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espagnol, et nous rejoignirent, à notre grande surprise comme à leur grande joie.
A mon arrivée à Porto-Cabello, j’avais instruit nos généraux de la rencontre que nous avions faite d’une frégate inconnue; dès que cette frégate parut a la vue du port, j’obtins la permission de monter à bord de la Cérès, qui devait la poursuivre et la combattre; Alexandre de Lametb et Bozon s’y embarquèrent aussi.
Mais, avant de parler de cette course, je ne veux pas quitter mon ami Linch, sans raconter une anecdote qui donnera tout à la fois une idée de sa bravoure singulière et de l’originalité de son caractère. Linch, après avoir fait la guerre dans l’Inde, servit, avant d’être employé à l’armée de Rochambeau, sous les ordres du comted’Estaing: Il se distingua particulièrement au siège trop mémorable de SâvannaK M. d’Estaing, dans le moment le plus critique de cette sanglante affaire, étant à la tète de la colonne de droite, charge Linch de porter un ordre très-urgent a la troisième colonne, celle de gauche. Les colonnes se trouvaient alors à portée de mitraille des retraitçhemem ennemis; de part et d’autre on faisait un feu terrible. Linch, au lieu de passer par le centre ou par la queue des colonnes, s'avance froidement au milieu de cette grêle de balles, rie boulets, de mitraille, que les Français et les An-
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.riais se lançaient mutuellement. En "vain M, 4 Estaing et ceux qui l entouraient crient a Lincli de prendue une autre direction, il continue sa marche, exécute son ordre, et revient par le meme chemin, c’est-à-dire sous une voûte de feu, où l’on croyait à tous moraens qu’il allait tomber en pièces,
« Morbleu ! lui dit le général en le voyant ary> river sain et sauf, il faut que vous ayez le diab,e » au corps; eb! pourquoi doue avez-vous pi is ce a chemin où vous deviez mille fois périr Pat ce - que c’était le plus court, » répond:!; Linch. Après ce peu de mots, il alla tout aussi hoîdement se mêler au groupe le plus ardent de ceux qui montaient a l’assaut.
Linch fut depuis lieutenant-général ; il commandait notre infanterie à la première bataille que nous livrâmes aux Prussiens sur les hauteurs de Valrny.
Je reviens à lu Cérès * nous eûmes beau lorcci de voiles et poursuivre long-temps Ai elsort, son agile frégate nous échappa. Forcés de cesser une chasse inutile, et nous trouvant près de Curaçao, i nous voulûmes nous y rafraîchir; mais im courant rapide, nous entraînant, nous fit échouer sur un banc de sable, à l’entrée du port. Quelcpies bâtimens hollandais vinrent a notre secours et nous relevèrent
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Nous restâmes deux jours dans cette Ne : j'en parlerai peu; elle n'offre rien qui puisse satisfaire la curiosité : c'est un roc stérile; mais l'industrie hollandaise en a fait une riche colonie. lie commerce interlope qu’elle faisait avec le continent, y portait tous les trésors que les colons espagnols, opprimés, pouvaient dérober à la surveillance de leur tyrannique administration.
La, nous apprîmes que nos vœux allaient être remplis, et que l’année navale de M. d’Estaing , quittant enfin Cadix, devait bientôt se réunira nous, ainsi que l’escadre espagnole de la Havane. Nous nous hâtâmes donc de revenir à Porto- Cabello.
J y trouvai des lettres de France; mon père me mandait que le roi m’avait nommé colonel commandant du régiment de Belzunce dragons, qui prenait dès ce moment le nom de Ségur. Cette nouvelle m’aurait donné une vive satisfaction en tout autre temps; mais , à la veille d’une expédition pour conquérir la Jamaïque, je ne pouvais supporter l’idée de quitter l’armée, et je résolus d’y rester.
La réunion prochaine de tant de forces, et les conséquences d’une vaste combinaison qui allait exposer les possessions anglaises, dans les Antilles, au péril le plus imminent, furent sans doute nu des plus ptiissans motifs qui déterminèrent le
ministère britannique à conclure la paix et it reconnaître Y indépendance américaine.
Peu tic jours après notre retour k Porîo-Cabello, la frégate VAndromaqne nous apporta de France la nouvelle que cette paix glorieuse était signée. Bientôt nous mîmes à la voile pour nous rendre au Cap-Français* clans File de Saint-Domingue, M, de Vaudreuil voulut que je m'embarquasse avec lui sur le vaisseau amiral le Norlhunx* berkincL
Nous partîmes le 3 avril 1788 . En m’éloignant de ce beau continent, j'emportai la pensée que son oppression ne durerait pas, et qu’il arriverait pour lui des jours d'affranchissement et de prospérité, L événement a justifié cette prévision, La république de Colombie s'est formée au milieu des orages, le courage a triomphé de la force, et la patience des obstacles.
Puisse cette nouvelle république, après ses triomphes, jouir intérieurement du bonheur qui ne peut naître que de l’ordre et du respect des lois! Puisse-t-elle, imitant les États-Unis, se souvenir toujours que la liberté a plus k craindre, partout, les passions dë ceux qui la servent, que celles des ennemis qui l’attaquent!
Lorsque nous eûmes dépassé Curaçao, m’entretenant avec M, de Vaudreuil sur la contrariété que j'éprouvais de me trouver sur la côte sep-
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tentrioiujje de Saint-Domingue, sans avoir pu voir mon habitation, qui était située dans la partie ouest de cette île, près du Port-au-Prince , il mit gracieusement à ma disposition la frégate l’Amazone , commandée par M. de Gaston, qui reçut l’ordre de me descendre dans Je port de J actuel, et de tourner ensuite le cap iiburon pour se réunir à lui.
Je m’y embarquai sur-le-champ avec M. Berthier, depuis prince de Neufcbâtél, qui voulut me suivre dans ce voyage. Secondés par un vent favorable, nous fûmes en onze jours à la vue de la cote méridionale de Saint-Domingue.
En longeant les rivages de la partie espagnole de cette île, elle nous paraissait inculte, sauvage, comme au temps où elle fut découverte par Colomb. A peine apercevait-on , à des intervalles immenses, quelques misérables bourgs et un petit nombre de sucreries. Ee reste n était que depaisses forêts ou des savanes désertes.
Tout à coup la scène changea : en voyant de belles cités, de riches villages, des routes bien tracées, des maisons élégantes, des champs soigneusement cultivés, enfin la nature brillante de
tout le luxe qu’elle peut emprunter de l’art et d'une'habile administration, nous n’eûmes pas besoin de consulter la carte pour savoir que nous avions dépassé les frontières espagnoles, et qu eu
entrant sur le territoire français, nous avions franchi, pour ainsi dire , en un instant, les deux pu trois siècles qui séparent les ténèbres des lumières, et la barbarie de la civilisât ton.
Bientôt nous entrâmes dans le port de JacmeL le capitaine de Umazone me fit ses adieux, et remit à la voile pour rejoindre au Cap M. de Yaudreuil.
Sans nous arrêter à J acmé! , M. Berthier et moi nous achetâmes des chevaux, et, marchant la nuit comme le jour, nous ne nous reposâmes qua Léogane; de là nous fûmes au Port-au- Prince, où je ne restai qu'un jour; je l’employai à parcourir cette belle ville, l’une des plus riches alors du Nouveau-Monde.
Son port était rempli de vaisseaux; le commerce y déployait la plus grande activité; on y voyait briller un luxe difficile a peindre. C’étaient les derniers beaux jours de cette opulente colonie, ou plutôt de ce royaume qui donnait annuellement à la France , par ses riches productions, un avantage de soixante millions dans la balance de son commerce.
J’étais loin de prévoir, en admirant cette ville florissante, l’un des ornemens de notre triomphante monarchie, que dans peu d’années, après avoir été le tombeau de plusieurs milliers de Fran-
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çais, elle deviendrait la capitale d'une république de nègres.
À peu de distance du . Port-au-Prince, étant invité à déjeuner à l'habitation de M; Blanchard, oncle d'un commissaire des guerres de l’armée de M. de Ro chain beau, qui m’avait suivi dans ce voyage, j’y rencontrai le gérant de mon habitation , M. Seigneuret, qui ne fut pas médiocrement surpris de voir assis près de lui son propriétaire, qu’il croyait alors en France.
Sa voiture et ses chevaux,c’est -à-dire les miens, me conduisirent en moins de deux heures à mon habitation, sise au milieu de la plaine du éW-r/e- Sac , en un lieu qn’on appelle la Croix des Bouquets.
Un domestique était allé à toute course annoncer mon arrivée : aussi, dès que j’entrai sur ma plantation, je rue vis entouré d’une foule de figures noires, de cinq cents nègres, négresses, négrillons, mulâtres, mulâtresses, quarterons, quarteronnes, métis, métisses, enfin par un peuple d’esclaves jeunes et vieux de toutes couleurs.
Ces pauvres gens $e prosternaient à genoux devant moi, témoignant, par de grands cris, Fétonnement et la joie que leur causait la vue du maître : car ces êtres opprimés, dégradés et souffrans, ressemblent un peu en ce point aux
sujets des monarchies asiatiques absolues; Us ne disent pas si le roi, mais si le maître le sapait, es* pèlent que leurs maux, qui viennent de plus bas, trouveront plus haut leurs remèdes.
11 était décidé que, dans le cours de deux courtes campagnes, le sort olfrirait successivement à mes regards les scènes les plus variées et les tableaux les plus contras tans. Aux Açores, j’avais vu tout à la fois les débris de I Atlantide, les traces du moyen âge, T ignorance monacale , les mœurs chevaleresques et la galanterie religieuse du XIII e siècle; dans les Etats-Unis, la raison, la simplicité, la vaillance, l activité et les vertus républicaines ; sous la zone torride, dans les colonies espagnoles, toute la richesse d une nature merveilleuse, et toutes les misères d une administration ignorante, avide, arbitraire et intolérante*
Enhn, arrivé à Saint-Domingue, où tout se ressentait des efforts habiles il un gouvernement protecteur, d’un peuple actif et intelligent, je me trouvais cependant, dans ina grande case, comme un pacha dans son harem, environné d’enclaves qui 11’attendaient de moi qti un signe pour obéir à tous mes caprices, et dont la vie ou la mort, le bonheur ou l’infortune, dépendaient (Fun acte de ma volonté.
Je frémis encore en songeant que, deux jours
avant mon arrivée.» on avait jeté dans un four et livré aux flammes une vieille négresse. Elle avait eu, à la vérité, la scélératesse d’empoisonner plusieurs enfans; niais 5 enfin, elle avait péri sans être jugée. Cependant les lois existaient; mais, là où se trouve l'esclavage, la plainte est muette et la loi impuissante.
Saint-Domingue présentait alors à l'observation deux spectacles opposés : cette île, cultivée partout avec soin, ressemblait à un magnifique jardin, percé de routes bien entretenues, et de nombreux sentiers bordés de haies de citronniers et d'orangers. À chaque pas, autour des champs de cannes à sucre et des savannes où paissaient de nombreux troupeaux, on voyait, sous des formes variées, les maisons élégantes des riches possesseurs de ces plantations. Les routes étaient sans cesse couvertes de voitures qui portaient leurs denrées dans les ports, et d'une foule de chars légers qui promenaient les colons voluptueux d’habitation en habitation.
Tous se visitaient, se réunissaient continuellement; ce n’étaient sans cesse que festins, danses, concerts et jeux; dans ces jeux, souvent les plus grandes fortunes se dissipaient en peu d'heures. Ces riches plaines de la colonie offraient en quelque sorte Pimage , par leur luxe et par leur mouvement, de ces grandes capitales divisées en
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nombreux quartiers,où le commerce, les affaires, les intrigues et les plaisirs entretiennent une perpétuelle agitation et un mouvement sans repos.
Tel était le tableau que présentaient âmes yeux l’activité, les mœurs voluptueuses et la prospérité de la population blanche. Mais, en sortant île ce tourbillon d’un inonde séduisant, et rentré dans les champs de mon habitation, quelle triste et différente perspective ! Là, je voyais mes malheureux nègres nus, n’ayant de vêtement qu’un caleçon , brûlés sans cesse par un soleil ardent, par une chaleur de vingt-huit à trente degrés, courbés du matin au soir sur la terre endurcie, forces à la bêcher sans relâche, réveillés, s ils suspendaient un moment leur travail, par le fouet des commandeurs, qui déchiraient impitoyablement leur peau, et enviant presque le sort des bœufs et des chevaux , qui n’avaient d’autre peine que de porter au moulin les cannes recueillies.
Mais détournons nos pensées de ces sombi es souvenirs : en vain les sages demandaient qu'on réformât peu à peu un ordre de choses si intolérable, et qu’on adoucît ces abus pour éloigner les révolutions; la raison parlera toujours trop bas, et les passions trop haut. Au moment où le en de liberté, après avoir retenti en Amérique, se répéta en Europe, notre première assemblée entrevit le but et le manqua.
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Vainement Barnave, Alexandre de Lameth, Duport et d'antres députes proposèrent de faire des réformes sages, et d’unir à nos intérêts ceux des hommes de couleur libres, en leur accordant les droits civils, leur voix ne fut point écoutée. Les autres assemblées , se livrant avec impétuosité aux passions les plus immodérées, proclamèrent tout à coup, et sans ménagement, la liberté des noirs : les colons, effrayés* se mirent en défense; les nègres, altérés de vengeance, coururent aux armes; et Saint-Domingue, cette terre si longtemps arrosée de leurs sueurs et de leurs larmes, fut, par leurs féroces ressen timons, inondée du sang français, Saint-Domingue n’exisle plus pour nous; la noire Haïti la remplace : en vain Napoléon voulut la reconquérir*
Puissent les gonvernemens qui possèdent encore des îles dans cette partie du monde, se bien pénétrer de cettê vérité : une réforme sage peut seule éviter ou retarder les révolutions ! Le système colonial doit changer; et peut-être un jour, ainsi que l ancieiine Rouie et que la Grèce , FEurope reconnaîtra qu on ne peut plus garder longtemps de colonies que comme alliées, comme filles de leur métropole, et non comme sujettes*
Après avoir pris une complète connaissance de 1 état et des travaux de ma planta lion, je fis quelques réglemens pour adoucir le sort de mes es-
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claves; je prolongeai les heures de leur repos, f augmentai rétendue du terrain qu’on lem’ laissait cultiver pour leur propre compte; je prescrivis aux. commandeurs de la modération dans leurs châtimens; tous m’en bénirent, et c’est encore un doux souvenir pour moi.
M. Ber.thier me donna quatre jolis tableaux dans lesquels il avait représenté les différentes vues et les travaux de mon -habitation, ma réception par les nègres, leurs jeux et leurs danses : c’est tout ce qui me reste aujourd’hui de cette riche possession.
Enfin, ayant reçu un courrier de M. de \audreuil qui m’avertissait de son départ prochain pour là France, je me rendis promptement au Cap, voyageant commodément d habitation en habitation.
Dans chacune de ces habitations on exerçait, suivant l'usage, la plus obligeante hospitalité; je trouvais partout conversation aimable, logement commode, table excellente, voitures et esclaves à ma disposition.
3 e vis avec plaisir que beaucoup de colons méritaient, par leur humanité, les éloges donnés peut-être trop exclusivement à deux ou trois planteurs, et qu’on pouvait aussi dire de leurs nègres, qu’ils étaient heureux comme les nègres de Raby, de Blin et de GalilTet.
Je n’entrerai dans aucun détail sur la ville du Cap; peu de nos grandes cités l’égalaient en prospérité et en magnificence. Notre escadre mit à la voile le 3 o avril i " 83 . Nous n’éprouvâmes dans notre traversée d autre contrariété que celle de quelques calmes à la hauteur des Açores. Au bout de quarante-neuf jours, nous nous trouvâmes près des cotes de France, et là nous faillîmes périr. •
Le vent était si frais que nous filions douze nœuds par heure, c’est-à-dire quatre lieues. Les calculs de nos marins les avaient trompés, et, la sonde ne leur faisant point reconnaître le voisinage de la côte que leur point indiquait, ils croyaient que les courans nous avaient entraînés dans la Manche.
Cependant M. de Vâudreuil, par prudence, nous faisait courir la nuit des bordées au large. 11 avait raison; car un matin, an moment où le jour paraissait, j’entendis M. de Médine, capitaine de notre vaisseau, s’écrier : « Je vois des brisans à » travers les brouillards. »
M. de L’Aiguille, officier d’un mérite supérieur, mais dont la jeunesse était parfois un peu trop confiante, répondit en souriant : « Ces brisans >• n’existent que dans votre lunette.*»
« Jeune homme, répliqua avec colère notre » vieux capitaine, vous êtes major général de l’es-
» cadre; vous pouvez lui donner les ordres que >ï vous voudrez. Quant à moi, je sais ce que je » dois faire, et* quoique M. le marquis de Vau- » dreuil soit à mon bord , cest moi qui réponds » de mon vaisseau; en conséquence, je vais don- » ner Tordre de virer sur-le-champ, car il n’y a » pas une minute à perdre* »
En effet il donna cet ordre; et, tandis que la manœuvre s’exécutait, le brouillard, se dissipant tout à coup comme une toile de théâtre qui se lève, nous vîmes à deux cents toises de nous les Hoches des Saints , où les vagues, frappant avec furie, élevaient leurs gerbes écornantes à vingt pieds de hauteur, et sur lesquelles toute notre flotte aurait infailliblement péri. Heureusement Tescadre imita le mouvement de notre vaisseau* Alors, tout péril étant passé, nous arrivâmes en trois heures dans la rade de Brest*
Descendu à terre, je reçus ta nouvelle de la nomination de mon père au grade de maréchal de France. J’appris aussi, non sans quelque surprise, que je le trouverais encore ministre, car il occupait ce poste depuis plus de deux ans; et je jT ignorais pas que, de toutes les existences humaines, la vie ministérielle est la plus'orageuse, la plus incertaine, la plus chancelante et la plus courte.