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et nous assurait, en riant, qu’une révolution pa* reille a celle des Etats-Unis était prochaine et inévitable.
* disait-il, Inquisition ne fait point, il est » vrai, d auto-da-fè; elle n allumé point de feux, » mais elle s applique à éteindre toute lumière* » L intendant-général est son protecteur : sur le moindre soupçon d impiété , on est arrêté, eon- » damné à Famende; souvent même la conflscaj» tion suit ces châtûnens,
ü Je suis obligé de prendre un masque pour ** paraître aveugle comme les autres, et de me B livrer, comme eux, aux pratiques les plus pué- » ri les. Moi, ainsi que plusieurs de mes amis, » nous brûlons du désir de connaître les livres » des écrivains célèbres de la France; mais Fin- « tendant en défend ^importation sous les peines » fes plus graves, et comme s’ils étaient pesti- » férés.
» Enfin, me dit encore M. Pradon, déjà les » créoles indignés n’appellent plus les Espagnols » que forestières, c’est-à-dire étrangers* Ceci suffit u sans doute pour prouver que la métropole et » ses colonies ne vivront pas long-temps en bonne intelligence et en bon ménage, »
Nous trouvâmes, dans la même ville, un médecin , non moins mécontent de son gouvernepient, et ce fut avec un plaisir extrême que, nous
ayant conduits dans le lieu le plus retiré de son logis, il nous montra, dans une poutre artistement creusée, les œuvres de J-J. Rousseau et de Raynal, qu’il cachait comme son plus précieux trésor.
Nous eûmes, dans cette ville, l’amusement de voir, .Sur fa grande place, un combat de taureaux, jeu triste, cruel, et propre à maintenir la barbarie des mœurs. Nous jouîmes, chez le-gouverneur, d’un passe-temps plus doux, celui d’une soirée ou se trouvaient réunis les hommes les mieux élevés, et les plus jolies femmes de la ville.
Ayant séjourné vingt-quatre heures k la Yitto* ria, nous eu partîmes pour nous rendre à Caracas, qui en est éloigné de quatorze lieues. Nous Fanes cette route en deux jours. On devrait croire qu’en approchant de In capitale d'un pays, on y trouvera à chaque pas la nature embellie par Fart, qu'on y verra plus d'habitations, plus de culture, plus de commerce, enfin plus de vie et de civilisation; nous éprouvâmes tout le contraire.
Après avoir traversé quelques plaines fertiles en indigo, en café, etc., et des champs de maïs, nous entrâmes dans des montagnes beaucoup plus escarpées, et dans des forets bien plus sauvages que celles qu’il nous avait fallu franchir pour arriver de Porto-Cabello à Valence. La route était seulement un peu mieux tracée et moins dangereuse,
Dans les vallons, nous succombions sous le poids de k chaleur; élevés sur les monts, nous éprouvions un froid dont nos manteaux ne pouvaient nous garantir. La nuit, celait une telle humidité, qu’en tordant nos couvertures elles répandaient de l'eau en abondance. Ces montagnes sont de très-]yen moins hautes que les imposantes Cordillères, dont elles sont un» branche.
Pendant les ténèbres, on se sentait attristé par les hurlemens des tigres, des lions; et le matin on était étourdi par les cris aigres et perçans d’une foule innombrables d’aras, de perroquets et de perruches, qui saluaient le soleil et lui rendaient sauvagement hommage par les concerts les plus discordant
Pendant notre route, nous fûmes étonnés d’entendre les cris féroces d’un animal qui semblait s’approcher rapidement de nous. Notre guide nous dit avec eflroi que c’était un tigre : alors malgré ses conseils, nous tournâmes vers la partie du bois d'où partait ce bruit.
Désoteux, qui seul avait des pistolets, entra dans le fourré; l’animal avait fui. Désoteux déchargea sa colère et son arme sur un gros singe qu’il manqua.
Je ne iis pas d’autre rencontre dans ces forêts que celle d’un serpent énorme de Fespèce des
boas; il dormait au soleil sur des broussailles. Je l’avais pris d’abord pour un énorme tronc d’arbre renversé, et je ne pus me défendre d’un soudain tressaillement, lorsqu’au moment ou ma mule le touchait presque, ce prétendu arbre se redressa, se recourba, montrant une tète hideuse, et s’éloigna de moi avec rapidité, en poussant un affreux sifflement.
Il y a encore une autre espèce d’animaux dans ce pays dont l'aspect est horrible : ce sont de gigantesques chauves-souris, plus larges qu’un chapeau espagnol, et dont la physionomie infernale ressemble aux plus bizarres masques de nos diables de l’Opéra; on les nomme vampires , et le vulgaire croit que , lorsqu’elles trouvent un homme endormi, elles sucent tout son sang avec tant d’adresse qu elles ne le réveillent pas.
Après une journée des plus fatigantes, étant loin de toute habitation , nous demandâmes asile k une vieille femme indienne, qui nous conduisit dans sa case, vraie demeure de sauvage ou de sorcière. Cette femme s’efforça de nous traiter de son mieux; mais elle nous présenta des perroquets cuits dans un mauvais chocolat, et d’autres mets si dégoûtons que nous ne pûmes vaincre i Lotre répugnance*
Après avoir mal dormi, comme gens qui ont î’estomac creux, nous reprîmes notre chemin. Il
nous fallut franchir avec peine une haute montagne nommée San-Pedro, redescendre dans une profonde vallée, et passer à gué plusieurs torrensj eohn, ayant gravi une dernière montagne, nous descendîmes par une douce pente dans la délicieuse vallée de Caracas.
Cette vallée , défendue des vents ardens du midi par de hautes montagnes, est ouverte à celui de l’est, qui y apporte une douce fraîcheur. Rarement le thermomètre y monte au-delà de vingt-quatre degrés, et souvent on l’y voit audessous de vingt.
Aussi, dans ce lieu charmant, les fleurs et les fruits se succèdent sans cesse. On y recueille toutes les productions de la zone torride, et l’on peut y jouir de toutes celles des zones tempérées. Au bord des champs où naissent l’indigotier, la canne à sucre, l’oranger et le citronnier, on trouve dans quelques jardins du blé, des poiriers et des pommiers.
Le vallon est arrosé par une jolie rivière limpide, qui rend les prés toujours frais, les arbres toujours verts. Ces arbres sont embellis par une foule de colibris, qui réfléchissent sur leurs jolis plumages toutes les couleurs de l’arc-en-ciel : on dirait que ce sont mille fleurs brillantes qui voltigent.
Un grand nombre de maisons élégantes sont
éparses ou groupées au milieu de ces prairies; leurs clos, dont la culture est soignée, sont entourés de haies odoriférantes. Là, on respire un air pur, embaumé; là, il semble que ï existence prend une nouvelle activité pour fions taire jouir des plus douces sensations de !a vie. Enfin, si on n'y rencontrait pas des moines inquisiteurs, des alguazils farouches, quelques tigres, et des employés d'un in tendant-général avide, j'aurais presque pensé que le vallon de Caracas était une petite partie du paradis terrestre, et que, par une obligeante distraction, fange qui défend sa porte avec une épée flamboyante, rions en avait permis Tentrée.
La ville de Caracas s'offrit à 110s yeux avec assez de majesté pour terminer noblement ce tableau : elle nous parut grande, propre, élégante et bien bâtie. Je crois qu on évaluait sa population alors à vingt mille habitons; mais ou assure que depuis, un désastreux tremblement de terre et les fureurs des guerres civiles ont fait disparaître cette prospérité, qu'une sage liberté et une administration éclairée pourront seules faire renaître* Désoteux y était arrivé avant nous; plusieurs officiers de notre armée nous y avaient précédés. On nous attendait, et la courtoisie espagnole fit à notre petite cavalcade une très galante réception: chacun s'empressait à F envi de nous offrir sa
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maison ; les dames, ouvrant leurs jalousies, nous saluaient de leurs balcons; enfin nous étions ue cueillis comme les romanciers prétendent qu'on accueillait autrefois les paladins, dans les châteaux ou ils venaient se reposer de leurs courses aventureuses.
Le gouverneur-général de la province, don Fernand Gonzalez, ayant su que j'étais le fils du ministre de la guerre du roi de France, eut la bonté de me donner un logement dans son palais; et, pendant notre séjour, il y reçut le matin et le soir tous nos compagnons d'armes avec ta plus grande urbanité et une magnificence vraiment castillane.
Ce gouverneur me présenta dans les sociétés les plus distinguées de la ville : nous y vîmes des hommes un peu trop graves et taciturnes; mais, en revanche, une grande quantité de dames aussi remarquables par la beauté de leurs traits, par la richesse de leur parure, par l’élégance de leurs manières, et par leurs talents pour la danse et pour la musique, que par la vivacité d’une coquetterie qui savait très bien allier la gaîté k la décence.
Mes compagnons de voyage se sont rappelé long-temps les charmes de Itelina ÀristeguiUa et de scs sœurs Panschitta, Rossa, Theresa. Quant à moi, je fus singulièrement frappé de la ressent-
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b! Lin ce extrême de l’une de ces dames, nommée Raphaellita Erménégilde, avec la comtesse Jules de Polîgnac.
Le trop fameux générai Miranda, que le général comte de Valence accusa depuis de nous avoir fait perdre la bataille de Nerwinde, déjà presque gagnée parla vaillance de M, le duc de Chartres, aujourd’hui duc d'Orléans, était de la famille des Àristeguitta. Proscrit par le gouvernement espagnol , il lui chercha long-temps des ennemis dans toute l'Europe, et entretenait d’intimes intelligences avec des Anglais qui l’aidaient à féconder en Amérique les germes d'uue révolution.
Nous étions arrivés à Caracas a la fin du carnaval : aussi la semaine que noos y passâmes ne fut qui me série continuelle de fêtes, de bals et de concerts. Nous trouvâmes à la mode, dans cette ville, un jeu aussi plaisant que singulier : cavaliers et dames, filles et garçons, jeunes et vieux, tous ne sortaient de chez eux, pendant tes jours gras, que les poches remplies d’anis; et, dès qu’on se rencontrait, on s’en lançait à Tenvi des poignées. Nul ne pouvait éviter ces mitrailles , qui n’excitaient dans la mêlée que de vifs éclats de rire.
C’était sûrement la plus douce et la plus innocente des guerres. Cependant, comine il n l en peut point exister sans événemens un peu mar
quans, voici celui dont je fus témoin : nous étions un jour invités à un grand dîner chez le trésorier-général; plusieurs révérends pères inquisiteurs honoraient ce repas de leur présence, faisant fête aux vins, et prenant de bonne grâce leur part â la gaîté des convives. Au dessert, madame la trésorière donne le signal du combat; de tous côtés les anisvolent, le rire éclate; mais soudain Fun des inquisiteurs, poussant trop loin sa grosse gaîté, et trouvant les anis trop légers, lance au milieu de ce frêle tourbillon une grosse amande.
Ce boulet va frôler tout droit le nez du duc de Laval, qui, naimant pas trop les moines ni les mauvaises plaisanteries, riposte par un boulet de vingt-quatre, c’est-à-dire par une grosse orange, qui vient sans respect frapper le révérend père au visage. Alors les Espagnols consternés se lèvent, les dames se signent, les jeux cessent, le dîner finit; mais le révérend père, affectant une gaîté que démentait sa physionomie, rassura tout le monde en recommençant les jeux si gravement interrompus. Je crois que, si nous n’avions pas eu sur cette côte, dans un port voisin, cinq mille amis bien armés, le père inquisiteur, moins in* dirigent, aurait fort bien pu offrir à Laval, pour quelque temps, un de ces logemens sombres et frais, dont il avait grand nombre à sa disposition.
nu SOUVENIRS.
Le gouverneur, don Fernand Gonzalez, se mêlait souvent à nos danses, à nos concerts, mais en conservant toujours sa dignité; ses manières étaient fort nobles; son esprit était cultivé, son caractère humain, affable et généreux : accessible à tout le monde, il donnait audience à tous ceux qui la lui demandaient, écoutait leurs plaintes avec bonté, et y faisait droit, autant que cela lui était possible. Il connaissait parfaitement Ies,vices de 1 administration coloniale; et, si son autorité eut eu plus de latitude, tout aurait bientôt pris, dans ces provinces, une face nouvelle et prospère; mais il ne lui était pas permis d’arrêter l’intendant dans ses opérations fiscales, et de gêner l'inquisition dans les mesures sévères qu’elle prenait pour éteindre toute lumière naissante, et pour empêcher tout progrès en civilisation.
Je lui demandai si cette inquisition avait un pouvoir aussi redoutable qu’on le disait : « N’en » doutez point, me répondit-il; pour vous en don- » ner une idée, il vous suffira de savoir que je » suis obligé, par mes instructions, de prêter » main-forte à ce tribunal, et de mettre à sa dis- » position les troupes que je commande, toutes » les fois que j’en suis requis, et sans qu’il me n soit permis de m'informer du motif ou de i’ob- »' jet de cette réquisition. Au reste, ce fameux tri- » b un al, tant redouté, ne verse plus de sang comme i. 29
» autrefois : il châtie même beaucoup moins quoit » ne le pense; mais il menace, il effraie, et, s'il » ne fait pas beaucoup de mal, il empêche au ■ » moins de faire beaucoup de bien* w
Dans la suite de ces entretiens, le gouverneur m apprit que, par un singulier hasard, l'Amérique espagnole venait detre délivrée d'un fléau terrible; il régnait, de temps immémorial, sur ce continent, une maladie quelle, contagieuse et réputée incurable ; on 1 appelait la lèpre de Carthagène : dès qu un individu était attaqué de ce mal horrible, qui couvrait la peau d’ulcères, détruisait le sens du tact, et conduisait par des douleurs insupportables à une mort lente, tout le monde fuyait ce malheureux, chacun évitait avec horreur son approche ; toute pitié cessait pour lui; Famitié l'abandonnait, la terreur étouffait même la voix de la nature; il n avait d asile que les léproseries, hôpitaux infects, ou ses souffrances s'aigrissaient par le spectacle de celles de ses compagnons ^infortune.
Don Fernand Gonzalez me dit que récemment, dans la province de Guatimola, une vieille négresse, chassée inhumainement dune habitation, parce qn elle était atteinte de la lèpre, ayant été rencontrée par une tribu sauvage, dans les bois ou elle errait, elle avait vu avec surprise ces hommes s approcher d elle sans crainte, et remmener avec
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eux. Arrivés dans leurs cabanes, Us la traitèrent, la guérirent; mais ils la retinrent en servitude, pour qu elle n’apprît point aux Européens le secret de sa guérison.
Cependant, cette tribu étant un jour attaquée par une tribu voisine, la pauvre négresse, s’étant échappée pendant le tumulte, avait trouvé le moyen de regagner par les bois son habitation.
Son retour çt sa guérison y excitèrent la plus grande surprise. On attribuait cette cure a un miracle; mais elle apprit à ses maîtres que les sauvages l’avaient guérie en lui faisant avaler chaque jour, pendant trois semaines, un lézard cru et coupé en morceaux. Ce lézard, disait elle, était fort commun partout,
La nouvelle de cette aventure s'étant promptement répandue dans toutes les provinces du continent espagnol, on avait essayé et pratiqué avec un tel succès le remède du lézard, que peu à peu les léproseries s’étaient vidées, et que la contagion avait presque totalement disparu. Le gouverneur me fit voir deux de ces lézards; j ? en mangeai même quelques morceaux; sa propriété est, au bout de peu de jours, de donner des sueurs et des salivations si fortes, qu’elles emportent le mal en peu de temps.
À mon retour en France, je communiquai ce fait à plusieurs médecins, et, ce qui est pénible
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à dire, c’est qu'ils reçurent avec indifférence cet avis, et qu’ils négligèrent de prendre des informations sur un remède si efficace, et que le gouverneur assurait avoir vu employer avec un grand succès pour guérir des soldats hydropiqties.
Lorsque les visites et les fêtes me laissaient quelques instruis de liberté, je causais souvent avec un officier français établi depuis plusieurs années à Caracas; il me confirma tout ce que mavaient dit les lieulenans de roi à Maracay et à la ViUoria sur le mécontentement du pays, sur l'oppression des créoles et sur l'insatiable avarice de T intendant.
L'ignorance est toujours crédule : mon officier me fit rire, en m’assurant que, deux ans aupavant, il avait été envoyé, à la tête d'un détachement de miliciens, sur les bords du Rio-Negro-, où les Espagnol s’obstinaient à croire qu'on trouverait le pays d'Eldorado, tant promis à leur chimérique imagination , et jusque-là caché à leurs yeux par d’impénétrables forêts.
Etrange aveuglement d'une administration qui se fatigue à chercher un Eldorado tubuleux, tandis qu'elle peut sî facilement en créer un véritable dans ces belles contrées, en donnant un peu d'activité an travail et de liberté au commerce î
Je fis enfin connaissance avec le fameux intendant-général don Joseph d'Avalas, vrai tyran d«