OTT SOIT VENU! S
Toute carrière semblait désormais fermée pour lui, lorsque, par un hasard singulier, il trouva, dans la solitude, la fortune qu’il avait vainement cherchée dans les camps. Allant fréquemment halo ter le petit château d'une vieille tante dont la vie monotone ne pouvait lui offrir aucun plaisir, il s’amusa à parcourir les nombreux et antiques parchemins déposés dans les archives de ce castel, et, à sa grande surprise, il y trouva des titres qui prouvaient évidemment sa descendance de l’ancienne maison d’Adhémar , que généralement alors on croyait éteinte.
Muni de ces pièces, il accourt à Paris, et fait part de sa découverte à mon père et à M. de Castries, ses protecteurs; ils en rirent d’abord et crurent son espérance chimérique. Cependant, d’après leurs conseils, il porta ces papiers chez le généalogiste Chérin, juge érudit daus cette matière, et incorruptible ; d’ailleurs un pauvre major de place n’aurait pas certainement trouvé le moyen de le corrompre.
Chérin , après un long examen, déclara l’authenticité des titres ; elle nouveau comte d’Adhémar, reconnu , ayant obtenu , par l'intervention de mon père et de M. de Castries, la place de colonel commandant du régiment de Chartres-infanterie, fut présenté à la cour.
Une veuve qui possédait quarante mille livres
HÉMOlllËS
de rentes, madame de Valbelle,dame du palais de la reine, éprise du nouveau colonel et espérant effacer l’inégalité des âges par le don de ses richesses , l’épousa- M. d’Atlhémar joignait à la régularité des traits un esprit aimable et une voix charmante. Lié avec le comte de Vaudreuil,, il fut présenté par lui à la comtesse Jules, et bientôt compté au nombre de ses amis.
Tous se réunissaient quelquefois chez madame la duchesse de Dourbon, où se donnaient de petits concerts dans lesquels brillaient les talens de la comtesse Jules, de la comtesse Amélie de Boufflers, de MM. d’Àdhémar de Vaudreuil, et du duc de Gaines, qui jouait supérieurement de la flûte.
Là , on était loin de penser aux affaires , et il aurait été difficile de prévoir que, peu de temps après, la famille des Polignac et leurs amis parviendraient au faîte de la faveur, et s’élèveraient au-dessus de tous ccs courtisans nés dans le palais et vieillis dans les cours.
J’ai dit que la jeune reine avait un cœur fait pour aimer. Elle cherchait une amie qui fût attirée par sa grâce plutôt que par sa puissance, et qui l'aimât pour elle. Frappée par la ligure de la comtesse Jules, par la douce expression de ses yeux, par la sensibilité modeste et franche que décelait son attrayante physionomie, elle conçut pour elle une amitié qui dura jusqu’à sa mort.
Ses instances vainquirent la modestie de madame de Polignac; elle vint à la cour et s’y établit en favorite*
La reine nomma son mari premier écuyer. La comtesse Diane fut placée près de madame Élisabeth , comme dame d’honneur. M. de Vaudreuil reçut la charge de grand-fauconnier ;M. dAdhémar, nommé chevalier d’honneur de madame Élisabeth , obtint le poste de ministre du roi à Bruxelles, et, peu d’années après, l’ambassade d’Angleterre.
On peut bien croire que ces faveurs nouvelles excitèrent d’abord la surprise et bientôt 1 envie ; mais cette envie elle-même se voyait presque toujours désarmée par la douceur, par la modestie, par le désintéressement de la favorite. Jamais il n’en fut de moins avide et de moins égoïste; et véritablement, loin d’accaparer les grâces , les pensions, les emplois, elle aimait mieux les faire obtenir que les recevoir*
On en vit plus tard une preuve éclatante, à l'époque où un grand scandale fit perdre une grande place à Tillustre famille des Rohan ; le prince de Guémené fit une banqueroute de vingt millions, et la princesse sa femme, qui était gouvernante des enfans de France, se trouva dans la nécessité de quitter cette charge importante.
La reine voulut alors confier P éducation de ses
54 MÔfOllIïS
enfaus à son amie. Elle se vit obligée d’employer beaucoup d efforts pour vaincre sa résistance et pour la contraindre à recevoir d’elle cette haute marque de faveur, et cette grande charge, l’une des premières du royaume.
Mes liaisons intimes avec madame la comtesse Jules, qui devint duchesse de Polignac, et avec ses amis, me firent prendre part à sa fortune. La reine, qui me voyait souvent dans cette société que sa présence embellissait fréquemment, et avec laquelle elle passait ordinairement ses soirées, s’accoutuma à me traiter avec une bonté particulière, et son influence contribua beaucoup, quelques années après, à la nomination de mon père au ministère de la guerre.
M. dÀdhémar, dont j ai parlé plus haut, avait bien voulu, à la prière de mon père, sc charger île me conduire à Strasbourg pour y suivre un cours de droit public. Son régiment y était, et ce fut là que nous nous formâmes à l’étude de la diplomatie , qui jusqu’alors m’avait été aussi étrangère qu’à lui.
Itevcnn à Paris, je me trouvai dans le même tourbillon de fêtes, de sociétés, de bals, de plaisirs de tous genres. Toujours de mieux en mieux truite à la cour, mou père était tenté de taire quelques démarches pour m'obtenir une place dans les maisons royales, mais je m’y opposai : ce genre
de service me déplaisait* Les rêves de l’ambition ne me tourmentaient point encore; je préférais ma liberté à un servage brûlant, mais gênant. Par devoir j’allais à Versailles, niais par penchant je restais à Paris.
Malgré mon âge, ce n’étaient pas les galanteries et les amusemens d’une jeunesse frivole qui prenaient la plus grande part de mon temps : je cherchais avidement la société des personnes qui réunissaient chez elles les savaus et les hommes de lettres les plus distingués; j’allais souvent chez madame Geoffrin et madame du DeffanL D’ailleurs je trouvais dans quelques grandes maisons, telles que celles de madame la princesse de Beauvau , de madame la duchesse de Choiseul, de madame la maréchale de Luxembourg, de madame la duchesse de Grammont, de madame de Montesson ? mariée secrètement alors à M. le duc d’Orléans , de madame la duchesse d’Anville, de madame la comtesse de Tessé, et chez manière, des entretiens tantôt profonds, tantôt légers , toujours à la fois instructifs et agréables, et dont on ne retrouve plus aujourd’hui le charme.
On y voyait un mélange indéfinissable de simplicité et d’élévation, de grâce et de raison, de critique et d'urbanité» On y apprenait, sans s’en douter, l’histoire et la politique des temps anciens et modernes , mille anecdotes sur la cour . depuis
celle de Louis XIV jusqu’à la cour du roi régnant, et par là on parcoiïl’ait une galerie aussi instructive, aussi variée en événemens et en portraits que celle qui nous est offerte dans les inimitables lettres de madame de Sévigné.
On recherchait avec empressement toutes les productions nouvelles des génies transcendons et et des brillons esprits qui faisaient alors l’ornement de la France. Les ouvrages de Bernardin de Saint - Pierre , d’Helvétius, de Rousseau , de lhiclos, de Voltaire, de Diderot, de Marmontel, donnaient un aliment perpétuel à ces conversations, où presque tous les jugemens semblaient dictés à la fois par ia raison et par le bon goût.
On y discutait avec douceur; on n’y disputait presque jamais ; et, comme un tact fin y rendait savant dans l’art de plaire, on y évitait l’ennui en ne s’appesantissant sur rien. Le précepte alors le mieux pratiqué était celui de Boileau, qui enseigne à passer sans cesse du grave au doux, du plaisant au sévère. Aussi très souvent, dans une mérité soirée, on parlait alternativement de XEsprit des lois et des contes de Voltaire, de la philosophie d’Helvétius et des opéras deSedaine ou de Marmontel, des tragédies de La Harpe et des contes licencieux de l'abbé de Voisenon, des découvertes dans les Indes par l’abbé Raynal et des chansons de Collé, de la politique de Mably et
OIT SOUVEÏÏFRS. 5?
des vers charnians de Saint-Lambert ou de i abbé
Delille.
Les hommes de lettres les plus distingués étaient admis avec faveur dans les maisons de la haute noblesse. Ce mélange des hommes de cour et des hommes lettrés donnaient aux uns plus de lumières , aux autres plus de goût. Jamais Paris ne fut plus semblable à là célèbre Athènes-
Ma vive passion pour les lettres me valut, quoique je fusse bien jeune , l amitié de D Âlembert, del’abbé ftaynal, du comte de Guibert, de Champfort, de Suard, de l'abbé Arnault, de Rulhière, du chevalier de Bouffi ers, du chevalier de Chastell ux , de l’abbé Barthélemy , de 1 abbé Delille , les bontés de M. de Malesherbes , les conseils du célèbre comte d’Aranda, La Harpe et Marinontel m’éclairèrent par leurs sages avis et protégèrent mes premiers essais.
Des succès d’abord légers , mais assez britlans » encouragèrent mon amour-propre, et m’inspirèrent le constant désir d’en mériter de plus solides* En soumettant mes premiers ouvrages à d'aussi bons juges, j’apprenais par eux combien l’art d’écrire est difficile-
Les entretiens des hommes qui ont obtenu une célébrité méritée, nous éclairent encore mieux que leurs livres* Ils nous font connaître mille règles de tact et de goût, et une foule d’observations, de
ïriiMOUtES
miances qu ü serait presque impossible cTexpliquer par écrit*
Aucun livre n'aurait pu m'apprendre ce que me faisaient Connaître, en peu de conversations, Marmonte! et La Harpe sur les formes du style, sur les moyens secrets de F éloquence , Bo Liftiers sur 1 art d amener naturellement un trait piquant et heureux, M* de lieauvau et Suard sur la correction du style, le duc de Nivernais sur la finesse du tact, sur les nuances de la grâce, sur la délicatesse du goût, et l'abbé Demie sur les moyens de saisir dans notre imagination cette baguette magique qui sait tout animer.
Je ne citerai à cette occasion qu’un seul exemple, déjà connu et toujours bon à répéter. On soutenait, devant l'abbé Délit le, que la langue française, n’ayant pas, comme les langues latine et grecque, des brèves et des longues, n'était pas susceptible comme elles de peindre par son accent, et qu’en un mot elle manquait dliamionie imitative.
L’abbé prétendait , au contraire , que notre heureux langage donnait au vrai talent toutes les ressources qu’il pouvait désirer, et que son harmonie imitative pouvait peindre non-seulement les différences, mais encore les nuances des objets; et, pour le prouver, il cita ses propres vers :
Peins-nous légèrement l “amant léger de Flore ;
Qu'un doux ruisseau murmure eu vers plus doux encore.
OU SOXFVEPriRS*
Entend-on de la mer les ondes bouillonner ?
Le vers, comme un torrent,, en roulant doit tonner.
QifÀjax soulève un roc, et l'arraché avec peine.
Chaque syllabe est lourde et pesamment se traîne.
UVIais vois d’un pied léger Camille effleurer Tean :
Le vers vole et la suit, aussi prompt qu’un oiseau.
L’abbé De! il le ajoutait au charme de ses vers celui de les lire avec une séduisante perfection.
L’art de bien lire est le plus rare en France : on ne sait pas y varier ses intonations , leur donner de la justesse, de la force et du naturel. Cet art, si connu des anciens, compose cependant une grande partie du talent de fora leur et du pacte. Tout le monde sait que la plus belle scène mal déclamée ne produit aucun effet ; et cependant on conserve dans l’habitude de la vie une prononciation monotone qui abrège tant, mange la moitié des mots , ne caractérise rien , donne ii tout une physionomie uniforme , et prive ainsi la raison de sa force et l’esprit de sa grâce.
Frappé de ces vérités, je suivis les conseils de La Harpe , de Delille, de ma mère, dont le jugegement était toujours éclairé par un goût aussi sur que délicat, et je pris long-temps des leçons du célèbre auteur Le Rain, pour apprendre à bien lire et à bien dire.
Fresque toujours l’amour-propre le plus ambt-
tieux ne se dirige que vers un seul but, celui que lui indiquent sa position, ses moyens, ses penchans et les mœurs de son siècle. Ainsi, chez les anciens , la tribune aux harangues, les palmes de ^éloquence, les lauriers cueillis à la guerre, d’autres lauriers offerts au talens par les muses, voilà ce qui poussait au mouvement toute la jeunesse : tels étaient les motifs de son ardeur et les prix ambitionnés par elle.
Plus tard, la plupart des esprits se détachèrent de la terre pour se diriger vers le ciel. La gloire des saints fut préférée à celle des héros ; on quitta les camps pour les monastères, la tribune pour la chaire, la pourpre pour le cilice. L’enthousiasme religieux succéda aux passions littéraires ou belliqueuses.
Bientôt l’ambition, prompte à entrer dans tous les chemins qui mènent à la considération, prit avec empressement le masque de la piété. La politique se couvrit d’un voile religieux; et chaque courtisan affecta une piété qui, par une feinte renonciation aux biens terrestres et aux plaisirs mondains, lui ouvrit toutes les sources de la fortune et du pouvoir.
Chez les peuples modernes, long-temps on vit subsister le mélange constant de la superstition, du fanatisme, triste héritage des Romains corrompus, avec l’ardeur belliqueuse des anciens
OU SOUVENUS
Francs et Germains, qui ne connaissaient de droit que ia force, de plaisir que la guerre, et qui croyaient le ciel Fermé aux lâches et ouvert aux braves.
Chez ces peuples nouveaux, et surtout parmi nous, la religion et la gloire se montrèrent indulgentes pour l’amour ; de sorte que le caractère français, jusqu’au XVII e siècle, resta à la fois dé* vot, galant et belliqueux.
C’étaient les mœurs féodales ou chevaleresques : tout jeune noble, en sortant de l’enfance, rf était animé que du triple désir de servir son Dieu, de se battre pour son roi et de plaire à sa dame; et, si Ton en excepte la classe que la pauvreté condamne au travail et à l’ignorance, toute la nation était plus ou moins animée de ces sentimens chevaleresques.
Mais, au moment où j'entrais dans le monde, ces sentimens , dont on retrouvait encore des traces, avaient déjà subi de grandes altérations. Depuis la découverte de l’imprimerie et la réforme de Luther, on avait voulu tout examiner, tout analyser. L’esprit, sortant des ténèbres antiques, était ébloui de cette nouvelle lumière, et cherchait par elle à distinguer la vérité de Terreur, à tout connaître et à tout perfectionner.
Honteux de l’ignorance de nos pères, non-seulement nous voulions nous approprier les trésors
6a iuôioiri-S
de la science des anciens, mais nous prétendions même les égaler, et bientôt les surpasser, dans la carrière des arts, de la législation,de la littérature et de la philosophie.
Cette révolution, opérée graduellement parles découvertes du XV' - siècle, par les guerres de religion, par l’affranchissement de quelques républiques qui avaient brisé le joug du pouvoir arbitraire, et qui s’étaient délivrées de celui de Rome, enfin par la gloire des grands écrivains du siècle de Louis XIV, et ensuite par la philosophie épicurienne de là régence; cette révolution, disje, avait exercé une influence si générale sur la jeunesse qui s’élevait en France à l’époque où Louis XVI commençait son règne, que chacun de nous pouvait offrira l’attention d’un observateur éclairé le mélange le plus singulier des mœurs grecques, romaines, gauloises, françaises, chevaleresques et philosophiques.
Nourris dans les principes d’une monarchie milita ire, élevés dans l’orgueil d’une noblesse privilégiée, dans les prestiges de la cour, dans les maximes delà piété, et, d’autre part, entraînés par la licence du siècle, par une galanterie dont on faisait trophée ; excités à la liberté par les écrits des philosophes, par les discoursdes parlemens, au lieu d’avoir un but certain, des principes assurés, nous voulions à la fois jouir des
laveurs de la cour, des plaisirs delà ville, de l'approbation du clergé, de l'affection populaire, des applaudisseiïieus des philosophes, delà, renommée que donnent les succès littéraires, de la faveur des dames et de l'estime des hommes vertueux ; de sorte qu’un jeune courtisan français, animé de ce désir de réputation cjui sépare du vulgaire les hommes distingués, pensait, parlait et agissait tour à tour comme un habitant d’Athènes , de Rome, deLutèqg, comme un paladin,un croisé, un courtisan, et comme un sectateur de Raton, de Socrate, ou d’Epicure,
Cette divergence d’idées produisait nécessairement une confusion qui se répandit jusqu’au sein delà cour. Les tantes du roi y rappelaient les coutumes pieuses et sévères de la fin de Louis XIV; M. de Maurepas, le mol épiciirianisme de la régence; le comte du Muy, ministre de la guerre, le courage, la sévérité et la dévotion des anciens preux; M. de Mirouiénil, garde-des sceaux, la dé* pendance ancienne et presque servile de quelques magistrats sous des règnes absolus; M, Turgot; l’esprit de ces sages phi San tropes , citoyens et non courtisans, qui voulaient, par de grandes réformes, soulager les peuples opprimés, et faire triompher l'intérêt général des intérêts privés, la justice de l’arbitraire, et les principes des préjugés*
Les souvenirs de la üguc se retraçaient encore
sous la forme de partis parlementaires, dans les opinions de quelques pairs, de plusieurs magistrats , et même d’un prince du sang , le vieux prince de Conti. Le parti de la dévotion et du despotisme y conservait aussi des défenseurs, tels que les Marsan, les d’Aiguillon; celui du duc de Choiseul réunissait à la fois sous ses étendards tout ce qu’il y avait de plus brillant dans le système de l’ancienne monarchie et dans ceux des innovateurs.
Au milieu de cet ébranlement général et de ce choc d’opinions opposées, le bon roi Louis XVI et la jeune reine cherchaient la vérité, voulaient, le bien , et rêvaient le bonheur public, sans prévoir leur fatale destinée.
Louis XVI était le plus homme de bien de son royaume ; la force seule manquait à ses rares qualités; et, au milieu de tant de passions fermentantes, de tant de projets d’innovations, et d’un besoin si général de changement, sa facile bonté l’entraîna trop rapidement vers les nombreux écueils sortis de cette mer agitée, et sur lesquels devait inévitablement se briser notre antique monarchie.
Chacun ne voulait que réparer ce vieil édifice, et tous, en y portant la main, le renversèrent. Trop de gens apportèrent des lumières, et firent par là éclater un embrasement. Aussi la vie tour-
montée île chacun de nous à été, depuis cinquante années, un rêve alternativement monarchique républicain , belliqueux et philosophique.
Malgré 1 amitié qui me liait à la société des nouveaux favoris de la cour , je continuais à préférer Paris à Versailles : l'amour des lettres et celui des plaisirs n ïj retenaient invinciblement j l’été seul et mes devoirs m’en éloignaient. Mais, dans les garnisons, je consacrais habituellement à l’étude les heures de liberté que me laissait le service.
Là, s’offraient un autre tableau et plus de vestiges de nos anciennes coutumes chevaleresques* Par un effet des mœurs du temps, par une suite des anciens préjugés qui se mêlaient aux idées nouvelles, le sort ni obligea de tirer mon épée: car l’usage des duels, survivant presque seul aux autres préjugés gothiques, avait constamment résisté, comme ü résiste encore, à la religion, à la raison, à la philosophie et aux lois. Aussi, quoique nos rois jurassent à leur sacre de ne point pardonner au coupable, on ne se donnait guère la peine de se cacher d’un duel, et le mien, qui eut à Lille une grande publicité, loin de m’attirer quelque disgrâce, me donna plus de vogue et de succès à la cour, ainsi «jua la ville. Je remplis une de mes vues en le racontant: car on y verra un exemple du singulier mélange de vivacité , de courtoisie
et de légèreté, qui caractérisait les mœurs françaises à cette époque.
L’armée alors ressemblait peu à celle d’aujourd’hui : on j voyait bien régner le même désir de se distinguer 3 le même zèle pour servir la patrie et le roi; les officiers y montraient la même assiduité aux exercices et aux devoirs militaires; mais la composition était différente, et les liens de; la subordination étaient beaucoup moins resserrés qu’ils ne le sont aujourd’hui.
Les régimens ne se complétaient que par enrôlement, de sorte qu’au lieu de voir sous les drapeaux les fils de famille de toutes les classes, appelés par la conscription et par une loi générale, on u y comptait que des jeunes gens dont la plupart ne se décidaient à s’enrôler qu’à la suite de quelques dérangemens ou par oisiveté. Aucune perspective d’avancement ne leur était offerte, et rien n’était plus rare que de voir des soldats ou des sous-officiers devenir officiers. Le petit nombre de ceux que le hasard élevait ainsi, n’y arrivait qu’après de longues années de service. Le nom qu’on leur donnait indiquait assez la rareté de ces chances favorables : on les appelait officiers de Jortune. Les nobles seuls avaient le droit d’entrer au service comme sous-lieutenans.
Cet usage antique venait du régime féodal , et du préjugé, conservé jusqu'à cette époque, qui
fermait aux gentilshommes français toute autre carrière que celle des armes, de la diplomatie et deda magistrature.
Il résultait de ce reste de nos vieilles coutumes une grande difficulté pour maintenir une subordination complète entre des officiers, sépares, il est vrai, par la hiérarchie des grades, mais qui, en qualité de nobles ? se regardaient tous comme égaux,
Chacun respectait son chef à la manoeuvre, ;ï la parade, dans les heures de service ; mais, en tout autre temps et partout ailleurs, on voyait peu de traces de subordination. Revenus à la ville ou à la cour , il arrivait nécessairement qu’on s’y retrouvait cri ordre inverse, et qu’un colonel gentilhomme de province, s’y voyait en infériorité h l’égard desas jeunes capitaines ou sous-lieutenans qui possédaient des charges, ou étaient décorés de noms illustres, tels que les Montmorency, les Rohan, les Grillon, etc.
Le régiment où je servais en offrait une preuve frappante. Le colonel qui le commandait, sous les ordres de M, de Cas tries, était un pauvre gentilhomme gascon, nommé le chevalier Duheins, vieilli dans les grades inférieursj il comptait sons ses étendards, indépendamment des officiers en pied de ce corps, dix-sept sous-lieutenans à la suite, tels que le prince de Lambesc, de la maison
de Lorraine, grand-écuyer de France; le 61 s du duc de Fleury, premier gentilhomme delà chambre; les comtes de Matignon, de ftoncheroles, de Balbi; enfin la jeunesse la plus brillante de la cour*
M, Dabeius savait à merveille contenir notre turbulence, et même parfois humilier notre vanité : aussi très souvent, aux grandes manœuvres, devant un public assez nombreux, il se plaisait k nous traiter légèrement, en nous parlant ainsi : u Monsieur Fleury, monsieur Lambesc, monsieur » Ségnr, vous manœuvrez comme des étourdis; » je vous enverrai à l’ombre mûrir vos cervelles. » Et en même temps, s’adressant a des officiers de fortune, autrefois cavaliers, il leur disait: « Mon- » si partie Carré, monsieur de Créplot, monsieur » Je Roger* vous avez fort bien exécuté tues » ordres ; on voit que vous savez commander « comme obéir. » Communément ses louanges et ses reproches n’étaient pas trop justement distribués; mais le résultat en chût toujours assez bon, puisqu’il relevait les humbles et abaissait les superbes.
On sent bien que, malgré la sévérité de quelques chefs, hors du service il devenait bien difficile de maintenir la subordination entre tant de jeunes nobles, babitués dèsl’enfance à se regarder comme égaux entr’eux, et qui se croyaient faits
ou souvFwms*
pour commander aux autres. La bourgeoisie avait souvent à se plaindre de leur orgueil, dans les garnisons et dans les quartiers.
Cependant, depuis quelques années, F esprit d’égalité, né des lumières, avait commencé a se répandre dans la nation; aussi dans beaucoup de villes, telles que Toulouse, Lyon, Besancon, Strasbourg, la bravoure d’un grand nombre de jeunes étudia ns avait forcé, par beaucoup de duels, les patriciens a reconnaître qu’on peut rétablir par F épée le niveau, quand l'honneur le réclame et que la justice ne l’accorde pas.
En général, dans ce temps, c’était moins des grands seigneurs et des hommes de la cour qu’on avait à se plaindre que de la noblesse de province, pauvre et peu éclairée ; et c’est ce qui ne doit pas surprendre : car celle-ci n’avait de jouissance que celle de ses titres, quelle opposait sans cesse à la supériorité réelle d’une classe de bourgeoisie, dont la richesse et ^instruction la gênaient et rhumUiaient
À son urbanité on reconnaissait presque toujours un homme de la cour, et c’était parmi les jeunes gentilshommes campagnards qu’on rencontrait le plus souvent la morgue et la susceptibilité. Ces esprits querelleurs étaient les plus difficiles à gouverner; craints dans les sociétés bourgeoises, inoccupés dans leur chambre après F b cure des
exercice^, ds passaient tout leur temps au café ? au billard et au spectacle.
Dans la ville de Lille on avait une bonne troupe d'acteurs: les jeunes lieutétians et sous-lieutenans de la garnison se rendaient de si bonne heure et si assidûment a la comédie, que les capitaines et les officiers supérieurs ne trouvaient souvent plus de places aux premières loges en y arrivant.
Le lieutenant-rle-roi de la place de Lille, instruit de ce qui se passait , prît contre sa coutume une mesure peu réfléchie; il défendit aux Iieutenans et sous-Heutenansde se placer dans les premières loges avant la lin du premier acte dit spectacle.
Lu pareil ordre étonna et mécontenta tout le monde. Les capitaines de la garnison convinrent tous, pour consoler leurs jeunes camarades,, de partager leur sort et de ne point prendre les places qu’on défendait à ceux-ci d’occuper.
K tant depuis quelques jours a la campagne, /ignorais totalement et Tordre donné et Teffet qu il avait produit J’arrive à Lille à Theure où le spectacle allait commencer ; j’entre dans une première loge , un peu surpris de la trouver vide , ainsi que toutes celles du meme rang.
Ma surprise augmente en voyant des chapeaux sur toutes les chaises de ces loges. C’étaient ceux des îieutenans et sous - Ueutemuis qui , pour
on souvenirs.
eluder l’ordre, faisaient ainsi retenir leurs places.
Comme la loge où j’entrai était large, j avançai une chaise entre deux de celles qui étaient sur le devant, et je m’assis, toujours fort surpris du vide de cette première enceinte tandis que tout le reste de la salle était rempli.
Autre étonnement ! dès que le premier acte est joué, toutes les portes des premières loges s’ouvrent, et une foute d’ofüciers y entrent.
L’un d’eux, M. de La Villeneuve, lieutenant de chasseurs dans le régiment Dauphin-infanterie, prend place à côté demoi et me dit : « Monsieur, » vous avez fait tomber mon chapeau qui était » sur cette chaise. « En effet, sans y prendre garde, je l’avais lait tomber en m’asseyant. Jè Un fis une excuse polie; mais il me répondit, avec une humeur inconcevable, qu’une telle impertinence ne se réparait pas par une mauvaise excuse. Je lui répliquai qu’a près le spectacle, il aurait une explication sérieuse et peut-être moins satisfaisante pour lui.
Nous étant ainsi entendus, il garda le silence; mais , comme il était jeune et. impatient, il 11e put attendre la fin de la représentation.Après la première pièce, il se leva, et me fit signe de le suivre. Au moment où je sortais, un jeune lieutenant de mon régiment, le comte d’Assas, qui se trouvait derrière moi, et qui voulait ma place si je ne
rentrais pa^me dit en me répétant ces vers d’un opéra comique qu’on jouait : « Ségur, tu t’en vas,
• Pour ne revenir jamais, pour ne revenir jamais. -
« lu te trompes peut-être, » lui répondis-je.
Des que j’eus rejoint, au bas de l’escalier, mon lieutenant tapageur, nous sortîmes ensemble de la salle, et, lorsque nous fumes sur la place d'armes, comme réellement il avait le cœur aussi bon que 1 esprit vil et leger, il me dit après quelques inmnens de reverie : « Eu vérité, nous sommes de «glands fous; nous allons nous couper la gorge >i pour une bagatelle qui u en vaut pas assurément » la peine, pour uu chapeau tombé! — Cette réu flexion est juste, lui dis-je, mais un peu trop tar- » dive. Je n ai pas l’bonneurde vous connaître; le » vin est tiré, il faut le boire. — Comme vous vou- » drez, répliqua-t-U ; sortons donc de la ville. — » ^on, lui dis-je; il est tard, et celui de nous deux » qui sera blessé ne doit pas rester seul sans se- » cours dans un champ ; allons nous battre sur un » bastion. » Il me fît observer que c’était sévèrement défendu et sous des peines graves, «Bon, re- “ ^ u ' iui l )0rle la défense! en fait de folies,
» les plus courtes sont les meilleures; ce sera bien- » tôt fait: marcboti 5 . »
Arrivés dans J intérieur d’un bastion , nous quittâmes nos habits et nous tirâmes nos épées;
OU SÜUVKffIRS.
comme mon adversaire était ardent et leste, il S'élança sur moi, par un seul bond, si promptetemcnt, que je n’eus pas le temps de parer; je me sentis le côté frappé; heureusement, par impétuosité il avait manqué mon corps, et c'était la garde de son glaive qui m’avait touché- » Ma » foi! dis-je en moi-même, d’Assas a pensé prédire » juste- n
Je chargeai à mon tour mon adversaire , et lui donnai, en plongeant, un coup d’épée; la pointe pénétra dans son corps, et s’arrêta sur un os. Il voulait continuer, mais la douleur P empêchait de se tenir ferme sur ses jambes, ce qui me donnait trop d'avantager je lui proposai de cesser le combat, Il y consentit et accepta mon bras pour marcher.
Fous rentrâmes dans la ville; â la lueur d’un réverbère je le vis inondé dé sang, et je réfléchis tristement sur la cruauté de nos préjugés. Bientôt nous trouvâmes un fiacre, je Vy fis monter avec assez de peine, et je voulus y prendre place à côté de lui ; mais il le refusa absolument.
Attribuant ce refus à un ressentiment prolongé, je lui en montrai nia surprise. « Vous me jugez n mal, me dit-il ; je suis étourdi, un peu bizarre, » passablement entêté même , mais je suis bien » loin de vous en vouloir; au contraire, je veux » me punir plus que vous ne lavez fait: tout le
» tort est de mou côte ; je vous ai provoqué sans j> raison, et j’exige, quand ce ne serait même que » pour dix minutes, que vous alliez reprendre à » la comédie la maudite place qui a été le sujet: » de notre dispute. Après cela vous viendrez me » soigner si vous le voulez , j en serai honoré et >î ravi; autrement , j y suis décidé, nous ne nous » reverrons plus,* J'eus beau lui dire que je ne pouvais le laisser seul dans Tétât où il était, ignorant si la blessure était mortelle ou non; il ferma la portière et me donna son adresse.
Pour le satisfaire, j’allai à la comédie; je repris a d Assas ma place, en lui racontant mon aventure et en lui rappelant la belle prédiction qu’il m avait faite sans s'en douter, et dont il parut tout attristé. Un quart d’heure après, j’allai chez mon lieutenant blessé, que je trouvai très souffrant, mais sans danger. Au bout de trois semaines il fut guéri ; il avait fait le récit de cette affaire a tous ses camarades. Elle eut un singulier résultat : Tordre fut retiré; les querelles pour les places cessèrent, et la bonne intelligence se rétablit entre les officiers des dtfférens grades.
Cinq ans après, passant à Nantes, lorsque j’allais iiT embarquer pour T Amérique , j’y retrouvai le régiment Dauphin, "Mon lieutenant de chasseurs, instruit de mou passage, m’invita à dîner avec tous les jeunes gens de la garnison. Pour cette fois il
n’y eut de choc qu’entre les verres; la gaîté fut cordiale et vive. Je n’ai rappelé cette anecdote ope parce quelle me paraît propre à peindre l’esprit de notre âge et les mœurs de notre temps.
Cette aventure termina mon séjour à T.ilte :
car, trois semaines après, je reçus à la fois et la nouvelle de ma nomination à la place de colonel en second au régiment d'Orléans-dragons, et un ordre que m’envoyait mou père de le rejoindre en Franche-Comté, province dont il était commandant.
j’éprouvai une bien douce jouissance, en voyant la vénération qu’inspirait mon père dans son commandement , et à quel point sa noble franchise , secondée par l’esprit et par la grâce de ma mère, avait su, en peu de temps, rétablir le calme dans un pays jusque-là toujours agité, concilier les intérêts opposés, et faire régner, au moins en apparence, la plus satisfaisante harmonie entre les corps militaires, la magistrature, l’administration et la bourgeoisie.
Cet exemple et plusieurs autres m’ont prouvé que , malgré la légèreté de notre nation , ou peutêtre à cause de cette légèreté même, les qualités les plus nécessaires pour la gouverner facilement sont la gravité, la justice , la bonne foi et la fermeté. 1! faut de pins y joindre une politesse qui, sans nuire à la dignité, ménage l’amour-propre
de toutes les classes: car en France Fâmour-propre, ou si on le veut , la vanité, est de toutes les passions la plus irritable; et c’est ce qui fait que depuis trente ans on y a toujours plus vivement H plus constamment défendu l'égalité' que la liberté* Aux yeux de quelques-uns meme, une servitude de pinin-pied, et pesant également sur tout le monde, paraîtrait plus supportable qu’une liberté solide construite par étages et avec des différences de classes et de rangs*
Cette même année je fis une course aux eaux de Spa, qui dans ce temps étaient très fréquentées et très à îa mode^Spa était le café de FEurope : on s’y rendait en foule de tous les pays, sous le prétexte d’y retrouver la santé, mais dans le but réel cTy chercher le plaisir. On y jouissait d’une liberté plus étendue que dans aucune contrée du monde. L évêque de Liège, souverain de ce pays, était un trop petit prince polir imposer aux voyageurs ses lois et ses usages. Son exemple if était compté pour rien , et une centaine dnivalides a sa solde ne pouvait être un frein bien respectable: aussi, Français, Anglais, Hollandais, Allemands, Russes, Suédois, Italiens, Espagnols et Portugais, chacun y vivait selon les mœurs de son pays, et cette variété d’usages avait un charme singulier.
Ce fut la que j appris, pour la première fois,
les événemens qui annonçaient en Amérique une prochaine et grande révolution* Le premier théâtre de cette lutte sanglante entre la Grande- Bretagne et ses colonies , fut la ville de Boston, Le premier coup de canon tiré dans ce nouvel hémisphère pour défendre l’étendard de la liberté, retentit dans toute F Europe avec la rapidité de la foudre.
Je me souviens qu’on appelait alors les Américains insurgés > et Bostonien^ ; leur courageuse audace électrisa tous les esprits, excita une admiration générale, surtout parmi la jeunesse, amie des nouveautés et avide de combats. Et dans cette petite ville de" Spa où se trouvaient tant de voyageurs, ou députés accidentels et volontaires de toutes les monarchies de l’Europe, je fus singulièrement frappé de voir éclater unanimement un si vif et si général intérêt pour la révolte d’un peuple contre un roi*
L'insurrection américaine prit partout comme mie mode: le savant jeu anglais, le wïsk, se vit tou! à coup remplacé dans tous les salons par un jeu non moins grave qu’on nomma le b os ton. Ce mouvement, quoiqu’il semble bien léger, était, un notable présage des grandes convulsions auxquelles le monde entier ne devait pas tarder à être livré, et j'étais bien loin d’étre le seul dont le cœur alors palpitât an bruit du réveil naissant
de la liberté, cherchant à secouer le joug du pouvoir arbitraire.
( .eux qui nous en blâmèrent depuis, devraient se rappeler qu alors ils partageaient notre enthousiasme , et semblaient se retracer avec plaisir les vieux souvenirs de la ligue et de la fronde, temps bien différent, causes bien diverses, mais que leur esprit frondeur ne savait alors ni distinguer ni séparer.
Comment d'ailleurs les gouvernemens monarchiques de 1’Europe pouvaient-ils s’étonner de voir éclater l’amour de la liberté dans les esprits nrdens d'une jeun esse, que partout oti élevait dans l'admiration des héros de La Grèce et de Rome , devant laquelle on avait constamment loué avec enthousiasme 1 1 affranchissent en t de la Suisse et de la Hollande, et qui n’apprenait à lire et à penser, qu’en étudiant sans cesse les ouvrages des républicains les plus célèores dans l’antiquité ?
Mais tel était l’aveuglement des princes et des grands: ils avaient favorisé les progrès des lumières , et voulaient une obéissance passive qui ne peut exister qu’avec les ténèbres. Ils prétendaient jouir de tout le luxe des arts et de la civilisation, sans permettre aux savans, aux artistes, à tous les plébéiens éclairés , de sortir d’une condition presque servile. Enfin ils pensaient, chose impossible, que les lumières de la raison pouvaient
on SOUVENU*s*
briller et s'étendre sans dissiper les nuages des préjugés nés dans les siècles de la barbarie.
11 n’existait pas une doctrine en éducation, un progrès en philosophie, un succès en ,littérature, un applaudissement au théâtre, qui ne dût avertir les puissances qu’une grande époque était arrivée, qu’il fallait un autre art pour gouverner les hommes, et qu’on ne pouvait plus leur refuser la jouissance de leurs droits long-temps perdus, mais que des hommes tels que T immortel Montesquieu 4eur avaient fait reconnaître et retrouve*.
Lorsque je fus de retour à Paris , mes regards y furent frappés par la même agitation des esprits* Personne ne s’y montrait favorable à la cause des Anglais , et chacun y faisait publiquement des vœux pour celle des Bostoniens.
Cependant, malgré cet amour de la liberté qui se manifestait en France, l'inégalité existait encore tout entière parle droit, par les lois, par les les privilèges; mais de fait elle s’atténuait chaque jour : les institutions étaient monarchiques , et les mœurs républicaines» Les charges, les fonctions publiques, continuaient à être le partage de certaines classes; mais, hors de l’exercice de ces fonctions, P égalité commençai t i\ régner dans les sociétés. Les titres littéraires avaient meme, en beaucoup d’occasions, la préférence sur les titres de noblesse, et ce n’était pas seulement aux
jlItJMOHUiS
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hommes de génie qu’on rendait des hommages qui faisaient disparaître pour eux toute trace d’infériorité : car on voyait fréquemment, dans le inonde, des hommes de lettres du second et du troisième ordre, être accueillis et traités avec des égards que n’obtenaient pas les nobles de province.
La cour seule conservait son habituelle supériorité ; mais, comme les courtisans en France sont encore plus les serviteurs de la mode que les serviteurs du prince, ils trouvaient de bon air de descendre de leur rang, et venaient faire leur cour à MarmoDtel, à D’Alembert, à Raynal, avec l’espoir de s’élever, par ce rapprochement, dans l’opinion publique.
C’était cet esprit d’égalité qui faisait alors le charme des sociétés de Parts, et qui y attirait en foule les étrangers de tous les pays. Partout ailleurs, si ce n’est en Angleterre, on ne savait pas jouir de la vie privée ; on ignorait les douceurs d’une société sans morgue, sans gêne, d’une conversation sans déguisement et sans entrave. Autre part, la séparation entre les castes étant constante et inviolable, chacun ne vivait qu’avec ses pairs, et U n’existait aucun commerce d’échange entre les esprits et les intérêts des diverses fractions de la population éclairée.
Chez nous, au contraire, ces communications
fréquentes des divers étages de la société , ces liaisons uuituelles , ces égards réciproques, ces échanges de pensées, accroissaient la richesse de notre civilisation, et, dans ces rapports nouveaux, les nobles acquéraient les connaissances * et tes lumières de tout genre dont ils étaient auparavant privés, tandis que les hommes éclairés des classes inférieures y puisaient des leçons de ce goût fin, de ce tact délicat, de cette grâce élégante, fleur légère, mais charmante, et qu'on ne trouve qu'au sein d-une cour polie*
Il fuit avouer aussi que, depuis long-temps, cet esprit d’égalité, avant de s étendre jusqu au tiersétat, avait jeté de profondes Racines dans la noblesse française. La hiérarchie féodale était oubliée* On avait entendu Henri I V dire « qu’il regardait ï) comme son plus beau titre d’honneur d’être le » premier des gentilshommes français. » Les pairs avaient bien seuls droit de séance au parlement et les honneurs du Louvre. Les duchesses jouissaient de la prérogative d’être assises sur un tabouret chez la refée; niais, hors de ces circonstances très rares, les nobles se croyaient tous parfaitement égaux ontr’eux.
Au mariage de Marie-Antoinette, la noblesse, qui ne voulait pas reconnaître la supériorité des ducs, cest-â-dire des hommes titrés, s’opposa même vivement aux droits que la reine voulait
*lÉM.OTKKS
établir en faveur delà maison de Lorraine, et menaçait de ne pas se trouver au bal paré, si la princesse Charlotte de Lorraine ouvrait ce bal. Comme la résistance était opiniâtre, la négociation sur ce point frivole fut difficile. Enfin il fut décidé que la princesse jouirait de la faveur qu’on voulait lui accorder, mais sans conséquence pour l’aveuir, et uniquement parce quelle était parente de la reine.
La fierté des princes de la Germanie , de ce dernier temple de l’étiquette, de ce dernier asile de Fan cien système féodal, était obligée en venant en France de se soumettre à ce niveau social. Tous les princes allemands, souverains chez eux, u étaient traités à Paris par les gentilshommes français que comme leurs égaux. Il n’existait aucune différence, par exemple, entre le prince Max de Deux-Ponts, aujourd'hui roi de Bavière, et les gentilshommes français qui servaient ou vivaient en société avec lui; car ce prince était alors entré au service de France.
Les électeurs et quelques souverains, meme du troisième ordre, comme le duc de Deux-Ponts, qui n auraient pas voulu reconnaître cette égalité et qui voulaient cependant jouir des plaisirs que leur offrait le séjour de Paris, éludaient toute difficulté en voyageant incognito; c'est pour cette raison que le duc de Deux-Ponts y prenait lv nom de comte de Spouheim.
OU SOU V UN ms.
Les électeurs formaient à la vérité des prétentions plus hautes; ils croyaient devoir jouir partout des honneurs royaux; ils ne voulaient point céder le pas, même aux princes du sang royal. Aussi les vit-on très rarement en France, et leur séjour y devint l’objet de vives contestations à la cour.
Ce que je viens de dire des princes allemands me rappelle encore une aventure qui m’arriva à la suite d’une querelle que me fit sans sujet le prince de Nassau, il un dîner que nous donnait le prince de Deux-Ponts, logé modestement alors a riiotel du Parlement d’Angleterre, rite Coq-Tféron -
Pour mieux expliquer les motifs de cette querelle, il faut remonter un peu plus haut
Un ou deux ans environ avant fépoque dont je parle, je rencontrai le princè de Nassau mi matin sur la terrasse des Feuiîlans, aux Tuileries ; ri marchait vite, et je voulus en vain l’arrêter, « Je » suis très pressé, dit-il; le prince F. . de S... m’a » choisi pour témoin d'un duel qui doit avoir lieu a tout à l’heure aux Champs-Elysées entre lui et »le chevalier deL ... Tous deux ayant été obligés » de promettre au tribunal des maréchaux de ne » point s envoyer de cartel et voulant cependant h se battre, il finit que leur duel ait Pair de l'effet » du hasard et d'une rencontre à la promenade. » Si tu veux voir ce combat, viens avec moi. u
MÉttüllU>
J'y consentis, car j’étais assez curieux de voir sur le pré ce prince qui , par sa lenteur à se décider dans ces sortes d’affaires , avait trouvé le moyen de se donner une réputation assez douteuse du côté de la bravoure, quoiqu’il n’y eût peut-être pas d’homme de son temps qui se fut battu plus souvent que lui.
Nous sortîmes donc des Tuileries et nous entrâmes dans la grande allée des Champs-Elysées, Devant nous, à une assez grande distancé, nous vîmes deux voitures s’arrêter, et nos deux champions en descendre avec leurs épées. Ils marchèrent, et nous hâtâmes le pas pour les rejoindre. Blais la distance était assez grande, et il y avait ce jour-là des promeneurs. Avant d approcherdu lieu ou ils s’arrêtèrent, une foute assez nombreuse nous en sépara.
Nous entendîmes alors un grand tumulte; nous courûmes, et, en arrivant, nous vîmes le dénouement très singulier de ce combat : l’un des deux combat tan s tenait à la main le tronçon de son épée brisée, l’autre le frappait avec la sienne. Tous deux s’accusaient réciproquement d’avoir violé les usages et les règles du duel. L’un prétendait qu étant tombé parce que le pied lui avait glissé , et que son épée s’étant rompue, son adversaire était venu pour le percer, quoiqu’il fût désarmé; ce qu’il aurait fait si son valet de chambre ne fût
ou souvenirs.
'venu le secourir. L'autre soutenait que son ennemi j sans attendre qu’il fût en garde, Pavait légèrement blessé dans les reins, et qu ensuite le valet de chatnbrede ce meme ennemi était venu, contre toute convenance, se mêler au combat.
La foule qui les entourait était trop partagée d'opinion pour nous éclairer. De toutes parts on criait au meurtre ! à V assassinai ! sans désigner le coupable. Cette foule s’accroissait à chaque instant, et les derniers arrivons, qui n'avaient rien vu, n’étaient pas ceux qui criaient le moins haut
Les deux témoins de chaque combattant défendaient, avec une vivacité un peu partiale, chacun la cause de son ami. Enfin les exhortations de quelques spectateurs plus sages persuadèrent aux deux adversaires et à leurs amis de terminer ce scandale. Tous deux étaient blessés. Les témoins les reconduisirent dans leurs voitures, et ils se séparèrent.
Cette aventure, comme on le croit bien ,fit un grand bruit; on ne parlait d’autre chose dans
Paris. Le soir , le vieux père du prince F-
m’écrivit qu’avant su que j’avais été à portée de voir ce qui s’était passé, il me priait de lui écrire mon opinion à ce sujet, persuadé-qu elle serait favorable à l'honneur de son fils.
Le prince de Nassau me pressa vivement, mais en vain, d’acquiescer à cette demande. Je m’y re-
inhioni es
fusai, alléguant pour excuse que ce fait aux témoins choisis par les deux parties à déposer sur une si étrange affaire, et que, le hasard seul m’eu ayant rendu spectateur, je ne voulais point, étant arrivé tard et au milieu de ce grand tumulte * émettre, sur ce que j’avais très confusément vu et très vaguement entendu, une opinion qui pourrait être désavantageuse à l’une ou a l’autre des parties. Cette réponse mécontenta Nassau, et depuis ce jour, il avait existé une assez grande froideur entre nous.
Nous étions encore dans cette disposition réciproque, lorsqu’un jour nous dînâmes ensemble, avec environ vingt antres convives, chez le prince Max de Deux-Ponts. Le repas était fort avancé, quand un des invités, M. de S... B..., jeune homme doué d’un très bon cœur et d’un excellent esprit, mais qui avait alors toute l'ardeur et la légèreté de son âge, entra dans la salle à manger, et, après quelques excuses faites au maître de la maison sur son retard, alla se placer à coté du prince de Nassau,
Celui-ci le radia sur sa paresse; M, de S.*. B lui répondit, sur le meme ton, que ce qui l’avait retardé était une querelle qu’il venait d’avoir avec un prince allemand, et qu’il avait été au moment de jeter ce prince par la fenêtre J
Nassau, naturellement très colère, au Heu de
oi j souvrims.
rire de cette légèreté si singulière à la table d’un prince allemand , et à côté d’un prince du même pays, s’en fâcha sérieusement, déclarant que, lorsqu’on tenait un pareil propos, il fallait an moins nommer le prince dont on voulait parler. M. de S... B... répliqua qu’il s’agissait d’une querelle survenue entre lui et le prince F... de S. .
Comme je voyais le visage de Nassau s’enflammer , je crus pouvoir apaiser cette altercation naissante en m’y interposant. « Monsieur de S...
» B..., dis-je alors, vous avez tort. Le prince F.,.
» ne se serait pas laissé malmener aussi facilement n que vous le croyez. Je l’ai vu soutenir un com- » bat très vif, il y a quelques mois, aux Champs- » Élysées. »
Ces paroles, au lieu d'apaiser la colère de Nassau, comme je l’espérais, ne firent que la détourner sur moi. « Monsieur, me dit-il assez baut, u vous n’avez point voulu parler sur cette affaire « quand on vous en priait : ainsi, à présent, vous » feriez mieux de vous taire. » Je lui répliquai que ce ne serait jamais lui qui pourrait m’imposer silence. Les personnes qui étaient entre nous s’empressèrent d'étouffer nos voix et d’interrompre cette conversation,
Après le dîner, je m’appprochai sans affectation de Nassau, et je lui dis: « Vous m’avez tenu un » propos offensant, parce que votre emportement
ïs vous a ôte toute réflexion- Vous avez dix ans de >? plus que moi. Votre réputation est faite et trop >j laite par vingt Combats; la mienne ne fait que » s établir* Vous sentez qu’il me faut une satis- » faction, et il en est de deux genres: vous pouvez » tout finir, si vous ie voulez, en disant devant » nos convives, qui sont tous vos amis, que vous 3) vous reprochez votre vivacité, n’ayant eu aucune » intention de m’offenser ; si je n’obtiens pas » cette satisfaction , vous savez quil m’en faudra » une autre. »
« Je n’en ai point à vous donner, » reprit-il brusquement* « Eh bien, lui répondis-je, demain » à sept heures du matin , j’irai chez vous pour » vous demander raison d’une si étrange conadulte* » Après ce peu de paroles échangées, nous nous quittâmes*
Pour éviter (Vôtre retenu par aucun obstacle imprévu, je me gardai bien de rentrer chez mes parens, et je leur écrivis que j’étais obligé de partir pour Saint-Germain* Le vicomte de No ailles avait été présent a cette scène; je le choisis pour témoin et j allai demander asile à un autre de mes amis* le duc de Castries, qui me lit coucher chez lui* Le vicomte de Noailleà, qui devait me servir de témoin, vint me chercher le lendemain à six heures et demie, pour m'accompagner chez le prince de Nassau,
OU SOUVENIRS. St)
Lorsque nous y arrivâmes, tout te monde dormait dans sa maison. Maître et valets, tous étaient plongés dans le plus profond sommeil. Nous eûmes beaucoup de peine k réveiller le suisse, à nous faire ouvrir et a pénétrer dan - [a ; a ambre du prince, que notre brusque entrée éveilla en sursaut*
Ü avait perdu toute idée de ce qui s’était passé la veille; ce souvenir s’élui t efface de; son cerveau avec les fumées du vin de Champagne qu il avait bu. « Par quel hasard, messieurs, nous dit-il, me faites-vous une visite si matinale?— Vous devez >; le savoir, lui répondis-je, puisque c est vous qui » Pavez voulu. — Parbleu , reprit-il, je me donne » au diable si j’en sais un mot. »
Je fus donc obligé de lui rappeler en peu de paroles le propos insolent qu il ni avait tenu. & lu jj as raison, dit-il, je me suis condui t comme un fou, » le vin m’avait troublé la tète; mais il n’y huit plus » penser, et, puisque tu m’as amené le vicomte jj de Noailtes, je te déclare devant lui que je suis » ton serviteur, ton ami, cl qu'il n’a jamais été dans » mon intention de te faire la moindre offense, a « C’est bien, dis-je a mon tour, mais c’est trop » tard, j’aurais voulu pour toute chose ait monde jj recevoir hier de toi cette réparation; mais les jj vingt convives qui dînaient avec nous ne peu- » vent en être témoins^ et elle ne rue suffit plus, »
« Allons, ajouta-t-il, tu as encore raison; eh » bien ! nous nous battrons; mais atl moins, je te » prie, qu’il n’entre point de ressentiment dans ” ce combat, et que ce ne soit simplement qu'un ” sacrifiée que nous faisons aux. préjugés et au n point cl honneur. » Je lui serrai la main amicalement, et il se leva.
Il me proposa de déjeuner; mais comme je lui dis que je ne déjeunerais qu’après le combat, il me r< pîiqua d un air un peu piqué: « La réponse ” n’est pas mal présomptueuse! nous verrons qui >* des deux, après cette affaire, pourra déjeuner. «
Dès qu’il fut habillé, nous sortîmes. Je lui demandai où il voulait aller. « Ah! reprit-il, j’ai non » loin d ici im endroit très commode pour ce » genre d exercice. » Je repartis « qu’on voyait bien » qu’il était coutumier du fait. »
M arrêtant alors, je lui iis remarquer que j’étais accompagne d un témoin, et qu'il n’en avait pas } ce qui était contre lu règle. « Bon ! me dit il, » Non il les est notre ami et homme d’honneur; je » le choisis aussi pour témoin, il en vaut bien » deux. »
Nous continuâmes notre marche. Arrivés dans une petite ruelle entre deux murs de jardin, nous nous mimes lestement en chemise et en garde. A peine nos fers étaient-ils croisés que, jetant les yeux sur un ruban, couleur de rose, attaché h la
garde de mon épée, il s’écria: et Voilà une non- » velle faveur de quelque belle ! je crains bien » qu’elle ne te porte bonheur. —- C’est ce que » nous verrons bientôt, » repris-je. Alors nous nous attaquâmes vivement.
Le prince ne se battait pas comme un autre:
il ne suivait aucune des règles cle T escrime ; mais, comme il était singulièrement nerveux et agile, tantôt il s’élancait sur son ennemi avec la rapidité d'tm cerf, et tantôt il sautait en arrière avec la même vélocité, de sorte qu’il était également difficile de parer ses coups rapides et de l’atteindre dans sa prompte retraite.
Ce jeu, qui m’étoiinait fort, lui avait réussi dans presque toutes les affaires que sa vivacité lui avait fréquemment attirées. Aussi, malgré mon attention et mou sang-froid, il perça plusieurs fois ma chemise , mais heureusement sans me toucher, et moi je m’étendais inutilement pour frapper à mon tour.
Cependant, au bout de quelques secondes, mon épée l’atteignit à la main et son sang coula. Je lui demandai alors s’il était content et s’il voulait s’arrêter. « Content! dit-il un peu vivement, je » l’étais tout à l’heure, mais à présent je ne le suis » plus; continuons. »
Le combat recommença; son fer, dirigé trop impétueusement-, manqua et dépassa plusieurs
MliAffURES
fois mon corps; enfin mon épée perça son bras et se brisa an moment où je voulais parer un coup qu'il me ripostait « Allons * lui dis-je en ce » moment, il faut envoyer, chercher une autre » épée* «
« Vous êtes deux insensés, s écria le vicomte de » Noailles; pour un propos trop vif, mais qui ifé~ » tait point une injure, c est, ma foi, bien assez de » deux blessures reçues et d’une épée rompue* Je » vous déclare que dorénavant celui qui ne voudra » pas cesser de combattre, aura affaire à moi* »
Nous rimes de celte saillie* « Parbleu, dit Nassau, » il a raison, et je le sens d'autant mieux que ma » main commence à ne pouvoir plus tenir mon y> épée* — Eh bien! repris-je, veux-tu que nous » nous embrassions et que tout soit fini? — J’y » consens, repartit-il* à condition de jurer sur » notre honneur que, quoi qu’il arrive, nous ne » combattrons jamais Pun contre l'autre, et que « nous serons frères d’armes pour la vie. » Nous nous embrassâmes : ainsi tout fut terminé*
Je ne serais pas entré dans les détails de cette affaire, qui ne concerne que moi seul, si elle n eût été, par la suite, une des causes d’événemens assez singuliers : car on verra, en poursuivant la lecture de ces Mémoires, que Nassau étant en Pologne lorsque j’étais en Russie, fidèle à la fraternité jurée, j’obtins pour lui de P impératrice, qu’il
OIT SOUYïNIKS.
n’avait jamais vue et qui était même prévenue contre lui, le don d’une terre en Crimée et la permission de porter sous pavillon russe, dans la mer Noire, les productions de ses domaines en Pologne. Par reconnaissante, il offrit à l’impératrice de la servir contre les Turcs : élevé par elle au Qomniamlenflait de ses flottes, il brûla dans le Boristhèné celle du capitan-pacha, et battit dans le Nord les escadres du roi de Suède : tant il est vrai que les plus grands événemens sont souvent produits par les plus petites causes !
Ce prince, par l'originalité de sou caractère, était un vrai phénomène au milieu d’un temps et d’un pays, où l’effet d’une longue civilisation était de donner à lotis les esprits une uniforme ressemblance, au moins pour le langage et pour la forme.
Dans nos brillantes sociétés surtout, par un mélangé et par un frottement continuels, les empreintes natives de chaque caractère s’effacaient; comme tout était de mode, tout était semblable. Les opinions, les paroles, se pliaient sons le niveau de l’usage; langage, conduite, tout était de convention; et, si l’intérieur différait, chacun au dehors prenait le même masque, le même ton et la même apparence
Le prince de Nassau, au contraire, offrait à nos regards un mélange bizarre des qualités les plus
opposées, et ne ressemblait qua hu-méme, Sou esprit était peu cultivé; il manquait d’imagmatioD, parlait peu et semblait au premier abord d'une froideur extrême. Cependant nul n’étàit plus propre à réiLssir dans tout ce qu'il voulait, parce qu’il voulait très fortement et avait une invariable suite dans ses démarches et dans ses projets.
11 avait toujours besoin d'argent, le prodiguait sans mesure, et n*en gardait jamais; trois fois il se ruina, mais son bonheur eî son courage relevèrent trois fois sa fortune.
Cet homme, d'un maintien si froid, s'irritait au moindre mot; sa douceur apparente se clian* geuït avec rapidité en colère. Passionné pour les femmes, pour Je jeu, pour le luxe, pour tous les plaisirs de la capitale, il les quittait sans regret au moindre bruit de trompettes et de guerre.
Préférant Paris à tout autre séjour, il s'en éloignait sans cesse pour parcourir les quatre parties du monde, dont il fit le tour avec Bougainville,
Voluptueux avec recherche, il supportait sans peine les rigueurs de tous les climats, les fatigues de tous les genres, les privations de toute espèce. Partout où Ton s amusait et où fou se battait, ou était sur de le rencontrer. C’était le courtisan de de toutes les cours, le guerrier de tous les camps ? le chevalier de toutes les aventures.
ou souvjjvihs
On le vit successivement combattre les titres dans un autre hémisphère , attaquer les Anglais à Gibraltars’élancer à la nage après F incendie de sa batterie flottante . détruire une escadre turque près d’Oczakow , guerroyer contre les Suédois dans les mers glacées du Nord, avec des fortunes diverses, et ensuite porter en Allemagne scs armes et son argent au secours des émigrés.
Enfin , pour compléter les coutrastes, ce caractère si haut, si lier, si aventureux lorsqu il était animé par la gloire ou par le simple point d’honneur , devenait trop flexible et trop souple à la cour ; et le paladin T pour gagner la faveur des princes, relombait alors dans la foule des courtisans.
La révolution fempécha d’achever le rôle aucptel la nature F avait destiné ; il ne put y briller ni dans Fun ni dans l'autre parti, il s y trouvait en effet dans une Élusse position : car son amour pour les aventures et pour les dangers , ainsi que son ardeur impétueuse , auraient dû le classer au premier rang des Français, des républicains et des impériaux , tandis que son nom , son rang, ses habitudes et $es préjugés le retenaient au milieu des coalisés, dont la lenteur méthodique était incompatible avec son humeur entreprenante.
Deux jours après notre combat , le prince de Nassau vint au bal de la reine avec une écharpe
ivimonu-s
qui soutenait son bras. Nôtre aventure se répandit ; et, comme ce temps bizarre était un constant mélange de galanterie, de chevalerie et de philosophie , cette petite affaire me fit honneur dans l'esprit des hommes qui se vantaient le plus de combatre les préjugés, et les dames me firent fêté:
Nous passâmes Y hiver en jeux 4 en bals et en plaisirs : tous les Français ressemblaient alors à ces jeunes Napolitains qui rient, chantent et s'endorment,sans inquiétude, sur la lave et au bord d'un volcan. Comment prévoir d’horribles malheurs au sein de la paix et de la prospérité ! Comment craindre ce déboritement de passions et de crimes, à une époque où tous les écrits, toutes les paroles, toutes les actions, n'ayaient; pour but que l'extirpation des vices , la propagation des vertus, l'abolition de tout arbitraire, le soulagement des peuples , Famélioration du commerce et de Fagri culture , enfin le perfectionnement des sociétés humaines !
Un roi jeune, vertueux, bienfaisant, qui n avait d’autre pensée que celle du bonheur de ses sujets, et qui ne voulait d’autre autorité que celle de la justice, donnait par son exemple un nouvel essor à toutes ces idées gënérêuses et philantropiques.
Il avait pris pour ministre les deux hommes que la voix publique désignait comme les plus ins trui ts, les plus désintéressés, les plus vertueux. Toutes
les idées de tolérance et de sage liberté étaient accueillies et encouragées par eux. Amis cous tans des principes, ennemis courageux des abus, ils réalisaient avec leur monarque les veux de cet ancien sage qnï disait cim ie bonheur ri existerait sur la terre , quau moment oit la vraie philosophie s'assiérait sur le trône*
Partout l'injuste persécution des protestans cessait; on supprimait la fiscalité des corporations; la corvée était détruite ; les traces de toute servitude disparaissaient ; les privilèges humilions iPosaient plus se montrer et s’exercer; enfin on vouait à l'oubli cette antique; maxime féodale qui disait qu aucun noble riest tenu de payer taille , ni de faire de viles corvées ; et que nul n est corvéable s'il nest vilain et taillable .
Avec de tels ministres, une réforme douce, graduelle et salutaire nous aurait mis à I abri d'une révolution ; mais une telle philosophie peut rarement se montrer avec impunité aux regards des classes puissantes, qui ne vivent que d'abus, n’existent que par des privilèges, et qui perdraient presque toutes leurs jouissances et leur éclat, si le mérite seul menait au crédit et si la justice remplaçait l'arbitraire.
La cour, presque toujours plus puissante que la royauté, s’alarma des projets des deux ministres, et les attaqua avec toutes les armes que
ÿS anbfoïKLS
l’intérêt et l’intrigue savent si bien fournir aux passions.
Le roi était bon , mais faible : partageant les pensées et les sentimens de Turgot -, il n’eut pas la force de le soutenir; il le renvoya et en gémit. Malesherbes voulut partager le sort d’un collègue si digne de lui, et donna sa démission. Cependant, parmi les ministres qui les remplaçaient, on ne vit que des hommes de mérite : car on n’osait pas en proposer d’autres à un prince tel que Louis XVI.
Le choix de M. Necker, comme directeur-général des finances, fut une grande et très remarquable innovation; elle portait l’empreinte de l’esprit du siècle , et c’était la première fois, depuis Henri IV , qu’on voyait un protestant siéger dans les conseils de nos rois.
L’envie la plus haineuse ne saurait, par aucun prétexte plausible, refuser à M. Necker le plus noble caractère , une âme élevée , un extrême amour du bien public, des intentions toujours pures, un esprit très étendu et une brillante éloquence; mais it était, d’une autre part, ainsi que le roi, plus fort en principes qu’en actions.
Tous deux, jugeant les hommes comme ils devraient être, et non comme ils sont, se persuadaient trop facilement qu’il suffisait de vouloir le bien pour le faire, et de mériter l’amour des
ou soiïviisrms.
peuples pour l’obtenir* Ils ignoraient la logique des passions ; ils ne savaient pas que , chez la plupart des hommes , rien n’est plus opposé à leur intérêt bien entendu que leur égoïsme.
Admis dans l’intimité de M. Necker et de sa femme, quoique bien jeune encore, je puis assurer que jamais on ne pouvait l’entendre sans être touché de ses sentimens, et frappé de respect pour soit caractère. On respirait dans cette maison un air de simplicité et de vertu , touî-à-fait étranger au milieu d’une cour brillante et d’une capitale corrompue*
A cette époque si différente du temps présent, un long usage excluait la jeunesse des affaires; it fallait, pour oser se mêler de politique et de législation, cette maturité d’âge qui ne donne pas toujours la raison, mais qui au moins la suppose. Ainsi, dans ces souvenirs que je retrace, on ne doit point s’attendre à me voir comme acteur au milieu de tous ces divers événemens qui se préparaient, se succédaient, et qui, en nous donnant Tespoir de tant de bonheur, nous conduisirent à tant de calamités.
Dans la plus grande partie de ces scènes politiques qui ont fini par bouleverser l’Europe, j’étais placé, non sur le théâtre, mais au premier rang des spectateurs; j’avais toute rUlusion de la scène. L’enthousiasme excité par les nouvelles idées de
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réformes, d'améliorations, de liberté, de tolérance et d’une égalité légale j me ravissait.
Le sort me mit cependant à portée plusieurs fois de voir de très près les principaux personnages et l'intérieur rnème des coulisses ] mais ce hasard, loin de dissiper mon illusion, y ajoutait; et Ü était en effet impossible de passer les soirées chez D’Àlembert, d’aller à l'hôtel de l.a Rochefoucauld , citez les amis de Turgot, d'assister au déjeiiner de l’abbé lïaynal, d’étre admis dans la société et dans la famille de U. de Maleslierbes, enfin dapproeber de la reine la plus aimable et du roi le plus vertueux , sans croire que nous entrions dans une sorte d âge d’or, dont les siècles précédais ne nous donnaient aucune idée.
Cependant des faits mieux observés, et qui ne tardèrent pas à se multiplier, auraient dû dessiller les yeux de spectateurs plus expérimentés, et une suite d’évéuemens qui se succédèrent avec rapidité ne devaient manifester que trop clairement à nos yeux, d’un côté, l’imminence de la crise quï approchait, la fougue des passious innovatrices qui se propageaient, l’effrayante jalousie qui animait l’ordre plébéien contre les ordres de la noblesse et du clergé, l'irritation de ceux-ci, et, de l'autre côté, la faiblesse des pilotes chargés de nous diriger entre tant d’écueils.
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■ En effet, déjà par sa faiblesse le ministère de Louis XV avait laissé honteusement partager la Pologne par la Russie, la Prusse et FAuriehe : partage funeste! car il eut le double inconvénient,
de rompre l’équilibre établi par le traité de Westphalie , d’augmenter considérablement la force de trois puissances déjà formidables, tandis que l’Angleterre, d’un autre côté, avait acquis la plus grande prépondérance par la conquête de l’Inde : ce qui rabaissait la France au second rang des monarchies, elle qui jusque-là avait occupé le premier; a* de substituer le droit de convenance au droit des gens, puisque sans prétexte on avait démembré une puissance inoffensive, et par cette injustice ouvert la porte à la violation de tous les engagemens, de tous les droits et de toutes les propriétés.
La même faiblesse semblait toujours paralyser nos conseils au dedans et au dehors. La Russie, active et constante dans son ambition, envahit bientôt la Crimée. Vainement l’Autriche s’efforça, pour la seconde fois, d’engager la France à opposer une digue à tant d’aceroissemens. Vainement l’empereur Joseph, lorsqu’il vint à Paris, redoubla ses instances, et annonça le péril dont la gigantesque grandeur du colosse russe menaçait 1 Europe. L’amour du repos, le désordre des finances et la timidité qui empêchait de les rétablir en
imposant le clergé, remportèrent sur toute autre considération.
Il en résulta que FAulridie, ne se trouvant pas en état de lutter seule contre la Russie, changea de système et resserra ses liens avec le cabinet de Pétersbourg : ce qui nous fit perdre en grande partie notre prépondérance en Allemagne, et F influence que nous étions habitués à exercer sur les puissances des deuxième et troisième ordres, qui jusqu alors avaient compté sur notre protection.
Pendant ce temps la liberté, assoupie dans le monde civilisé depuis tauE de siècles, se réveillait dans un autre hémisphère, et luttait glorieusement contre une antique domination, armée des forces les plus redoutables.
Inutilement F Angleterre, fière de son pouvoir, de ses nombreuses Hottes et de ses richesses, avait soldé et envoyé quarante mille hommes en Amérique pour étouffer cette liberté dans son berceau. Une nation tout entière qui veut être libre est difficilement vaincue.
Le courage de ces nouveaux républicains leur attirait partout en Europe l'estime, les vœux des amis de la justice et de l’humanité. La jeunesse surtout, par un singulier contraste, élevée au sein des monarchies , dans l'admiration des grands écrivains comme des héros de 3a Grèce et de Rome,
ou soDVEtrms.
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portait jusqu’à l’enthousiasme l’intérêt que lui inspirait l'insurrection américaine.
Le gouvernement français, qui désirait l'affaiblissement de la puissance anglaise, était insensiblement entraîné par cette opinion libérale qui se déclarait avec tant de vivacité. Il donnait même secrètement ou laissait donner, par son commerce, des secours en armes, en munitions et en argent, aux Américains. Mais, par une suite de sa faiblesse, il n’osait se prononcer ouvertement, affectait au contraire en apparence une impartiale neutralité, et s’aveuglait au point de croire que ses démarches secrétes ne seraient pas devinées, et qu’il pourrait ruiner sa rivale sans courir le danser de se mesurer avec elle. Une telle illusion devait peu durer, et te cabinet anglais était trop clairvoyant pour laisser ainsi recueillir au notre les avantages de la guerre, sans en courir les chances.
Le voile dont on se couvrait devenait de jour eu jour plus transparent : bientôt on vit arriver à Paris les députés américains, Süeas Deane et Arthur Lee. Peu de temps après, le célèbre Benjamin Franklin vint les rejoindre. Il serait difficile d’exprimer avec quel empressement, avec quelle faveur furent accueillis en France, au sein d’une vieille monarchie, ces envoyés d’un peuple en insurrection contre son monarque.
Kicn n c'Itiïü pins surprenant que le contraste du hue de notre capitale, de l’élégance de nos modes, delà magnificence de Versailles, de toutes ces traces vivantes de la fierté monarchique de Louis XIV , de la hauteur polie , mais superbe de nos grands, avec l'habillement presque rustique, le maintien simple, mais fier, le langage libre et sans détour, la chevelure sans apprêts et sans poudre, enfin avec cet air antique qui semblait transporter tout à coup dans nos murs, au milieu de la civilisation amollie et servile du XVII e siècle, quelques sages contemporains de Platon, ou des républicains du temps de Caton et de Fabius.
Ce spectacle inattendu nous ravissait d’autant pins qu’il était nouveau, et qu’il arrivait justement à l’époque où la littérature et la philosophie répandaient universellement parmi nous le désir des réformes, le penchant aux innovations, et les germes d un vif amour pour la liberté.
Le bruit des armes excitait encore davantage ] ardeur d'une jeunesse belliqueuse: la lente circonspection de nos ministres nous irritait; nom étions fatigués de la longueur d’une paix qui durait depuis plus de dix ans, et chacun brûlait du désir de réparer les affronts de la dernière guerre, de combattre les Anglais et de yoler au secours des Américains.
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Cette Impatience, contenue par le gouvernement; , s'en accroissait encore : car on fortifie presque toujours ce que Ion comprime, Bientôt^ appuyés par l'autorité d’un long usage et par le souvenir de nos ancêtres qu’on avait vu souvent, tandis que nos rois restaient en paix , chercher partout la guerre et les aventures , et faire briller leurs épées tantôt dans les camps espagnols, italiens , pour combattre les Sarrasins T tantôt dans les armées autrichiennes, pour repousser les invasions des Ottomans, nous cherchâmes les nio) ens de traverser individuellement 1 Océan, pour nous ranger sous les drapeaux; de la liberté américaine.
Les commissaires du congrès n'étaient point encore reconnus officiellement comme agens diplomatiques : ils n’avaient point obtenu d’audience du monarque ; c’était par des intermédiaires que le ministère négociait avec eux. Mais f dans leurs maisons, on voyait chaque jour accourir avec empressement les hommes les plus dislingues de la capitale et de la cour , ainsi que tous les philosophes , les sa van s et les littérateurs les plus célèbres. Ceux-ci attribuaient à leurs propres écrits et à leur influence les progrès et les succès des doctrines libérales dans un autre monde, et leur désir secret était de se voir uu jour législateurs en Europe , comme leurs émules l f étaient en Amérique,
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Conduits par un autre motif, !es jeunes officiers français, qui ne respiraient que la guerre , s’empressaient de venir chez les commissaires américains et de les questionner sur la situation de leurs affaires , sur les forces du congrès , sur leurs moyens de défense, et sur les nouvelles diverses qu’on recevait incessamment de ce grand théâtre, où l’on voyait la liberté combattre si vaillamment contre la tyrannie britannique.
Ce qui ajoutait encore à notre estime, à notre confiance, à notre admiration, c’étaient la bonne foi et la simplicité avec lesquelles ces envoyés, dédaignant tout artifice diplomatique, nous racontaient les revers fréquens et successifs que leurs milices encore inexpérimentées venaient d’éprouver: car, dans ces premiers temps, le nombre et la tactique des Anglais leur donnaient des triomphes momentanés sur la vaillance des cultivateurs américains, novices dans le métier des armes.
Sileas Deane et Arthur Lee ne nous dissimulèrent point que le secours de quelques officiers instruits leur serait aussi agréable qu’utile. Ils nous dirent même qu’ils étaient autorisés à promettre , à ceux de nous qui voudraient embrasser leur cause, des grades proportionnés à leurs services.
Les troupes américaines comptaient déjà dans leurs rangs plusieurs volontaires européens, que
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l’amour tle la gloire et de l’indépendance y avait conduits. On y distinguait surtout deux. Polonais dont l’histoire conservera les noms , le brave Pulawsld, et l'illustre Kosciusko , qui, depuis, brisa momentanément les fers de sa patrie, et ne succomba qu’après avoir ébranlé, par de nombreux combats et d’éclatans triomphes, la puissance du colosse qui l’attaquait ; enfin le major Fleury, qui honora notre patrie par son heureuse audace et par ses talons.
Les trois premiers Français, distingués par leur rang à la cour, qui offrirent le secours de leurs épées aux Américains , furent le marquis de La Fayette, le vicomte de Noailles et moi. Nous étions depuis long-temps unis par l’amitié, nous l’étions encore par une grande conformité de sentiraens , et nous le fûmes bientôt par les noeuds du sang.
La Fayette et le vicomte de Noailles avaient épousé deux filles du duc de Noailles, nommé alors duc d’Ayen ; leur mère, la duchesse d’Ayen, était fille du premier lit de M. D’Aguesseau, conseiller d’Etat et fils du chancelier D’Aguesseau. Il avait eu, d’un second lit, vingt ans après, plusieurs en fan s, dont l’un était M. D’Aguesseau , aujourd'hui pair de France, une fille mariée à M. de Saron , premier président du parlement de Paris, et enfin une autre fille que j’épousai au printemps de l’année 1777 , de sorte que par cette
alliance, je devins fonde de mes deux amis.
Nous nous promîmes tous trois le secret sur nos arrangemens avec les commissaires américains, afin de nous donner le temps île sonder les dispositions de notre cour, et de rassembler les moyens nécessaires à l'exécution de nos projets. La conformité de nos senti mens, de nos opinions, de nos désirs , n’existait m al heure usem eu t pas alors dans nos fortunes: le vicomte de Noaill.es et moi nous dépendions de nos parens, et nous ne jouissions que de la pension qu'ils nous donnaient. La Fayette, au contraire, quoique plus jeune et moins avancé en grade que nous , se trouvait, par un singulier hasard, à fâge de dix - neuf ans, maître de son bien, de sa personne, et possesseur indépendant de cent mille livres de rentes.
Notre ardeur était trop vive pour être longtemps discrète. Nous confiâmes notre dessein â quelques jeunes gens que nous espérions engager dans notre entreprise. La cour en eut connaissance ; et le ministère , qui craignait que le départ pour T Amérique de volontaires d’un rang distingué, qu’on ne croirait pas possible sans sou autorisation, ne découvrît aux yeux des Anglais les vues qu’il voulait encore leur cacher , nous enjoignit formellement de renoncer à notre dessein.
Nos parens, qui l’avaient ignoré jusque-là,
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prirent l’alarme et nous reprochèrent vivement notre aventureuse légèreté. Ce qui me frappa surtout, ce fut la suprise quVn témoigna la famille de La Fayette. Elle me parut d’autant plus plaisante, qu’elle m’apprit à quel point ses grands parens avaient jusqu’alors mal jugé et mal connu son caractère.
La Fayette eut de tout temps, et surtout quand il était jeune, un maintien froid, grave, et qui annonçait même très faussement une apparence d’embarras et de timidité. Ce froid extérieur et son peu d’empressement à parler, faisaient un contraste singulier avec la pétulance, la légèicté et la loquacité brillante des personnes de son âge; mais cette enveloppe, si lroide aux regards, cachait l’esprit le plus actif, le caractère le plus ferme, et l’âme la plus brûlante.
j’avais été mieux que personne à portée de l’apprécier : car, l’hiver précédent, amoureux d’une dame aimable autant que belle, il m'avait cru mal à propos son rival, et, malgré notre amitié, dans un accès de jalousie, d avait passé presque toute une nuit chez moi pour me persuader de disputer contre lui, l’épée à la main, le cœur d’une beauté sur laquelle je n’avais pas la moindre prétention.
Quelques jours après notre querelle et notie réconciliation, je ne pus m’empécher de rire en
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écoulant le maréchal de Noaiües, et d’autres personnes de sa famille, nie prier d’user de mon influence sur lui pour échauffer sa froideur:, pour le réveiller de son indolence, et pour communiquer un peu de feu à sou caractère. Jugez donc quel dut être leur étonnement, lorsqu’ils apprirent tout à coup que ce jeune sage de dix-neuf ans, si froid, si insouciant, emporté par la passion de la gloire et des périls, voulait franchir l’Océan pour combattre en faveur de la liberté américaine!
Au reste, la défense que nous avions reçue de tenter cette grande aventure, produisit naturellement sur nous des effets tout différons : elle consterna le vicomte de Noailles et moi, parce qu’elle nous ôtait absolument toute liberté et tout moyen d’agir, et elle irrita La Fayette, qui résolut de l’enfreindre, assuré de ne manquer d aucun des moyens nécessaires à la réussite de son dessein.
Cependant il dissimula et parut d’abord obéir comme nous à l’ordre que nous avions reçu ; mais deux mois après, un matin, à septheures, il entre brusquement dans ma chambre, en ferme hermétiquement la porte, et, s’asseyant près de mou lit, me dit : « Je pars pour l’Amérique; tout le » monde l’ignore, mais je t’aime trop pour avoir » voulu partir sans te confier mon secret, — F.t
m quel moyen, lui répondis-je, as-tu pris pour ïi assurer ton embarquement ? »
J’appris alors de lui qu’ayant, sous un prétexte plausible, fait un voyage hors de France, il avait acheté un vaisseau, qui devait l’attendre dans un port d’Espagne; il l’avait armé, s’était procuré un bon équipage, et avait rempli ce navirenon seulement d’armes et de munitions, mais encore d’un assez grand nombre d’officiers qui avaient consenti à partager son sort. Parmi ces officiers se trouvaient ïVL de Ternan, militaire brave et instruit, et M. de Valforî, recommandable par sa longue expérience, par sa sévère probité, par ses profondes études: depuis, mon père lui confia la surveillance de FÉcole-Militaire, de sorte qu’il devint le principal instituteur de Napoléon Bonaparte* Ces deux officiers avaient été indiqués à La Fayette par M. le comte de Broglie, auquel il avait confié son projet *.
Je 11 eus pas besoin d’exprimer longuement à mon ami le chagrin que j’avais de ne pouvoir raccompagner , il le sentait aussi vivement que moi; mais nous conservions l’espoir que la guerre éclaterait bientôt entre l’Angleterre et la France, et qu alors rien ne s’opposerait à notre réunion.
* MM.Duportailjde Gtwmon, Gîmat, de ronïjfoauï, faisaient partie du nombre des officiers qui suivirent Al, de 3a Fayette*
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La Fayette, après avoir fait la meme confidence an vicomte de Noailles, s’éloigna promptement de Paris* Son départ jeta dans l'affliction sa famille, qui le voyait avec une peine extrême nonseulement courir tant de dangers de tout genre , mais encore sacrifier à la cause d’un pays si lointain une grande partie de sa fortune* Sa femme seule, quoique la plus affligée, Tannait trop pour ne pas partager sessentimens et approuver sa généreuse résolution*
La courj promptement informée de sa désobéissance, envoya pour l'arrêter des ordres qui furent exécutés* Ainsi mon malheureux ami, après tant de sacrifices, se vit privé de sa liberté, au moment ou il partait pour défendre celle d un autre hémisphère.
Heureusement, peu de jours après, ayant trompé la vigilance de ses survetllans , il s'échappa, franchit les Pyrénées, et retrouva sur la cote espagnole son vaisseau ainsi que ses compagnons d’armes, qui déjà désespéraient de le revoir* Il mit à la voile, arriva sans accident en Amérique, et reçut Taccueil que méritait sa noble et généreuse audace*
Se montrant ensuite aussi modeste qu’ardent , et aussi prudent qu’intrépide, il s’attira de la part des Américains Testime et la conüancegénérales, à un tel degré que son âge parut oublié, que ses
OU SOUVEHIKS.
qualités seules furent comptées, et que, peu d’années après, Washington, qui l’avait deviné, Ini confia le commandement d un corps d armée et le soin de faire, à la tète de ce corps, une campagne défensive, genre de guerre qui demande le plus d’expérience, de sagesse et d’habileté.
Cependant, avant de le favoriser ainsi, la fortune l’avait sévèrement éprouvé : car, à son début, elle ne lui avait fait connaître que ses rigueurs. La première bataille à laquelle il se distingua , fut une bataille perdue, celle de Brandy-Wine. H y reçut une blessure grave : une balle traversa sa jambe, ce qui ne I’empècha pas de continuer quelque temps ses efforts héroïques pour rallier les Américains.
Bientôt il vit Philadelphie au pouvoir des Anglais; mais il était doué de ces qualités qui seules rendent la célébrité durable : la fermeté dans les revers, la constance dans les résolutions et la confiance dans l'avenir. Comme Washington, son maître, il pouvait être vaincu, mais non découragé.
Je le retrouvai tout entier dans les lettres qu’il m’écrivit après ce commencement malencontreux d’une carrière si brillante. Cependant ^ sous les drapeaux de la liberté, dans les camps républicains. et presque sous les yeux des sages du congrès, il montra une seule fois, par un
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trait de bravoure purement chevaleresque, qu’il ne s était pas totalement désaccoutumé des habitudes et des mœurs de nos jeunes paladins français.
Le comte de Carlisle avait publié en Amérique une proclamation qui contenait des expressions injurieuses pour la France: La Fayette, en champion de l’honneur français, envoya un cartel au comte et le défia au combat. Lord Carlisle répondit avec sagesse, en refusant ce défi, « que les » querelles des nations entraîneraient à leur suite » trop de désordres, si elles excitaient des haines » individuelles. »
Lorsque Paris retentit du bruit des premiers combats, où La Fayette et ses compagnons d'armes avaient fait briller le nom français, l'approbation fut générale; les personnes mêmes qui avaient le plus blâme sa téméraire entreprise, l’applaudirent; la cour s’en montrait presque enorgueillie, et toute la jeunesse l’enviait. Ainsi l’opinion publique, se déclarant de plus en plus pour la guerre, la rendait inévitable, et entraînait nécessairement un gouvernement trop faible pour résister à une telle impulsion.
Aussi le vieux comte de Maurepas, premier ministre, dit plusieurs fois à mon père, que c’était 1 ardeur impétueuse des jeunes courtisans et des guerriers français, qui avait étourdi la sagesse du
au SOUVENIRS* I J 5
conseil, et forcé* pour ainsi dire, le gouvernement à la guerre.
Quoi qu’il en soit, pendant long-temps encore la lente circonspection des ministres déçut notre attente, et ils continuèrent, selon leur coutume, à tenir à Londres un langage pacifique, tandis qu’ils négociaient secrètement avec les commissaires américains.
Ces longueurs et cette indécision me désolaient, ainsi que ceux qui partageaient mes sentiinens. Heureusement, à vingt’trois ans et dans Paris, le tourbillon du monde, les devoirs militaires et des occupations aussi variées que nombreuses, offrent une foule de moyens pour supporter les contrariétés.
Au printemps de la vie, tout chagrin est léger, parce qu’on voit tout an travers du prisme de l’espérance, qui répand sur l’avenir les plus riantes couleurs.
Je quittai, pendant l’hiver, la capitale pour jouir du plaisir, nouveau pour moi, de connaître et de commander îe régiment de dragons dont j’étais le colonel en second.
La vue de nos armes et les exercices militaires nie présentaient une image de la guerre, et m’aidaient à en attendre !a réalité. Un autre soin plus pressant occupa bientôt toutes mes pensées. Le 3 o avril 1777, j'épousai mademoiselle D’À-
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guesseau, et mes idées de glaire se calmèrent facilement, avec F aide d’impressions plus douces et non moins vives.
Mon mariage, quelque charme qu’il eût pour moi, ne pouvait nie faire oublier mes devoirs militaires, et je me rendis dès la fin de mai à Douai* où le régiment d’Orléans était alors en garnison.
Depuis quelques années, l’esprit d'innovation, de réforme et d’amélioration, s’étendait sur l’armée, sur son administration et sur sa tactique, comme sur tout autre objet.
Ce n’est point ici le lieu de tracer une histoire des révolutions successives du système militaire dans l’Europe moderne. Je dirai seulement, en peu de mots, que long-temps les Francs, nos aïeux, empruntant des Gaulois vaincus la tactique romaine, durent a cette science, qui régularisait leurs mouvemens et dirigeait leur courage, leur premier, leur capital succès à Tolbiac, et, depuis, leurs victoires nombreuses contre les Allemands, les Sarrasins et les Saxons, qui tour à tour s’efforcèrent d'envahir la France,
L’histoire de Charlemagne nous apprend même que , s’il n'eût point conservé quelques traces de cet ancien système militaire , ropiniâtre et féroce vaillance des Saxons aurait lassé son génie. Il conquit presque toute FEurope, parce qu’il était
OU SOUYFKinS.
à cette époque, non le plus brave, mais le plus habile des guerriers.
Cependant la richesse des princes, des ducs»
des comtes, des leudes, avait déjà apporté un notable changement dans la manière de faire la guerre; la plupart, dédaignant de combattre à pied, la cavalerie l’emportait dans l’opinion sur l’infanterie. Ainsi la guerre changea, et les armées perdirent peu à peu leur principale force, celle de l’infanterie.
Sous les successeurs de Charles, ce mépris pour l’infanterie s’accrut journellement ; on oublia toute règle de tactique ; quelques paysans et bourgeois , mal armés, composaient seuls cette misérable infanterie, qui ne comptait presque [dus pour rien dans les batailles. Les seigneurs, leurs vassaux et arrière-vassaux, les chevaliers, leurs écuyers, leurs hommes d’armes composaient une cavalerie nombreuse, fière et magnifique ; elle faisait la guerre sans plan et combattait sans ordre. Le courage personnel était tout, et l’habileté rien.
On pouvait décrire un grand combat par le simple récit de dix mille duels simultanés. On faisait des invasions, des excursions, plutôt que îles campagnes. Le service obligé n’était que de quarante jours; aucune grande conquête n'était possible, et, tant que ce chaos féodal dura, chaque
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nation j en proie à des guerres privées, fut peu redoutable pour les autres.
Le fanatisme seul créa, grossit et versa clans ! Orient, un immense torrent de guerriers qui* de toutes les contrées de l'Europe, se répandit avec fureur sur l'Asie. Plusieurs millions d'hommes J périrent, et un petit nombre d'illustres aventuriers y conquirent, seuls, quelques principautés, que, peu de temps après, les Sarrasins leur enlevèrent.
Constantinople, perdue par la faiblesse d'un lâche despote, et prise d'assaut par nos chevaliers, ne resta que cinquante ans sous l'empire des Latins, que d'irrégulières milices féodales ne purent défendre.
Enfin, nos rois, las de tant de désordres, et devenus puissans en domaines que désolaient les courses des brigands, les révoltes des villes, les discordes des grands et les invasions anglaises, provoquées par des vassaux infidèles, levèrent et soldèrent des compagnies d’hommes d armes.
Bientôt la découverte de la poudre changea loi ce mont la tactique et le destin des peuples. Une infan terie redoutable reparut dans nos armées. Les révoltes devinrent presque impossibles. Les villes fortifiées auraient seules pu résister avec succès à 1 autorité, mais la plupart appartenaient au souverain. Les grands perdirent peu à peu
celles qu’ils tenaient encore. Tous les pouvoirs se centralisèrent, et se réunirent dans la main du monarque.
Les exploits des Lansquenets, et surtout ceux des Suisses, démontrèreut avec évidence les innombrables avantages d'une infanterie, si long-temps dédaignée. Enfin il parut un grand homme dans le Nord, Gustave-Adolphe : il fit une révolution dans la tactique. Ce génie profond et ardent sut, avec quinze mille hommes, par l’habileté de ses manœuvres, par la savante ordonnance de ses bataillons, conquérir en peu de temps presque toute la belliqueuse Germanie. L’infanterie suédoise acquit alors la même célébrité que, dans les temps antiques, mérita la phalange macédonienne.
Après la mort de Gustave, tous les princes de l’Europe s’approprièrent sa législation militaire. Les grands hommes qui illustrèrent le règne glorieux de Louis XIV, perfectionnèrent cette tactique. Vauban porta au plus haut degré la science des sièges et de la défense des places. Condé, Turenne, Luxembourg et Villars excitèrent autant d’admiration par la sagesse de leurs plans de campagne, et par l’habileté de leurs manœuvres, que par leur audace et leur rapidité.
Eu vain cependant Folard, Feuquière, Vauban, MonSécucnUi, Puységur, traçaient savamment les
règles que mettaient si brillamment en pratique tant de grands capitaines; vainement, de toutes parts, les arts et les sciences contribuaient par leurs découvertes au progrès méthodique de cette science de guerre et de destruction , nos armées étaient encore bien loin de ressembler a celtes qui étonnent aujourd’hui l'Europe.
Il restait trop de traces des mœurs et du désordre de l'ancien temps. Les années étaient peu nombreuses; pourtant tes trésors des rois suffisaient a peine pour les payer ; dans les grandes crises, on était encore obligé d’avoir recours au ban et à l'a mère-ban, dernière image de la féodalité.
Pendant la jeunesse de Louis XY, l'habillement des troupes n’était pas uniforme; plus tard même nous vîmes des maréchaux, tels que IVL le maréchal de Contades, en habit de ville et portant une grande perruque. Iéobligation stricte de Tumforme fut établie depuis; néanmoins nous avons encore vu les officiers des gardes françaises monter la garde, à Versailles, en habit noir avec le hausse-col sur la poitrine.
11 était difficile que la discipline fut rigoureuse et rinstruction profonde : les emplois d’officiers appartenaient de droit aux gentilshommes de province, très fiers, assez insubordonnés et communément dépourvus d’instruction.
ou SOUVENÔtS-
Les emplois supérieurs étaient réserves, à bien peu d’exceptions près, pour les fils des grands seigneurs et des nobles de cour, qu on appelait hommes de qualité. Loin d exiger d eux, pour les obtenir, quelques études et quelque expérience, on les faisait colonels lorsqu’ils étaient encore en fans.
Mon père, alors l’un des moins favorisés, fut à' dix-neuf ans colonel du régiment de Soissonnais, et fut blessé, en le commandant, à la bataille de Rocoux. Le duc de Fronsac, fils du maréchal de Richelieu, fut nommé à sept ans colonel du régiment de Septimanie. Sou major n’avait que cinq années de plus que lui.
Cependant il faut dire que, pour l’ordinaire, les places de lieutenant-colonel et de major étaient données à des capitaines qui s’étaient distingués par leur intelligence. A proprement parler, il n’existait point d’administration générale dans les corps; chaque capitaine était chargé de celle de sa compagnie, qu’il recrutait, équipait et gouvernait suivant son intelligence.
Les revers de la guerre de sept ans nous ouvrirent tardivement les yeux, et le gouvernement sentit la nécessité d’adopter les règles d’une administration et d’une tactique, par lesquelles le grand Frédéric avait su triompher des trois plus grandes puissances de l’Europe.
122 MEMO rill-â
Les ordonnances deM. le duc de Clioiseul firent disparaître la plupart des anciens abus. Nos manœuvres devinrent régulières ; une instruction plus étendue fut exigée des officiers; on nous soumit ,i la plus sevère discipline et à la plus stricte subordination. Lue sage administration remédia au désordre: elle établit, pour l’équipement, le recrutement, l’armement, les remontes, une utile économie, et dans l'habillement une parfaite uni' fortuite. J cl était le nouvel ordre de choses, au moment où j’entrai au service.
La faveur accordée aux colonels dont les régimens étaient les mieux instruits et les mieux disciplines, et 1 avancement obtenu par les officiers qui se distinguaient dans les écoles de Ihéorie et dans les exercices, excitaient, dans toute la France, une émulation generale, et chacun se disputait à 1 envi ce nouveau genre de palme.
Tous les colonels cherchaient à se surpasser mu. tueilement par la belle tenue de leurs troupes , ainsi que par la régularité et la promptitude de belles manoeuvres, dont la plupart étaient peutêtre au fond plus propres à briller clans des revues de parade, qu’à conduire à la victoire sur les champs de bataille.
'L’amour - propre exagère tout. Plusieurs chef» de corps, que nous appelions les faiseurs, tourmentaient les soldats par des détails minutieux et
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les officiers par une sévérité plus fi Lire que juste. En tout on n avait pris de l'école fie Frédéric que ses leçons ïes plus faciles à saisir et les moins essentielles. On en avait bien appris les petits secrets qui instruisent et font mouvoir une troupe peu nombreuse , mais on n’avait pas aperçu les grands principes qui donnent un grand ensemble et uiiè sûre direction aux monvemens d’une armée.
M, le comte du Aluy, vénérable par ses vertus, par sa juste rigidité, s’était borné à maintenir sévèrement Tordre qu'il trouvait établi. Son successeur, le comte de Saint-Germain , ennemi des abus du luxe et des caprices de la faveur, attaqua la cour, supprima les corps privilégiés, lourds pour le trésor, rarement utiles a la guerre, mais chers à la noblesse , parce qu’ils lui étaient avantageux.
Voulant établir dans nos camps une discipline allemande, incompatible avec nos mœurs, ü soumit le soldat français à rhumiliante punition des coups de plat de sabre; on obéit avec répugnance et incomplète™ en h Je me souviens même cf avoir vu à Lille des grenadiers d’un régiment de quatre bataillons, répandre au pied de leurs drapeaux des pleurs de rage, et le duc de La Vaugiiyon, leur colonel, mêler ses larmes aux leurs.
Ge mécontentement devint générai. Le ministre
fut renversé par l'opinion publique , qui devenait tl' jà une puissance. Le prince de Montbarrey prit sa place, et n’y fît rien d’utile. Sa faiblesse même laissa coimneüre des déprédations, qu’il ignorait peut-être.
Mou père, comme on le verra bientôt, lui suecéda ; mais ce bit dans les dernières années qui précédèrent sa nomination^ que commencèrent à se manifester toutes les idées de réforme, d’innovation et de perfectionnement, qui semblaient être devenues un besoin pour les Français.
Le comte de Guibert, militaire plein de feu , d’âme et de connaissances; brûlant du désir de la gloire dans tous les genres, parvenu très jeune, par son activité , aux grades supérieurs , et, par ses talens, à l’Àcadémie-Française, publia un Essai sur la tactique , dont les idées grandes et nouvelles acquirent nue rapide célébrité.
Dans le même temps , un major prussien , nommé le baron de Pyrch, vint en France, et offrit au ministre de nous enseigner, dans tous leurs développement, les règles de F exercice prussien, et celles des grandes manœuvres de Frédéric*
À la même époque, un autre officier, nommé le baron de Mesnll-Durand professant une nouvelle théorie, celle de Y ordre profond , attaqua celle dé Y ordre mince ^ qui était universellement adoptée depuis long-temps par les armées euro-
ou souvcxms.
péennes ; il voulut nous diviser en tiroirs , en manches , en manipules et en tranches.
Tous ces üifférens systèmes, accueillis par leur nouveauté, devinrent l’objet d’une grande curiosité et même de querelles assez vives ; le gouvernement alimenta ce feu par les ordres qu’il donna, pour essayer et juger chacune de ces méthodes.
On voit par là qu’une grande fermentation remuait tout, que de grandes disputes s’élevaient de tous côtés sur la philosophie, la religion, le pouvoir, la liberté , la tactique ; enfin la musique même fit éclater une sorte de guerre assez animée, entre les écoles française et italienne, et Paris fut un moment divisé en deux factions acharnées l’unie contre l’autre , celle des Gluckistes et celle des Piecinnistes.
11 n était rien qui ne fut remis en question , et c’était par cette agitation de tous genres, qu’on préludait aux terribles mouvemens, qui ébranlèrent et ébranlent encore le monde entier.
Lorsqu’on voit régner tant de calme et, pour ainsi dire, tant de léthargie chez tous les peuples à certaines époques, tandis qu'a d’autres ils s’a“ gitept, ils fermentent et paraissent , pour ainsi dire , en frénésie , on pourrait croire qu’il existe, dans le inonde moral, des paralysies et des fièvres ardentes, comme dans le monde physique, à la fin du XVILP siècle, la France était visi-
îfÉMÔTBÏ»
bleraent tourmentée de cette inquiétude, de ce malaise, de cette ardeur violente, qui précèdent et annoncent les grandes crises morales, religieuses et politiques.
Quand je me rappelle l’incroyable activité desprit avec laquelle, de toutes parts, on provoquait, on multipliait, on combattait les plus légères innovations comme les plus grandes, et l’importance que chacun y attachait alors, j’en conclus qu’aux yeux de froids spectateurs, avant de devenir aussi dramatiques, aussi tragiques, aussi terribles que nous l’avons été plus tard, nous devions paraître assez fous, et passablement ridicules.
Une petite anecdote en pourra donner une idée : lorsqu’il parut une ordonnance de M. de Saint-Germain, qui changeait la discipline et infligeait aux soldats français le châtiment des coups de plat de sabre, la cour, la ville et l’armée disputaient avec acharnement pour et contre cette innovation: les uns la vantaient, les autres la blâmaient avec emportement; le bourgeois, le militaire, les abbés, les femmes même, chacun dissertait et controversait sur ce sujet.
Tous ceux qui s’étaient engoués de la discipline allemande avec tout autant de chaleur qu’ils s’étalent précédemment enthousiasmés pour les modes anglaises, soutenaient qu’avec des coups de plat de sabre, notre armée égalerait prompte-
ra 7
ment en perfection celle du grand Frédéric; les autres n'y voyaient qu'une humiliante dégradation incompatible avec l'honneur français. Un tiersparti s'étonnait et doutait « Le bâton, disait-il, » serait humiliant; mais le sabre est l'arme de » l’honneur, et cette punition militaire n'a rien » de déshonorant; il faut examiner seulement, si » elle n'est pas préférable à la prison et à la salle a de discipline, qui nuisent à la santé et corrom- » peut les mœurs. » Enfin on dissertait gravement pour savoir jusqu'à quel point cette punition physique pouvait agir sur les sens du soldat, poulie forcer, parla douleur, à se corriger de ses vices, de sa paresse ou de son insubordination*
Un matin, je vis entrer dans ma chambre un jeune homme des premières familles de la cour; jetais, dès mon enfance, lié d'amitié avec lui* Long-temps, haïssant l’étude, il c’avait songé qu’aux plaisirs, au jeu, aux femmes; mais, depuis peu, l’ardeur militaire s'était emparée de lui: il ne rêvait qu'armes, chevaux, école de théorie, exercices et discipline allemande.
En entrant chez moi, il avait l'air profondément sérieux ; il me pria de renvoyer mon valet de chambre* Quand nous fumes seuls : « Que signi- » fient, lui dis-je, mon cher vicomte* une visite si h matinale et un si grave début ? Est-il questibn de » quelque nouvelle affaire d’honneur ou d’amour?
«Nullement, dit-il, mais il s’agit d'un objet « très important, et d’une épreuve que je suis ab- » sol muent résolu de faire; elle le paraîtra sans « doute bien étrange , mais il me la faut pour « achever de m’éclairer sur la grande discussion
* qui nous occupe tous. On ne juge bien que ce » qu’on a connu et éprouvé par soi-même. En te >3 communiquant mon projet, tu sentiras tout de » suite que c’est à mon meilleur ami seul, que je « pouvais le confier, et que c’est lui seul, qui peut » m’aider à l'exécuter. En deux mots, voici le fait r » je veux savoir positivement Fimpression que » peuvent faire les coups de plat de sabre sur un » homme fort, courageux, bien constitué, etjus- « quà quel point son opiniâtreté pourrait, sans » faiblir, supporter ce châtiment; je te prie donc
* de m’en frapper jusqu’à ce que je dise , c’est » assez . »
Eclatant de rire à ce propos, je fis l’impossible pour le détourner de ce bizarre dessein, et pour le convaincre de la folie de sa proposition; mais il n’y eut pas moyen: il insista, me pria, me conjura de lui faire ce plaisir, avec autant d’instances que s’il eût été question d’obtenir de moi le plus grand service.
Enfin j y consentis, résolu, pour le punir de sa fantaisie , d’y aller bon jeu , bon argent . Je me mis donc à l’œuvre; mais, à mon grand étonne-
OU SOUVEKTflS.
ment, le patient, méditant froidement sur l'impression de chaque coup, et rassembla ut tout son courage pour les supporter, ne disait mot et s efforçait de se montrer impassible; de sorte que ce ne fut qu’a près m’avoir laissé répéter une vingtaine de fois cette épreuve, qu’il me dit : « Ami, » cest assez; je suis content, et je comprends k » présent que, pour vaincre beaucoup de défauts, >5 ce remède doit être efficace. »
Je croyais tout fini 5 et jusque-là cette scène n’avait rien eu pour moi que de plaisant; mais, au moment ou j’allais sonner mon valet de chambre afin de m’habiller, le vicomte, en m'arrêtant tout à coup, me dit: <r Un instant, de grâce, tout * n’est pas achevé ; ü est bou aussi que tu fasses » cette épreuve à ton tour, »
Je Tassurai que je n’en avais nulle envie, et qu’elle ne changerait rien à mon opinion, qui était absolument contraire à une innovation si peu française,
a Fort bien, répondit-il; mais , si ce n’est pas » pour toi, cest pour moi que je te le demande; » je te connais; quoique tu sois un parfait ami, » tu es très gai, un peu railleur, et tu ferais peut- » être, à mes dépens avec tes dames, un récit très » plaisant de ce qui vient de se passer entre nous, » «t Mais ma parole ne te suffit-elle-pas? repris-je. » — Oui, dit-il, sur tout autre point plus sérieux;
10 mais enfin , quand je n'aurais que la peur d*uiie y> indiscrétion, c’est encore trop* Ainsi, au nom >1 de Famitié, je t’en conjure, rassure-moi coin- » plètement à cet égard, en recevant à ton tour u ce que tu m’as bien voulu prêter de si bonne » grâce. D’ailleurs, je te le répète, crois-moi, tu y jj gagneras, et tu seras bien aise d’avoir jugé par » toi-même cette nouvelle méthode sur laquelle v on dispute tant. »
Vaincu par ses prières, je lui laissai prendre l’arme fatale; mais, après le premier coup qu’il m’eut donné , loin d’imiter sa constance obstinée, je me hâtai de m’écrier que c’était assez, et que je 111e tenais pour suffisamment éclairé sur cette grave question* Ce fut ainsi que se termina cette folle scène. Nous nous embrassâmes en nous séparant, et, quelque envie que j’eusse de raconter le fait, je lui gardai le secret aussi long-temps qu’il le voulut.
Ce jeune homme, alors si léger, fit depuis une chose très rare et très difficile: à l’âge où Féducation est faite, il était très peu instruit; mais, enflammé par le désir d’acquérir delà renommée,
11 refit lui-même son éducation, quitta les plaisirs, les frivolités, s’acharna à l’étude, apprit en quatre années les mathématiques, le latin , Fiiistoire, plusieurs langues , la logique et la rhétorique; enfin il se distingua à la tribune, dans
tftj souvenirs.
nos camps , et mourut glorieusement en Amérique, au champ d'honneur, à l’instant où il venait de prendre à l’abordage un bâtiment anglais.
L’été se passa, pour notre jeunesse, en exercices i’réquens, en discussions perpétuelles sur les nouveaux systèmes de tactique, en petites guerres et en combats simulés, et surtout en vœux inquiets et ardens pour une rupture avec l’Angleterre, qui devait changer nos feints combats en batailles réelles, substituer une pratique glorieuse à de froides théories, et contraindre nos pédans et minutieux faiseurs à céder la place aux officiers véritablement militaires et habiles.
Comme c’était pour la liberté que la guerre se faisait alors entre les Américains et les Anglais, celte même liberté s’offrait à nous avec tous les attraits de la gloire; et, tandis que des hommes plus mûrs et les partisans de la philosophie ne voyaient, dans cette grande querelle, qu’une favorable occasion pour faire adopter leurs principes, pour mettre des limites au pouvoir arbitraire, et pour donner la liberté à la France, en faisant recouvrer aux peuples des droits qu ils croyaient imprescriptibles, nous, plus jeunes, plus légers et plus ardens , nous ne nous enrôlions sous les enseignes de la philosophie, que dans 1 espoir de guerroyer, de nous distinguer, d’acquérir de l’honneur et des grades'; eniin c’était comme
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paladins que nous nous montrions philosophes.
Mais il arriva tout naturellement qu’en nous déclarant ainsi, par une humeur d’abord purement belliqueuse , les partisans et les champions de la liberté, nous finîmes par nous enflammer de très bonne foi pourelle.
Après avoir lu avidement tous les livres, tous les écrits qui se publiaient alors en faveur des nouvelles doctrines, nous devînmes les disciples zélés de ceux qui les professaient, et les adversaires des preneurs de l'ancien temps, dont tes préjugés, la pédanterie et les vieilles coutumes nous semblaient alors ridicules,
Nous ne nous lassions pas d’en rire avec Voltaire, d’en gémir avec Rousseau; les discours académiques de Thomas, de D’Àlembert et de leurs émules, exaltaient notre imagination; YEsprit des Lois de Montesquieu excitait en nous une profonde admiration, et, si nous croyions retrouver dans son livre les droits des peuples longtemps perdus, ses Lettres Persanes nous rendaient presque honteux des mœurs de notre temps, par la peinture spirituelle et satirique que cet éloquent écrivain en avait faite.
D’ailleurs nous nous ennuyions d’entendre nos vieillards nous donner des leçons sévères, comme si nous ignorions tout ce que leur jeunesse et leur maturité avaient vu, souffert et même trop sou-
OU SOUVEHIH5.
vent fait de scandaleux, à l’époque de la régence et pendant le règne long, faible et licencieux de Louis XV.
Nous étions peu dociles aux prédications et peu touchés des alarmes d’un clergé, honoré certainement par des vertus éclatantes, mais dans lequel on avait compté tant de prélats mondains, tant d’abbés à bonnes fortunes, et surtout un premier ministre, le cardinal Dubois, dont le nom et la vie avaient été un opprobre pour son ordre, pour le gouvernement et pour la nation.
On avait tant mêlé d’erreurs superstitieuses aux vérités de la religion; les écrivains du jour, en nous déroulant nos tristes annales, nous montraient tant de guerres civiles, tant de massacres inhumains, tant de persécutions, tant de princes déposés, tant de sorciers brûlés par le fanatisme, tant de peuples opprimés par les préjugés, par l’ignorance et par la tyrannie du système féodal ;
l’expulsion et la spoliation d’un million de français, pour cause d hérésie, étaient si recentes, les querelles encore existantes contre les jansénistes et les molinistes, et celles des billets de confession, nous semblaient si ridicules, qu’il nous était impossible de ne pas saisir avec enthousiasme 1 espérance, peut être trop illusoire, que des hommes de génie nous donnaient alors d’un avenir ou la raison, l'humanité, la tolérance et la liberté de-
vaient régner sur les derniers débris des erreurs, des Jolies et des.préjugés qui avaient si long-temps asservi et ensanglanté le monde.
Ce qui aiguillonnait encore notre vive impatience, c était la comparaison de notre situation présente avec celle des Anglais. Montesquieu nous avait ouvert les yeux sur les avantages des institutions britanniques; les communications entre les deux peuples étaient devenues beaucoup plus Iréquentes; la vie brillante, mais frivole de notre noblesse, a la cour et à la ville, ne pouvait plus satisfaire notre amour-propre, lorsque nous pensions à la dignité, à l’indépendance, à V existence utile et importante d’un pair d’Angleterre, d’un membre de la chambre des communes, et à la liberté, aussi tranquille que fière, de tous les citoyens de la Grande-Bretagne.
Aussi j’ai toujours été surpris que notre gouvernement et nos hommes d’État, au lieu de blâmer, comme frivole, folle et peu française, la passion qui s’était .tout â coup répandue en France pour les modes anglaises, ny aient pas vu le désir d’une imitation d’un autre genre, et les germes d'une grande révolution dans les esprits ; ils ne se doutaient pas qu’eu bouleversant dans nos parcs les allées droites, les carrés symétriques, les arbres taillés en boule et les charmilles uniformes, pour les transformer en jardins anglais, nous amion-
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eions notre désir de nous rapprocher, sur d’autres points, delà nature et de la raison.
Ils ne voyaient pas que les fracs, remplaçant les amples et imposans vêtements de i ancienne cour, présageaient un penchant général pour l’égalité, et que, ne pouvant encore briller dans des assemblées comme des lords et des députés anglais, nous voulions au moins nous distinguer comme eux par la magnificence de nos cirques, par le luxe de nos parcs, et par la rapidité de nos coursiers.
Cependant rien n était plus facile à deviner, et il suffisait d’entendre parler ceux qui les premiers nous avaient apporté ces modes, le comte de Lauraguais, le duc de Lauzun, le duc de Chartres, le marquis de Confiants, et beaucoup d autres, pour comprendre que ce n était pas à île si superficielles imitations qu ils prétendaient borner leurs vœux.
Quoi qu’il en soit, tout ce qui était jeune à l'a cour, et les princes mêmes, se laissèrent entraîner parce torrent. La reine montra le plus grand ennui de l’étiquette, le goût le plus vit pour les jardins anglais, le penchant le plus marqué pour les courses de chevaux ; elle honorait celles-ci de sa présence, et, par là, encourageait la folie des parieurs, qui s’y ruinaient.
Quelques vieux seigneurs blâmaient, i! t'st vrai,
nÉraorais
cette manie, niais seulement parce quelle était nouvelle* Le bon roi Louis XVI seul la désapprouvait hautement, non comme indice dmnoval ions dangereuses, mais comme un luxe ridicule, scandaleux, et comme une préférence humiliante, donnée aux usages d un pays étranger sur ceux du notre.
tandis qu on faisait a Fenvi, dans ces courses , des gageures énormes, le roi, pressé de parier, ne voulut mettre au jeu qi/un écu : la leçon fut inutile; Fopinion était déjà plus forte que Fantorité et que l’exemple. Malheureusement, sur tous les points, on sentait trop clairement la violence de 1 agitation des flots et la faiblesse du pilote.
On peut en juger par une anecdote: le comte de Lauraguais, fameux par son enthousiasme pQiir les institutions, les mœurs et les usages de I Angleterre, par 1 éclat de ses aventures galantes 7 par sa philosophie un peu cynique, et par un luxe qui consomma toute sa fortune, s était attire, par la hardiesse de ses paroles et par l'originalité audacieuse de ses écrits, un assez grand nombre de lettres de cachet, qu’il appelait tua jour plaisamment devant moi sa correspondance avec le roi*
Je me rappelle que, le sachant exilé loin de 1 avis par une de ces lettres, je le vis se promener