OU SOUTENUS
tranquillement dans le lieu où Ton faisait une course 5 et où se trouvait, connue à l’ordmaire, toute la cour; je voulus lui faire sentir le danger de son imprudence, il ri en fit que rire- Cette escapade ne put être ignorée, et resta cependant impunie. L’arbitraire était plutôt toléré que respecté, et si, au lieu de fermer les yeux sur une telle désobéissance, on eût sévi, je ne sais trop si l’opinion publique, en effervescence, n’au-rait pas donné à cette affaire beaucoup plus d’éclat et de gravité qu’elle n’en avait réellement
Le comte de Lauraguais, depuis duc de Brancas, et qui vient de mourir k l’âge de quatrevingt-onze ans, a certainement été T un des hommes les plus singuliers de son temps; il réunissait dans sa personne des qualités et des défauts dont la moindre partie aurait suffi pour marquer tout individu de Y empreinte d'une grande originalité.
Aimant a l'excès le tourbillon et les plaisirs du monde, il s’adonna aux sciences, et fit en chimie quelques découvertes auxquelles il dut son admission dans l'Académie des Sciences. Cest a lui que Ton doit fart de perfectionner la porcelaine. 11 fit des expériences sur l’éther et sur sa miseibilité dans l’eau, ainsi que des découvertes moins utiles, relativement a la dissolution des diamans. Ces dernières ne profitèrent a personne et contri-
* 38 MiÎMOinrs
huèrent à sa ruine. Original et passionné dans ses goûts, on ne saurait dire combien il prodigua d’argent pour acheter des diamans, dont une partie enrichit d’ingrates beautés, et dont l’autre se fondit dans ses fourneaux: de porcelaine.
Il fut un des premiers qui, bravant la pédanterie de la magistrature et les superstitions de la Sorbonne, favorisa en France l’inoculation.
Le célèbre grammairien Dumarsais, dont la science honorait sa patrie, languissait dans la pauvreté parce qu’on le croyait janséniste. M. de Lauraguais, en faisant généreusement une pension à cet illustre grammairien, le vengea îles persécutions de Rome et de 1 injustice de la cour.
Long-temps on le vit le plus fastueux, le plus magnifique, le plus galant des grands seigneurs 5 mais plus long-temps encore on le vit, depuis, mal vêtu, mal peigné, et affectant la simplicité du paysan du Danube.
Je me souviens qu’un jour il vint chez moi le matin dans ce costume cynique, mais avec une physionomie rayonnante de plaisir. « Eh! d’où te » vient, lui dis-je, cette joie inaccoutumée? —
» Mon ami, me répondit-il, je suis le plus heureux » des hommes: me voilà complètement ruiné. —
» Ma foi! repris-je, c’est un étrange bonheur et pour lequel il y aurait de quoi se pendre.— , i) lu te trompes, mon cher, répliqua-t-il; tant
OIT SOUVEKIRS.
iSgf
» que je n’ai été que dérangé, je me voyais aeca- » blé d’affaires , persécuté , ballotté entre la » crainte et l'espérance; aujourd'hui que je suis » ruiné, je me trouve indépendant, tranquille, a délivré de tonte inquiétude et de tous soucis. »
À l’époque on , par l'effet d’une civilisation concentrée, les règles de ce qu’on appelait alors bon ton et bonne compagnie, obligeaient tout le monde de se soumettre, pour le goût, pour les opinions, pour le langage et pour la manière de vivre, à une monotone uniformité, M. de Laura* guais, secouant ce joug, suivait en tout genre ses fantaisies, et professait hautement les plus hardis systèmes.
Nos théâtres lui doivent une grande révolution : ü nous fil sentir le premier combien il était ridicule, et contraire à rUiusion de la scène, de souffrir que les élégans de la cour et de la ville fussent assis sur des banquettes, des deux cotés du théâtre, en avant des coulisses. D’après ses conseils, les acteurs cessèrent aussi de représenter les personnages antiques en habit moderne. Ce fut grâce à lui que nous ne vîmes plus Néron, Brutus, Thésée en habit à grandes basques avec mie écharpe et des nœuds d’épaule, Phèdre et Mérope en cheveux bouclés , poudrés , et en robes à grands paniers.
Vivement épris d’une actrice , mademoiselle
Arnould, et ennuyé de la présence assidue d’m» liomme de la cour, le prince D..., très peu spiri tuel , le comte de Lauraguais alla gravement chez un médecin et lui demanda s’il était possible de mourir d ennui. <c Cet effet de 1 ennui , répondit » le docteur, serait bien étrange et bien rare. » —Je vous demande, reprit le comte, s’il est pos- » sibie. » Le médecin ayant répondu, qu'à la vérité, un trop long ennui pourrait donner une maladie telle que la consomption , et par là causer la mort du malade, il exigea et paya cette consultation signée. De là il se rendit chez un avocat, et lui demanda s’il pouvait accuser eu justice un homme qui aurait formé le dessein , par quelque moyen que ce fût , de le faire mourir. L’avocat dit que le fait n’était pas douteux, et sur ces instances, écrivit et signa cette déclaration. Muni de ces deux pièces, le comte de Lauraguais porta devant la justice une plainte criminelle contre le prince D..., qui voulait, disait-il, le faire mourir d’ennui, ainsi que mademoiselle Arnould. Gette bizarre affaire n’eut aucune suite; mais, comme on le croit bien, elle lit beaucoup de bruit.
Pendant la guerre de sept ans, M. de Lauraguais, au milieu d’une bataille sanglante, avait chargé trois fois l’ennemi à la tête du régiment qu i! commandait, et s’était distingué par la plus froide et la plus brillante intrépidité. Lorsque te
OU SOUVENTllS. I 4t
combat eut cessé, rassemblant ses officiers el leur ayant distribué de justes éloges, il leur demanda s’ils étaient satisfaits de sa conduite; on lui répondit par une acclamation unanime. « Je suis » bien aise, reprit le comte, que vous soyez con- « tens de votre colonel; mais moi, je ne le suis » nullement du métier que nous faisons, et je le » quitte. » En effet, après la campagne, il quitta le service.
A cette occasion il composa les vers suivons, où se mêle à la peinture de son propre caractère, une épigramme un peu vive contre un de ses contemporains, le duc de la Yallière, qui n’eut jamais d’autre activité que celle de courtisan.
J'a! vu périr Gisors *, et perdre une Victoire Où j'ai manqué ce ni fols de périr à mon tour \
Mon sang sur mes lauriers coulait à mon retour.
Ce qui m*cn dégoûta plus qu'on ne saurait croire.
Qu*ou en jase tant qu'on voudra :
Apollon peut rayer mon nom de sou grimoire j Et les neuf lîlles de Mémoire,
Ami, n'en valent pas une de l'Opéra.
Je ne veux que chasser, rire, chanter et boire ,
Ainsi que La Vallière, en cet heureux séjour.
Quand on est riche cl duc, et qu'on rampe a la cour,
Ou a toujours assez, de gloire.
Ce fut 3VL le comte de Latiraguais qui, le pro
* Le comte de Gisors T fils du maréchal de Belle Isle , jeune homme de Ja plus haute espérance.
mter, fit voir aux Parisiens, dans la plaine des Sablons, une course avec des chevaux et des jockeys anglais.
Quand les idées de liberté se propagèrent, le comte de Lauraguais fut un des partisans les plus zélés des grandes innovations qui se préparaient. Il se voyait déjà remplir, dans un parlement français , le rôle des Walpole, des Cliatam et des Fox ; mais notre tempête révolutionnaire déçut ses espérances, comme tant d’autres, et ce ne fut qu’après la restauration qu’il vint siéger à la chambre des pairs, où son âge avancé ne lui permit de paraître que peu de temps.
Cependant, dès le moment où la ville et la cour, contre les anciennes coutumes , s’étaient livrées avec fureur à la discussion des affaires publiques , discussion dont le signal fut donné par la publication toute nouvelle du compte des finances rendu par M. Necker, ouvrage qu’on trouvait nou-seulement chez: tous les hommes d’Êtat, mais dans la poche de tous les abbés et sur la toiletté de toutes les dames , M. de Lauraguais, donnanÇ le premier l’exemple d’une opposition hardie, écrivit contre le ministre des pamphlets sur les finances, composés avec talent, et dont l’originalité satirique lui attira de nouvelles disgrâces et quelques légers supplémens à sa correspondance avec le roi.
on souvenirs.
Si M. de Lauragnais se permettait les libertés les plus étranges en paradoxe, en ironie, en raillerie, surtout lorsqu’il écrivait, d’un autre coté son commerce en société était très agréable et très piquant. Seulement on le trouvait beaucoup moins aimable lorsqu’il voulait dogmatiser en llnances et en politique, au milieu d’un monde léger dont l’usage était de ne pas souffrir, potir l’interei de la conversation, qu’on s’appesantît trop sur aucun sujet : car alors, pour plaire, il fallait dans le monde cacher son savoir et tout effleurer.
Parfois M. de Lauragnais voulut être poète; mais il ne fut pas heureux dans ce genre, qui ne paraît que trop facile à beaucoup de gens, et qui demande de longues études, un travail assidu, travail sans lequel on ne produit rien de bon , et qui cependant doit être si bien caché qu’on ne le sente pas.
Je me souviens qu’un matin, le comte de Lauraguais vint me lire une tragédie de sa composition , et dont Jocaste était le titre. Me demandant ensuite mon avis , je m’amusai à lui répondre en plaisantant , ce qui était fort de son goût, qu’il y avait certainement des beautés dans sa pièce, mais que malheureusement je n’y avais trouvé de bien clair que les vers du Sphinx. « C’est, répondit-il, que tu les as mal écoutés. »
« Je vais te prouver le contraire* repris-je, car jî en voilà que j'ai retenus :
» Oui, Phorhas à l'instant, dans le temple inspiré*
" M’u révélé ce qu’il ignore encor tu Unième.
* Ah! qu’a-1-il dit ? Parlez : ma surprise est extrême* *
« Tu es un mauvais railleur, répondit le comte; a tou esprit n’est pas à la hauteur de mon talent » ni du siècle, puisque tu ne vois pas que clans cet » ouvrage je donne à l’Europe le bilan de mon » génie. — Prends garde, lui dis-je, au mot bilan ; 3 ) il est de mauvais augure. »
Au fond, M. de Lauraguais, dont les sarcasmes, quand il écrivait, semblaient annoncer un esprit méchant, avait le meilleur cœur du monde, était obligeant, serviable, bon ami, prodigue de tout ce qu’il avait, sachant se passer de tout ce qu’il n’avait pas; nul ne sut mieux que lui abuser sans mesure de la fortune, et supporter philosophiquement la pauvreté.
Une de ses maîtresses racontait qu’il l’avait logée dans sa serre-chaude, la nourrissant très mal, et ne lui donnant presque que des fruits de climats étrangers. Comme elle le lui reprochait : « Peux-tu te plaindre, ingrate, lui disait-il, de » manquer du nécessaire, chose triviale, lorsque a tu jouis abondamment du superflu, que tout le » monde désire ? »
OU S0UVEH1KS.
Pendant quelque temps il eut de liantes prétentions en métaphysique, et donna un jour reniiez-vous au chevalier de Boufflers et à moi pour nous expliquer l’obscure doctrine renfermée et cachée dans le livre intitulé : Des erreurs et de la vérité , ouvrage composé par le célèbre Saint-Martin , chef de la secte des illuminés.
Après l’avoir entendu patiemment disserter deux heures sur ce sujet, Soufflera et moi nous lui dîmes d’un commun accord, que jusqu’à ce jour nous avions cru saisir le sens et la clef de quelques passages de ce livre énigmatique , mais que , depuis sa savante explication, nous n’y comprenions plus rien du tout. 11 rit comme nous de sa présomption , de la notre et du temps que nous avions perdu.
Telle était la singularité de ce siècle qu’au moment où l’incrédulité était en vogue, où l’on regardait presque tous les liens comme ues chaînes, où la philosophie traitait de préjugés toutes les anciennes croyances et toutes les vieilles coutumes, une grande partie de ces jeunes et nouveaux sages s’engouait, les uns de la mauie des illuminés, des doctrines de Shwedemburg, de Saint-Martin, delà communication possible entre les hommes et les esprits célestes , tandis que beaucoup d’antres, s’empressant autour du baquet de Mesmercroyaient à l’efficacité univern 10
MÉMO! RtS
selle du magnétisme, étaient persuadés de rinfaillibilité des oracles du somnambulisme , et 11e se doutaient pas des rapports qui existaient entre ce baquet magique, dont ils étaient enthousiastes, et le tombeau miraculeux de Péris , dont ils s'étalent tant moqués.
Jamais on ne vit plus de contraste dans les opinions, dans les goûts et dans les mœurs : au sein des académies, on applaudissait les maximes de la philanthropie , les diatribes contre la vaine gloire, les vœux pour la paix perpétuelle; mais, en sortant, on sagitait, on intriguait, on déclamait pour entraîner le gouvernement à la guerre. Chacun s'efforçait d'éclipser les autres par son luxe, à Fins tant même où Y cm parlait en républicain et où Ton prêchait l'égalité. Jamais il 11 y eut à la cour plus de magnificence, de vanité , et moins de pouvoir* On frondait les puissances de Versailles,-et on faisait sa cour à celles de YEncy* clopêdie.
Nous préférions un mot d'éloge de D’Âlcmbert, de Diderot, à la faveur la plus signalée d’un prince. Galanterie, ambition, philosophie, tout était entremêlé et confondu; les prélats quittaient leurs diocèses pour briguer des ministères; les abbés faisaient des vers et des contes licencieux*
On applaudissait à la cour les maximes répu-
OU SOUVENIRS. iln~]
blicaines de Brutus; les monarques se disposaient à embrasser la cause d’un peuple révolté contre son roi; enfin on parlait d’indépendance dans les camps, de démocratie chez les nobles, de philosophie dans les bals, de morale dans les boudoirs.
Au reste , ce qu’on peut avec, raison regretter de cette époque qui ne renaîtra plus, c’était, au milieu de ce conflit entre des opinions, des systèmes, des goûts et des vœux si opposés, une douceur, une tolérance dans la société, qui en faisaient le charme.
Toutes ces luttes entre les anciennes et les nouvelles doctrines ne s’exerçaient encore qu’en conversations, et ne se traitaient que comme des théories. Le temps u’était pas arrivé où leur pratique et leur action devaient répandre parmi nous la discorde et la haine. Jours heureux où les opinions n’influaient pas sur les sentimens , et où l’on savait aimer toujours ceux qui ne pensaient pas comme nous !
Je n’oublierai jamais les délicieuses et fréquentes réunions où se trouvaient ensemble les financiers, les magistrats, les courtisans, les poètes, les philosophes les plus aimables et les plus distingués, et ces conversations au Mont-Parnasse, chez le comte de Choiseul-Gouffier , où brillaient tour à tour Boufllers, Delille, Rulhière, Saint- Lambert , Chamfort, La Harpe, Marmontel ,
Pan chaud, Rnynal, l’abbé de Périgord, depuis prince de Talleyrand; mon frère, l’un des plus aimables 1 tommes de son temps ; M. de Saisseval; le prince de ligne', nouveau chevalier de Grammont de tous les pays, favori de tous les rois, courtisan de toutes les cours, ami de tous les philosophes, et le duc de Lauzun , qui, cherchant partout la gloire, n’en eut que les illusions, et dont la plupart des aventures furent plus imaginaires (pie réelles.
Dans quelques autres centres de réunion, on entendait avec, un plaisir mêle de vénération le simple, le laborieux, l’éloquent et savant abbé lïarthélcmy; Malesherbes, l’un des plus populaires des hommes illustrés, le plus juste des ministres, le plus intègre des magistrats, le moins flatteur des courtisans ; cet immortel Malesherbes qui pensait en philosophe, agissait en sage, et charmait par la fécondité de sa mémoire; par la multiplicité de ses anecdotes, ceux qu’il instruisait par la moralité de ses discours et par l’universalité de ses connaissances; le duc dé Nivernais , aussi distingué par la délicatesse de son goût et liai* l’urbanité de son ton que par la finesse et les agrémens de son esprit : il savait allier la noblesse de l’antique cour à l’esprit philosophique de la nouvelle; il réunissait en lui l’imagé et l’esprit de deux siècles différons.
or; souvenirs. i!\<)
Chez la princesse de Beauvau , modèle d aménité et d'art pour soutenir et varier la conversa' lion, on se plaisait à voir La réunion et la représentation de tout ce qu’il y avait de mieux et de plus délicat dans la cour de Louis XV, sans jamais y rencontrer ce qu'une juste sévérité reprochait a la licence de ce temps.
On aurait pu retrouver aussi quelques traces, quelques souvenirs delà vieille époque de la régence chez la maréchale de Luxembourg; mais Fâge, le repentir, et le besoin de la considération, effaçant ces vestiges, n’y laissaient presque plus entrevoir que F importance et la dignité imprimées mr les noms qui rappelaient le règue de Louis XIV-
Je quittais avec empressement les compagnons de ma jeunesse et les amusemens de mon âge, pour entendre des entretiens, et pour suivre des sociétés qui formaient à la fois ma raison j mon esprit et mon goût.
Destiné aux emplois publics par ma position dans le monde et par mon penchant à cultiver les études de l’histoire et de la politique, je sentais combien était précieux pour moi davantage de me lier avec tous ceux qu’on pouvait sans vanité regarder comme Félite des sociétés humaines.
En effet, on trouvait alors â Fliotel de La Ro-
BfimouiES
chefoueatild, chez D’Àlembert, chez madame GeoUrin, les littérateurs, les philosophes les plus distingués, et cet esprit de liberté qui devait changer la face du monde en l'éclairant, et malheureusement aussi ébranler toutes ses bases en voulant lui en donner de nouvelles.
Dans les réunions qui avaient lieu chez mesdames la maréchale de Luxembourg, de La Vallière, à 1 hôtel de Ckoiseu], oïl revoyait tout ce que le règne de Louis XY avait offert de personnages marquons parleur rang, parleur urbanité, par leur galanterie. Chez madame du Deffant, on était certain de rencontrer les étrangers les plus célèbres, attirés par la curiosité de connaître cette France, ancienne et nouvelle, que, chez eux, ils dénigraient avec pesanteur et accusaient de frivolité, mais qui, dans tous les temps, fut, est et sera l’objet de leur jalousie.
Quoique bien jeune, porté naturellement à la réflexion, je me convainquis bientôt, dans ces écoles brillantes de civilisation, des causes qui donnaient, en Europe, des avantages presque universels à nos politiques et à nos littérateurs sur ceux de tous les autres pays, en en exceptant l'Angleterre, qui nous dispute cette prééminence.
Ces causes sont les mêmes que celles qui donnent aux historiens de l’antiquité une supériorité évidente sur la plupart des historiens modernes.
ÜO SODVENIRS.
JDI
En effet, pour traiter avec les hommes et pour les peindre, il faut les étudier, les connaître, et cette connaissance profonde ne peut s’acquérir qu’au milieu d’une civilisation perfectionnée, et dans une position où la pratique du monde substitue la réalité aux apparences et l’expérience aux systèmes.
Pourquoi trouvons-nous si froids la plupart**.des historiens de l’Europe moderne? c’est qu’avec beaucoup d'érudition et souvent même d’esprit, leurs récits sont secs, manquent d’intérêt » dramatique, et que leurs réflexions, la plupart du temps très longues, ne sont que des lieux communs de morale rebattus 4 la chaire ou dans les collèges.
Ce qui fait au contraire que les ouvrages des Xénophon, des Tite-Live, desPolybe, des Salluste, des Tacite, sont lus avec intérêt, relus avec avidité, et ont traversé les siècles, c’est que ces grands écrivains avaient été acteurs dans les scènes qu’ils retraçaient, ou dans des scènes semblables.
Ce n’étaient point des abbés, des professeurs , des savans séparés du monde par leurs vœux, par leurs études ou par leur obscurité, qui répandaient de si vives lumières sur le jeu des passions humaines : c’étaient des hommes qui les avaient éprouvées et combattues. Ces illustres écrivains
SliBfOTRES
réunissaient le triple avantage d'être à la fois hommes de lettres, hommes dti monde et hommes d’Ètatj et, par là, possédaient le triple mérite de l’art du style d'im littérateur, de la finesse de goût d’un homme de la haute société, et de lkabileté d’nn politique expérimenté*
Aussi, daûsFEurope nouvelle, on doit remar- UVtW quer que les hommes dont les écrits politiques . ou historiques excitent le plus constamment
* # i notre intérêt, sont les écrivains tels que le président de Thon, le duc de Sully, le cardinal
de Retz.
Si Montesquieu n’eût été qu’un savant professeur, son génie ne nous eût donné que des dissertations froides sur les lois. Il uous en a donné l’esprit,parce qu’il connaissait le inonde, les affaires, les hommes de toutes les classes, les sociétés de toutes les nuances.
Ce qui fait le charme des Mémoires, écrits mérite avec le plus de négligence, c’est que ceux qui les ont composés s’y montrent en acteurs plus qu’en auteurs. Cependant, s’ils ont le mérite du naturel, l'art leur manque trop souvent, ainsi que l’impartialité; ils ne vous montrent qu’un coin du tableau et dénué d’ornemens, tandis que, de tous les genres d’éloquence, l’histoire et la politique sont ceux où il est le plus nécessaire d’offrir le mélange indispensable d’élcgance, de simpli-
oü SÜCYF.jYmS, 1
cité , de variété , de profondeur* de pratique des hommes et d’habitude des affaires.
En Angleterre, les institutions ont été plus favorables à ce genre de talent que celles des autres gouverueniens, les affaires y sont vraiment publiques, ce sont celles de tous; chacun les connaît, s'y mêle, y prend part; on n’y sépare point la théorie de la pratique; le ciment de la liberté y a établi des liens et des communications entre tous les rangs et tontes les classes : aussi une gloire solide est attachée aux noms des écr ivains, des hommes d’État, des orateurs de ce pays, tels que Ilume, Clarendon, Iittleton, Robertson , Cbesterfield, etc.
"Nous nous dégagerons comme eux des entraves
où nous retenaient le pouvoir féodal, l’autorité arbitraire, les préjugés scolastiques, la superstition, l’éloignement forcé des affaires pour presque toutes les classes de la société, le dédain antique et vaniteux des classes privilégiées pour les lettres; alors la muse de l’histoire et de la politique reprendra dans notre patrie le rang élevé qui lui
est dû.
Ce qu’il y avait au reste de plus singulier et de plus remarquable à l’époque dont je parle, c est que, à la cour comme à la ville, chez les grands comme chez les bourgeois , parmi les militaires comme parmi les financiers, au sein d’une vaste
1 ^4 MÉUOIIUÏS
monarchie, sanctuaire antique des privilèges nobiliaires, parlementaires, ecclésiastiques; malgré I habitude d’une longue obéissance au pouvoir arbitraire , la cause des Américains insurgés fixait toutes les attentions, et excitait un intérêt général.
Ut toutes parts 1 opinion pressait le gouvernement royal de se déclarer pour la liberté républicaine, et semblait lui reprocher sa lenteur et sa timidité. Les ministres, entraînés peu à peu par le torrent, craignaient cependant encore de rompre avec les Anglais et d’entreprendre une guerre ruineuse; de plus ils étaient retenus par la sévère probité de Louis XVI, le plus moral des hommes de son temps.
La neuti alite paraissait un devoir à ce monarque, parce qu’aucune agression anglaise ne justifiait à ses yeux une démarche hostile contre la couronne britannique. Ce n’étaitpasla crainte des frais et des chances de la guerre qui le frappait : c’était sa conscience qui lui faisait regarder comme une perfidie, la violation des traités et de letat de paix, sans autre motif que celui d’abaisser une puissance rivale.
Ainsi le gouvernement, froissé entre la volonté du prince et le vœu général, faisait par faiblesse ce qu il y a de pire en politique : il encourageait secrètement le commerce français à donner aux
OO SOUVENIRS
Américains des secours en armes et en munitions; il accueillait favorablement, mats mystérieusement, les envoyés américains; il flattait par ses discours Fespoir et l’ardeur impatiente d’une jeunesse belliqueuse ; il laissait circuler les écrits des partisans de la liberté américaine, et, en meme temps, il chargeait notre ambassadeur à Londres de calmer les alarmes du ministère anglais, de lui renouveler fréquemment l'assurance du maintien de la paix, par Inobservation de la plus stricte neutralité.
Par cette conduite peu loyale, il perdait également les avantages d’un système pacifique, sincère, et ceux d’une guerre déclarée; il s’exposait aux inconvéniens de ces deux partis, parce qu il n’en savait suivre aucun»
Cependant l’orage croissait ; après quelques revers éprouvés par les Américains, la fortune commençait à se déclarer pour eux, La passion de la liberté, l’amour de la patrie triomphaient de tous les obstacles, La tactique et la discipline anglaises bétonnaient plus le courage irrégulier des nouveaux républicains. Le congrès, vivante image du sénat antique de Rome, délibérait froidement, et faisait de sages lois au milieu du tumulte des armes*
Vainement un électeur de l'empire germanique fortifia l’armée anglaise par des troupes auxi-
■viibioiîiüs
liaires, et par im traité honteux, puisqu'il conto naiE ni] tarif exact des sommes qu'on devait lui payer pour la mort, pour les mutilations, pour les blessures graves ou légères des sujets et des soldats qu'il vendait*
Les armées américaines faisaient chaque jour de nouveaux progrès. Enfin on sut qu une armée anglaise tout entière, commandée par le général Burgoyne, s'était vue investie par les milices insurgées * privée de vivres, de communications, réduite a l'impossibilité de combattre ou de fuir, et forcée, à Saratoga, de déposer ses armes aux pieds de ces cultivateurs pauvres, mais tiers, inexperts, mais Ysûllans, et dont elle avait jusque-là tant dédaigné la simplicité, l'indiscipline, le dénüment, et l'ignorance des évolutions militaires*
Cette victoire lit pencher les balances de la politique; une prompte renommée répandit dans, toute l'Europe l'éclat de ce triomphe. En tout temps le bonheur donne des amis, et F Amérique eut bientôt des alliés,
La nouvelle de ce succès redoubla notre ardeur et notre impatience. Les ministres pressés par nous et rassurés par la fortune, dissimulèrent moins leur but, et persuadèrent au roi qu'on pouvait, pour l'intérêt de la France, former des liens de commerce avec les Américains saris rompre avec l'Angleterre.
OIT SOlJVJviNfU-S*
En conséquence, ils reçurent plus ouvertement les commissaires de l’Amérique, négocièrent avec eux, et, dans le mois de décembre 1777 , signèrent ensemble les articles préliminaires d’un traité de commerce et d’amitié.
Il en résulta ec qu’ils n’avaient pas prévu, et ce qui pourtant devait nécessairement arriver. Les ministres anglais éclatèrent en reproches contre nous, regardant comme une rupture ouverte ce nouveau lien formé avec leurs provinces rebelles.
Inutilement notre ambassadeur voulut alléguer nos intérêts commerciaux et protester de notre amour pour la paix : les Anglais étaient décidés à la guerre; en même temps, se croyant autorisés par notre conduite, qu’ils regardaient comme une agression, à l’oubli et à l’infraction du droit des gens, ils avaient envoyé des ordres secrets à leurs amiraux. Aussi nous sûmés bientôt que. sans aucune déclaration de guerre de leur part et saris aucune hostilité de la nôtre, ils s’étalent emparés sur mer de plusieurs vaisseaux marchands qui nous appartenaient, et qu’ils avaient attaqué dans l’Inde nos possessions.
Le traité définitif avec l'Amérique fut bientôt conclu. Notre ambassadeur quitta Londres. Chacun courut aux armes. Les désirs de notre ardente jeunesse furent comblés, et la guerre ne
tarda pas à «dater dans les deux hémisphères.
il notait plus question alors de tenter indivis duellenaent »des aventures et de partir comme volontaires pour l’Amérique, puisque la guerre retenait chacun de nous sous ses étendards, et nous faisait espérer des occasions prochaines de nous distinguer en servant notre patrie.
Cependant, comme nous étions trop pressés d’agir pour attendre ces occasions, et que, la guerre contre les Anglais étant essentiellement maritime, on pouvait prévoir facilement qu’il y aurait peu d’expéditions pour les troupes de terre, et que celles qu’on y emploierait seraient peu nombreuses, je renouvelai mes démarches pour obtenir la permission d’aller rejoindre La Fayette au camp de Washington.
Tout ce qu'il m’écrivait sur les mœurs, l’enthousiasme , la constance et le courage héroïque des Américains, redoublait mon ardeur pour servir leur cause.
Je suppliai la reine d’appuyer et de favoriser ma demande, en lui faisant observer que j’étais çolouel de dragons, que probablement dans cette guerre on embarquerait peu de cavalerie, et qu’ainsi je pouvais m’absenter de mon régiment sans nuire au service.
Comme tout sentiment élevé plaisait à cette princesse , elle m’approuva; mais, peu de jours
OU SOUVENIRS. J 5
après, elle me dit que mon exemple, si on cédait à mes instances, attirerait d’autres demandes pareilles, aurait par là beaucoup d’mconvéniens, et que le roi ne voulait point que les chefs des corps les quittassent.
Je n avais fondé aucun espoir sur l’assistance de mon père, partisan sévère d’nne marche méthodique et d’une stricte discipline; il se serait opposé à mon dessein plutôt qu’il ne l’aurait favorisé. Il fallut donc me résigner à tout attendre de la fortune, et, dans cette circonstance, elle ne me fut pas favorable.
Bientôt cependant on put croire, par des symptômes très marquans, qu’une guerre générale allait embraser toute l’Europe, et étendre ses ravages dans le monde entier. Les vues ambitieuses de l’impératrice Catherine, et son refus de rendre la Crimée, armaient les Turcs contr’elle. L’électeur palatin mourut ; son testament et les prétentions de l’Autriche sur son héritage excitèrent, entre la cour de Vienne et celle de Berlin , des contestations promptement suivies d’une rupture.
L’Espagne cherchait encore, il est vrai, à nous réconcilier avec les Anglais, par sa médiation; mais le succès était impossible. On pouvait facilement prévoir déjà que cette puissance serait promptement entraînée à faire cause commune
avec nous,' pour enlever la rlomination des mers à notre ancienne rivale.
Enfin la Hollande même, malgré le penchant du stathouder pour l’Angleterre, laissa réveiller chez elle quelque dernier sentiment de liberté , et un parti nombreux s’y montra décidé à forcer son gouvernement de se déclarer pour la cause américaine.
Dans cet état de choses si alarmant pour les amis de la paix et de l’humanité, notre jeunesse, impatiente de guerre , trouvait de quoi flatter tous ses désirs et nourrir toutes ses espérances.
U arriva pourtant tout le contraire de ce qu’on prévoyait: l’Océan, F Amérique et les Indes furent seuls le théâtre d’une guerre vive et réelle. L’incendie qui menaçait le continent européen s’éteignit tout à coup. Les Turcs se résignèrent à leur sort. La Prusse et l’Autriche ne firent qu’une campagne sans résultat. La médiation pacifique de la France et la médiation armée de la Russie apaisèrent les différends survenus entre les cabinets de Vienne et de Berlin, que termina une prompte paix conclus à Teschen.
Ainsi, avant l’espace d’tihe année révolue, l’Angleterre seule, avec la faible assistance du Portugal, resta en guerre eontre les Américains, le» Français, lès Espagnols et les Hollandais.
De cette manière, une grande partie de nos fis
OU SOUVl'îmiS.
iGî
niées de gloire s’évanouit. Nos marins seuls, une douzaine tle généraux et une vingtaine de régimens obtinrent la faveur enviée de combattre sur le comment américain, dans les Antilles, et, en Asie, dans les Indes orientales.
Nous ne gardâmes qu’un seul espoir, celui d'une descente en Angleterre : vaste dessein dont notre ardeur sollicitait et pressait à grands cris l’exécution, mais que la circonspection de nos ministres n’adopta qu’avec timidité, et ne forma qu’avec cette hésitation et cette lenteur qui rendent tout succès impossible.
Nos années navales étaient nombreuses; nos marins avaient autant d’instruction que d’intrépidité ; nos troupes de terre étaient animées du meilleur esprit, et enflammées de cet amour de gloire qui annonce et promet de grands exploits.
L’habileté de M. Necker fournissait au trésor tous les moyens nécessaires à de hautes entreprises. La France trouvait enfin l’occasion d'abattre la puissance de son éternelle rivale. Four y parvenir, nos forces suffisaient; nos ministres n’étaient pas sans talent, mais le génie leur manqua.
Cependant, par la force des choses, par la constance des Américains, par la bravoure de nos troupes, et par quelques heureuses combinaisons de nouveaux ministres qui dirigèrent nos dernières opérations, le résultat de cette guerre fut
glorieux pour nous et désastreux pour les Anglais, puisqu’ils perdirent dans l’autre hémisphère treize grandes provinces.
Notre traité avec les Américains contenait des stipulations offensives, dont l’exécution ne devait avoir lieu qu’en cas de rupture avec l’Angleterre. La probité du roi le déterminait, malgré les conseils de ses ministres, à ne point, le premier, prononcer le mot terrible de guerre. Il ne se croyait pas autorisé, par les fréquens exemples des Anglais, à enfreindre sans scrupule le droit des gens; et, loin de profiter du moment où la Grande-Bretagne n’avait pas encore réuni tous ses moyens pour la défense de ses côtes et pour la protection de son vaste commerce, il attendit qu’elle commît les premières hostilités, se croyant par là moins responsable <le toutes les calamités qu'une semblable guerre devait entraîner.
Ce furent en effet les Anglais qui, lespremiers, rompirent ouvertement la paix : un de leurs bâtimens de guerre, CAréthuse, attaqua une frégate française, la Belle-Poule. M. de la Clocbeterie, qui commandait celle-ci, soutint avec éclat l’honneur de notre pavillon.Le combat fut long, opiniâtre et sanglant. L’Jréthuse, vaincue, prit la fuite, et le commandant, français ramena dans nos ports sa frégate criblée de boulets, et un équi-
page dont le feu avait moissonné la moitié. Il fut reçu en triomphe par une population immense, qui jouissait avec transport de ce premier et brillant succès, le regardant comme un présage assuré de fortune et de gloire.
Alors Louis XVI consentit à faire agir toutes les forces que son ministère avait armées. Le comte d’Estaîng, commandant une escadre française, se dirigea sur les côtes de l’Amérique. Son apparition sur ces côtes intimida le général Clinton, qui înveslissait alors Philadelphie. Ce général se retira du côté de New-York. Les Américains reprirent l’offensive, suivirent l’ennemi dans sa retraite, et lui livrèrent, à Monmouth, un combat où leurs armes eurent l avantage, sans cependant obtenir un succès décisif.
Un plénipotentiaire français, M. Gérard de Rayneval, embarqué sur la flotte du comte d’Estaing, avait été envoyé au congrès américain pour reconnaître formellement son indépendance, et former avec lui les nœuds d’une alliance offensive et défensive. Les généraux Washington , La Fayette et Sulivan avaient concerté un plan habilement conçu; leur but était la conquête de Rhode-Islaud.
Notre amiral dirigea sa flotte vers cette île ; mais, au lieu d’y faire débarquer ses troupes, comme les Américains l’en pressaient, le désir et l’espoir