acéaronœs
Avant de quitter Caracas, je voulus me donner la satisfaction de causer avec un des inquisiteurs, qui savait un peu le français, et qui paraissait plus commun icatif que ses confrères. Je iui parlai de 1 état florissant dans lequel j’avais laissé les peuples, de l’Amérique du nord. « Comment, lui » dis-je, souffrez-vous que vos provinces, décou- « vertes depuis si long-temps, soient si fort en » arrière des colonies anglaises pour la civilisa- » tion: 1 Entre vos villes on trouve des déserts, les » animaux sauvages s’y multipliera plus tranquil- ” leraent que les liommes, la nature vous verse » ici tous ses trésors : pourquoi les enfouir? »
« Vous m avez répondu vous-même, reprit le v moine, en me citant les républiques américaines: v nos provinces nous rapportent suffisamment de » richesses et nous restent soumises; si nous étions w assez fous pour laisser ces richesses et la popu- » Jation s accroître, bientôt nos colonies nous » échapperaient et deviendraient indépendantes.»
" A merveille, lui répliquai-je avec indignation; « il ne me reste plus, mon révérend père, qu’un w seul conseil à vous offrir, celui de faire tuer k }> moitié de tous les enfans qui naîtront. Vous « n avez pas, je crois, d’autre moyen de vaincre u une nature qui tôt ou tard sera plus forte que » vous. » Là , comme on le croira facilement, finit notre entretien.
OV SOUVENIRS
Après avoir passé line semaine dans cette ville et dans cette vallée charmantes, pour lesquelles le ciel s’est montré si prodigue et l’administration si avare, l’imagination encore pleine des charmes des belles Espagnoles, du bruit de leurs castagnettes, du son de leurs guitares et des accens de leurs jolies voix, je partis pour me rendre au port de la Guayra, où je trouvai un canot de mon vaisseau le Souverain, qui était venu m attendre et qui devait me conduire le long de la cote à Porto-Gabello.
Bozon et Champcenëtz prirent le même parti, ainsi que Mathieu Dumas, qui avait obligeamment tracé pour moi le plan détaillé et très curieux de notre route de Porto-Gabello a Caracas.
Le port de la Guavra et celui de Porto-Cabello étaient alors tes deux seuls où il fut permis aux colons, par le terrible d’Avalos, de porter leurs denrées. Mais les habitans échappaient à cette tyrannie en se rendant la nuit dans de petites anses, où des contrebandiers de Curaçao les attendaient.
Ces contrebandiers étaient Hollandais, et bien armés; l’intendant envoyait contre eux de petits bâtiinens nommés béhuulrcs , et des soldats, t. était une petite guerre continuelle; la ruse y triomphait de la force.
(,e commerce interlope £lt la fortune de la colonie hollandaise de Curaçao, et donna aux créoles du continent quelques moyens de soustraire une partie de leurs richesses à Piinpiloyable avidité de don Joseph d’.ivalos,
La rade de la Guavra est commode, sûre, et la ville est défendue par des forts très bien construits; la route de,Caracas a cette ville est roide, escarpée, difficile, mais cependant beaucoup [dus praticable que tous les autres chemins déjà suivis par nous dans ces montagnes*
Le canot ou nous nous embarquâmes était suivi par un autre canot sur lequel étaient monlés M* Lin ch, officier de notre état-major, et le comte Christiern de Deux-Ponts, colonel d’un régiment de quatre bataillons, qui portait son 110m.
Lu vent Irais et favorable nous faisait espérer une courte navigation, lorsqu’à dix lieues de la Guâyra, nous aperçûmes une frégate qui venait sur nous, ltien ne nous faisait distinguer si elle était anglaise ou française; dans cette incertitude, nous crûmes plus prudent d éviter cette rencontre ; quoique la frégate nous hélât, nous serrâmes la cote de près, évitant avec soin les brisans, et nous lûmes ainsi bientôt hors de toute atteinte*
Le canot qui nous suivait ne nous imita point;
DU SOUVENIRS
l'officier qui le commandait continua sa marche sans crainte, parce qu’il regardait la frégate comme amie; il fut étrangement surpris lorsqu’un ou deux boulets, qui passèrent près du canot, invitèrent impérieusement nos pauvres compagnons à se rendre à bord du bâtiment de guerre.
C’était une frégate anglaise commandée par un jeune capitaine nommé Nelson, qui depuis ne devint que trop célèbre parla destruction de notre armée navale sur ia cote d’Egypte, et par d autres éclatantes victoires.
Mon ami Linch, dans ce moment critique, était fort inquiet, parce que la loi anglaise punit de mort tous ceux qui, étant nés en Angleterre, sont pris en portaùt les armes contre elle. Il pria donc très instamment le comte de Deux-Ponts de 11e rien laisser échapper qui put apprendre aux officiers de la frégate, qu’il était né dans les îles britanniques. .
Nelson reçut ces deux officiers avec tarif de politesse, les traita si bien et leur fit faire si bonne chère, que, malgré leur chagrin , ils prirent assez promptement le parti de se résigner de bonne grâce à leur sort.
Or, il arriva que, tenant table long-temps et trouvant le vin bon , ils en goûtèrent un peu trop, espérant sans doute que ses fumées étourdiraient
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leur tristesse. Le remède produisit son effet; la conversation s’anima, la gaîté devint confiante.
Après divers propos, on parla de l’Angleterre et de Londres; Nelson fit, je ne sais par quel hasard, une ou deux méprises sur quelques noms de rues et sur l’emplacement de quelques édifices; Linch voulut le redresser; on discuta, on disputa, lout-a-cdup, foison dit a son interlocuteur, en le regardant avec une sorte de malice : « Ce qui » m’étonne, monsieur, c’est que vous parlezan- » giais et que vous connaissez Londres tout aussi » bien que moi, »
« Rien «est moins étonnant, s écria le comte *' Deux-Ponts, un peu échauffé par le dîner :
* car mon est né à Londres. » Linch frémit de tout son corps; mais Nelson ne parut point avoir entendu ces paroles indiscrètes, et il changea de conversation, continuant à faire à ses hôtes 1 accueil îe plus gracieux.
Le lendemain, prenant à part scs deux prisonniers ^ il leur dit avec une rare obligeance: « Je » conçois combien il est pénible pour le colonel
* d un régiment 7 pour un officier de l’état-major fie 1 armee française, de se voir, peut-être au
j> moment d une expédition, privés de leur liberté par un hasard imprévu. D’un autre côté, autant » je me croirais honoré de vous avoir faits prin son ni ers à la suite d un combat, autant il est
)i peu flatteur pour mon amour-propre de m’être » emparé d’un canot et de deux officiers qui se promenaient; voici donc la résolution que j’ai prise : j’ai reçu l’ordre d’aller reconnaître, le » plus prés possible, dans la rade de Porto-Cabelib, » votre escadre qui y est mouillée; je vais Texé- » enter. Si Ton me donne chasse, et que ce soit j> le vaisseau lu Couronne qu’on envoie à ma » poursuite, je vous emmène avec moi sans per» » dre de temps : car ce vaisseau est si bon voilier » que je ne pourrais lui échapper, tout autre » m’inquiéterait peu, et, dans ce dernier cas, je » vous promets de laisser à votre disposition une » petite bélandre espagnole que j’ai prise récema ment* ainsi que deux matelots qui vous court duiront dans le port, et vous rendront à vos » drapeaux. »
En effet, étant entrés peu de temps après dans la rade, comme on ne s’attendait pas à cette visite, et qu’une partie des équipages et des officiers étaient a terre, Nelson eut tout le temps d’examiner et de compter à son gré les bâtimens de notre armée navale, et il se passa plus de deux heures avant que la frégate lu Gérés, que M. de Vaudreuü envoya à la poursuite du batiment eu» nemi, put mettre a la voile*
Nelson tint sa parole : le comte de Deux-Ponts et Lin ch descendirent tranquillement sur l’esquif