ME MOI RIS
cher du roi, je m’approchai d’un de mes amis, et, en lui parlant d’nne de nos joyeuses séances, j’eus soin de rire avec une indiscrétion qui me fit remarquer par le roi.
Venant alors à moi, il me demanda le sujet de cette bruyante gaîté. Après m’être défendu quelques raomens d’en avouer tout haut le motif, comme il me dit de le suivre , je m’approchai d’une fenêtre , et là je lui contai tout ce qui s’était passé dans une de nos séances parlementaires, en donnant à ce récit les formes, la variété et les couleurs qui pouvaient le rendre amusant pour sa majesté. Le roi m’écouta avec plaisir et rit beaucoup.
Le lendemain, je sus qu’au moment où M. le comte de Maurepas avait voulut provoquer contre nous la sévérité royale, et s’efforcait de lui montrer les conséquences d’un travestissement qui livrait au ridicule d’une jeune cour la dignité du parlement, le roi lui répondit: a Cela suffit: on » y songera pour l’avenir; mais à présent il n’y a » rien à faire : car je suis presque moi-même an » nombre des coupables. J’ai tout su; mais, loin » de m’en fâcher, j’en ai ri. »
Tîous ne recommençâmes plus ; cependant nos quadrilles continuèrent, et, malgré le mécontententement de la vieille cour, notre faveur dura autant que le carnaval. Mais, dès que l'heure des
austérités eut succédé à celle des plaisirs, la grave étiquette nous interdit toute entrée familière j les occupations sérieuses prirent la place des amusera eus. Le vieil habit de cour triompha de nos costumes chevaleresques ; et, recevant, pour notre profit > une utile leçon sur les vicissitudes de la fortune, nous nous vîmes retomber du faîte dune faveur qui, malgré sa frivolité et sa brièveté , avait fait tant de jaloux, dans la foule des courtisans ; apprenant de bonne heure, par là, que la faveur a des ailes comme le plaisir.
L’hiver suivant, le sort m’offrit, par un caprice assez bizarre, une étrange occasion de retrouver les bontés de T un de nos princes. C’était encore dans ce temps de plaisirs si favorable à la jeunesse : une imprudente vivacité me valut alors une faveur précieuse qui se montra constante plusieurs années , et qu’interrompirent seuls les grands événemens qui firent bien d'autres changemens dans le monde.
J’étais au bal de l’Opéra, à visage découvert, et je me promenais en donnant le bras à un masque aimable sous lequel se cachait une femme du rang le plus distingué. Tout à coup je vois un homme masqué et en domino s’approcher de nous , et m’enlever sans façon le bras de la dame que j accompagnais. Étonné de cette liberté, je repris brusquement le bras de cette dame, en exprimant.
sans ménagement, à l'inconnu le mécontentement et la surprise que m’inspirait son audace.
Il me répondit sur le même ton; et, comme je voulais répliquer, il s’approcha de mon oreille, et me dit : « Ne faisons point de bruit ici, je vous » rendrai raison autre part. - - La partie n’est » pas égale , lui répondis-je , vous savez qui je a suis et vous m’êtes inconnu; nommez-vous.— » Cela n’est pas nécessaire, reprit-il; allez-vous « demain au bal de la reine ? — Oui, lui réplinquai-je.—Eh bien, dit-il, je vous y trouverai. » 4 ces mots il s'éloigna.
Ce qui m’étonna le plus, c’était de voir que la dame, témoin et sujet de cette querelle, loin d’en paraître alarmée, eu riait et semblait, sans vouloir la nommer, connaître la personne qui m’avait si lestement enlevé son bras.
On peut facilement penser que le lendemain je me rendis un des premiers à Versailles, au bal de la reine. J’allai au devant de chaque individu qui arrivait, croyant que c’était celui auquel j’avais eu affaire ; mais leur abord amical ou insignifiant faisait promptement évanouir cette idée. Enfin la salle du bal se remplit totalement sans que personne vint me donner l’explication que j’attendais.
Bientôt les portes intérieures s’ouvrent: la comparait ; les membres de la famille royale prennent
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leurs places ; ensuite, avant tle commencer les contre- danses , les princes s’avancent de notre côté, et adressent successivement la parole à ceux qu’ils veulent honorer de cette faveur.
L’un deux s’approche de moi et me dit : « Mon- » sieur de Ségur , où logez-vous à Versailles? » Je lui répondis que je demeurais à l’hotel d'Orléans , et je pris la liberté de lui demander le motif de cette question. « C’est, me dit-il tout bas, a pour vous donner une petite explication relative >1 à ce qui s’est passé hier au bal de l’Opéra entre » vous et un masque. Je suis prêt à vous en faire » raison , et vous laisse le choix des armes, de- » puis l’épingle jusqu’au canon, à moins que vous » n’aimiez mieux recevoir le titre de mon J)ère « tVarmes , qui sera le gage de mon amitié. » Je me confondis alors en excuses et en remercîmens, aussi étonné que satisfait de voir une telle aventure terminée par un dénouement si heureux et si imprévu.
Depuis, ce prince ne cessa point de me traiter avec une extrême bonté; il me fit jouir souvent de son entretien , dans lequel on remarquait une instruction étendue et un esprit aimable. Il me permit de lire des vers qu’il avait composés, et daigna jeter les yeux sur quelques - uns des miens; il me décora de l’ordre royal dont il était grand-maître, après mon retour d’Amérique et,
au moment où j’allais partir pour la Russie.
A Pétersbourg , je reçus plusieurs lettres de lui, dans lesquelles il me donnait toujours le titre qui m’avait inspiré tant de reconnaissance. Mais malheureusement, à la fin de cinq aimées de ma mission, la France fut bouleversée; tout changea. À mon retour à Paris, je vis rarement ce prince auguste , que les malheurs du temps forcèrent bientôt de quitter précipitamment sa patrie.
Ma position, ma famille et mes opinions me décidèrent à demeurer dans les rangs de ceux qui espéraient sauver leur pays en y restant. Ainsi ces orages politiques qui ébranlèrent tous les trônes qui créèrent , détruisirent tant d’illusions, et qui firent éclater tant de crimes, de gloire et de vertus, me séparèrent nécessairement du prince dont les bontés m’avaient donné tant d’espoir. Je ne le revis qu’à la restauration, et il ne m’est resté de cet heureux lien que le souvenir et la reconnaissance.
Si ce prince vivait encore , et s’il eût jeté ses regards sur ces lignes , il aurait souri et m’aurait pardonné l’hommage respectueux que je lui rends , en osant rappeler un des traits de sa jeunesse qui honorent également les grâces de son esprit et l’aménité de sou caractère.
Au reste , dans ces premières années, tout souriait à ma jeunesse. On dirait que la fortune est
comme la nature et cpi’elle réserve tontes ses fleurs pour le printemps. Mon avancement militaire était rapide : nommé sous-lieutenant en *769, dans le régiment mestre de camp général de la cavalerie , sous les ordres de M. de Ca stries, ami intime de mon père , je fus deux ans après promu au grade de capitaine. En 1 776, sur la demande de M* le duc d'Orléans, le roi me nomma colonel en second du régiment d'Orléans-dragons* À peu près dans ce temps, le hasard m’avait admis dans la société intime de la comtesse Jules de Polignac. Rien ne semblait devoir être plus étranger à ma jeune ambition que cette douce liaison avec mie famille illustre par sa naissance, mais alors éloignée de toutes les grandeurs.
Madame la comtesse Jules et son mari, ainsi que la comtesse Diane de Polignae, sa belle-sœur , vivaient modestement loin de la cour , où ils allaient rarement. Leur goût*, leur caractère les portaient à préférer les douceurs de la vie privée aux orages de la vie publique*
Il était impossible de trouver une personne qui réunît plus d’agrémens dans la figure , pins de douceur dans les regards, plus de charmes dans la voix, plus d aimables qualités de cœur et d'esprit , que la comtesse Jules.
Les comtesses de Châlons et d'Andlaw, ses parentes; le comte de Yaudreuil, le duc de Coigny ; n 4
tin homme distingué par rëriginàlité de son esprit, IVL DelïIIe ; le baron de Besetival, dont la légèreté toute française faisait oublier quil était né Suisse, formaient des réunions charmantes où les heures passaient comme des minutes.
Leur agrément fut augmenté par l'admission d’un homme, qui, d’un état subalterne , fut porté rapidement par ie sort à une haute fortune. Il avait été long temps connu sous le nom de Montfalcoii ; simple lieutenant et aide-major dans un régiment d’infanterie, sa belle figure et sa valeur bouillante le firent remarquer à l’affaire de Warbourg par mon père et par M, de Castries*
Dans cette affaire, où dix mille Français luttèrent avec opiniâtreté contre toute l’armée du duc de Brunswick, quelques-uns de nos bataillons , après a*Voir pris, perdu et repris trois fois un poste important, se retiraient. Le jeune Montfalcon , l’épée nue, F œil ardent, les cheveux en désordre, embelli par son courage, court, appelle, exhorte, rallie les soldats, se précicite avec eux dans la mêlée, triomphe et reste maître de la colline disputée.
Les deux généraux, témoins de sa vaillance, sollicitèrent pour lui des récompenses ; mais, comme il était sans faveur , sans fortune et sans liaisons, il n’obtint que là croix de Saint-Louis et une place de majora dans une petite ville: c’était plutôt lui donner sa retraite que le récompenser.