II AVANT- PROPOS
petiple romain que n'avait pu réprimer la sagesse et rautorité des consuls ; et les courtisans de Louis XIV se laissaient plus corriger par les apologues de La Fontaine, par les fictions comiques de Molière, et par les tableaux piquants de La Bruyère, que par les pensées sublimes et profondes de Pascal.
Tout écrivain moral doit donc se résoudre, s'il veut être lu, à déguiser ou au moins à parer la vérité : quand on se borne à la faire respecter, on lui rend un faible service 5 résseniiel est de la faire aimer, c'est le vrai moyen d'étendre son empire. On demandait à un Lacédémonien comment il faisait pour élever ses enfants : « Je fais en sorte, répondit-il, que les choses bonnes et • honnêtes leur çlaisent. »
Le mot de philosophie^ même lorsqu'il est traduit, semble de sa nature un peu effrayant; 1 amour de la sagesse a je ne sais quoi d'austère qui effarouche la faiblesse humaine ; j'aurais voulu qu'on l'appelât X étude du vrai bonheur, et ce nom aurait été juste ; car il n'est pas si difficile qu'on le croirait de prouver que, hors de la vertu et de la modération, il ne peut exister* iii liberté ni bonheur.
L'ame malade est malheureuse comme le corps lorsr qu'il est malsain ; les passions sont les maladies de 1 ame ; sa santé, c est la raison.
Il est fâcheux qu'en général la plupart des écrivains, et, surtout les poètes, aient rendu les passions si séduisantes et la raison si ennuyeuse j le sage Montaigne s'en affligeait : « Les plus illustres moralistes, disait-il, « sans en excepter Cicéron, nous ennuient par leurs « définitions, par leurs dissertations; ce qu'il y a dans « la sagesse de vif et de moelleux, est étouffé par leurs « longueries d'apprêts : j'aime mieux les livres qui usent « des sciences que ceux qui les dressent. Sénèque me « paraît plus propre qu'un autre écrivain à notre état « trouble et malade; vous diriez souvent qu'il nous •^ peint, et qu'il nous pince. »
Sur, ce dernier pomt, je ne pense pas comme Montaigne : Sc'înèque est précisément au nombre de ces moralistes qui font plus admirer qu'aimer la raison ; il parle plus de l'esprit que du cœur , et place la vertu si haut qu'on désespère de l'atteindre ; il instruit, mais
AVÀNT-PROrOS. ni
ii'entraioe pas. J'aime bien mieux suivre Montaigne lui-même.
Loin de me prêcher avec morgue, Montaigne descend à mon niveau : bon, naïf, joyeux, varié, il se promène et cause familièrement avec moi ; il m'éclaire sur toutes les erreurs, sur toutes les faiblesses de mon ame, en me confiant les défauts et les secrets de la sienne : il se vante sans orgueil, se confesse sans humilité ; ses pi'éceptes sont des saillies, ses leçons des portraits.
il parcourt tout le monde ancien pour s'instruire, tout le monde moderne pour s'amuser : abeille diligente, il recueille et s'approprie le miel des écrivm'ns de tous les temps et de tous les pays. - Ses nombreuses citations sont instructives sans Hiv. pédantes; elles appuient les leçons qu'il donne, et nous disposent à les mieux recevoir par la force des exemples et par l'autorité des grands noms dont il s'étayc.
Les lecteurs de notre temps ressemblent à ceux du
sien ; ils trouvent qu'il est trop familier à leurs conleni-
*^rains de les vouloir morigéner , et n'écoutent avec
' respect une semonce que lorsqu'elle leur est faite par
* la bouche de quelque fameux personnage d'un autre
^'siècle. On n'a de reconnaissance que pour les leçons
des morts; ils se corrigent sans s humilier : tel se tïi-
^chçrait d'une vérité dite par un ami, qui en profite s'il
' la trouve dans Horace ou dans la Bruyère.
Nos amours propres sont tout aussi chatouilleux que celui de Louis XIV, qui, après avoir entendu un prédicateur lui adresser, du haut de la chaire, des vérités trop directes, lui dit : Monsieur, îe veux bien prendre « ma part d'un sermon, mais je n aime pas qu'on me la « fasse. »
Usons donc de grands ménagements pour ne point froisser des fiertés si délicates, pour ne point blesser des oreilles si sensibles; surtout eflForçons-nous de parer la raison, et de la rendre piquante, agréable et variée. Nos disciples nous écouterons s'ils nous aiment, €t nos juges ne seront point sévères si nous les faisons sourire.
Mais, me dira-t-on, après Erasme, Montaigne et La Bruyère, est- il nécessaire, est-il possible d'écrire pour corriger les morars? est-li raisonnable d'espérer quel-
VI AYANT-PftOPOS.
Au milieu du siècle de la féodalité, il osait déclarer « que nul homme ne peut nattre gentilhomme, mais « qu'il doit le devenir par ses talents et par ses bonnes « qualités. Le seul avantage de la noblesse, ajoutait^!, ■ c est de ne pas manquer d'exemples dans sa maison, « et d'être dans la nécessité de les imiter, dans la « crainte de na pas être reconnu pour légitime héritier. « £n regardant la noblesse sous tout autre rapport, je « l'appelle un mal éclatant. •
Le poète Pétrarque s'exprimait avec cette franchise, et les nobles preux de ce temps aimaient Pétrarque.
Il fut aussi le favori de plusieurs princes, de plusieurs souverains, et voici cependant une des variétés qu'il leur disait : « Si tu es vrai roi, rien ne t'est moins prom pre que la sévérité, ni rien plus propre que la clé- « mence. Plût à Dieu que la nature eûtôté l'aiguillon « auxrois des hommes, comme à ceux desabeiiles ! mais « elle a voulu donner un exemple à un animal libre, « sans lui ôter la liberté : c'est à moi à t'exhorter à ce à 9 quoi elle ne te force pas. Begarde ce petit mais di- « vin animal, et, au lieu de mettre l'aiguillon dans la « plaie, mets bas l'aiguillon avant la blessure ; le pre- « mier tient du peuple , le second n'appartient qu aux « rois ; autrement, comme tu ne saurais être roi sans « justice, tu ne peux l'être sans clémence. »
Ne ferait-on pas encore bien aujourd'hui de répéter aux hommes qui fondent plus leur amour pour la liberté sur des principes politiques que sur des principes moraux, et sur les institutions que sur les mœurs, ces paroles du même poète : « Ce n'est pas la fortune, ce « n'est pas la même loiqui nous fait libres, c'est la vertu. « Si tu as de la justice, du courage et de Tinnocence, « tu jouis de la liberté. Si tu as beaucoup de vices, ta « as beaucoup de maîtres. »
Et ne croyez pas que parlant si hardiment aux autres, il se parlât plus mollement à lui-même ; enflammé par l'amour, il n'était point aveuglé par lui, et c'était de la bouche du plus passionné âes amants que sortaient ces paroles philosophiques : « Ne me dis pas que tu ne « peux pas cesser d'aimer, parce que tu ne peux t'en • empêcher. Crois^moi, tu le pourrais si tu le voulais « efficacement \ et tu le voudras peut-4tre lorsque tu y
ATANT-^R0IK)S. Vil
« penseras le moins. Le mal qui te totiroiente est d*unô « telle nature, qu'il prend son remède du temps, ayant » refusé de le prendre de la'vertu. »
« Réjouis*toi tant que tu le voudras maifit^ant ; je « sais que tu t'en affligeras un jour: tu ris dans ton « songe, mais tu pleureras à ton réveil. •
Je n'ai cité ces pensées peu connues de Pétrarque, que pour prouver 1 alliance nécessaire du talent et de la morale. Employons donc tous nos moyens, à quelque degré que la nature nous les ait départis, pour étudier l'homme et pour le peindre. C'est par le tableau de nos moeurs, c'est à la vue de nos portraits que nous pouvons nous rapprocher du bien, nous éloigner du mal, nous enflammer pour la vertu, nous effrayer de nos vices, nous corriger de nos folies en nous en moquant, et suivre le conseil du sage Maro-Aurèle, qui nous dit : Soit droit ou redressé.
Malheureusement, au commencement d'un siècle qui a déjà vu tant de passions déchaînées, tant d'intérêts froissés, tant de catastrophes et de bouleversements, le désordre des mœurs, le choc et l'égarement des opinions, les plaies de l'esprit public que blesse continuel lement l'esprit de parti et que l'égoisme cherche sans cesse à étouffer , offrent des sujets de tableaux trop sombres, trop tristes et trop décourageants ; l'auteur, en prenant sa plume, le peintre, en saisissant son pinceau, est tenté de dire conunele bon La Fontaine : Je suis au milieu des hommes enfiévrés de l'esprit de parti, ainsi que la perdrix au milieu des coqs furieux.
D*aboTd elle eif fui affligée ; Mais sitôt qu'elle eut vu cette troupe enragée S'en trcba lire elle-même et se percer les flancs. Elle se consola : « Ce sont les mœurs, dit-elle; « Ne les accusons point, plaignons plutôt ces gens.
<f Jupiter, sur un seul modèle,
(( N*a pas formé tous les esprits ; « Il est des naturels de coqs et de perdrix : « S'il dépondait de moi, je passerais ma vie
« En plus honnête compagnie. »
Résignons-nous donc comme elle, et même rassurons-nous j si les passions s'agitent, la raisçn veille j
VIII avaNt-i^ropos.
l'esprit de parti lutte vainement contre l'esprit national ; c'est la vague qui se brise impuissamment contre le roc. L'exagération n'a qu'un succès passager; la modération devient un sentiment général, parce que le besoin du repos est universel ; mais l'égoïsme est le premier et le plus opiniâtre de nos maux ; c'est la maladie des vieux peuples. Il ne peut comprendre cet ex-* collent mot d'un ancien : « Ce qui n'est pas utile à l'es- « saim ne peut être utile à l'abeille. »
Attaquons ce Protée sous toutes les formes, poursuivons-le sous tous ses déguisements, et frappons-le surtout par le ridicule; car c'est toujours , en France, l'arme la plus sure et la plus redoutée.
Eloignons de notre palette les couleurs sombres de la haine, de la crainte et de la tristesse ; l'espérance, la vérité, l'amour de la paix et de la liberté, nous en offrent de plus douces et de plus riantes.
£n présentant à nos contemporains des tableaux de mœurs, nous vouions les réunir et non les diviser, les calmer et non les aigrir. La sagesse qui fait rougir, éloigne ; celle qui fait sourire , rapproche : d'ailleurs, qui oserait se croire, dans un pareil temps, assez privilégié par la raison pour censurer les autres sans se comprendre lui-même dans la censure? Personne ne doit dire aiyourd'hui : Je vouê pardonne, mais pardonnonê-nùuê ; je vous corrige, mais corrigeonsnous. Aussi je ne dis point, riez de vos erreurs^ mais rions des nôtres,
C est dans cet esprit que j'ai formé celte Galerie ; mes vœux seront satisfaits si le lecteur la parcourt sans fatigue, s'y arrête sans ennui, et n'en sort qu'avec le dessein d'y revenir.
OU
La jeunesse veut savoir ce que les vieillards ont vu et fait; ceux-ci aiment à le raconter, rien n'est plus naturel. Ainsi on s'étonnerait à tort de voir publier aujourd'hui tant de Mémoires, peindre tant de personnages, rappeler tant d'anecdotes.
Jamais la curiosité ne dut être plus active qu'à l'é-, poque où nous vivons : cette époque arrive après le siècle le plus fécond en orages. Pendant sa durée, inslitnlions, politique, philosophie, opinions, lois, coutumes, fortunes, modes et mœurs, tout a changé.
L'existence de chaque Etat n'a été qu'une suite de révolutions; la vie de chaque homme, semblable à un roman, a été pleine d'aventures ; elle offre le coup d'œii d'une galerie variée, où se mêle une foule de portraits, de tableaux d'histoire, de tableaux de genre, parfois même de scènes comiques et de métamorphoses.
Echappé au naufrage et arrivé dans le port, on aime à se rappeler avec calme les tempêtes qui nous ont tant agités ; on veut rendre compte à soi-même, à sa famille, et même au public , de la part que le sort nous a fait prendre à tant de passions, à tant d'événements, à tant de vicissitudes.
$ MÉMOIBëS
Se retracer ainsi tout ce qu'on a éprouvé, c'est re culer vers la jeunesse, c'est presque recommencer à vivre; c'est un dernier plaisir d'autant plus pur, que notre expérience peut instruire ceux qui n'en ont pas.
Le dernier rayon de l'esprit de l'homme qui finit sa carrière, sert parfois d'utile fanal au jeune homme qui entre dans la sienne.
Plusieurs de mes amis m'ont souvent pressé d'écrire ce qu'ils m'avaient entendu raconter. Je cède à leurs conseils.
En lisant ces fragments de Mémoires ou plutôt ces Souvenirs et Anecdotes, on verra que mon but a été, non de faire un tableau historique, mais de tracer une esquisse morale du temps où i'ai vécu.
J'ai espéré satisfaire la curiosité du lecteur et non sa malignité. On n'y trouvera point d'aliments pour le scandale ou pour les passions. Je désire que cette lecture amuse et intéresse ceux qui aiment la vérité, et qui cherchent avec modération à remonter aux vraies causes, souvent légères, des grands événements dont ils ont été les témoins.
Ma position, ma naissance, mes liaisons d'amitié et de parenté avec toutes les personnes marquantes de la cour de Louis XV et de Louis XVI; le ministère de mon j)ère ; mes voyages en Amérique, mes négociations en Russie et en Prusse ; l'avantage d'avoir connu, sous des rapports d'affaires et de société, Catherine II, Frédéricle-Grand, Potemkin, Joseph II, Gustave III, Washington, Kosciusko, La Fayette, Nassau, Mirabeau, Napo-* léon , ainsi que les chefs des partis aristocratiques ei démocratiques et les plus illustres écrivains de mon temps ; tout ce que j'ai vu, fait, éprouvé et souffert pendant la révolution ; ces alternatives bizarres de bonheur et de malheur, de crédit et de disgrâce, de jouissances et de proscriptions, d'opulence et de pauvreté ; tous les états différents que le sort m'a forcé do remplir, în'oiit
ou SOUVENIRS. S
j^ersuadé que cette esquisse de ma vie pourrait être pfc quante et intéressante.
Puisque le hasard a voulu que je fusse successivement colonel, officier général, voyageur, navigateur^ fils de ministre, ambassadeur, négociateur, courtisan, prison-* nier, cultivateur, soldat, électeur, poète, auteur drama-* tique, collaborateur de journaux, publiciste, historien, député, conseiller d'Etat, sénateur, académicien et pair de France, j'ai dû voir les hommes et les objets sous presque toutes les faces, tantôt à travers le prisme du bonheur, tantôt à travers le crêpe de Tinfortune, et tardivement à la clarté du flambeau d'une douce phi-t losophie.
Je ne veux publier, pour le moment, que la partie de mes Mémoires ou Souvenirs et Aneedoies relatives à mon Voyage en Amérique et à ma mission en Russie. Elle sera seulement précédée par quelques souvenirs de ma jeunesse, ainsi que par le tableau des mœurs et des opinions de la cour et de Paris, telles que je les ai vues au moment où je suis entré dans le monde.
En écrivant l'histoire , il faut que l'auteur s'oublie si complètement, qu'on puisse presque douter du temps où il a vécu, du rôle qu'il a joué, et du parti vers lequel il a incliné. Mais, quand on fait des Mémoires, et qu'on retrace les souvenirs de sa vie, on est forcé de parler de soi, de sa famille : car cette famille est le premier élé* ment où l'on vit et le premier horizon qu'on aperçoit. Cependant, comme c'est à mon avis l'écueil et l'incon* Yénient de ce genre d'écrits, puisque ce qui n'intéresse que nous pourrait fort bien ennuyer les autres, je serai à cet égard sobre autant que possible.
Issu d'une famille noble, ancienne et militaire, j'appartiens à une branche de celte maison établie d^ puis longtemps en Pértgord. Comme ma famille pro* fessa et conserva un long attachement pour la religion iiTûtestante, elle eut beaucoup à souffirir dans les guerr
4 MÉHOIRES
res civiles, et ne parlicipa point aux grâces que la coui répandit sur les catholiques.
Henri lY avait honoré de son amitié un de mes aïeux, compagnon de sa jeunesse, et qui courut de grands risques le jour de la Saînt-Barthélemy . Il le nomma son ambassadeur auprès de plusieurs princes d'Allemagne. . Mais, depuis la mort de ce monarque, toute faveur s'cloigna de nous; et, comme ma famille se trouva divisée en beaucoup de branches, elles devinrent presque toutes assez pauvres .
Mon bisaïeul releva notre fortune : s'étant distingué à la guerre, il devint officier général, eut une jambe emportée, et obtint le cordon rouge. Son fils, le comte de Ségur, mon grand-père, fut un militaire considéré : il commandait le corps d'armée destiné à soutenir rélecteur de Bavière, Charles YII. Il fut pris à Lintz par les Autrichiens.
On Taccusa dans le temps, avec amertume et iiyuslice, de s'être imprudemment exposé à cet échec. Le roi de Prusse, Frédéric-le-Grand, lui fait de piquants reproches à ce sujet dans ses Mémoires, parce que ce malheur avait augmenté les embarras personnels du monarque.
Mais mon grand-père, abandonné par les Bavarois, et forcé, par des ordres supérieurs, à rester dans un poste ouvert et intenable, pouvait-il vaincre avec dix mille hommes toutes les forces de l'Autriche? La cour de France, plus impartiale et plus à portée d'être in* struite, approuva sa conduite ; et le maréchal de Belle- Isle, dont le suffrage est d'un grand poids, lui donna les plus honorables éloges.
Il augmenta sa réputation pendant la défense opiniâtre de Prague, et se couvrît de gloire par la belle et fameuse rétraite de Pfafenhoffen, qu'il fit avec dix mille hommes sans se laisser entamer, et combattant toujours pendant cinquante lieues contre l'armée de l'em*-
ou soinrENiRs. S
pereur. Il fut récompensé de cette belle action, que Ton compara dans te temps à la retraite des dix mille, par le commandement des Trois-Évéchés et par le cordon bleu.
Son mérite lui avait donné de la réputation, des grâces, des appointements; mais il n*avait pour tout patrimoine que deux petites terres en Pcrigord. M. le duc d'Orléans, régent de France, lui avait promis la charge de premier écuyer du roi, mais ce prince mourut d'apoplexie au moment même où il montait chez le jeune monarque pour lui faire signer son travail.
Mon père, le marquis de Ségur, compta moins sur la faveur des princes, et calcula mieux : déjà distingué à vingt-deux ans, colonel et décoré de deux honorables blessures, il'plut à une jeune et belle créole de Saint- Domingue, mademoiselle de Yemon, et l'épousa. Elle avait une habitation de cent vingt mille livres de rente ; ce qui procura à mon père la facilité de vivre, à la cour et à l'armée, convenablement au rang que lui donnaient sa naissance, les services de son père et les siens.
Le roi Louis XV lui donna le cordon bleu; il lui accorda aussi le gouvernement de la province de Foix, et la lieutenance générale de Brie et de Champagne, que le régent avait fait obtenir à son père.
J'aurais beaucoup à dire si, en obéissant à mon cœur, je voulais donner ici les détails de la vie glorieuse de celui de qui je tiens le jour. Mais la préface alors serait plus longue que l'ouvrage. Ce sont mes propres souvenirs que j'écris, et je me contente seulement de faire connaitre de ma famille ce qui est indispensable pour entrer en matière. Ainsi, pour ce qui regarde mon père, je crois qu'il suffit de répéter ici ce que j'en ai dit dans ^ne notice rapide, publiée peu de jours après celui où j'ai eu le malheur de le perdre.
Philippe-IIenrl de Ségur se distingua très jeune dans les guerres de Bohtoie et d'Italie; il se fit remarquer
6 HÉMOIRES
par son conrage pendant le siège de Prague. A dix-neuf 9ns on le fit colonel, et, à la bataille de Rocoux, il eutla poitrine percée, de part en part, d'un coup de fusil. A la bataille de Lawfeld , voulant ramener à la charge son régiment qui avait été repoussé trois fois, il eut le bras fracassé; et, craignant que son absence ne ralentit Tardeur de ses soldats, il continua de marcher, força les retranchements, et ne quitta son poste qu'après la vie-* toire. Louis XY, témoin de cette action , dit à son père ces paroles citées par Voltaire : Des hommes comme votre fil» mériieraient délre invulnérables.
Son avancement fut proportionné à ses services; il fut promptement maréchal de camp et lieutenant général. Il sauva un corps d'armée à Warbourg, et ramena près de Minden , au duc de Brissac , dix mille hommes d'infanterie qu'il croyait perdus, et qui avaient combattu contre trente mille ennemis, pendant cinq heures, sans être entamés.
A Glostercamp il reçut un coup de baïopnette dans le cou, trois coups de sabre sur la tête, et fut fait prisonnier, après avoir résisté longtemps aux grenadiers qui l'entouraient. Depuis la paix, il fut inspecteur général d'infanterie, et s'attira la confiance des ministres par son activité, et l'estime de l'armée par sa fermeté.
On lui donna le commandement de la Franche-Comté. Ge poste était difficile ; les parlements et l'autorité, la bourgeoisie et le militaire y avaient toujours été en que^ relie. Sa justice, son esprit sage, conciliant, et surtout sa franchise, y rétablirent l'harmonie et la tranquillité.
Louis XVI l'appela au ministère delà guerre en 1780, et le fit maréchal de France en 178S. Il fut sept ans ministre, rétablit la discipline dans l'armée et l'ordre dans les dépenses. G'â&|# lui que les soldats durent le bienfait de n'être plus entassés par trois dans un seul lit, Son ordonnance sur les hôpitaux, modèle parfait en ce genre, prouve à quel point il s'occupait de tout régéné-:
ou BOimMIBS. f
rer dans celte partie trop négligée de radniaifliraiion militaire. Ce fut lui qui conçut l'idée d'un corp^d'état-» m^or dans l'armée , institution à laquelle nous devons peut-être aujourd'hui une grande partie des talents et des succès qui depuis ont illustré la France.
Il quitta le ministère lorsque le cardinal de Loméniç et l'intrigue s'emparèrent des conseils. Depuis il vécut modeste et retiré dans le sein de sa famille. Les orages de la révolution lui enlevèrent toute sa fortune qui con^ sistait eu pensions, ainsi que les grades et les décora-* lions qu'il avait payés de son sang. La Convention poussa la rigueur et l'injustice, en le réduisant à la mi-; sère , jusqu'à faire vendre publiquement ses meubles. Ce respectable guerrier vint chercher un asile dans me« bi^s, et, malgré ma pauvreté, le bonhem* de le nourrir me parut une faveur de la fortune.
A soixante-dix ans, pauvre, infirme, dévoré par la goutte et privé d'un bras, on l'enferma à la Force. Je fus aussi arrêté, mais sans pouvoir partager sa prison ; car on ne permit ni à ses enfants ni à son domestique d'y rester avec lui. Il fut aussi courageux dans le malheur qu'il l'avait été dans le danger. Son langage conserva la même sagesse ^ son mamtien la même simplicité, son ame le même calme, qui l'avaient fait respecter Au faite des grandeurs.
Il échappa heureusement au glaive funeste qui mois» sonnait tout ; la tyrannie l'épargna parce qu'il n'avait plus rien qui tentât son avidité. Les derniers jours de sa vie furent tranquilles : le premier consul, informé da sa portion, adoucit la fin de la carrière de ce vieux et respectable guenler, qui,^ en le plaçant à r£cole-Mili^ taire, lui avait ouvert le chemin de la gloire. La der- »ière année de sa vie fut très douloureuse ; jamais pour*' tant il ne se permit aucune plainte. Il mourut comme il avait vécu, maître de loi, et combattant froi^en^^nt 1? dûideur comme l!infortuue.
8 HilfOlEES
Il fut poissant, et ne commit point d'iojôstiœ; il fut opprimé, et n'en aima pas moins sa patrie. Bon père , bon époux, bon général, brave soldat, juste et sage ministre, excellent citoyen, sa mémoire doit être révérée par l'armée et par tous les Français. Il mourut à Paris le 8 octobre 1801.
Le hasard a presque toujours plus d'influence sur notre sort que nos calculs et nos penchants. Je me rappelle que l'un des hommes les plus connus pour avoir cherché toute sa vie à fixer la fortune par de profondes et savantes combinaisons, le maréchal de Castries, à l'époque où, comme aide de camp, je le suivais en Bretagne, me dit que, pendant tout le cours de sa brillante carrière, les caprices du sort avaient souvent déjoué ses plus justes calculs ; qu'il avait dû la plupart de ses succès et l'accomplissement des vœux de son ambition à des chances imprévues, à des événements qu'il lui aurait été impossible de deviner, et quelquefois même, ajoutait-il en riant, à des fautes.
L'expérience m'a prouvé la vérité de cette observation, qui m'a été confirmée par une foule de faits. Si l'on y réfléchissait bien, cette vérité devrait rendre les hommes plus indulgents les uns pour les autres, plus modestes dans les succès et plus patients dans les revers : car, dans le labyrinthe du monde, le chemin qu'on suit, la pente qui nous entraîne, l'issue qu'on trouve, et le but où l'on arrive, dépendent d'une infinité de petites causes où notre prévoyance et notre volonté ne sont pour rien.
Né avec une imagination vive, au milieu d'une coiur et d'un siècle où l'on s'occupait plus des plaisirs que des aSkires, des lettres que de la politique, des intrigues de la société que des intérêts des peuples ; aimant avec passion la poésie, et cette philosophie nouvelle qui, soutenue par les armes brillantes des esprits les plus fins et des plus beaux génies, semblait devoir assurer le imwr
ou SOOV&MfKS. 9
phe de la raison ; cniratné par le toaii>iUon d'un monde vain, léger, spirituel ei galant, je me vis tout d'un coup forcé , par l'élévation de mon père au ministère de la guerre, à faire un tout autre emploi de mon temps, à m'occuper des affaires publiques, à sortir du vague des salons pour entrer dans le réel du cabinet, et à rectifier, par la connaissance des hommes, par Tévidencedes faits, les erreurs trop fréquentes de l'esprit de système et des tliéories sans expérience .
Ma famille, depuis plusieurs siècles, avait toiyours suivi la carrière des armes ; ainsi la gloire militaire était l'unique objet de mes vœux. Comme mon père, estimé dans l'armée, couverts d'honorables blessures, était ministre de la guerre, et devint, quelque temps après, maréchal de France, la fortune, d'accord avec mes sentiments, semblait m'ouvrir, dans le métier des armes, un chemin facile et une perspective brillante.
Ce fut cependant cette position même qui, donnant malgré moi une autre direction à ma destinée, changea mon sort, contraria mes inclinations, m'éloigna de la carrière des armes, et me fit entrer dans celle de la diplomatie, qui n'était conforme ni à mes goûts, ni à la franchise très vive de mon caractère.
Le désir ardent de faire la guerre m'entraîna en Amérique, et ce fut précisément ce voyage militaire , dont je retracerai quelques détails, qui devint la cause du changement de mon sort. Quelques lettres que j'écrivis sur la révolution opérée dans les États-Unis, et sur celle que la disposition des esprits dans l'Amérique du sud me fit prévoir et prédire , furent lues à Versailles dans le conseil du roi par le comte de Yergennes, ministre des affaires étrangères. Dès ce moment il résolut de me prendre dans son département; en effet, à mon retour d'Amérique, il engagea le roi à me nommer ministre plénipotentiaire en Russie.
Avant de raconter ce que j'ai vu et fait dans cet emr
10 HiMOIRSS
pire, û nouveau parmi les moaarciiies européenues» ei devenu en peu de temps si formidable et si colossal, je crois devoir parler de ma course rapide en Amérique^ puisqu'en peu de mois j'ai passé rapidement des zones les plus brûlantes aux contrées les plus froides du globe» et que j'ai vu successivement les deux foyers opposés du deêpoiiême.ei de la liberté^ géants rivaux qui se livrent aujourd'hui un combat à outi*ance dont la terre entière est le théâtre, et dont les peuples seront longtemps les victimes, quelle qu'en puisse être l'issue.
Né en 1753, les premières années de mon enfance et de ma jeunesse se sont écoulées sous le règne de . Louis XY : ce monarque, bon et faible, fut dans sa jeunesse l'objet d'un enthousiasme trop peu mérité ; les reproches rigoureux adressés à sa vieillesse ne furent pas moins exagérés. Héritier du pouvoir absolu de Louis XIY, il régna soixante ans sans qu'on pût l'accuser d'un seul acte de cruauté, fait très rai'e et par là très remarquable dans les annales du pouvoir arbitraire.
Les victoires de Rocoux, de Lawfeld, de Fontenoy, signalèrent ses premières armes; mais il ne faisait qu'assister à ces batailles, que décidaient, livraient et gagnaient ses généraux.
Tenant d'une main faible les rênes de l'État, il fallait qu'il fût toujours gouverné ou par ses ministres on par ses maîtresses. Le duc d'Orléans, régent de France, le cardinal Dubois, M. le duc de Bourbon, le cardinal de Fleury, régirent longtemps l'État sous son nom.
On ne peut raisonnablement lui reprocher le désordre des finances, causé par l'ambition de Louis XIV, et aggravé par les folies que l'Écossais Law fit faire au régent. L'enfance du roi doit le mettre également à l'abri du blâme que mérita l'excessive licence de» mœurs dans le temps de la régence.
Cette licence pourrait même en quelque sorte expUr querou excuser son penchantexcessif pour les femmes,
ou SOUVBHIRS. Il
et les galanteries honteuses qui ternirent sa vie : car on ne trouve point de prince qui n'ait participé plus ou moins aux erreurs, aux faiblesses et aux folies de son siècle.
D'ailleurs, les Français se sont toujours montrés trop peu sévères sur ce genre de torts ; mais ils veulent au moins que ces taches disparaissent dans les rayons de quelque auréole de gloire : alors ils ne deviennent que trop indulgents, et se montrent presque panégyristes de ces mêmes fautes, commises par le chevaleresque François T', par le brave Henri, par le majestueux Louis XIV, tandis qu'Us le reprochent avec amertume au faible Louis XY .
Le ministère long et pacifique du cardinal de Fleury laissa jouir la France, dans l'intérieur, d'un repos né* cessaire, cicatrisa quelques unes cte ses i^aies, et valut au monarque l'amour du peuple.
La modération du gouvernement donna même quel* t|ue apparence de liberté à la sujétion. Les querelles théologiques avaient bien encore une sorte de vivacité : les jansénistes et les molinistes partageaient toujours les esprits ; mais peu à peu ces querelles étaient atteintes par l'arme invincible du ridicule, que lançait contre elles une philosophie dont l'autorité s'efforçait vainement d'arrêter la marche et de retarder les progrès.
La facilité des mœurs donnait mille moyens d'éluder la sévérité des lois ; les actes de rigueur des parlements contre les écrits philosophiques n'avaient d'autre effet que de les faire rechercher et lire phis avidement. L'o*pinion publique devenait une puissance d'opposition qui triomphait de tous les obstacles. La condamnation d'un livre était un titre de considération pour l'auteur ; et, sous le pouvoir d'un roi absolu, la liberté, devenant une mode dans la capitale, y régnait plus que lui.
L'ardeur belliqueuse dies Français ne fut que ftiiblement distraite de cet esprit d'innovation par la guerre de sept ans, guerre entreprise sans raison, condtiite sans
1) MÉMOtRftS
habileté, et terminée sans succès. Cependant les Frân^ çais y maintinrent, par leur courage personnel, la gloire de nos armes; plusieurs généraux, tels que les maréchaux d'Estrées, de Broglie, y acquirent une juste renommée. Le duc de Lévis en AÎnérique, et en Allemagne M. de Castries, M. de Rochambeauct mou père, qui était déjà couvert de blessures, se distinguèrent et méritèrent ainsi d'avance, par de nobles actions, le bâton de maréchal, dont ils furent depuis honorés sous ua autre règne.
Le génie de Frédéric-'le-Grand et la supériorité dei forces navales de l'Angleterre, secondés par les fautes du ministère français, triomphèrent enfin des efforts réunis de la Russie, de l'Autriche et de la France. Nous nous vîmes forcés à conclure, en 176S, une paix déplorable par laquelle nous perdîmes de grandes et riches colonies. On nous imposa même l'humiliante condition de souffrir un commissaire anglais à Dunkerque, chargé de veiller à l'exécution d'une clause de ce traité qui nous défendait de relever les fortifications de cette ville.
La blessure que ces revers firent à l'amour propre national fut vive et profonde. Les illusions de l'espérance avaient valu au roi dans sa jeunesse le titre de bien-aime'; étant vaincu, il le perdit. Les peuples changent avec la fortune ; on ne doit pas s'en étonner; ils aiment, méprisent ou haïssent l'autorité, selon le bien ou le mal qu'elle leur fait, et souvent ils prodiguent sans mesure leur admiration aux succès et leur mépris aux revers.
La fin du règne de ce monarque fut terne, oisive. Son indolence, ses faiblesses, laissèrent tous les ressorts de l'État se détendre. Le pouvoir restait arbitraire, et ce* pendant l'autorité tombait ; l'opinion échappait, eu rail* lant, au despotisme : on ne possédait pas la liberté, mais la licence.
on SOIJVBNIRS. 13
Le roi, préférant le repos à la dignité, et même les bases voluptés à Tamour, languissait enchaîné dans les bras d'une courtisane, lien d'autant plus scandaleux, que, loin de le cacher dans Tombre, on le rendait public, et qu'une telle maîtresse , présentée à la cour, la flétrissait.
Le génie brillant et audacieux de M. le duc de Choiseul échoua contre ce méprisable écueil . Il avait répondu par un noble dédain aux avances de la favorite : elle le fit exiler. Mais alors l'opinion publique le consola «Jetant pour la première fois un éclair d'existence et de liberté, elle déserta le palais du prince, et vint former une cour dans le ch&teau du ministre disgracié.
Toute défense fut vaine ; et le roi, presque isolé dans le boudoir de sa maîtresse, vit avec surprise tous les grands seigneui^s et toutes les dames, qui précédemment l'entouraient de leurs hommages, devenir tout à coup, par une étrange métamorphose, les courtisans de la disgrâce et du malheur.
Une colonne élevée à Chanteloup, et sur laquelle on inscrivit les noms des nombreux visiteurs de ce lieu d'exil, servit de monument à cette nouvelle fronde. Les impressions de. la jeunesse sont vives, et jamais je n'oublierai celle que me fit le plaisir de voir le nom de mon père et le mien tracés sur cette colonne d'opposition, présage d'autres résistances qui prirent dans la suite une si grave importance.
M. le duc d'Aiguillon, ainsi que les ministres nommés au gré de la maîtresse du roi, étaient des hommes de talent; mais, obligés, pour conserver leur crédit, d'obéir aux caprices de madame du Barry, un tel appui les rappetissait et les ridiculisait, de sorte que, plus ils devenaient puissants, moins ils étaient considérés.
Le roi voulait le repos à tout prix; les courtisans voulaient de l'argent à toute heure. Les grandesvues, les grands projets, les nobles pensées auraient in*
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quiëtë, dérangé , attristé le vieux monarque et sa jennç maîtresse.
Ainsi bientôt il n'y eut plus de dignité dans le gouvernement, d'ordre dans les finances, de fermeté dans la politique. La France perdit son influence en Europe; rAnglcterre domina tranquillement sur les mers et conquit sans obstacle les Indes. Les puissances du Nord partagèrent la Pologne. L'équilibre établi par la paix de Westphalie fut rompu.
La monarchie française descendit du premier rang, et y laissa monter l'impératrice Catherine II , souveraine de celle Moscovie jusque-là presque ignorée sous les règnes do ses czars. Cet empire , récemment sorti des ténèbres de la barbarie par le génie de Pierre-Ie- Grand, après avoir été si longtemps rangé dans l'opinion au nombre des peuples incultes de l'Asie, devint en un demi-siècle, d'abord par notre indolence, et plus taixi par notre témérité, une puissance colossale, vine domination dont le poids menace l'indépendance de tous les peuples du monde.
La honte attachée à cette léthargie royale, à celte décadence politique, à cette dégradation monarchique, blessa et réveilla la fierté française. On se fit, d'un boni du royaume à l'autre, un point d'honneur de l'opposition ; elle parut un devoir aux esprits élevés, une verln aux hommes généreux, une arme utile aux philosophes pour recouvrer la liberté, enfin un moyen de briller; et, pour ainsi dire, une mode que la jeunesse saisit avec ardeur.
Les parlements firent des remontrances, les prêtres des sermons, les philosophes des livres, les jeunes cour* tisans des épigrammcs. Chacun , sentant le gouvernail tenu par des mains malhabiles, J)rava un gouvernement qui n'inspirait plus de confiance ni de respect ; et , les barrières du pouvoir usées, froissées, n'opposant plus d'obstacle solide aux ambitions privées, celles-ci pri*
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refit chacune leur essort, etcourureuli sans s^entendre^ au même but avec des vues différentes.
Les vieux seigneurs, honteux d'être asservis par une maîtresse subalterne et par des ministres sans gloire, regrettaient les temps de la féodalité, et leur puissance abattue depuis Richelieu. Le clergé se rappelait avec amertume son influence sous le règne de madame de Maintenon. Les grands corps de la magistrature opposaient au pouvoir arbitraire et à la dilapidation des fi** nances une résistance qui les rendait populaires. . Tout semblait respirer l'esprit de la ligue et de k fronde, et, comme il faut à l'opinion générale, quand £?lle veut se soulever, un point de ralUement, une sorte d'étendard, les philosophes le donnerait. Les mois H-leri€\proprîe/e\ égalitéy furent prononcés. Ces paroles magiques retentirent au loin, et furent d'abord répétées iivec enthousiasme par ceux-là même qui dans la suite leur attribuèrent toutes leurs infortunes.
Personne ne songeait aune révolution, quoiqu'elle se fît dans les opinions avec rapidité. Montesquieu avait rendu à la clarté du jour les titres des anciens droits ides peuples, si longtemps enfouis dans les ténèbres. Les hommes mûrs étudiaient et enviaient les lois de l'Angleterre. Les jeunes gens n'aimaient plus que les chevaux, les jockeys, les bottes et les fracs anglais.
Tous les préjugés étaient à la fois attaqué^ par l'esprit fin et brillant de Voltaire, par la logique éloquente de Rousseau, par l'arsenal encyclopédique de D'Alembert et de Diderot, par les véhémentes déclamations de Raynal; et, tandis que cet éclat de lumières changeait ainsi soudainement les mœurs , toutes les classes de l'ancien ordre social, perdant, sans s'en douter, leurs racines, conseiTaient encore leur fierté native, leur splendeur apparente, leurs vieilles distinctions et tous les signes de la puissance. Elles étaient semblables, en ce point, a ces tableaux brillants, formés de mille cout
leurs et tracés avec du sable sur les cristaux de nos festins, où Ton admire de magnifiques chàleaux, de riants paysages et de riches moissons que le plus léger souffle suffit pour effacer et faire disparaître.
Le gouvernement, en butte à tant de traits qui Tatta* quaient de toutes parts, sortit enfin tardivement de son sommeil; et, violent comme l'est toujoui's la faiblesse irritée, il prit le parti téméraire d*exiler et de casser tous les parlements : c'était porter lui-même la haché aux bases les plus solides de l'ancien édifice social , et se priver, dans cette crise imminente, de ses plus fermes appuis.
La haine contre le pouvoir s'en accnit : l'esprit natio^ nal parut suivre dans leur exil les parlements chassés. Ceux qui leur succédèrent n'obtinrent aucune considération. Le trône cessa d'être un objet de respect, ou du moins ce respect et l'espérance publique ne se portèrent plus que vers la partie du palais où vivaient modestement le jeune dauphin, depuis Louis XYI, et son épouse Marie-Antoinette d'Autriche.
Concentrant en eux seuls la dignité royale, les vertus publiques et privées, et l'amour du bien public, la pureté de leurs mœui*s formait un contraste étonnant avec la licence qu'une courtisane audacieuse faisait régner dans le reste de la cour ; la contagion du vice n'osait s'approcher de cet asile de la pudeur.
Là , chacun croyait pressentir pour la patrie l'avenir le plus heureux. Hélas ! nul ne pouvait prévoir que deux êtres, qui semblaient formés par la Providence pour faire notre bonheur et pour en jouir, dussent être un jour victimes des caprices de la fortune, et tomber sous les coups de la plnsviolente et de la plus sanglante anar* chie !
Récemment présenté à la coiu*, traité avec faveur par le dauphin et lu dauphine , je faisais partie de la jeunesse brillante qui les entourait. Comment craindre, à
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Ta^ect d'une aurore si riante, de si prochaines Qt de si violentes tempêtes !
Le vieil édifice social était totalement miné dans ses bases profondes, sans qu'à la superficie aucun symptôme frappant annonçât sa chute prochaine. Le changement des mœurs était inaperçu, parce qu'il avait été graduel : l'étiquette était la même à la cour ; on y voyait le même trône,. les mêmes noms, les mêmes distinctions de rang, les mêmes formes.
La ville suivait l'exemple de la cour. L'antique usage laissait entre la noblesse et la bourgeoisie un immense intervalle, que les talents seuls les plus distingués franchissaient moins en réalité qu'en apparence : il y avait plus de familiarité que d'égalité.
Les parlements, bravant le pouvoir, mais avec des formes respectueuses, étaient devenus presque républicains sans s'en douter, et ils sonnaient eux-mêmes l'heure des révolutions, en croyant ne suivre que les exemples de leurs prédécesseurs, lorsque ceux-ci résistaient au concordat de François T' et au despotisme fiscal de Mazarin.
Les chefs des vieilles familles de la noblesse, se croyant aussi inébranlables que la monarchie, dormaient sans crainte sur un volcan. L'exercice de leurs charges, les promotions, les faveurs ou les froideurs royales, les nominations ou les renvois de ministres, étaient les seuls objets de leur attention, les motifs de leiu-s mouvements, les siyels de leurs entretiens. Indifférents aux vraies affaires de l'Etal comme aux leurs, ils laissaient gouverner les unes par les intendants de province, comme les autres par leurs propres intendants; seulement ils regardaient d'im œil chagrin et méprisant les changements de costumes qui s'inti^oduisaient , l'abandon des livrées, la vogue des fracs et des modes anglaises.
Le clergé, fier de son crédit et de ses richesses, étuil
a MilKHBBS
loin de croire son existence menacée; mais il s'irritait contre la hardiesse des philosophes, et, quoiqu'une pa^ tie des membres de ce corps, se mêlant trop à la société, participât en quelque sorte aux mœurs nouvelles, ne se bornant pas à attaquer la licence, il s'efforçait inutilement de repousser des yérités que la disparitioB des ténèbres pendait palpables à tous les yeux, et il s'obstinait à faire respecter de vieilles et puériles superstitions , frappées à mort par le flambeau de la raison et par les armes légères du ridicule.
Au reste, comme chacun se ressent de l'atmosphère de son siècle , ce même clergé avait adouci ses austéri* tés, qui rendaient la fin du règne de Louis XIY si triste; il laissait tomber en désuétude les édits persécuteurs contre les prolestants, cause de tant de honte et de dommage pour la France, et ses débats acharnés sur JanséniusetMolina.
Pour nous, jeune noblesse fhmçaise, sans regret pour le passé, sans inquiétude pour l'avenir, nous mar^ chions gaiment sur un tapis de fleurs qui nous cachait un abyme. Riants frondeurs des modes anciennes, de rorgueii féodal de nos pères et de leurs graves'étiqueites , tout ce qui était antique nous paraissait gênant et ridicule. La gravité des anciennes doctrines nous pe* sait. La philosophie riante de Voltaire nous entratnait en nous amusant. Sans approfondir celle des écrivains plus graves, nous Tadmirions comme empreinte de courage et de résistance au pouvoir arbitraire.
L'usage nouveau des cabriolets, des fracs, la ^mpli-* cité des coutumes anglaises, nous charmaient, en nous permettant de dérober à un éclat gênant tous les détails de notre vie privée. Consacrant tout notre temps à la société , aux fêtes , aux plaisirs , aux devoirs peu assu-* jettissants de la cour et des garnisons, nous jouissions à la fois avec incurie et des avantages que nous avaient transmis les ancieiines institutions , et de la lib^té que
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nom apportaient les nouvelles mceors : ainsi ces deux regimes flattaient également 9 Tun notre vanité, Taiure nos penchants ponr les plaisirs.
Retrouvant dans nos châteaux, avec nos paysans, nos gardes et nos baillis, quelques vestiges de notre ancien pouvoir féodal, jouissant a la cour et à la ville des distinctions de la naissance, élevés par notre nom seul aux grades supérieurs dans les camps, et libres désormais de nous mêler , sans faste et sans entraves, à tous nos concitoyens pour goûter les douceurs de Tégalité pié* béienne, nous voyions s'écouler ces courtes années de notre printemps dans un cercle d'illusions, et dans une s<Hrte de bonheur qui, je crois, en aucun temps, n'avait été destiné qu'à nous. Liberté, royauté, aristocratie, déinocratie, pr^ugés, raison, nouveauté, philosophie, tout se réunissait pour rendre nos jours heureux, et jamais réveil plus terrible ne fut précédé par un sommeil plus doux et par des songes plus séduisants.
Mon enfance s'était écoulée sous la fin du règne de Louis XV. Je ne fus présenté à sa cour que trois ans avant sa mort. Cependant le hasard m'avait donné Toc* casion de le voir et de l'approcher beaucoup plus tôt. £n 1767, le roi avait assemblé à Compiègne un camp de dix mille hommes pour y faire exécuter de grandes manœuvres. Mon père commandait ces troupes, et, quoique je n'eusse alors que quatorze ans, il me permit de le suivre en qi!alité d'aide de camp.
Après les revues et les manœmTes, le roi fit à mon père l'honneur devenir souper chez lui. Suivant l'usage^ celui qui recevait à sa table le monarque, devait se pla» cer derrière son fauteuil et le servir. Mon père se disposait à suivre cette étiquette ; mais Louis XV lui dit : •> Vous m'avez assez longtemps servi à la guerre pour f vous reposer pendant la paix; asseyez-vous près de « moi, votre fils me servira. »
Comme on peut le croire, je pris l'assiette, la sen
viette , et je me plaçai derrière le roi avec la vivacité d'ane joie enfantine, qui an reste ne pouvait étonner personne : car depuis la chute des libertés du monde romain, dans toutes les monarchies modernes, le ser« vice domestique du prince a été regardé comme un honneur; on l'a décoré du titre de charge et de grande , charge^ et les princes de la famille royale passent euxmêmes la chemise au roi.
Les titres d'écuyer, de grand écuyer, de maitre-dli^ tel, de grand-maître de la garderobe, attestent encore la force et la durée de ces usages renouvelés des anciennes monarchies de i'OHent, usages qui ont résisté à la philosophie , tellement qu'on les voit encore en vigueur dans cette fière et libre Angleterre, oit presque toujours on a lié les mains des princes qu'on servait à genoux.
Le roi me parla plusieurs fois pendant ce repas, et je me rappelle, entre autres choses, qu'il me dit : « Vous « serez heureux à la guerre. » Je lui répondis « que « tout ce que je désirais, c'était de me voir bientôt à por^ « tée de vérifier la justesse de sa prédiction. — Elle est « certaine, me répliqua-i-il ; vous êtes d'une famille où « les chancesdebonheuretdenuilheur soniallernatives.
• Toujours, depuis plusieurs généraiions, l'un de vos
• pères a été blessé, et son fils est sorti sain et sauf de « toutes les affaires ; récemment encore votre bisaïeul
• a perdu une jambe, à la guerre; votre grand-père a « combattu toute sa vie sans être atteint d'une balle; « votre père est criblé de blessures qu'il a reçues : ainsi « la bonne chance sera pour vous. »
A la fin du dîner, il me demanda quelle heure il était : je lui répondis que je n'en savais rien, n'ayant pas de montre. « Ségur, dit-il à mon père, donnez sur le « champ votre montre à votre fils. » Il eût peut-être été^ plus naturel de me donner la sienne; au reste, ce prince m'envoya le lendemain deux jolis chevaux de ses écu-
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ries, et certes c'était le présent le plas agréable qu'à mon âge on pût recevoir.
Je me souviens toujours d'un mot échappé à un gre^ nadier pendant ce repas, et qui me frappa. La table était servie sous une immense tente; elle était à peu près* de cent couverts. Des grenadiers portaient les plais. L'odeur que répandaient ces soldats, dans un lieu étroit et échauffé, blessa la délicatesse des organes du prince. • Ces braves gens, dit-il un peu trop haut, « sentent diablement le chausson. — C'est, répondit « brusquement un grenadier, parce que nous n'en avons • pas. » Un profond silence suivit cette réponse.
Avant que le camp se séparùt, un déserteur, traduit devant le conseil de guerre, fut condamné à la mort : c'était la loi du temps. Ma mère courut sejeter aux pieds du roi et obtint la grâce du coupable. Sedaine me dit que ce fut à l'occasion de cet événement que, depuis, il fit i'opcra du Déterieur^ dont Monsigny composa la musique.
Un souvenir d'un genre bien différent, un souvenir fatal, est resté profondément gravé dans ma mémoire : à l'époque du mariage de Louis XY I avec Marie-Antoineite d'Autriche, mon gouverneur me conduisit avec mon frère sur les échafauds dressés dans la place Louis XV, pour voir le feu d'artifice tiré sur le bord de la rivière. . *
Après ce feu d'artifice, la foule immense qui remplissait la place et les Champs-Elysées, voulut se porter toute à la fois du côté du boulevart, où une brillante illumination était préparée. Par un étrange concours de fautes et de négligences, ceux qui travaillaient à Tachévement des colonnades, avaient laissé ouvertes dans la rue Royale, de profondes tranchées.
D'innombi*ables files de voitures, arrivant des deux extrémités de la rue Saint-Honoré, obsti*uèrent la communication de la place au boulevart.
9i iiéiioiaiss
Âudm soin n'avait été pris pour s'opposer au désor* dre; les archers du guet étaient en trop petit nombre pour résister. Le prévôt des marchands avait refusé, par lésinerie, mille écus demandés par le maréchal de Biron pour charger les gardes françaises de veillcar à la sùrelé publique. Un grand nombre de filous, habiles à profiter de cette circonstance, formèrent des attroupe* ments et entravèrent la marche de tous ceux qui sV vançaient en foule dans la me Royale.
Au milieu de cette confusion rapidement augmentée par la terreur, plusieurs personnes tombèrent dans les tranchées ouvertes, qu'elles ne pouvaient éviter; d'autres victimes tombèrent sur elles : les flots de la foule s'accroissant sans cesse dans un passage qui n'avait pas d'issue, on fut bientôt pressé, foulé, renversé, étouffé.
Les premiers auteurs de ce tumulte, des scélérats gorgés de pillage, y périrent eux-mêmes, après avoir arraché aux hommes leurs bourses, leurs montres, aux femmes leurs bijoux, leurs diamanls. Il resta six cents morts sur cette arène sanglante; un nombre a peu près égal de blessés et de mourants dut la vie à des secours tardifs.
Je crois encore entendre les cris des femmes, des vieillards, des enfants, qui périssaient entassés l'un sur l'autre : horrible catastrophe qui coûta la vie à tant de victimes, et quun siècle plus superstitieux aurait re* gardée comme un présage certain de rafEk*eux malheur du jeune couple dont Thymen avait été célébré sous de si sanglants auspices!
Il est certains rapports extraordinaires et fortuits qui semblent rendre excusables la faiblesse et la crédulité: comment se défendre de croire aux pressentiments, lorsqu'on songe que cette même place de Louis XY, où tout Paris, accourant en fête, s'était vu tout à coup plongé dans le deuil, fut, peu d'années après, l'horrible théâtre où tombèrent les têtes des deux augustes époux»
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«t que ce crime atroce se commit au même lieu où les fêtes de leur hyménée avaient été troublées par cet effroyable massacre!
Ce désastre consterna Paris ; mais en même temps il augmenta raffèctiondes habitants de celte capitale pour le dauphin et pour la dauphine, qui firent éclater dans cette circonstance la plus noble sensibilité et la plus active bienfaisance.
Bientôt un autre spectacle frappa mon jeune esprit, et lui donna matière à de bien graves réflexions, dans une cour et à un âge où les sensations ne distrayaient que trop de la pensée.
Au mois d'avril 177&, Louis XY, allant à la chasse, rencontira un convoi et s'approcha du cercueil. Comme il aimait à questionner, il demanda qui on enterrait. On lui dit que c'était une jeune fiUe morte de la petite vérole. Saisi d'une soudaine terreur, il rentra dans son palais et fut, deux jours après, atteint de cette cruelle ma^ ladie dont le nom seul l'avait effrayé. Il était frappé à mort : son sang se décomposa; la gangrène se déclara ; il mourut. On couvrit son corps de chaux, et on l'emporta sans aucune cérémonie à Samt-Denis. Quarante jours après, on célébra ses obsèques et on le plaça avec pompe dans la tombe de ses aieux.
Ébloui, dès mon enfance , par l'éclat du trône , par l'étendue de la puissance royale, témoin du zèle appa«rent , de l'ardeur affectée , de Tempressement continu des courtisans, et de ces hommages perpétuels qui resr semblaient à une sorte de culte, l'agonie et la mort du roi m'arrachaient des larmes. Quelle fut ma surprise, lorsqu'en accourant à Versailles je me promenai soIh taire dans le palais, lorsque je vis régner partout, dans la ville, dans les jardins , une indifférence générale et même une espèce de joie !' Le soleil couchant était oublié; toutes les adorations se tournaient vers le soleil levant. Avant d'être dans la tombe, le vieux monarque
Si UÉlfOIliES
était déjà rangé an nombre de ses siiencienx et immCHbiles prédécesseurs. Son règne était dès lors une histoire ancienne : on ne s*occupait que de Tavenir j les vieux courtisans ne pensaient qu'à conserver leur crédit sous le nouveau règne, et les jeunes à les supplanter.
Le contrepoison des prestiges de la cour est un changement de règne : le cœur alors paraît à nu ; toute îflusion cesse ; le roi mort n'est plus qu'un homme, et souvent moins. Il n'y a point de coup de théâtre plus moral et plus propre à faire réfléchir.
Il est dans la destinée des peuples, comme dans celle des individus , de vivre dans un état presque perpétuel de souffrance; aussi les peuples, comme les malades, aiment à changer de position : tout mouvement leur donne l'espoir de se trouver mieux.
Cette fois tout semblait justifier une telle espérance : on voyait monter au trône un jeune prince qui s'était déjà fait connaître généralement par la bonté de son cœur, la justesse de son esprit et la simplicité de ses mœurs. Il paraissait n'éprouver d'autre passion que celle de remplir ses devoirs et de rendre ses sujets heui^ux. Ennemi du faste, du luxe, de l'orgueil, de la flatterie, on eût dit que le ciel avait formé ce roi, non pour sa cour, mais pour son peuple.
La reine Marie-Antoinette, douée de tous les agréments de son sexe, réunissait à la dignité du maintien, qui inspire le respect, la grâce qui adoucit la majesté. Ses traits seuls portaient quelque empreinte de la fierté autrichienne. Toutes ses manières et ses paroles étaient aimables, engageantes et françaises. Peut-être trop ennuyée de l'étiquette dont madame la maréchale de Mouchy, sa dame d'honneur, s'efforçait de lui faire subir le joug, elle se plut trop à se dégager de ces liens incommodes pour jouir des douceurs de la vie privée; elle avait besoin d'amies, besoin qu'éprouvent bien rar«* ment les personnes placées si haut,
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Celait une imprudence que d'écouter trop son cœur. Le peuple français, malgré la légèreté qu'on lui reproche, et peut-être même à cause de cette légèreté, cesse bientôt de respecter Tautorité qui le gouverne dès qu'il la voit dépouillée d'une certaine gravité. Il lui faut une bonté sérieuse, qui le contienne et mette obstacle à la familiarité.
Un roi jeune, dont le défaut principal était de se mé* fier trop de lui-même , et de se montrer presque bon* teux de l'éducation négligée qu'il avait reçue; une reine spirituelle, mais un peu légère et inexpérimentée, pouvaient difficilement gouverner une nation mobile, ardente, avide de gloire et de nouveauté, dont les finances étaient en désordre et les esprits en agitation, qui brftlait de se venger des affronts d'une guerre malheureuse et de se relever de la honte d'un règne voluptueux. Une philosophie nouvelle la disposait à rompre tous les liens qu'un gouvernement arbitraire sans talents et une licence habituelle de mœurs lui faisaient regarder comme de gothiques chaînes.
Dans cette position critique, le jeune monarque com prit qu'il lui fallait un guide, un soutien, un premier ministre : il en choisit un, et ce choix ne fut pas heureux. La reine, vivement pressée par les instances des nombreux amis du duc de Choîseul, se montrait assez favorable à son rappel ; mais le roi conservait contre ce ministre de fortes préventions qu'il tenait de son père et des personnes qui avaient présidé à son éducation.
Louis XVI prit d'abord la résolution de confier les rênes du gouvernement à M. de Machault, administrateur habile et magistrat sévère. La dépêche qui lui annonçait sa nomination était écrite ; on l'avait remise au courrier, lorsque tout à coup le roi la reprit : il avait changé de dessein. L'austérité de M. de Machault alarmait le clergé, qu'il aurait voulu contenu* rigoureusement dans les limites de l'autorité spirituelle. I. 3
M iiiifomEs
Mesdames, tânles du monarque, le déterminèrent à nommer un autre premier ministre : ce fut le comte de Maurepas, qui, à peine au sortir de l'enfance, avait été ministre dans les derniers jours de Louis XIY . Son caractère facile, son esprit aimable et léger, lui donnaient beaucoup d'amis. Son penchant pour la raillerie lui avait attiré une longue disgrâce, qu'il supporta avec une insouciance qu'on prenait pour de la sagesse. Son ^prand âge lui faisait attribuer une expérience rassn-- Faute, et la frivolité, sous les cheveux blancs de la vieillesse, se trouva ainsi, par un caprice du sort, char^ gée de diriger le vaisseau de l'Etat an milieu des écueiis qui l'entouraient, et à l'approche de Tépoque des tenn pétes.
M.deMaurepaSi vieillard octogénaire, nommé ministre à l'âge de vingt ans, tombé depuis en disgrâce pour «me chanson faite contre madame de Pompadour, fnattresse de Louis XY, chanson qu'on lui imputait ftHMsement, avait été vingt-cinq ans exilé.
Ce ministre avait vécu et brillé sous la régence. On reconnaissait en lui, malgré les traces du temps et l'ennui d'une longue disgrâce, l'insouciance et la légèreté de l'époque de ses anciens succès. L'âge augmentait son penchant à l'égoîsme, et le seul but de son minis* tère fut d'éviter toute secousse, de s'abstenir de toute grande mesure qui aurait pu compromettre son repos. Il ne voulait que conserver tranquillement sa place, et finir doucement sa vie. Prendre le temps et les hommes comme ils étaient, maintenir la paix au dehors et au dedans, telle fut toute sa politique; elle ne nuisait, ne re^ «édiait à rien, n'aggravait aucun dommage, ne répa^ rait aucune ruine : c'était, pour les maux de l'Etat, plutôt un calmant qu'un remède.
- Il laissa donc paisiblement les vieilles idoles conser* ^et leur culte, les innovateurs propager leurs opinioi>s| toute carrière fut laissée libre aux passions nouvelles^
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pourvu qu'elles agissent sans bruit. Sous la conâHite de ce singulier mentor, le roi et la cour s'endormirent avec confiance sm* le bord d'un abîme que ce vieillard aimable et une société brillante semaient de fleurs.
An moment où M. de Maurepas fut nommé, la que* relie qui existait entre les anciens parlements renvoyés et ceux qui les avaient remplacés, semblait le seul in* dice d'un orage prochain. M. de Maurepas se hâta d'éteindre ce feu qui l'alarmait. Il rappela les parlements disgraciés ; leur exil avait été un acte de tyrannie; leur rappel n'aurait pas dû être un triomphe pour eux : il le fut. On leur rendit, sans conditions, leur puissance, et cette victoire de Tindépendance de la hante magisfrar ture sur rautorité enhardit l'esprit de résistance et d'innovation. Une rigueur injuste avait fait naître l'esprit de liberté en le comprimant; un acte de justice fait avec faiblesse lui donna un nouvel essor.
Il n'entre point dans mon dessein de peindre ici la politique et l'administration de ces premières années di règne de Louis XYI. Ma jeunesse ne me permettait pas d'y jouer un rôle, et par conséquent d'en bien connatr tre les mouvements. A mon âge, je ne pouvais encore suivre et voir que la cour, les sociétés brillantes d^ Paris, leurs séduisantes superficies et le tourbillon de leurs plaisirs.
Tous ceux qui occupaient des places, des charges près du trône, étaient d'un autre temps, d'un autre i^ cle que nous. Nous respections extérieurement les vieux débris d'un antique régime dont nous frondions ^ en riant, les moeurs , l'ignorance et les préjugés; n% songeant point à leur disputer le fardeau des affaires^ nous ne pensions qu'à nous amuser; et, guidés par le plaisir, c'était au milieu des bals, des fêtes, des cha»ses, des jeux et des concerts, que nous nous avancions gaimeut sans prévoir nos destinées.
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fS HiMOIftES
morgae de la vieille cour» par les ennuyeuses étiquettes du vieux régime, par la sévérité de l'ancien clergé, par l'éloignement de nos pères pour nos modes nouvelles, poiu* nos costumes favorables à l'égalité, nous nous sentions disposés à suivre avec enthousiasme les doctrines philosophiques que professaient des littérateurs spirituels et hardis. Voltaire entraînait nos esprits; Rousseau touchait nos cœurs; nous sentions un secret plairir à les voir attaquer un vieil échafaudage qui nous semblait gothique et ridicule.
Ainsi, quoique ce fussent nos rangs, nos privilèges, les débris de notre ancienne puissance qu'on minait sous nos pas, cette petite guerre nous plaisait : nous n'en éprouvions pas les atteintes , nous n'en avions que le q>cctacle. Ce n'étaient que des combats de plume et de paroles, qui ne nous paraissaient pouvoir faire aucun dommage à la supériorité d'existence dont nous jouissions , et qu'une possession de plusieurs siècles nous faisait croire inébranlable.
Lesformesde l'édifice restant intactes, nous ne voyions pas qu'on le minait en dedans; nous riions des graves alarmes de la vieille cour et du clergé, qui tonnaient contre cet esprit d'innovation. Nous applaudissions les scènes républicaines de nos théâtres, les discours philosophiques de nos académiciens, les ouvrages hardis de nos littérateiu*s, et nous nous semions encouragés dans ce penchant par la disposition des parlements à fronder l'autorité, et par les nobles écrits d'hommes tels que Turgot et Malesherbes, qui ne voidaient que de salutaires, d'indispensables réformes, mais dont nous confondions la sagesse réparatrice avec la témérité de ceux qui voulaient plutôt tout changer que tout corriger.
La liberté, quel que fut son langage, nous plaisait par son courage ; l'égalité, par sa commodité. On trouve du plaisir à descendre tant qu'on croit pouvoir remouler
ou SOOYBNIftS. 29
dès €|tt*on le vent; ei, sans prévoyance, nous go&tions tout à la fois les avantages du patricial et les donceun d'une philosophie plébéienne.
Ce fut de cette sorte que s'établirent peu à peu, entre les mœurs de la vieille et de la jeune cour, la même rivalité et la même différence qui préludaient alors dans les opinions, par des escarmouches légères, à ces terribles combats qui ont depuis changé la face du monde.
Cependant, nourris, dès notre enfance, des maiLimes de Tancienne chevalerie, notre imagination regrettait ' ces temps héroïques et presque fabuleux. Aussi le premier combat qui se livra entre les vieux et les jeunes courtisans fut une tentative de notre part, faite dans le dessein de reprendre Tusage des habillements, des eoutiunes et des jeux de la cour de François T', de Henri H, Henri III, Henri IV .
Bientôt nous fîmes adopter ces idées par les frères du roi. Monsieur et M. le comte d'Artois, qui favorisèrent nos projets avec autant d'ardeur que d'activité. Nous eûmes d'abord un brillant succès : peu s'en fallut qu'il ne fût complet et que la révolution des modes ne devint totale. Mais notre triomphe n'eut que la durée d'an carnaval ; dès qu'il fut fini, les vieux seigneurs reprirent leur empire ; les usages de Louis XIY et de Louis XY, leur puissance; et nt)us allâmes oublier dans nos garnisons, sous les règles de la discipline nouvelle, nos rêves trop courts de chevaliers et de paladins.
Cette faveur passagère et cet essai d'innovations avalent commencé très gaiment par des ballets et par desquadrilles. MM. de Noailles, d'Havre, deGuémené, de Durfort, de Coigny, les deux Dillon, le comte, aujourd'hui duc de Grammont, le comte de Lamarck, mon frère et moi, La Fayette, une troupe choisie de jeunes dames, composaient ces quadrilles.
La nécessité défaire des répétitions, avan^ d'exécuter ce» ballets, nous avait donné un libre et fréquent accès
.0 . HÉIIOIIIBS
ehez la reioe, ches les princesses et dans rintérienr des apparlements des princes. La gaité qui présidait à ces répétitions et à ces amusements, les multiplia. La gra<- "vité des vieux courtisans qui possédaient les grandes «barges, ne permettait guère de les y admettre. Leur prés^iee et leurs formes cérémonieuses auraient attristé «otrejoie.
Les cçstumes divers que nous prenions nous parais^ siâsut aussi gracieux, aussi nobles et pittoresques que Tb^iliemait français modorne nous semblait ridicule. Nous rechtttïhàmes celui de tous qui convenait lemienx à une cour chevaleresque, galante et belliqueuse. Les princes choisirent celui d'Henri IV, et, après l'avoir porté dans quelques quadrilles qui furent fort applaudis,,nous obtînmes une décision qui obligeait tous les hommes invités au bal de la reine à se revêtir de cet ancien costume.
Il convenait admirablement à la Jeunesse, maûs il al** lait fort mal aux hommes d'un âge mûr et d'une taille courte et épaisse. Ces manteaux de soie, ces panaches, ces rubans et leurs vives couleurs rendaient ridicules tous ceux que la nature avait privés de grâces, et Tàge de fraîcheur.
Au milieu de nos jeux, de nos bals, de nos répéti^ tions, la politique osa péhétrer en riant et en ne se montrant d'abord que sous les traits de la folie. Le rappel des parlements occupait alors les esprits. Nous parodiâmes les séances de ces graves assemblées. Un des princesjoua le rôle de premier président ; d'autres, ceux d'avocat, de procureurs généraux, de conseillers 5 et ce qui aujourd'hui pourra peut^re sembler assez piquant, e'est que La Fayette, dans une de ces joyeuses audien^ ees, remplit les fonctions de procureur général .
Le mécontentement que l'intimité accordée par lé» princes à quelques jeunes courtisans inspirait aux gpandes Marges, aux r^résentaats de la viisiUe cour^
ou $0UTUIRS. SI
éclauU ft^é(]pieniineo(} il& cherchaient avec une hmneur ftctive i'occasioa d'éloigner ce jeune essaim de favoris* Mous sûmes bientdt qu'ils voulaient profiler de noiro étourderie, et qu'ils avaient fait senlir à M. de Maure* pas Tinconvénient de laisser les princes entourés de jeunes. et légers courtisans qui s'étaient permis de pa«* rodier ainsi les parlements et la magistrature .
Pour détourner l'orage qui nous menaçait, il me vint lldée de prévaiir adroiiement le coup qu'on voulait nous porter. Me trouvant au coucher du roi, je m'ap* piochai d'un de mes amis, et, en lui parlant d'une àû «os joyeuses séances, j'eus soin de rire avec une indiscrétion qui me fit remarquer par le roi.
Venant alors à moi, il me demanda le sujet de celte bruyante gaité . Après m'éu*e défendu quelques moments d'en avouer tout haut le motif, comme il me dit de le suivre, je m'approchai d'une fenêtre, et là je lui contai tout ce qui s'était passé dans une de nos séances parle* mentaires, en donnant à ce récit les formes, la variété et les couleurs qui pouvaient le rendre amusant pour sa majesté. Le roi m'écouta avec plaisir et rit beaucoup.
Le lendemain, je sus qu'au moment où M. le comte de Maurepas avait voulu provoquer conure nous la sé<* vérité royale, et s'efibrçait de lui montrer les consé* quences d'un travestissement qui livrait au ridicule d'une jeune cour la dignité du parlement, le roi lui répondit : « Cela suffît : on y songera pour l'avenir ; mais « à présent il n'y a rien à faire : car je suis presque mol- « même au nombre des coupables. J'ai tout su; mais; « loin de m'en fâcher, j'en ai ri. »
Nous ne recommençâmes plus ; cependant nos quadrilles continuèrent, et, malgré le mécontentement de la vieille cour, notre faveur dura amant que le carnaval ; Mais, dès que l'heure des austérités eut succédé à celle des plaisirs, la grave étiquette nous interdit toute entrée familière ; les occupations sérieuses prirent la placé
3f HtlIOlftES
des affittsemenu. Le vieil habit de cour triompha de nos costumes chevaleresques; et, recevant, pour notre profit, une utile leçon sur les vicissitudes de la fortune, nous nous vîmes retomber du faite d'une faveur qui, malgré sa frivolité et sa brièveté, avait fait tant de jaloux, dans la foule des courtisans; apprenant de bonne heure, parla, que la faveur a des ailes comme le plaisir.
L'hiver suivant, le sort m'offrit, par un caprice assez bizarre, une étrange occasion de retrouver les bontés de l'un de nos princes. C'était encore dans ce temps de plaisirs si favorable à la jeunesse : une imprudente vivacité me valut alors une faveiv précieuse qui se montra constante plusieurs années, et qu'interrompirent seuls les grands événements qui firent bien d'autres changements dans le monde.
J'étais au bal de l'Opéra, à visage découv^ et je me promenais en donnant le bras à un masque aimable sous lequel se cachait une femme du rang le plus distingué. Tout à coup je vois un homme masqué et en domino s'approcher de nous, et m'enlever sans façon le bras de la dame que j'accompagnais. Etonné de cette liberté, je repris bnisquement le bras de cette dame, en exprimant, sans ménagement, à l'inconnu le mécontentement et la surprise que m'inspirait son audace.
Il me répondit sur le même ton; et, comme je voulais répliquer, il s'approcha de mon oreille, et me dit : « Ne faisons pas de bioiit ici, je vous rendrai raisc n au- « tre part. — La partie n'est pas égale, lui répondis-je,
• vous savez qui je suis et vous m'êtes inconnu; nom- « mez-vous.— Cela n'est pas nécessaire, reprit-il ; allez* « vous demain au bal de la reine? —Oui, lui répliquai-
• je, — Eh bien, dit-il, je vous y U^ouverai. » Aces mots il s'éloigna.
Ce qui m'étonna le plus , c'était de voir que la dame, témoin et sujet de cette querelle, loin d'en paraître alarméci en riait et semblait, sans vouloir la nommer, coih
ou SOUVBlHftS. 36
naiire la personne qui m'ayaii si lesienenl enktë son bras.
On^peot facilenKmt penser que le lendemain je me rendis un des premiers à Versailles, au bal de la reine. J'allai au devant de chaque indiyiduqui arrivait, croyant que c'était celui auquel j'avais eu affaire; mais leur sibord amical ou insignifiant faisait promptement éva* nouir cette idée. Enfin la salle du bal se remplit totalement sans que personne vint me donner l'explication que j'attendais.
Bientôt les portes intérieures s'ouvrent; la cour parait; les membres de la famille royale prennent leurs places; ensuite, avant de commencer les contredanses, les princes s'avancent de notre côté, et adressent successivement la parole à ceux qu'ils veulent honorer de cette faveur.
L'un d'eux s'approche de moi et me dit : « Monsieur
• de Ségur, où logez-vous à Versailles? » Je lui répondis que je demeurais à l'hôtel d'Orléans, et je pris la liberté de lui demander quel était le motif de cette question. « C'est, me dit-il tout bas, pour vous donner une
• petite explication relative à ce qui s'est passé hier au
• bal de l'Opéra entre vous et un masque. Je suis prêt
• à vous en faire raison, et vous laisse le choix des ar- « mes, depuis l'épingle jusqu'au canon, à moins que « vous n'aimiez mieux recevoir le titre de mon frère « d'armes j qui sera le gage de mon amitié. » Je me confondis alors en excuses et en remerciements, aussi étonné que satisfait de voir une telle aventure terminée par un- dénouement si heureux et si impi*évu.
Depuis, ce pripce ne cessa point de me traiter avec une extrême bouté; il me fit jouir souvent de son entretien, dans lequel on remarquait une instractiou étendue et un esprit aimable. Il me permit de lire des vers qu'il avait composés, et daigna jeter les yeux sur quelques uns des miens -, il me décora de l'ordie royal dont
.34 mChoires
jà émk graad-mattre, après mon retomr^l'Ânérifwet
au moment où j'allais partir pour la Russie.
A Pélersbourgy je reçus plusieurs lettres de loi, dans lesquelles il me donnait toi^ours le titre qui m'avait inspiré tant de reconnaissance. Mais malheureasem^At, à la fin de cinq années de ma mission, la France fut bmlev^rsée ; tout changea. Â mon retour à Paris, je vis ra- -rement ce prince auguste , que les malheurs du temps lorcèreat bienlàt de quitter précipitamment sa patrie.
Ma position, ma famille et mes opinions me décidèrent à rester dans les rangs de ceux qui espéraient aauyer leur pays en y restant. Ainsi ces orages politiques qui ébranlèrent tous les trônes, qui créèrent, détruisirent tant d'illusions, et qui firent éclater tant de crijQues, de gloire et de vertus, me séparèrent nécessairement du prince dont les bontés m'avaient donné tant d'espoir. Je ne le revis qu'à la restauration, et il ne m'est resté de cet heureux lien que le souvenir et la rexonnaissance.
Si ce prince vivait encore, et s'il eût jeté ses regards sur ces lignes , il aurait souri et m'aurait pardonné l'hommage respectueux que je lui rends, en osant rappeler un des traits de sa jeunesse qui honoi^cnt égaler meut les grâces de son esprit et l'aménité de son ca*ractère.
Au reste, dans ces premières années, tout souriait à ma jeunesse. On dirait que la fortune est comme la nature et qu'elle réserve toutes ses fleurs pour le pri»tempç. Mon avancement militaire était rapide : nommé sous-lieutenanl en 1769 , dans le régiment mestre de camp général de la cavalerie, sous les ordres de M. de Costries, ami intime de mon père, je fus deux ans après promu au grade de capitaine. En 1776, sur la demande de M. le due d'Orléans, le roi me nomma colonel en se* cond du régiment d'Orléans-dragons.
...A peu près .dans ce temps ^J& hasard m'avait.admis
ou soumifits. iê
dans kl flociéië NMiiiie de la comtesse Jules de Pieilignac. Rien ne semblait devoir être plus étranger à ma jeune ambition que cette douce liaison avec une famille illustre par sa naissance, mais alors éloignée de toutes les grandeurs.
Madame la comtesse Jules et wn mari» ainsi que lu comtesse Diane de Polignac, sa belle-^œur, vivaient modestement loin de la cour, où ils allaient rarement. Leur goàti leur caraelère, les portaient à préférer let douceurs de la vie privée aux orages île la vie publi-n qtie^
Il était impossible de trouver une pm^smine qui réu*^ nk pHis d'agréments dans la figure, plus de douceur dans les regards , plus de charmes dans la voix, plue d'aimdMes qualités de cœm* et d'esprit, que la comtesse Jttles.
Les comtesses de Cb&lons et d'AndIawt ses parentesf le comte de Yaudreuil, le duc de Goigny ; un hoimne distingué par ToriginaUté de son e4>rit, M. Delille; le baron 4e Besenval, dont la légèreté toute firai^aiae fati> sait oublier qu'il était né Suisse, formaient des réunions cburmantes où les heures passaient cooune des minutes.
Leur agrément fut augmenté par l'admissioB d'un homme, qui, d'im état subalterne, fut porté rapidement par le son à une haute fortune. Il avait été longtemps connu sous le nom de Montfalcon ; »mple lieutenant et aide-msyor dans un régiment d'infanterie , sa bdie fi**gure et sa valeur bouillante le firent remarquer à l'affaire de Wârbourg par mon père et par M. de Casiries.
Dans cette affaire , ou dix mille Français luttèrent avec opiniâtreté contre toute l'année du duc de Brunswick, quelques uns de nos bataillons, après avoir prls^ perdu et repris trois fois un poste important, se rclil'aient. Le jeune Moutfalcou, ïépée nue, Teetl ardimi^
36 KtaoniKs
les cherem en dësordre, embelK par son coorage, comt, appelle, exhorte, rallie les soldats, se précipite avec eax dans la mtiée, trimnphe el reste maître de la colline dispatée.
Les deux généraux, témoins de sa vaillance , solHcitarent pour lui des récompenses; mais , comme il était sans faveur, sans fortune et sans liaisons, il n'obtint que la croix de Saint-Louis et une place de major dans une petite ville : c'était plat6t lui donner sa retraite que le récompenser.
Toute carrière semblait désormais fermée pour lui, lorsque par un hasard singulier, il trouva, dans la so- Ktude, la fortime qu'il avait vainement cherchée dans les c:mips. Allant fréquemment habiter le petit cbàteaa d'une vieille tante dont la vie monotone ne pouvait lui offrir aucun plaisir, il s'amusa à parcourir les nonnbreui et antiques parchemins déposés dans les archives de ce castel, et, à sa grande surprise, il y trouva des titres qui |MX)uvaient évidemment sa descendance de l'ancienne maison d'Adhémar , que généralement alors on croyait éteinte.
Muni de ces pièces, il accourt à Paris, et fait part de sa découverte à mon père et à M. de Castries , ses protecteurs ; ils en rirent d'abord et crurent son espérance chimérique. Cependant, d'après leurs conseils, il porta ces papiers chez le généalogiste Chérîn, juge éradit dans cette matière, et incorruptible ; d'ailleurs un pauvre major de place n'aurait pas certainement trouvé le moyen de le corrompre.
Chérin, après un long examen, déclara l'authenticitë des titres; et le nouveau comte d'Adhémar, reconnu, ayant obtenu, par l'intervention de mon père et de M. de Castries, la place de colonel commandant du régiment de Chartres-infanterie, fut présenté à la cour.
Une veuve qui possédait quarante miUe livres de rentes, madame de Yalbelle, dame du palais de la reine,
ou dOWUCIIS. 37
I épi*ise du nouveau colonel et espérant jeCsK^er Tinëga'pHté des âges i>ar le don de ses richesses , repensa. Kl M. d^Adbémar joignait à la régularité de ses traits ua
esprit aimable et une voix charmante. Lié avec le comte t de Yaudreuil, il fut présenté par lui à la ccHntesse Jules, •: et bientôt compté au nombre de ses amis* H Tous se réunissaient quelquefois chez madame la dur. chesse de Bourbon, où se donnaient de petits conçois I dans lesquels brillaient les talents delà comtesse Jules,
de la comtesse Amélie de Boufflers, de MM. d'Adhé-- I roar, de Yaudreuil, et du duc de Guines, qui jouait sa» si périeivement de la flûte.
fi Là, on était loin de paiser aux affaires, et il aurait il été difficile de prévoir que, peu de temps après, la Csh à mille des Polignac et leurs amis parviendraient au faite É de la faveur, et s'élèveraient au dessus de tous ces M courtisans nés dans le palais et vieillis dans les cours. {I J'ai dit que la jeune reine avait un cceur fait pour aii! mer. Elle cherchait une amie qui fut attû^ée par sa graoe I plutôt que par sa puissance, et qui l'aimùt pour elle.
Frappée par la figure de la comtesse Jules, par la douce I expression de ses yeux , par la sensibilité modeste et ,; franche que décelait son atu*ayante physionomie, elle , conçut pour elle une amitié qui dura jusqu'à sa mort. y Ses instances vainquirent la modestie de madame de „ Polignac : elle vint à la cour et s'y établit en favorite. . La reine nomma son mari premier écuyer. La.comp tesse Diane fut placée près de madame Elisabeth,
comme dame d'honneur. M. de Vaudreuil reçut la , charge de grand fauconnier; M. d*Adhémar, nommé , chevalier d'honneur de madame Elisabeth , obtint le
poste de ministre du roi à Bruxelles , et , peu d'années
après, l'ambassade d'Angleterre.
On peut bien croii*e que ces faveurs nouvelles exci*
tèrent d'abord la surprise et bientôt l'envié ; mais cette
envie eUe-méme se voyait presque toi^ours désarmée
3S llfilfOIRCS
par là doneeur , par la modestie, par le d^stéreseement de la favorite. Jamais il n'en fut de moins avide et de moins égoïste ; et véritablement, loin d'accaparer les grâces, les pensions, les emplois, elle aimait mieux les foire obtenir que les recevoir.
On en vit plus tard une preuve éclatante , à l'époque où un grand scandale fit perdre une grande place à l'illustre famille des Rohan ; le prince de Guémené fit une banqueroute de vingt millions, et la princesse sa femme, qui était gouvernante des enfants de France, se trouva dans la nécessité de quitter cette charge importante.
La reine voulut alors confier l'éducation de ses enfants à son amie. Elle se vit obligée d'employer beaucoup d'efforts pour vaincre sa résistance et pour la c<mtràindne à recevoir d'elle cette haute marque de fa* veor, et cette grande charge, l'une des premières da royaume.
Mes liaisons intimes avec madame la comtesse Jules, qui devint duchesse de Polignac , et avec ses atnis , me firent prendre part à sa fortune. La reine, qui me voyait souvent dans celte société que sa présence embellissait fréquemment , et avec laquelle elle passait ordinairement se§ soirées, s'accoutuma à me traiter avec «ne bonté particulière, et son influence contribua beaucoup, quelques années après, à la nomination de mon père au ministère de la guerre.
M. d'Adhémar, dont j'ai parlé plus haut, avait bien voulu, à la prière de mon père, se charger de me conduire à Strasbourg«pour y suivre un cours de droit public. Son régiment y était, et ce fut là que nous nous formâmes à l'étude de la diplomatie, qui jusqu'alors m'avait été aussi étrangère. qu'à lui.
Revenu à Paris, je me trouvai dans le même tourbillon de fêtes, de sociétés, de bals, de plaisirs de tous genres. Toujours de mieux en mieux traité à la cour, jï)on père était l^ntc'^ de faire quelques démarches pmir
ou fiOUVKNIRS. H
m'obtenir une place dans les maisons royale»} ïnais je m'y opposai : ce genre de service roe déplaisait. Les rêves de l'ambition ne me tourmentaient point encore; je préférais ma liberté à un servage brillant, mais gênant. Par devoir j'allais à Versailles, mais par penchant je-restaisàParis.
Malgré mon âge, ce n'étaient pas les galanteries et les amusements d'une jeunesse frivole qui prenaient la plus grande part de mon temps : je cherchais avidement la société des personnes qui réunissaient chez eUes les savants et les hommes de lettres les plus di^ tingués; j'allais souvent chez madame Geoffl*in et madame du. Défiant. D'ailleurs je trouvais dans quelques grandes maisons, telles que celles de madame la prin*' cesse de Beauvau, de madame la duchesse de Choiseul, de madame la maréchale de Luxembourg, de madame la duchesse de Grammont, de madame de Montesson, mariée secrètement alors à M. le duc d'Orléans, de madame la duchesse d'Ânville, de madame la comtesse de Tessé, et chez ma mère, des entretiens tantôt profonds, tantôt légers, toujours à la fois instructifs et agréables,et dont on ne retrouve plus aujourd'hui le charme.
On y voyait un mélange indéfinissable de simplicité et d'élévation, de grâce et de raison, de critique et d'urbanité. On y apprenait, sans s'en douter, l'histoire et la politique des temps anciens et modernes, mille anecdotes sur la cour, depuis celle de Loiiis XIV jusqu'à la cour du roi régnant, et par là on parcourait une galerie aussi instructive, aussi variée en événements et en portraits que celle qui nous est offerte dans les inimital)les lettres de madame de Sévigné.
On recherchait avec empressement toutes les productions nouv.elles des génies transcendants et des brillants esprits qui faisaient alors l'ornement delà Franoe. Les ouvrages de Bernardin de- Saint-Pierre, d'Helvëtius, de Rousseau, de Dudos, de Voltaire, de Diderot,
de Mannontely donnaient un aliment perpétuel h ces conversations, où presque tous les jugements semblaient dictés à la fois par la raison et par le bon goût.
On y discutait avec douceur; on n'y disputait presque jamais; et, comme un tact fin y rendait savant dans Tart de plaire, on y évitait Tennui en ne s'appcsanlissant sur rien. Le précepte alors le mieux pratiqué était celui de Boilean , qui enseigne àpasnr iam cesse du grave au doux , du plaisant au sévère. Aussi très souvent, dans une même soirée, on parlait alternativement de ï Esprit des Lois et des contes de Voltaire, de la philosophie d'Helvétius et des opéras de Sedaîne ou de Marmontel, des tragédies de La Harpe et des contes licencieux de Tabbé de Voisenon, des découvertes dans les Indes par Tabbé Raynal et des chansons de Collé, de la politique de Mabiy et des vers charmants de Saint- Lambert ou de Tabbé Delille.
Les hommes de lettres les plus distingués étaient admis avec faveur dans les maisons de la haute noblesse. Ce mélange des hommes de cour et des hommes lettrés donnaient aux uns plus de lumières, aux autres plus de goût. Jamais Paris ne fut plus semblable à la célèbre Athènes.
Ma vive passion pour les lettres me valut, quoique je fusse bien jeune, l'amitié de D'Alembert, de l'abbé Raynal, du comte de Guibert, de Champford, de Suard, de l'abbé Arnault, de Rulhière, du chevalier de Boufflers, du chevalier de Chastellux , de l'abbé Barthélémy , de l'abbé Delille, les bontés de M. de Malesherbes, les conseils du célèbre comte d'Aranda. La Harpe et Marmontel m'éclairèrent par leurs sages avis et protégèrent mes premiers essais .
Des succès d'abord légers, mais assez brillants, encouragèrent mon amour-propre, et m'inspirerait le constant désir d'en mériter de plus solides. En soumettant mes premiers ouvrages à d'aussi bons juges, j'ap-
ou SOUVENIAS. 41
prenais par eux combien fart d'écrii*e est difficile. Les entretiens des honunes qui ont obtenu une célébrité méritée, nous éclairent encore mieux que leurs livres. Ils nous font connaître mille règles de tact et de gôùt , et une foule d'observations, de nuances qu'il se* rait presque impossible d'expliquer par écrit.
Aucun livre n'aurait pu m'apprendre ce que me faisaient connaître, en peu de conversations, Âlarmontel et La Harpe sur les formes du style, sur les moyens secrets de l'éloquence, Boufflers sur l'art d'amener naturellement un trait piquant et heureux, M. de Beauvau et Suard sur la correction du style, le duc de Nivernais sur la finesse du tact, sur les nuances de la grâce, sur la délicatesse du goût, et l'abbé Delille sur les moyens de saisir dans notre imagination cette baguette magique qui sait tout animer.
Je ne citerai à cette occasion qu'un seul exemple, déjà connu et toujours bon à répéter. On soutenait, devant l'abbé Delille, que la langue française n'ayant pas, comme les langues latine et grecque, des brèves et des longues, n'était pas susceptible comme elles de peindre par son accent, et qu'en un mot elle manquait d^harmouie imitative.
L'abbé prétendait, au contraire, que notre heureux langage donnait au vrai talent toutes les ressources qu'il pouvait désirer, çt que sou harmonie imiiativepouvaii peindre non-seulement les différences, mais encore les nuances des objets; et, pour le prouver, il cita ses propres vers :
Peins-nous légèrement l*amant léger de Flore; Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore. Entend-on de la mer les ondes bouillonner? ï-e vers, comme un torrent, en rotilanl doit tonner. Qu'Ajax soulève un roc, cl l'arrache avec peine, Cbaque syllabe est lourde et pesamment se traîne. Mais vois d'uu pied léger Camille effleurer l'eau : )«6 Yci:s YoU vt U 9m\ aussi prompt (|u'ua oiseau.
49 HiMOlBES
L'abbé Delille ajoutait au chaitne de ses yers celui de les lire avec une séduisante perfection.
L*art de bien lire est le plus rare en France : on ne sait pas y varier ses intonations, leur donner de la justesse, de la force et du naturel. Cet art, si connu des anciens, compose cependant une grande partie du lalent de rorateur et du poète. Tout le monde sait que la plus belle scène mal déclamée ne produit aueiin effet ; et cependant on conserve dans Thabitude de la irie une prononciation monotone qui abrège tout, mange la Bioitié des mots, ne caractérise rien, donne à tout une physionomie uniforme, et prive ainsi la raison de sa force et Tesprie de sa grâce.
Frappé de ces vérités, je suivis les conseils de La Harpe, de Delille, de ma mère, dont le jugement ét^ toujours éclairé par un goût aussi sûr que délicat, et je pris longtemps des leçons du célèbre acteur Le Kaîn, pour apprendre à bien lire et à bien dire.
Presque toujours Tamour-propre le plus ambitieux ne se dirige que vers un seul but, celui que lui indiquent sa position, ses moyens, ses penchants et les mœurs de son siècle. Ainsi, chez les anciens, la tribune aux haranguesj.les palmes de l'éloquence, les lauriers cueillis à la guerre, d'autres laiu*iers offerts aux talents par les muses , voilà ce qui poussait au mouvement toute la jeunesse ; tels étaient les motifs de son ardeur et les prix ambitionnés par elle.
Plus tard, la plupart des esprits se détachèrent de la terre pour se diriger vers le ciel. La gloire des saints fut préférée à celle des héros ; on quitta les camps poiu* les monastères, la tribune pour la chaire, la pourpre pour le cilice. L'enthousiasme religieux succéda aux passions littéraires ou belliqueuses.
Bientôt l'ambition , prompte à entrer dans toiiis les chemins qui mènent à la considération, prit avec empressement le masque de la piété. La politique se cou-
^-y "^i^âs
ou SO0¥filllRS. 48
vrit d'un voile religieux ; et chaque eourtisan aïïècta une piété qui, par uue feinte renonciation aux biens terrestres et aux plaisirs mondains, lui ouvrit toutes les sources de la fortune et du pouvoir.
Chez les peuples modernes, longtemps on vit subsister le mélange constant de la superstition, du fanatisme, triste héritage des Romains coiTompus, avec Tardeur belliqueuse des anciens Francs et Germains, qui ne coonaissaient de droit que la force, de plaisir que la guerre, et qui croyaient le ciel fermé aux lâches et ou-r vert aux braves.
Chez ces peuples nouveaux, et surtout parmi nous, la religion et. la gloire se montrèrent indulgentes pour Tamour ; de sorte que le caractère français , jusqu'au dix-septième siècle, resta à la fois dévot, galant et belliqueux.
C'étaient les mœurs féodales ou chevaleresques , tout jeune noble, en sortant de Tenfance, n'était animé que du triple désir de servir son Dieu, de se battre pour son roi et de plaire à sa dame ; et, si l'on en excepte la claase que la pauvreté condamne au travail et à l'ignorance, toute la nation était plus ou moins animée de ces sentiments chevaleresques.
Mais, au moment où j'entrais dans le monde, ces sen-» timeois, dont on retrouvait encore des traces, avaient d^à subi de grandes altérations. Depuis la découverte de l'imprimerie et la réforme de Luther, on avait voulu tout examiner, tout analyser. L'esprit, sortant des ténèbres antiques, était ébloni de cette nouvelle lumière, et cherchait par elle à distinguer la vérité de l'erreur; à tout connaître et à tout perfectionner.
Honteux de l'ignorance de nos pères^ non seulement nous voulions nous approprier les trésors de la science des aucicns, mais nous prétendions même les égaler, et bientôt, les surpasser, dans la carrk^re des arts , de la législation, de la Uuoi attire et de la philûso{diie.
44 MÉIlOimBS
Cette révolution, opérée graduellement par les découvertes du quinzième siècle, par les guerres de religion, par raffiranchissement de quelques républiques qui avaient brisé le joug du pouvoir arbitraire, et qui s'étaient délivrées de celui de Rome, enfin par la gloire des grands écrivains du siècle de Louis XIY, et ensuite . par la philosophie épicurienne de la régence ; cette révolution, difrjC) Avait exercé ime influence si générale sur la jeimesse qui s'élevait en France à l'époque où Louis XVI commençait son règne, que chacun de nous pouvait ofirir à l'attention d'un observateiu* éclairé le mélange le plus singulier des mœurs grecques, romaines , gauloises, françaises, chevaleresques et philosophiques.
Nourris dans les principes d'une monarchie militaire, élevés dans l'orgueil d'une noblesse privilégiée, dans les prestiges de la cour, dans les maximes de la {liété, et, d'autre part, entraînés par la licence du siècle, par une galanterie dont on faisait trophée ; excités à liberté par les écrits des philosophes, par les discours des parlements, au lieu d'avoir un but certain, des principes assurés, nous voulions à la fois jouir des faveurs de la cour, des plaisirs de la ville, de Fapprobation du clergé, de l'affection populaire, des applaudissements des philosophes, de la renommée que donnent les succès littéraires, de la faveur deâ dames et de l'estime des hommes vertueux; de sorte qu'un jeune courtisan français, animé de ce désir de réputation qui sépare du vulgaire les hommes distingués, pensait, parlait et agissait tour à tour comme un habitant d'Athènes, de Rome, de Lutèce, comme un paladin, un croisé , un courtisan , et comme un sectateur de Platon, de Socrate ou d'Epicure.
Cette divergence d'idées produisait nécessairement une confusion qui se répandit jusqu'au sein de la cour. Les tantes du roi y rappelaient les coutumes pieuses et sévères de lu fitt de Louis XIY ; M. de Mautepas^ le mol
ou SOUVENIRS. ^
épîcurianisme de la régence ; le comie du Muy, ministre de la guerre, le courage, la sévérité et la dévotion des anciens preux; M. de Miroménil, garde des sceaux, la dépendance ancienne et presque serviie de quelques magistrats sous des règnes absolus; M. Turgot, l'esprit de ces sages philanthropes, citoyens et non couriisans, qui voulaient, par de grandes réformes, soulager les peuples opprimés^ et faire triompher rinlérét général des intérêts privés, la justice de Tarbitraire, et les principes des préjugés.
Les souvenirs de la ligue se retraçaient encore sous la fcHtne de partis parlementaires, dans les opinions de quelques pairs, de plusieurs magistrats, et même d un prince du sang, le vieux prince de Couti. Le parti de la dévotion et du despotisme y conservait aussi des défenseurs, tels que les Marsan, les d'Aiguillon ; celui du duc de Choiseul réunissait à la fois sous ses étendarts tout ce qu'il y avail de plus brillant dans le système de laucienne monarchie et dans ceux des innovateurs.
Au milieu de cet cbi*aulement général et de ce choc dV)pinions opposées, le bon roi Louis XVI et la jeiuie reine cherchaient la vérité, voulaient le bien, et rêvaient le bonheur public, sans prévoir leur fatale destinée.
Louis XVI était le plus homme de bien de son royaume; la force seule manquait à ses rares qualités; et, au milieu de tant d^ passions fermentantes, de tant de projets d'innovation, et d'un besoin si général de changement, sa facile bonté l'entraîna trop rapidement vers les nombreux écueils sortis de cette mer agitée, et. sur lesquels devait inévitablement se baiser notre antique monarchie.
Chacun ne voulait que réparer ce vieil édifice, et tous, en y portant la main, le renversèrent. Trop de gens apportèrent des kunières , et firent par là éclater un embrasement. Aussi la vie tourmentée de cliacuu de nous a été, depuis cinquante années, un rêve uUeruaii*
4ê lliMOIMS
yement mouarchicpie, répid>Kcai]i, belUqoeu et iAik>-
sophique.
Malgré l'amitié qui me liait à la société des noareaia ftivoris de la cour, je continuais à préférer Paris à Yef sailles : l'amour des lettres et celui des plaisirs m'y re« tenaient invinciblement ; l'été seul et mes devoirs m'en éloignaient. Mais, dans les garnisons, je consacrais habituellement à l'étude les heures de liberté que me lai»* sait le service.
Là, s'offraient un autre tableau et plus de vestiges de nos anciennes coutumes chevaleresques. Par un effet des mœurs du temps, par une suite des anciens préjugés qui se mêlaient aux idées nouvelles, le sort m'olMigea de tirer mou épée : car l'usage des duels, survivant presque seul aux autres préjugés gothiques, avait constamment résisté, comme il résiste encore, à la religion , à la raison , à la philosophie et aux lois. Aussi, quoique nos rois jurassent à leur sacre de ne point pardonner au coupable , on ne se donnait guère la peine de se cacher d'un duel , et le mien , qui eut à Lille une grande publicité, loin de m'allirer quelque disgrâce, • me donna plus de vogue et de succès à la cour , ainsi qu'à la ville. Je remplis une de mes vues en le racontant : car on y verra un exemple du singulier mélange de vivacité, de courtoisie et de légèreté, qui caractérisaît les mœurs françaises à celle époque. *
L'armée alors ressemblait peu à celle d'aujourd'hui : on y voyait bien régner le même désir de se distinguer, le même zèle pour servir la patrie et le roi ; les officiers y montraient la même assiduité aux exercices et aux devoirs militaires; mais la composition était dlfférenie, et les liens de la subordination étaient beaucoup moins resserrés qu'ils ne le sont aujourd'hui.
Les régiments ne se complétaient que par enrôlement, de sorte qu'au lieu de voir sous les drapeaux les fils de famille de toutes les classes, appelés parla con-
ou S019VSIIIES. 47
scription ei par une loi générale , on n'y eomplaUque des jeunes gens dont la plupart ne se décidaient à s*en« rôier qu'à la suite de quelques dérangements ou par oi* siveté. Aucune perspective d'avancement ne leur était offerte, et rien n'était plus rare que.de voir des soldats ou des sous-offîciers devenir officiers. Le petit nombre de ceux que le hasard élevait ainsi, n'y ai'rivait qu'après de longues années de service. Le nom qu'on leur donnait indiquait assez la rai^elé de ces chances favorables : on les appelait officiera de fortune. Les nobles seuls avaient le droit d'entrer au «enrice comme sous- Iteutenants.
Cet usage antique venait du régime féodal, et du préjugé, conservé jusqu'à cette époque, qui fermait aux gentilshommes français toute autre carrière que celle des armes, de la diplomatie et de la magistrature.
Il résultait de ce reste de nos vieilles coutumes une grande difficulté pour maintenir une subordination complète entre des officiers, séparés, il est vrai, par la hiérarchie des grades, mais qui, en qualité de nobleSy se regardaient tous comme égaux.
Chacun respectait son chef à la manœuvre, à la parade, <}^s les heures de service ; mais, en tout autre temps et partout ailleurs, on voyait peu de u*ace5 de subordination. Revenus à la ville ou à la cour, il arrivait nécessairement qu'on s'y retrouvait en oixire inverse , et qu'un colonel gentilhomme de province , s'y voyaient en infériorité à Tégard de ses jeunes capitaines ou sous-lieutenants qui possédaient des charges, ou étaient décorés de noms illustres, tels que les Montmorency, les Rohan, les Grillon, etc.
Le régiment où je sei*vais en offrait une preuve frappanie. Le colonel qui le conHnandait, sous les ordres de M. deCastries, était un pauvre gentilhomme gascon, Rommé le chevalier Dabeins, vieilli dans les grades iar
18 V&IIOIRË
férîeiirs; il comptait sons ses étendarts, indépendaiiH ment des officiers en pied de ce corps, dix-sept sous^ lieutenants à la suite, telsqne le prince de Lambesc, de la maison de Lorraine, grand-écuyerde France ; le fils du duc de Fleury , premier gentilhomme de la chambre ; les comtes de Matignon, de Roncheroles, de Balbi; enfin la jeunesse la plus brillante de la cour.
M. Dabeins savait à merveille contenir notre turbulence, et même parfois humilier notre vanité : aussi très souvent, aux grandes manœuvres, devant un pubhc assez nombreux, il se plaisait à nous traiter légèrement, en nous pariant ainsi : • Monsieur Fleury, roonsteur « Lambesc, monsieur Ségur, vous manœuvrez conune « des étourdis ; je vous enverrai a Tombre mûrir vos
• cervelles. » Et en même temps, s^adressaut à des officiers de fortune, auti*efois cavaliers, il leur disait : « Monsieur de Carré, monsieur de Créplot, monsieur
• de Roger, vous avez fort bien exécuté mes ordres;
• on voit que vous savez commander comme obéir. » Communément ses louanges et ses reproches n étaient pas trop justement distribués; mais le résultat en était toigours assez bon , puisqu'il relevait les humbles et abaissait les superbes. .
On sent bien que, malgré la sévérité de qoeRpies chefs, hors du service il devenait bien difficile de maintenir la subordination entre tant de jeunes nobles, habitués dès Tenfance à se regwder égaux entre eux, et qui se croyaient faits pour commander aux autres. La bourgeoisie avait souvent à se plaindre de leur orgueil, dansées garnisons et dans les quartiers.
Cependant, depuis quelques années, l'esprit d'égalité, né des lumières, avait commencé à se répandre dans la nation ; aussi dans beaucoup de villes, telles que Toulouse, Lyon, Besançon, Strasbourg, 'la bravoure d'un grand nombre déjeunes étudiants avait forcé, par beaucoup de duels, les patriciens à reconnaître qu'on pete
ou SOUVENIRS. 4d
rétablir par Tëpée le niveau, quand Thonneur le réclame et qae la justice ne Taccorde pas.
En général, dans ce temps, c était moins des grands seigneurs et des hommes de la cour qu'on avait à se plaindre que de la noblesse de province, pauvre et peu éclairée; et c'est ce qui ne doit pas surprendre : car celle-ci n'avait de jouissance que celle de ses titres, qu'elle opposait sans cesse à la supériorité réelle d'une classe de bourgeoisie, dont la richesse et l'instruction la gênaient et l'humiliaient.
A son urbanité on reconnaissait presque tonjours un homme de la cour, et t'était parmi les jeunes gentilshommes campagnards qu'on rencontrait le plus souvent la morgue et la susceptibilité. Ces esprits querelleurs étaient les plus difficiles à gouverner ; craints dans les sociétés bourgeoises, inoccupés dans leiu* chambre après l'heure des exercices, ils passaient tout leur temps an café, au biHard et au spectacle.
Dans la vili^-de Lille on avait une bonne troupe d'acteurs : les jeunes lieutenants «t sous-lieutenants de la garnison se rendaient de si bonne heure et si assidûment à la comédie, que les capitaines et les officiers supérieurs ne trouvaient souvent plus de places aux premières loges en y arrivant.
Le lieutenant de roi de la place de Lille, instruit de ce qui se passait, prit contre sa coutume une mesura peu réfléchie'; il défendit a|^ lieutenants et sous-lieutenaotsde se placer dans les^remiëres loges avant la fin du premier acte du spectacle .
Un pareil ordre étonna et mécontenta tout le monde. Les capitaines de la garnison convinrent tous, pour consoler leivs jeunes camarades, de partager leur sort et de ne point prendre les places qu'on défendait à ceux* ci d'occuper.
Etant depuis quelques jours à la campagne, j'ignorais total^nent et l'ordre donné et TeCfet qu'il avait pro^ I. • i
M) M&liOfftBS
duil. J'arrive à Lille à Theure où le spectacle allait coftimeneur ; j'entre dajas une première loge, un peu surpris de la trouver vide, ainsi que toutes celles du même rang. Ma surprise augmente en voyant des chapeaux sur toutes les chaises de ces loges. C étaient ceux des lieutenants et sous-lieutenants qui, pour éluder Tordre, faisaient ainsi retenir leurs places.
Comme la loge où j'entrai était large, f avançai une chaise entre deux de celles qui étaient sur le devant, et je m'assis, toujours fort surpris du vide de celle première enceinte, tandis que tout le resiede la salle était rempli.
Autre élonnement ! dès que le premier acte est joué, toutes les portes des première^ loges s'ouvreni;, et une foule d'olïiciers y entrent.
L'un d'eux, M. de La Villeneuve, lieuteosiiDl de cto&* seurs dans le régiment Dauphins-infanterie, prend plaça à côté de moi et me dit : « Monsieur, vous avez fati « tomber niMm chapeau qui était sur cette chaise. » Eu effet, sans y prendre garde, je l'avais fait tomber en m'asseyant. Je lui fis une excuse polie ; mais il me ré* pondit, avec une humeur inconcevable, qu'une telle îm« pertinence ^e se réparait pas par une mauvaise excuse. Je lui répliquai qu'après le spectacle, il durait ime ex* plicaiion sérieuse et peut'-étre moins satifatsante pour lui.
Nous étant ainsi entendus, il garda le silence; mnia, comme il était jeune et impatient, il ne put attendre la fin de la représentation. Après la première pièce, il se leva, et me fit signe de le suivre. Au moment où je sortais, un jeune lieutenant de mon régiment, le coiyite d'Assas, qui se trouvait derrière moi, et qw voulait ma place si je ne rentrais pas, me dit en me répétant ce^ vers d'un opéra comique qu'on jouait « Ségur, tu l'eu vas,
« Pour ne revenir jamais , paiir m rcY(^iP ja«)ai«« »
ou SOVTMMIKS. $t
• To fa trc4»t>6& p6ttt-*étre^ » lai répondis-j^* Dès que j'eus rejoint, au bas de Tescalier, mon lieu-* tenant lapageur, nous sortîmes ensemble de la saile^ et, lorsque nous fumes sur la place d'armes, comme réellement il avait le cœur aussi bon que Tesprit vif et loger, il me dit après quelques moments de rêverie : « £n vérité, nous sommes de grands fous; nous allons « nous couper la gorge pour une bagatelle qui n'en vaut
• pas assurément la peine, pour un chapeau tombé ! ^^ « Celte réflexion est juste, lui dis-je, mais un peu trop « tardive. Je n'ai pas l'honneur de vous connaître; le «> vin est tiré, il faut le boire. — Gomme vous voudrez,
• répliqua-t-ll ; sortons donc de la ville. — Non, lui dis-
• je; -Il est tard, etcehii de nous deux qui sera blessé tt no doit pas rester seul sans secours dans un chaipp i « allons nou^ battre sur un bastion. » Il me fit observer que c'étjtfl sévèrement défendu et sous des peines graves .
• Bon, repris-je, qu'importe la défense! en fait de fo- « lies, les plus courtes sont les meilleures ; ce sera bien- » tôt fait : marchons. »
Arrivés dans l'intérieur d'un bastion, nous quittâmes nos habits et nous tirâmes nos épées ; comme mon adversaire était ardent et leste, il s'élança sur moi, par un seul bond , si promptement, que je n'eus pas le temps de parer ; je me sentis le côté frappé ; heureusement, par impétuosité il avait manqué mon corps, et c'était la garde de son glaive qui m'avait touché. « Ma foi l di&*jQ
• en moi-même, d'Assas a pensé prédire juste. «
Je chargeai à mon tour mon adversaire, et lui donnai, eu plongeant, un coup d'épée ; la pointe pénétra dans son corps, et s'arrêta sur un os. Il voulait continuer* mais la douleur l'empêchait de se tenir ferme sur ses jambes, ce qui me donnait trop d'avantage : je lui proposai de cesser le combat. Il y consentit et accepta mon bras pour marcher.
Nous rentrâmes dans la ville; à la lueur d'un rêver-
mode. Spa était le café de l'Europe : on s'y rendaîi en foule de tous les pays, sous le prétei^le d y retrouver la santé, mais dans le but réel d y chercher le {Saisir. Oa y jouissait d'une liberté plus étendue que dans aucuoe contrée du monde. L'évéque de Liège, souverain de ce pays, était un trop petit prince pour imposer aux Toyageurs ses lois et ses usages. Son exemple n'était com{rté pour rien, et une centaine d'invalides à sa solde ne pouvait être un frein bien respectable : aussi , FraiH çais, Anglais, Hollandais, Allemands, Russes, Suédois, Italiens, Espagnols et Portugais, chacun y vivaic s^n les mœurs de son pays, et cette variété d'usages avait un charme singulier.
Ce fut là que j'a^iris, pour la première fois, les événements qui annonçaient en Amérique une prochaine et grande révolution. Le premier théâtre de cette lutte sanglante entre la Grande-Bretagne et ses cotonies, fat la ville de Boston, l^e premier coup de canon tiré dans ce nouvel hémisphère pour défendre Tét^idart de ta liberté, retentit dans tonte l'Europe avec la rapidité de la foudre.
Je me souviens qu'on aiqpélait alors les Américaios insurgée^ et BoHoniensf leur courageuse audace éiectrisa tous les esprits, excita une admiration générale, surtout parmi la jeunesse, amie des nouveautés et avide de combats. Et dans cette petite ville de Spa où se trouvaient tant de voyageurs, ou députés accidentels et volontaires de toutes les monarchies de l'Europe, je fus singulièrement frappé de voir éclater unanimement un A vif et si général intérêt pour la révolte d'un peuple contre un roi.
L'insurrection américaine prit partout comme une mode : le savant jeu anglais, le wisk, se vit tout à conp remplacé dans tous les salons par un jeu non moins grave qu'on nomma h hoêton. Ce mouvement, quoiqu'il semble bien léger, était un notable présage des grandes
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eonytilsions auxquelles le monde entier ne devait pas tarder à être livré, et j'étais bien loin d'être le seul dont le cœur alors palpitât an bruit du réveil naissant de la liberté, cherchant à secouer le joug du pouvoir arbitraire.
Ceux qui nous en blâmèrent depuis , devraient se rappeler qu'alors ils partageaient notre enthousiasme , et semblaient se retracer avec plaisir les vieux souvenirs de la ligue et de la fronde , temps bien différent, causes bien diverses, mais que leur es^H^it frondeur ne savait alors ni distinguer, ni séparer.
Comment d'ailleurs les gouvernements monarchiques de l'Europe pouvaient-its s'étonner de voir éclater l'amour de la liberté dans les esprits ardents d'une jeunesse, que partout on élevait dans l'admiration des héros de la Grèce et de Rome, devant laquelle on avait constamment loué avec enthousiasme laffranchissement de la Suisse et de la Hollande, et qui n'apprenait à lire et à penser, qu'en étudiant sans cesse les ouvrages des républicains les phis célèbres de l'antiquité?
• Mais tel était Taveuglement des princes et dcs^ grands : ils avaient favorisé les progrès des lumières, et voulaient une obéissance passive qui ne peut exister > qu'avec les ténèbres. Ils prétendaient jouir de tout le luxe des arts et de la civilisation, sans permettre aux savants, aux artistes, à tous les plébéiens éclairés, de Eoriir d'une condition presque servile. Enfin ils pensaient, chose impossible, que les lumières de la raison pouvaient briller et s'étendre sans dissiper les nuages des préjuges nés dans les siècles de la barbarie.
Il n'existait pas une doctrine en éducation, un progrès en philosophie , un succès en littérature , un applaudissement au théâtre, qui ne dût avertir les puissances qu'une grande époque était arrivée, qu'il fallait «& autre art pour gouverner les hommes, et qu'on ne
pouvait plus leur refuser la jcNûssauGe de leurs droks longtemps perdus, mais que des hommes tels que IW mortel Montesquieu leur avaient fait reconnaître et reux>uver.
Lorsque je fus de retour à Paris, mes regards y fth rent frappés par la même agitation des esprits. Personne ne s'y montrait favorable à la cause des Anglais, et chacun y faisait publiquement des vœux pour celle des Bostoniens.
Cependant, malgré cet amour de la liberté qoi'se manifestait en France , l'inégalité existait encore tout entière par le droit, par les lois, par les privilèges^ mais de fait elle s'atténuait chaque jour : les institutkMis étaient monarchiques, et les mœurs républicaines. Les charges, les fonctions publiques, continuaient à être le partage de certaines classes; mais, hors de l'exercice de ces fonctions, l'égalité commençait à régner dans les sociétés. Les titres littéraires avaient même, en beaucoup d'occasions, la préférence sur les titres de noblesse, et ce n'était pas seulement aux hommes de génie qu'on rendait des hommages qui faisaient disparaître pour eux toute trace dinféiîorité : car on voyait fréquemment, dans Je monde , des hommes de lettres du second et du troisième oi*dre , être accueillis et traités avec des égards que n'obtenaient pas les nobles de province.
La cour seule conservait son habituelle supériorité; mais, comme les coiu*tisans en France sont encore plus les serviteurs de la mode que les servitetn*s.dn prince^ ils trouvaient de bon air de descendre de leur rang, et venaient faire leur cour h Marmontd, à D*Alembert, à Rayoal, avec l'espoir de s'élever, par ce rapprochement, dans l'opinion publique .
C'était cet espoir d'égalité qui faisait alors le chai^ne des sociétés de Paris, et qui y attirait en foule les étran* gers de tous les pays. Partout ailleurs , si ce n'est en
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Angleterre, on ne savait pas joHir de la vie privée; on ignorait les douceurs d*nne société sans morgue, sans gêne, d'une conversation sans déguisement et sans entrave. Autre part, la séparation entre les castes étant constante et inviolable, chacun ne vivait qu'avec ses pairs, et il n'existait aucun commerce d'échange entre les esprits et les intérêts des diverses fractions de la population éclairée.
Chez nous, au contraire, ces communications fréquentes des divers étages de la société, ces liaisons mutuelles, ces égards réciproques, ces échanges de pensées, accroissaient la richesse de notre civilisation , et, dans ces rapports nouveaux, les nobles acquéraient les connaissances et les lumières de tout genre dont ils étaient auparavant privés, tandis que les hommes éclairés des classes Inférieures y puisaient des leçons de ce goût fin, de ce tact délical, de cette grâce élégante, fleur légère, mais charmante, et qu'on ue tix>uve qu'au sdn d'une cour polie.
Il faut avouer aussi que , depuis longtemps, cet esprit d'égalité , avant de s'étendre jusqu'au tiers-état, avait jeté de profondes racines dans la noblesse française. La hiérarchie féodale était oubliée. On avait entendu Henri lY dire « qu'il regardait comme sou plus « beau titre d'honneur d'être le premier des gentils- « homines français. » Les pairs avaient bien seuls droit de séance au parlement et les honneurs du Louvre. Les duchesses jouissaient de la prérogative d'être assises sur un tabouret chez la reine ^ mais, hors de ces circonstances très rares, les nobles se croyaient tous parfaitement égaux entre eux.
Au mariage de Marie- Antoinette, la noblesse, qui ne voulait pas reconnaître la supériorité des ducs, c'est à dire des hommes titrés, s'opposa même vivement aux droits que la reine voulait établir en faveur de la maison de LoiTaine , et menaçait de ne pas se trouver au
M uteoimu
bal paréf 8ilâ|irincesfieCharloiteâeL<HTai&eoinrraic ce bal. Comme la résistance était opiniâtre, la négoda-* tion sur ce point flrivole fut diiBcile. Enfin il fut décidé qne la princesse joiûrail de la faveur qu'on voulait lui accorder, mais sans conséquence pour l'avenir, et uniquement parce qu'elle était parente de la reine.
La fierté des princes de la Germanie, de ce dernier temple de l'éUqtieite, de ce dernier asyle de l'ancien système féodal , était obligée en venant en France de se soumettre à ce niveau social. Tous les princes allemands, souverains chez eux, n'étaient traités à Paris parles gentilshommes françdaque comme leurs égaux. Il n'existait aucune différence, par exemple, entre le prince Max de Deux-Ponts, aujourd'hui roi de Bavière, et les gentilshommes français qui servaient <m vivaient en société avec Ini; car ce prince était alors entré an service de France.
Les électeurs et quelques souverains, même du troisième ordre, comme le duc de Deux-Ponts, qui n'au^ raient pas voulu reconnaître celle égalité et qui voulaient cependant jouir des plaisii*s que leur offrait le séjour de Parts, éludaient toute diflicaHé en voyageaul incognito : c'est pour celle raison que le duc de Deux- Ponis y prenait le nom de comte de Sponheim.
Les électeurs formaient à la vérité des prétentions plus hautes : ils croyaient devoir jouir partout des honneurs royW; Us ne voulaient point céder le pas, même aux pHnces du sang royal. Aussi les vit-on très rarement en France, et leur séjow y devint lobjet de vives contestations à la cour.
Ce que je viens de dire des princes allemands me rappelle encore une aventure qui m'arma à la suite d'une querelle que me fit sans sujet le prince de Nassau, à un diner que nous donnait le prince de Deux-Ponts, logé modestement alors à l'hôtel du Parlement d'An{^ terré, nw Coq-Héron.
ou SdilVBIlIAS. i9
Pottf mimm expliquer leâ moUfe de celte qtiefeilB, il faut remonter un peu plus haut.
Un ou deux ans aviron avant l'époque dont je parie, Je rencontrai le prince de Nassau un matin sur la terrasse des Feuillants, aux Tuileries; il marchait vite, et je voulus en vain l'arrêter. « Je suis très pressé, dit-il^ « le prince F. . . de S . . . m'a choisi p(mr témoin d'ufi duel « qui doit avoir lieu tout à l'heure aux Champs-Elysées « entre lui et le chevalier de L. . . . Tous deux ayant été « obligés de promettre au tribunal des nmrécfaaux de « ne point s'envoyer de cartel et voulant cependant se « battre, il faut que leur duel aitj'air de l'effet du hasard * et d'une rencontre à la promenade. Si tiî veux voir ce « combat, viens avec moi . »
J'y consentis, car /étais assez curieux de voir sur le pré ce prince qui , par sa lenteur à se décider dans ces sortes d'affaires, avait trouvé le moyen de se domier une réputation assez dofliteuse du côté de la bravoure, ^piot^ qu'il n'y eût peut-être pas d'homme de son témçm qui se fût battu plus souvent que lui.
Nous sortîmes donc des Tuileries et nous entrâmes dans la grande allée des Gbampsr-Élysées. Devant nous, à une assez grande distance , nous vf mes deux voitures s'arrêter, et nos deux diampions en descendre avee leurs épées. Ils msH'chèrent, et nous hâtâmes le pas pour les rejoindre. Mais la distanee était assez grande, et il y avait ce joUF^là des promeneurs. Avant d'appro^ cher du lieu où ils s'arrêtèrent, une foule assea nombreuse nous en sépara.
Nous entendîmes alors un grand tumulte-, nous cou^rûmes, et, en arrivant, nous vîmes le dénouement très singulier de ce combat : l'un des deux combattants te* nait à la main le tronçon de son épée brisée, Tautre lé frappait avec la sienne. Tous deux s'accusaient réei-proquement d'avoir violé les usages et les règles du duel. L'un prétendait qu'étant tembé parce que le pied
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lui nvait (^issë, et que son épée s éiant rompae, son adversaire éiail venu pour le percer, quoiqu'il fut désarmé; ce qu*il aurait fait si sou valet de chambre ne fut venu le secourir. L'autre soutenait que son ennemi , sans attendre qu'il fut en gai*de, l'avait légèrement blessé dans les reins, et qu'ensuite le valet de chambre de ce même ennemi était venu, contre toute convenauce, se mêlerait combat.
•> La foule qui les entourait était trop partagée d'opinion pour nous éclairer. De toutes parts on criait au meurtre! à FaMamnai! sans dé»gner le coupable. Cette foule s'accroissait à chaque instant, et les derniers arrivants, qui n'avaient rien vu, n'étaient pas ceux qui criaient le moins haut.
Les deux témoins de chaque combattant défendaient, avec une vivacité un peu partiale j chacun la cause de son ami. Enfin les exhortations de quelques spectateurs plus sages persuadèrent aux deux adversaires et à leurs amis de t^miner ce scandale. Tous deux étaient blessés. Les témoins les reconduisirent dans leurs voitures, et ils se séparèrent.
Cette aventure, comme on le croit bien, fit un grand bruit; on ne parlait d'autre chose dans Paiis. Le soir, le vieux père du prince F... m'écrivit qu'ayant su que j'avais été à portée de savoir ce qui s'était passé , il me priait de lui écrire, mon opinion à ce sijyet, persuadé qu'elle serait favorable à l'honneur de son fils.
Le prince de Nassau me pressa vivement, mais en vain, d'acquiescer à cette demande. Je m'y refusai, alléguant pour excuse que c'était aux témoins choisis par les. deux parties à déposer sur une si étrange afiaire, et que, le hasard seul m'en ayant rendu spectateur, je ne voulais point, étant arrivé tard et au milieu de ce gi*and tiunulte, émettre sui* ce que j'avais très confusément vu et très vaguement entendu, une opinion qui pourrait 6tre désavRptageuse à Tune ou à Tauu*^ des parties,
ou SOUVENIRS. et
C^ie réponse mécontenta Nassau, et depuis ce Jour, il ayait existé une asseas grande froideur entre nous.
Nous étions encore dans celte disposition réciproque» lorsqu'un jour nous dînâmes enscn^ble , avec environ vingt autres convives , chez le prince Max de Deux- Ponts'. Le repas était fort avancé, quand un des invités, M. de S... B..., jeune homme doué d'un très bon cœur et d'un excellent esprit, mais qui avait alors toute Tardeui* et la légèi^té de son âge , entra dans la salle à manger, et, après quelques excuses faites au maître de la maison sur son retard, alla se placer à côté du prince de Nassau.
Celui-ci le railla sur sa paresse; M. de S... B... lui répondit, sur le même ton , que ce qui l'avait retardé était une querelle qu'il venait d'avoir avec un prince allemand , et qu'il avait été au moment de jeter ce prince par la fenêtre.
Nassau, naturellement très colère, au lieu de rire de cette légèreté si singulière a la table d'un prince s^lemand, et à côté d'un prince du même pays, s'en fâcha sérieusement, déclarant que, lorsqu'on tenait un pareil propos , il fallait au moins nommer le prince dont on voulait parler. M. de S... B... répliqua qu'il s'agissait d'une querelle survenue entre lui et le prince F..; de S.
Comme je voyais le prince de Nassau s'enflammer, je crus pouvoir apaiser cette altercation naissante en m'y interposant. «Monsieur de S... B..., dis-je alors, vous « avez tort. Le prince F... ne se serait pas laissé mal* « mener aussi facilement que vous le croyez. Je l'ai vu « soutenir un combat très vif, il y a quelques mois, aux • Champs-Elysées. •
Ces paroles, au lieu d'apaiser la colère de Nassau,
comme je l'espérais, ne firent que la détourner sur moi,
«Monsieur, me dit*ii assez haut, vous n'avez point
ê Youlu parler $tu* cette affaire qti$u)d on vous en priait :
6i Mftiionfis
« ainsi, & présent, voos feriez ini«ndefOiifttaitre.»]êW
répliquai que ce ne serait Jamais hn qui pourrah m'in-
poser silence. Les personnes qni étaient entre nous
s'empressèrent d'étonffer nos voix et dlnterrompre celte
conversation.
Après le dîner, je m'approchai sans affectalioodf Nassau, et je. lui dis : « Vous m'avez tenu un propos of- « fensant, parce que votre emportement vous a ôté
• toute réflexion. Vous avez dix ans de pins que moi. « Votre réputation est faite et trop faite par vingt com-
• bats ; la mienne ne fait que s'établir. Vous sentez qnH « me faut une satisfaction , et il en est de deux genres t
• vous pouvez tout finir, si vous le voulez, en disant de- « vant nos convives , qui sont tons vos amis, que vous « vous reprochez votre vivacité, n'ayant eu aucune in-
• lention de m'offenser ; si je n'obtiens pas cette sati»* « faction, vous savez qu'il m'en faudra une autre. »
• Je n'en ai point à vous donner , » reprît-ii brusquement. « Eh bien, lui rëpondîsrje, demain à sept heures
• du matin, j'irai chez vous pour vous demander raison
• d'une si étrange conduite. • Après ce peu de paroles échangées, nous nous quittâmes.
Pour éviter d'être retenu par aucun obstacle impréfo, je me gardai bien de rentrer chez mes parents , et je leur écrivis que j'étais obligé de partir pour Saint-^ main. Le vicomte de Noailles avait été présent à celle scène ; je le choisis pour témoin et j*allai demander asyle à un autre de mes amis , le duc de Castries, qui me fit coucher chez lui. Le vicomte de Noailles, (fA devait me servir de témoin, vînt me chercher le lende-^ main à six heures et demie, pour m'accompaguer cheï le prince de Nassau. ,
Lorsque nous y arrivâmes, tout le monde dormait dans sa maison. Maître et valets , lous étaient plongea dans le plus profond sommeil. Nous eûmes beaucoup de peine à réveiller le suisse, à nous faire ouvrir et à
ou 80UVBMIRS. §3
pénétrer dans la chaodbre du prince, que notre brusque entrée éveilla en sursaut.
Il avait perdu toute idée de ce qui s^était passé la veille; ce souvenir s'était effacé de son cerveau avec les fumées du vin de Champagne qu il avait bu « Par « quel hasard , messieurs, nous dit-il , me faites-vous iK une visite si matinale? — Vous devez le savoir, lui « répondis -je, puisque c'est vous qui l'avez voulu. — « Parbleu, reprit-il, je me donne au diable si j'en sais « un mot. »
Je fus donc obligé de lui rappeler en peu de paroles le propos insolent qu'il m'avait tenu. « Tu as raison, e dit-il, je me suis conduit comme un fou, le vin m'avait > troublé la tête ; mais il n'y faut plus penser, et puis- « que tu m'as amené le vicomte de Noailles, je te dé- ' (iare devant lui que je suis ton serviteur, ton ami, et « qu'il n'a jamais été dans mon intention de te faire la « moindre ofiense. »
« C'est bien, dis-je à mon tour, mais c'est trop tard, « j'aurais voulu pour toute chose au monde recevoir • hier de toi cette réparation; mais les vingt convives « qui dînaient avec nous ne peuvent eu être témoins, « et elle ne me suffit plus. »
« Allons, £youta-t-il, tu as encore raison. : eh bien ! " nous nous battrons ; mais au moins, je te prie, qu'il « n'entre point de ressentiment dans ce combat, et « que ce ne soit simplement qu'un sacrifice que nous « faisons aux préjugés et au point d'honneur. » Je lui serrai la main amicalement, et il se leva.
Il me proposa de déjeuner; mais comme je lui disque je ne déjeunerais qu'après le combat, il me répliqua d'un air un peu piqué : « La réponse n'est pas mal pré- « somptueuse! nous verrons qui des deux, après ce(te - affaire, pourra déjeûner. «
Dès qu'il fut babillé, nous sortîmes. Je lui demandai où il voulait aller. « Ah! reprit-il, j'ai non loin d'ici un
• endroit très commode pour ce genre d'exercice. • Je repartis « qu'on voyait bien qu'il était comumier du
• fait. •
M'arrétant alors, je lui fis remarquer que j'étais accompagné d'un témoin, et qu'il' n'en avait pas, ce qui était contre la règle. « Bon! me dit-il, Noailles est do- « tre ami et homme dltonneur ; je le choisis aussi pour « témoin, il en vaut bien deux. •
Nous continuâmes notre marche. Arrivés dans une petite ruelle entre deux murs de jardin, nous nous mîmes lestement en chemise et en garde. A peine nos fers étaient-ils croisés que, jetant les yeux sur un robao, couleur de rose, attaché à la garde de mon épée, il s'écria : « Voilà une nouvelle faveur de quelque belle! je « crains bien qu'elle te ^ne porte bonheur. — C'est ce « que nous verrons bientôt, • repris-je. Alors nous nous attaquâmes vivement.
Le prince ne se battait pas comme un autre : il ne suivait aucune des règles de Tescrime ; mais, comme il était singulièrement nerveux et agile, tantôt il s'élançait sur son ennemi avec la rapidité d un cerf, et tantôt il sautait en airière avec la même vélocité, de sorte qu'il était également difficile de parer ses coups rapides et de l'atteindre dans sa prompte retraite.
Ce jeu, qui m étonnait fort, lui avait réussi dans presque toutes les affaires que sa vivacité lui avait fréquemment attirées. Aussi, malgré mon attention et mon sangfroid, il pei*ça plusieurs fois ma chemise, mais heureusement sans me toucher, et moi je m'étendais inutilement pour frapper à mon loiu*.
Cependant, au bout de quelques secondes, mon épée Tatteignit à la main et son sang coula. Je lui demandai alors s'il était^content et s il voulait s'arrêter. «Content!
• dit-il un peu vivement, je 1 étais tout à l'heure, mais « à présent je ne le suis plus ; continuons. >»
Le combat 4*ecommeuça ; son fer, dirigé trop impé-
oc SOUVENIRS. 65
tiicuscmenl, manqua et dépassa plusieurs fois mon corps ; enfin mon épée perça son bras et se brisa au moment où je voulais parer un coup qu'il me rispolait. « Allons, lui dls-je en ce moment, il faut envoyer cher- « cher une aulre épée. »
« Vous êtes deux insensés, s'écria le vicomte de « Noailles; pour un propos trop vif, mais qui n'était « point une injure, c'est, ma foi, bien assez de deux « blessures reçues et d'une épée rompue. Je vous dé- « clare que dorénavant celui qiû ne voudra pas cesser « de combattre, aura affaire à moi. »
Nous rimes de cette saillie. « Parbleu, dit Nassau, il « a raison, et je le sens d'autant mieux que ma main « commence à ne pouvoir plus tenir mon épée. — Eh ■ bien ! repris-je, veux-tu que nous nous embrassions « et que tout soit fini? — J'y consens, repariii-il, à « condition de jurer notre honneur que, quoi qu'il ar- « rive, nous ne combattrons jamais lun contre l'aulre, « et que nous serons frères d armes pour la vie. • Nous nous embrassâmes : ainsi tout fut terminé.
Je ne serais pas entré dans les détails de cette affaire, qui ne concerne que moi seul, si elle n'eût été, par la suite, une des causes d'événements assez singuliers : car on verra, en poursuivant la lecture de ces Mémoires, que Nassau étant en Pologne lorsque j'étais en Russie, fidèle à la fraternité jurée, j'obtins pour lui de l'impératrice, qu'il n'avait jamais vue et qui était mémo pi"évenue contre lui, le don d'une terre en Crimée cl la permission de porter sous pavillon russe, dans la mer Noire, les productions de ses domaines en Pologne. Par reconnaissance, il offrit à l'impératrice de la servir contre les Turcs : élevé par elle au commandement de ses flottes, il brûla dans le Bor>'Sthène celle du capitanpacha, et battit dans le Nord les escadres du roi de Suède : tant il est vrai que les plus grands événements soht ^souvent produis pm* les petites causes!
66 MéMOinES
Ce prince, par rorigioalité de son caractère, éiait au vrai phéuomèoe au milieu d*un temps et d'un pays, au Teffel d'une longue civilisation était de donner à tous les esprits une uniforme ressemblance, au moins pour le langage et pour la forme.
Dans nos brillantes sociétés surtout, par un mélange et par nn frottement continuels, les empreintes natives de chaque caractère s'effaçaient} comme tout était de mode, tout était semblable. Les opinions, les paroles, se pliaient sous le niveau de l'usage; langage, conduite, tout était de convention; et, si l'intérieur différait, chacun au dehors prenait le même masque, le même ton et la même apparence.
Le prince de Nassau, au contraire, offrait à nos regards un mélange bizarre des qualités les plus opposées, et ne ressemblait qu'à lui-même. Son esprit était peu cultivé ; il manquait d'imagination, parlai! peu et semblait au premier abord d'une froideur extrême. Opendant nul n'était plus propre à réussir dans tout ce qu'il voulait, parce qu'il voulait très fortement et avait une invariable suite dans ses démarches et dans ses projets.
Il avait toujours besoin d'argent, le prodiguait sans mesure, et n'en gardait jamais; trois fois il se ruina; mais son bonheur et son courage relevèrent trois fois sa fortune.
Cet homme, d'un maintien si froid, s'irritait au moindre mot; sa douceur apparente se changeait avec rapidité en colère. Passionné poiur les femmes, poui* le jeu, pour le luxe, pour tous les plaisirs de la capitale, il les quittait sans regret att moindre bruit de trom* pettes et de guerre. Préférant Paris à tout autre séjour , il s'en éloignait sans cesse pour parcourir les quatre parties du monde , dont il fit le tour aveq Bougainville.
Voluptueux avec recherche, il supportait sans peine
ou SOUVENIRS. 67
les rigueurs de tous les climats, les fatigues de tous les genres, les privations de toute espèce. Partout où Ton s'amusait et où Ton se battait , ou était sùi* de le rencontrer. Gelait le courtisan de toutes les cours, le guenîer de tous les camps, le chevalier de toutes les aventures.
On le vit successivement combatti*e les tigres dans un auli^e hémisphère, attaquer les Anglais à Gibraltar, s'é lancer à la nage après Tincendie de sa batterie flottante, détruire une escadre turque près d'Oczakow, guerroyer contre les Suédois dans les mers glacées du Nord, avec des fortunes diverses, et ensuite porter en Allemagne ses armes et son argent au secours des émigrés.
Enfin, pour compléter les contrastes, ce caractère si haut, si fier, si aventureux lorsqu'il était animé par la gloire ou par le simple point d'honnem*, devenait trop flexible et trop souple à la cour; et le paladin, pour gagner la faveur des princes, retombait alors dans la foule des courtisans.
La révolution Tempécha d'achever le rôle* auquel la nature l'avait destiné ; il ne put y briller ni dans l'un ni dans l'autre parti. Il s'y trouvait en eflet dans une fausse position : car son amour pour les aventures et pour les dangers, ainsi que son ardeur impétueuse, auraient dû le classer au premier rang des Français, des républicains et des impériaux, tandis que son nom, son rang, ses habitudes et ses préjugés le retenaient au milieu des coalisés, dont la lenteur méthodique était incompatible avec son humeur entreprenante.
Deux Jours après notre combat, le prince de Nassau vint au bal de la reine avec une écharpe qui soutenait son bras. Notre aventure se répandit; et, comme ce tenq)s bizarre était un constant mélange de galanterie, de chevalerie et de philosophie, cette petite affaire me fit honoeiti' dans Tesprit des hommes qui se vantaient
le plus de conibatli^e les préjugés, et les daines me firent fête.
Nous passâmes l'hiver en jeux, en bals et en plaisirs : tous les Français ressemblaient alors à ces jeunes Napolitains qui rient, chantent et s*endorment, sans inquiétude, siu* la lave et au boixl d'un volcan. Comment prévdir d'horribles malheurs au sein de la paix et de la prospérité ! Comment craindre ce débordement de passions et de crimes , à une époque où tous les écrits, toutes les paroles, toutes les actions, n'avaient pour but que l'extirpation des vices, la propagation des vertus, l'abolition de tout arbitraire, le soulagement des peuples, l'amélioration du commerce et de l'agriculture, enfin le perfectionnement des sociétés humaines !
Un roi jeune, vertueux, bienfaisant, qui n'avait d'autre pensée que celle du bonheur de ses sujets, et qui ne voulait d'autre autorité que celle de la justice, donnait par son exemple un nouvel essor à toutes ces idées généreuses et philanthropiques.
Il avait prîs pour ministre les deux hommes que la voix publique désignait comme les plus instruits, les plus désintéressés, les plus vertueux. Toutes les idées de tolérance et de sage liberté étaient accueillies et encouragées par eux. Amis constants des principes, ennemis courageux des «abus ils réalisaient avec leur monarque les vœux de cet ancien sage qui disait que le bonheur n existerait sur la terre ^ qu'au morne ni oà la vraie philosophie s^ assiérait sur le trône.
Partout l'injuste persécution des protestants cessait ; on supprimait la fiscalité des coiporations ; la coi^ée était détruite; les ti*aces de toute servitude disparaissaient ; les privilèges humiliants n'osaient plus se montrer et s'exercer ; enfin on vouait à l'oubli cette antique maxime féodale qui disait quaucun noble n'est tenu de payer taille y ni de faire de viles eot^e'es ; et que nul n'est corvéable s'il nesi vilain ettaillabte^
ou SOOVENIRS. €9
Avec de tels ministres, une réforme douûe, graduelle et salutaire, nous aurait mis à Tabri d'une révolution ; mais une telle philosophie peut rarement se montrer avec impunité aux regards des classes puissantes, qui ne vivent que d'abus, n'existent que par des privilèges, et qui perdraient presque toutes leurs jouissances et leur éclat, si le mérita seul menait au crédit et si la juslice remplaçait l'arbitraire.
La cour, presque toujours plus puissante que la royauté, s'alarma des projets des deux ministres, et les attaqua avec toutes les armes que l'intérêt et l'intrigue savent si bien fournir aux passions.
Le roi était bon, mais faible : partageant les pensées et les sentiments de Turgot, il n'eut pas la forcé de le soutenir; il le renvoya et en gémit. Maiesherbes voulut partager le sort d'un collègue si digne de lui, et donna sa démission. Cependant, parmi les ministres qui les remplaçaient, on ne vit que des hommes de mérite : car on n'osait pas en proposer d'autres à un prince tel que Louis XVI.
Le choix de M. Necker, comme directeur général des finances, fat une très gi^ande et très remarquable innovation ; elle portait l'empreinte de l'esprit du siècle, et c'était la première fois, depuis Henri IV, qu'on voyait un protestant siéger dans les conseils de nos rois.
L'envie la plus haineuse ne saurait, par aucun prétexte plausible, refuser à M. Necker le plus noble caractère, une ame élevée, un extrême amour du bien public, des intentions toujours pures, un esprit très étendu et une brillante éloquence; mais il était, d'une autre part, ainsi que le roi, plus fort en principes qu'en actions.
Tous deux, jugeant les hommes comme ils devaient
être, et non comme ils sont, se persuadaient trop faci-
. lement qu'il suffisait de vouloir le bien pour le faire, et
de mériter l'ampur des peuples pour l'obtenir. Ils igno-
M MÉHOlftES
raient la logique des passions ^ ils ne savaient pas qne, ciies la plupart des hommes, rien n'est plas opposé à lenr intérêt bien entendu que leur égolsme.
Admis dans Tintlmité de M. Neclter et de sa femme, quoique bien jeune encore, je puis assurer que jamais on ne pouyait l'entendre sans être touché de ses seati^ ments, et frappé de respect pour son caractère. On respirait dans cette maison un air de simplicité et de vertu, tout à fait étranger au milieu d'une cour brillante et d'une capitale corrompue.
A cette époque si différente du temps présent, un long usage excluait la jeunesse des affaires; il fallait, po«r oser se mêler de politique et de législation, cette maturité d'âge qui ne donne pas toujours la raison, mais qui au moins la suppose. Ainsi, dans ces souvenirs que je retrace, on ne doit point s'attendre à me voir comme acteur au milieu de tous ces divers événements qui se préparaient, se succédaient, et qui, en nous doulliaut l'espoir de tant de bonheur, nous conduisirent à tant d« calamités.
Dans.la plus grande partie de ces scènes politiques qui ont fini par bouleverser l'Europe, j*étaîs placé, non sur le théâtre, mais au premier rang des spectateurs; j'avais toute l'illusion de la scène. L'enthousiasme excité parles nouvelles idées de réformes, d'améliorations, de liberté, de tolérance et d'une égalité légale, me ravissait.
Le sort me mit cependant à portée plusieurs fois de voir de très près les principaux personnages et l'intérieur même des coulisses ; mais ce hasard, loin de dissiper mon iliusiou, y ajoutait; et il était en effet impossible de passer les soirc'ies chez D' Alembert, d'aller à l'hôtel de La Rochefoucauld, chez les amis de Turgot, d'assister au déjeuner de l'abbé Raynal, d'être admis dans la société et dans la famille de M. de Malesherbes, enfin d approcher de la reine la plus aimable et du roi le plus
ou somrsims. 7t
vertiia», sans eroire qiie nous entrions daiia nne loitê d'âge d'or, dont les siècles précédents ne nous don*naientauciinoidi^c.
Cependant des faits mieux observés, et qui ne tardé* rent pas à se multiplier, auraient du' dessiller les yeux de spectateurs plus expérimentés, et une suite d'événements qui se succédèrent avec rapidité ne devaient ma«* nifester que trop ciairement à nos yeux, d'un côté Timminence de la crise qui approchait, la fougue des pas^ sions innovatrices qui se propageaient, feifrayante ja^ lousie qui anintait Tordre plébéien contre les ordres de la noblesse et du clergé, l'irritation de ceux-ci, et, dis l'autre côté, la faiblesse des pilotes chargés de nous diriger Gonure tant d'écueils.
En effet, déjà par sa faiblesse le ministère de Louis XV avait laissé honteusement partager la Po« logne par la Russie, la Prusse et f Autriche ; partage funeste! car il eut le double inconvénient, 1^ de rom« pre l'équilibre établi par le traité de Wesiphalie, d'augmenter considérablement la force de trois puissances déjà formidables, tandis que l'Angleterre, d'un autre côté, avait acquis la plus grande prépondérance par la conquête de l'Inde : ce qui rabaissait la France au se-* cond rang des monarchies, elle qui jusque là avait occupé le premier ; 2® de substituer le droit de convenance au droit des gens, puisque sans prétexte on avait démembré une puissance inoffensive, et par cette in-* justice ouvert la porte à la violation de tous les engagements, de tous les droits et de toutes les propriétés.
La même faiblesse semblait toujours paralyser nos conseils au dedans et au dehors. La Russie, active et constante dans son ambition, envahit bientôt la Crimée. Vainement l'Autriche s'efforça, pour la seconde fois, d'engager la France à opposer une digue à tant d'ac* croissemenis. Vainement l'empereur Joseph, lorsqu'il vint à Paris, redoubla ses insiances, et annonça le péril
71 V&MOIEBS
dont la gigantesque grandenr dn colosse rn^se niena-^ çait TEurope. L'amonr du repos, le désordre des finances et la timidité qui empêchait de les rétablir en imposant le clergé, remportèrent sur toute autre considération.
Il en résulta que rAulriche, ne se trouvant pas en état de lutter seule contre la Russie , changea de système et resserra ses liens avec le cabinet de Pétersbourg : ce qui nous fit perdre en grande partie notre prépondérance en Allemagne , et Tinfluence que nous étioos habitués à exercer sur les puissances des deuxième et troisième ordres, qui jusqu'alors avaient ccmipté sur notre protection.
Pendant ce temps, la liberté, assoupie dans le monde civilisé depuis tant de siècles, se réveillait dans unautre hémisphère, et luttait glorieusement contre une antique domination, armée des forces les plus redoutables.
Inutilement rAngleterre, fière de son pouvoir, de ses nombreuses flottes et de ses richesses , avait soldé et envoyé quarante mille hommes en Amérique pour étouffer cette liberté dans son berceau. Une nation tout entière qui veut être libre est difficilement vaincue.
Le courage de ces nouveaux républicains leur attirait partout en £iu*ope Tcstime, les vœux des amis de la justice et de Thumaniié. La jeunesse surtout, par un singulier contraste, élevée au sein des monarchies, dans l'admiration des grands écrivains comme des héros de la Grèce et de Rome , portait jusqu'à l'enthousiasme l'intérêt que lui inspirait l'insurrection américaine.
Le gouvernement français, qui désirait l'affaiblissement de la puissance anglaise, était insensiblement entraîné par cette opinion libérale qui se déclarait avec tant de vivacité. Il donnait même secrètement ou lais* sait donner par »on commerce; des secours en armes,
ou SOUTENIUS. 73
en munlions et en argent, aux Amëricoins. Mais, par une suite de sa faiblesse, il n'osait se prononcer ouvertement, affectait au contraire en apparence une impartiale neutralité, et s'aveuglait au point de croire que ses démarches secrètes ne seraient pas devinées, et qu'il pourrait ruiner sa rivale sans courir le danger de se mesurer avec elle. Une telle illusion devait peu durer, et le cabinet anglais était trop clairvoyant pour laisser ainsi recueillir au nôtre les avantages de la guerre, sans en courir les chances.
Le voile dont on se couvrait devenait de jour en jour plus transparent : bientôt on vit arriver à Paris les dé* pûtes américains, Sileas Deane et Arthur Lee. Peu de temps après, le célèbre Benjamin Franklin vint les rejoindi*e. Il serait difficile d'exprimer avec quel empressèment, avec quelle faveur furent accueillis en France, au sein d'une vieille monarchie, ces envoyés d'un peuple en insurrection contre sou monarque.
Bien n'était plus surprenant que le contraste du luxe de notre capitale, de l'élégance de nos modes, de la magnificence de Versailles, de toutes ces" traces vivantes de la fierté monarchique de Louis XIY, de la hauteur polie mais superbe de nos grands, avec l'habillement presque rustique, le maintien simple, mais- fier, le langage libre et sans détour, la chevelure sans apprêts et sans poudre, enfin avec cet air antique qui semblait transporter tout à coup dans nos murs, au milieu de la civilisation amollie et servile du dix-septième siècle, quelques sages contemporains de Platon, ou des républicains du temps de Caton et de Fabius.
Ce spectacle inattendu nous ravissait d'autant plus qu'il était nouveau, et qu'il arrivait justement à l'époque où la littérature et la philosophie répandaient universellement parmi nous le désir des réformes, le penchant aux innovations, et les germes d'un vif amour pour la liberté.
74 MtaOtBBS
Le bruit des dmei ncitait encore davantage Tardetur d'une jennesM beUiqueuM : la lente circonspection de nos ministres nons irritait i nous étions fatigués de la longueur d*une paix qui durait depuis pins de dix ans, et chacun brûlait du désir de réparer les affroau de la dernière guerre, de combattre les Anglais et de V4der au secours des Américains.
Cette impatience, contenue par le gouvern^Aent, s'en accroissait encore t car on fortifie presque tmh jours ce que Ton comiNrime. Bientôt, appuyés par TaiH torité d*nn long usage et par le souvenir de nos ancêtres, qu'on avait vus souv^t, undis que nos rois re»talent en paix, cbercher partout la guerre et les av^h tares, et Adre briller leurs épées tantôt dans les camps espagnols, italiens, pour combattre les Sairaslns, tan* tôt dans les armées autridiiennes, pour repousser les invasions des Ottomans, nous cherchftmes les moyens de traverser indlvidudlement l'Océan , pour nous ranger sous les drapeaux d« la liberté américaine*
Les commissaires du congrès n'étaient point encore reconnus officiellement comme agents diplomatiques : ils n'avaient point obtenu d'audience du monarque $ c'était par des intermédiaires que le ministère négociait avec eux. Mais, dans leurs maisons, on voyait chaque jour aocourir avec empresseaseat les hommes les plus distingués de la oqrftale et de la cour, ainsi que tons les philosophes, les savanu et les littérateurs les plus ceiMMres. Ceux^i attribuaient à lemrs propres écrits et à iMt influence les progrès et les succès des doctrines libérales dans un autre monde, et leiv désir secret était de se voir un Jour lé^ateurs «i Europe, comme leurs ânules l^étalent en Amàîque.
Conduits par un autre motif, les jeunes officiers ttixtçais, qui ne respiraient que la guerre, s'empressaient de venir chez les commissaires américains et de les ques' tionner sur la siuiaiion de leurs affaires, sur les forces
ou soDfSNias. n
du congrès, sur leurs moyens de dëfeuie, ei sur les * nouvelles diverses qu'on recevait incessammenl de oe grand tbéàu^ei où Ton voyait la liberté combattre si vaillamment contre la tyrannie britannique.
Ce qui ajoutait encore à notre estime, à notre con»fiance, à notre admiration, c'étaient la bonne foi et la simplicité avec laquelle ces envoyés, dédaignant tout artifice diplomatique, nous racontaient les revers tri ' quents et successifs que leurs milices, encore inexpért mentées, venaient d'éprouver : car, dans ces premiers temps, le jiombre et la tactique des Anglais leur don* naient des triomphes momentanés sur la vaillance des cultivateurs américains , novices dans le métier des armes.
Sileas Deane et Arthur Lee ne nous dissimulèrent point que le secours de quelques officiers instruits leur serait aussi agréable qu'utile. Ils nous dirent même qu'ils étaient autorisés à promettre à ceux de nous qui voudraient embrasser leur cause, des grades propoi^ tionnés à leurs services.
Les troupes américaines comptaient déjà dans leurs rangs plusieurs volontaires européens, que l'amour de la globe et de l'indépendance y avait conduits. On y distinguait surtout deux Polonais dont l'histoire con-» servera les noms, le brave Pulawski, et llllustre Kos* ciusko, qui, depuis, brisa momentanément les fers dé sa pairie, et ne succomba qu'après avoh* ébranlé, par de nombreux combats et d'éclatants triomphes, la puissance du colosse qui l'atuiquait; enfin le mi^r Fléury, qui honora notre patrie par son heureuse audace et par ses talents.
Les trois premiers Français, distingués par leur rang à la cour, qui offrirent le secours de leurs épées aux Américains, furent le marquis de La Fayette, le vicomte de Noailles et moi . Nous étions depuis longtemps unis par l'amitié; nous l'étions encore par une grande
'it HÊXOIAES
conionnUë de sentiments , et nons le fûmes bientôt par les nœuds du sang.
La Fayette et le vicomte de Noailles avaient épousé deux filles du duc de Noaillesi nommé alors duc d'Ayen; leur mère, la duchesse d'Ayen, était fille du premier lit de M. d'Aguesseau, conseiller d'état et fils du chancelier d'Aguesseau. Il avait eu, d'un second lit, vingt ans après, plusieurs enfants, dont l'un était M. d'Aguesr seau, aujourd'hui pair de France, une fille mariée à M. de Saron, premier président'du parlement de Paris, et enfin une autre fille que j'épousai au printemps de Tannée 1777, de sorte que par cette alliance je devins Toncle de mes deux amis . .
Nous nous promîmes tous trois le secret sur nos arrangements avec les commissaires américains, afin de nous donner le temps de sonder les dispositions de noire cour, et de rassembler les moyens nécessaires à l'exécution de nos projets. La conformité de nos sentiments, de nos opinions, de nos désirs, n'existait malheureusement pas alors dans nos fortunes : le vicomte de Noailles et moi nous dépendions de nos parents, et nous ne jouissions que de la pension qu'ils nous donnaient. La Fayette, au contraire, quoique plus jeune et moins avancé en grade que nous, se trouvait, par un singulier hasard, à l'âge de dix-neuf ans, maître de son bien, de sa personne, et possesseur indépendant de cent mille livres de rentes.
Notre ardeur était trop vive pour être longtemps discrète. Nous confiâmes notre dessein à quelques jeunes gens que nous espérions engager dans notre entreprise. La cour en eut connaissance; et le ministère, qui craignait que le départ pour l'Amérique de volontaires d'un rang distingué, qu'on ne croirait pas possible sans son autorisation, ne découvrît aux yeux des Anglais les vues qu'il voulait encore leur cacher, nous enjoignit formellement de renoncer à notre dessein.
oc SOUVENIRS. 77
Nos parcnls, qui rayaient ignoré jusque là, prii-cnt l'alarme et nous reprochèrent vivement noire aventureuse légèreté. Ce qui me frappa surtout, ce fut la surprise qu'en témoigna la famille de La Fayette.» Elle me parut d'autant plus plaisante, qu'elle m'apprit à quel point ses grands parents avaient jusqu'alors mal jugé et mal connu son caractère.
La Fayette eut de tout temps, et surtout quand il était jeune, un maintien froid, grave, et qui annonçait même très faussement une apparence d'embarras et de timidité. Ce froid extérieur et son peu d'empressement à parler, faisaient un contraste singulier avec la pétulance, la légèreté et la loquacité brillante des personnes de son âge ; mais cette enveloppe, si froide aux regards, cachait l'esprit le plus actif, le caractère le plus ferme, et i'ame la plus brûlante.
J'avais été mieux que personne à portée de l'apprécier : car, l'hiver précédent, amoureux d'une dame aimable autant que belle, il m'avait cru mal à propos sou rival, et, malgré notre amitié, dans un accès de jalousie, il avait passé presque toute une nuit chez moi pour me persuader de disputer contre lui, l'épée à la main, le cœur d'une beauté sur laquelle je n'avais pas la moindre prétention.
Quelques jours après notre querelle et notre réconciliation, je ne pus m'empêcher de rire eu écoutant le maréchal de Noailles, et d'autres personnes de sa famille, me prier d'user de mon influence sur lui pour échauffer sa froideur, pour le réveiller de son indolence, et pour communiquer un peu de feu à son caractèi'e. Jugez donc quel dut être leur élonnement , lorsqu'ils apprirent tout à coup que ce jeune sage de dix-neuf ans, si froid, si insouciant, emporté par la passion de la gloire et des périls, voulait franchii' rOcéau pour combattre eu faveur de la liberté américaine î Au reste, la défense que nous avions reçue de tenter
n MiMOilIBS
cette graade aventure, produisit naturellement sur nous des effets tout différents : elle consterna le vicomte de Noailles et moi , parce qu'elle nous ôtait absolument toute liberté et tout moyen d'agir, et elle irrita La Fayette, qui résolut de l'enfreindre, assuré de ne manquer d'aucun des moyens nécessaires à la réussite de son dessein.
Cependant il dissimula et parut d'abord obéir comme nous à l'ordre que nous avions reçu; mais deux mois après, un malin, à sept heures, il entre brusquement dans ma chambre, en ferme hermétiquement la porte, et, s'asseyant près de mon lit, me dit : « Je pars pour « r Amérique; tout le monde l'ignore, mais je t'aime « trop pour avoir voulu partir sans te confier mon se^ « cret. — Et quel moyen, lui répondi^je, a»-tu pris « pour assurer ton embarquement? •
J'appris alors de lui qu'ayant, sous un prétexte plausible, fait un voyage hors de France, il avait acheté un vaisseau, qui devait l'attendre dans un port d'Espagne ; il l'avait armé, s'était procuré un bon équipage, et avait rempli ce navire non seulement d'armes et de munitions, mais encore d'un assez grand nombre d'officiers qui avaient consenti à partager son sort. Parmi cens officiers se trouvaient M. de Ternan, militaire brave et instruit, et M. de Valfort, recommandable par sa longue expérience, par sa sévère probité, par ses profondes études : depuis, mon père lui confia la surveillance de l'Ëcole-Militaire, de sorte qu'il devint le principal instituteur de Napoléon Bonaparte. Ces deux officiers avaient été indiqués à La Fayette par M. le comte de Broglie, auquel il avait confié son projet *.
Je n'eus pas besoin d'exprimer longuement à mon
* MM. Dupoiiail, de Gouvion, Gimat, de Ponijibaut, faisaient partie du nombre des officiers qui suivirent M. de La-» Fayette.
ou «Mnrmins. 9»
ami ie chagrin que j'avais de nepowau* raeoompagner» il le seatait auaai vivement que moi; mais nous cou* servions Tespoir que la guerre éclaterait bientôt entre l'Angleterre et la Franee, et qu'alors rien ne s'oppose» rail à notre réunion.
La Fayetle, après avoir fait la même conMenee an vicomte de Noailles, s'éloigna promptement de Paris. Sou départ jeta dans l'affliction sa fiimille» qui le voyait avec une peine extrême non seulement courir tant du dangers de tout genre, mais encore saerfSer à la cause d'un pays si loinuiin une grande partte de sa fiyrtune. Sa femme seule, quoique la plus affligée, l'aimait ttùç pour ne pas paruger se^ sentiments et approuver sa généreuse résokrtim.
La com*, promptement informée de sa désobéis^ année, envoya pour l'arrêter des ordres qui ferent exécutés. Ainsi, mon malheureux ami , après tant de sa* crifices, se vit privé de sa liberté au moment ob il par* tait pour défendre celle d'un autre hémisphère.
Heureusement, peu de jours après, ayant trompé la vigilance de ses surveiikmts, il s'échappa, franchit les Pyrénées, et retrouva sur la côte espagnole son vaisseau ainsi que ses compatirons d'armes, qui d^à désespé* raient de le revoir. Il mit à la voile, uriva sans accident ea Amérique, et reçut l'accueil que méritait sa noble et fénéreuse audace.
Se montrant ensuite aussi modeste qu'ardant, et aussi prudent qu'intrépide , il s'attira de la part des Améri* cains l'esiime et la confiance générales, à un tel degré que son âge parut oublié, que ses qualités seules furent comptées, et que, peu d'années après, Washington, qui l'avait deviné, lui confia le conunandement d'un corps d'armée et le soin de faire, à la tète de ce corps, une campagne défensive, genre de guerre qui demande le plus d'expérience, de sagesse et d'habileté.
Cepmdant, avant de le favoriser ainsi, la fortune
aO MËHOIRES
Tavail séfèrement éprouvé : car, u son début, clic ne lui avait fait connaître que ses rigueurs. La première bataille à laquelle il se distingua, fut une bataille perdue, celle de Brandy-Wine. Il y reçut une blessure grave : une balle traversa sa jambe, ce qui ne Tempecha pas de continuer quelque temps ses efforts héroïques pour rallier les Américains.
Bientôt il vit Philadelphie au pouvoir des Anglais; mais il était doué de ces qualités qui seules rendent la célébrité durable : la fermeté dans les revers, la constance dans les résolutions et la confiance dans l'avenir. Comme Washington, son maître, il pouvait être vaincu, mais non découragé. ^
Je le retrouvai tout entier dans les lettres qu'il m'écrivit après ce commencement malencontreux d'une carrière si brillante. Cependant, sous les drapeaux de la liberté , dans les camps républicains , et presque sous les yeux des sages du congrès, il montra une seule fois, par un trait do bravoure purement chevalei*csque, qu'il ne s'était pas totalement désaccoutumé des habitudes et des mœurs de nos jeunes paladins français.
Le comte de Carlisie avait publié en Amérique une proclamation qui contenait des expressions injurieuses pour la France : La Fayette, en champion de l'honneur français, envoya un cartel au comte et le défia au combat. Lord Carlisie répondit avec sagesse, en refusant ce défi, « que lés querelles des nations entraîneraient à « leur suite trop de désordres, si elles excitaient des « haines individuelles. »
Lorsque Paris retentit du bruit des iMremiers combats, où La Fayette et ses compagnons^'armes avaient fait briller le nom français, l'approbation fut générale; les personnes mêmes qui avaient le plus blâmé sa téméraire entreprise l'applaudirent ; la cour s'en montrait presque enorgueillie, et toute la jeunesse l'enviait. Ainsi l'opiulon publique se déclarant de plus en plus
ou SOUVENIRS. SI
pour la guerre, la rendait iuéviiable, et enu*aluait nécessairement un gouvememenl trop faible pour résis* ter à une telle impulsion.
Aussi le vieux comte de Maurepas, premier ministre, dit plusieurs fois à mon père, que c'était l'ardeur impétueuse des jeunes courtisans et des guerriers français, qui avait étourdi la sagesse du conseil, et forcé, pour ainsi dire, le gouvernement à la guerre.
Quoi qu'il en soit, pendant longtemps encore la lente circonspection des ministres déçut notre attente, et ils continuèrent, selon leur coutume, à tenir à Londres un langage pacifique, tandis qu'ils négociaient secrètement avec les commissaii*es américains.
Ces longueurs et celte indécision me désolaient, ainsi que ceux qui partageaient mes sentiments. Heureusement, à vingt-trois ans et dans Paris, le tourbillon du monde, les devoirs militaires et des occupations aussi variées que nombreuses , offrent une foule de moyens pour supporter les contrariétés.
Au printemps de la vie, tout chagrin est léger, parce qu'on voit tout au travers du prisme de respérauce, qui i*épand sur l'avenir les plus riantes couleurs.
Je quittai, pendant l'hiver, la capitale pour jouir du plaish*, nouveau pour moi, de connaître et de commander le régiment de dragons dont j'étais le colonel en second.
La vue de nos armes et les exercices militaires me présentaient une image de la guerre, et m'aidaient à en attendre la réalité. Un autre soin plus pressant occupa bientôt toutes mes pensées. Le 30 avril 1777, j'épousai mademois^le d'Aguesseau, et mes idées de gloire se calmèrent facilement , avec l'aide d'impressions plus douces et non moins vives.
Mon mariage, quelque charme qu'il eut pour moi, ne pouvait me faire oublier mes devoirs militaires, et je
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me rendis dès la fia de mai à Douai, où le régiment d'Orléans était alors en garnison.
Depuis quelques années, l'esprit d'innovation, de ré* forme et d'amélioration, s'étendait sur l'armée, sur son administration et sur sa tactique, comme sur tout autre objet.
Ce n'est point ici le lieu de tracer une histoire des révolutions successives du système militaire dans l'Europe moderne. Je dirai seulement, en peu de mots, que longtemps les Francs, nos aïeux, empruntant des Gaulois vaincus la tactique romaine, durent à cette science, qui régularisait leurs mouvements et dirigeait leur courage, leur premier, leur capital succès à Tolbiac, et, depuis, leurs victoires nombreuses contre les Allemands, les Sarrasins et les Saxons, qui tour à tour s'efforcèrent d'envahir la France;
L'histoire de Charlemagne nous apprend même que, s'il n'eût point conservé quelques traces de cet ancien système militaire, l'opiniâtre et féroce vaillance des Saxons aurait lassé son génie. Il conquit presque toute l'Europe, parce qu'il était à cette époque, non le plus brave, mais le plus habile des guerriers.
Cependant la richesse des princes, des ducs, des comtes, des leudes, avait déjà apporté un notable changement dans la manière de faire la guerre ; la plupart dédaignant de combattre à pied, la cavalerie l'empor* tait dans l'opinion sur l'infanterie. Ainsi la guerre chan* gea, et les armées perdurent peu à peu leur principale force, celle de l'infanterie.
Sous les successeurs de Charles, ce mépris pour l'infanterie s'accrut journellement; on oublia toute rè* gle de tactique ; quelques paysans et bourgeois , mal armés, composaient seuls cette misérable infanterie, qui ne comptait presque plus pour rien dans les batailles. Les seigneurs, leurs vassaux et arrière-vassaux, les chevaliers, leurs écuyers, leurs hommes d'armes»
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composaient une cavalerie nombreuse, flère et magnifique; elle faisait la guerre sans plan et combattait sans ordre. Le courage personnel était tout, et Thabîleté rien.
On pouvait décrire un grand combat par le simple récit de dix mille duels simultanés. On faisait des invasions, des excursions, plutôt que des campagnes. Le service obligé n'était que de quarante jours; aucune grande conquête n'était possible, et, tant que ce chaos féodal dura, chaque nation, en proie à des guerres privées, fut peu redoutable pour les autres.
Le fanatisme seul créa, grossit et versa dans l'Orient, un immense torrent de guerriers qui, de toutes les contrées de l'Europe, se répandit avec fureur sur l'Asie. Plusieurs millions d'hommes y périrent, et un petit nombre d'illustres aventuriers y conquirent, seuls, quelques principautés, que, peu de temps après, les Sarrasins leur enlevèrent.
Constantinople, perdue par la faiblesse d'un lâche despote, et prise d'assaut par nos chevaliers, ne resta que cinquante ans sous l'empire des Latins, que d'irrégulières milices féodales ne purent défendre.
Enfin, nos rois, las de tant de désordres, et devenus paissants en domaines que désolaient les courses des brigands , les révoltes des villes , les discordes des grands et les invasions anglaises, provoquées par des vassaux infidèles, levèrent et soldèrent des compagnies d'hommes d'armes. .
Bientôt la découva*te de la poudre changea forcé-* ment la tactique et le destin des peuples. Une infanterie redoutable reparut dans nos armées. Les révoltes devinrent presque impossibles. Les villes fortifiées mraient seules pu résister avec succès à l'autorité, mais la plupart appartenaient an souverain. I^es grands perdirent peu à peu celles qu'ils tenaient encore. Tous les
poovoirs se centralisèrent, et se réunirent dans la main du monarque.
Les exploits des Lansquenets, et suilout ceux des Suisses, démontrèrent avec évidence les innombrables avantages d'une infanterie, si longtemps dédaignée. Enfin il parut un grand homme dans le Nord, Gustave- Adolphe : il fit une révolution dans la tactique. Ce génie profond et ardent sut, avec quinze mille hommes, par Thabileté de ses manœuvres, par la savante ordonnance de ses bataillons, conquérir en peu de temps presque toute la belliqueuse Germanie. L'infanterie suédoise acquit alors la même célébrité que, dans les temps antiques, méiila la phalange macédonienne.
Après la mort de Gustave, tous les princes de l'Europe s'approprièrent sa législation militaire. Les grands hommes qui illustrèrent le règne glorieux de Louis XIY , perfectionnèrent cette tactique. Vauban porta au plus haut degré la science des sièges et de là défense des places. Condé , Turenne, Luxembourg el Villars excitèrent autant d'admiration par la sagesse de leurs plans de campagne, et par l'habileté de leurs manœuvres, que parleur audace et leur rapidité.
En vain cependant Folard, Feuquière, Vauban, Mon*técuculli, Puységur, traçaient savamment les règles que mettaient si brillamment en pratique tant de grands capitaines; vainement, de toutes parts, les arts et les sciences contribuaient par leurs découvertes au progrès méthodique de cette science de guerre et de destruction , nos armées étaient encore bien loin de ressembler à celles qui étonnent aujourd'hui l'Europe.
Il restait trop de traces des mœurs et du désordre de Tancien temps. Les armées étaient peu nombreuses; pourtant les trésors suffisaient à peine pour les payer : dans les grandes crises, oa était encore obligé d'avoir recours au ban et à rarrière4>an, dernière image de la féodtlicé.
ou SOUVENIRS. 85
Pendant la jeunesse de Louis XY, Thabillement des troupes n était pas uniforme : plus tard même nous vî* mes des maréchaux, tels que M. le maréchal de Coutades, en habit de ville et portant une grande perruque. L'obligation stricte de Tuniforme fut établie depuis: néanmoins nous avons encore vu les officiers des gardes françaises monter la garde, à Versailles, en habit noir avec le hausse-col sur la poitrine.
Il était difficile que la discipline fut rigoureuse et rinstruclion profonde : les emplois d officiers appartenaient de droit aux gentilshommes de province, très fiers, assez insubordonnés et communément dépourvus d'instruction.
Les emplois supérieurs étaient réservés, a bien peu d'exceptions près, pour les fils des grands seigneurs et des nobles de cour, qu'on appelait hommet de qualité'. Loin d'exiger d'eux, pour les obtenir, quelques éludes, quelque expérience, on les faisait colonels lorsqu'ils étaient encore enfants.
Mon père, alors l'un des moins favorisés, fut à dixneuf ans colonel du régiment de Soissonnais, et fut blessé, en le commandant, à la bataille de Rocoux. Le duc de Fronsac; fils du maréchal de Richelieu, fut nommé à sept ans colonel du régiment de Septimanie. Son msijOT n'avait que cinq années de plus que lui.
Cependant il faut dire que, pour l'ordinaire, les places de lieutenant-colonel et de major étaient données à des capitaines qui s'étaient distingués par leur intelligence. Â proprement parler, il n'existait point d'administration générale dans les corps; chaque capitaine était chargé de celle de sa compagnie, qu'il recrutait, équipait et gouvernait suivant son intelligence.
Les revers de la guerre de sept ans nous ouvrirent tardivement les yeux, et le gouvernement sentit la né* cessité d'adopter les règles d'une administration et d'une tactique, par lesquelles le grand Frédéric avidit
M aÈiroiRBS
M triompher des trois plus grandes puissances de l'Europe.
Les ordoDcances dé M. le duc de Choiseul firent disparaître la plupart des anciens abus. Nos manœu* ¥res devinrent régulières : une instruction plus étendue fut exigée des officiers ; on nous soumît à la plus sévère discipline et à la plus stricte subordination. Une sage administration remédia au désordre : elle établît, pour l'équipement, le recrutement, rarmement, les remontes, une utile économie, et dans l'habillement une juirfaite uniformité. Tel était le nouvel ordre de choses, au moment où j'entrai an service.
La faveur accordée aux colonels dont les régiments étaient les mieux instruits et les mieux disciplinés, et l'avancement obtenu par les officiers qui se distinguaient dans les écoles de théorie et dans les exercices, excitaient, dans toute la France, une émulation géoàrale, et chacuu se diqHitait à l'envi ee nonveaa genre de palme.
Tous les colonels cherchaient h se surpasser mutuellement par la belle tenue de leurs troupes, ainsi que par b régularité et la promptitude de belles manœuvres, dont la plupart étaient peut être au fond plus propres à briller dans des revues de parade, qu'à conduire â la victoire sur les champs de bataille.
L'amour propre exagèi*e tout. Plusieurs chefs de corps, que nous appelions les faùeurgy tourmentaient les soldats par des détails minutieux et les officiers par une sévérité plus dure que juste. En tout, on ii*avaît pris de l'école de Frédéric que ses leçons les plus faciles à saisir et les moins essentielles. On en avait bien appris les petits secrets qui instruisent et font mouvoir une troupe peu nombreuse, maïs on n'avait pas aperçu les grands principes qui donnent un grand ensemble et une sûre direction aux naouvements d'une armée.
M. le comte du Muy, vénérable par ses vertus, par sa
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juftie rigidité, s'était borné à maiotenir sévèrement Tor^ drc qu'il trouvait établi. Son successeur, le comte de Sainl*Germain, ennemi des abus, du luxe el des caprices de la faveur, attaqua la cour, supprima les corps privilégiés^ lourds pour le trésor, rarement utiles à la guerre, mais chers à la noblesse, parce qu'ils lui étaient avantageux.
Voulant établir dans nos camps une discipline aile* mande, incompatible avec nos mœurs, il soumit le soldat français à l'hamiliante punition des coups de plat de sabre; on obéit avec répugnance et incomplètement. Je me souviens même d'avoir vu à Lille des grenadiers d'un régiment de quatre bataillons, répandre au pied de leurs drapeaux des pleurs de rage, et le duc de La Yauguyou, leur colonel, mêler ses larmes aux Icura.
Ce mécouientcment devint général. Le ministre fut renversé par i'opiuion publique, qui devenait déjà une puissance. Le prince de Montbarrey prit sa place, et uy fil rien d'utile. Sa faiblesse même laissa commettre des déprédations, qu'il ignorait peut-être.
Mou père, comme on le verra bientôt, lui succéda $ mais ce fut dans les dernières années qui prccédèi*ent ^ nomination, que commencèrent à se manifester tontes les idées de réforme, d'innovation et de perfection* iiement, qui semblaient être devenues un besoin pour tes Français.
Le comte de Guibert, militaii*e plein de feu, d'ame et de connaissances, brûlant du désir de la gloire dans tous les genres, parvenu très jeune, par son activité, aux grades supérieurs, et, par ses talents, à l'Académie française, publia un Essai sur la tactique, dont les ilées grandes et nouvelles acquii*ent une rapide celé-* briié.
Dans le même temps, un major prussien, nommé le baron de Pyrch, vint en France, el oflrit au ministre de nous enseigner, dans tous lems développements, les
règles de Texercice prussien, et celles des grandes ma nœuvres de Frédéric.
A la même époque, un autre officier, nommé le baron de Mesnîl-Duraud, professant une nouvelle théorie, celle de tordre profond, attaqua celle de Vordre mince, qui était universellement adoptée depuis longtemps par les armées européennes; il voulut nous diviser en tiroir 9, en manches, en manipules et cd tranches.
Tous ces différents systèmes, accueillis par leur nouveauté, devinrent Tobjet d*une grande curiosité et même . de querelles assez vives; le gouvernement alimenta ce feu par les ordres qu'il donna, pour essayer et juger chacune de ces méthodes.
On voit par là qu'une grande fermentation remuait tout, que de grandes disputes s'élevaient de tous côtés sur la philosophie, la religion, le pouvoir, la liberté, la tactique ; enfin la musique même fit éclater une sorte de guerre assez animée, entre les écoles française et italienne, et Paris fut un moment divisé en deux factions acharnées l'une contre l'autre, celle des Gluckisles et celle des Piccinistes.
Il n'était rien qui ne fût remis en question, et c'était par cette agitation de tous genres, qu'on préludait aux terribles mouvements, qui ébranlèrent et ébranlent encore le monde entier.
Lorsqu'on voit régner tant de calme et, pour ainsi dire, tant de léthargie chez tous les pe.uples à certaines époques, taudis qu'à d'autres ils s'agitent, ils fermentent et paraissent, pour ainsi dire, en frénésie, on pourrait croire qu'il existe, dans le monde moral, des paralysies et des fièvres ardentes, comme dans le monde physique.
A la fin du dix-huitième siècle, la France était visiblement tourmentée de celte inquiétude, de ce malaise , de cette ardciu* violente , qui précèdent et an-
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noncent les gi*andes crises moraies , pcligienses et politiques.
Quand je me rappelle rincroyable activité d'esprit avec laquelle, de toutes parts, on provoquait, on multipliait , on combattait les plus légères innovations comme les plus grandes, et l'importance que chacun y attachait alors, j'en conclus qu'aux yeux de froids spectateurs, avant de devenir aussi dramatiques, aussi tragiques, aussi terribles que nous l'avons été plus tard, nous devions paraître assez fous, et passablement ridicules.
Une petite anecdote en pourra donner une idée : lorsqu'il parut une ordonnance de M. de Saint-Germain, qui changeait la discipline et infligeait aux soldats français le châtiment des coups de plat de sabre, la cour, la ville et l'armée disputaient avec acharnement pour et conli'e cette innovation : les uns la vantaient, les autres la blâmaient avec emportement î le bourgeois, le militaire, les abbés, les femmes même, chacun dissertait et controversait sui» ce sujet.
Tous ceux qui s'étaient engoués de la discipline allemande avec tout autant de chaleur qu'ils s'étaient précédemment enthousiasmés pour les modes anglaises, soutenaient qu'avec des coups de plat de sabre, notre année égalerait promptement en perfection celle du grand Frédéric; les autres n'y voyaient qu'une humiliante dégradation incompatible avec l'honneur français. Un tiers parti s'étonnait et doutait. « Le bâton, « disait-il, serait humiliant; mais le sabre est l'arme de « l'honneur, et cette punition militaire n'a rien de dés- « honorant; il faut examiner seulement, si elle n'est « pas préférable à la prison et à la salle de discipline, « qui nuisent à la santé et corrompent les mœurs. » Enfin ou dissertait gi*avement pour sa voir jusqu'à quel point cette punition physique pouvait agir sur les sens du soldât, pour Icforccr, pur lu douleur, à se corriger
9(^ MtaOIRBft
de ses vicesi de sa paresse ou de son iiisub(H*dîaation. Un matin, je vis entrer dans ma chambre un jeune homme des premières familles de la cour; j'élaiSy dès mon enfance, lié d'amitié avec lui. Longtemps, haïssant TétudCi il n'avait songé qu'aux plaisirsi au jeu, aux femmes; mais, depuis peu, l'ardeur militaire s'était emparée de lui : il ne rêvait qu'armes, chevaux, école de théorie, exercices et discipline allemande.
En entrant chez moi, il avait Tair profondément se* rieux; il me pria de renvoyer mon valet de chambre. Quand nous fûmes seuls : < Que signifient, lui di^^je, mon cher vicomte, une visite si matinale et un si grave début? Est41 question de quelque nouvelle affaire d'honneur ou d'amour ?
« Nullement, dit-il, mais il s'agit d'un objet très important, et d'une épreuve que je suis absolument résolu de faire; elle te paraîtra sans doute bien étrange, mais il me la faut pour achever de m'éclairer sur la grande discussion qui nous occupe tous. On ne juge bien que ce qu'on a connu et éprouvé par soi-même. £n te communiquant mon projet, tu sentiras tout de suite que c'est à mon meilleur ami seul, que je pouvais le confier, et que c'est lui seul, qui peut m'aider à l'exécuter. En deux mots, voici le fait : je veux savoir positivement l'impression que peuvent faire les coups de plat de sabre sur un homme fort, courageux, bien constitué, et jusqu'à quel point son opiniâtreté pourrait, sans faiblir, supporter ce châtiment ; je te prie donc de m'en frapper jusqu'à ce que je dise, oV#/ a#f tf^. »
Eclatant de rire à ce propos, je fis l'impossible pour le détourner de ce bizarre dessein, et pour le convaincre de la folie de sa proposition; mais il n'y eut pas moyen : il iosista, me pria, me conjura de lui faire ce plaisir, avec autant d'instances que s'il eût été question d'obtenir de moi le plus grand service.
ou fiovvBHias. tt
Ealia j'y consenlisi résolu, pour le punir de sa fantaisie, d'y aller, bonjeu^ bon argent. Je me mis donc à Tœuvre ; mais, à mon grand éionnement, le patient, méditant froidement sur l'impression de chaque coup, et rassemblant tout son courage pour les supporter, ne disait mot et s'efforçait de se montrer impassible; de sorte que ce ne fut qu'après m'avoir laissé répéter une vingtaine de fois cette épreuve, qu'il me dit : « Ami, « c'est assez ; je suis content, et je comprends à pré« « sent que, pour vaincre beaucoup de défauts, ce re- « mède doit être efficace. »
Je croyais tout fini, et jusque là cette scàne n*avait •rien eu pour moi que de plaisant; mais, au moment où j'allais sonner mou valet de chambre afin de m'habiller, le vicomte, en m'arrétant tout à coup, me dit « Un in- « stant, de grâce, tout n'est pas achevé ; il est bon aussi « que tu fasses cette épreuve à ton tour. •
Je l'assm^ai que je n'en avais nulle envie, et qu'elle ne changerait rien à mou opinion, qui était absolument conlraire à une innovation si peu française.
« Fort bien, répondit-il ; mais, si ce n'est pas pour « toi, c'est potu* moi que je te le demande : je t&eon* < nais; quoique tu sois un parfait ami, tu es très gai, un « peu railleur, et tu ferais peut-être, à mes dépens avec «• tes dames, un récit très plaisant de ce qui vient de se « passer entre nous. »
« Mais ma parole ne te suffit-elle pas? repris-je. • « Oui, dit4i, sur tout autre point plus sérieux; mais « enfin, quand je n'aurais que la peur d'une indiscré- « tion, c'est encore trop. Ainsi, au nom de l'amitié, je « t'en conjure, rassure-moi complètement à cet égard, « en recevant à ton tour ce que tu m'as bien voulu « prêter de si bonne grâce. D'ailleurs, je te le répète, « crois-moi, tu y gagneras, et tu seras bien aise d'a- • voir jugé par toi-même cette nouvelle méthode sur « laquelle on dispute tant. »
Yaiocu par ses prières, je lai laissai prendre l'arme falale ; mais, après le premier coup qu'il m'eût donné, loin d'imiler sa consumée obstinée, je me hâtai de m'écrier que c'était assez, et que je me tenais pour suflSsamment éclairé sur cette grave question* Ce fut ainsi que se termina cette folle scène. Nous nous embrassâmes en nous séparant, et quelque envie que j'eusse de raconter le fait, je lui gardai le secret aussi longtemps qu'il le voulut.
Ce jeune homme, alors si léger, fit depuis une chose très rare et très difficile : à l'âge où l'éducation est faite, il était très peu instruit; mais, enflammé par le désh* d'acquérir de la renommée, il refit lui-même son éducation, quitta les plaisirs, les frivolités, s'acharna à l'étude, apprit en quatre années les mathématiques, le latin, l'histoire, plusieurs langues, la logique et la rhétorique; enfin il se distingua à la tribune, dans nos camps , et mourut glorieusement en Amérique , au champ d'honneur, à l'instant où il venait de prendre à l'abordage un bâtiment anglais.
L'été se passa, pour notre jeunesse, en exercices fréquents, en discussions perpétuelles sur les nouveaux systèmes de tactique, en petites guerres et en combats simulés, et surtout en vœux inquiels et ardents pour une rupture avec l'Angleterre, qui devait changer nos feints combats en batailles réelles, substituer une pratique glorieuse à de froides théories, et contraindre nos pédants et minutieux faiseurs à céder la place aux officiers véritablement militaires et habiles.
Comme c'était pour la liberté que la guerre se faisait alors entre les Américains et les Anglais, cette même liberté s'ofTraît à nous avec tous les attraits de la gloire; et, tandis que des hommes plus mûrs et les partisans de la philosophie ne voyaient, dans celle grande querelle, qu'une favorable occasion pour faire adopter leurs principes, poiu* mettre des limites au pouvoir arbitraire,
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et pour donner la liberié à la France, en faisant recouvrer aux peuples des droits qu'ils croyaient imprescriptibles, nous, plus jeunes, plus légers et plus ardents, nous ne nous enrôlions sous les enseignes de la philosophie, que dans l'espoir de guerroyer, de nous distinguer, d'acquérir de l'honneur et des grades ; enfin c'était comme paladins que nous nous montrions philosophes.
Mais il arriva tout naturellement qu'en nous déclarant ainsi, par luae humeur d'abord purement belliqueuse, les partisans et les champions de la liberté, nous finîmes par nous enflammer de très bonne foi pour elle.
Après avoir lu avidement tous les livres, tous les écrits qui se publiaient alors en faveur des nouvelles doctrines, nous devînmes les disciples zélés de ceux qui les professaient, et les adversaires des preneurs de l'ancien temps, dont les préjugés, la pédanterie et les vieilles coutumes nous semblaient alors ridicules.
Nous ne nous lassions pas d'en rire avec Voltaire, d'en gémir avec Rousseau ; les discours académiques de Thomas, de D'Alembert et de leurs émules, exaltaient notre imagination ; VEsprti des lois de Montesquieu excitait en nous une profoilde admiration, et, si nous croyions retrouver dans son livre les droits des peuples longtemps perdus, ses Lettres Persannes nous rendaient presque honteux des mœurs de notre temps, par la peinture spirituelle et satyrique que cet éloquent écrivain en avait faite.
D'ailleurs nous nous ennuyions d'entendre nos vieillai*ds nous donner des leçons sévères, comme si nous ignorions tout ce que leur jeunesse et leur maturité avaient vu, souffert et même trop souvent fait de scandaleux, à l'époque de la régence et pendant le règne long, faible et licencieux de Louis XV.
Nous étions peu dociles aux prédications et peu tou-
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chéft des alarmes d'un clergé, honore ceruûBeinent par des vertus éclatantes, mais dans lequel on avait comp^ té tant de prélats mondains, tant d'abbés à bonnes fortunes, et surtout un premier minisire, le cardinal Dubois, dont Iç nom et la vie avaient été un opprobre pour son ordre, pour le gouvernement et pour la nation «
On avait tant mêlé d'erreurs superstitieuses aux vérités de la religion ; les écrivains du jour, en nous déroulant nos tristes annales, nous montraient tant de guerres civiles, tant de massacres inhumains, tant de persécutions, tant de princes déposés, tant de sorciers brûlés par le fanatisme, tant de peuples opprimés par les préjugés, par Tignorance et par la tyrannie du système féodal; l'expulsion et la spoliation d'un million de Français, pour cause d'hérésie, étaient si récentes*» les querelles encore existantes contre les jansénistes et les molinistes, et celles des billets de confession, nous semblaient si ridicules, qu'il nous était impossible de ne pas saisir avec enthousiasme i'espcrauce, peut'-étre trop illusoire, que des hommes de génie nous donnaient alors d'un avenir où la raison, l'humanité, la tolérance et la liberté devaient régner sur les derniers débris des erreurs, des folies et'des préjugés qui avaient si longtemps asservi et ensanglanté le monde.
Ce qui aiguillonnait encore notre vive impatience, c'était la comparaison de notre situation présente avec celle des Anglais. Montesquieu nous avait ouvert les yeux sur les avantages des institutions britanniques ; les communications entre les deux peuples étaient devenues beaucoup plus fréquentes; la vie brillante, mais frivole de notre noblesse, à la cour et à la ville, ne pouvait plus satisfaire notre amour-propre, lorsque nous pensions à la dignité, à l'indépendance, à l'existence utile et importante d'un pair d'Angleterre, d'un memr bre de la chambre des commîmes , et à la liberté, aussi
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iraiMpiine que fière , de tous les citoyens de la Grsinde- Bretapie.
Aussi fai toujours été surpris que notre gouvernement et nos hommes d^état, au lieu de blâmer, comme frivole, folle et peu française, la passion qui s'était tout ? à coup répandue en France pour les modes anglaises, { n'y aienipas vule désird'une imitation d'un autre genre, et les germes d'une grande révolution dans les esprits ; ^ Ils ne se doutaient pas qu'en bouleversant dans nos parcs les allées droites, les carrés symétriques, les arbres taillés en boule et les charmilles tmiformes, pour les transformer en jardins anglais, nous annoncions notre désir de nous rapprocher, sur d'autres points, de la nature et de la raison.
Ils ne voyaient pas que les fracs, remplaçant les amples et imposants vêtements de l'ancienne cour, présageaient un penchant général pour l'égalité, et que, ne pouvantencorc briller dans des assemblées comme des lords et des députés anglais, nous voulions au moins nous distinguer comme eux par la magnificence de nos cîi*ques, par le luxe de nos parcs, et par la rapidité de nos coursiers.
Cependant rien n'était plus facile à deviner, et il suffisait d'entendre parler ceux qui les premiers nous avaient apporté ces modes, le comte de Lauraguais, le duc de Lauzun, le duc de Chartres, le marquis de Couflans, et beaucoup d'autres, pour comprendre que ce n'était pas à de si superficielles imitations qu'ils prétendaient borner leurs vœux.
Quoi qu'il en soit, tout ce qui était jeune à la cour, et les princes mêmes, se laissèrent entraîner par ce torrent; la reine montra le plus grand ennui de l'étiquette, le goût le plus vif pour les jardins anglais, le penchant le plus marqué pour les courses de chevaux ; elle ho norait celles-ci de sa présence, et, par là, encoura» gealt la folie des parieurs, qui s'y minaient.
Quelques vieux seigneurs blâmaient, ilcslvrai, cette manie; mais seulement parce quelle était nouvelle. Le bon roi Louis XVI seul la désapprouvait hautement, non comme indice d'innovations dangereuses , mais comme un luxe ridicule, scandaleux, et comme une préférence humiliante, donnée aux usages d'un pays étranger sur ceux du nôtre.
Tandis qu on faisait à Tenvi, dans ces courses, des gageures énormes, le roi, pressé de parier, ne voulut mettre au jeu qtiun écu : la leçon fut inutile; Topinion était déjà plus forte que Taulorité et que l'exemple. Malheureusement, sur tous les points, on sentait trop clairement la violence de Tagiiaiion des Hots et la faiblesse du pilote.
On peut en juger par une anecdote : le comte de Lauraguais, fameux par son enthousiasme poiu* les institutions, les mœurs et les usages de rAnglelerre, par l'éclat de ses aventures galantes, par sa philosophie un peii cynique, et par un luxe qui consomma toute sa fortune, s'était attiré, par la hardiesse de ses paroles et par l'originalité audacieuse de ses écrits, un assez grand nombre de lettres de cachet, qu il appelait un jour plaisamment devant moi «a eotTegpondaitce aoec le roi.
Je me rappelle que, le sachant exilé loin de Paris par une de ces lettres, je le vis se promener tranquillement dans le lieu où l'on faisait mie course, et où se trouvait comme à l'ordinaire toute la cour; je voulus lui faire sentir le danger de son imprudence, il n'en fit que rire. Celte escapade ne put être ignorée, et resta cependant impunie. L'arbitraire était plutôt toléré que respecté, et si au lieu de fermer les yeux sur une telle désobéissance, on eût sévi, je ne sais trop si l'opinion publique, en effervescence, n'aurait pas donné à cette affaire beaucoup plus d'éclat et de gravité qu'elle n'en avait réellement.
Le comte de Lauraguais, depuis duc de Branca^i et
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qui vient de mourir ù Tàge de quaire-vingt-onze ans, a ceriainement élé Tun des hommes les plus singuliers de son temps; il réunissait dans sa personne des qualités et des défauts dont la moindre partie aurait suffi pour marquer tout individu de l'empreinte d une grande originalité.
Aimant à Texccs le tourbillon et les plaisirs du monde, il s adonna aux sciences, et fit en chimie quelques découvertes auxquelles il dut son admission dans TAcadémie des Sciences. Cest à lui que Ton doit Tart de perfectionner la porcelaine. Il fit des expériences sur Téther et sur sa miscibilité dans Teau, ainsi que des découvertes moins miles relativement à la dissolulion desdiamanis. Ces dernières ne profitèrent à personne et contribuèrent à sa ruine. Original et passionné dans ses goûts, on ne saurait dire combien il prodigua d'argent pour acheter des diamants, dont une partie enrichit d*iugi*ates beautés, et dont l'autre se fondit dans ses fourneaux de porcelaine.
Il fut un des premiers qui , bravant la pédanterie de la magistrature et les superstitions de la Sorbonne, favorisa en France l'inoculation.
Le célèbre grammairien Dumarsais, dont la science honorait sa patrie, Unguissaii dans la pauvreté parce qu'on le croyait janséniste. M. de Lauraguais, en faisant généreusement une pension à cet illustre grammairien, le vengea des persécutions de Rome et de l'injustice de la cour.
Longtemps on le vit le plus fastueux, le plus n^agnifique, le plus galant des grands seigneurs ; mais plus longtemps encore on le vit, depuis, mal vêtu, mal peigné, et affectant la simplicité du paysan du Danube.
Je me souviens qu'un jour il vint chez moi le matin
dans ce costume cynique, mais avec une physionomie
rayonnante de plaisir. « Eh! d'où te vient, lui dis-je,
« cette joie inaccQuiumée? -^ Mon ami| me répondit-
98 XÊatOIRSS
• il , je suis le plus heureux des hommes : me voilà
• complètement ruiné. — Ma foi! repris-je, c*est un
• étrange bonheur et pour lequel il y aurait de quoi se
• pendre. — Tu le trompes, mon cher, répliqua-t-il ;
• tant que je n'ai été que dérangé, je me voyais accablé « d'affaires, persécuté, balloté entre la crainte et Tes-
• pérance: aujourd'hui que je suis ruiné, je me trouve
• indépendant, tranquille, délivré de toute inquiétude « et de tous soucis. »
A l'époque où, par l'effet d'une civilisation concentrée, les règles de ce qu'on appelait alors bon ton et bonne compagnie, obligeaient tout le monde de se soumettre, pour le goût, pour les opinions, pour le langage ei pour la manière de vivre, à une monotone uniformité, M. de Lauraguais, secouant ce joug, suivait en tout genre ses fantaisies, et professait hautement les plus hardis systèmes.
Nos théâtres lui doivent une grande révolution : il nous fit sentir le premier combien il était ridicule , et contraire à l'illusion de la scène, de souffrir que les élégants de la cour et de la ville fussent assis siu* des banquettes, des deux côtés du théâtre, en avant des coulisses. D'après ses conseils, les acteurs cessërent-aussi de représenter les personnages antiques en habit moderne. Ce fut grâce à lui que nous ne vîmes plus Néron, Brutus, Thésée, en habit à grandes basques avec une écharpe et des nœuds d'épaule, Phèdre et Mérope en cheveux bouclés, poudrés, et en robes à grands paniers.
Vivement épris d'une actrice, mademoiselle Arnould, et ennuyé de la présence assidue d'un homme de la cour, le prince D..., très peu spirituel, le comte de Lauraguais alla gravenient chez un médecin et lui demanda s'il était possible de mourir d'ennui. « Cet « effet de l'ennui, répondit le docteur, serait bien « étrange et bien rare, —Je vous demande, reprit le
ou SOUTBNIRS. 99
« comte, s'il est possible. » Le médecin ayant répradu, qu'à la vérité, nn trop long ennui pourrait donner une maladie telle que la consomption, et par là causer la mort du malade , il exigea et paya cette consultation signée. De là, il se rendit chez un avocat, et lui demanda s'il pouvait accuser en justice un homme qui aurait formé le dessein, par quelque moyen que ce fût, de le faire mourir. L'avocat dit que le fait n'était pas douteux, et sur ces instances, écrivit et signa celte déclaration. Muni de ces deux pièces, le comte de Lauraguais porta devant la justice une plainte criminelle contre le prince D..., qui voulait, disait-il, le faire mourir d'ennui, ainsi que mademoiselle Arnould. Cette bizarre affaire n'eut aucune suite ; mais, comme on le croit bien, elle fit beaucoup de bruit.
Pendant la guerre de sept ans, M. de Lauraguais, au milieu d'une balaille sanglante, avait chargé trois fois l'ennemi à la léle du régiment qu'il commandait, et s'était distingué par la plus froide et la plus brillante in- U'épidité. Lorsque le combat eut cessé, rassemblant ses officiers et leur ayant distribué de justes éloges, il leur demanda s'ils étaient satisfaits de sa conduitCion lui répondit par une acclamation unanime. « Je suis bien « aise, reprit le comte, que vous soyez contents de vo- « tre colonel ; mais moi, je ne le suis nullement du mé- « lier que nous faisons, et je le quitte. » £n effeti après la campagne, il quitta le service.
A celte occasion, il composa les vers suivants, ou se mêle à la peintiu*e de son propre caractère, une épi** gramme un peu vive contre un de ses contemporains, le duc de la Vallière, qui n'eut jamais d*autre activité que celle de courtisan.
J'ai Y» périr Gisors *, et perdre une victoire Où j ai manqué ccut fois de périr à mon tour;
* Le comte deGi<;ors, (ils du marécliat de Belle- Islc, jeune homme do la plus haute espérance.
100 HÉMOIRES
Mon- San g sur mes lauriers cou lai l ^ mon retour, Ce qui m*en dégoûta plus qu'on ne saurait croire.
Qu'on en jase tant qu'on voudra :
Apollon peut rayer mon nom de son grimoire;
Et les neuf (illes de Mémoire, Ami, n'en valent pas uuedeTOpéra.
Je ne veux que chasser, rire, clianler et boire» Ainsi que la Yallière, en cet heureux séjour. Quand on est riche et duc, et qu'on rampe à la cour. On a toujours assez de gloire.
Ce fut M. le comte de Lauraguais qui, le premier, fil voir aux Parisiens, dans la plaine des Sablons, uue course avec des chevaux et des jockeys anglais.
Quand les idées de*liberlé se propagèrent, le comte de Lauraguais fut un des partisans les plus zélés des grandes innovations qui se préparaient. Il se voyait déjà remplir, dans un parlement français, le rôle des Walpole, desChaiam et des Fox; mais notre tempête révolutionnaire déçut ses espérances, comme tant d'autres, et ce ne fut qu'après la restauration qu'il vînt siéger à la chambre des pairs, où son âge avancé ne lui permit de paraître que peu de temps.
Cependant , dès le moment où la ville et la coiu*, contre les anciennes coutumes, s'éiaient livrées avec fureur à la discussion des affaires publiques, discussion dont le signal fut donné par la publication toute nouvelle du compte des finances rendu par M. Necker, ouvrage qu'on trouvait non seulement chez tous les hommes d'état, mais dans la poche de tous les abbés et sur la toilette de toutes les dames, M. de Lauraguais, dounant le premier l'exemple d'une opposition hardie, écrivit contre le ministre des pamphlets sur les finances, composés avec talent, et dont l'originalité saiyrique lui attira de nouvelles disgrâces et quelques légers suppléments à sa correspondance avec le rot.
Si M. de Lauraguais se permettait les libertés les plus étranges eu paradoxe, en ironie, eu raillerie,
ou SOUTENIRI. 101
surlout lorsqu'il écrivait, d'un autre c6lé, son com^ mercc en sociéié était très agréable et très piquant. Seulement on le trouvait beaucoup moins aimable lorsqu'il voulait dogmatiser en finances et en politique, au milieu d'un monde léger dont l'usage était de ne pas souffrir, pour l'intérêt de la conversation, qu'on s'appesantit trop sur aucun svyet : car alors, pour plaire, il fallait dans le monde cacher son savoir et tout effleurer.
Parfois M. de Lanraguais voulut être poète; mais il ne fut pas heureux dans ce genre, qui ne paraît que trop facile à beaucoup de gens, et qui demande de longues éludes, un travail assidu, travail sans lequel on ne produit rien' de bon, et qui cependant doit être si bien . caché qu'on ne le sente pas.
Je me souviens qu'un malin, le comte de Lanraguais vint me lire une tragédie de sa composition, ei dont Jocaête était le titre. Me demandant ensuite mon avis, je m'amusai à lui répondre en plaisantant, ce qui était fort de son goût, qu'il y avait certainement des beautés dans sa pièce, mais que malheureusement je n'y avais U'oiivé de bien clair que les vers du Sphinx. « Ces', i^é- « pondit-il, que lu les a mal écoulés. »
« Je vais te prouver le contraire, repris-je, car en « voilà que J'ai retenus :
« Oui, PUorbas h l*mslant, dans le temple inspirô ,
« M*a révélé ce qu'il ignore encor lui-môme.
« — Ah! quVl-il dil ! parlez : ma surprise est cxiréme. »
« Tu es lui mauvais railleur, répondit le comio; ion « esprit n'est pas à la hauteur de mon talent ni du siè- « de, puisque lu ne vois pas que dans cet ouvrage a je donne à l'Europe le bilan de mon génie. — Prends « garde, lui dis-je, au mot bilan , il est de mauvais au- « gure. »
An fond, M. de Lanraguais, dont les sarcasmes, quand il écrivait, semblaient annoncer un esprit mé-
40S XKMOtRES
chaot, avait le meilleur cœur du inonde, était obligeant, serviable, bon ami, prodigue de tout ce qu'il avait, sachant se passer de tout ce qu il n'avait pas ; nul ne sut mieux que lui abuser sans mesure de la fortune, et supporter philosophiquement la pauvreté.
Une de ses maltresses racontait qu'il l'avait logée dans sa serre^cbaude, la nourrissant très mal, et ne lui donnant presque que des fruits de climats étrangers. Comme elle le lui reprochait : « Peux-tu te plaindre, « ingrate , lui disait-il , de manquer du nécessaire, « chose triviale, lorsque tu jouis abondamment du su* • perflu, que tout le monde désure? »
Pendant quelque temps, il eut de hautes prétentions en métaphysique, et donna un jour rendez-vous au che* valier de Boufflers et à moi pour nous expliquer l'obscure doctrine renfermée et cachée dans le livre intitule : Des en^eurs et de la vérité, ouvrage composé par le célèbre Saint-Martin, chef de la secte des illur niiués.
Après l'avoir entendu patiemment disserter deux heures sur ce sujet, Boufflers et moi nous lui dîmes d'un commun accord, que jusqu'à ce jour nous avions cru saisir le sens et la clef de quelques passages de ce livre énigraaiique, mais que, depuis sa savante explication, nous n'y comprenions plus rien du tout. Il rit comme nous de sa présomption, de la nôtre et du temps que nous avions perdu.
Telle était la singularité de ce siècle qu'au moment où l'incrédulité était en vogue, où l'on regardait presque tous les liens comme des chaînes, où la philosophie traitait de préjugés toutes les anciennes croyances et toutes les vieilles coutumes, une grande partie de ces jeunes et nouveaux sages s'engouait, les uns de la ma? nie des illuminés, des doctrines de Shwedemburg, de Saint-Martin, de la communication possible entre les hommes et les esprits célestes, tandis que beaucoup
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d'autres, s'empressant autour du baquet de Mesmer, croyaient à refflcaciié uiûverselle du magnétisme ^ élaient persuadés de rinfaillibiiilé des oracles du som* nambulisme, et ne se doutaient p^s des rapports qui existaient entre ce baquet magique, dont ils élaient enthousiastes, et le tombeau miraculeux de Pârii^ dont ils s'étaient tant moqués.
Jamais ou ne vit plus de contraste dans les opinions, dans les goûts et dans les mœurs : au sein des académies , on applaudissait les maximes de la philanthropie, les diatribes contre la vaine gloire, les vœux pour la paix perpétuelle; mais, en sortant, on s'agitait, on intriguait, on déclamait pour entraîner le gouvernement à la guerre. Chacun s'efforçait d'éclipser les autres par son luxe, à l'instant même où l'on parlait en républicain et où l'on prêchait l'égalité. Jamais il n'y eut à la cour plus de maguificence, de vanité, et moins de pouvoir. On frondait les puissances de Versailles, et on faisait sa cour à celles de ï Encyclopédie.
Nous préférions un mot d'éloge de d'Âlembert, de Diderot, à la faveur la plus signalée d'un prince. Galanterie, ambition, philosophie, tout était entremêlé et confondu; les prélats quittaient leurs diocèses pour briguer des ministères; les abbés faisaient des vers et des contes licencieux.
On applaudissait à la cour les maximes républicaines de Brutui ; les monarques se disposaient à embrasser la cause d'un peuple révolté contre son roi; enfin on parlait d'indépendance dans les camps, de démocratie chez les nobles, de philosophie dans les bals, de morale dans les boudoirs.
Au reste, ce qu'on peut avec raison regretter de cette époque qui ne renaîtra plus, c'était, au milieu de ce conflit entre des opinions , des systèmes, des goûts et des vœux si opposés, une douceur, une tolérance dans la société, qui en faisaient le charme.
104 MÉMOIEES
Toutes ces iitUes entre les anciennes et les nouvelles doctrines ne s'exerçaient encore qu'en conversations, et ne se traitaient que comme des tbéories. Le temps n'était pas arrivé où leur pratique et leur action devaient répandre parmi nous la discorde cl la haine. Jours heureux où les opinions n'influaient pas sur les sentiments, et où l'on savait aimer toujours ceux qui ne pensaient pas comme nous !
Je n'oublierai jamais les délicieuses et fréquentes réunions où se trouvaient ensemble les financiers, les magistrats, les courtisans, les poètes, les philosophes les plus aimables et les plus distingués, et ces conversations au Mont-Parnasse, chez le comte de Choiseul- Gouflier, où brillaient tour à tour BoufiQers, Delille, Rulhière, Saint-Lambert, Chamfort, La Harpe, Marmonicl, Panchaud, Kaynal, l'abbé de Périgord, depuis prince de Talleyrand ; mon frère, l'un des plus aimables hommes de son temps ; AL de Saisseval ; le prince de Ligne, nouveau chevalier de Granimont de tous les pays, favori de tous les rois, courtisan de toutes les cours, ami de tous le^ philosophes, et le duc de Lauzun, qui, cherchant partout la gloire, n'en eut que les illusions, et dont la plupart des aventures furent plus imaginaires que réelles.
Dans quelques antres centres de réunion, on entendait avec un plaisir mêlé de vénération le simple, le laborieux, l'éloquent et savant abbé Barthélémy ; Malesherbes, l'un des plus populaires des hommes illustres, le plus juste des ministres, le plus intègre des magistrats, le moins flatteur des courtisans; cet immortel Maleslierbes qui pensait en philosophe, agissait en sage, et charmait par la fécondité de sa mémoire, par la multiplicité de ses anecdotes, ceux qu'il instruisait par la moralité de ses discours et par luniversaliié de ses connaissances; le duc de' Nivernais , aussi distingué par la délicalesee de son goût cl par 1 urbanité
ou SOUVENIRS. 105
de son ton qne par la finesse et les agréments de son esprit : il savait allier la noblesse de l'antique cour à Tesprit philosophique de la nouvelle ; il réunissait en lui rimage et Tesprit de deux siècles différents.
Chez la princesse de Beauvau , modèle d*aménité et d'art pour soutenir et varier la conversation; on se plaisait à voir la réunion et la représentation de tout ce qu'il y avait de mieux et de plus délicat dans la cour de Louis XV, sans jamais y rencontrer ce qu'une juste sévérité reprochait à la licence de ce temps.
On aurait pu retrouver aussi quelques traces, quelques souvenirs de la vieille époque de la régence chez la maréchale de Luxembourg; mais Tage, le repentir, et le besoin de la considération , effaçant ces vestiges, n'y laissaient presque plus entrevoir que l'importance et la dignité imprimées siur les noms qui rappelaient le règne de Louis XIV.
Je quittais avec empressement les compagnons de ma jeunesse et les amusements de mon agc, pour entendre des entretiens, et pour suivre des sociétés qui formaient à la fois ma raison, mou esprit et mon goût.
Destiné aux emplois publics par ma position dans le monde et par mon penchant à cultiver les études de l'hisloire et de la politique, je sentais combien était précieux pour moi l'avantage de me lier avec tous ceux qu'on pouvait sans vanité regarder comme l'élite des sociétés humaines.
En effet, on trouvait alors à l'hôtel de La Rochefoucauld, chez D'Alemberl, chez madame Geoffrin , les lîttcrateurs , les philosophes les plus distingués, et cet esprit de liberté qui devait changer la face du monde en l'éclairant , et malheureusement aussi ébranler toutes SCS bases en voulant lui en donner de nouvelles.
Dans les réunions qui avaient lieu chez mesdames la maréchale de Luxembourg, de La Vallière, à l'hôtel de€hQisetil,on revoyait tout ce que le règne deLouisXV
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aY&tt offert de personnages mai'qœints par leur rang^ par leur urbanité , par leur galanterie. Chez madame du Deffant^ on était certain de rencontrer les étrangers les plus célèbres , attirés par la cnriosilé de connaître cette France^ ancienne et nouvelle, que chez enx, ils dànigraient avec pesanteur et accusaient de IHvolité, Biais qui| dans tous les temps, fut, est et sera l'objet de leur jalousie.
Quoique bien jeune, porté naturellement à la réflexion, je me convainquis bientôt, dans ces écoles brillantes de civilisation, des causes qui donnaient, en Europe, des avantages presque universels à nos politiques et à nos littérateurs sur ceux de tous les autres pays, en en exceptant TAngleterre, qui nous dispute c^tte prééminence.
Ces causes sont les mêmes que celles qui donnent aux historiens de Tantiquité une supériorité évîdenle sur la plupart des historiens modernes. En effet, pour traiter avec les hommes et pour les peindre, il faut les étudier, les connaître , et celte connaissance profonde ne peut s'acquérir qu'au milieu d'une civilisation perfeclionnée, et dans une position où la pratique du monde substitue la réalité aux apparences et rexpériencc aux systèmes.
Pourquoi trouvons-nous si froids la plupart des historiens de l'Europe moderne? c'est qu'avec beaucoup d'érudition et souvent même d'esprit, leurs récits sont secs , manquent d'intérêt dramatique, et que leurs réflexions, la plupart du temps très longues, ne sont que des lieux communs de morale rebattus à la chaire ou dans les coHégcs.
Ce qui fait au contraire que les ouvrages des Xénophon, des Tite-Live, des Polybe, des Sallusle , des Tacite, sont lus avec intérêt, relus avec avidité, et onitrrivcrsé les siècles, c'est que ces grands écrivains avaient
ou SOUTEHIRS. fOt
été acteurs dans les scènes qu'ils retraçaient, ou dans des scènes semblables.
Ce n'claienl point des abbés, des professeurs, des savants séparés du monde par leurs vœux, par leurs études ou par leur obscurité, qui répandaient de si vives lumières sur le jeu des passions humaines : c'étaient des hommes qui les avaient éprouvées et combat* tues. Ces illustres écrivains réunissaient le triple avan* tage*d'étre à la fois hommes de lettres, hommes du monde et hommes d'État, et , par là , possédaient le tri* pie mérite de l'art du style d'un littérateur, de la finesse de goat d'un homme de la haute société, et de l'habileté d'un politique expérimenté.
Aussi, dans l'Europe nouvelle, on doit remarquer que les hommes dont les écrits politiques ou historiques exclient le plus constamment notre intérêt, sont les écrivains tels que le président de Thou, le duc de Sully, le cardinal de Relz. *
Si Montesquieu n'eût été qu'un savant professeiu*| son génie ne nous eût donné que des dissertations froides sur les lois. Il nous en a donné l'esprit, parce qu'il connaissait le monde, les affaires, les hommes de toutes les classes, les sociétés de toutes les nuances.
Ce qui fait le charme des Mémoires, écrits même avec le plus de négligence , c'est que ceux qui les ont composés s'y montrent en acteurs plus qu'en auteurs. Cependant, s'ils ont le mérite du naturel, l'art leur manque trop souvent, ainsi que l'impartialité; ils ne vous montrent qu'un coin du tableau et dénué d'ornements, tandis que, de tous les genres d'éloquence, l'histoire et la politique sont ceux où il est le plus nécessaire d'offrir le mélange indispensable d'élégance, de simplicité, de variété, de profondeur, de pratique des hommes et d'habitude des affaires.
En Angleterre, les institutions ont été plus favorables à ce genre de talent que celles des autres gouver-
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nemcnts, les affaires y sont vraiment publiques, ce sont celles (le tous; chacun les connaît, s'y mêle, y prend part; on u y sépare point la théorie de la pratique; le ciment de la liberté y a établi des liens et des communications entre tous les rangs et toutes les classes : aussi une gloire solide est attachée aux noms des écrivains , des hommes d'Etat , des orateurs de ce pays , tels que Hume, Clarendon, Littleton , Robertson , Chesierfield, etc.
Nous nous dégagerons comme eux des entraves où nous retenaient le pouvoir féodal , l'autorité arbitraire, les préjugés scolasliques , la superstition, l'éloîgncment forcé des affaires pour presque toutes les classes de la société , le dédain antique et vaniteux des classes privilégiées pour les lettres; alors la muse de Thistoirc et de la politique reprendra dans notre patrie le rang élevé qui lui est dû.
Ce qu'il y avait au reste de plus singulier et de plus remarquable à Tépoque dont je parle , c'est que , à la cour comme à la ville , chez les grands comme chez les bourgeois , parmi les militaires comme parmi les financiers, au sein d'une vaste monarchie, sanctuaire antique des privilèges nobiliaires , parlementaires , ecclésiastiques; malgré l'habitude d'une longue obéissance au pouvoir arbitraire , la cause des Américains insurgés fixait toutes les alternions, et excitait un intérêt général.
De toutes parts l'opinion pressait le gouvernement royal de se déclarer pour la liberté républicaine, et semblait lui reprocher sa lenteur et sa timidité. Les ministres , entraînés peu ù peu par le torrent, craignaient cependant encore de rompre avec les Anglais et d'entreprendre une guerre ruineuse; de plus ils étaient retenu par la sévère probité de Louis XVI, le plus moral des hommes de son temps.
La neutralité paraissait un devoir à ce monarque ,
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parce qu'aucune agression anglaise ne justifiait à ses yeux une démarche hostile contre la couronne britannique. Ce n'était pas la crainte des frais et des chances de la guerre qui le frappait : c'était sa conscience qui lui faisait regarder comme une perfidie, la violation des traités et de l'état de paix, sans autre motif que celui d'abaisser une puissance rivale.
Ainsi le gouvernement, frois&é entre la volonté du prince et le vœu général, faisait par faiblesse ce qu'il y a de pire en politique : il encourageait secrètement le commerce -français à donner aux Américains des secours en armes et en munitions; il accueillait favorablement, mais mystérieusement, les envoyés américains; il flattait par ses discours l'espoir et l'ardeur impatiente d'une jeunesse belliqueuse ; il laissait circuler les écrits des partisans de la liberté américaine, et, en même temps, il chargeait notre ambassadeiur à Londres de calmer les alarmes du ministère anglais, de lui renouveler fréquemment l'assurance du maintien de la paix, par Fobservation de la plus stricte neutralité.
Par cette conduite peu loyale, il perdait également les avantages d'un système pacifique, sincère, et ceux d'une guerre déclarée ; il s'exposait aux inconvénients de ces deux partis, parce qu'il n'en savait suivre aucun.
Cepwidant lk)rage croissait ; après quelques revers éprouvés par les Américains, la fortune commençait à se déclarer pour eux. La passion de la liberté, l'amour de la patrie, triomphaient de tous les obstacles. La tactique et la discipline anglaises n'étonnaient plus le courage irrégulier des nouveaux républicains. Le congrès, vivante image du sénat antique de Rome, délibérait froidement, et faisait de sages lois au milieu du tumulte des armes.
Vainement un électeur de l'empire germanique fortifia l'armée anglaise par des troupes auxiliaires, et par
^ trài(^ lianieuxi puisqu'il coii^ait un tarif exact des spmmes qu'on devait lui payer pour la mort, paur le^ mutilatipuS} pour les blessures graves au légères d^ siûets et des soldats qu'il vendait.
Les années américaines faisaient chaque jour de nouveaux progrès. Enfin on sut qu'uue armée anglaise tout entière, commandée par le général Burgoyne, s'était vue investie par les fQîlices insurgées, privée de vivres, de communications, réduite à l'impossibilité de combattre ou de fuir, et forcée, à Saratoga, de déposer ses armes aux pieds de ces cultivateurs pauvres, mais fiers, iuexperts, mais vaillants, et dont elle avait jusque 1^ tant dédaigné la simplicité, l'indiscipline, le déuument et l'ignorance des évolutions militaires.
Cette victoire fit pencher les balances de la ^pipliUque; une prompte renouimée répandit dans toute Tj^u^ôpe réctat de ce triomphe. £n tout temps 1^ bou^^ur dopue des auvis, et l'Amérique eut bientôt des alliés.
La nouvelle de ce succès redoubla notre ardeur et notrç Impatience. Les ministres pressés par u^us et rassurés par la fortune, dissimulèrent moins leur but^ et persuadèrent au roi qu'on pouvait, pour l'intérêt de la France, former des liens de commerce avec ies Américains sans rompre avec l'Angleterre.
En conséquence, ils reçurent plus ouvertement les
commissaires de FAmérique, négocièrent avec eux^ et,
dans le mois de décembrç 1777, signèrent ensemble
les articles préliminaires d'un traité de commerce et
d'amitié.
^ Il en résulta ce qu'ils n'avaient pas prévu, et ce qui
't;. pourtant devait nécessairement arriver. Les ministres
anglais éclatèrent en reproches contre nous, regardant
f: comme une rupture ouverte ce nouveau lien formé avec
leurs provinces rebelles.
Inutilement notre ambassadeur voulut alléguer nos iuléréls commerciaux oi protester de notre amour pom*
00 Sôiîtfelïttis. lu
la pâfi : ¥è^ Attglâte étaient dâsidëi» à là ^ém^ m même tétifipd, ëe ci^ô^ant autorisés pair nôtre céMuîte, qu'ils regardaient conitné une agression^ ft Tëtibli et à rilifractibn dU droit des gehs, ilis avaient éhVoyé di^ Ordres secrets à leurs aitiiraul^; Au^si hoils sûihes bientôt quié', siahs aucune déclariatidtt de gUëtrie dé lettr part et sans aucune hostilité de là ndtre ^ ils s'étàiëilt ëih- Ji)'ârés stir mer de plusieurs vaisseaux marchands qui iibûs at)pàri;^aiëi!t^ 6t i(|u11s àtaiëht attaqué dièuls llndé nos pôsse^sioii^.
Le tîpaité définitif ëvëë rAitiéfiqUe fut bientôt côriblter^.^ . 7 ^ Ndtre ambassadeur quitta Londres. Chacun cottl^tit âiii armes. Les désira de notre ardétite jeunesse furent côttiblés, et la gderîiô lië tahlà pas à éclater dans les deux hémisphères.
Il n'était plus question alors de tenter îndivlduelleinent dés aventures et de partir comme volontaire^ pôut* rAmériqiie, puisque là guerre retenait chacun de nous âoùs ses étendards, et noUs faisait espérer des occasions prochaines de nous distinguer en Servant notre patt*ie.
Cependant, tjottirtie noufe étions trop pressés d'agir pour attendre ces occasions, et que, la guerre contre leà Anglais étant essentiellenient màHtime, on pouvait pré- ' voir facilement qttll y aurait peu d'expéditions pour les troUpes de terre, et que celles qu'on y emploierait seraient peu nombreuses, je renouvelai mes démarches pour obtenir la permission d'aller rejoindre La Fayette au camp de Washington.
Tout ce qu'il m'écrivait sur les moeurs^ Tenthouëîasme, la constance et le courage héroïque des Américains, rédoublait inon ardeur pour servir leur cause;
h suppliai la reine d'appuyer et de favoriser ma demande, en lui faisant observer que j'étais colonel de dragons , qtte probablement dans cette guerre on embarquerait péU de eâvalerié , et qu'ainsi je pouvais
m'absenter de mon régiment sans nuire au service.
Comme tout sentiment élevé plaisait à cette princesse, elle m'approuva; mais, peu de jours après, eUe me dit que mon exemple, si on cédait à mes instances, attirerait d'autres demandes pareilles, aurait par là beaucoup d'inconvénients, et que le rei ne voulait point que les chefs des corps les quittassent.
Je n'avais fondé aucun espoir sur l'assistance de mon père, partisan sévère d'une marche méthodique et d'une stricte discipline ; il se serait opposé à mon dessein plutôt qu'il ne l'aurait favorisé. Il fallut donc me résigner à tout attendre de la fortune, et, dans cette circonstance, elle ne me fut pas favorable.
Bientôt cependant on put croire, par des symptômes très marquants, qu'une guerre générale allait embraser toute l'Europe, et étendre ses ravages dans le monde entier. Les vues ambitieuses de l'impératrice. Catherine, et son refus de rendre la Crimée, armaient les Turcs contre elle. L'électeur palatin mourut; son testament et les prétentions de l'Autriche sm* son héritage excitèrent, entre la cour de Vienne et celle de Berlin, des contestations promptement suivies d'une rupture.
L'Espagne cherchait encore , il est vrai , à nous réconcilier avec les Anglais , par sa médiation ; mais le succès était impossible. On pouvait facilement prévoir déjà que cette puissance serait promptement entraînée à faire cause commune avec nous, pour enlever la domination des mers à notre ancienne rivale.
Enfin la Hollande même , malgré le penchant du stathouder pour l'Angleterre, laissa réveiller chez elle quelque dernier sentiment de liberté, et un parti nombreux s'y montra décidé à forcer son gouvernement de se déclarer pour la cause américaine.
Dans cet état de choses si alarmant pour les amis de la paix et de l'humanité, notre jeunesse, impatiente de
ou S0UT£N1ES. Ii3
guerre^ trouvait de quoi flatter tous ses désirs et noui^ rir toutes ses espérances.
Il arriva pourtant tout le contraire de ce qu'on prévoyait : rOcéan, rAmérique et les Indes furent seuls le théâtre d*une guerre vive et réelle. L'incendie qui menaçait le continent européen s'éteignit tout à coup. Les Turcs se résignèrent à leur sort. La Prusse et l'Autriche ne firent qu'une campagne sans résultat. La médiation pacifique de la France et la médiation armée de la Russie apaisèrent les différents survenus entre les cabinets de Vienne et de Berlin , que termina une prompte paix conclue à Teschen.
Ainsi, avant l'espace d'une année révolue, l'Angleterre seule, avec la faible assistance du Portugal, resta en guerre contre les Américains, les Français, les Espagnols et les Hollandais.
De cette manière, une grande partie de nos fumées de gloire s'évanouit. Nos marins seuls, une douzaine de généraux et une vingtaine de régiments obtinrent la faveur enviée de combattre sur le conlinent américain, dans les Antilles, et, en Asie, dans les Indes orientales.
Nous ne gardâmes qu'un seul espoir, celui d'une descente en Angleterre : vaste dessein dont notre ardeur sollicitait et pressait à grands cris l'exécution, mais que la circonspection de nos ministres n'adopta qu'avec timidité, et ne forma qu'avec cette hésitation et cette lenteur qui rendent tout succès impossible.
Nos armées navales étaient nombreuses; nos marins avaient autant d'instruction que d'intrépidité; nos troupes de terre étaient animées du meilleur esprit, et enflammées de cet amour de gloire qui annonce et promet de grands exploits.
L'habileté de M. de Necker fournissait au trésor tous les moyens nécessaires à de hautes entreprises. La France trouvait enfin l'occasion d'abattre la puis-
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^ttnce «te son éternelle rivale; Poui* f pàrtenil', nos ^b^ ces suffisaient ; nos ministres n'étaient pas sans talent, mais le génie leur manqua.
Cependant, par la force des choses, par là constance des Américains, par la bravoure de nos troupes, et par quelques heureuses combinaisons de nouveaux ministres qui dirigèrent nos dernières opérations, le résultat de cette guerre ftit glorieux pour notts et désâtreux polif leà Anglais, puisqu'ils perdirent dans Fautif hémisphèi'e treîiîe grandes protînéèfô.
Notre traité avec les Américains contenait des stipu^ lations offensives, dont l'exécution ne devait âfàtt lieti qti'en cas de rupture avec l'Angleterre. La probité du roi le déterminait, malgré les conseils de ses ministres, à ne point,* le premier, prononcer le mot terrible de guerre. Il ne se croyait pas autorisé, par les fréquents exemples des Anglais, à enfreindre sans scrtipide le droit des gens; et, loin de profiter du moment où la Grande-Bretagne n'avait pas^ encore réuni tons ses moyens pour la défense de ses côtes et pour la protection de son vaste commerce, il attendit qu'elle commit les premières hostilités, se croyant par là moins res^ pensable de toutes les calamités qu'une semblable guerre devait entraîner.
Ce furent en effet les Anglais qui, les prèïftfers, *om- ' pirent ouvertement la paix .' nn de leurs bâtinsenis de guerre , VAréthuse^ attaqua une frégate françiafse, M Belle-Poule, M. de la Clocheterîe, qilî commandiuc celle-ci, soutint avec éclat l'honnenr de notre parfrilion. Le combat fut long, opiniâtre et sanglant. VArëthusè^ vaincue, prit la fuite, et le comD^ndant français ràfm^M dans nos potts sa frégate criblée de boulets, et «ft équipage dont le feu avait moissonné la moitié. Il fttÉ te^ en triomphe par une population immense, qtii jotiissait avec transport de ce premier et baillant succès, Je regardant comme un présage assuré de fortnne et de gloire.^
00 SOUtBRIRS. 115
Alord Louis XYI consentit à fôire agir toutes les forces que son ministère avait armées. Le coitite d'Estaing, (commandant une escadre française, se dirigea sur les côtes de T Amérique. Son apparition sur ces côtés intimida lé général Clinton, qtil investissait alors Philadelphie. Ce général se retira alors du côté de NeW-York. Le» Aniëricains reprirent l'offensive^ silivirent retiiteflli dans su retraite, et lui livrèrent^ à Moih itioiith^ tin cotabât où lëUrs ûttiièB eurent l'avantage; sans cependant obteuii' Un succëd décisif:
Uu plénipoteUtiairè frâUçaisi M. GérUrd de Rny* imklj embarqué sui* la fiotté dtt €k)fitte d'Edtaiug^ avait été envoyé au congrès américain pour reconnaître foi^îUéllèmeut son indépenâanee,- et forînei- âteë lui les nœuds d'une alliance offensive et défensive. Les généraux Washington^ La Fayette et Sulivan avaient con-^ certé un plan habilement conçu; leur but était là conquête de Rhode-Island.
Notre amiral dirigea sa flotte vers cette lie ; mais, au lieu d'y faire débarquer ses troupes, comme les Amé^ rîcains l'en pressaient, le désir et Tespoit* de combattre et de détruire une escadre anglaise qui s'approchait, le firent reUoneer à tout autre dessein. Il courut au devant êé la flotte ennemie.
Lé' combat s'engagea; mais un coup de vent teîtible sépara les dent armées : les veuts et les flots déchattéë ffispersèrèni tous leurs vaisseaux, dont une grande par* lie fut excessivement maltraitée; deux des nôtres, entièrement dégréés et démâtés, se virent, par un étrange caprice du sort, au moment d'être pris par des bâttments de force inférieure qui les rencontrèrent. ïleiF reusemeût le comte d^Estaing arriva alsse^ à temps pout les délivrer. De son côté, Tescadt^e anglaise reçut des \renforls, et, l'exécution du plan concerté étant ainsi manquée, le courte d'Estaîng changea de difection, et forma d'antres desseins, ponr couvrir, par quelque
action d'éclat, le peu de succès de cette première expédition.
Il était résulté de ce malheur, ou de cette faute, quelques germes de mésintelligence entre les Américains et les Français. Mais, d un autre côté, Washington en tira habilement un avantage, celui de persuader aux milices américaines que c'était principalement sur leur propre courage , leur constance et leur force , qu'elles devaient compter, sans trop se reposer sur Tassistance, sans doute très utile, mais parfois incertaine, d'alliés éloignés, et qu'il fallait se mettre en état de vaincre sans secours, pour être plus certain d'en recevoir.
A l'autre extrémité du monde, dans les Indes, notre lenteur et la timide circonspection du gouvernement français nous causèrent d'immenses préjudices. Une armée navale, envoyée à temps dans ces parages, aurait pu y changer facilement la face des affaires, et y porter un coup fatal à la puissance anglaise; mais nos ministres, sans prévoyance, n'avaient rien préparé de ce côté, ni pour l'attaque, ni pour la défense.
Nous avions donné secrètement, dans l'Inde, des officiers, des secours et des conseils au fameux Hyder- Ali-Kan, prince indien, qui s'efforçait alors de secouer le joug de l'Angleterre. En encourageant ainsi un ennemi redoutable pour les Anglais, nous devions prévoir qu'ils s'en vengeraient sur notre commerce et sur nos possessions.
Nous fûmes punis de cette négligence. Les Anglais attaquèrent Pondichéry, Chandernagor, et bientôt nous perdîmes ces riches comptoirs, sans autre dédommagement que l'honneur, dont le courage héroïque et l'habileté de l'amiral comte de Suffren couvrirent nos armes trois ans après.
Tandis que tous ces grands événements, précurseurs de tant d'orages , occupaient les ministres de tous les
ou SOUYENIfiS. 117
cabinets, et les nouvellistes de toutes les classes, depuis les personnages les plus importants de la cour jusqu'aux oisifs les plus bavards de la terrasse des Tuileries, de la grande allçe du Palais-Royal et des cafés de Paris, un nouveau spectacle vint s'emparer de la curiosité des Parisiens et la fixer.
Yçltaire, le prince des poètes, le patriarche des philosophes, la gloire de son siècle et de la France, se trouvait, depuis un grand nombre d'années, exilé de sa patrie. Tous les Français lisaient avec délices ses ouvrages, et presque aucun d'eux ne l'avait vu . Ses contemporains étaient pour lui, si on ose le dire ainsi, comme une sorte de postérité.
L'admiration, pour son génie universel, était, dans beaucoup d'esprits, une espèce de culte et d'adoration ; ses écrits ornaient toutes les bibliothèques; son nom était présent à toutes les pensées, et ses traits absents de tous les regards. Son esprit dominait, dirigeait, modifiait tous les esprits de son temps; mais, excepté un petit nombre d'hommes qui avaient été admis à Ferney dans son sanctuaire philosophique , il régnait, pour le reste de ses concitoyens, comme une puissance invisible.
Jamais peut-être aucqn mortel n'opéra d'aussi grands changements que lui dans les opinions et dans les mœurs de son siècle. Jamais aucun chef de secte ne combattit et ne vainquit à la fois, sans paraître dans la mêlée, plus d'ennemis qui se croyaient invincibles, plus d'erreurs consacrées par le temps, plus de préjugés enracinés par de vieilles coutumes.
Cependant, sans rang, sans naissance, sans autorité, ses forces ne se composaient que de la clarté de sa raison, de l'éloquence variée de son style, et du charme entraînant de sa grâce ; enfin, pour terrasser les vieux et redoutables colosses contre lesquels il luttait, il ne se servit la plupart du temps, au lieu de massue, que de
iiB «ÉidtkES
l*âW»e légère du ridicule tet de Tirottiè. Il est vrai qtté
jamais personne ne la mania plus adk*oitement (}tië lui,
Bt ne fît avec elle des blessUi*es plus profondes et plus
incurables.
Profitant de rpielqûes imprudences inexcusables, dé quelques écrits contraires aux moôurs, de quelqlieS taches enfin qui ternissaient légèrement le disî^ue de cet astre brillant de notre littértiture, le clergé par SDU itifluence , quelques vieux parlementaires enclins à la sévéritéj un petit nombre d'anciens courtisans, partisans des antiques abus du pouvoir, avaient ôbteUii febrttre lui, non une condamhattoii bU même tih ordre officiel de bannissement, mais des insinuatiohs assez efficaces pour l'obliger à chercher feon repos et sa sûreté dansTexil.
Son retour fUl, comme sa disgrâce, une preuve de là faiblesse de l'autorité. L'opinion philosophique l'eniportail tellement alors dans les esprits, et intimidait à tel point le pouvoir, qu'on le laissa revenir dans son pays sans le lui permettre. La cour rèflisa de le recevoir, et la ville entière sembla voler au devant de lui. On ne voulut point lui accorder une légère grâce, et on le laissa jouir d'un triomphe éclatant.
La reine , entraînée par le tourbillon, fit de Vàihes tentatives pour obtenir du roi la permission d'admettit chef elle cet homme célèbre, objet d'une si universelle admiration. Louis XVI, par scrupule de conscience, crut qu'il ne devait point laisser approcher de lui tili écrivain dont les coups téméraires, ne s'arrétaut point aux abus, avaient souvent porté atteinte à des croyances antiqites, à des doctrines vénérées. L'enceinte du trône resta donc fertnëe à celui aucluel, dans les transports de son admiration , la nation rendait une sorte de culte.
Leîi rivaux de ce grand homme ftirent consternés; lé clergé s'indigna, mais se lut} les parlements gar-
ou SQVVflllllS. tt«
dèrentle silepoei et \^ puissance des philp^plieil a'no* crut par Ï2( présence et par le triomplie de leur chef.
Il faut avoir vu à celte époque la joie publique^ rimpatiente curiosité et Tempresseoieut tmnuUueux d*une foule admiratrice, pour entendre, poui* envisager, et même pour apercevoir ce vieillard célèbre, contemporain de deux siècles, qui avait hérité de lec^at de I-ud ec fi|it la gloire de l'autre ; il faut, (|is-je, e^i «voir été té* moin pour s'en faire une juste idée.
C'était l'apothéose d'un demi-dieu encore vivant } il disait au peuple, avec autant de raison que d'attendrissement : « Vous voulez donc me faire mourir de plai- « sir? » En effet, la jouissance de si nombreux et de si touchants hommages était au dessus de ses forces; il y ^t^ccQo^ba, et ^^utel qu'on lu^ dfe&sait se changea prompr* tepient en tombçau.
Aussi avide d'admirer de près cet homi^e illustre, 0^ plus heureu)^ que le^ antres, sans «voir l^e«oin de percer (a foule de tous ceux qui cherchaient à s'approcher de luiji j'eus le bonheur de le voir à mon aise deux au trois fois che? me^ parents, avec lesquels, d^s sa jeunesse, il avait eu des liaisons assez intimes.
Ma mère était alors attaquée d'une maladie cruelle q«i, depuis deux ans, consumait, dans des doulenrs insuppoj^'tables, ses forces et sa vie. £Ue ne pouvait plus sortir de son lit. On peut juger de son extrême faiblesse, puisqu'un mois après l'époque dont je parle elle rendit le dernier soupir.
Elle avait tonjours été considérée comme une des femmes de Paris les plus distinguées, par la finesse, par la justesse de son goût et de son esprit, par la rectitude de sa raison , par l'élégance de son langage et de ses manières; remarquable dans sa jeunesse par les agréments de sa figure, elle passait pour un niodèle dn meilleui* ton et de la plus attrayante urbanité.
Voltaire ne l'avait point oubliée^; il demanda in^
HO MÉIfOinES
stamment h la voir, et quoiqu'elle fût à peine en état de le regarder y de l'entendre et de lui répondre, elle le reçut.
Souvent il nous arrive de nous faire des hommes, des lieux et des choses qu'on n'a pas vus et dont notre imagination n'a été frappée que de loin, une idée toute différente de la réalité. Je l'avais éprouvé maintes fois; mais lorsque je vis Voltaire, il me parut absolument tel que je me l'étais représenté.
Sa maigreur me retraçait ses longs travaux ; son costume antique et singulier me rappelait le dernier témoin du siècle de Louis XIY, l'historien de ce siècle, et le peintre immortel de Henri lY. Son œil perçant étincelait de génie et de malice; on y voyait à la fois le poète tragique, l'auteur d'Œdipe et de Mahometj le philosophe profond, le conteur malin et ingénieux, l'esprit observateur et satyrique du genre humain ; son corps mince et voûté n'était plus qu'une enveloppe légère, presque transparente, et au travers de laquelle il semblait qu*on vit apparaître son ame et son génie.
J'étais saisi de plaisir et d'admiration, comme quelqu'un à qui il serait permis tout à coup de se transporter dans les temps reculés, et dé voir face à face Homère, Platon, Virgile ou Gicéron. Peut-être comprendrait-on difficilement aujourd'hui une telle impression : nous avons vu tant d'événements, d'hommes et de choses, que nous sommes blasés sur tout; et, pour concevoir ce que j'éprouvais alors, il faudrait être dans l'atmosphère où je vivais : c'était celle de l'exaltation.
Nous ne connaissions pas ces tristes fruits des longs orages et des discordes politiques, l'envie, l'égoïsme, le besoin du repos, Tinsouciance produite par la lassitude, la froideur qui suit le triste réveil des illusions déçues. Nous étions éblouis par le prisme des idées et des doctrines nouvelles, rayonnants d'espérance, brûlants d'ardeur pour toutes les gloires, d'enthousiasme
ou aouTBiims. i^i
pour tons les talents, et bercés par les rêves sëduisaots d'une philosophie qui voulait assurer le bonheur du genre humain, en chassant avec son flambeau les tristes et longues ténèbres qui, depuis tant de siècles, l'avaient retenu dans les chaînes de la superstition et du despotisme. Loin de prévoir des malheurs, des excès, des crimes, des renversements de trônes et de principes, nous ne voyions dans l'avenir que tous les biens qui pouvaient être assurés à l'humanité par le règne de la raison.
Jugez, d'après ces dispositions, quel devait être, sur notre esprit, l'eflet de la vue de l'homme illustre que nos plus grands écrivains et nos plus célèbres philosophes regardaient alors comme leur modèle et comme leur maître!
J'étais tout yeux, tout oreilles en m'approchant de Voltaire, comme si j*attendais à chaque instant qu'il sortit de sa bouche quelque oracle. Cependant ce n'était ni le temps ni le lieu d'en prononcer, quand il eût été Apollon lui-même*, car il se trouvait près du lit d'une mourante, dont Taspect ne pouvait inspirer que des idées tristes. Elle ne semblait plus susceptible ni d'admiration ni même de consolations. Néanmoins elle fit un grand effort pour vaincre la nature ; ses yeux reprirent quelque éclat, sa voix quelque force.
Voltaire, cherchant avec délicatesse à la distr&ire du présent par le souvenir du passé , lui fit peu de questions sur son état : il lui dit seulement, en peu de mots, qu'ayant été plusieurs fois aussi souffrant, aussi épuisé, il avait cependant, par le même courage qu'elle montrait, triomphé de ses maux et recouvré la santé. « Les médecins, disait-il, font peu de mfaracles; mais la • nature fait beaucoup de prodiges, surtout pour ceux « à qui elle a donné ce principe vital qui brille encore « dans vos regards. »
Il lui rappela ensuite beaucoup d*anecdotes de la so- I. u
IM llAifMMS -
clété dwft Uiqueile Us vWai^pt en^ap^Mê Wlr^Sm, ^ il le fit ayec une vivïicUé d'esprit, une friUebew 4e m^ moire, une vs^fiété de tournures et une ^bapd^ce de saillies, qui auraient faitoul^Uer son âge, si ses traits et sa voix n& nous avaient ps^s rappelé qull atMt octogénaire.
Il pe pouvait gMérir une malade teUe que, cetle qui récoutaitî u^ais ii ia ranima. Elle parpt quelque^ in* stant^ ne plus sentir tû sa faiMesse, ni se^ «oii$*ances| elle soutint assez vivement la conversalion , me Qi îUu*sîon à moi-même, et me doima m^ m fmble çt dernier rayon d'eqiioir*
. Peu de jourîi après ^ V^ltair^^ revint encore 1^ voi^rt comité elle.se lr<>uyai| pfir hasard ^ çejo^r 1|» i^i peu plus de force qu à Tordinaire , elle prit une pa|% ptim active à Tenlreiien, ei rfiM^ocha môme sl^^, dç^f^eur, mais avec asse% d'énergie » m vieux. p|û)o¥iO{^e , T^^ niàtreté avec laquelle il $'$ich^rnait» 4W^ ^& nombreux écriis, à ffmdroy^ft à |*4diculi^ \%l^^ ^ lops ^es membres , enfiiii ia religion mêmei sQu^ \p mé\^^te de combatU'e de vieiiiea errenrs» d'aiï^mrdea fîii{^«|itian9 et de dapgereuî^ fanatiques^,
% Soyef donc, lui di^^^^e, généreux et modéré IL après ia victoire i que pouve^^ous craindre ^ présent « de tels adversaires? Les fanatiques sont ^ terre; ils % ne peuvent plus nuire, leur règne est passé. -^ Vous H êtes daps ('erreur, répondit avec fourgue Voltaire s ^ c'est un feu couvert et non éteint. Ce^ fançitîq^i^ , ces % tartufes sont des chiens enr^és ; on les a muselés^, ^ mais ils consenent leurs dents ^ i(s ne mordent piust « U est vrai, mais, à la première oce^on^ si on nfi «, leur arrache pas ces dents» v^ui^ veiprez %'its^ ^\tronX «tmoJTdfé. »
léQ feu de ta colère éclatait ^ns ses yen$, f^i 1^ p^^-i sioQ qui i'auimail, lui faisait perdi^e a^o^g^ cette d^c#m^» fieti^e tnpi^m^'e d^it^ le& ^skf/^m^k>my quie pr^^viv^eni la
01» M^ntmifRs, ^ito
miftofi eoniM te Mn goût , et dont il so «MtrMt ti ha*bitueltettient le plitti inimitable modèle .
Le désir de voir cet homme eiitraordibatre «tait attire cheÉ ma mère cinqnante ou soixante personnes qui folsalent fôttle dans son salon, s'eutassaleut sur plusieurs rangs près de son lit, allongeant le cou , se levant sur la pointe de ietu^ pieds , et qui , sans faire le moindre bruit, prêtaient une oreille attentive à tout ce qui soi^ tait de la bouche de Voltaire , tant ils étaient avides de aaislr la moindre de ses paroles et le plus léger monve^metit de sa physionomie.
Là , je vis à qud point la prévention et rentboi»siasme^ même parmi la classe la plus éclairée, i*es6eDiblent à la superstition et s*approchent du ridicule* Ma mère, questionnée par Voltaire sur les détails de Téiat de sa santé , lui dit que sa souffrance la plus donloi^reuse était la destruction de son estomac et la dîifiGUUé de trouver un aliment quelconque qu'il put supporter.
Voltaire la plaignit; et, cherchant à la consoler, il lui raconta qu'il s'était vu, pendant près d'une ahnée, dans la même langueur, qu'on croyait incurable , et que cependant un moyen bien simple l'avait guéri : Il consistait à ne prendre pour totite notirriture que des jaunes d'œnfs délayés avec de la farine de pomme de . terre et de l'eau.
Certes il ne pouvait être question de saillies ingdnietises ni d'éclah^s d'esprit dans un tel sujet d'entretien, et pourtant à peine avait-il prononcé ces derniers mots de Jaunes à^œufê et de farine de pomme de iertê^ qu'un de mes voisins , très connu, il est vrai , par soti excessive disposition à l'engouement et par la médiocrité de son esprit, tixa sur moi son oeil ardent^ et, me pressant vivement le bras, me dit avec un cri d'admiration ! Quet homme! quel homme.' pài un moHane un Êfm$!
Vous rirez de cône adMirdIté qui semble passer k
134 VËMOIKBS
vraisemblance, et cependant, pour vous convaincre qu'elle n'est pas nre, observez , dans tout pays, dans tout temps, la mulUtude empressée qui vient entourer non seulement le siège d'un homme de génie> ou le trône d'un grand roi , mais la chaire d'un prédicateur énergumène , le fauteuil même où joue un prince à peine sorti du berceau, et vous verrez que, parmi les nombreux et serviles hommages dictés par la flatterie, il en est beaucoup, et ce sont les plus absurdes , qui sont de bonne foi et qui naissent d'une sorte d'idolâtrie qu'inspire à une foule de gens toute élévation : car ce n'est pas toujours par crainte, mais par sottise, qu^on a fait en tout genre , au propre comme au figuré , tant de demi--dieux.
Jusque-là je m'étais tenu modestement , comme je le devais, an dernier rang de ceux qui contemplaient Voltaire ; mais, à la fin de sa seconde visite, lorsqu'il sortit de la chambre de ma mère et passa dans une autre pièce, je lui fus présenté. Plusieurs de ses amis, le comte d'Argental, le chevalier de Chastellux, le duc de Pfivemais, le comte de Guîbert, le chevalier de Boufflers, Marmontel et d'Alembert, qui me jugeaient tous sans doute trop favorablement, lui avaient parlé de moi avec beaucoup d'éloges.
Je ne les devais certainement qu'à une très grande bienveillance , puisque je n'étais alors connu que par quelques productions légères, quelques contes, quelques fables, quelques romances, dont le succès dans la société dépend des caprices de la mode, et n'a souvent pas plus de durée qu'elle.
Dans le fond je ne m'étais rendu digne de leur affection, que par l'empressement avec lequel je cherchais assidûment à former mon goût et mon esprit dans leurs entretiens, et à m'éclairer par leurs lumières : ainsi c'était plutôt le zèle d'un disciple que le talent naissant d'un écrivain qu'ils louaient en moi. .
ou SOUVENIRS. i%$
Qaoi qu'il en soit, Voltaire channa mon amour-propre en me parlant avec grâce et finesse ^ ma passion pour les lettres et de mes premiers essais; il m'encouragea par quelques conseils :« N'oubliez pas, me dit-il, que « vous avez mérité le bien qu'on dit de vous, en mêlant « avec soin , dans les plus légers morceaux de poésie, « quelques réalités aux images, un peu de morale aux « sentiments, quelques grains de philosophie à la gaité. « Méfiez-vous cependant de votre penchant pour la poé- « sie ; vous pouvez le suivre , mais non vous y laisser « entraîner. D'après ce qu'on m'a dit, et dans votre po- « sition , vous êtes destiné à de plus graves occupa- « tions. Vous avez bien fait de commencer à vous exer- « cer en écrivant des vers : car il est bien difiicile que « celui qui ne les a point aimés, et qui n'en connaît ni « l'art ni le charme , puisse jamais parfaitement écrire « enprose. Allez, jeune homme; recevez les vœux d'un « vieillard qui vous prédit d'heureux destins ; mais sou-* « venez-vous que la poésie, toute divine qu'elle est, est « un^ sirène. »
Je lé remerciai de la bénédiction littéraire qu'il me donnait , « me ressouvenant, lui dis-je, en cette occa- « sion, avec un vif plaisir, qu'autrefois les mots de « grand poète et de prophète (valei) étaient syno- « nymes. »
Depuis ce moment je ne revis plus Voltaire qu'au Théâtre-Français, le jour de la représentation A' Irène j jour de triomphe qui prouva, par les nombreux applaudissements donnés à la plus médiocre tragédie, l'excès de l'enthousiasme que son auteur inspirait au public.
On pouvait dire qu'alors il y avait, pendant quelques semaines, deux cours en France, celle du roi à Versailles et celle de Voltaire à Paris : la première, où le bon roi Louis XVI, sans faste, vivait avec simplicité, ne rêvant qu'à la réforme des abus et au bonheur d'un peuple trop sensible à l'éclat pom* bien apprécier ses modestes ver-
196 MÉMOIRftS
tus, la pfemière, dls-je, paraissait l'asyïé paisible ^nn sage, en comparaison de cet hdtel sitnë snr le qital des Théatins, où toute la journée Ton entendait les cris et les acclamations d^une foule immense et idolâtre , qui venait rendre avec empressement ses hommages au plus grand génie de l'Europe.
Jusque-là on avait vii des trioitlphes déceinés avec justice aux grands hommes par le got[Vet*nementdeledr pays ; le triomphe de Voltaire était d^tm nouveau geifi^ : il était décerné par l'opinion publique , qui bravait en cette occasion , pour ainsi dire , lé pouvoir des ma^s^ trats , les foudres de TEglise et Tautotltë du monarqiKf.
Le veUgeur de Calas, Tapôtre de la liberté, le constant ennemi et Theureux vainqueui* des préjugés et du fanatisme, après soixante ans de guerre, rentrait tridmphant dans Paris.
L'Académie française , dans le sein de laquelle il se rendit, alla au devant de lui, et, après cet hommage public qu'aucun prince n'avait jamais reçu, ce prince des lettres présida le sénat littéraire de la France, et la réunion de tous ces talents divers dans chacun desquels son génie avait éclaté par des chefs-dWvre.
Revenu dans sa maison qu'on eàt dit alors uransformée en palais par sa présence, assis au milieu d'ane sorte de conseil composé des philosophes, des écrivains les plus hardis et les plus célèbres de ce siècle , ses courtisans étaient les hommes les plus marquants de toutes les classes , les étrangers les plus distingués de tous les pays.
Il ne manquait à cette sorte de royauté que des gardes, et réellement il lui en aurait fallu pour le mettre en sûreté contre l'empressement de cette multitude qui, de ' toutes parts, accourait pour le voir, assiégeait sa porte, l'entourait dès qu'il sortait, et laissait à peine à ses chevaux la possibilité de s'ouvrir un passage.
Son couronnement eut lieu au palais des Tuileries,
dâfld là 6di« dd Tbéfttf e-Françâfe i on iië petit peindre TiVrèftse avec ld(]iielle cet illustre vieillard fut accueilli par un piJblic qui remplissait à flots pressés tous les bancs, toutes les loges^ tous les corridors, toutes les is^ 6iles de cette enceinte* £n aucun temps, la reconnaissance d'ufie nation n'éclata avec de plus vifs transports!.
i& n'oublierai jamais cette scène, et jd lie conçois pas comment Voltaire put encore trouver en lui asseiK de force pour la 80iiteiiii<. Dès qu'il parut ^ Tacteur Brieard tint poser stir sa tète une coufonue ûë lauHefs qti'M tooiitt pj^miptement éter, et que Tes erfè un pétille V\îh vitaient à garder. Ait milieu des plus vives accIaiiiH^ tldfis, on répétait de toutes parts les titres ^ lés noms de iMis ses ouvrages <
Longtemps après qu'on etit levé la toile^ il fut impo»* aible de commencer la représentation : tout le monde, dans la salle, était trop occupé à voir, k contempler Voltaire^ à lui adresser de bruyants hommages $ i;hacun enfin était en ce moment trop acteur pour écouter ceux du théâtre. < .
Dès qtte la lassitdde générale eut permis à ceux-ci d'eiitrer en scène, ils se virent à tout mometit interrompus par la tumultueuse agitation des spectateurs. « Jsh « mais, disait avec raison M. Grimm, en parlant de cette « représentation ôî Irène j Jamais pièce ne fut plus mal « jouée, plus applaudie et moins écoutée. » •
Lorsqu'elle fut finie , on plaça sur Tavant-scène le ^ buste de Voltaire ; il était entouré par tous les acteurs de la tragédie, portant encore l'habit de leurs rdies, par les gardes qui figuraient dans la pièce , par là foule de tous ceux àeë spectateurs qui avaient pu s'ititroduire sur le théâtre; et ce qu'il y eut d'ifssez singulier, c*esrt que l'actetir qui vint poser ufle couronne sur le buste de cet opiniâtre ennemi de la superstition, était encore avec le costume d'tin moine^ celui de Léonce, pers<mflage de la tragédie.
M8 MÊMOIHES
Ce buste resta sur le théâtre pmiddiit tout le temps qu'on joua la petite pièce : c'était Naniné; on ne l'écouta pas plus et on ne l'applaudit pas moins qn* Irène, Pour compléter cette glorieuse journée, Voltaire vit entrer dans sa loge un capitaine des gardes d'un de nos princes ; il vint lui dire avec quelle joie ce prince s'associait aux justes hommages rendus à son génie par la France.
Il s'en était peu fallu , quelques jours auparavant, qu'une mort imprévue ne privât Voltaire de cet éclatant triomphe : unehémorrhagieviolentel'avaitnttsen grand danger.
Le clergé, qui n'osait plus le combattre, avait espéré le convertir. D'abord Voltaire céda, reçut l'abbé Gauthier, se confessa et écrivit une profession de foi qui ne satisfit pas pleinement les prêtres, et qui mécontenta beaucoup les philosophes.
Échappé au péril , il oublia ses craintes et sa prudence : quelques semaines après, retombé plus gravement malade, il refusa devoir aucun préire, et termina, avec une apparente insensibilité^ une si longue vie, agitée par tant de travaux, par tant d'orages , et rayonnante tle tant de gloire.
Ceux qui n]avaient pas eu le pouvoir de s'opposer à son triomphe*, lui refusèrent une place au milieu des tombeaux. du peuple parisien. L'un de ses parents, conseiller au parlement, enleva son corps et le porta rapidement dans l'abbaye de Scellières, où H fut inhumé avant que le curé du lieu eût reçu la défense de lui donner la sépulture, défense qui lui arriva trois heures trop tard. Sans le zèle de cet.ami, les restes mortels de l'un de nos plus grands hommes , et de celui dont la gloh^e remplissait le monde , n'auraient pas obtenu quelques pieds de terre pour les couvrir.
Malgré tous les efforts du clergé, des magistrats et de l'autorité, qui défendirent pour quelque temps au
ou SOUVENIRS. 129
théâtre de jouer les pièces de Voltaire, et aux journaux de parler de sa mort, Paris fut inondé d'un déluge de vers, de pamphlets et d'épigrammes, seules armes dont l'opinion pût se servir pour venger cet outrage fait à la mémoire d'un homme qui avait illustré sa patrie et sou siècle.
De tous ces écrits, celui qui me frappa le plus alors, fut une pièce de vers composée par la marquise de BoufQers, mère de ce chevalier de BoufiOiers, le Chaulieu et TAnacréon de notre temps :
Dieu fait bien ce qu'il fait, La Fontaine l'a dit; Si j'étais cependant l'auteur d'un si grand œuvre, Yollaire eût conservé ses sens et son esprit ; Je me serais gardé de briser mon chef-d'œuvre.
Celui que dans Athène eût adoré la Grèce, Que dans Rome à sa table Auguste eût fait asseoir, Nos Césars d'aujourd'hui n'ont pas voulu le voir, Et monsieur de Beaumont lui refuse une messe.
Oui, vous avez raison, monsieur de Sainl-Sulpice : Eh ! pourquoi l'enterrer? n'est-il pas immortel? A. ce divin génie on peut, sans injustice, Refuser un tombeau, mais non pas un autel.
Madame de Boiifflers, par un de ces vers en parlant des Césars, faisait allusion à l'empereur Joseph II.
Ce monarque était venu Tannée précédente en France, sous le nom de comte de Falkenstein : il avait étonné la cour par la simplicité de ses manières, les philosophes et les savants par son instruction, le peuple par son affabilité : moins il montrait de morgue, plus on lui trouvait de grandeur et de vraie dignité. Sa popularité faisait, avec Tétiquette un peu orientale de notre cour, Un contraste qui n'échappait pas à l'opinion publique ; il se montrait favorable aux opinions nouvelles, autant qu'ennemi des vieilles routines et de la superstition.
£n lui le prince disparaissait tellement sous l'apparence d'un sage qui voyage pour recueillir des lumières.
13D MÊMOkHËS
que les àmls ardents de la révolution ain^ricâine (ttrent tentés de le croire démocrate comme eux. tJne fèmme, passionnée pour cette cause, le pressa un jour étourdîment de dire son avis sur la lutte établie entre le roi d'Angleterre et les provinces en insurrection : « Ma- « dame, répondit-il un peu sèchement, mon rôle est • d'être royaliste. »
Ce monarque, dont je pus alors très rarement tn'approcher, mais que depuis j*eus Toccaslon de volt* en Russie fréquemment, oiïtûli en sa personue Un mélange assez bizarre d'ambition belliqueuse^ de prétentions à la philosophie, de penchant pour les innovations et de jalousie pour lôn autorité. Si nos princes, mal conseillés, risquèrent leur trône eu voulant trop résister au torrent de l'esprit du siècle, Joseph, pour avoir Voulu le devancer, perdit momentanément Une partie de ses Etats.
Au reste l'empereur, qui s'était fait admirer et chérir à Paris, ne porta pas le même esprit et ne fit pas la même impression dans nos provinces. La beauté aenos ports, la force de notre marine, la richesse de nos villes de commerce et l'activité de nos manufactures excitèrent sa Jalousie; ii ne sut pas la dissimuler. Ëhfld, passant près de Ferney, il dédaigna de voir Voltaire. On blâma également, avec raison, et l'indifférence de la puissance pour le génie, et la faiblesse du grand poète et du philosophe, dont Tamour-propre parut trop sensible à cette légère blessure.
La même année qui nous enleva Voltaire Vit aussi périr Rousseaii. Ces deux flambeaux s'éteignirent presque à la fois, et ils disparurent de la terre au ihoUieUt où leurs doctrines, mal interprétées par les passions dé leurs disciples et de leurs ennemis, allaient ébranler l'Europe jusque dans ses fondements.
Voltaire avait vu à Paris le célèbre Franklin Jouir de son triomphé. Le vieillard français bénit le fils dh
ou SOpTElfip. 131
Vieillard ^méripaip* Le$ vœux de tous depx pour leur patrie étaient semblables, mais le résultat dlaDS les deux contrée^ fut très différent, l^e vaste Océaui Timmense étendue du continent des Etats-Unis, l'absence des plus redoutables éçueils de tous gouvernements, c'est à dire de$ classer privilégiées et des prolétaires, protégèrent en Amérique les semences de la liberté, ^ndis qu en France elle ne put planter ses faibles racines^ que sur un terrain inondé de sang, et tourmenté par tous les éléments de la haine et de la discorde.
La mort de Voltaire eut le même éclat que sa vie. La fin de Rouss^u fut triste, silencieuse. Cet ami de la nature fuyait les hommes, qu'il croyait sesenneipiS| et rhomuie qui avait répandu tant de lumières âau3 le inonde, disparut dans l'on^^^e des bois, ou il S0 plaisait à terminer paisiblement une existence doulou-* r^use.
La mort de ces deux chefs de la philosophie ipoderne excita une joie bi^u trompeuse pariui leur^ adversaires. Ceux-ci crurent un uioment avoir triomphé, oubliant sa»s doute que si les hommes de génie lueurentt leurs pensées sont immortelles.
Au reste, ou fut promptement distrait en France de ces événements si importants pour la république des lettres, et les événements de la guerre qui venait d'é^ dater, occupèrent tousles esprits, parce qu'Us mettaient eju jeu tous les intérêts.
A la grande surprise de l'Europe, qui ne croyait pas que notre marine, détruite dans la dernière guerre, put ressusciter si promptement, onvit,indépendammeutde l£| flotte de M, d'Estaing envoyée eu Amérique, une armée navale de trente-deux vaisseaux et de quiiue frégates sortir du port de Brest, sous les ordres du comte d'OrviUiers. Ces trois divisious étaièul comman^ dées par les amiraux de Quicheu, Quchafaut et Lamotte- Piquet. Celui-ci dirigeait p^r ses çou^ils Tardeur de
M. le duc de Chartres, premier prince du sang, embarqué sur son vaisseau.
L'amiral Keppel, à la tête d'une armée non moins for le, vint au devant des Français. II connaissait leur bravoure; mais il vit avec étonnement la régularité de notre ordre de bataille, Thabileté de nos manœuvres et les progrès rapides de notre instruction.
La bataille fut vive et sanglante; beaucoup de vaisseaux éprouvèrent, dans leurs équipages, -dans leurs mâtures, dans leurs agrès, des pertes considérables; mais, comme de part et d'autre aucun bâtiment ne fut pris, on se sépara sans résultat définitif. L'Angleterre, trop accoutumée aux triomphes maritimes, se crut défaite parce que nous n'avions pas été vaincus, et la France s'attribua la victoire parce qu'elle n'avait pas reçu d'échec.
M. le duc de Chartres, rentré avec la flotte dans le port, revint trop promptement à Paris. Dans les premiers moments, il fut entouré d éloges ; au spectacle on lui jetait des couronnes de lauiiers. Partout retentissaient des chants de victoire. La cour et la ville semblaient dans4'ivresse.
Mais bientôt les nouvelles détaillées arrivèrent : l'enthousiasme s'évanouit; les éloges firent place aut épigrammes. On accusa le comte d'Orvilliers de trop de circonspection ; on reprocha au duc de Chartres l'inexécution d'un ordre qui aurait pu lui faire couper la ligne ennemie. On l'irrita, en lui retirant son commandement pour le nommer colonel-général des hussards; et ce désagrément, qui lui sembla un affront, fut peut-être le germe qui produisit plus tard tant de fautes et de malheurs.
De soncôté l'Angleterre mit en jugement les généraux Keppel et Palisser ; mais ce procès fut sans résultat, comme le combat qui y avait donné lieu. Le comte d'Orvilliers et son ennemi reparurent encore
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sur la mer; mais, soit par Tinconstance des vents, soit par une erreur des chefs, les deux années semblèrent plutôt s'éviter que se chercher.
Pendant ce temps notre commerce sonflrait, et, comme nos ministres avaient négligé les précautions nécessaires pour le protéger, les Anglais firent beaucoup de prises; de là naquirent des plaintes bruyantes, vives et universelles, de la marine marchande contre la marine royale, préludes des violents débats qui devaient bientôt s'élever, sur terre comme sur TOcéan, entre la démocratie et l'aristocratie.
Notre amour-propre reçut pourtant quelque dédommagement. Plusieurs de nos frégates se signalèrent dans des combats particuliers, et un oiBcier de marine, M. Fabry, s'empara de plusieurs ccmvois anglais.
A la même époque on faisait filer sur nos côtes un grand nombre de régiments. Ces mouvements alimentaient nos ardentes espérances; cependant, en approchant de rOcéan, nous frémissions d'impatience à la vue de cette barrière redoutable qui arrêtait nos pas. Nous avions cru qae nos armées navales nous en ouvriraient le passage, mais leur rentrée dans nos ports nous jetait dans le découragement.
C'était un assez singulier contraste alors que de voir, d'un côté, la gravité de notre jeunesse, discutant avec des sages les hautes questions de la philosophie, la sérieuse importance que nous attachions auv mobidres événements de la guerre, la force de nos passions pour tout ce qui nous offrait l'image de la gloire ou de la liberté, et, d'une autre part, l'insouciance et la frivolité du premier mmistre octogénaire qai gouvernait alors •l'Etat,
Au moment où chacun, à la ville comme à la cour, accusait ou défendait, avec le plus de chaleur, la conduite des chefs de nos armées navales, et tandis qu'on s'afiQigeait profondément du peu de résultat de leurs
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ettùTt^j M. de Maurepas, plus jeune que uous, pteisgn-^ tait sur ces graves matières, sujet inépuisable pour lui de jeux de mots et de quolibets.
• Savez-vous, disait-*il, ce que c'est qtt*ua combat « naval? Je vais vous le dire : deux escadres sortent de « deux ports opposés ; on manœuvre, on se rencontre, « on se tire des coups de canon, on abat quelques mâts, « on déchire quelques voiles, oatue quelques hommes j « on use beaucoup de poudre et de boulets i puis cha- « cune des deux armées se retire, prétendant être restée « maîtresse du champ de bataille; elles s'attribuent « toutes deux la victoire; on chante de part et d'autre « le Tê Deumj et la mer n'en reste pas moins salée. • Heureusement les autres ministres traitaient les grandes affaires un peu plus sérieusement.
Toutes mes tentatives pour éu>e employé dans quelque expédition demeuraient toiûours sans succès, et je me dépitais contre le sort, qui m'obligeait à rester colonel de dragons, dans une guerre où l'infanterie, seule em* barquée, pouvait trouver des occasions de combattre.
Quelques uns de mes amis, les uns plus âgés que moi, les autres de mon âge, furent plus heureux et excîtèreut mon envie : le duo de Lauzun, embarqué avec le marquis de Yaudreuil, descendit en Afrique et conquît le Sénégal. Arthur et Edouard Diilon, le marquis de Goigny , le vicomte de Noailles, servirent sous les ordres de MM. dépouillé et d'£staing. Le premier s'empara de la Dominique et ensuite de l'ile de Sainte-Lucie par surprise. Le comte de Lamark, prince d'Aremberg,fat envoyé avec son régiment dans l'Inde, où il fut blessé.
L'amiral Byron, que le comte d'Estaing s'était vainement efforcé de combattre près de Rhode-Island, étant arrivé dans les Antilles, changea momentanément la fortune, et nous enleva celte même île de Sainte-Lude dont nous venions de nous rendre maîtres . Mais, quelque temps après, le comte d'Estaing, qui s'était éloigné alors
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des Etdtft-TJniS) malgré les instances de Washington, de La Fayette, et les reproches amers du général Sulivan, arriva dans le port de la Martinique*
De là, fortifié par une escadre et par des troupes qu'on lui avait envoyées de France, il attaqua Sainte- Lucie, mais sans pouvoir en forcer le port. Débarqué dans rtle, ses vaillants efforts n'eurent pas plus de succès. Il perdit beaucoup de monde, et fut repoussé.
Enfin la fortune, qui jusque-là lui avait été si défavorable, oiBrit à son courage les moyens de i*éparer ses revers : il reprit l'offensive, s'empara de Saint-Vincent, et descendit dans Ttle de la Grenade avec trois mille hommes. Le général Macartney la défendait aveo mille hommes d'élite et de nombreuses milices.
La ville de la Grenade était située sur un morne escarpé. M. d'Estaing, marchant sur trois colonnes, ordonna l'assaui, et, malgré la plus vigoureuse résistance, emporta de vive force les retranchements, le morne et la ville.
Le vicomte de Noailles et Edouard Dillon, à la tête de deux de nos colonnes, se distinguèrentbrillamment. M. d'Estaing reçut une blessure, et ne s'arrêta qu'après la victoire. Le comte Edouard Dillon reçut dans ce combat un coup qui lui fracassa le bras.
L'amiral Byron était accouru pour s'opposer à ce triomphe i mais il arriva trop tard, la Grenade était conquise. M. d'Estaing, remonté sur sa flotte, combattit celle des Anglais, dégréa trois de leurs vaisseaux, et poursuivit l'escadre ennemie, sans pouvoir l'atteindre, jusqu'au port de TUede Saint-Christophe, où elle s'était réfugiée.
Nous restâmes ainsi maîtres des Antilles. Le comte Théodore de Lameth , qui s'était distingué dans cette attaque , apporta en France la nouvelle de la prise de la Grenade, et ce premier exploit, grossi par la renommée , causa autant d'enthousiasme à Paris , qu'au-
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trefois les pins éclatantes victoires en avaient excité.
Pendant ce'temps j les Anglais , portant leurs armes dans les provinces méridionales des Etats-Unis, s'é-. talent emparés de Savannah, dans la Géorgie. Le comte d*£staîng conçut Tespoir de leur enlever cette importante conquête.
Favorisé dans son débarquement par les troupes américaines, il composa de ses forces réunies aux leurs un corps de huit mille hommes, marcha avec célérité contre Savannah, et somma la garnison de se rendre.
Le gouverneur anglais , dont les moyens de défense n'étaient pas prêts, feignit de capituler, gagnadu temps, reçut des secours, et acheva de fortifier ses retranchements.
D'Ëstaing, furieux de se voir dupe de cette ruse, résolut d'emporter la place d'assaut. Les assaillants et les assiégés déployèrent dans ce combat sanglant une vaillance opiniâtre. Deux fois quelques braves Français et Américains franchirent les retranchements; mais la mitraille les moissonna. Là périt Pulawski ,' cet intrépide Polonais qui défendait, dans un autre monde, cette même liberté qu'on avait arrachée à sa patrie.
Après plusieurs attaques réitérées sans succès, où les Américains et les Français perdirent près de douze cents hommes, le comte d'Fslaing, étant blessé, ordonna la retraite, se rembarqua, revint aux Antilles, et retourna promptement en France avec un vaisseau , laissant les autres sous les ordres du comte de Grasse et des généraux Vaudreuil et Lamotte-Piquet.
M. d'Estaing fut honorablement accueilli en France; l'opinion publique s'y montra juste pour lui, et l'éclat de son courage fit fermer les yeux sur les fautes commises par son impétuosité ; de sorte que , malgré les rigueurs de la fortune, il conserva sa gloire.
M . le comte de Ver gennes;ministre des affaires étrangères , obtint cette année d'assez grands succès par la
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sagesse et par Thabileté de sa politique. L'Espagne et la Hollande se lièrent étroitement à noa*e cause, et Timpératrice de Russie, par une déclaration de neutralité armée à laquelle accédèrent les rois de Suède et de Danemarck, fit sentir aux Anglais qu'ils étaient en danger de perdre la domination ou plutôt la tyrannie des mers.
Tous ces événements militaires et politiques maintenaient dans un grand mouvement Tesprit public : car cet esprit se manifestait alors peut-^tre avec plus de chaleur et d'indépendance, qu'il n'en a montré depuis sous des institutions libérales de nom , mais que la passion de chaque parti, dominant à son tour, n'a jusqu'à présent rendues que trop illusoires.
Nous n'avions, il est vrai, ni élections, ni parlement national : par de vieilles coutumes , le prince était seul législateur ; mais l'autorité trouvait, dans les cours souveraines, dans les ordres privilégiés eux-mêmes, et dans toutes les classes de la société, un point d'honneur et une franchise d'opinion qui résistaient plus efficacement que des lois au joug de l'arbitraire : on était sujet de droit, mais citoyen de fait.
Chacun s'occupait de la chose publique, et, en voyant à quel point, sous des formes monarchiques, les mœurs étaient devenues républicaines , il ne fut pas difficile à Rousseau de prédire l'approche de l'époque des grandes révolutions. Ce célèbre écrivain se montrait par cette prédiction pltts clairvoyant que l'impératrice de Russie, que les rois d'Espagne et de France , qui ne voyaient, dans cette guerre des Américains insurgés, que l'abaissement de l'Angleterre , sans s'apercevoir que ce jeune aigle de la liberté, planant sur un autre hémisphère, ne tarderait pas à étendre ses ailes sur l'Europe.
Frédéric lui-même blâmait dans ses écrits la conduite arbitraire du gouvernement anglais, et approuvait hautement les principes par lesquels le congrès des Etals- Unis proclamuit le droit qu'un peuple avait de se sépa.^
rer de son gouvernement, lorsque celui^i, an lieu de protéger son bonheur et ses libertés, les lui enlevait.
L'année 177B ranima, dès sa naissance, notre espoir de ne plus rester spectateurs oisifs de la guerre. Le roi rassembla des troupes nombreuses sur les côtes de l'Océan. On forma deux camps, Tun à Vaussieux en Normandie, l'autre à Paramé en Bretagne : le premier était sous les ordres du maréchal de BrogUe, le second sous ceux der M. de Castries. Les bureaux du ministère étaient assiégés par toute notre jeunesse^ qui désirait ardemment être comprise au nombre des troupes destinées à servir dans ces camps.
On regardait comme le plus grand malheur de rester inactif dans les garnisons , tandis qu'on se préparait à faire une descente en Angleterre. Ce n'était plus pom* solliciter des grâces que les appartements de Versailles se trouvaient remplis de courtisans empressés ^ on y rencontrait en foule des solliciteurs, mais c'étaient des solliciteurs de périls et de gloire.
J'étais du nombre des malheureux qui voyaient leurs régiments condamnés à l'inaction. Il ne restait qu'une espérance , ceUe d'entrer dans l'élat-major des armées des côtes; mais cette voie était étroite, et il fallait beaih eoup de faveur pour en profiter.
Le ministre ne savait comment refusa* tant de demandes , appuyées si vivement par les personnages les plus puissants et même par la famille royale. On ne poi^ vait cependant contenter tout le monde. Bientôt le nombre des emplois disponibles fut complet, à la réserve d'un ou deux y et chacun se les disputait avec acharnement.
Enfin, ce qui prouve quelle était alors la faiblesse de ràutorité contre les plaintes et contre l'ardeur des jeunes et belliqueux courtisans qui l'entouraient, c'est qu'ayant, à force de sollicitations et avec l'appui de Ist reine, obtenu de servir au camp de Paramé, en qualité
ou SOttENlRS. 139
d'aidé maréchal général de logis $ M. de Maurepas exigea ma parole d'honneur de n'en rien dire, de partir sans bruit et de cacher cette fayeur jusqu'au moment où^Je serais arrivé au quartier-général de M. de Castries.
Je gardai fidèlement ce secret ; mais , en arrivant au camp de Paramé, je trouvai que M*, de Castries n'était pas Ittinaiéme Informé de ma nomination ; et comme je ti'avais pas les lettres de service qu'on m'avait promises, mon embarras fut grand. M. de Castries m'en tira; il me permit de prendre l'habit d'aide de camp> et d'en faire le service auprès de lui . Enfin, aU bout de quelques jours, Je reçus la lettre du ministre et pris l'habit ainsi que les fonctions d'ofllcier de l'état-major.
La forttine trompa notre attente. An camp de Yanssieut, l'armée n'eut d'autre occupation que celle d'essais infructueux, tentés par M. le maréchal de Broglie pour faire réussir un nouveau système de tactique inventé par M. de Mesnil-Durand, et pour donner l'avantage à ce qu'on appelait X ordre profond , sur X ordre mince en usage alors dans toutes les armées de TEurope.
On ne sait pourquoi cet illustre maréchal, si grand sur les champs de bataille , s'était si opiniâtrement déclaré pour cette nouvelle méthode qui exposait de profondes colonnes à une artillerie meurtrière , et ne présentait pour le développement de ces mêmes colonnes que des moyens très compliqués. Le maréchal de Rochambeau dit, dans ses Mémoires, que M. le maréchalde Broglie était entraîné à cette innovation par une suite de son inimitié pour le duc de Choiseul , et par l'espoir d'anéantir l'oi^donnance de ce ministre.
Quoi qu'il en soit , M . de Broglie , partageant son armée en deux corps , prit le commandement de l'un , et, l'organisant suivant les principes de l'ordre profond, dirigea plusieurs attaques simulées contre l'autre corps qu'il avait mis sous les ordres de M. de Rocbambeau.
Ce dernier manœuvrait selon les règlesétabliespar rancîenne ordonnance.
Cet essai ne fut pas heureux pour M. le maréchal de Broglie. Dans tout ce simulacre de guerre et pendant toutes ces manœuvres, M. de Rochambeau eut un avantage marqué sur son adversaire, par. la rapidité et la facilité de ses mouvements.
Ce mauvais succès irrita M. de Broglie, dont la ténacité déplut à la cour ; et, lorsque le camp fut levé, le roi donna à M. le maréchal de Vaux le commandement des troupes qui restèrent sur les côtes, et qu'on destinait à opérer une descente en Angleterre.
Au camp de Paramé, les essais que nous fîmes da système de M. de Mesnil-Durand nous agitèrent moins, parce que M. de Castries y attachait peu d'importance.
Nos journées se passaient en exercices, en évolulions, en simulacres d'attaque, de défense, de débarquement, de reconnaissances militaires. Ces ombres, ces images de la guerre, nous faisaient attendre avec plus d'impatience ses réalités. Au reste, nos jeux guerriers étaient de véritables fêtes : on accourait de toutes les villes pour y assister; plusieurs belles dames de Paris y vinrent même jouir de ce spectacle.
Notre brillante jeunesse avait alors beaucoup de vivacité et peu de subordination ; on en pourra juger par un seul trait. Pendant une de nos grandes manœuvres, on avait réservé sur une colline un certain nombre de places distinguées pour les femmes. Deux colonels de notre armée, donnant le bras à deux dames de la cour récemment arrivées, traversèrent un peu légèrement la foule, et, pour placer les dames qu'ils conduisaient, s'emparèrent de quelques sièges que prétendaient avoir plusieurs dames bretonnes : une altercation s'en suivit.
Le lendemain, le bruit de cette querelle se répandit dans tout le camp. Or, on avait laissé exister depuis très longtemps un étrange abus dans tous nos corps
eir soinrËNiKs; I4i
militaires : c*éiait«uiie as^ation de jeunes lieutenants et sous^lieutenants , nommée la Calotie; elle avait ses assemblées, ses officiers, son général, une police bizarre, mais sévère; elle prétendait ne connaître aucune supériorité, aucune distinction de grades. Cette puissance turbulente et ridicule, mais redoutable, ne voulait obéir que sous les armes, et punissait sans pitié par des châtiments comiques, tels que la bascule ou les sauts sur la couverte, tous ceux qu'il lui plaisait de reconnaître coupables d'un délit contre les convenances, contre la politesse et contre sa capricieuse législation.
Dans l'intervalle des exercices, tous les jeunes gens de l'armée se rassemblaient souvent pour jouer aux barres, et attiraient une foule immense de spectateurs. Un jour, comme on s'était déjà réuni pour commencer ces jeux, deux officiers de mes amis vinrent m'avertir qu^une exécution scandaleuse allait avoir lieu, la calotte ayant solennellement décidé que les deux colonels dont j'ai parlé plus haut, seraient publiquement bernés pour venger l'offense faite aux dames bretonnes. .
Il n'y avait pas une minute à perdre. Les jeux commençaient, et l'arrêt devait être à Tinstant exécuté. N'ayant alors la possibilité ni le temps de consulter personne, j'ordonnai à des tambours de battre la générale. Aussitôt les jeux cessèrent ; le bruit fit place au silence, le désordre à la règle. Chacun courut à son drapeau, et, en un clin d œil, on se mit en bataille.
Pendant ce temps, je courus chercher M. de Castries, que je trouvai, comme on le croit bien, fort surpris de cette alerte imprévue. Je lui en expliquai la cause : il m'approuva, commanda des manœuvres, et, quand la retraite fut sonnée, chacun resta persuadé que c'était le général qui avait voulu s'assurer de la promptitude avec laquelle les troupes pouvaient reprendre leurs armes, leurs rangs et leur ordre.
Le lendemain, les hommes sages négocièrent; les
têtes effervescenteft se calftiëreiit) e^des ordres sévères arrètèreiit la licence des tribunsu de lacftlotte.
An milieu de nos exercices, de nos fêtes et de nos jenx, distractions impuissantes pour calmer notre impatience, nos esprits n'étaient sérieusement occupés que d'une seule pensée, d'une seule volonté, celle de Voir arriver le moment de notre embarquement, pour nous élancer sur la côte d'Angleterre; toutes les apparences semblaient se réunir pour fortifier nos espérances.
Le général La Fayette, persuadé que cette descente devait avoir lieu, ayait quitté les drapeaux de Washington pour venir se ranger sous ceux de sa patrie. On liii ayait donné l'emploi de^majof^géuéral de l'année du maréchal de Broglie.
Au moment d'agir, les cabinets de France et d'I^ pagne se ressouvinrent, comme par hasard, qu'ils faisaient depuis longtemps la guerre sans l'avoir déclarée, et ce fut cette année que leur manifeste parut.
Cependant l'été se passa sans recevoir le signal espéré. La rentrée de nos armées navales fit s^ourner le projet de descente 5 notre camp fut levé ; je revins à Paris avec les généraux et les états-majors ; et bientôt nous inspirâmes dans toute Ja capitale le mécontentement qu'ex'^ citait en nous, avec raison, le triste dénouement d'une scène ouverte avec tant d'éclat.
Dès le printemps de l'année suivante, nos espérances se ranimèrent. On ne forma point de camp ; mais les troupes destinées aux débarquements étaient cantonnées sur les côtes de Bretagne et de Normandie»
Le 8 juin 1779, trente-deux vaisseaux français sortirent de Brest, et trente-quatre bâtiments espagnols de Cadix.
L'amiral anglais Charles Hardy, commandant une escadre de trente-huit vaisseaux, se hâta inutilement de mettre à la voile pour s'opposer à la jonction des flottes
ou ^QVPNIllg. 143
aUiëes* Calta réimiop eut lieu le 25 juin. Leurs forces combinées composaient une année de soixante -six vaisseaux de guerre, et d'un grand nombre de frégatesi sous les ordres de Tamiral d*Orvilliers et du général espagnol don Gaston, £n même temps, nos côtes étaient couvertes de b&timents de transport, dont la vue nous remplissait d'ardeur et d'espoir«
Jamais on ne dut se croire plus près d'un noble but, et jamais attente ne fut mieux trompée : l'armée alliée poursuivit l'amiral Hardy sans l'atteindre, et se pré- ^ sonta ^suite devant Plymouth dans le dessein de s'en emparer. Un vaisseau anglais de soixante-quatre canons, qui sortait de ce pprt, fut pris par les nôtres*
L^ ordres étaient donnés ; l'attaque allait commencer, lorsqu'un vent furieux s'éleva et dispersa nos bâtiments. L'amiral Hardy, qui jusque là n'avait osé tenter aucun effort pour secourir la rade de Plymouib, parvint à y rentrer à la faveur de cette tempête. Lorsque le vent se fut apaisé, nos amiraux s'efforcèrent inutilement d'attirer Hardy au combat) il se tint oonstamment k Vabri de nos atteintes. .
Bientôt les maladies contagieuses se répandirent sur nos flottes, et le découragement parmi leurs équipages. Les amiraux d'Orvilliers , Guichen, Gaston et Cùrdova) s'avouant vaincus non par les ennemis, mais parles éléments, regagnèrent leurs ports respectifs, et ftrent ainsi, par leur retraite, évanouir toutes nos chi* . mères de combats et de gloire. Nous étions indignés.
Depuis longtemps les étrangers nous accusaient d'une excessive légèreté, parce que, dans les circonstances les plus graves, notre opposition et nos reproches contre le gouvernement se manifestaient plutôt par des satyres, par des bons mots, par des épigrammes et même par des chansons, que par une courageuse résistance. Mais on aurait du penser que cette apparente légèreté était l'effet inévitable de la destruction gra-
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duelle de nos libertés. Le pouvoir, étant devenu abft>lQ , ne nous laissait plus d'autre arme que celle du ridicule, dont la puissance ^ plus grande qu'on ne le croît. ^s
En d'autres pays, on ne se borne pas à ployer sous le joug du despotisme ministériel; non seulement on y rampe avec servilité, mais on y garde un honteux silence. En France, au contraire, si l'on était parvenu par la force à nous empêcher d'agir, jamais au moins il ne fut possible d'enchaîner nos esprits et de leur imposer silence ; de sorte que, si le gouvernement jouissait pleinement de l'autorité d'action, nous savions nous emparer de l'autorité d'opinion, autorité si grande et tellement fortifiée par le point d'honneur, qu'elle fut souvent un contrepoids su£Ssant pour arrêter raii>itraire dans sa marche.
Il est vrai que ceux qui osaient ainsi se permettre contre l'autorité de piquantes saillies, en étaient parfois punis par quelques disgrâces, et, comme l'abeille qui laisse son aiguillon dans la plaie, ils souffraient eux-mêmes quelque temps de la blessure qu'ils avaient faite.
M. de Maiirepas avait été vingt-cinq ans exilé pour une chanson. La même cause empêcha longtemps le chevalier de Boufilèrs d'obtenir l'avancement qu'il méritait.
Cependant tous ces inconvénients disparaissaient à nos yeux, et nous les bravions pour céder au plaisir d'attaquer l'injustice , la déraison ou l'ineptie du pouvoir, par les seuls moyens dont nous pussions disposer. Faute de tribune, les salons étaient nos champs de bataille, et, ne pouvant livrer de combats réguliers, . c'était par des escarmouches légères, que notre liberté comprimée montrait encore que son feu était plutôt couvert qu'éteint.
Au moment où l'opinion générale venait d'exhaler
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son mëcontentement contre la conduite du ministère dans celte campagne, si majestueuse à son début et si ridicule à son dénouement, il avait plu de toutes parts des pamphlets et des ^gîfïimmes ; je m'étais permis moi-même, au camp deFaramé, contre le nûnistre de la marine, quelques couplets qui eurent beaucoup de saccès, non parce qu'ils étaient bons, mais parce qu'ils étaient gais, malins et conformes à l'esprit du moment. On citait alors un mot de M. le duc de Choiseul : il avait dit que let moniret de noê ministree retardaient toujours de eix mois, et je pris ce mot pour refrain de mes couplets.
Quelques jours après mon retour à Paris, me trouvant à la chasse du roi, ce prince m'appela près de lui. On sait que la bonté, et, on peut même le dire, la bonhomie du caractère de ce monarque, se cachait assez ordinairement sous une enveloppe un peu rude, un regard assez dur et un ton très brusque. « On m'a appris, « me dit-il d'un air qui me parut fort sévère, que vous
• vous êtes permis de faire des couplets très malins, « très gais, mais un peu scandaleux, et qu'on ne peut
• trop avouer. »
M'efforçant de surmonter mon embarras, je lui répondis que le dépit de rester oisif au milieu d'un camp, d'où j'espérais sortir pour porter ses armes en Angleterre, m'avait mis dans la nécessité de chercher quelques distractions à mes ennuis. « £h bien ! reprit-il, « voyons cette chanson ; dites-la moi. »
J'étais au moment de lui obéir, et de me jeter précisément par là sur l'écueil que je voulais éviter ; heureu-. sèment une réflexion soudaine m'arrêta fort à propos. « Sire, lui dis-je, j'ai fait malheureusement beaucoup de « chansons, aussi je ne sais pas trop quelle est celle dont « votre majesté veut me parler. — Ce sont, répliqua le « roi , des couplets un peu licehcieux sur les jaloux « trompés. •
Alors mon trouble se dissipa ; je liii ehanuii tout bas cos couplets, qui ne contenaient assurément rien de politique. Il en rit beaucoup, jet me laissa fort content de m'être ainsi tiré, par hasard, d'un pas un peu glissant dans lequel j'avais failli m'engager, et qui m'aurait probablement attiré le désagrément d'un séjour force de deux ou trois mois dans une garnison.
L'année 1780 parut, dès son début, nous annoncer des événements plus importants et plus décisifs : le statbouder chercha en vain à calmer le mécontentement qu'inspirait au gouvernement britannique le parti républicain. Les Anglais, menaçant les possessions faollan* daises dans l'Inde, dont ils convoitaient la conquête, forcèrent bientôt la Hollande à grossir le nombre de leurs ennemis. Les Espagnols et les Français foimèrent le siège de Gibraltar ; mais l'amiral Rodney parvînt à ravitailler celte place, malgré les efforts de l'amlra] espagnol don Juan de Langara.
Aux Antilles, le comte de Guichen, qui avait remplacé le comte d'Estaing, soutint avec éclat l'honneur de nos armes ; il y commandait vingt-deux vaisseaux. L'amiral Rodney, son adversaire, en amena vingt contre lui. Ils se livrèrent bataille à trois reprises différentes. Jamais Rodney ne put couper notre ligne. Les pertes éprouvées de part et d'autre furent à peu près égales.. Cependant, dans ces trois combats, les Anglais se virent obligés de se retirer, et perdirent un vaisseau de guerre qui avait été criblé de boulets.
Une escadre espagnole. vînt alors rejoindre la nôtre et lui donner une supériorité incontestable j leur jonction eut lieu entre la Martinique et la Guadeloupe, malgré tous les mouvements de Rodney.
Le comte de Guichen se croyait déjà certain de conquérir la Jamaïque et d'autres îles ; mais jamais lui et don Solano ne purent s'accorder sur leur plau d'attaque.
ou SOUVENIR^. 147
Les Anglais coanaissaient seuls alors ees salutaires précautions qu'enseigne la science de l'hygiène, pour conserver la santé des équipages. Nos ministres étaient, à cet égard, dans la plus fatale incurie. Une maladie contagieuse infecta nos flottes, et les mit dans Tim-* possibilité de former aucune entreprise importante.
Pendant ce temps , les Américains nous adressaient de justes reproches sur Toubli de nos promesses et sur l'abandon où nous les laissions, dans une crise qui devenait pour eux de plus en plus imminente.
Les suites de notre échec près de Savannah avaient été funestes ; lord Cornwalis s'était emparé de la Géorgie et des deux Carolines ; bientôt il se rendit maître de Charlestown. Le parti des royalistes, qu'on appe*lait les torys, se relevait.
Les patriotes semblaient consternés. Les levées ne fournissaient plus d'hommes. On crut même mi instant que les provinces méridionales allaient tomber sans ressource et sans résistance sous le pouvoir de l'Angleterre.
Heureusement le courage héroïque des femmes de ces contrées releva celui de leurs époux,, de leurs pères et de leurs fils ; elles réveillèrent leur patriotisme par leurs prières , par leurs reproches et même par leur exemple.
Bientôt, de toutes part^, on courut aux armes, et les républicains, par un redoublement d'ardeur et de fermeté, se montrèrent si dignes des secours qu'ils demandaient à la France, que notre ministère, sortant de son indolence, se détermina enfin à leur en envoyer.
Dans le nord, Washington, inébranlable au milieu des revers, toujours ferme lorsque tout semblait autour de lui découi'agé, rassurait le congrès, maintenait la discipline dans son armée, contenait, sans se compromettre, les forces redoutables de Clinton. La pairie repuisaii sans cesse, dans sa grande ame, le courage et
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Tardeur nécessaires pour surmonter tant d'obstacles et
pour résister à de si puissants ennemis.
Enfin la fortune vint seconder son génie : il vit arriver sur ces côtes M. de La Luzerne, nommé ministre de France, etM. de LaFayette, qui revenaient chargés par notre gouvernement d'annoncer au congrès Tarrivée prochaine d'une armée française, commandée par le comte de Rochambeau.
Cette nouvelle, qui ne se vérifia que quelques mois après, changea la face des affaires, et lord Cornwallis, qui en fut instruit par Clinton, se vit tout à coup arrêté dans le cours de ses vastes projets.
M. le chevalier de Temay, commandant une escadre de sept vaisseaux et un grand nombre de bâtiments marchands, destinés à porter Tarmée française en Amérique, mit à la voile de Brest au mois de mai.
La marine, qui avait épuisé tous ses moyens pour envoyer avec M. de Guichen des forces considérables aux Antilles, ne put embarquer les douze mille hommes que commandait M. le comte de Rochambeau. Ainsi ce général ne partit qu'avec ime première division composée de six mille hommes. On lui promit que la seconde ne tarderait pas à le suivre ; mais cette promesse ne fut jamais remplie.
L'escadre de M. de Ternay fut retardée dans sa marche par lin coup de vent qui dispersa pendant quatre jours son convoi ; il le rallia promptement, et continua sa route.
Au sud des Burmudes, il rencontra six vaisseaux anglais : on se canonna de part et d'autre jusqu'au soir, et M. de Ternay, préférant l'exécution de ses ordres à la médiocre gloire de prendre un vaisseau anglais qui s'était compromis, continua sa marche et arriva sur les côtes de la Virginie.
Là, il sut que Charlestown était pris par les Anglais, que Cornwallis avait reçu cinq mille hommes de rcu-
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fort, que Tamirâl Arbuihnot croisait dans ces parages et attendait l'escadre de l'amiral Graves qui devait le rejoindre. M. de Ternay s'éloigna de la baie de Chesapeak, et entra le 17 juillet dans le port de Rhode-Island, après soixante-dix jours de navigation.
Depuis l'expédition de M. d'£staing, les Anglais avaient évacué cette île. L'armée française y débarqua et campa près de New-Port, sa capitale. M. de^ Rochan^beau fit promptement fortifier tous les points sur lesquels les Anglais pouvaient débarquer.
Le général Clinton, renfermé dans New-York, ayant appris l'arrivée de l'armée française, en informa par un prompt avis lord Cornwallis, et cette nouvelle l'arrêta au moment où ce général se croyait sûr de conquérir toute la Virginie.
Le débarquement de l'armée française releva les espérances de Washington et du congrès. Le moment était critique : le papier-monnaie américain tombait rapidement; les levées se faisaient avec lenteur; l'esprit de révolte se manifestait dans l'armée; et Washington, qui avait envoyé une partie de ses troupes dans le midi, se trouvait réduit à la défensive dans les Jerseys.
Bientôt vingt vaisseaux anglais se présentèrent pour attaquer l'escadre française dans son mouillage ; mais ils la trouvèrent en si bonne position qu'ils renoncèrent à leur attaque. Clinton s'était embarqué avec dix mille hommes pour descendre à Rhode-Island. Mais l'armée française, renforcée par trois mille Américains que La Fayette et le général Heats lui amenèrent, s'était mise en telle mesure de se défendre, que Clinton ne persista pas dans un projet dont il fut d'ailleurs détourné, en apprenant la marche du général Washington, qui se rapprochait de New-York.
Quelques contestations s'élevèrent entre M. de Rochambeau et les généraux américains : ceux-ci vou-
laioni que l'armée sorlît de Rhode-Island pour se réunir à l'aimée de Washington, dans le but de faire le sièi;(* de New-York.
M . de Rochambeau pai'vint avec peine à dissuader Washington d'une entreprise si téméraire, qui assurait la perte de Rhode-Island, sans espoir de succès contre une ville aussi bien fortifiée que New-York, et défendue par quatorze mille hommes.
Ce fut à cette époque qu'on apprit la défaite du général Gates, qui avait été complètement battu à Campden, dans le sud, par lord Cornwallis.
L'amiral Rodney vint bientôt avec toutes ses forces à New- York, tripler celles de Graves. Ainsi notre armée resta totalement bloquée à Rhode-Island.
Dans le même temps la trahison d'Arnold éclata : ce général américain, qui s'était précédemment couvert de gloire, vendant alors sa conscience et sa patrie aux Anglais, voulait leur livrer la forteresse de West-Point sur la rivière d'Hudson. Celte place était le dépôt des munitions américaines, et on la regardait comme la clef des Etals-Unis.
L'imprudence d'un jeune officier anglais, le major André, découvrit cette intrigue ; il fut arrêté et condamné à mort comme espion. Malheureusement le traître Arnold, instruit à temps, trouva le moyen de s'échapper et de se rendre à New-York, où il offrit aux Anglais son coupable courage et sa perfide épée.
L'amiral Rodney repartit au mois de novembre pour les îles. Arbuthnot, avec douze vaisseaux, continua le blocus de Rhode-Island pendant tout l'hiver.
Washington envoya le général Green dans la Virginie, afin d'y rassembler les débris de l'armée de Gates.
Le chevalier de Ternay motu^ut à New-Port, et le chevalier Destouches, le plus ancien après lui, prit le commandement de l'escadre française.
Notre stagnation forcée, et les revers des Américaiûs
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dans le midi, découragèrent une grande partie de 1 armée de Washington ; elle se mutina ouvertement, et le héros de l'Amérique, pour ramener les rebelles à l'ordre, déploya un rare mélange de douceur et de fermeté, qui contribua autant à sa gloire que ses plus brillants succès militaires.
Cependant le traître Arnold, à la téie de quelques troupes anglaises, s'embarqua à New- York, descendit en Virginie dans la baie de Chesapeak, et commit dans cette contrée les plus affreux excès. Ses talents militaires, éprouvés plus noblement ailleiu*s, ne rencontrèrent dans la Virginie que des milices mal organisées qui ne pouvaient lui résister.
Dans cette détresse, le congrès envoya en France le colonel Lawrens, aide de camp de Washington. Le père de cet officier, après avoir présidé le congrès, avait été pris et renfermé dans la tour de Londres. L'objet de la mission du colonel était d'apprendre à la cour de Versailles l'état critique de sa patrie, et de solliciter pour elle de prompts secours.
Malgré tous les désavantages de la position de Farmée française, le chevalier Destouches, dans Tespoir d'arrêter les funestes opérations d'Arnold en Virginie, forma une petite escadre, composée d'un vaisseau de ligue et de trois frégates, sous les ordres de M. de Tilly.
Celui-ci remplit en partie sa mission : ayant appareillé la nuit secrètement, il arriva à l'embouchure de la rivière Elisabetli, la remonta, fit plusiem's prises, et s'empara du vaisseau le Romulus, de quarante canons. Un terrible coup de vent, qui sm^vint à cette époque, démâta deux vaisseaux anglais, et en jeta deux autres à la côte.
MM. de Rochambeau et Destoucbes, informés de ce désastrxî, en profitèrent, et, tandis que le général Washington envoyait La Fayette avec mille hommes
1&9 MÉIIOIKES
pour se réunir contre Ainold aux milices de Virginie, M. de Rochambeau chargea M. Destouches de conduire un détachement de la même force, afin de le réunir à celui de La Fayeue pour attaquer Arnold dans Portsmonth. M. de Vîoménil coomiandait cette expédition. M. Destouches partit avec huit vaisseaux, et rencontra près de la baie de Chesapeak Tescadre anglaise de l'amiral Graves.
Les deux armées étaient d'égales forces : le combat s'engagea. Il fut vif et meurtrier. MM. de Marigny et de La Clocheterie s'y distinguèrent. Trois vaisseaux anglais et deux français furent totalement dégréés. Le marquis de Laval fut blessé dans cette action. L'escadre anglaise s'éloigna la première du champ de bataille. M . Destouches et M . de Vioménil revinrent à New-Port.
On apprit, quelque temps après, que le général Green, qui se battait vaillamment en Virginie contre lord Rawdon et lord Cornwallis, les contenait toujours par d'habiles mouvements , quoiqu'il eût été trois fois forcé à la retraite dans trois combats où la gloire du vaincu avait égalé celle du vainqueur.
M. de Rochambeau ne tarda pas à recevoir des nouvelles de France. Le ministère était changé : M. de Castrîes avait le département de la marine, et, peu de temps après, mon père remplaça M. de Monll)arre^ dans celui de la guerre.
M. de La Peyrouse apporta sur une frégate, à M. de Rochambeau, quinze cent mille francs et l'espérance de nouveaux secours.
Dans le midi, La Fayette, réuni en Virginie au baron de Stuben et aux milices virginiennes , harcela continuellement l'ennemi, l'attaquant à l'improviste, évitant son atteinte par des retraites habiles, et trouvant moyen de l'arrêter en occupant de fortes positions.
Ce fut alors que les généraux Washington et Rochambeau conçurent le projet de se réunir près de la
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rivière d'Hudson, de menacer New-York, afin de pouvoir ensuite, si les circonstances le permettaient, marcher au secours de la Virginie.
Washington, en attendant le moment propice à l'exécution de ce dessein, envoya le général Vaine, avec la ligne de Pensylvanie, pour renforcer Tannée du général La Fayette.
Au début de cette campagne difficile, Tarmée de La Fayette manquait de tout, argent, habits, linges et tentes. Le patriotisme mémorable des dames de Baltimore pourvut à tous ces besoins.
Bientôt on vit arriver à Boston le chef d'escadre Barras, destiné à remplacer le chevalier de Ternay. Il apprit à M . de Rochambeau que M . de Suffren était parti de France pour aller aux Indes, et que M. le comte de Grasse, avec une forte armée, devait se rendre d'abord aux Antilles, et venir ensuite, sur les côtes des Etals- Unis, dégager notre escadre que les Anglais bloquaient presque constamment.
Le ministère français laissait au comte de Rochambeau la liberté de combiner avec Washington et le comte de Grasse les expéditions qu'il jugerait convenable de tenter, soit dans le nord, soit dans le sud de l'Amérique. Ainsi ; conformément aux dépêches de M. de Castries et de mon père, il se tint une conférence, à Wether-Field , entre les généraux Rochambeau , Washington, Knox et Chastellux. Une apparition de l'escadre anglaise empêcha le chef d'escadre Barras de se trouver à cette conférence.
■ Washington, soit dans le dessein de tromper Clinton, soit que ce fût réellement son opinion, fit résoudre qu'on se disposerait à attaquer New-York, quoique M. de Rochambeau eût dJfebord proposé de diriger les armées alliées sur la Chesapeak.
On expédia un aviso à M. de Grasse afin de lui apprendre le plan- qu'on venait de former, et pour le
prier de coopérer par ses forces à son succès. On verra bientôt que le projet relatif à Texpédition de la Virginie prévalut.
Au moment où M. de Rochambeau et son armée avaient reçu Tordre de partir pour TAmérique, le vicomte de Noaillos, mon neveu, avait trouvé, par son crédit et par celui de sa famille, le moyen de parvenir à son but ; et, nommé à Temploi de colonel en second du régiment de Soissonnais, il s'était embarqué à la tête de ce corps pour les Elals-Unis.
Ainsi, des trois amis qui, les premiers en France, avaient formé le dessein de combattre pour la cause américaine, je restais le seul que la fortime s'obstinait à enchaîner dans nos garnisons. J'en étais désolé ; mais le soudain changement qui s'opéra dans notre gouvernement, vint soutenir mon courage et ressusciter mon espoir.
L'opinion générale s'était si clairement manifestée contre deux de nos ministres , que la cour sentit la nécessité de choisir des hommes assez habiles pour diriger la guerre avec l'activité qu'elle exigeait. Ce fut dans celte circonstance que le roi confia à mon père le ministère de la guerre et donna celui de la marine au marquis de Caslries.
La nomination de M. de Caslries précéda cependant de quclqiK's mois celle de mon père. On était généralement alors 1res mécontent de la conchiite du prince de Monlbarrey et de celle de M. de Sarlines.
Celui-ci s'était à la vérité distingué par une grande habileté dans radministraljon de la police ; mais ce n'était pas une raison pour qu'il devînt un bon ministre de la marine, et certes la légèreté seule de M. de Maurepas pouvait expliquer un pareil choix.
Cependant comme il l'avait fait nommer, il le soutint quelque temps contre l'opinion publique. Mais M. Necker ayant déclaré que l'administration de ce département
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se trouvait grevée d'une dette de vingt-millions, le roi se décida à renvoyer M. de Sarlines.
Je ne sais trop par quel motif nos rois n'ont presque jamais voulu confier le gouvernement de la marine à un marin ; mais les faits prouvent que chez eux ce prcyugé ou ce principe a toujours été constant.
Dans ce temps la reine exerçait une grande influence sur son époux, et cherchait de bonne foi à n'user de son crédit que pour .le bien général : aussi elle consultait autant qu'elle le pouvait l'opinion publique ; et, malgré toutes les calomnies inventées par une basse envie, madame de Polignac, son amie, lui disait la vérité, et lui conseillait de ne porter son intérêt que sur des personnes universellement estimées.
La cause en était toute naturelle : madame de Polignac ne ressemblait à aucune des favorites dont l'histoire a tracé lés portraits. Elle était sans ambition pour sa famille, sans avidité pour elle-même; les honneurs, qu'elle avait fuis, étaient venus la chercher. Il fallait la forcer à recevoir quelques bienfaits. Amie sincère, c'était Marie-Antoinette et non la reine qu'elle aimait j et, dans tous les conseils qu'elle lui donnait, elle n'avait pour but que sa considération et sa gloire.
Les hommes de sa société intime n'étaient exempts ni d'intrigue ni d'ambition ; mais ils n'auraient pas été liés avec elle, s'ils n'eussent été distingués par un honneur délicat et par des sentiments élevés. Ainsi, par leurs qualités, ils secondaient les vues honnêtes et utiles de madame de Polignac, tandis que de son côté elle parvenait, par sa douceur et par sa raison, à modérer leur caractère et à retenir dans de justes limites leur ambition personnelle.
Le but de la reine était de lutter contre le crédit de M. de Maurepas, trop disposé, par son esprit léger et par de vieilles habitudes, à se laisser plutôt diriger dans ses choix par l'inirigue que par le mérite.
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M. de Castries avait mérité et obtenu resiime générale par sa probité, par son instruction, par son activité, par son courage ; on le regardait comme un de nos meilleurs officiers généraux; il ne brillait point par un génie vaste et éclatant; mais par une raison ferme, froide, éclairée, qualité bien préférable pour un administrateur à celle d'un esprit plus brillant et moins réglé.
La reine, excitée par son amie, proposa au roi la nomination de M. de Castries. M. Necker seconda puissamment ses vues, et M. de Maurepas, cette fois, leur opposa peu de résistance.
Il n'en fut pas de même à Tégard de la nomination démon père. Le premier ministre, non par force, mais plutôt par faiblesse, soutenait avec ténacité M. le prince de Montbarrey, qui n'avait dû son élévation au ministère de la guerre qu'àTamitié, aux instances et au crédit de madame de Maurepas.
M. de Montbarrey, officier-général très brave et spirituel, n'aimait point le travail, ne savait point résister aux sollicitations des femmes, et se laissait gouverner par ses bureaux; partout on se plaignait avec raison du relâchement que sa faiblesse souffi*ait dans la discipline.
Il voulait le bien, mais il n'avait pas la fermeté de le faire. Cédant aux importunités, aux sollicitations des courtisans, il échouait contre un écueil où se brisèrent et se briseront tant de ministres qui oublient que la Justice, l'ordre et la règle sont les meilleurs remparts pour défendre leur considération et leur place. Ils ignorent que ceux-là mêmes qui les engagent et les forcent à sacrifier l'intérêt général à l'intérêt privé, les en pimiront promptement et se rallieront avec ingratitude à Topinion publique qui les renversera.
Le poids de cette opinion amena la chute de M. de Montbarrey, malgré tous les efforts de M. de Maurepas.
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Mais, si Ton était d'accord à la cour pour Téloigner, on fut, pendant quelques mois, loia de s'entendre pour lui donner un successeur.
La reine avait su, par les personnes qu'elle consultait, que mon père jouissait dans toute l'armée d'une considération méritée par ses longs services, par ses nombreuses blessures, par son application à étudier, à connaître toutes les parties de l'art de la guerre et de l'administration militaire . On vantait sa justice inflexible, sa modération, son zèle pour la discipline, et son désintéressement.
Il lui manquait, à la vérité, deux qualités bien nécessaires pour arriver à une haute fortune : il n'était ni adroit comme courtisan, ni mobile dans ses principes. Tout intérêt disparaissait à ses yeux dès qu'il lui semblait opposé à son devoir; sa franchise était un peu rude : il savait servir et non plaire; c'était en un mol un parfait homme de bien, mais un assez malhabile homme de cour.
Aussi, quoiqu'il fut appelé aux armes dans toutes les occasions périlleuses, et consulté par tous les ministres dans toutes les affaires qui exigeaient de la sagesse et des lumières, on ne pensait plus à lui dès qu'il était question de faveur, et jamais sa modestie ne l'aurait fait arriver ni même songer au ministère.
Il n'y parvint que par le zèle ardent de ses amis, qui se trouvaient précisément être ceux de madame de Polignac. L'opinion de M. Necker et de M. de Castries les seconda; tous agirent même longtemps à son insu.
Comme la reine n'avait jamais entendu aucune voix contrarier le bien qu'on lui dit de mon père, assurée qu'elle allait conseiller un bon choix, elle en parla vivement au roi; qui ne cherchait et ne voulait que des hommes capables de réaliser ses sages et vertueuses intentions pour le bonheur de la France.
Pans le premier moment M. de Maurepas fut assez*
embarrassé sur la conduite qu'il devait tenir : ami inlîmo de ma grand*mère, sa conlemporaînc, il connaissait mieux que personne mon père, et ne pouvait en conscience rien objecter contre lui.
Cependant plus celte nomination lui paraissait (iiite pour ôtre approuvée, plus elle rendait certain à ses yeux le renvoi de M. de llonlbarrcy, que jusque-là il avait espéré maintenir dans son poste.
Le hasard le servit mieux que ses réflexions : mon père, à peine convalescent d'une longue et violeiile attaque de goutte?, se hâta trop de venir remercier la reine des bontés qu'elle lui témoignait. Il se monlra donc à la cour, pâle , faible , et pouvant à peine marcher.
M. de Maurepas profita malignement de cet incident pour persuader au roi qu'on lui avait donné un conseil ridicule, en l'engageant à confier le ministère qui exigeait le plus de travail et d'activité, à un homme épuisé par de graves blessures et de perpétuelles infirmités.
Le roi le crut, et en parla à la reine avec assez d'hiimeui\ Cette princesse reprocha vivement à madame de Polignac de l'avoir ainsi compromise.
Madame de Polignac était douce, mais fière ; blessée des reproches et du ton de la reine, elle lui offrit sa démission. La reine, qui l'aimait beaucoup, effrayée à la seule idée d'une telle séparation, l'apaisa par les assurances de la plus tendre amitié, écouta ses explications, en fut satisfaite, et persista dans ses démarches pour mon père.
Cependant le roi était irrésolu, et les espérances de M. de Maurepas se relevaient par celte irrésolution. Ce fut M. de Montbarrey qui mil lui-même un terme à cette incertitude : justement mécontent du rôle peu convenable que l'inopportune protection de madame deMau- . repas lui faisait jouer, il prit un très noble parti pour sortir d'une position aussi désagréable, et, au moment
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OÙ Ton s'y attendait le moins, il supplia le roi d*accq[)ter sa démission.
Comme on ignorait celte démarche, on n'eut point le temps d*agir pour en profiler j mais M. de Maurepas, qui ne pouvait revenir sur ce qu'il avait dit au roi de mon père, lui indiqua, je ne sais d'après quel avis, M. le comte de Puységur pour remplacer M. de Moiilbarrey.
Ce choix assurément n'avait rien que d'honorable : M. de Puységur élail un officier-général dislingue, sage, expérimenté; il était depuis très longtemps lié d'amilié avec mon père. Je me souviens même qu'à celle occasion il vint le trouver, et que tous deux, peu désireux des places, mais irès dignes de les occuper, se promirent de laisser faire la fortune, et de n'agir en aucune sorte l'un conlre l'autre.
Cependant madame de Polignac, ayant appris par la reine que le roi était disposé à se décider en faveur do M. de Puységiuc, dit à cette princesse qu'il était de sou intérêt et de sa dignité de ne point laisser, sans motif, le crédit de M. de Maurepas triompher du sien.
La reine, dont l'amour-propre se sentait blessé, alla chez le roi, y fil venir en sa présence M. de Maurepas, reprocha à ce ministre de s'être laissé trompé ou d'avoir Irompélui-mémeleroi, en représenlanlmonpèrecomme infirme et comme incapable par là de soutenir le fardeau du ministère.
Elle lui demanda en même tempe s'il avait quelque autre motif raisonnable pour s'opposer au conseil qu'elle avait donné. M. de Maurepas embarrassé ne put rien répondre; il fit même l'éloge de mon père, et le roi lui donna l'ordre de l'informer qu'il était nommé minisire de la guerre.
Tout devait faire présager de grands événements et d'heureux succès, puisque les afl'aires étaient confiées à des hommes fermes, actifs, habiles, expérimentés, et animés d'un zèle ardent et sincère pour la patrie comme pour le roi.
D'ailleurs le concert le plus iuiime existait entre MM. Necker, de Casirîes, de Vergennes et mon père. Un seul obstacle pouvait ralentir leur marche et affaiblir leurs efforts : c'était Tindolence et la légèreté de M. de MaurepaSy que toute résolution hardie effrayait.
Le seul but 'de ce vieillard insouciant était de passer paisiblement le peu de temps qui lui restait à vivre; U voulait, pour ainsi dire, afin de n'être agité par aucune inquiétude, que le roi ne régnât qu'au jour le jour. Supportant avec peine toute idée de réforme qui aurait excité des plaintes et des cabales, tout vaste plan de campagne où Ton n'achète de grands succès que par de grands risques, il aurait désiré qu'on jouât le terrible jeu de la guerre sans y mettre de gros enjeux; il voulait enfin parader et non combattre.
Son indécision entravait les délibérations; les petites intrigues l'occupaient plus que les grands intérêts de l'Etat. Il ne traitait les matières les plus graves qu'en plaisantant, et le sceptre qu'on lui confiait, ne semblait qu'un hochet fait pour amuser sa vieille enfance.
Au reste son rêve fut accompli : ses derniers jours ne virentpoint d'orages. Vers la fin de l'année 1781, il mourut, ou plutôt s'endormit tranquillement, laissant ainsi Louis XVI hors de tutelle, libre de suivre des conseils plus fermes et plus utiles.
Le roi ne nomma point de premier ministre, et voulut tenir lui-même les rênes du gouvernement.
Quelques mois auparavant, M. Necker, qui administrait avec habileté les finances, prit une résolution qui fut jugée grande et utile par les uns, dangereuse et préjudiciable par les autres : il fit imprimer et publier le compte des finances, tel qu'il l'avait rendu au roi.
Cette innovation, sans exemple en France, y fît une espèce de révolution dans les esprits. Jusque-là la nation, étrangère à ses propres affaires, était restée dans la plus complète ignorance sur ses recettes, sur ses dé-
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penses, sur ses dettes, sur retendue de ses besoins et sur celle de ses ressources. Celait pour tous les Français, et même pour les classes les plus éclairées, le véritable arcanurn hnperii.
Cet appel à l'opinion était un appel à la liberté : dès que le public eut satisfait sa curiosité sur ces grands objets, qu'on avait toujours dérobés à ses yeux, il discuta, loua, fronda et jugea.
La nation , réveillée ainsi sur ce point capital de ses intérêts , ne tarda pas à croire ou à se rappeler qu'en fait de comptes et d'impôts , elle ne devait pas être réduite au seul devoir de solder, de payer, et qu'elle avait le droit d'examiner , d'accorder ou de refuser les charges qu'on lui imposait.
Cette opinion, rapidement formée, se manifesta graduellement jusqu'à l'instant où, quelques années après, elle éclata avec une violence imprévue.
Le roi, M. Necker et les autres ministres ne prévirent point ce résultat d'une démarche que leur probité et leur amoiur pour le bien public leur dictaient. Comme il n'entrait dans leur esprit que des idées d'utilité générale , ils ne croyaient rien avoir à cacher : la vertu est comme la vérité, elle aime à se montrer sans voile. Que craindre en effet de la part d'un peuple , quand on ne s'occupe qu'à le rendre heureux?
Guidé par les mêmes motifs et par les mêmes conseils, le roi abolit la corvée et cette servitude de la glèbe qui nous offraient encore les vestiges des siècles de barbarie.
Enfm M. Necker, qui espérait fonder un système de crédit, source inépuisable de richesses, mais qui ne peut s'établir que par la confiance , conçut le projet de former dans tout le royaume des administrations provinciales.
C'était le vrai moyen d'accoutumer les propriétaires à connaître la chose publique, et à s'y intéresser. C'était
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nous délivrer des inconvénients d'une concentration administrative , injuste quand elle est excessive , et d'autant plus funeste qu'elle paralyse la volonté nationale, qu'elle isole le gouvernement en le séparant des peuples, qu'elle fait dépendre les intérêts des commîmes des caprices des bureaux, et qu'elle veut tout étreindre et tout diriger.
Certes , si ce plan qu'on a tant attaqué » et qui était si conforme aux paternelles intentions du roi , eût triomphé des obstacles que l'intrigue lui opposa , au lieu de courir imprudemment à une liberté chimérique par les secousses violentes d'une orageuse révolution, l'éducation nationale se serait faite graduellement; les réformes salutaires seraient arrivées peu à peu; les délibérations municipales et provinciales auraient offert au trône des lumières et des appuis ; l'autorité se serait accoutumée à écouter un vœu national bien éclairé , qui aurait centuplé sa force, et la vraie liberté se serait naturalisée chez nous sans efforts , au lieu d'y apparaître comme une puissance hostile qui envahit, qui renverse, qui nivelle, et devant laquelle les anciens pouvoirs , les anciennes supériorités , les antiques lois et les vieilles coutumes sont forcés, après un combat court, mais acharné, de céder ou de périr.
Mais, puisque le sort ne voulait pas qu'on suivît avec fermeté ce sage plan, proposé par le ministère et adopté par le roi, il aurait peut-être été à désirer qu'on n'en eût pas conçu et émis l'idée : car plus un tel dessein, qui ne pouvait rester ignoré , était grand, juste, utile, populaire, plus l'opinion publique s'irrita contre les intérêts privés qui en empêchèrent le succès, et ce fut peut-être là un des principaux germes des discordes fatales qui s'élevèrent depuis entre la classe plébéienne et les premiers ordres de l'Etat.
M. Necker avait, par des moyens simples, donné d'immenses ressources ^u gouvernement, poiu* soutenir
les dépenses de la guerre sans augmenier les impôts, ci même, auconlraire, en en allégeanl le poids; il avait rempli le trésor par des emprunts viagers, dont riniéret devait être acquitté au moyen de réformes et d'économies dans les dépenses de luxe et de cour.
C'était bien conduire les affaires, mais mal connaître les hommes. Il ignorait la puissance et le nombre des personnages, tant grands que subalternes, intéressés aux abus. Il l'apprit trop tôt à ses dépens : les intérêts privés remportèrent la victoire sur Firitérêt général. L'Etat fut sacrifié à la cour, Téconomie au luxe, la sagesse à la vanité.
De toutes parts Forage éclata. Les ennemis de M . Necker profitèrent d'une faute de son amour-propre ; peu satisfait du litre de directeur général des finances , il voulut être ministre pour mieux défendre ses projets dans le conseil du roi.
Les dévots parurent scandalisés de voir un protestant tenir le gouvernail de l'Etat; les grands s'offensèrent des prétentions d'un simple banquier de Genève. Tous l'accusèrent d'orgueil et d'ambition.
La confiance du roi fut ébranlée ; et, comme son principal défaut était de se trop méfier de ses propres lumières , il crut entendre l'opinion publique en écoutant la voix de la plus grande partie des courtisans qui entouraient sou trône. Surmontant ses propres affections, il céda ; et M. Necker se vit éloigné des affainîs par les mêmes adversaires qui avaient obtenu le sacrifice de M. Turgot , et décidé la retraite de M. de Mak^sherbes.
Cette disgi'ace , dont j'anticipe un peu la date , parce que le cours de mes réflexions m'y entraîne , n'arriva qu'après le succès militaire que l'habileté de ce ministre aivait facilité. Sa retraite laissa de longs souvenirs et de longues traces ; toutes les branches de l'administration en souffrirent.
Cependant, si l'on perdit ainsi tous les bons résultats
qu'on pouvait attendre de ITiabileté de M. Necker, on profita quelque temps du bien qu'il avait fait , des ressources qu'il avait créées; et les autres ministres, qui prirent vainement sa défense, surent tirer un grand parti des moyens pécuniaires qu'il laissait en leur pouvoir.
La campagne de 1781, qui vit tant de mers couvertes de nos .vaisseaux, tant d'îles tombées en notre puissance, et tant de triomphes éclatants remportés par nos ai*mes dans l'Amérique et dans l'Inde, sera toi\jours pour la monarchie une époque mémorable et glorieuse.
Le roi, grâce à l'adresse de M. de Vergennes, était parvenu à former contre l'Angleterre une ligue maritime redoutable. La violence des Anglais, qui avaient insulté* la Hollande dans les Antilles, envahi et dévasté les îles de Saint-Eustache, de Saint-Maitin et de Saba, réveilla l'esprit public dans les Provinces-Unies, et cette république prit les armes pour joindre ses forces aux nôtres et venger ses affronts.
L'Espagne nous secourut puissamment dès que nous lui fîmes entrevoir l'espérance de reconquérir les îles Baléares, Gibraltar, la Floride et la Jamaïque. La neutralité du reste de l'Europe, difficile à obtenir dans tous les temps, était assurée, et même le projet formé par les puissances du Nord de contraindre l'orgueil britannique à respecter les pavillons neutres et à laisser les mers libres, nous donnait quelque espoir" d'engager ces puissances, si la guerre se prolongeait, à y prendre dans la suite av^c nous une part active.
Tout obstacle politique et financier étant ainsi aplani par M. de Vergennes et par M. Necker, il ne restait plus aux ministres de la guerre et de la marine qu'à triompher, par leurs combinaisons et par leur activité, des autres difficultés que nous opposaient les fautes déjà commises par leurs prédécesseurs j çt les immenses ressources de la puissance que nous avions à com^ battre.
Partout la situation de nos affaires présentait un aspect alarmant : nous avons déjà parlé de la détresse des armées américaines dans le nord, dans le midi, et de la situation pénible où se trouvait M. de Rochambeau, à la tête de troupes trop peu nombreuses et continuellement bloquées à New-Port.
Le retour inopiné du comte de Guichen en France laissait les Antilles à la merci des Anglais. Déjà on les voyait maîtres des îles hollandaises, ainsi que des colonies de Surinam, dTssequibo et de Demerari.
L'amiral Rodney parcourait sans rivaux la mer. L'intrépide Lamotte-Piquet, commandant une escadre peu nombreuse, lui prouva seul alors que le pavillon français existait encore. Ce brave général, par une attaque heureuse et vive , s'empara d'un convoi qui portait une partie des trésors arrachés aux Hollandais par l'avidité britannique.
ïi'Espagne consumait inutilement trop de forces de terre et de mer au siège de Gibraltar, forteresse imprenable, et dont elle aurait pu obtenir la restitution, en s'occupant avec nous de moyens plus efficaces pour attaquer les côtes de l'Angleterre, et pour détruire sa puissance maritime.
L'Inde, abandonnée par nous, tombait tout entière au pouvoir des Anglais, qui suivaient avec habileté, dans cette partie du monde , les plans que nous avaient inutilement tracés le génie à la fois sage et hardi de Dupleix et celui de La Bourdonnaye. Hyder-Ali, sans secours, défendait avec opiniâtreté, mais sans succès, son indépendance.
Tel était alors le triste tableau de notre situation militaire dans les deux mondes. Mais l'activité des efforts, la justesse des combinaisons, l'habileté des plans, la précision des instnictions des nouveaux ministres, l'union intime qui existait entre eux, l'intrépidité des chefs et le courage des troupes chargées d'exécuter leurs or-
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dresy changèrent, en peu de mois, nos craintes en espérances et nos revers en triomphes.
Des côtes de T Amérique jusqu'à celles de T Afrique et aux rivages de Tlnde, la gloire accompagna nos armes. L'Amérique fut délivrée , les Colonies hollandaises restituées, plusieurs colonies anglaises conquises, ainsi que la Floride et les îles Baléai^es, qui furent rendues à l'Espagne; enfin Hyder-Ali fut secouru; nos posses^ sions dans l'Inde rentrèrent en notre pouvoir; Suffren immortalisa son nom et nos armes.
Le ministère britannique, découragé, laissait tomber de ses mahis les rênes du gouvernement, que lui enleva une victorieuse opposition. Les chefs des armées anglaises, réduits à la défensive, se renfermèrent dans les forteresses de Charlestown et de New-Yorck ; et deux ans après, malgré une grande victoire navale remportée sur nous par la fortune de Rodney , le gouvernement britannique, perdant tout espoir d'enchaîner de nouveau l'Amérique , et voyant nos armées prèles à enlever le reste de ses possessions dans les Antilles, fut contraint de reconnaître, en J783, l'indépendance des Etats-Unis, et Louis XVI fit signer aux Anglais la paix la plus désastreuse pour eux, et la plus glorieuse que depuis longtemps les rois de France eussent conclue.
Tels furent les heureux résultats d'une guerre si malheureusement commencée, résultats dont l'éclat illustra le règne de Louis XVI, et qui doivent justement consacrer la mémoire des ministres que ce vertueux princq avait honorés de sa confiance.
Il ne suffit point de retracer ici en peu de lignes le tableau de ces brillants succès, et je crois nécessaire de dire quelques mots sur les moyens qu'on prit pour atteindre ce but glorieux. L'objet principal des ministres du roi était d'assurer l'indépendance des Etats-Unis et d'enlever ces treize riches provinces à l'Angleterre.
Nous avons déjà dit que M. le comte de Grasse était
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muîiî tfinstmctions qui lui ordonnaient de coopérer, avec ses forces navales et des troupes prises dans les Antilles, aux expéditions que les armées combinées de Washington et de Rochambeau voudraient entreprendre, soit dans le nord, soit dans le sud de TAmérique. Ces instructions, le concert intime des deux généraux, l'habileté du plan définitif qu*ils arrêtèrent, et leur rapide exécution, décidèrent et fixèrent la fortune.
C'était une belle et vaste idée que de débloquer Rhode-Island, de tromper Clinton, de le renfermer ainsi dans New-York , de retenir par la même erreur Cornwallis en Virginie, et d'envoyer assez à temps du port de Brest, et ensuite des Antilles dans la baie de Chesapeak, une grande armée navale, dans le dessein d'ôter à ce même Gornwallis tout espoir de retraite et d'embarquement, à l'instant précis où Washington, Rochambeau et La Fayette , réunis , viendraient l'attaquer et le forcer dans ses derniers retranchements j mais ce vaste plan demandait pour son succès un concours admirable de combinaisons , de rapidité et même de fortune : car, dans une pareille opération, combinée de si loin et dont Texécution parlait de tant de points différents, les caprices du sort et l'inconstance des vents pouvaient facilement déjouer tous les calculs de la sagesse et tous les efforts du courage.
Enfin, si ce grand projet, qui décida du sort de la guerre, ne put être conçu que par des hommes d'un talent supérieur, il fallut, pour le faire réussir, toute l'audace du comte de Grasse, toute l'habileté de Washington soutenue par l'activité de Barras, par la vaillance de La Fayette, par la sagesse, par l'expérience du comte de Rochambeau, par l'héroïque intrépidité de nos martns et de nos troupes, ainsi que par la valeur des milices américaines, qui combattirent alors comme de vieux soldats.
Tandis que quarante mille hommes catitonnës sur nos
côtes, et que les flottes espagnole et française, parcourant la Manche, répandaient en Angleterre de vives inquiétudes, et obligeaient le gouvernement britannique à concentrer ses forces navalespour défendre son propre, territoire, le comte de Grasse, parti de Brest avec vingtun vaisseau3L, des troupes de débarquement, des munitions abondantes et d'habiles instructions, arrivait à 1; vue de la Martinique.
L'amiral Hood l'attendait au passage, et quoique ce| amiral n'eût pu réunir sous ses ordres que dix-sept hkàn ments de guerre, il attaqua vaillamment l'armée fran-t çaise, dans l'espoir de s'emparer du convoi qui la suîi vait : ses efforts furent vains. Il se vit repoussé avea perte, et notre convoi entra tout entier dans le port.
MM. de Bouille et de Blanchelande s'emparèrent rapidement de l'île de Tabago. Rodney tenta inutilement de la défendre; il fut forcé à la retraite, et ramena en Angleterre ses vaisseaux, dont un grand nombre étaient grièvement maltraités .
M. de Grasse s'était ainsi rendu maître de la mer; ayant fait embarquer sur sa flotte un corps de trois mille hommes commandés par M. le marquis de Saint-Simon, il fit voile pour les Etats-Unis et entra sans obstacle dans la baie de Chesapeak. j
L'armée française du nord, conformément aux résolutions prises dans la conférence de Wether-Field, avait quitté New-Port, s'était portée sur les bords de la rivière d'Hudson, et avait ainsi rejoint l'armée américaine. On avait laissé dans Rhode-Island un fort détachement sous les ordres de M. de Ghoisy. La flotte française y était restée.
Le chef d'escadre qui la conunandait, M. de Barras, prouva, dans cette circonstance, qu'il écoutait plus l'intérêt de sa patrie que celui de son ambition. Dans uu conseil de guerre tenu à New-Port, il déclara que, bien qu'il fût l'ancien de M. le comte de Grasse, nommé ré-
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cemment lieutenant-général, dès que celui-ci paraîtrait avec son armée sur ces côtes, il melirait à la voile pour servir sous ses ordres, mais qu'après cette campagne il n'en ferait pas une seconde, ne voulant plus supporter un pareil désagrément.
Washington et Rochambeau, réunis, apprirent que le général Green avait remporté quelques succès sur lord Bawdon, mais que lord Cornwallls, à la tête de huit mille hommes, serrait de près le général La Fayette, qui n'avait d'autre ressource que de se retirer de rivière en rivière, pour aller au devant du général Vaine, qui lui amenait la ligne de Pensylvanie. Ces nouvelles confirmaient dans'son opinion le comte de Rochambeau, qui préférait toujours une expédition dans le sud à l'opération commencée contre New-York.
Cependant les deux armées combinées établirent leur camp à Philippsbourg, à trois lieues de Kingsbridge, premier poste des Anglais dans l'île de New-York. Ce mouvement eut un résultat très avantageux : car Clinton avait reçu de Londres l'ordre de s'embarquer pour descendre sur les côtes de la Pensylvanie; et l'approche des armées américaine -et française l'empêchant de suivre ce projet, le retint dans New- York.
En même temps lord Comwallis, dans le midi, inquiet de ces nouvelles et, n'ayant pu parvenir à empêcher la jonction de La Fayette avecla ligne de Pensylvanie, se replia par la rivière de James sur Richmond, et de là à Williamsbourg, à quatre lieues de Yorktown.
Cependant le général Washington continuait ses démonstrations d'attaque contre New-York. Le général Lincoln et le chevalier de Chastellux, à la tête de cinq mille hommes, dispersèrent plusieurs corps de tory s, et protégèrent une reconnaissance que Washington et Rochambeau firent de tous les ouvrages de New-York. D y eut de la part des Anglais une vive et longue canonnade qui produisit peu d'eflfet. Dans le cours de cette
reconnaissance, quelques postes se fusillèrent, et le comte Charles de Damas, aujourd'hui premier gentilhomme de la chambre, eut un cheval tué sous lui.
Après cette opération, les généraux américains et français reçurent d'importantes nouvelles. La Fayette mandait à Washington que lord Cornwallis continuait sa retraite, toujours inquiété par Tavant-garde américaine, et qu'après s'être airêté peu de temps à Portsmoulh, le général anglais s'était établi à York et à Gloceslcr, avec le dessein apparent de s'y embarquer, dès qu'une escadre anglaise lui en donnerait les moyens.
A la même époque on vit arriver trois mille recrues anglaises à New-York. Enfin, le 5 août, M. de Rochambeau reçut une lettre du comte de Grasse, qui lui mandait de la Martinique qu'à la fin du mois il arrÎTerait dans la baie de Chesapeak, mais qu'il n'y pomTait rester que jusqu'au 15 octobre. Le concours de ces circonstances décida irrévocablement l'expédition du sud.
M. de Barras, qui devait faire sa jonction avec M. de Grasse, eut ordre d'embarquer pour -la Chesapeak Tartillerie de siège et le détachement de M. de Choisy. Le 19 août, les armées française et américaine rétrogradèrent, remontèrent la rivière d'Hudson et la passèrent à Kings-Ferry.
Washington laissa sur la rive gauche trois mille hommes, sous les ordres du général Heals, pour défendre West-Point et les Etats-Unis du nord.
Néanmoins, pour continuer à tromper Clinton, on ordonna des approvisionnements, afin de faire croire que l'armée ne passait sur la rive droite de la rivière que pour attendre le comte de Grasse, forcer Sandy-Hook et s'emparer de Staten-Island.
M. de Rochâmbeau donna l'ordre à M. de Villemanzy, aujourd'hui pair de France, d'établir une boulangerie à Chatam, qui se trouve à trois lieues de Staten-Island. Son travail fut couvert par un corps américain. M. dé