacle insurmontable prédit par les pilotes*

M. de La Touche voulait alors s’embosser ; mais,dans cet instant, la corvetteque nous avions prise, ayant légèremeut franchi le funeste banc de sable qui fermait le chenu!, le capitaine donna 1 ordre à la Gloire de tenter aussi ce passage : ce quaprès beaucoup d’efforts elle fit avec succès.

Ce bonheur laissa quelque espoir à M. de Lit Touche de se sauver; niais, comme il tirait plus d eau que la Gloire , il toucha l'écueil plus fortement, resta engagé dans le sable, et sa frégate même s’y coucha de manière à lui ôter toute possibilité de se servir de ses canons, qui dès ce moment ne tiraient plus qu’en l’air.

Alors une frégate anglaise, qui était dans le bon

ou sotrvExms.

chenal, se mit en travers derrière la poupe de r^igle, et !c canonna vivement; d’autres frégates arrivaient par le chenal du milieu de la rivière, M. de La Touche ne put répondre à leur feu terrible que par le feu inutile de deux petits canons de poupe, et même il ne tirait ainsi que pour Fhonncur de son pavillon*

Lorsque les frégates anglaises s'approchèrent, il coupa ses mâts et fit faire à son bâtiment un large trou qui l'aurait coulé bas, s'il y avait eu assez d’eau. Après cette triste opération, pendant laquelle le feu de l'ennemi redoublait, il dit à M, de ChampceneEz de se jeter, avec les pilotes américains et quelques matelots, dans le seul canot qui lui restait; et, dès que ce canot eut quitté le bord, Cdigle amena son pavillon*

Cependant la frégate anglaise, voyant le canot à la rame , dirigea tout son feu sur lui* Déjà les pilotes intimidés voulaient se rendre, mais M, de Champcenetz, l’épée à la main, les força de braver cette grêle de boulets et de passer ja rivière* Enfin, après mille dangers, il arriva à terre et se rendit à la petite ville où je le rencontrai.

Il m'apprit un autre malheur de M- de La Touche: c’est qu ayant, avant son désastre, tenté de parlementer avec les Anglais, il sut par eux que sa maîtresse et sou bâtiment marchand, remorqué par lui jusqu'aux Açores, et qui avait si

MJOTOIKES

malencontreusement retardé notre navigation, étaient arrivés le même jour cjne nous dans la baie de la Delaware, et que là les Anglais s’étaient emparés de la dame et du navire.

M. de Champcenetz me demanda de partir avec moi pour Philadelphie : j’y consentis avec plaisir. Ainsi je poursuivis ma route avec mon nouveau compagnon de Voyage, Au bout de trois heures, nous fumes hors des lieux où Von pouvait craindre les tory s, et nous arrivâmes à Wilmingtown, capitale du comté de la Delaware, ville bien bâtie, très propre', très peuplée, et qui, par le grand nombre de ses boutiques, annonçait l’activité de son commerce. J’y logeai chez un colonel américain qui nous reçut avec courtoisie, et nous fit avoir de très bons chevaux.

De là, nous partîmes pour Chester où nous arrivâmes, pour dîner, dans une auberge à renseigne du général Washington: car, dans toutes les villes de cette république reconnaissante, le nom de Washington se rencontrait partout et était gravé dans tous les cœurs. Xotre hôtesse, bien disposée pour les Français, redoubla d’empressement et d'intérêt pour moi, dès qu’elle sut que j’étais oncle et ami de M, de La Fayette,

Cl tester est très riche et très commerçante. Sa position sur la Delaware présente une vue délicieuse ; P élégance de ses maisons annonce qu’ou

ou souvr^ms.

est prés d'une capitale. Tous les vaisseaux qui naviguent sur la Delaware, s’arrêtent dans le port de Ch ester avant d’aller jusqu'à Philadelphie.

M’étant remis promptement en route, j’éprouvai un vif- regret de passer , sans pouvoir aller le reconnaître, près du terrain où s’était livrée la bataille de Brandy-Wine; mais, chargé des dépêches de mon père pour M. de Rochambeau, de M- de Cas tries pour le marquis de Vaudreuil, et de M- de Vioménil pour M. de La Luzerne, il m’était impossible de m’arrêter.

En approchant de Philadelphie, fadmirai, lorsque je passai le pont de Chester, le magnifique horizon dont il est le centre, ainsi que les sites gracieux et les perspectives variées, qu’offrait aux regards le cours de la rivière.

Peu de momens après, je rencontrai M, de La Luzerne: ce ministre, informé récemment de l’arrivée de nos frégates dans la Delaware, voulait se rendre à Douvres pour y chercher M. de Vioménil; il me reçut avec la politesse la plus obligeante, la plus cordiale, nous plaignit de nos contrariétés, s T affligea du désastre de VAigle , et rit un peu de mon triste équipage, qui était en effet passablement ridicule. H me fit entrer dans sa voiture et reprit avec moi le chemin de Philadelphie.

J’arrivai dans cette ville avec l'intention et Tes-

poir de m’y reposer au moins huit jours, espérance qui fut déçue comme toutes les autres: car le sort semblait avoir décidé que, guerrier, je ferais une longue campagne sans batailles ; qu’officier de terre, je n’assisterais qu’à un combat de mer ; que, courant après l’ennemi, je le trouverais en retraite et renfermé dans des forteresses inabordables; et que, voyageur, je serais forcé de toujours courir d'un lieu à un autre, du nord au midi, et de la zone froide à la zone torride, sans pouvoir m’arrêter dans aucun des endroits qui pouvaient le plus exciter ma curiosité.

J’eus à peine vingt-quatre heures pour entrevoir la ville qui était alors la capitale des États- Unis et la résidence de leur gouvernement* A la vue de Philadelphie, ü était difficile de ne pas pressentir les grandes et prospères destinées de T Amérique*

Cette ville, dont le nom signifie la ville des frères $ est située sur la rive ouest de la Delaware, à deux petites lieues du confluent de ce fleuve et de la rivière de SchuyikilL Elle contenait alors cent mille habitans : ses rues larges de soixante pieds et tirées au cordeau, ses beaux trottoirs, la propreté et Télégance simple de ses maisons frappent agréablement les regards, malgré l’irrégularité des divers petits quais que chaque négociant a construits selon sa fantaisie sur le bord du

OU SOUVKtîIES.

fleuve, à la porte de son magasin, avec des enfoocemens pour y mettre ses vaisseaux a l’abri de la débâcle des glaces: cette partie est basse, malsaine et humide*

Penn, fondateur de cette ville, avait projeté pour elle un plan immense et régulier. Les rêves de ccl homme de bien n’ont pas eu plus de durée que ceux de maints grands politiques ; mais son nom vivra toujours: car il fut le seul Européen qui fonda légalement un Etat en Amérique, et qui ne le cimenta pas du sang des infortunés peuples de cet hémisphère.

Sa secte simple, morale et pacifique, celle des frères , qu’on a vainement voulu rendre ridicules en les appelant quakers ou tremhleurs , subsiste encore comme îe monument de la seule société qui jamais peut-être ait professé et pratiqué, sans aucun mélange et sans aucun préjugé , la morale évangélique et la charité chrétienne dans toute leur simplicité et dans toute leur pureté. L’intérêt même de leur défense ne pourrait les contraindre à répandre le sang, et celui de leur fortune 11e pourrait les obliger à profaner le nom de Dieu par un serment.

D’autres, dans tous les temps, ont parlé de philosophie ; mais ceux-là seuls ont vécu et vivent en vrais sages : aussi, malgré l’ironique dédain avec lequel 011 en parle partout, même dans la contrée

qui leur appartenait de droit, et dont on leur a ravi le gouvernement, je n’ai jamais pu les voir et les entendre sans émotion et sans respect.

Je sais bien qu’accoutumé à nos usages, on peut être d’abord choqué des leurs, et qu’on serait tenter de les accuser d’affectation, parce qu’ils entrent toujours dans un salon le chapeau sur la tète, et ne vous parlent jamais quen vous tutoyant. Leur habillement aussi, quoique propre, paraît trop rustique, et celui des femmes, s'il était noir, ressemblerait, avec leurs guimpes, aux costumes de nos sœurs de la Charité. Mais ces formes sévères, qui leur sont prescrites, contribuent peut-être, plus qu’on ne le croit, au maintien de leurs mœurs.

Tres-rigides pour eux-mêmes, jamais personne ne poussa la tolérance plus loin qu’eux, et, quoique la guerre soit à leurs yeux un grand crime, et qu’ils détestent la profession militaire, ils savent rendre un juste hommage aux guerriers économes du sang humain, et qui joignent la vertu au courage.

Aussi, l’un des plus renommés d’entr’eux pour son esprit, vint trouver le général comte de Rochambeau, à son passage à Philadelphie, et voici la harangue qu’il lui adressa : « Mon ami, tu fais » un vilain métier; mais on dit que tu t’y conduis » avec toute l’humanité et toute la justice qu’il

a peut comporter. J’en suis bien aise, je t’en sais » bon gré, et je suis venu te voir pour te prouver » mon estime. »

Un autre quaker généralement considéré, M. Benezet, disait au général chevalier de Chastellux: « Je sais que tu es homme de lettres et membre » de l’Académie-Française: les gens de lettres ont » écrit beaucoup de bonnes choses depuis quel- » que temps; ils ont attaqué les erreurs, les prë- » jugés , l’intolérance surtout ; est-ce qu’ils ne » travailleront pas à dégoûter les hommes de la » guerre, et à les faire vivre entr’eux comme des » amis et des frères ? »

Les détracteurs de cette secte philanthropique, ne pouvant attaquer ni leur charité ni la simplicité de leurs mœurs, ne dirigeaient les traits du ridicule que sur leur enthousiasme et sur leurs prétendues inspirations. Cependant ils soutenaient que quelquefois leur intérêt faisait fléchir la rigidité de leur doctrine, <1 Les principes des qua- » kers, disaient-ils, leur défendent absolument » de prendre une part directe ou indirecte quel- » conque à la guerre, qui est un grand crime à » leurs yeux. En conséquence, ils refusent tous » de payer les taxes imposées par le congrès, » pour le paiement de l’armée américaine; mais, b comme en même temps ils veulent éviter les » peines auxquelles pourrait les exposer cette dés-

obéissance, chaque quaker a soin de mettre » dans une bourse la somme qu’on exige de lui, 7 > et rie la placer ostensiblement dans sa maison, » sur son bureau ou dans une armoire ouverte, » de sorte qu’au moment où les agens de Fauto- » rité viennent chez lui, ils ne leur donnent pas u à la vérité la somme exigée pour l’impôt de # guerre , mais ils la laissent prendre. « On est, je l’avoue, tenté de croire que quelque jésuite voyageur leur aura indiqué cette ruse pour satisfaire à la loi sans violer littéralement la règle.

Au reste réloignement prononcé des quakers pour la guerre les portant naturellement à ne point partager P esprit d’insurrection contre la mère-patrie, la plupart d’entr’eux étaient torys, ce qui explique la sévérité peu juste avec laquelle les patriotes les jugeaient.

Philadelphie, à l'époque dont je parle, ne frappait les regards que par sa grandeur, par sa régularité et par l'aisance de sa population. On n’y voyait ni promenades, ni jardins publics; les seuls édifices remarquables étaient Fhôpîtal, la maison de ville, la prison et l’église du Christ. La maison d-État contient de grandes salles , où le premier congrès tint ses séances et proclama Findépendance américaine.

Ce n’est pas ['architecture des monurncns de cette cité, ce sont de grands souvenirs qui attirent

sur eux la curiosité et commandent le respect. Toute la ville elle-même est un noble temple élevé à la tolérance : car on y voit, en grand nombre, des catholiques, des presbytériens, des calvinistes, des luthériens, des unitaires, des anabaptistes, des méthodistes et des quakers, qui professent chacun leur culte en pleine liberté, et vivent entr’eux dans un parfait accord.

Je m’informai avec soin de l’état des fortifications de cette place, et des moyens qu’on avait pris pour la défense de la Delaware, rivière que les bàtimens de guerre les plus légers ne pouvaient remonter que jusqu’à Trentôn ; mais cette partie de mes observations, importante alors puisque la paix n’était pas faite, et que la lutte existait encore entre trois millions d’Américains divisés, et les forces colossales de la Grande-Bretagne, n’a plus d’intérêt aujourd'hui.

L’Amérique, libre depuis quarante ans, florissante par de sages lois, puissante par une population de dix millions d’habitans, défendue au besoin par tous, et montrant déjà à l’Europe étonnée une marine respectable, ne craint plus de voir un ennemi téméraire aborder ses côtes, remonter ses fleuves et menacer ses cités.

Le chevalier de La Luzerne, ministre plénipotentiaire de France, et chez lequel je logeais, me fit mieux connaître, dans de courts entretiens, la

situation des affaires, la nature des institutions, la force des partis, et les destinées futures de FAmérique, que n’auraient pu le faire un long voyage et de pénibles recherches* M. de La Luzerne joignait à beaucoup d’instruction et d’esprit une parfaite loyauté et une grande sagesse.

On n’a pas assez apprécié tout le bien que cette sagesse et Thabile prudence du comte de Rochambeau ont fait à la noble cause que nous soutenions, dans un temps où il fallait ranimer le courage des Américains, ébranlé par de nombreux revers, calmer leur mécontentement causé par le retard des secours que nous avions promis, rapprocher les esprits, maintenir la concorde, prévenir toute mésintelligence et jalousie entre la France et ses alliés; et, par une active correspondance, contribuer au succès de ces grandes opérations combinées de si loin, et dont la réussite a fixé le sort de la nouvelle république, en enlevant aux Anglais tout espoir de détruire son indépendance. Sans doute la postérité, plus juste, honorera, comme die le doit, deux hommes si utiles à leur patrie, et réparera les torts de leurs contemporains.

M. de Warbois, aujourd’hui pair de France, était consul et conseiller d’ambassade près de M. de La Luzerne, et le secondait dans ses travaux. Précédemment il avait été chargé d’affaires à Ratisbonne, à Dresde et à Munich, Nous lui devons

OU SOUTE ai US.

un écrit curieux sur la conspiration d Arnold : cest un morceau d’histoire qui porte l’empreinte du style des meilleurs écrivains de l’antiquité.

Après le triomphe des États-Unis, M. de Marbois, nommé intendant à Saint-Domingue, rétablit Tordre dans cette colonie. Revenu en France, il fut envoyé en mission à Vienne, par Louis XVI. Échappé à la tyrannie de la Convention, il fut membre du Conseil des Anciens; proscrit et exilé par le Directoire, il languit plusieurs années à Cayenne, sur un sol infect, où presque tons ses compagnons d’infortune périrent.

Rappelé dans sa patrie, il fut ministre de Na* poléon, se vit honoré de la meme confiance par Louis XVIII, et, plein de forces à Tage où celles de la plupart des hommes sont usées, il honore également, par ses lumières et par sa probité, la cour des comptes qu’il préside, et la chambre des pairs où il siège.

M. de la Luzerne, dès le lendemain de mon arivée, me fit visiter et connaître les personnes les plus remarquables de la ville : M. Morris, qui par son crédit soutint le crédit financier et presque anéanti de l'État, releva la fortune publique par son intelligence, et perdit ensuite la sienne par des spéculations hasardées; M. Lincoln, ministre de la guerre, qui rendit de grands services à son pays, comme guerrier et comme homme i. a3

AIEMOIUKS

d’Ëtat, et M* Lewrngton, ministre des affaires étrangères * qui était fort considéré*

Je vis aussi plusieurs dames dignes d’attirer l'admiration par leurs vertus comme mères de famille, et par les agréraens que leur esprit répandait dans la société* Sans montrer la grâce de nos dames françaises, elles avaient la leur qui, pour être plus simple, n'en était pas moins attrayante.

Le besoin du repos, la curiosité , l'aimable obligeance de mon hôte m'inspiraient nn juste désir de prolonger mon séjour à Philadelphie; mais à peine avais-je dormi quelques heures , bercé par de douces espérances, qu’un officier, envoyé par M. le baron de Vioménil, me réveilla et m apporta l'ordre de partir sur-le-champ pour les États du nord, afin de porter les dépêches de ma cour aux généraux Rochambeaiz et Washington , campés alors près de la rivière d'Hudson,

J’obéis> fort contrarié d'entreprendre seul un si long voyage, sans valets, sans effets et même sans linge* Mais, au moment ou j'allais me mettre en route, un de mes gens, débarqué de la Gloire^ accourut à moi en me criant que la frégate et une partie de mes équipages étaient sauvées ; il ne m'apportait cependant qu'un léger portemanteau que je plaçai avec mon domestique sur

Oü SOüVEXfïlS.

mon subi, et je me mis en chemin, monté sur un assez bon cheval-

Je passai , non sans un vif regret de ne pouvoir m’arrêter, près de ce champ fameux dé Germons* town où f armée américaine, commandée par Washington, prouva en attaquant et en combattant vailiammant les Anglais, qu’elle n’était pas abattue par la défaite de Brandy-Wine, et que, si l’on pouvait vaincre quelquefois TArnérique, il était impossible de la subjuguer.

Je trouvai partout, dans tous les bourgs, dans toutes les villes, dans toutes les maisons particulières où je m’arrêtai, la meme simplicité de mœurs, la meme urbanité, la même hospitalité, 3 e même zèle pour la cause commune, et le même empressement pour me faciliter les moyens d’arriver promptement a ma destination.

À chaque pas sur ma route, j’éprouvais deux impressions contraires, l’une produite par le spectacle des beautés d’une nature sauvage, et l’autre par la fertilité, la variété d’une culture industrieuse et d*uu monde civilisé- Tantôt, seul au milieu de ces immenses forêts, de ces arbres majestueux que jamais la cognée ne toucha, et dont plusieurs, succombant au poids des siècles, ri attestent plus leur antique existence que par des monticules de leurs troncs réduits en poussière, je me transportais en idée au moment où les pré-

JÎKHOiUfcS

iniers navigateurs européens portaient leurs pas sur cet hémisphère inconnu. Tantôt j’admirais de jolis vallons cultivés avec soiti, fies prés sur lesquels erraient de nombreux troupeaux, des maisons propres, élégantes, peintes en diverses couleurs, entourées de petits jardins et de jolies barrières ; plus loin, après d'autres masses de bois, des bourgs bien peuplés, des vilîes où tout vous rappelle la civilisation perfectionnée, des écoles, des temples, des universités; mille part rindigéheè et la grossièreté; partout la fertilité, 1 *aisance, l'urbanité; chez tous les individus cette fierté modeste et tranquille de T homme indépendant, qui ne voit au-dessus de lui que.les lois, et qui ne connaît ni la vanité, ni les préjugés, ni la servilité de nos sociétés européennes : tel est le tableau qui, pendant tout mon voyage, surprit et fixa mon attention*

Là, nulle profession utile n'est'ridiculisée ni méprisée, et dans des conditions inégales, tous conservent des droits égaux* L'oisiveté seule y serait honteuse. Les grades militaires et les emplois n’empêchent personne d’avoir une profession à lui* Chacun y est ou marchand, ou cultivateur, ou artisan ; les moins aisés sont domestiques, ouvriers on matelots; loin de ressembler aux hommes des classes inférieures de TEurope , ceux-ci méritent les égards qu’on a pour eux, et

ou sou vicias. 35 ^

qu’ils exigent par la décence de leur ton et de leur conduite.

Dans les premiers momens , j'étais un peu surpris > en entrant dans une taverne, de la voir tenue par un capitaine, par un major, par nu colonel, qui me parlait également bien de ses campagnes contre les Anglais, de f exploitation de ses terres, de la vente de ses fruits et de scs denrées.

J’étais encore plus étonné lorsque après avoir répondu aux questions de quelques-uns sur ma famille, et leur ayant dit que mon père était général et ministre, ils me demandaient quelle était sa profession ou son métier.

Je trouvais partout des chambres propres, des tables bien servies, une chère abondante, mais saine et simple, des boissons un peu trop fortes de rhum et de cannelle, un café trop faible et du thé excellent. Deux choses seulement me choquèrent plus qu'on ne peut le dire : lune était Ihabî tude, au moment des toasts, de faire circuler autour de la table un grand bol de punch, dans lequel chaque convive était successivement obligé de boire; et Tautre de voir, lorsqu on était couché, un nouvel arrivant venir sans façon partager vos draps et votre lit Relativement à ce dernier usage, je me montrai un peu rebelle, et j'obtins, sans trop de peine, d'en être dispensé.

MOIOJHE5

Je m’arrêtai peu d'heures dans les jolies villes de Trenton et de Princetown, que j’aurais vivement désiré connaître plus en détail : car ces deux villes rappelaient les souvenirs glorieux des actions brillantes de Washington * de La Fayette et d’un grand nombre de guerriers qui avaient su forcer les Anglais, malgré leur tactique et leur nombre j à estimer ce peuple insurgé, pour lequel ils avaient affecté un si injuste mépris, et à reconnaître que l’amour ardent d’une sage liberté est de toutes les puissances la plus redoutable.

A trois lieues de Pomplon, je faillis , par une singulière méprise, tomber avec mes dépêches dans les mains de nos ennemis : ce qui aurait été, dans ma carrière, un étrange et malheureux début L’armée française avait , peu de temps avant, suivi la route que je parcourais, et cette route était encore jalonnée pour la commodité des malades, des traîneurs et des bagages que, dans une si longue marche, elle avait laissés derrière elle*

J’étais seul avec mon domestique et sans guide : à tin embranchement de chemins, quelques jalons placés sur une route à F est, par mégarde ou par perfidie, me trompèrent, et je suivis un chemin qui m’éloignait de mon but. Après avoir marché plusieurs heures, je m’étonnais de ne point

oit soirvEjrms.

encore apercevoir Porapton ; enfin j’entrevis une maison isolée, à la porte de laquelle une vieille femme était assise et filait ; je m’approchai d’elle et je lui demandai si je serait bientôt à Pompton. Elle rit et me dit : « Vous n’étes pas sur la route,

» et vous voilà à six milles d’Élisabethtown, où se » trouve un régiment de dragons anglais. »

A. ces mots, comme on peut le croire, je retournai promptement sur mes pas, fort heureux d’avoir évité cette mésaventure et les patrouilles anglaises; je ne pus arriver à Pompton que fort avant dans la nuit.

Peu de temps avant d’y entrer, je rencontrai un pauvre Français* lieutenant d’infanterie, convalescent et qui voyageait à pied. Comme il était exténué de fatigue, je l’invitai à monter sur mon suki.

Toutes les tavernes de Pompton étaient encombrées de voyageurs : dans la dernière où je me présentai, on me dit que toutes les chambres étaient occupées par un employé aux vivres de notre armée. Je résolus de lui demander de m’en céder une partie; mais la sotte vanité de cet individu, amena entre nous un dialogue assez comique.

L’officier que j’avais recueilli, imposait peu avec sa physionomie pâle et ses vètemens pleins de poussière. Pour moi, je portais sur mon habit une

simple redingote blanche, sans aucune marque de grade.

Monsieur remployé aux vivres nous reçut trèsincivüemont sans se lever, et nous répondit que nous pouvions chercher ailleurs un logement, et qu'il n'y avait point de places pour nous.

Comme je lui répliquais avec vivacité pour lui faire sentir sou impolitesse, ma redingote, s’ouvrant un peu, lui laissa apercevoir un bout d'épaulette qui adoucit son ton , sans cependant abaisser sa fierté*

« Je suis fâché , rne dit-il, de ne pas vous re» » cevoir mieux ; mais mes commis et moi nous » n'avons ici que ce qui nous est nécessaire. A » un mille hors de la ville, vous trouverez , » je crois, une taverne ou vous pourrez vous 9 loger. a

« Cette course, lui répondis-je, serait, après » une si forte journée et’ si tard, un peu fatir y> gante, surtout pour ce pauvre officier maw lade, que moi, colonel , j J ai cru devoir trai- * ter un peu plus honnêtement qu'il ne l'est par » vous. ?>

À ce mot de colonel , mon employé, changeant subitement de physionomie, m'adresse, en balbutiant, quelques excuses, et cependant, encore entêté, il me propose de me donner une place dans sa chambre, et de conduire lui-même mon

nu soityenïiis.

officier s V auberge éloignée quil m’a indiquée. Alors, me laissant aller à une juste colère : * En » vérité, monsieur, lui dis-je, c’est pur trop d'ina convenance : vous avez été brutal pour des » compatriotes que vous croyiez subalternes, un » peu leste pour deux officiers, et assez peu resa pectueux vis-à-vis d'un colonel : il faut vous » en punir. Oui, monsieur, je suis colonel, et fils du ministre de la guerre. Vous n'avez qu’un x> seul moyen pour m’empêcher de rendre compte a à M. de Eochambeau de votre insolente con- » duite : je ne vous avais demandé qu’une de » vos chambres, à présent je les veux toutes. » Sortez d’ici surde-champ avec vos commis, et » cherchez un autre gîte. &

Aussi humble qu’il s’était montré vaniteux, il obéit sans murmurer. Mon pauvre officier fut bien logé, bien couché , et tel fut le dénouement de cette petite scène de comédie.

Peu de temps après, j'arrivai sur les bords de la rivière d’Hudson, à Sfconey-Point, poste élevé et important, où se distingua brillamment le major français Fleury, lorsque les Américains le prirent d'assaut.

Nous ne nous faisons point d’idée, en Europe, d’un fleuve aussi large,aussi magnifique que celui d'Hudson, Les vaisseaux de guerre le remontent; c’est une véritable mer qui coule entre deux

vastes forêts, Agées de plusieurs siècles, et dont l’aspect imposant jette le voyageur dans ïa plus profonde méditation.

Ayant traversé cette rivière à un endroit nommé Ivings*Ferry, j’aperçus peu d’heures après, avec une joie indicible * les tentes du camp américain ; je le traversai * et, après avoir fait quelques milles, j’arrivai à Piskill, le 26 septembre, au quartiergénéral du comte deRocbambeau 5 je lui remis les dépêches de mon père, ainsi que celle de M. de Vioménd, et ce respectable général , me serrant dans ses bras* m’accueillit avec la même tendresse qu’il aurait pu montrer a son fils.

Après avoir rempli ce premier devoir, je nie rendis aux tentes du régiment de Soissonnais, commandé par le comte de Samt-Maittfe, qui, depuis, prit le nom de comte du Muy, fit avec vaillance plusieurs campagnes dans la guerre de la révolution, et, après la restauration , fut nommé membre de la chambre des pairs.

Le régiment ayant pris les armes, je fus reçu, Suivant les usages militaires, colonel en second de ce corps ; on m’y accueillit d’autant mieux que mon nom rappelait à ces guerriers de glorieux souvenirs : car, par un singulier hasard, le régiment de Soissonnais, s’appelant autrefois régiment de Ségur, avait brillamment contribué aux victoires de Lawfeld et de Rocoux. Mon père le

ou sou y ram s.

Commandait alors, et ce fut en marchant à sa tête qu’il reçut dans l’une de ces actions une balle qui lui traversa la poitrine, et dans l’autre un coup de fusil qui lui fracassa le bras. Les mêmes hommes n’existaient plus; mais cette tradition militaire vivait, et ils me reçurent moins en chef ordinaire qu’en enfant du corps.

Un ancien officier me cita même obligeamment, devant tous ses camarades, ces vers tirés d’une épître de Voltaire à madame la duchesse du Maine, sur la victoire de La wfeld en 1747"

Anges des deux, poissantes immortelles,

Qnî présidez à dos jours passagers,

Sauvez La «tien au milieu des dangers ;

Mettez Ségur à l'ombre de vos ailes.

Déjà Rocoux vît déchirer «ou flanc :

Ayez pitié de cet âge si tendre ;

Ne versez pas les restes de ce sang.

Que pour Louis il brûle de répandre.

Comme j’étais arrivé en véritable naufragé, cest-à-dire n’apportant rien que mon uniforme et mon épée, le comte de Saînt-Maime, eu bon frère d’armes t partagea cordialement avec moi tout ce qu’il possédait; grâce à lui, il ne me manqua rien en tentes , en équipages, et nous fîmes table commune , à laquelle, tout le reste de cette campagne, nous invitâmes quotidiennement les officiers de notre corps : car de longues mar-

3^4 MÉMOlilES

ches, du nord au sud et du sud au nord des États* t'nis, avaient usé tous leurs modestes équipages.

trouvant les armées combinées près deNewl ork, j avais espéré que nous entreprendrions le siège de cette place importante; mais cet espoir ne se réalisa pas. Peu de jours après, nous allâmes occuper un autre camp, celui de Crampont, entre la rivière du nord et cellede Croton. Là, je cessai de vivre d’emprunt; mes gens et mes équipages, débarqués de la Gloire , m’arrivèrent et effacérent ainsi les traces de ma mésaventurcuse entrée dans la Delaware.

La vie des camps, lorsqu’on ne se bat point, est à la fois active et oisive; ce qui plaît à beaucoup de gens: car on y tue le temps sans l’employer; cm s y fatigue beaucoup sans rien faire. Les jeunes militaires instruits y oublient ce qu’ils ont appris, et n’y apprennent rien de ce qu’ils ne savent pas’ Habitué à m’occuper, loin d’en avoir le loisir, j étais forcé, après les exercices, de courir successivement chez tous nos généraux, dont les quartiers étaient assez éloignés les uns des autres, ou bien je me voyais chez moi livré à tous les visiteurs : car les tentes n’ont point de clef, et les importuns n’ont pas de mesure; je n étais libre qu’à l'arrivée de la nuit, et je retrouvais alors, avec délices, quelques heures pour penser et pour lire.

otr souvoms.

Les grenadiers du régiment de Soissoimais me donnèrent une marque d'affection aussi touchante que neuve, et dont je garde un doux souvenir. Profitant d’un jour où j’étais de service et envoyé en reconnaissance, ils se concertèrent et travaillèrent si activement, qu’à mon retour dans le camp, à rentrée de la nuit, j’aperçus, près de ma canonnière, la tente ronde qui me servait de cabinet, illuminée, ornée de feuillages, et dans l'intérieur je vis une petite cheminée très bien construite, une sorte de parquet fort bien fait, une table commode et de larges tablettes suspendues aux parois de la tente, et sur lesquelles tous mes livres étaient rangés avec ordre. Ces braves gens jouissaient de ma surprise; et, lorsque je les remerciai, ils me répondirent : « Vous partagez » de si bon cœur nos travaux, que nous nous » plaisons à contribuer aux vôtres; nous voulons » vous prouver combien nous aimons un chef qui nous soigne et qui nous aime. »

Je profitai de quelques jours de loisir pour aller visiter le fort de Wesî-Point, et je ne pris pour compagnon dans cette course que 1VL Duplessis- Mauduit, officier d’artillerie, qui s’était rendu célèbre par plusieurs actions d’intrépidité, que les pins braves fl ornai ns n’auraient pas désavouées.

Son caractère paraissait aussi original que sa valeur était brillante. Dans sa jeunesse, ayant eu

une dispute et fait un pari d’un écu sur la vraie position de 1 armée des Athéniens et de celle des Perses à la bataille de Platée, comme il était à la fuis pauvre et entêté, voulant absolument vérifier le fait en question, mais sans se ruiner * il entreprit et acheva à pied un voyage en Grèce.

On le vit toujours en Amérique, en avant de tous dans les attaques, le premier dans les assauts et le dernier dans les retraites* Chargé une fois rie reconnaître le camp retranché des ennemis, il s’en approcha seul hardiment, couvert des ombres de la nuit, se traîna à terre, sur le ventre, jusqu’au pied des palissades, en arracha quelquesunes, et ne revint au camp américain qu’a près avoir pénétré dans les retranchemens anglais qu’il devait reconnaître,

Cet officier portait jusqu’à l'excès l’amour de la liberté et de l’égalité; il se fâchait lorsqu’on le nommait monsieur , et voulait qu’on l’appelât tout simplement Thomas Duplessis-Manduit. Sa vie fut courte et sa fin malheureuse : employé à Saint- Domingue, il se jeta au milieu d’une émeute pour l’apaiser, et fut assassiné par les nègres, dont il voulait réprimer la furie.

La forteresse de West-Point,située sur uq mont escarpe, au pied duquel coule la rivière du Nord ou d’Hudson, était doublement fortifiée par la nat ure, par l’art, etregardéecomme inexpugnable-

Ce fut ce poste important, appelé à juste titre la clef des Etats-Unis, que le traître Arnold voulut livrer aux Anglais.

Depuis la découverte de sa trahison et sa fuite on avait confié le commandement de cette place au général Knox, autrefois libraire, et qui s’éleva au plus haut grade par un rare mérite ; c'était un des officiers les plus instruits et les plus braves de T Amérique. Il m’accueillit avec cordialité, et me fit voir tous ses moyens de défense. J’ai rencontré dans mes voyages peu d’hommes dont la conversation fut à la fois plus agréable et plus instructive.

C’est à West-Point plus qu'en tout autre endroit j qu’on est saisi d’étonnement à l’aspect de cette rivière du Nord, dont la largeur est d’une lieue, que des bâtimens de guerre remontent jusqu’à Albany, et qui coule entre deux chaînes de montagnes alors inhabitées, couvertes de pins, d’antiques chênes et de noirs cyprès.

Cette vue âpre et sauvage m’inspirait des pensées tristes et profondes, et, comme on le dit à présent, romantiques ; elles étaient animées par l’entretien de Maudint, qui me rappelait les divers événemens dont ce lieu avait été le théâtre, et tous les combats que depuis cinq ans la liberté y avait livrés contre les forces redoutables de ses ennemis.

2irormtîî:s

J’avoue qu’en regardant ces masses gigantes-»* ques de rochers , ces abîmes sans fond et ces immenses forêts, je n’imaginais pas comment les Anglais avaient pu si long-temps conserver F espoir chimérique de subjuguer nu peuple défendu par ces inexpugnables remparts, et enflammé par l'amour de l'indépendance*

Après ce voyage intéressant, je revins au camp de CramponL Nous restâmes quelques semaines sans autre occupation que des visites de postes , quelques reconnaissances, des exercices fréquent et tous les devoirs de détail du métier*

Je n'étais dédommagé de cette inaction que par les curieux entretiens de tous ceux qui, soit dans notre armée , soit dans celle des Américains, avaient le plus contribué au succès de cette guerre, et qui pouvaient le mieux m'instruire des institutions du pays, des causes de sa révolution, de ses progrès, de ses obstacles, enfin de tout ce qu’une vive curiosité m’avait fait désirer depuis si long-temps d’étudier de près et d'approfondir*

Je fus heureusement seconde, dans mes recherches, par un guide aussi aimable qu’éclairé, par le chevalier de Chasteîlux, ami intime de mon père et mon parent très-proche. Le nom de cet académicien spirituel, de cet officier général dis* tingué, de ce savant sans morgue, qui savait allier lemérite d’une érudition vaste aux asrrêtnens

ov sotm-mits. 369

d'un style pur et correct, est encore vénéré dans toute cette Amérique dont son épée défendit l'indépendance.

Ses écrits, estimés en France, sont mieux appréciés au dehors; on y a mieux senti le mérite de son livre sur la félicité publique* Get ouvrage curieux abat beaucoup d’idoles antiques-; il contient des vérités nouvelles et importantes, et nous prouve, avec autant d'esprit que de raison-, combien, grâce aux lumières de la philosophie, le sort des nations modernes est préférable à celui de ces peuples héroïques, dont on ne montre que les grandeurs à notre jeunesse trompée.

L’auteur, sans se laisser éblouir par l'auréole de cette gloire antique, nous rappelle F imperfection, l’injustice de leurs lois, qui maintenaient en esclavage et traitaient comme de vils troupeaux les dixneuf vingtièmes du genre Immain, la barbarie de leurs mœurs, la folie souvent cruelle de leurs cultes, et leur profonde ignorance dans un grand nombre de sciences géographiques, physiques, industrielles, mathématiques, théoriques ou pratiques, qui, fleurissant aujourd'hui des extrémités de l'Europe à celles de F Amérique, perfectionnent sans cesse la civilisation, répandent partout Tordre, la sécurité, Faisance, font opérer aux arts des prodiges, allègent nos maux, centuplent nos jouissances, établissent entre tous les peuples le-

change rapide de leurs pensées, de leurs lumières, des fruits de leurs travaux, et fécondent les terrains stériles.

Ces sciences commandent aux élémens, dirigent, écartent la foudre. Secondés par elles, les hommes des temps modernes bravent les tempêtes de FQcéan, qu’ils sillonnent à F aide d’une voile légère, du pouvoir invisible de Faimunt, et des forces, magiques d'une vapeur concentrée ; enfin partout Fauteur nous montre le sort de Fhomme relevé, embelli, perfectionné par une religion plus douce, par des lois plus justes, par des institutions plus sages et par des gouverneraens plus éclairés.

Offrons donc Fhommage d'une juste reconnaissance à Fauteur de la félicité publique , qui, dissipant les préventions de Pécole, replace enfin, comme elles doivent Fètre, Paris et Londres fort au-dessus de cette Rome et de cette Athènes, dignes à la vérité de notre admiration sous beaucoup de rapports, mais qui ne méritaient pas, à d'autres égards, le culte enthousiaste et servile que trop long-temps nous leur avions voué*

Un de mes plus pressans désirs était de voir le héros de l'Amérique, le général Washington; il était alors campé à peu de distance de nous* M. le comte de Rochambeau eut la bonté de me présen* ter à lui. Trop souvent la réalité est bien au-des-

OU SOUVENIRS- 3yi

sous de r imagina tien 7 et T ad mi ration diminue en voyant de trop près celui qui en a été F objet; mais, à la vue du général Washington, je trouvai un parfait accord entre l’impression que me faisait son aspect, et l'idée que je m’en étais formée.

Son extérieur annonçait presque son histoire : simplicité, grandeur, dignité, calme, bonté, fermeté, c’étaient les empreintes de sa physionomie* de son maintien, comme celles de son caràetère; sa taille était noble* élevée; l’expression de ses traits, douce, bienveillante; son sourire agréable; ses manières simples sans familiarité.

Il n’étalait point le faste d’an général de nos monarchies; tout annonçait en lui le héros d'une république; il inspirait plutôt qu’il ne commandait le respect; et, dans les yeux de tous ceux qui T entouraient , on voyait une vraie affection et cette confiance entière en un chef, sur lequel ils semblaient fonder exclusivement leur sécurité. Son quartier, un peu séparé de son camp, présentait l’image de l’ordre qui régnait dans sa vie, dans ses mœurs et dans sa conduite.

Je m’étais attendu à voir dans son camp populaire des soldats mal ténus, des officiers sans instruction, des républicains privés de cette urbanité si commune dans nos vieux pays civilisés. Je me souvenais de ces premiers moinens de leur révo-

lution, où des laboureurs, des artisans, qui n’avaient jamais manié de fusils, avaient couru sans ordre, au nom de la patrie, combattre les pha~ langes britanniques, ne présentant à leurs regards étonnés que des masses d’hommes rustiques, qui ne portaient d’antres signes militaires qu’un bonnet sur lequel était écrit le mot liberté.

On peut donc juger combien je fus surpris de trouver une armée disciplinée où tout offrait l’image de Tordre, de T raison, de T instruction et de l’expérience* Les généraux, leurs aides de camp et les autres officiers, montraient dans leur maintien, dans leurs discours, un ton noble, décent, et cette bienveillance naturelle qui me paraît aussi préférable à la politesse , qu’une physionomie douce Test à un masque qu on s’est efforcé de rendre gracieux*

Cette dignité de chaque individu, cette fierté que leur inspiraient l'amour de la liberté et le sentiment de Fégalité , u*avisent pas été de légers obstacles pour le chef qui devait s’élever au-dessus d’eux, sans leur inspirer de jalousie, et soumettre leur indépendance à la discipline, sans exciter leur mécontentement*

Tout autre que Washington y aurait échoué; il suffît, pour apprécier son génie et sa sagesse, de dire qu’au milieu des orages d’une révolution, il a commandé sept ans l’armée d’un peuple libre,

ou souvenirs. 3y3

sans donner de crainte à sa patrie et sans inspirer de méfiance au congrès.

Dans toutes les circonstances on îe vit réunir en sa faveur les suffrages des riches et des pauvres y des magistrats et des guerriers ; enfin il est peut-être le seul homme qui ait conduit et ter* miné une longue guerre civile sans s être exposé à un reproche mérité. Comme chacun savait qu il comptait pour rien son intérêt privé, et quel intérêt général était son seul but, il a joui, de son vivant, de ces hommages unanimes que les contemporains refusent ordinairement aux plus grands hommes, et qu'ils ne doivent attendre que de la postérité. On aurait dit que fenvie, le voyant si hautement élevé dans Y opinion universelle, sétait découragée et désarmée, parce qu'elle n avait aucun espoir que ses traits pussent l’atteindre.

Le général Washington, à I époque où je le vis, était âgé de quarante-neuf ans; il s’efforçait modestement d'éviter les hommages qu’on se plaisait à lui rendre. Jamais cependant personne ne sut mieux les accueillir et y répondre. Il écoutait avec une obligeante attention ceux qui lui parlaient, et sa physionomie leur avait répondu avant ses paroles.

Il fit, très jeune, ses premières armes contre la France, sur les frontières du Canada, à la tête

MÛMOUÜ&

des milices virginieimes* Revenu chez lui, cet homme, qui devait jouer un si grand rôle dans sa patrie, resta long-temps inactif dans ses foyers, paraissant préférer un repos philosophique aux agitations des affaires publiques*

Exempt d’ambition , il prit peu de part aux premiers événemens cpii signalèrent l'insurrection américaine; mais, dès que la guerre fut irrévocablement déclarée, comme FÉtal et Farmée avaient besoin d’un; chef, tous les regards se portèrent sur Washington , dont la sagesse était généralement estimée; d’ailleurs, dans une contrée où la paix régnait depuis si long-temps, il était peut-être alors le seul homme qui eût quelque idée et quelque souvenir de la guerre*

Animé de l'amour le plus pur et le plus désintéressé pour sa patrie, il refusa de recevoir le traitement qu’on lui assignait comme général en chef, et ce fut presque malgré lui que FÉtat se chargea de payer les frais de sa table. Cette table était tous les jours de trente couverts. Ces repas, qui, suivant F usage des Anglais et des Américains, duraient plusieurs heures, se terminaient par de nombreux toasts : les plus usités s’adressaient à Findépendance des États-Unis, au roi et à la reine de France, aux succès des armées alliées; après ceuxci, venaient les toasts particuliers, ou, comme on le disait en Amérique, toasts de senlimens*

Presque toujours, lorsque la table était desservie , et qu’il n’y restait plus que des bouteilles et du fromage, la réunion se prolongeait jusqu’à la nuit. Cependant la tempérance était une des vertus de Washington; en prolongeant ainsi son dîner, i! n’avait qu’un but réel, le plaisir de se livrer aux douceurs d’une conversation, qui le distrayait de ses soucis et le reposait de ses fatigues.

Lorsque je dînai chez cet illustre général, de tptis ses belliqueux convives * celui qui excita le plus nia curiosité fut le général Gates. On sait qui! avait eu la gloire de vaincre le premier et de faire passer sous le joug une armée anglaise. Cette armée, ainsi que son chef Rurgoyne* défila devant Gates et déposa les armes à ses pieds*

Gates, par son patriotisme f par ses vertus, par son courage, avait mérité cette laveur de la fortune, mais il ne put la fixer ; pende temps après, il se vit battu à Campden, non par sa fuite, mais par la défection de quelques milices américaines qui prirent la fuite* Accusé devant le congrès, on soumit là décision de son sort à Washington* son rival de gloire. Il existait entr eux quelques semences de jalousie.

Cependant Washington, qui, dans les premiers momçns, avait témoigné de l’intérêt à Gates, se montra rigoureux comme juge au moment où l’indulgence aurait accru sa gloire ; mais l’entière

perfection n'est pas compatible avec l'humanité? Gates fut destitué, et on donna son commandement au brave et célèbre général Green.

Les hommes dam grand caractère ennoblissent leur malheur par le courage avec lequel ils Je supportent : celui de Gates fut héroïque et digne de J ni ; il déclara que, privé de rhonneur de commander, son ferme dessein était de continuer à verser son sang, comme soldat, pour sa patrie, tant que la guerre de l'indépendance durerait, çt il vint avec une noble G©uûance dans la tente de Washington. Leur première entrevue, qui fut publique, était attendue avec une impatiente curiosité. De part et d autre on observa les convenances d une généreuse courtoisie, et tous deux, dans deux rôles bien différons, gardèrent une noble et modeste dignité. De ce jalonnent leurs querelles cessèrent, et Washington rendit à Gates la confiance ainsi que les honneurs qu’il méritait.

Le général Washington m’accueillit avec bouté; il me parla de la reconnaissance que son pays conserverait toujours pour le roi de France et pour sa généreuse assistance. Il me fit les plus grands éloges de la sagesse, de l'habileté du général comte de Rochambeau, dont il s’honorait, disait-il, d’avoir mérité et obtenu l’amitié; il loua vivement la bravoure et la discipline de notre armée; enfin il m’adressa particulièrement des pa-

rôles très obligeantes relativement a mon père, à ses longs services, à ses nombreuses blessures, dignes ornemens, disait il, d un ministre de la guerre.

Nous espérions toujours que les Anglais, bon* leux de leur inaction, cesseraient de se tenir enfermés dans leurs retrânehemens de New-lork, et qu’ils en sortiraient pour se mesurer avec nous. Mais, découragés par leurs revers, ils demeurèrent immobiles et se contentèrent de bloquer, autant qu’ils le pouvaient, les ports, pour intercepter les renforts et les nouvelles que nous attendions d’Europe.

Notre impatience de combattre était secondée par le baron de V ioménil, dont 1 humeur était bouillante et le courage téméraire : il voulait à toute force que nos deux armées attaquassent vivement New-York Mais la forte position de cette place, son escarpement, ses nombreux retrait ch emens à plusieurs étages et défendus par de fortes batteries, les secours et les rafraîchisse? mens qu’on y recevait continuellement par la mer, enfin T impossibilité de l investir totalement, auraient suffi pour empêcher le general Washington et le comte de Rochambeau de hasarder une entreprise qui aurait coûté tant d hommes sans nécessité, au moment où les Anglais, s avouant, pour ainsi dire, vaincus, prouvaient évidemment

3"iS anbiorREs

qu’ils avaient renoncé à l’espoir de ravir aux Etats-Unis leur indépendance.

D’ailleurs les ordres que j’avais apportés àM. le comte de Rochambeau lui avaient prescrit un antre plan , qui devait être exécuté, à moins d’en être empêché par des circonstances imprévues; et, comme on le verra bientôt, c’était aux Antilles que notre gouvernement voulait porter les coups décisifs , qui devaient forcer l’Angleterre à terminer cette lutte sanglante et à conclure la paix.

Le camp français de Crampont était situé à quinze milles, ou cinq lieues, du camp américain. Nous y restâmes trais semaines, après lesquelles le bruit commença à se répandre, dans l'armée , que nous devions bientôt quitter les États-Unis, et nous embarquer à Boston sur une escadre commandée par M. de Vaudreuil. Cette séparation contrariait extrêmement Washington et l’armée américaine. Cependant les résultats de cette mesure et la promptitude de la paix justifièrent pleinement, l’année suivante, la sagesse du plan conçu par le ministère français.

Le 22 octobre, nous nous mîmes en route, et, après une semaine de marche, nous arrivâmes dans la plaine de Harford, l’une des plus grandes villes du Connecticut. Nous y séjournâmes quatre jours. Là, M. de Rochambeau nous apprit officiellement que, si un mouvement imprévu des

OU SOD VENIllS.

Anglais 11e s’opposait à ses desseins, il comptait retourner immédiatement en France avec une partie de son état-major, et que nous serions dorénavant sous les ordres de M. le baron de A ioménil.

Nous apprîmes, en même temps, que l’escadre de M. de Vaudreuil n’était pas encore prête à nous recevoir, et que cet amiral désirait que nous n’arrivassions à Boston qu’au moment où ses préparatifs seraient achevés: ainsi nous nous vîmes destinés à r ester long-temps campés, et à faire ensuite de pénibles marches dans une saison dont la rigueur prématurée commençait à se faire assez fortement sentir : car déjà la neige tombait avec abondance comme en hiver.

Le 4 novembre, l’armée partit pour Providence. Comme nous nous étions éloignés de l’ennemi, et que notre présence au camp n’était pas indispensable, nous demandâmes, le prince de Broglie et moi, à M. de Rochambeau, la permission de faire une course â New-London, lieu devenu laineux par les perfides et les sanguinaires vengeances d’Arnold, et de visiter aussi 1 tl lo de-I s la nd, où nos troupes avaient séjourné si long-temps avant de commencer leur glorieuse campagne.

MM. de Vauban, de Champcenetz, de Chabanes et Bozon de Talleyrand-Périgord nous accompagnèrent dans ce petit voyage.

Le pays que nous traversâmes offrit à nos re-

MiMOlflES

gards des situations riches et variées, une population nombreuse, active, industrieuse, payée de ses travaux par l’aisance; partout des champs bien cultivés, des rues régulières et des maisons propres, des villes qui devaient être bientôt des cités, et des villages-qui ressemblaient déjà à de petites villes,

New-London, par sa position sur la Tamise, à un quart de lieue de son embouchure dans la mer, avait été, dit-on, fort commerçante et fort riche; mais, lorsque nous la vîmes, le traître Arnold I avait dévastée, brûlée, et nous marchions sur les débris de ses maisons et de ses magasins incendiés* Les deux rives de la Tamise étaient défendues par deux forts, dont Fun paraissait encore en assez bon état et contenait une artillerie suffisante*

jNqus partîmes ensuite pour New-Port, et nous fîmes cinquante milles par une détestable route, C était le premier mauvais chemin que j’avais i encontre dans les États-Unis* Après avoir passé deux ferrys dont le second sépare le continent de Rhode-Isiand, nous arrivâmes dans cette île*

J étais destiné à trouver toujours sur F eau les périls que je cherchais vainement sur terrer notre barque échoua rudement et fut au moment de chavirer; de prompts secours nous tirèrent d’affaire.

il nous fut facile, en voyant New-Port, de

concevoir les regrets de l’armée française lorsqu’elle quitta cette jolie ville, où elle avait fait un si long séjour. D’autres parties de l’Amérique n’étaient encore belles qu’en espérance ; mais la prospérité de Rhode-lsland était déjà complète. L’industrie, la culture, l’activité du commerce n’y laissaient rien à désirer,

La ville de New-Port, bien bâtie, bien alignée, contenait une population nombreuse dont l’aisance annonçait le bonheur; on y formait des réunions charmantes d’hommes modestes, éclairés , et de jolies femmes dont les talens embellissaient les charmes. Les noms et les grâces de miss Champlain , des deux miss Hunteret de plusieurs autres, sont restés gravés dans le souvenir de tous les officiers français.

.Te leur rendis , comme nies compagnons, de justes hommages. Cependant mes visites les plus longues eurent pour objet un vieillard fort silencieux, qui découvrait peu ses pensées, et jamais sa tète; sa gravité, ses monosyllabes disaient assez à la première vue que c’était un quaker. Pourtant il faut avouer que, malgré toute ma considération pour sa vertu, notre première entrevue aurait peut-être été la dernière, si tout à coup, une porte s’étant ouverte, je n’avais vu apparaître dans son salon un être qui semblait tenir plus de la nymphe que de la femme.

MÉMOïBES

Jamais on ne réunit tant de grâces à tant de simplicité , tant d’élégance à tant de décence* C’était Polly Leiton, la fille de mon grave trembleur. Sa robe était blanche comme elle ; la mousseline de son ample fichu, la batiste envieuse qui me laissait à pei 11e apercevoir ses blonds cheveux, enfin les simples atours d’une vierge pieuse, semblaient s’efforcer en vain de nous voiler la taille la plus fine, et de nous cacher les attraits les plus séduisons.

Ses yeux paraissaient réfléchir, comme deux miroirs, la douceur d'une âme pure et tendre. Elle nous accueillit avec une confiante naïveté qui me charmait; et le tutoiment que sa secte lui prescrivait, donnait à notre nouvelle connaissance l’air d’une ancienne amitié. Je doute qu aucun chef d'œuvre de l’art pût éclipser ce chefd’œuvre de la nature : c’était le nom que lui donnait le prince de Broglie.

Dans nos entretiens, elle m’étonnait par la candeur originale de ses questions : « Tu n’as donc # en Europe, me disait-elle, ni femme ni enfans, » puisque tu quittes ton pays pour venir si loin » faire le vilain métier de la guerre? »

* Mais c’est pour vos intérêts, lui répondis-je, que je m’éloigne de tout ce qui m’est cher , et )> c’est pour défendre votre liberté que je viens » me battre contre les Anglais* »

« Les Anglais, reprit-elle, iis ne t'ont point fait » déniai; et notre liberté que t’importe? Il ne » laut jamais se mêler des affaires d’autrui, à j> moins que ce ne soit pour les raccommoder et « pour empêcher de répandre le sang. »

« Mais, répliquai-je, mon roi m’a ordonné de » porter ici ses armes contre vos ennemis et les » siens.—Eh bien , dit-elle, ton roi te com- » mande une chose injuste, inhumaine, contraire >» à ce que Dieu ordonne. Il faut obéir à ton Dieu » et désobéir à,ton roi; car il n’est roi que pour » conserver et non pour détruire* Je suis bien 7 > sûre que ta femme, si elle a bon cœur, est de » mou avis. »

Que pouvais-je répondre à cet ange? car, en vérité, je fus tenté de croire que c’en était un. Ce qui est certain, c’est que, si je n’avais pas été marié et heureux, tout en venant défendre la liberté des Américains, j’aurais perdu la mienne aux pieds dePolIy Leiton.

L’impression que m’avait faite cette charmante personne, était d’une nature si différente de celle quon éprouve dans le brillant tourbillon du monde, qu’elle devait m’éloigner, au moins momentanément, de toute idée de concerts , de bals et de fêtes.

Cependant, comme les dames de New-Port nous avaient vivement touchéspar leur accueil gra-

MEMÛI1ŒS

ci eux, et par tout le bien quelles nous disaient de nos compagnons d’armes dont elles regrettaient sincèrement l'absence, nous résolûmes de leur donner un beau bal et un magnifique souper : ce qui notait pas d’une extrême prudence, car nous n étions que sept ou huit officiers à dix lieues de notre armée,

Long-Isiand, occupée par nos ennemis, était peu éloignée de New-Port; on nous lit observer cjue les corsaires anglais faisaient de temps à autre des apparitions sur la côte, et, le bruit de notre galante fête s’étant répandu, üs auraient pu nous faire une visite et troubler assez ridiculement notre joyeuse réunion*

Ce danger nous parut peu probable: je fis venir très lestement quelques soldats-musiciens du régiment de Soissonnais. Desoteux, qui, depuis, eut quelque éclat dans notre révolution comme chef de chouans, sous le nom de Cormartin , se chargea avec Vauban des préparatifs du bal, du souper, et nous allâmes par toute la ville porter nos invitations.

Cette petite fête fut une des plus jolies que j'aie vues, parce que les grâces en faisaient l'ornement, et la cordialité les honneurs. Mais Polly Letton ne pouvait y venir, et comment ne pas dire que cette triste réflexion voila quelquefois ma gaîté ?

Nous passions des instans trop doux à New-

ÜS5

!Port, pour nous presser de retourner à nos tentes. Ainsi, comptant sur l’indulgence de notre général, nous dépassâmes de quelques jours le congé qu'il nous avait donné. Mais iM.de Rochambeau, connaissant mieux que personne tout le prix de la discipline, nous envoya l’ordre précis de rejoindre sans délai nos drapeaux; nous partîmes avec tristesse, et nous nous rendîmes promptement au quartier général, qui était alors à Providence.

Providence, qui doit être à présent une grande fet populeuse cité, pouvait alors déjà passer pour une jolie petite ville. Elle ne contenait encore que trois mille habitans ; mais tous y jouissaient d’une aisance acquise par de constans travaux et par une active industrie. Elle occupe le milieu d’un vallon qu’arrose la petite rivière de Naraganset, assez large et navigable. Ce nom de Nara. gansetme rappelle qu’a vaut d’arriver à Providence, j’avais traversé un village nommé ainsi, ou plutôt Une irrégulière collection de misérables huttes. C’était le dernier débris de la nombreuse tribu sauvage des Naragansets, qui, pendant plusieurs siècles, avait possédé seule cette province.

Partout où les hommes civilisés se montrent, les hommes sauvages disparaissent. Pour ceux-ci la civilisation, loin d’avoir des attraits, est un joug insupportable et dont ils ont horreur.

ÏUOIOTRES

Un a vainement; recueilli et élevé avec soin* dans les collèges anglais ou américains, plusieurs enfans sauvages abandonnés par leurs pare ns; et, quoiqu’on leur eut fait connaître lesélémens des sciences, des arts ; quoiqu’ils eussent été vêtus, nourris comme les Européens, et qu’ils eussent joui de toutes les commodités de la vie sociale; dés qu’avant atteint lage de la force ils avaient trouvé une occasion de s'échapper, tous étaient retournés avec une impatiente ardeur dans les forets, dans les cabanes de leurs pères, pour y goûter les chaïmes d’uneliberté orageuse et d'une vie errante,qu’ils préfèrent atout. Aucune liberté ne leur paraît mériter ce nom de qu’on la restreint par des limites.

Cependant quelques centaines d’individus de la nation des Karagunsets, par des causes que j'ignore t étaient restés dans le lieu de leur naissance, an moment du départ de leurs compatriotes. Peu à peu, leur village, placé jadis au milieu de bois épais, s’était vu environné de champs cultivés, de bourgs peuplés, de villes commerçantes; de sorte qu’au centre d’une province américaine, riche et industrieuse, cette pauvre tribu indienne s’offrait aux regards étonnés coipme une oasis sauvage, placée au milieu du plus florissant tableau de civilisation.

Ces Indiens, isolés par leurs mœurs dans ce

OU SOUVIEIÎIUS.

magnifique entourage, étaient restés inviolablement attachés aux usages, ati culte et à la manière de vivrej 8 e leur nation. On ne remarquait en eux aucun progrès. Rieq n’était changé dans la misérable construction de leurs cabanes, dans la forme de lêiirs vêtemens, ou plutôt &e leurs couvertures; ifs conservaient les memes habitudes, fe meme langage; mais leur population diminuait chaque année, et peut-être aujourd'hui 11 en reste-t r if aucune trace*

Notre armée élait campée sur le chemin de Boston, à trois milles de Providence* L’automne ressemblait à un hiver : le froid était aigu et la neige abondante* Comme nous n’étions pas encore certains du temps de notre départ, qui pouvait être fort retardé, JL de liochambeau fit faire des baraques pour les soldats, et permit aux colonels de se loger dans des maisons, où chacun s’empressait à F envi de nous offrir un asile*

Cette permission me procura le plaisir d’observer plus en détail la vie ultérieure d’une famille américaine* Je fus enchanté de la simplicité, de la pureté de mœurs et de la franche cordialité de mes hôtes* Leur politesse, qui se montrait sans apprêts, n en était que plus aimable; ils avaient à la tais de l’instruction et de la bonhomie; tout y était naturel; il semblait que tous leurs devoirs fussent pour eux des plaisirs* L’esprit, chez eux.

n’était que le bon sens. La raison et la bonté dictaient leurs paroles, et présidaient à leur conduite. Réellement on doit convenir que la vérité et le bonheur, loin d’être, comme l’ont dit des philosophes moroses, totalement exilés de la terre, se rencontrent à chaque pas cri Amérique.

Quoique les instructions reçues par M. de llo~ chambeau lui laissassent beaucoup de latitude relativement aux circonstances qu’il aurait été impossible de prévoir de si loin, tout le décidait de plus en pins à exécuter le plan des ministres. Les nouvelles qu’il recevait concouraient à lui prouver que les Anglais, renonçant à l’espoir de subjuger les États-Unis, voulaient évacuer Charlestown, ne laisser qu’un corps de troupes hessoises dans New-York, et qu’ils formaient le dessein do porter toutes leurs forces aux Antilles , pour y défendre leurs îles et attaquer les nôtres.

Il est vrai que des avis précédées avaient pu faire croire que le général Clinton, avant d évacuer l’Amérique septentrionale, tenterait un coup d’éclat, sortirait de ses retranchemens et attaquerait les armées alliées. C’était ce motif qui avait retardé notre marche, dans l’espoir de faire repentir le général anglais de sa témérité; mais, soit qu’il eût formé ou nonce projet, le fait est qu’il se tint prudemment renfermé danssé? lignes.

OU S0U-VEH1BS.

Ainsi rien ne nous arrêtait plus, et nous attendions avec impatience le moment où l’escadre de M. de Vaudreuil serait prête à nous recevoir.

M. de Rochambeau, voulant, jusqu’au dernier moment, prouver, par les détails de sa conduite comme par les grands services qu’il avait rendus, combien il désirait conserver l’affection des Américains et emporter leurs regrets,donna, dans la ville de Providence, de fréquentes assemblées et des bals nombreux où l’on accourait de dix lieues à la ronde.

Je ne me rappelle point avoir vu réunis,dans aucun autre lieu, plus de gaîté et moins de confusion, plus de jolies femmes et de bons ménages,, plus de grâce et moins de coquetterie, un mélange plus complet de personnes de toutes classes, entre lesquelles une égale décence ne laissait apercevoir aucune différence choquante. Cette décence, cet ordre, cette liberté sage, cette félicité de la nouvelle république si mûre dès son berceau, étaient le sujet continuel de ma surprise et l’objet de mes entretiens fréquens avec le chevalier de Cbastell ux.

Tout, dans la fondation de ces riches colonies, dans leur révolution, dans leur législation, offrait une espèce de phénomène dont l’histoire ne donne point d’exemple, et qu’il faut expliquer par des causes toutes différentes de celles qui ont amené

3f)0 TinforomiS

la naissance, la formation et les progrès de tons les gouvernemens connus.

Sans parler ici des peuples de l'antiquité, dont Forigïne est enveloppée de ténèbres, et dont les premières époques sont mêlées de fables et de prodiges, il suffira de remarquer que presque tous les gouvernemens modernes ont <\ù leur naissance à la conquête, leur police a la force militaire, leur accroissement à la fortune.

Les conquerans, les destructeurs barbares de l’empire romain, lentement adoucis par fadéjption du culte évangélique, créèrent des gouvernemens, ou plutôt des aggrégatkms de guerriers, qui, en se partageant les terres, n'offrirent long-temps que fimage d’une aristocratie militaire, campée sur le théâtre de ses victoires*

Les premiers, ou les officiers de cette aristocratie, opprimant les vaincus et respectant peu leur propre chef, devinrent des grands, des maires du palais, des gouverneurs et commandans de provinces, des juges et magistrats peu soumis, plus tard, des ducs, des comtes, des seigneurs, des nobles, des chevaliers. Ils s’emparèrent de tous les pouvoirs royaux. Les évêques, les abbés les imitèrent; autant de seigneuries, autant de lois et de coutumes.

Cependant, pour mettre un terme à l’anarchie, ce chaos s'organisa; la puissance féodale naquit*

Peu à peu, à l’nitle de la hiérarchie établie par ce système, les rois, secondés par les peuples, agrandirent leur pouvoir, et 1 affermirent aux dépens de celui des seigneurs.

De là sortit enfin Tordre monarchique que nous voyons établi dans la plus grande partie des États de l’Europe, ordre imposant, mais nécessairement mêlé, dans sa composition, des débris de la féodalité et des restes de Tan tique puissance du clergé.

Ainsi la liberté s'y trouve toujours aux prises avec le pouvoir de la royauté, qui concentre en elle toutes les forces des anciennes seigneuries ; l'égalité s’y voit constamment écartée par les souvenirs ou les préjugés d’une noblesse dépouillée de sa puissance, mais non de ses antiques prétentions et de sa fierté; enfin,-presque partout la tolérance y rencontre l’opposition d’un culte plus ou moins dominant.

Dans presque toutes les républiques de l’Europe, il est resté des traces plus ou moins fortes des anciennes institutions féodales, et, en Angleterre, c’est encore l’aristocratie qui fait la base de la législation. On pourrait dire qu’elle y a conservé même plus d’antiques privilèges que celle des autres contrées , parce qu’elle a eu l’heureuse sagesse de se rendre patronne de la liberté publique, et de s’unir au peuple contre le pouvoir arbitraire.

3ga mj^mohieSl

Ce court tableau et la lecture de l’histoire de tous les pays montre ut assez combien il a été impossible et combien même il serait difficile à présent d’y rendre la législation une, simple, égale pour tous, et de la dégager des livrées et de la bigarrure des mœurs anciennes.

Par un hasard étonnant, la nouvelle république de VAmérique du nord , fondée dans son origine, non par la conquête, mais par les transactions du pacifique Penn, n’a eu à combattre, a vaincre aucun de ses obstacles. Les législateurs , travaillant dans un siècle de lumières , sans se voir obligés de triompher d’un pouvoir militaire, de limiter une autorité absolue, de dépouiller un clergé dominant de sa puissance, une noblesse de ses droits, nnefoiilede familles de leurs fortunes, et de construire leur notivel édifice sur des débris cimentés de sang, ont pu fonder leurs institutions sur les principes delà raison, delà complète liberté, de l’égalité politique; aucun vieux préjugé, aucun fantôme antique ne se plaçait entr eux et la lumière de la vérité- Un seul effort, une seule guerre, pour secouer le joug de la mère-patrie > a suffi pour les affranchir de toute gêne ; et leurs lois, faites uniquement dans le but de Tintérèt général, ont été tracées sur une table rase, sans être arrêtées par nul esprit de classes, de sectes % de partis ou d’intérêts privés»

Gif aOL VEMilis*

Le résultat de cette position sans exemple et de toutes ces circonstances inouïes jusqu’à présent, a été l’établissement d’un gouvernement aussi parfait qu’il en puisse sortir fie la main des hommes, gouvernement dont une prospérité toujours croissante depuis un demi-siècle prouve Ut sagesse.

Déjà les fruits en ont été répandus au loin, et de plus en plus il en jaillira des lumières qui aideront partout les hommes à sortir ou du chaos de l'anarchie, ou des ténèbres répandues sur eux par le despotisme; on profitera sans doute de leurs leçons et de leur expérience; chaque jour en donne la preuve.

Cependant il serait téméraire, au lieu de n'y prendre que ce qui peut être applicable à chacun suivant sa position, il serait téméraire, dis-je, de vouloir les choisir en tout pour modèles dans les anciens pays civilisés, puisqu’on ne pourrait y fonder de pareilles institutions que sur des ruines, et après avoir surmonté des résistances presque invincibles.

D’ailleurs les États européens , environnés de voisins puissans, sont obligés d’être toujours armés , d’entretenir de nombreuses troupes soldées, et cette nécessité est incompatible avec la nature et la pleine liberté d’un gouvernement semblable à celui des États-Unis-

3g4 MÉMOIRES

Tout se réunit comme par prodige pour favoriser cette nouvelle législation, et ce qui semblait même un écueil se trouva servir d’aide et d’appifi. D’abord la grandeur immense de cette partie du continent américain , loin d’embarrasser tes fondateurs de la république, les seconda merveilleusement : car cel te terre * qui n’ava if a l'ouest de limites que l'océan Pacifique, et de voisin que le Kamtschatka, n'étant habitée que par de faibles tribus indiennes, permettait aux Américains civilisés l'occupation facile d'un territoire presque sans bornes.

Il en résulta l’effet le plus heureux pour la morale de ce nouveau peuple. Ce qui est dangereux en tout pays, c’est ta misère et l'oisiveté forcée d’une foule de prolétaires; or, dans les Etats-Unis on n’a point à craindre ce fléau, puisqu’il y a partout plus de terres que d'hommes, et que tous ceux qui veulent et savent travailler, trouvent des moyens d’exister et même de s’enrichir, sans être jamais tentés d’avoir recours pour vivre aux filouteries, au vol, à F assassinat ou à la révolte.

On pouvait craindre aussi que, cette contrée étant peuplée depuis mi siècle par des Européens venus de toutes les nations et y apportant tous des croyances, des mœurs et des habitudes différentes, il ne fût presque impossible, non-seule-

ou souvEîfrfts.

ment de les soumettre à une législation uniforme, mais même de les faire vivre en bon accord et en paix.

Cependant l’expérience prouva combien cette crainte était peu fondée, puisque tous ceux qui avaient abandonné leur patrie pour venir habiter y Amérique , étaient des hommes persécutés et proscrits chez eux, soit à cause de leur croyance, soit pour s’être trouvés mêlés à des troubles politiques, et opprimés par la tyrannie du parti qui les avait vaincus.

Tels furent les motifs qui décideront un grand nombre de Hollandais à porter dans la Nouvelle- Angleterre, à New-Tork, leur activité commet riale; des Suédois, à venir labourer les champs de New-Jersey et de la Dèlaware. Les presbytériens de la Grande-Bretagne cherchèrent à Boston un abri contre les persécutions religieuses; les anabaptistes allemands, les catholiques it landais, dépouillés de leurs biens, coururent demander du repos et un abri en Pens\ 1 vauie ; enlin , un sjrnntl nombre dt* Français protestaiis se réfugièrent dans les Carolines. Pour tant d’opprimés la liberté était, non-seulement un besoin, mais une passion.

Malgré quelques actes arbitraires du gouvernement anglais, les colons américains trouvaient, sous la protection des lois anglaises, une grande

partie de celte liberté et de ces droits qu’ils au* raient voulu vainement réclamer dans les lieux, de leur naissance: aussi tous se soumirent, sans aucun regret, aux lois qui régissaien t les colonies.

De plus, la multiplicité des,cultes rendit parmi eux la tolérance indispensable. Ce qu'on trouvera meme peut-être singulier, c’est que les catholiques en donnèrent l'exemple. Aucune croyance ny fut donc dominante ni privilégiée. Les ministres de chaque culte furent payés par ceux qui le professaient, et il s’établit entr eux, non une jalousie funeste, mère des discordes, mais une louable émulation eu charité, en bienveillance et en vertus.

Ce fut de cette sorte que se formèrent aux principes de justice, déraison, de tolérance et d’une vraie liberté, les esprits d’une nation qui n’avait à craindre ni le fanatisme religieux, ni l’orgueil d’une classe privilégiée, ni la turbulence d’une populace oisive et malheureuse; et, tous jouissant des mêmes droits , Tintérêt général n’y fut plus distinct pour eux de l’intérêt privé.

Dans cette heureuse situation, les défrichemens se multiplièrent, l’aîsance se répandit, et la population s’accrut si rapidement, que le gouvernement britannique en prit ombrage, et se servit injustement de son pouvoir pour arrêter cette prospérité croissante* Il défendit de multi-

hi

plier les établissemëns qui se formaient loin des côtes; il gêna le commerce par de fiscales restrictions; et plusieurs gouverneurs de province commencèrent même à persécuter quelques sectes, ennemies du culte anglican. Les Américains se plaignirent vivement à Londres, et furent mal accueillis. La fiscalité appesantit de plus en plus sou joug. On continua à humilier ces hommes fiers, en déportant en Amérique des gens sans aveu, ou des coupables condamnés par les tribunaux. Les actes du parlement,relatifs au thé et au timbre, achevèrent d’aigrir les esprits. Plusieurs colons, distingués par leur mérite, furent envoyés à Londres, et y firent entendre, non d’humbles doléances, mais le langage d’hommes libres qui connaissaient leurs droits et qui sentaient leur force.

Malgré les sages avis d’une opposition éclairée, le ministère anglais ne répondit aux Américains què par des menaces et par des mesures violentes. Ils se soulevèrent, le cri de liberté s’éleva de toutes parts; on courut aux armes, la révolution éclata, et l’indépendance fut déclarée.

Au milieu des orages de la guerre, il fallait décider si on aurait une monarchie, si on formerait plusieurs républiques, ou si on les unirait toutes par un lien commun. Ce fut alors qu’on recueillit les heureux fruits de tous ces germes de pr'ospé-

rite et d’harmonie que j’ai mentionnés plus haut. Tandis qu’on se battait avec courage contre nu ennemi superbe et puissant, chacun des treize Étals fit tranquillement sa constitution, et nomma de sages députés qui se réunirent en congrès. Partout les assemblées furent pacifiques, les délibérations mûres et sages Un lien commun rendit la confédération puissante, et la législation particulière de chaque État garantit sa liberté locale.

Peu de changemens s’introduisirent dans les lois civiles et dans les mœurs. Le gouvernement seul fut changé. Un président élu pour peu d’années, sans gardes, sans privilèges, soumis à la justice comme tous les citoyens, et responsable comme les ministres qu’il nommait, exerça le pouvoir exécutif, mais seulement pour les objets relatifs à la politique extérieure, au commerce maritime, et à la défense générale des républiques fédérées. Son autorité, bornée à peu d'années, était surveillée par un sénat et par une chambre de députés, représentant les treize États (pii les avaient élus; ainsi tout ce que peuvent exiger l’ordre public, la complète liberté et la sûreté de la confédération, se trouva établi par une merveilleuse prudence, qui prévoyait et réglait même d'avance le mode des changemens que le temps ci l’expérience pourraient forcer de faire à la constitution.

Enfin , au grand étonnement de toutes les nations, et même des sages de chaque pays, on'vit s’élever, dans cette Amérique, naguère si peu connue, un phénomène, un édifice politique dont les plus ingénieuses utopies n’avaient point encore donné d’idées. Le seul danger qui pourrait menacer dans l’avenir cette heureuse république , formée alors par trois millions d habitans et qui compte aujourd’hui dix millions de citoyens, c’est l’excessive richesse que son commerce lui promet, et le luxe corrupteur qui peut en être la suite.

Ses provinces méridionales doivent encore entrevoir et éviter un autre écueil : on y trouve des habitans pauvres en grand nombre , et de grands propriétaires dont les fortunes sont colossales. Ces fortunes sont alimentées et ne semblent pouvoir se soutenir que par le travail d’une population de noirs, d’esclaves, qui se multiplient chaque année , et qui peuvent être fréquemment portés au désespoir et h la révolte, par le contraste de leur servitude avec la liberté entière, dont les hommes de la même couleur jouissent dans les autres États de fanion.

Enfin, cette différence de mœurs et de situa « tion entre le nord et le sud, ne doit-elle pas taire redouter, pour d’autres temps, une séparation politique qui affaiblirait et romprait peut-être cet

4oo jVréAtohiÊS

heureux faisceau, qui ne peut conserver sa foire qu’en restant uni et serré? Telle fut la triste peu* sée qui termina le dernier entretien que j’eus avec le chevalier de Chastellux, au moment où il s’éloigna de l’armée.

Avant de Unir ces observations sur les causes de la prospérité des États-Unis, je dois dire que le choix fait par le roi du comtedeRochambeau, pour commander l’armée française, fut encore im bonheur signalé pour la nouvelle république : car il était impossible de trouver un homme à la fois plus habile, plus expérimenté, plus sage, plus ferme et plus populaire.

Il semblait formé tout exprès pour s'entendre avec Washington et pour servir avec des répudie cains. Ami de l’ordre, des lois et de la liberté, son exemple, plus encore que son autorité, nous forçait tous à respecter, avec le plus grand scrupule, les droits, les propriétés, les usages et les moeurs de nos alliés. Aussi, durant le Ion g séjour de notre armée en Amérique, et dans le cours de plusieurs campagnes, la discipline lut si bien observée qu’il n’y eut pas une seule dispute, pas un seul coup donné entre les Américains et les Français,

Un trait rapporté dans les Mémoires de ce général, cité depuis avec éclat à la tribune de notre première assemblée nationale, et dont nous fumes tous témoins, suffira pour faire connaître, d’un

ou souvrams-

4oi

part y la prudences, l'affabilité de M. de Ruchambeau, et de l'autre, l'idée que chaque Américain se faisait de la puissance inviolable des lois.

Au moment où nous quittions le camp de Crampunt, M. le comte de Rocliambeau marchait à la tête de nos colonnes, entouré de son brillant état-major. Un Américain s’approche de lui, lui met doucement la main sur répartie, en lui montrant un papier qu’il tenait, et lui dit : et Au nom » de la loi, vous êtes mon prisonnier! » Plusieurs jeunes officiers s'indignaient de cette audace ; mais le général, leur faisant signe de se contenir, dit, en souriant, à l'Américain : « Emmenez-moi, si » vous le pouvez. — jNon, lui répond FAmé- » ricain; j’ai rempli mon devoir, et votre excelyi lence peut continuer sa route si elle veut s’op- * poser à la justice; je 11e demande alors qu’à me » retirer librement Des soldats de la brigade de i> Soissonnais ont brûlé plusieurs arbres pour aln luraer leurs feux. Le propriétaire de ce bois » réclame une indemnité; il a obtenu contre vous » un décret, et je viens de l'exécuter. »

À ces paroles qu’un aide de camp du général traduisit, M. de Rochambeau , appelant M. de YÜlemanzy, aujourd’hui pair de France, alors intendant de l’armée, le prit pour caution et lui ordonna de terminer cette affaire eu payant ce qui serait convenable , si l’indemnité qu’il u 26

jntMomis

4oa

avait déjà offerte, n'était pas jugée suffisante-

L’Américain se retira; le général et son armée, arrêtés ainsi par un huissier, continuèrent leur marche , et un jugement arbitral fixa à deux mille francs, c’est-àdire à un taux au-dessous de celui proposé par le général, l'indemnité que Tin jus te propriétaire prétendait élever jusqu'à quinze mille. Celui-ci même se vit condamné aux dépens.

La république américaine ne s’est pas seulement distinguée de toutes les autres par la sagesse de ses institutions et par la paix intérieure dont elle jouit depuis un demi-siècle; mais elle a évité le reproche constant d’ingratitude adressé par l’histoire à presque tous les États républicains. Dans toutes les solennités, dans toutes les fêtes, dans tons les toasts, on n’oublie jamais de rappeler les noms de LouisXVI et delà France, Récemment encore, en décernant au général La Fayette, d'une voix unanime, le triomphe le plus éclatant dont jamais un homme se soit vu honoré, dix millions d’Américains ont prouvé que les services qu’on leur avait rendus, les périls qu'on avait bravés, et les efforts qu’on avait faits pour assurer leur indépendance, restaient ineffaç.ablement gravés dans leur mémoire- J’ai peine à concevoir comment quelques esprits cha* grins n’ont pas voulu sentir et comprendre que

OC SOUVENIRS. 4°3

ces honneurs inouïs, rendus à un Français, étaient un hommage à la France entière et à son monarque.

Enfin le moment de notre départ arriva : toute incertitude à l'égard du général Clinton ayant cessé, et M. de Vandreuil avant écrit que son escadre était prête à nous recevoir, M. de Rochambeau, avec le chevalier de Chastellux et une partie de son état-major, se sépara de nous après avoir remis le commandement de famée an baron de Vioménil, qui nous donna Tordre de lever le camp de Providence, Je 1 er décembre, et de nous mettre en marche pour Boston.

Le comte Bozon de Talleyrand-Périgord, frère du prince de Talleyrand, et très jeune alors, était aide de camp de M. de Chastellux qui voulait Je ramener en France, parce que ses pareils le lui avaient confié, et qu’il ne voulait pas, en changeant sa destination, se rendre responsable, à leur égard, des accidens et des chances de la guerre. Bozon était justement désolé de n’avoir fait ainsi, pour son début militaire, qu’une courte apparition à l’armée. 11 supplia vainement tous nos généraux de le prendre avec eux, et dans son désespoir il vint me trouver; je le plaignis, mais sans vouloir lui donner d'avis. « Ce n’est point » un conseil que je viens vous demander, me a dit-il , c’est du secret et dit secours; ma résolu-

hoh

b tion est prise, je ne suivrai point M. de Clias- » tellux en France. On ne veut m’emmener ni » comme officier ni comme aide de camp; eh » bien! je me fais soldat, je vous choisis pour » chef; la grâce que je vous demande est de me u donner un uniforme et de me cacher dans les » rangs de votre régiment. »

La résolution de ce preux de dix-huit ans me plut. M. de Saint-Maime, mon colonel commandant, était parti pour Boston et me laissait le commandement du corps. Je donnai à Bozon un de mes uniformes, des épaulettes de laine, un bonnet de grenadier et le nom de Va-debon cœur.

Cependant au moment où M. de Rochambeau s’éloignait de nous, je lui avouai confidentiellement ce que j’avais fait. Il me dit que, ne devant pas, comme général, nous approuver, il garderait le silence et fermerait les yeux sur une démarche qui lui paraissait > comme soldat, noble et louable. Ainsi Bozon, ou plutôt Fa-de-boncœur , grenadier volontaire, se mit en route le ‘ sac sur le dos et le fusil sur l’épaule.

La rigueur du froid rendit notre marche pénible. l’étais de plus obligé à une stricte surveillance le jour et la nuit. La perspective du bonheur que la liberté offrait aux soldats dans ce pays, avait inspiré à un grand nombre d’entr eux

ou souvEims.

le désir de quitter leurs drapeaux et de rester en Amérique. Aussi dans plusieurs corps la désertion fut assez nombreuse; mais, grâce à la fortune et à notre vigilance, le régiment de Soissonnais perdit peu d'hommes.

Avant d’entrer dans Boston, nos troupes iirent en plein champ une si prompte et si belle toi» lette, qu’il eût été impossible de croire que cette armée, venant de Yorktown , avait parcouru plusieurs centaine de lieues et supporté toutes les intempéries d*un automne pluvieux et dun hiver précoce*

Jamais on ne vit, dans aucune revue de parade , des troupes mieux tenues, plus propres et plus brillantes* Une grande partie de la population de la ville venait au devant de nous* Les dames se tenaient aux fenêtres et nous saluaient par de vifs applaudissemens ; notre séjour fut marqué par des fêtes continuelles, par des festins, par des bals, qui ne laissaient pas un jour vide; on y voyait éclater, avec sincérité, les sentimens opposés, de joie pour le triomphe des armées alliées, et de tristesse causée par notre départ*

À la première revue, nos généraux remarquèrent facilement Bozon sous le bonnet de Fa-de bon-cœur , et feignirent de ne pas le reconnaître; mais bientôt on ne parla dans toute la ville qtie

MKMOlKlïS

du zèle belliqueux de mou jeune soldat, et Vadv-hon-cœur eut l’honneur d'ètre invité à tous les repas solennels que les magistrats, que les autorités de Boston donnèrent aux généraux et aux officiers supérieurs de Farmée. Enfin, on décida que, pendant toute cette campagne, Bozon ne me quitterait pas, et ferait près de moi le service d’un aide-de-camp, jusqu'au moment où Fan de nos généraux pourrait le prendre en cette qualité avec lui.

Boston fut la première des cités américaines qui donna le signal de F in dépendance aux États- Unis, et ses hahîtans furent les premiers qui cimentèrent de leur sang la liberté naissante. Dans cette contrée septentrionale elle y pousse de plus profondes racines; le rie! y est plus rigoureux, le culte plus austère, l’esprit cFégalité plus général, l'instruction plus forte; les mœurs et les courages semblent y montrer une énergie plus sévère.

Je fis connaissance dans cette ville avec Samuel Adams et Ilancok, premiers et immortels fondateurs des républiques américaines, et j’y formai avec le docteur Cooper, célèbre par de profonds écrits* une liaison que nous entretînmes longtemps par nos lettres.

Le docteur Cooper, hardi dans ses sermons, prononça, du liant de la chaire,des discours poli-

OU SOUYENIIÎS,

tiques autant que religieux : il s'y servait a la fois pour échauffer les esprits et pour défendre la liberté de son pays, des armes des pères de l'Eglise et de celles de Voltaire et de Rousseau. Scs grands talens lui firent des partisans zélés et des ennemis ardens. Qui pourrait s'élever sans exciter l’envie? Celle-ci s'aveuglait au point de l’accuser contradictoirement d'une trop grande exaltation dans ses maximes, et d'une trop grande souplesse dans sa conduite.

Boston, depuis long-temps florissante par son commerce, a fair de F aïeule des autres cités américaines; et, à l'époque ou je m'y trouvais, elle ressemblait parfaitement à une vieille et grande ville d'Angleterre.

La démocratie n'en bannit point le luxe; nulle part dans les États-Unis on ne voit autant d'aisance et une société plus agréable. L'Europe n offre point à notre admiration de femmes plus jolies, plus élégantes, mieux élevées et ornées de plus de talens que n'en offraient les dames de Boston, f telles que mesdames Jervis, Smith, Tudor, Morton. Madame Tudor, qu'on a vue depuis en France, a été connue par des écrits très spirituels, dont l'un fut adressé à la reine de France, et porté à cette princesse par M. de Chastdlux,

J'étais logé à l’extrémité de la ville, dans une jolie maison appartenant au capitaine Phiüpps,

MÔlOIKCS

Cet officier, violemment maltraité par les Anglais, croyait apparemment qu’une manière de se venger d’eux était d’accueillir parfaitement un Français. J’y fus reçu comme un membre de la famille, et je ne perdrai jamais le souvenir de son obligeante hospitalité.

La flotte de M. de Vaudreuil était composée de trois vaisseaux de quatre-vingts canons, de sept de soixante-quatorze, et de deux frégates de trentedeux. Leurs noms étaient le Triomphant , la Couronne, le Duc de Bourgogne, l'Hercule, le Souverain , le Neptune , la Bourgogne, le Northumberland, le Brave, le Citoyen, VAmazone et lu Néréide .

Je m’embarquai à bord du Souverain, dont le capitaine se nommait le commandeur de Glande vez , officier respectable par son âge, son habileté et sa bravoure. Un esprit orné, une piété douce, un caractère calme et bienveillant, te faisaient généralement aimer par ses chefs, par ses égaux et par ses inférieurs.

Nous étions quarante-deux officiers sur ce vaisseau; mais, comme je m’y trouvais le seul qui fût colonel, j’eus l’avantage d’être logé dans la chambre du conseil, d’avoir un lit commode, et l’espace nécessaire pour travailler.

Le fidèle Bozon avait un hamac près de moi, et un sort favorable plaça sur le même bâtiment

OU SOUVEKTRS»

4og

deux de mes intimes amis, Alexandre de Lameth et M. Linch, officier de Fétat-major.

Le 24 décembre, nous mîmes à la voile. (Tétait avec le cœur serré que je m’éloignais de cette Amérique du nord.

Je ne puis mieux rendre l'impression que j éproavais, quen citant les paroles d'une lettre que j’écrivais au moment où je quittais cette terre fortunée : « Je vais, disais-je, mettre à la voile *> aujourd’hui; je m’éloigne avec un regret infini » d’un pays où l’on est, sans obstacle et sans in- » Gouvernent, ce qu'on devrait être partout, sin- » cère et libre. Les intérêts privés s y trouvent *> tous confondus dans l’intérêt général; on y vit » pour soi, 011 y est vêtu selon sa commodité, et » non selon la mode. On y pense, on y dit, ou y » fait ce qu 011 veut; rien n’y force de suivre les a caprices de la fortune ou du pouvoir. La loi )) protège votre volonté contre toutes les autres. » JtUen ne vous oblige dy être ni faux, ni bas, » ni flatteur. On peut s’y montrer, à sou gré, » simple, original, solitaire, répandu dans les » sociétés. On peut y vivre en voyageur, en poli- » tique, en littérateur, en marchand. On ne gène » point vos occupations, on ne tourmente point » votre oisiveté. Personne ne se choque de la sin- » guiarité de vos manières ou de vos goûts; on ny 0 connaît de joug que celui d’un petit nombre de

» lois justes et égales pour tout le monde. Dès » qu’on y respecte ces lois et les mœurs, on vit n heureux, honoré, tranquille, tandis qu’en » d’autres pays le moyen de se mettre à la mode, » ou de faire fortune, est souvent de braver ces » moeurs et ces lois. Enfin, je n’ai vu partout, » dans cet Eldorado politique, que confiance pu- » blique, hospitalité franche, et naïve cordialité. # Les filles y sont doucement coquettes pour trou- » ver des maris; les femmes y sont sages pour » conserver les leurs, et le désordre, dont on rit » à Paris sous le nom de galanterie, fait frémir ici » sous le nom d’adultère.

» Au milieu des orages d’une guerre civile, les » Américains soupçonnent si peu les hommes » d’une immoralité dont ils ne se font pas d’idée, » que dans leurs petites maisons isolées, au milieu >i d’immenses forêts, leurs portes ignorent les » verrons et ne se ferment que par des loquets. « Les étrangers qu’ils logent, ainsi que leurs va- » Iets, trouvent leurs armoires et leurs commodes i> ouvertes, quoique remplies de leur argent et de » leurs effets. Loin de soupçonner qu’on puisse » violer les droits de l’hospitalité, ils laissent leurs » hôtes se promener seuls des journées entières » avec leurs filles de seize ans, dont la pudeur est » la seule défense, et dont la familiarité naïve, » attestant l’innocence, se fait respecter par les

OU SOUYEimS.

îs cœurs les plus corrompus. On me dira peut-être » que FAmérique ne gardera pas toujours des « vertus si simples et des mœurs si pures; mais,

» ne les gardât-elle qu'un siècle, u'est^ce donc * rien qu'un siècle de bonheur I »

La saison commençait â être si rigoureuse, que le thermomètre était descendu jusqu au vingtsixième degré. A cette époque de 1 année, la navigation sur les cotes du nord de l Amérique est extrêmement périlleuse, et, pour éviter un grand désastre, partant avec iui vent favorable, nous aurions du en profiter pour nous éloigner rapidement du golfe et gagner la pleine mer.

Malheureusement M. le marquis de Vaudreuil, notre amiral, croisa quelque temps à la vue du port, parce qu'il voulait attendre sou frère, qui devait sortir de Portsmouth avec son vaisseau l’Jugustç , de quatre-vingts canons, et le Platon , de soixante-quatorze, pour nous rejoindre.

Cette temporisation pensa nous conter cher:

le vent devint contraire et séleva bientôt avec une telle furie, qu’une partie de nos voiles lut déchirée, et qu'ayant replié toutes celles qui nous restaient, ce que les marins appellent mettre à la cape , nous nous sentions, au milieu des ténèbres de la nuit , poussés rapidement sur des côtes hérissées d’écueils, où nous devions, selon toute apparence, nous briser sans aucun moyen de salut.

AltIMOJltES

Une mer furieuse semblait* à tous raomcns , prête il nous engloutir : tantôt ses vagues , renversant presque notre bâtiment, s'élançaient sur notre pont qu’elles inondaient; tantôt ces mêmes vagues , après nous avoir élevés comme sur une montagne escarpée, nous laissaient redescendre dans un abîme, revenaient ensuite avec rage emporter une partie de notre galerie, briser nos fenêtres et s’étendre dans nos chambres et dans nos batteries.

D'instant en instant, le danger s’accroissait et devenait d’autant plus pressant pour nous, que notre vaisseau le Souverain était vieux et dérivait plus que tous les autres. On ne pouvait opposer aucune manœuvre à la tempête. L’équipage était immobile et consterné.

Notre capitaine, conservant presque seul son sang-froid, montrait une tranquille et pieuse résignation. Je lui demandai s’il entrevoyait quelque ressource, u Non, me dit-il; depuis bien des an-

* nées que je parcours les mers, jamais je ne me

* suis trouvé dans une position plus critique; nous sommes presqu’au milieu des écueils. La

» mer est trop démontée pour qu’aucune chaloupe, aucun canot puisse lui résister. »

« Mais, répondit tranquillement Bozon, rien » n’est plus changeant que le vent, et celui qui

* nous tourmente ainsi peut tout d’un coup chan-

j> ger,— Cest un espoir chimérique, dit le capid taine; ce vent impétueux vient du sud-est, et y> nous sommes tellement engagés dans le golfe, » qu'il faudrait, pour nous en tirer , qu’en chan- » géant subitement, lèvent fit le tour de la moitié » de la boussole et sautât au nord-ouest, ce qui » est presque sans exemple. Je suis étonné que v nous n’ayons pas déjà touché sur quelque roche; » mais, à la première secousse que vous sentirez, b tout sera fini, »

Ces paroles d’un homme aussi iptrépide, aussi froid, aussi expérimenté, nous enlevaient toute espérance, et l'effroi, triste précurseur de la mort, régnait dans le bâtiment,

j’admirai, dans cette circonstance, le courage calme et fier de Lameth, qui semblait braver le sort, et s'entretenait avec moi froidement de l 1 immortalité de famé; Bozon, toujours Français montrant une inaltérable gaité, semblait vouloir dire adieu au monde en riant, Nous avions pris notre parti, et nous attendions le choc qui devait nous fracasser.

Soudain nous sentons une secousse terrible:

notre vaisseau penche à stribord de manière à nous faire croire qu'il va s'enfoncer dans la mer, Nous nous disons adieu; tout à coup le lieutenant de quart entre dans la chambre : « Prodige ! s'é- » crie-t-il; capitaine, le vent vient de sauter au

MOIOJÏU'-S

» nord-ouest —Ne perdons pas de temps, répond » M. de Glandevezen se signant, mettons dehors » toutes les voiles que nous avons, et gagnons vite » le large : car ce changement inouï ne sera pas » long* »

Il fut obéi promptement. Peu de temps après, toute l’escadre sortit à pleines voiles du golfe et gagna la pleine mer. À peine deux heures s'étaient écoulées, que la bourrasque du sud-est reprit sa furie; mais nous étions hors de danger. Ce coup de veut nous força de remettre a la cape, et dura trois jours, après lesquels le temps redevint favorable. Alors, M, de Yaudreuü ne jugeant pas à propos d'attendre plus long-temps son frère, nous cinglâmes au midi.

Un convoi de vingt-neuf bâtimens marchands était sorti du port â notre suite; nous ne le revîmes plus : une partie périt sur la cote ; peu rentrèrent dans la rade; plusieurs tombèrent dans les mains des Anglais.

Les élémens semblaient se réunir pour nous contrarier: à la hauteur des Bermudes, le feu se mit à bord de notre vaisseau; F effroi fut grand , mais court; l'activité des pompes nous en délivra.

Favorisés par le vent, nous nous vîmes bientôt dans un autre climat, et, après avoir si récemment quitté des parages où nous éprouvions, sous

OU SOUYENI11S.

nos fourrures , le froid de la zone glaciale, nous noos trouvâmes clans une zone brûlante ; ce contraste subit faisait paraître la chaleur insoutenable. Peu de semaines après, nous aperçûmes les rivages de File de Porto-Ilico; avant de les voir, leurs orangers et leurs citronniers, en parfumant Fair, nous avaient avertis de leur voisinage.

M. de Vaudreuil, voulant prendre langue, envoya un esquif sur la côte. A son retour , il nous apprit que, sous Je vent à nous, Faillirai Hood croisait depuis trois mois, avec seize vaisseaux , devant, le cap Français de Saint-Domingue, et qu’au vent à nous, Famîral Pigot croisait avec vingt-cinq vaisseaux devant la Martinique.

On voit par là que nous étions attendus aux Antilles par une nombreuse et formidable compagnie, avec laquelle il aurait été peu prudent de conférer de trop près.

Une de nos corvettes vint le soir nous donner avis qufen allant à la découverte, elle avait aperçu de loin quelques bâtimens légers de l’escadre de Hood.

La nuit, nous passâmes entre Porto-Paco et Saint-Domingue, croyant toujours que cette dernière île était le but de notre navigation, que nous devions nous y réunir avec F escadre espagnole, et que M. de Vaudreuil, pour éviter Hood qui l'attendait devant le cap, voulait Songer la côte

4 l( j MEMO THES

méridionale de cette île, et entrer dans un de ses porls. Mais cet amiral, ayant d’autres instructions, avait assigné à l’amiral don Solano un autre rendez-vous que personne sur l’escadre ne connaissait.

Nous fumes donc fort étonnés de voir qu’il nous dirigeait toujours de plus en plus vers le sud. Nous marchions lentement, traînant à la remorque plusieurs bâtimens d’un convoi de dix-neuf voiles, sorti de Porto-Rico pour nous suivre.

Arrivés enfin à la vue de Curaçao, colonie hollandaise qui n’est qu’à quinze lieues du continent méridional de l’Amérique, nous pensâmes tous que le port de Curaçao serait le terme de notre marche. Nous nous trompions encore, et nous vîmes, avec une extrême surprise, que l’amiral, luttant contre le vent d’est pour s’élever vers l’orient, nous faisait croiser entre la côte du continent et celle de Curaçao, sans vouloir aborder ni l’une ni l’autre.

Les courans, très rapides dans ces parages, se joignaient au vent pour contrarier nos efforts; bientôt ils nous dispersèrent, et notre convoi nous abandonna, ne pouvant plus ni nous suivre ni être traîné par nous.

Trois de nos vaisseaux, qui avaient le plus souffert du coup de vent, eurent la permission de relâcher dans le port de Curaçao. Les autres bâ-

Oïl SOtrVKHÏES. 4 J 7

ttmens de l’escadre, eu bon état et fins voiliers, vainquirent lescourans et disparurent à nos veux. Ttous dérivions toujours de plus en plus; i! ne restait avec nous qu’un seul vaisseau: c’était la Bourgogne.

Séparés ainsi de notre Hotte, nos capitaines ouvrirent les paquets qu’ils ne devaient décacheter qu’en cas de séparation. On y apprit que le port de Porto-Cabello, sur la côte rie Caracas, et qui se trouvait au vent à nous à trente lieues de distance, était lélieu de notre destination.

Là, nous devions attendre le comte d’Estaing, qui devait venir de Cadix avec une armée navale française, et l’amiral espagnol douSolano, qui sortirait du port de la Havane pour se réunir à nous. Cette jonction fuite, les armées combinées mettraient ensemble à la voile pour attaquer la Jamaïque.

Le rendez-vous était on ne peut mieux choisi pour tromper les Anglais qui nous attendaient à Saint-Domingue; mais ce rendez-vous mystérieux l’était trop pour nous: car, par une négligence inconcevable, aucun de nos capitaines n’avait été pourvu de cartes qui pussent le guider sur ces parages, et presque personne de notre armée ne connaissait bien la position de Porto-Cabello.

Cependant un pilote du Souverain possédait par hasard une vieille carte imparfaite, mais qui

wéMOims

nous fut d’un grand secours: car, nous indiquant avec assez de justesse la distance de Curaçao à la côte continentale, elle nous empêcha de commettre l’erreur funeste dans laquelle tomba le capitaine de la Bourgogne.

Celui-ci, continuant sa croisière la nuit, et croyant la côte continentale plus éloignée, prolongea trop sa bordée, et échoua sur un banc de sable. Bientôt nous entendîmes ses coups de canon, et l’intervalle uniforme qui les séparait, nous fit aisément juger que c’étaient des signaux de détresse et non de combat.

M. de Glandevez voulut aller à son secours; mais, comme le courant nous faisait beaucoup dériver , nous ne pûmes y parvenir : de sorte que nous n apprîmes que beaucoup plus tard le triste sort de ce vaisseau. Son capitaine, M. de C.,...., perdit la tête en voyant les secousses assez vives qu’éprouvait son bâtiment ; il pouvait d’abord, en brassant ses voiles en arrière, reculer et se dégager; mais, au contraire, il força de voiles, espérant franchir l’obstacle, et s’engréva de plus en plus.

Une chaloupe, qu’on mit précipitamment à la mer, fut brisée ; un canot, envoyé à terre avec M. Dés en cl ro in, officier de génie, pour chercher des secours, ne reparut plus : car cet officier se vit obligé de faire à pied, dans les forêts, une

OÜ SOUVENIRS.

marche tic vingt lieues, avant de trouver une habitation. Üu autre canot fut volé par les domestiques du capitaine, qui emportèrent sa vaisselle.

L’eau entrait de plus en plus dans le navire. On avait négligé de porter des vivres de la cale sur le pont. L'effroi ne permettait aucune mesure sage: on avait fait un premier radeau; tant de personnes s'v précipitèrent, quelles le coulèrent à fond et se noyèrent.

Cet accident intimida tellement, qu’un second radeau étant construit, tous hésitaient de s’y embarquer. M. de C.. donnant l’exemple, y des¬

cendit avec plusieurs officiers. On les suivit ; mais, quand le radeau fut suffisamment chargé, le capitaine, oubliant son devoir et la loi qui lui prescrivait de remonter sur son vaisseau et d’y rester e dernier, fit couper le câble et s’éloigna.

Une partie des soldats et des hommes de l’équipage, désespérés de cet abandon, se jetèrent à la nage pour regagner le radeau. Mais ceux qui le montaient, euren d'inhumanité de couper à coups de sabre les mains de ces infortunés, qui imploraient vainement leur miséricorde.

Indépendamment de la lâcheté de cette action, l’événement prouva qu’elle avait été dictée par une ter rem 1 mal fondée : Par, trois jours après, une frégate, envoyée de Porto-Cabello, arriva à temps pour sauver le reste de l’équipage de la

Bourgogne et les soldats du régiment de Bourbonnais qui y avaient été abandonnés. Us étaient épuisés de faim et de soif; mais cependant la plupart vécurent- Le capitaine de la Bourgogne se vit honteusement accueilli à Porto-Cabello ; on le renvoya en France,

Le vent s'étant calmé, nous triomphâmes des coiimns, et après onze jours d’une marche pénible , la sonde à la main comme dans des parages inconnus f nous arrivâmes enfin dans le golfe Triste , à la vue de Porto - Cabel lo , où nous retrouvâmes toute notre escadre. Celte traversée depuis Boston avait duré cinquante-six jours.

Mon colonel-commandant, M. de Saint-Mainte, était resté'à Curaçao avec son vaisseau qui n’avait plus ni mâts ni gouvernail : ainsi tout le reste du régiment demeura sous mes ordres.

Le continent méridional de l’Amérique offre aux voyageurs qui y abordent, un aspect bieu différent de celui que présentent les côtes du continent du nord. En approchant de la Delaware, je voyais un rivage uni , plat; de loin les arbres semblaient sortir de la. mer, et, en descendant à terre, la température, les végétaux, la culture, la construction des maisons, le costume, les mœurs des habîtans, l’activité des cultivateurs, l’industrie des commerçans, la beauté des che-

OU SOUTE IV ms.

En lus, r élégance des villes et la propreté des villages , pouvaient faire croire qu’on n’était pas sorti d’Euï-ope, et qu’on se trouvait au milieu d’une province ■d’Angleterre.

En abordant, au contraire, le continent méridional, les regards sont frappés don tout autre spectacle : à une très grande distance, on voit la terre; maiâ, pour l’apercevoir, il faut lever ses regards vers le ciel. Les ramifications des Cordillères , les gigantesques montagnes de Sainte- Marthe, de Valence, de Caracas, ont à peu près une demi-lieue de hauteur.

Ces rocs sourcilleux , ces formidables montagnes paraissent une sorte de barrière que le destin avait voulu placer autour de cet immense continent, pour eu défendre l’approche contre l’avarice européenne, et pour lui cacher ses inépuisables mines d’or, dargent et de diamant, iunestes trésors qui excitèrent la cupidité de.tant d’aventuriers, la rivalité de tant de puissances, et qui firent de l’Amérique un theatre sanglant, où des peuples entiers, moissonnés, devinrent les victimes d’une farouche hypocrisie.

Là, le fanatisme et la soif de l’or tuaient pour convertir, ravageaient pour s enrichir, ih peuplaient pour dominer, et, l’Évangile d un Dieu de paix à la main, allumaient partout des bûchers sur lesquels, malgré les vertueux efforts de Las

MÊMomEi

Casas, oo immola, comme au temps des taux dieux, une foule de victimes humaines.

Les révolutions de l’antiquité në furent que des jeux , en comparaison des révolutions qui renversèrent P cm pire pacifique des Iticas ; dans celles-ci des peuples entiers périrent et disparurent.

Fins on approche des côtes tî« ce continent, plus la masse sombre de ces hantes montagnes semble répandre ses ombres sur la mer et des pensées mélancoliques dans Pâme. Leurs enfblïcemens surtout, c’est-à- dire leurs golfes, présentent à Pœil un espace si noir que Pon croirait, en J entrant, pénétrer dans le royaume des mânes : aussi jamais aucun nom ne fut plus jusîemenî appliqué que celui du golfe Triste que Yon donne au golfe de Porto-Cabello.

Ce ne fui qu’au moment où nous touchâmes presqu'à la côte, que nous vîmes le rivage et ces montagnes s’éclaircir peu k peu , et que nous pûmes distinguer des arbres, des champs, des chemins et des maisons, enfin tout ce qui annonce une terre habitée.

Le port où nous entrâmes est vaste, Sur, commode; les vaisseaux ÿ mouillent tout près du rivage ; on nous avertit de nous méfier des poissons qu’on peut y pécher en grande quantité, parce qu il existe des fonds de cuivre qui rendent la èhair de ces poissons souvent dangereuse.

ou SOUVEHm».

Les grands avantages que ce port et sa rade offraient au commerce, ont pu seuls déterminer les Espagnols à y fonder un établissement : car, prés de Porto-Cabello, se trouvent des marais salans dont les vapeurs pestilentielles sont continuellement portées sur la ville par le vent qm, dans ces parages, vient constamment de lest:

aussi ces vapeurs, échauffées par la réverbération des montagnes situées à dix degrés de la ligne, et par un soleil ardent que ne tempère aucun image, rendent ce rivage encore plus meurtrier que celui de Cayenne*

Peu de personnes osent alfronter ce danger et fixer leur habitation à Porto-Cabello, dont la population se renouvelle tous les sept ans. Les habitans de la plaine n’y viennent que pour des affaires de commerce, et y font peu de séjour. Plusieurs y meurent promptement ; les autres, pour la plupart, retournent chez eux avec la fièvre. Les mois de juin, juillet, août et septembre, sont ceux où la mortalité est la plus ie ‘ quente; les maladies alors y sont violentes, accompagnées de bubons, et prennent un caractère ^raiinent pestilentiel.

Cependant la nature ne demanderait a 1 homme que quelques travaux pour lui offrir sans danger, sur ce rivage, d’inépuisables richesses : hors des

marais, la terre est d’une rare et merveilleuse te-

MÉKromiis

condifé; on y cultive avec succès et sans peine, l'indigo, le cacao, le coton, le maïs; les arbres y portent d’excellens fruits; le bananier, l’oranger y croissent d’eux-mèmes, ainsi que les ananas et les patates : de sorte qu’en desséchant les marais, I'orto-Cabello deviendrait le centre de l’un des plus beaux et des plus riches établissemens du monde.

Cette ville est située sur le bord d’une petite rivière dont l’eau est pure et saine. Ses maisons, peu nombreuses et très mal bâties, s’élèvent en amphithéâtre par une pente douce jusqu’au pied d’une montagne très escarpée.

Nous étions tous fort attristés en nous voyant arrêtés sur ces côtes à demi barbares. La chaleur insupportable du climat, l’air infect que nous respirions, la malpropreté des maisons ou plutôt des cabanes où on nous logeait, enfin la froideur, la gravité silencieuse et inhospitalière des habitans nous auraient fait regarder ce séjour comme une véritable prison; heureusement cet exil fut adouci par les soins d’un Espagnol du plus grand mérite, le colonel don Pedro de Nava, vice-gouverneur de la province de Caracas.

Il s’était rendu exprès à Porto-Cnbello pour nous recevoir, et son obligeante activité pourvut avec abondance à tous les besoins de la flotte et de 1 armée. Il était se coudé par un administrateur

OU SOUYDNinS.

intelligent : aussi, malgré la longueur des distances, la difficulté des communications et la privation de presque tous les moyens de transport, dans un pays ou l'on ne connaissait de voitures que des mulets, et de routes que des ravins, tout arriva à temps, et jamais nos marins et nos soldats ne se virent plus complètement approvisionnés de tous ce qui pouvait leur être nécessaire.

Indépendamment de ces généreux procédés, don Pedro de N a va nous ouvrit sa maison, dont il faisait avec noblesse les honneurs ; il était instruit. prévenant, aimable; son esprit ne semblait obscurci ni rétréci par aucun des préjugés de sa nation : ses opinions étaient tolérantes, ses pensées justes, ses sentimens élevés. Il gémissait de l’état déplorable de cette partie du monde, que la nature avait créée riche, mais que 1 ignorance, l’arbitraire et l'inquisition étaient parvenus à rendre pauvre et stérile.

Un homme comme Pedro de Na va, s’il eût été le maître, aurait rendu ces magnifiques provinces aussi heureuses, aussi peuplées et plus opulentes que les États-Unis; mais il ne pouvait qu’obéir, et la prison'ou le supplice serait devenu pour lui Tunique résultat de la moindre tentative pour dissiper les ténèbres et avancer la civilisation. Nous venions récemment de voir cette civilisa*

4^6 TtîÉBtOïftES

tion portée au plus haut degré dans le Nord, et nous la retrouvions dans son enfance au milieu * d'une contrée conquise et possédée depuis prèsde trois siècles par l'Espagne.

Malgré les prévenances et les attentions obligeantes de don Pedro de Nava, nous voyions avec chagrin notre séjour se prolonger dans ce triste lieu, où la santé ne trouvait pas de préservatif contre la contagion, ni l'esprit contre 1 ennui : car la chaleur excessive permettait rarement de se livrer aux exercices ou à l'étude.

Je ne sortais qu'à six heures du matin pour aller dans les bois, avec Fespoir de tuer quelques chats-tigres ; mais j'en vis peu et de loin. En revanche, je tuai plusieurs serpens, quelques singes, et un grand nombre de perruches et de perroquets.

On m’avait donné un singe singulier : il était de la plus haute espèce; sa taille s’élevait a cinq pieds environ ; son poil brun tirait sur le rouge, et cette couleur était encore plus remarquable par le contraste (Fune épaisse barbe noire qui descendait sur sa poitrine. Je croyais le ramener en France, mais il fut impossible de 1 apprivoiser : cet animal, attaché à un arbre près de ma maison, était si féroce qu’il faillit dévorer un de mes gens qui lui apportait à manger. Bozon et moi, nous nous vîmes forcés de le tuer à coups de pistolet.

OU SOITVENHIS,

Dès neuf heures , j'étais obligé de rentrer- L s excessive chaleur du soleil contraignait alors chacun à chercher l'ombre et le repos; les soirées seules invitaient à sortir par une fraîcheur attrayante, mais pernicieuse : car elle était jointe à une forte humidité, principale cause des maux qui font périr dans la zone torride tant d Européens.

Nous attendions a Porto-Cabcllo , avec une vive impatience, Farinée navale de M. cFEstaing, qui devait sortir de Cadix, et don Sotano que nous avions cru prêt à mettre à là voile de la Havane* Mais le temps s'avançait, et nous ne recevions de nouvelles ni de Pun ni de l'autre.

Le golfe Triste était un merveilleux choix pour un rendez-vous mystérieux; car il était généralement peu connu : aussi les Anglais, après nous avoir vus leur échapper en passant entre leurs flottes, près de Porto Rico et tle Saint-Domingue, furent quelque temps sans pouvoir deviner par où nous étions disparus, et dans quelle baie du continent nous étions mouillés.

Cependant les maladies commençaient à se répandre parmi nos troupes* Quelques officiers, et un assez grand nombre de soldats, succombèrent à ce fléau destructeur* Notre général, le baron de Vioménil, fut atteint de la fièvre, et ses jambes étaient couvertes de bubons. Champcenetz et

Alexandre de Lameth payèrent un tribut a cc redoutable climat,

À mon tour, je fus atteint par une fièvre dolente : comme je n'avais pas nue 1 grande confiance dans les remèdes de nos chirurgiens d Europe, dont la routine était un peu déconcertée dans cette zone ardente, je tentai de me guérir moi* même; je me mis jusqu’au cou dans un tonneau rempli d'eau fraîche, et j*y restai quelques heures. Cette témérité me réussit : ma fièvre chaude disparut»

Sur ces entrefaites, notre attentif commandant, don Pedro, nous conseilla de franchir les montagnes, de chercher dans la plaine un air plus pur, et de profiler de notre inaction pour aller à Caracas, belle et riche ville , capitale de cette province. « Je ne vous engage point, me dit-il en » souriant, à demander au gouverneur-général la » permission de faire ce voyage : ü éprouverait y> presqu un égal embarras pour vous la refuser * ou pour vous Taccorder; sa réponse pourrait se » faire attendre» Le cabinet espagnol n’aime point » que les étrangers connaissent 1 intérieur de ce » pays. Partez donc sans ces formalités; le gour> vemeur est un homme très aimable; il vous » accueillera bien, et les habitans ainsi que les y> dames de Caracas vous recevront avec enthou- » siasme. »

Nous profitâmes de cet avis- Alexandre de Lameth fut îe plus expéditif et le plus audacieux : au lieu de prendre la route connue de Valence, ou de se rendre à laGuayra par mer, il traversa, de l’ouest à l’est, le milieu des montagnes, par des sentiers presqu’imprâticahles, en bravant des dangers de tout genre, que peu d’habitans du pays osaient meme affronter.

Le prince de Broglie Rembarqua avec son capitaine de vaisseau, M. d’Ethis, arriva ainsi parla Guayra à Caracas, et revint ensuite par la route de Valence â Porto-Gabello,

Mathieu Dumas, Bozon, Champcenetz, Désoteux et moi, ayant loue des mules pour nous et pour nos gens, nous entrâmes dans les montagnes par la voie qu'on appelait bien improprement une route : c’était un sentier presqu impraticable, II fallut, pour éviter de désastreuses chutes, que nos mulets fussent presqu aussi légers et adroits que des chèvres.

Ce sentier, dont la largeur ne passait pas deux pieds, nous tenait suspendus sur des abîmes. Étant taillé dans le roc, il ressemblait à un escalier à marches inégales ; quelquefois il tournait si court que les pieds de derrière de la mule étaient encore dans une direction , tandis que les pieds de devant se plaçaient sur fàütre» La mule était comme pliée, et on avait devant soi un précipice de huit cents

4 3o jr émoi H es

pieds, où le moindre faux pas pouvait faire

tomber.

De plus, de petites croix de bois, placées dans ces endroits périlleux, instruisaient charitablement le voyageur de l’infortune de ses devanciers.

Enfin, après une pénible journée de marche, nous arrivâmes, à l’entrée de la nuit, sur cet immense et magnifique plateau, qui s’étend jusqu’à rOrénoque, contrée favorisée de tous les dons du ciel et de toutes les prodigalités de la nature.

Une administration ignorante laissait perdre tous ces trésors; arrêtant la prospérité, étouffant la population par des entraves de tout genre , de peur que la richesse n’amenât l’indépendance, elle a vainement retenu ces fertiles contrées dans un état de langueur et d’oppression. Les choses sont plus fortes que les hommes; la liberté, comme tout nous portait dès-lors à le prévoir , est née des efforts mêmes quVm faisait pour l’éloigner. Elle s’est armée, elle a été victorieuse, et probablement , d’ici à un demi-siècle, ces belles provinces, qu'à l’exception de quelques villes et d’un petit nombre de bourgs, j’avais trouvées désertes, égaleront en culture, en industrie et en puissance, les plus florissantes monarchies ou républiques de notre vieille Europe.

La ville de Valence est située dans une plaine

Oir SOUVENIRS.

unie, agréable, et fertile; ries brises assez régulières y renflent supportable une excessive chaleur. On comptait à peu près douze mille habitans dans Valence. Elle avait une garnison de cinq cents hommes; un évêque, un gouverneur y résidaient; on y voyait une grande quantité de couvens, une foule de moines, presque point, de commerce, des rues malpropres, des maisons mal bâties et de magnifiques églises. Les habitons étaient généralement pauvres; les prélats, les chanoines et les couvens très riches.

C’est pour sortir d’un tel état de choses que les peuples, après d'inutiles plaintes et réclamations, se sont armés, et que la révolution a éclaté. Un voyageur , qui récemment a vu dans la province "de Santa-Fé les traces de cette déplorable administration, qui n’ont encore pu être entièrement effacées, y trouve des raisons pour condamner l’insurrection de ces provinces, dont il ne peut concevoir l’ingratitude envers leur métropole.

Avec plus de réflexion, il y aurait au contraire reconnu les vrais motifs qui ont porté les colonies à secouer le joug d’une administration qui les maintenait dans une telle détresse, et il n’aurait point été surpris de voir les prêtres catholiques créoles se déclarer pour l’indépendance, s’il avait su et remarqué que les évêchés, les cures et les

^téuoikes

canonisais si riches de ce pays, étaient exclusivement donnés à des Espagnols, et constamment refusés aux prêtres nés en Amérique.

Enfin, au lieu de déplorer le sort de ces vaillans soldats, qu’il trouve si peu vêtus el si mal payés, et de présager par ces motifs leur ci faite, ilse serait convaincu de l’ardeur et du désintéressement de leur patriotisme; d’ailleurs, il aurait pu apprendre que dans ce climat peu de yêtêmens sont nécessaires, et qu’une très modique solde y suffit, puisque partout la terre y donne d ellemême des alimens qui ne coûtent rien, et qu’on V reçoit un boeuf, soit pour le prix de douze francs, soit en prenant seulement la peine de l’écorcher et d’en rendre la peau au vendeur.

Nous fîmes peu de séjour à Valence. L’évêque notis évita, nous croyant, je pense, hérétiques. Le gouverneur nous lit un accueil cérémonieux, mais froid; les balntans se montraient tristes et taciturnes. Rien donc n’excitant notre intérêt ou notre curiosité, nous continuâmes notre route.

Le chemin était beau : des deux cotés nous rencontrâmes quelques habitations et des indigoteries. La fraîcheur des buis épais nous mettait souvent à l’abri des rayons du soleil.

Comme notre dessein était de voyager lentement, et que les villages ou villes sont dans ce pays fort éloignés les uns des autres, nous pas-

ou souvEmns.

sàmes plusieurs nuits dans les forêts* Là, nous suspendions à des arbres les larges filets ou hamacs qui nous servaient de lits, et près de nous on allumait de grands feux pour éloigner les animaux féroces, dont les affreuxkurlemfensfaisaient retentir les bois*

Avant d’arriver à Guacara, village indien, ayant été forcé de m’arrêter, et me trouvant ainsi loin de mes compagnons et de mes gens, je vis venir à moi quatre Indiens, dont trois étaient armés d’arcs et de flèches; ils tendaient leurs arcs, et je crus un moment qu'ils voulaient m'attaquer. Je courus sur eux Fépée à la main ; mais bientôt la vue des chapelets qu’ils portaient au cou, leurs signes et leurs gestes me prouvèrent que c’étaient des Indiens chrétiens et soumis*

Mes camarades avaient acheté à T un d’eux sou arc et ses flèches, et ils me montraient les leurs, croyant apparemment que j’aurais la meme teu* tation ; mais je leur fis entendre que je voulais seulement savoir avec quelle dextérité Us se servaient de ces armes*

Ils me comprirent, et, après avoir attendu une ou deux minutes, voyant passer au-dessus de nous un gros oiseau de la race des aras , un de ces Indiens lui lança sa (lèche, et le fit tomber mort à mes pieds. Je leur donnai quelques piastres, et je rejoignis mes compagnons au moment où ils

JH IJMOIRKS

entraient dans Guaeani , doht les habitans nous reçurent très cordialement, mais nous nourrirent fort mal.

Le soir, sortant de la maison de mon Ijôte et me promenant sur une vaste pelouse, j’allais m’asseoir an pied d’un arbre pour prendre le irais, lorsqu’un Indien, accourant à moi sans bruit avec une lanterne sourde, me prit par la main, et m’emmena rapidement avec lui. A cinquante pas de là, s’arrêtant et retournant sa lanterne, il me fit voir le périt que j’avais couru : car, au pied de l’arbre dont je m’étais approché, on avait attaché par une chaîne un jeune tigre récemment ' pris, et qui aurait pu me punir un peu sévèrement d'avoir troublé son sommeil.

A l’aide d’un interprète, je demandai à l’Indien chez lequel je logeais, pourquoi, près de son village, on ne voyait d’autre culture que quelques plants de maïs. « A quoi nous servirait, me ré- » pondit il, de travailler? Une cabane de troncs » d’arbres et de feuilles de bananiers nous suffisent » pour maison, meublés et lits. La chaleur nous » rend tout vêtement inutile; la terre nous offre » en abondance des fruits et du gibier. Si nous » cultivions les champs, nous ne saurions à qui » vendre leurs produits. Cependant le gouverne- » ment espagnol nous imposerait alors un tribut,

» et, comme nous ne pourrions le payer, on nous

OU SOÜVEHinS. 435

» condamnerait à travailler aux mines, ou à pê- » cher l'or dans les rivières. »

Le prince de lirogUe, à son retour, médit que dans un bourg plus considérable nommé Cmnana, et où je ne m’arrêtai point, il avait causé par interprète avec le cacique ou le chef des Indiens libres de cette province. Ils y vivent, disait-ii, absolument suivant leurs anciens usages, gouvernés par leur propre cbef, dont l’autorité est en même temps civile, militaire et religieuse. Ce chef règle leurs mariages et juge leurs différent.

Ce cacique prétendait que, pendant quelque temps, le gouvernement espagnol lui avait marque beaucoup de considération, mais que, depuis, il avait perdu sou crédit, et que, malgré les représentations de sa tribu et les siennes, les Espagnols empiétaient chaque jour sur les terres accordées à ses sujets, de sorte que la population de ces pauvres indigènes diminuait graduellement, il est probable, d’après ces faits, que les restes de celte population , qui s’éclaircissait déjà il y a quarante ans, se seront depuis totalement éteints, ou quelle aura fui de ce séjour d’oppression.

Nous continuâmes à marcher tantôt dans des solitudes et des forêts qui rappelaient l’époque delà découverte de l’Amérique, tantôt dans des plaines où quelques habitations et des champs cultivés indiquaient une civilisation commencée-

MÉMO Ht ES

Nous arrivâmes àMaracay, petite ville assez jolie. Ses hahitans nous firent un accueil gracieux ; et un capitaine de milices, nommé don Félix, nous donna un très bon souper où assistèrent plusieurs femmes d'une beauté remarquable.

Don Félix, lieutenant de roi à Maracay, était un tomme instruit, aimable : il parlait bien français; il épancha librement avec nous la douleur que lui causait la conduite injuste et oppressive de l’administration; il s’emporta surtout contre l’avarice, la fiscalité et la dureté de l’intendant de la province. « Cet homme, disait-il, prive le corn- » merce de tout débouché, l'agriculture de toute » activité, les propriétaires de toute sécurité; les » emplois ne sont donnés qu’à des Espagnols ; les » créoles sont vexés, ruinés. Aussi, croyez-moi, » la fermentation sourde qui existe partout, ne » tardera pas à se manifester. Il ne faut qu’un » homme de caractère, qu’un chef, pour qu’elle » éclate ; et je prévois que mon pays sera inévita- » blement en proie à toutes les calamités d’une » guerre civile. Il y a peu d’années, un cacique, » Tupac* Amarou, de la race des Incas, s’est ré- « volté ; il avaii armé vingt mille hommes dans le » Pérou. On eut beaucoup de peine à étouffer « cette insurrection. Dans plusieurs autres lieux, » on assure qu’il existe des troubles que fomen- » tent déjà des créoles. Mais l’autorité empêche

OU SODYENIllS. 437

» la circulation de toute nouvelle alarmante. »

Nous quittâmes avec regret un hôte dont l’entretien était aussi intéressant qu’instructif, et nous * nous mimes en route pour Vittoria. A quelque distance de Maracay, on voit le lac de Valence, l’un des plus pittoresques peut-être qui existent dans le monde, quoiqu’il soit bien moins grand que le lac de Maracaïbo. Le long de ses rivages, on admirait déjà des cultures variées et de jolies habitations. Je suis persuadé qu’un jour, sous l’égide d’une liberté protectrice, ce lac et ses bords deviendront une des merveilles de cet hémisphère.

Nous traversions le canton le plus fertile de la province ; nulle autre part nous n’avions vu un si grand nombre d habitations, de cafeteries et de plantations de cacao ou d’indigo. Dans les intervalles assez grands qui les séparaient, nous marchions, à l’abri du soleil, sous des bois un peu sauvages, mais qui nous charmaient par la variété des arbres, la vivacité des couleurs de leurs fruits, te parfum que répandaient leurs fleurs, et par le chant varié des oiseaux de toute espèce qui les habitaient. Ce pays délicieux était arrosé par une petite rivière, tellement serpentante, que nous fumes obligés de la traverser sept ou huit fois.

Au milieu de la journée, dans le plus fort de la chaleur , nous passâmes près d’une maison

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