‹ Mémoires ou souvenirs et anecodotesChapitre 3 sur 5 · SOUVENIRS. J7J · texte numérisé non relu

SOUVENIRS. J7J

Yillemanzy, initié dans le secret des généraux, remplit sa mission avec une rare intelligence, se fit canonner par les batteries de Clinton, qui, trompé par toutes ces habiles démonstrations, n'envoya aucun secours àCornwallîs, et lui écrivit même pour lui en demander, tandis que les armées alliées s'avançaient à marches forcée^ vers la Virginie.

Les deux armées, continuant leur marche, passèrent la Delaware, traversèrent Philadelphie etdéfilèrent sous les yeux du congrès. Là, on apprit que l'amiral Hood, arrivé devant New-York, s'était réuni à l'amiral Graves, ^t faisait voile vers la baie de Chesapeak. Heureusement on sut au même instant que le comte de Grasse l'avait prévenu, et était entré dans cette baie avec vingtsix vaisseaux de guerre.

Les généraux Washington et Rochambeau, accélérant la marche de leurs troupes, prirent les devants et arrivèrent le 14 septembre à Williamsbourg, où ils trouvèrent les divisions de La Fayette etde Saint-Simon, qui avaient pris une forte position pour les attendre.

Lord Cornwallis s'était retranché à Glocesler et à York. Il avait barré la rivière d'York avec des vaisseaux embosséset quelques bâtiments coulés; le sort venait de lui enlever tout espoir de s'embarquer, et d'échapper aux forces redoutables qui venaient l'assaillir.

Le 14, l'armée navale anglaise," forte de vingt vaisseaux, s'étant montrée au cap Charles, M. de Grasse était sorti avec vingt-quatre voiles pour l'attaquer ; son avant-garde, commandée par M. de Bougainville, engagea le combat vivement. Après quelques heures de résistance, la victoire des Français fut complète. L'amiral ennemi prit la fuite et se vit obligé de brûler un de ses vaisseaux ; quatre autres furent démâtés.

Pendant cette action, M. de Barras avec son escadre était entré dans la baie, y avait débarqué l'artillerie de siège, le détachement de Choisy, et s'était emparé de

deux frégates anglaises. M. de Grasse envoya plasienrs bâtiments à Annapolis , d*oii ils transportèrent à Jamestown des troupes françaises conunandées par M. ^e Vioménil.

Toutes les forces combinées étant ainsi réunies, Tinvestissement d'York fut exécuté par les Français, sans perdre un seul homme. Le 29, Tannée américaine, ayanrtraversé des marais, y appuya sa gauche, étendit sa droite jusqu'à la. rivière d'York, et compléta ainsi l'investissement.

Le corps de Lauzun et des milices américaines se placèrent sur le chemin de Glocester. Cornwalis, quittant son camp de Pigeons-Isle, se renferma dans l'enceinte des retranchements de la ville dTork.

M. de Lauzun, appuyé par quelques milices, attaqua vivement les dragons de Tarleton, qui furent obligés de se retirer dans la ville ; et M. de Choisy poussa ses postes avancés jusqu'à un mille de Glocester.

Sur ces entrefaites on apprit qu'Arnold, forcé d'abandonner le sud, avait été envoyé dans le Connecticut, et que là, livrant avec furie cette province, où il était né, aux plus affreux ravages, il avait incendié New-London, percé de son épée le brave colonel Lidger qui lui présentait la sienne pour se rendre, massacré la garnison d'un fort dont il s'empara, et brûlé tous les bâtiments de commerce qui se trouvaient dans le port.

Ce traître méritait , par ces atrocités, la haine et le mépris qu'il inspirait à ses compatriotes. On raconte qu'étant en Virginie, poursuivi assez vivement, il demanda à un soldat américain prisonnier ce que ses concitoyens auraient fait de lui s'ils l'avaient pris : « Nous aurions, lui dit le soldat, séparé de ton corps la « jambe blessée au senice de la patrie, et pendu le « reste. »

Clinton avait inutilement espéré que le bruit de cette

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diversion arrêterait les armées alliées dans leur marche. Ce général vit arriver dans le même temps à New- York Tamiral Digby, trois vaisseaux, des troupes de terre, et le prince Guillaume-Henri, fils du roi d'Angleterre, nommé gouverneur de Virginie par son père ; faisant alors les préparatifs de son embarquement, il conçttt le dessein de venir avec son armée et vingt-six vaisseaux secourir Cornwallis; mais on verra qu'il n'était plus temps.

Yorktown, couverte presque totalement par un marais, était de plus défendue par des retranchements palissades que couvraient iin ouvrage à cornes et deux redoutes , en avant desquelles se trouvaient de nombreux abattis.

Les premiers jours d'octobre, ce siège mémorable commença; les forces des Américaias étaient d'environ neuf mille hommes, et celles des Français de sept mille. Dans la nuit du 6 au 7 d'octobre, la tranchée fut ouverte au dessus et au dessous de la rivière d'York.

Les ingénieurs Duportail et de Querenet conduisaient les travaux de ce siège. M. d'Aboville et le général Knox dirigeaient les artilleries française et américaine. L'armée de Washington défendait la droite de la tranchée, celle de Rochambeau la gauche et le centre. Leurs batteries incendièrent un vaisseau de guerre anglais et trois bâtiments de transport qui avaient mouillé dans le dessein de prendre les tranchées à revers.

Quelques jours après, l'attaque des redoutes fut ordonnée; jamais on ne vit une plus noble émulation, plus d'ardeur et de vaillance, plus de discipline, plus de concert et moins de jalousie que n'en montrèrent alors les deux armées alliées.

Les Américains marchèrent à cet assaut sous le commandement des généraux La Fayette , Lincoln,

Lawrens et Hamiltont Les Français s'avancèrent sous les ordres du baron de Yioménil et du marquis de Saint-Simon.

Là, de nouvelles palmes furent cueillies par le duc de Lauzun, qui venait de conquérir le Sénégal, par le vicomte de Noailles, et par Dillon, déjà cité dans la conquête de la Grenade; par le comte Charles de Lamethy qui reçut, dans cette brillante journée, àeux graves et glorieuses blessures au moment où il franchissait le premier les remparts de la redoute anglaise. Revenu en France, on le vit, peu d'années après, se distinguer à la trÙ)une par ses talents , et dans la guerre d'Espagne par sa belle défense de Santogaa.

Les colonels comte de Deux-Ponts, du Muy, de Custines, méritèrent de justes éloges. Le marquis de Saint-Simon, déjà malade, oublia ses souffrances, ne consulta que son courage et se fit porter à la tête des colonnes. Le comte Guillaume des Deux-Ponts fut blessé.

On ne doit pas oublier les noms d'autres braves qui, depuis, éprouvèrent des fortunes si diverses : le duc de Castries, aujourd'hui pair de France; Mathieu Dumas, dont la tribune, l'histoire et les camps conserveront la mémoire; Alexandre Berthier, qui devint plus lard l'Ephestion d'un nouvel Alexandre; le fils du général français, le vicomte de Rochambeau, que la mort moissonna sur un autre champ de bataille, et le général Lauberdière, neveu et aide de camp de M, de Rochambeau. Le chevalier Robert de Leaumont, sous-lieutenant au régiment d'Agénois, montant à l'assaut, reçut deux coups de baïonnette dans la poitriiie} le roi récompensa sa bravoure par une pension.

On voyait aussi dans leurs rangs le comte Charles de Damas, aujourd'hui pair et premier gentilhomme de la rhanibre, le lieutenant-colonel Anselme, qui fit depuis la conquête de Nice, et MioUis, qui, devenu général,

suty dans nos dernières guerres, se concilier Taffection des peuples conquis.

Les deux redoutes furent emportées presqu'au même instant par les colonnes de M. de Vioménil et de M. de La Fayette. La plupart de ceux qui les défendaient furent tués ou pris.

Les généraux établirent le logement en joignant ces redoutes conquises, par une communication à la droite de la seconde parallèle. On y plaça de nouvelles batteries qui battaient à ricochet tout l'intérieur de la place.

Dan&la nuit du 15 au 16, l'ennemi fit une sortie avec six cents hommes d'élite. N'ayant pu vaincre la résistance des troupes qui gardaient les redoutes, les Anglais se jetèrent sur une batterie 9b la seconde parallèle, dont ils enclouèrent quatre pièces.

Mais le chevalier de Chastellux, arrivant alors à la tête d'une réserve, repoussa les assaillants et les força de se retirer en désordre. Le leiidemain, le marquis de Saint-Simon fut blessé dans la tranchée et ne voulut point quitter son poste.

Cornwallis tenta un nouvel effort pour passer la rivière et s'échapper; un orage dispersa une partie de ses bateaux, et le général Choisy força les Anglais à rentrer dans la ville.

Le 17, ils commencèrent à parlementer. Le vicomte de Noailles, le colonel Lawrens et M. de Granchain ayant été nommés pour dresser les articles de la capitulation, de concert avec des «jQficiers supérieurs de l'armée anglaise, cette capitulation fut signée le 19 octobre par le général Washington , le comte de Rochand^eau et M. de Barras, Chargé des pouvoirs du comte de Grasse.

Les prisonniers anglais s'élevèrent au nombre de huit mille hommes. On prit deux cent quatorze pièces de canon et vhigt-deux drapeaux. Les troupes anglaises défilèrent entre les deux armées alliées, tambour

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ballant, el porianl leurs armes, qu'elles déposèrent ensuite en faisceaux avec leurs drapeaux.

Comme lord Cornwallis était malade, le général O'Hara défila à la tête des Anglais et présenta son épée au comte de Rochambeau. Celui-ci lui dit, en montrant le général Washington à la tête de l'armée américaine, que l'armée française n'étant qu'auxiliaire dans ce pays, c'était au général américain à recevoir son épée et à lui donner des ordres.

Le duc de Lauzun et le comte Guillaume de Deux- Ponts furent chargés par M. de Rochambeau de porter la capitulation en France. Le 27 octobre, l'escadre anglaise, forte de vingjt-sept vaisseaux, parut à l'entrée de la baie. Le général Clinton s'y était embarqué avec ses troupes ; mais, apprenant que son secours devenait inutile, celle armée gagna le large.

Le U novembre, M. le comte de Grasse partît avec la floue française pour les Antilles, emiiienant avec lui M. de Saint-Simon el les troupes qu'il commandait. Le général Washington regagna la rivière d'Hudson, et les Français restèrent quelque temps en quartier d'hiver à York, Glocesler el Williamsbourg.

L'absence de notre armée navale n'avait point ralenti l'activité de M. de Bouille. Ce général, favorisé par Téloiguement des forces anglaises, sut tirer un grand parti du peu de bâtiments légers qui étaient restés à sa disposition.

Ayant conçu le proj A de reconquérir les îles hollandaises, il l'exécuta avec autant de bonheur que de rapidité. Après avoir pendant la nuit descendu ses troupes dans l'île de Saint-Eustache, il s'avança, au pofeit du jour, pour attaquer la forteresse principale de cette île, dont la garnison était alors, en plaine, occupée à manœuvrer.

L'avant-garde de M. de Bouille ctaitxomposée d'un régiment irlandais au service de France. A la vue des

ou SOUVENIRS. tn

habits rouges de ce régiment,' les Anglais trompés cru< rent que c'était une troupe de leurs compatrioteS| et la laissèrent s'approcher sans méfiance.

Revenus trop tard de leur surprise, ils combattirent vainement avec courage ; de toutes parts Us furent enfoncés, et poursuivis avec tant d'ardeur, que les Français entrèrent péle-méle avec eux dans la forteresse, dontils se rendirent maîtres. Cette conquête fut promptement suivie de celle des petites lies de Saint-Martin et de Saba. Dans le même temps, le comte de Kersaint s'empara des importantes colonies de Surinam, Demerari et£ssequibo.

Dès que AI. de Grasse reparut dans les Antilles, il prit avec M. de Bouille la résolution d'attaquer l'île de Saint-Gristophe ; en conséquence, il fit voile pour cette île et y débarqua ce général, qui investit avec toutes ses troupes la forteresse de Brimstown-Hill. Mais, dans ce moment, l'infatigable amiral Hood, qu'aucun revers ne pouvait abattre, parut avec vingt-<ieux vaisseaux de ligne, et provoqua M. de Grasse au combat.

Notre amiral, sortant alors de la rade avec célérité, s'avança dans l'espoir de remporter un nouveau triomphe. Mais l'habile Anglais,.se retirant devantlui comme effrayé, sut tout à coup, par une manœuvre adroite, tourner la flotte française, et entrer sans obstacle dans la rade que celle-ci venait de quitter. Là, défendue par deux forts et embossée, l'escadre anglaise brava tranquillement nos efl'orts. Inutilement M. de Grasse l'attaqua deux fois avec opiniâtreté ; iJ ne put forcer la ligne anglaise, et, comme il n'avait point de brûlots avec lui, il lui fut impossible de l'incendier.

Après ce mauvais succès, M. de Grasse se vit contraint de s'éloigner. Cependant M. de Bouille, livré à ses propres forces, et sans aucun secours de nos vaisseaux, ne perdit point courage; laissant une partie de ses troupes près de la forteresse, il marcha avec l'au-

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tre au devant de quinze cenis Anglais que l'amiral Hood avait débarqués.

Au premier choc, il les culbuta et les tailla en pièces; revenant ensuite dans ses lignes, il continua le siège, força la garnison à capituler, resta maître de l'île et enleva ainsi à Tamiral Hood tout espoir de reprendre cette colonie. Par là, cet amiral se vit oMigé de s'éloigner d'une rade qu'il avait défendue avec tant de courage.

La fortune semblait s'être décidée en notre faveur, et cependant nous éprouvâmes dans la suite, par un grand désastre, les tristes conséquences de la faute commise par M. de Grasse, en perdant l'occasion de détruire cette escadre anglaise, sans laquelle Rodney n'aurait jamais pu remporter la fatale victoire que le sort lui réservait.

Cette année se termina glorieusement pour nous et pour nos alliés. Barras s'empara de l'île de Moniferrat. L'amiral don Solano et le général don Galvez firent la conquête de la Floride, et se rendirent maîtres de Pensacola. Les Français et les Espagnols réunis attaquèrent les îles Baléares. Le général anglais Murrey défendît vaillamment Minorque et le fort Saint-Philippe ; Guichen, Beausset, Lamotte-Piquet commandaient notre escadre et don Louis de Cordova l'escadre espagnole.

Le duc de Grillon, digne de son nom, était le général en chef de cette expédition, et, lorsqu'il somma Murrey de se rendre, celui-ci rejeta sa demande, en lui annonçant qu'il était résolu à imiter le brave Grillon, aïeul de son adversaire, lorsqu'on lui commanda une démarche contraire à l'honneur.

La vaillance des assiégeants et celle des assiégés rendirent ce siège mémorable. Murrey ne céda qu'après avoir épuisé toutes ses munitions, et obtint une capitulation honorable.

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Ce fut aussi à celle époque que les Hollandaîs livrèrent aux Anglais, dans la mer du Nord, le fameux combat de Doggersbank, et disputèrent si vaillamment aux Anglais la victoire, qu'elle resta indécise.

Ce fut le dernier succès de la marine hollandaise expirante, et de la vigueur de cette république, qui, jadis pauvre et opprimée, avait su d'abord conquérir son indépendance, depuis combattre avec égalité l'Angleterre et la France, et qui, parvenue à l'opulence, tomba, par inertie, au rang des puissances du troisième ordre. Autrefois vaisseau amiral de TEurope, elle ne se montra plus que comme une faible chaloupe, obéissant servilement, et tour à tour, aux signaux des deux grandes puissances maritimes .

Ce tableau rapide des événements glorieux de cette campagne de 1781, suiRt sans doute pour Justifier leâ éloges que reçurent alors, de tous les côtés, les înînislres de Louis XVI ; et, malgré le revers que, l'année suivante, nous firent éprouver les caprices des vents ou les fautes de M. de Grasse, l'abattement des Anglais, le peu de fruit qu'ils retirèrent de leur victoire, ainsi que la paix glorieuse à laquelle nous les forçâmes, prouvent assez combien sont peu fondés les reproches qu'un historien moderne adresse à ce styet au ministère. Il prétend que ce ministère, depuis la disgrâce récente de M. Necker, s'était totalement désuni, que les conseils devenaient plus rares, l'action plus lente, les plans moins bien concertés, et que la nation, lasse de la guerre, ne montra aucune joie pour la naissance d'un dauphin, et reçut avec indifférence la nouvelle de la capitulation de Cornwallis.

Il est constant au contraire que la France entière montra, à l'époque de la naissance du dauphin, une affection pour le roi et pour la reine, qui jamais n'éclata avec des démonstrations à la fois plus vives et plus sincères.

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Tous les généraux qui arrivèreot en France, après la prise d'York, ne peuvent avoir oublié les hommages universels dont ils furent l'objet, et le noble orgueil que leurs triomphes inspiraient à la France.

Tous ceux qui ont vécu dans ce temps se rappellent encore l'enthousiasme qu'excita le retour de M. de La Fayette, enthousiasme que la reine elle-même partagea. On célébrait alors à l'hôtel de ville ime grande fête à l'occasion de la naissance de l'héritier du trône. On y apprit l'arrivée du jeune vainqueur de Cornwallis, et madame de La Fayette, qui y assistait, y reçut une marque bien signalée de la faveur royale : car la reine voulut la conduire elle-même, dans sa propre voiture, h l'hôtel de Noailles, où venait de descendre son époux.

Il est cependant vrai de dire qu'au milieu de cette joie publique, on ne cachait pas les regrets profonds inspirés par le renvoi de M. Necker; sa disgrâce à la cour redoublait pour lui la faveiu» populaire.

M. de Castries et mon père, amis de ce ministre, partageaient la douleur générale ; ils déploraient la perte d'im collègue vertueux, habile et fécond en ressources} mais ils restèrent constamment unis avec M. de Vergennes. Le même concert, la même activité, régnèrent dans leurs opérations; leiu*s plans furent aussi vastes, combinés avec autant de sagesse et de grandeur que ceux de la dernière campagne : s'ils n'eurent pas le même succès, il serait souverainement injuste, comme on le verra bientôt, d'attribuer ce peu de réussite à d'autres qu'à l'amiral chargé de leur exécution.

Son armée, égale à celle des Anglais, devait se joindre à Saint-Domingue à l'armée navale de don Solano. Nos troupes, déjà nombreuses, devaient y trouver un renfort de seize mille Espagnols. Par là, notre supériorité sur mer était incontestable; la conquête de la Jamaïque et la ruine totale des Anglais dans les Antilles en auraient été les résultats iûfaiUiWes,

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Cette combinaison, aussi grande que celle qui avait récemment réuni, près de la baie de Chesapeak, notre escadre et nos troupes de débarquement aux armées de Kochambeau, de ^Washington et de La Fayette, ofl)*ait évidemment des chances de succès moins douteuses. Rien ne manqua de la part des ministres ; la fortune seule fut inconstante pour un général qui jusque là s'était montré assez habile pour la fixer. Le simple récit des faits prouvera, mieux que toutes les réflexions, la vérité de ce queje viens d'avancer.

M. de Grasse réunissait sous son pavillon trente-trois vaisseaux de ligne et des troupes nombreuses de débarq[uement : il reçut des ministres Tordre de se rendre à Saini-Domingue , où il trouverait l'armée navale d'Espagne et seize mille soldats espagnols. Ces forces combinées devaient opérer sans délai une descente à la Jamaïque.

L'amiral Rodney, avec trente-cinq .vaisseaux, s'efforça d'ettipêcher cette jonction, et rencontra l'armée française, le 9 avril 1782, près de la Dominique; elle était suivie d'un nombreux convoi. L'amiral anglais s'avança rapidement pour s'en emparer; mais, après un vif combat, son avant-garde fut repoussée avec perte par Tavant-garde française.

M. de Grasse, ayant ainsi sauvé son convoi, continua sa route, sans que Rodney, qui le suivait, pût le forcer à s'arrêter. Déjà il était près de la Guadeloupe et hors d'atteinte ; la jonction devenait certaine, une grave faute perdit tout. Le 12 avril, un vaisseau français, le Zélé, ayant par une fausse manœuvre abordé notre vaisseau amiral, la Fille-de-Paris, fut dégréé, et ne pouvant plus tenir le vent, tomba dans les eaux de l'armée angolaise.

Un courage trop bouillant, et la crainte de perdre un vaisseau, firent oublier à M. de Grasse que rien ne devait le détourner de son but principal, sa jonction avec

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rannée espagnole. Il coiunt sur les An^ais et panrint à dégager le Zélé.

Mais dès lors la bataille, devenue inévitable, commença. M. de Grasse se tenait au centre de la ligne; M. de Yaudreuil commandait notre avant-garde, et Bougainville notre arrière-garde. Jamais la mer n'avait été le théâtre d'un combat plus important entre deux armées navales plus nombreuses. Le sceptre de l'Océan, disputé par TAngleterre et par la France, était lepm offert au vainqueur .

La lutte fut longue et terrible. Des deux, côtés un égal courage était dirigé par une égale habileté ; pet* dant la plus grande partie de la journée, toutes les tentatives de Rodney pour forcer notre ligne fardât inutiles : déjà la fortune semblait se déclarer pour noufi, lorsque tout à coup le vent changea. L'avânt-^^^rde française se trouvait alors près des côtes d'une île doift les mornes la niettaient à l'abri de ce vent nouveau. Le calme l'anpécha de continuer ses manœuvres et d'obéir aux signaux que lui faisait l'amiraL

Rodney profite promptement de cet accident $ il coupe notre ligne et y jette le désordre. Alors chacun de nos vaisseaux se trouve à la fois engagé avec plusieurs vaisseaux ennemis; vainement la vaillance opiniâtre de nos marins lutte contre le nombre et contre le sort ; deux de nos vaisseaux s'enfoncent dans la mer; d'autres, totalement démâtés et inutilement remorqués par des firégates, tombent au pouvoir de l'ennemi; la FUle-de- Paris^ foudroyée durant plusieurs heures par trois vaisseaux anglais, était rasée comme un ponton ; de tout son équipage, l'amiral seul et deux officiers restaient encore debout sans blessure ; enfin ne pouvant plus opposer aucune résistance, M. de Grasse se rendit.

Celte défaîte livra huit de nos vaisseaux aux Anglais: lis y perdirent mille hommes; trois mille Français péiireiii. La flotto anglaise, quoique victorieuse, avait été

si maltraitée qu'elle ne put, après le combat, pi tenter aucune conquête, ni faire aucune opération importante^ ni môme s'opposer à la retraite du comte de Yaudreuil, qui ramena dans nos ports une armée navale encore, compostée de vingt-cinq vaisseaux.

Nous et nos alliés nous n'en continuâmes pas moins à garder Toffensive. L'illustre La Peyrouse se porta dans la baie d'Hudson, et leva sur ces côtes de fortes eonlri-^ butions; les Anglais se virent forcés, dans le sud des Etats-Unis, d'évacuer Savannab; Us restèrent timidement renfermés dans les murs de Charlestown et de New-York. Nous restituâmes généreusement aux Hollandais toutes les richesses que leur avait ravies la cupidité de Rodney, et dont nous venions de nous emparer.

Nos ministres, loin d'être découragés, pressèrent leurs armements, formèrent d'autres combinaisons pour assurer la conquête de la Jamaïque, et résolurent d'envoyer des renforts à l'armée de Rochambeau, qui devait ou prendre New- York ou s'embarquer pour aller rejoindre Tarmée espagnole, afin de forcer l'Angleterre, par la crainte de perdre ses dernières possessions dans les Antilles, à conclure la paix et à reconnattre l'indépendance de l'Amérique.

Mais, si la défaite de M. de Grasse ne fut suivie d'aucune autre perte pour nous, son funeste résultat fut cependant de nous enlever cette supériorité maritime que nous avions un moment arrachée à notre éternelle rivale.

Lepeuple anglais se montra, dans cette circonstance, plus juste appréciateur des faits que la nation française : à Paris, on accabla l'amiral vaincu d'épigrammes, de satyres et d'outrages; à Londres, on plaignit son malheur, on admira son héroïque courage, et, soit justice, soit orgueil, on lui rendit des hommages peut-être exagérés.

Au reste, toute la France, loin d'accuser les ministres

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de ce revers, s'empressa de seconder leurs efforts, capitale offrit aa roi on vaisseau à trois ponts ; pk villes imitèrent cet exemple, et d'innombrables i soriptions facilitèrent les moyens de réparer promp ment nos pertes et de presser vivement la guerre.

Tandis que la France jouissait avec fi^té de la glo acquise par ses armes, du spectacle d'une armée i glaise passant sous les fourches eaudines,des conq aussi importantes que nombreuses faites danslesÂntill de celles du Sénégal et de Minorqne; enfin, lorsque I de succès la maintenaientaupremierrangdespuissanc européennes, l'opinion publique, agitée au dedans et] iiTitéepar de grandes fautes d'administration intérieure, anncmçait déjà, par des murmures, par des libelles et par des chansons, une grande et prochaine explosion, et un combat opiniâtre entre l'antique état social et un état nouveau, entre les préjugés et les principes^ entre le pouvoir et la liberté.

Telle est l'étrange inconséquence de l'esprit humain : ceux qui gouvernaient la monarchie s'armaient contfe un roi pour deux républiques; ils soutenaient, par les plus pénibles efforts, la cause d'un peuple en insurrection. Toute la jeunesse était excitée par eux à regarder comme des objets dignes de son admiration, les républicains tels que Franklin, Washington, John Adams, Gates etGreen ; nos drapeaux conduisiaient à la victoire les drapeaux de l'indépendance, et tous nos jeunes cou^ lisans, colonnes futures de la vieille aristocratie, couraient; sur les côtes de l'Amérique, puiser les principes de l'égalité, le mépris des privilèges et la haine contre tout despotisme, soit ministériel, soit sacerdotal.

£n même temps, par une singulière contradiction, la cour, inquiète de l'esprit d'opposition qui se manifestait, défendait aux journaux de prononcer le nom de M. Necker, dont le. peuple insultait publiquemcilt les advci^ saires, et portait aux nues les partisans. Le bailli Du-

ou SOUVBNIilS. 185

llet, auteur de S'opéra à'fyhigéme, reçut, au foyer

la comédie, des aiTronu sanglants, pour avoir parlé

vec mépris du ministre disgracié. A tous les théâtres

ftn saisissait aVidement, et avec une sorte de fureur,

outes les paroles qui pouvaient faire allusion à une au-

^ torité arbitraire et à un exil injuste. .

V Histoire philosophique de Tabbé Raynal était alors

i Tobjet d'un enthousiasme général; ce n'était passeuie-

^m^t le mérite rédl de cet important ouvrage qu'on adit, c'étaient les déclamations les plus violentes

^ qu'on y trouvait contre les prêtres, contre le pouvoir monarchique, et contre l'esclavage des nègres. L'auteur ne s'y bornait pas à parler avec éloquence contre une oppression si injuste, contre un trafic si contraire à la religion et à l'humanité ; il provoquait, en quelque sorte, ces nègres infortunés à une vengeance, qui, depuis, ne fut que trop générale et trop cruelfe.

On aurait dû profiter de ses conseils et réfuter ses meurs ; mais il ne fallait pas proscrire un livre qui était danstoutes les bibliothèques, et auquel la proscription ne faisait que donner, dans l'opinion, un nouveau prix. Cependant M. l'avocat-général Séguier fit contre ce livre un réquisitoire fulminant; l'auteur fut décrété de prise de corps, l'ouvrage condamné à être brûlé, et cette condamnation devint pour l'abbé Raynal une espèce d'apo* théose.

A la même époque, un memln^ de l'Académie française, un de nos meilleurs historiens, l'abbé Millot, vit son Histoire condamnée en Espagne par l'inquisition; le célèbre Olavidès, qui venait de défricher et de civiliser la Sierra^Morena, fut jeté dans les prisons de ce farouche tribunal, parce qu'il avait traduit en espa- KBol l'ouvrage de l'abbé Raynal. Je me souviens de l'avoir entendu dire, lorsqu'il se fut échappé de son ca- <^hot, qu'un des chagrins les plus insupportables de sa t^ptivité avait été de se voir condamné, pour pénitencci

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à lire maiia el soir lea oeuvres de frère Louis de Grenade, ei celles d'ua autre oMMue aussi stupîde : «Eh bien! lui répondis-je, voilà le suppliée des anciens renouvelé : vous avea été damnaêuê adieêtûu. »

Aucun service ren^, aucun rang, aucune avtoritë ne mettait à Tabri de cette tyrannie monacale. Le conquérant de la Floride, Tamiral Solano, réprouva luimême : on avait trouvé chez lui un eKen^^laire d6 VHU^re de T Abbé Raynal \ Taumoiiier de son vaisseau jeta avec emportemnnt te livre dans la mer, menaça Tamiral des arrêts deTinquisition, et le contraignit, pour expier sa faute, à faire une pénitence publique. Il était, comme on le voit , difficile de tomber dans des contradictions plus frapimntes, en faisant sentir an peuple, avec amertume, les coups du pouvoir £u*bitraire , au moment où on rappelait aux armes pour la défense d'un autre peuple qui venait de s'en afiranchlr.

Quoique jeune encore, et par conséquent entraîné par Tesprit de mon temps, ce tourbillon ne fermait pas totalement mes yeux sur les bizarreries de nos inconséquences; je me souviens toujours de Tétcmnement avec lequel j'entendis toute la cour, dans la salle de spectacle du château de Versailles, applaudir avec enthousiasme iïrt^fM^, tragédie de Voltaire, et pardculîèrement ces deux vers :

Je suis fils de Brutus el je porte en mon cœur • ht liberlé gravé» et les rois en horreur.

Quand les premières classes d'une monarchie se fanatisent à ce point pour les maximes les plus outrées des républicains , une révolution ne doit être ni âmgnée ni imprévue; mais aujourd'hui cependant, les plus ardents ^nemis de toute liberté, et les plus zélés défenseurs de l'antique état social, ont oublié complètement à quel point ils avaient eux-mêmes poussé le peuple sur la pente rapide où il ne fut bientôt plus posr M ftible de l'arrêter.

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Tout le conseil du roi n'était pas unanime à Tégaixl de ces mesures inconséquentes : le garde des sceaux et le ministre de Paris étaient les seuls qui couseiliaieut ces rigueurs intempestives ; ils luttaient maladroitement contre Tesprit public, combattaient par dea ordonnances et par des arrêta , la cause de la liberté j que le gouvernement soutenait par ses armes , et se monmiient semblables à ces iwréadan qui , dans les jeux sanglants de l'Espagne, aiguillonnent longtemps par des blessures légères le taureau, dont ils changent ainsi la colère en ftirie. Us irritaient par là imprudemment l'opinion publique , au lieu de l'adoucir et de l'éclairer.

Les ministres de la guerre et de la marine gémis* salent de ces erreurs^ sans y prendre part, et s'occupaient, avec autant de sagesse que d'activité, à remplir dignement les dwoirs que leurs places leur imposaient. Notre marine, vaincue et détruite dans la déplorable guerre de sept ans, reparaissait soudainmnent, aux yeux du monde étonné, forte, nombreuse, instruite, disciplinée.

Le géant d'Albion, surpris et âvanlé, voyait inopinément en elle une rivale puissante, qui lui disputait avec fierté l'empire des mers.

M. de Castries, habile dans ses plans, actif dans ses travaux, ferme dans ses résolutions, éclairé dans ses choix et inaccessible aux manœuvres de l'intrigue, combattait, avec un égal courage , les ennemis de la France et les intrigants de la cour. On doit lui attribuer en grande partie les su(x;ès de la campagne de 17S1 , et Féclat de ce dernier rayon de gloire qu'elle jeta sur le règne de l'infortuné Louis XVL II Ait parfaitement secondé par mon père. Tous deux, unis par Tamilic la plus intime, étaient animés du même esprit d'ordre, de justice et de bien public. Le devoir était tout pour eux ; ils comptaient pour rien la f avew : tous deux vou-

I8S MÉMOttES

laieut servir dignanenile mooarqtte, et se souciaient peu de plaire à ceux qui préféraient leurs intérêts aux siens.

Comme alors toute la noblesse de France, par coutume et par préjugé, n'avait d'autre carrière que celle des armes, le ministre de la guerre, plus que tout autre, était sans cesse en butte aux manœuvres, aux intiigues, aux sollicitations, aux importunités des grands et au caprices de la faveur. Chaque prince voulait hâter Favancement de ceux qui lui étaient attachés^ chacun des grands personnages de TEtat poussait vivement la for^ tune de ses parents et de ses protégés.

La reine elle-même, dont la bonté naturelle savait rarement résister au plaisir d'accorder des grâces, attaquait sans cesse la (ermeté du ministre qui voulait maintenir les règlements, et reprochait quelquefois à mon père de manquer pour elle de complaisance et de gratitude. Une ou deux fois, irritée de ses refus, elle employa , pour lui forcer la main , le crédit que la tendresse du roi lui donnait.

Le frère d'un homme revêtu d'une des grandes charges de la cour, s'était attiré beaucoup de détracteurs par sa conduite incertaine et faible; l'opinion publique l'avait même plus sévèrement inculpé, lorsqu'il était employé à la tête d'un corps dans la guerre de Corse. Il sollicitait la place d'inspecteur général, fonction alors réputée très importante. ,

Mon père voulait avec raison la donner à un des officiers généraux plus anciens et plus estimés, mais la reine, qui le protégeait, décida le roi à donner l'ordre à mon père de faire cette injuste nomination. Il obéit, mais en même temps il offrit sa démission au roi , qui la refusa, et, lorsque le nouvel inspecteur vint, suivant l'usage, remercier le ministre, celui-ci lui répondit

• qu'il ne lui devait aucune reconnaissance , qu'il s'était

• au contraire opposé de toutes ses forces à une faveur

ou SOOVEims. 188

• peu méritëe ^ et que c'était à la reine seide qu^il devait « cette préférence. »

li'humeur de cette princesse fat extrême ; elle me fit dire de venir chez elle , me détailla longuement et avec vivacité tous les siqels de mécontentement que mon père lui donnait. Je lui représentai alors avec force combien il était malheureux pour les princes de se laisr ser ainsi tromper et irriter par les personnes qui les entouraient, et qui cherchaient assidûment à leur faire sacrifier Tintérét général aux intérêts privés. « Mon père, agoutai-je, n'oubliera jamais, madame, que c'est à votre msjesté qu'il doit son élévation; mais il ne croit pouvoir mieux vous marquer sa reconnaissance qu'en servant le roi avec conscience et fidélité. Vous avez une armée pour vous servir et non pour vous plaire. Cette armée perdra toute émulation, si on c<mtinue , comme par le passé , à préférer le crédit au mérite, et la naissance aux services. Votre ms^esté a vu dans quel état déplorable était réduite cette armée , il y a peu de temps , par les complaisances et les faiblesses d'un mmistre contre lequel l'opinion générale s'est si hautement manifestée. Tous les grands de votre coin* voulaient des commandements ; i! n'y avait pas d'évéque qui ne prétendit faire nommer quelque colonel , point de jolie femme ou d'abbé qui ne voulût faire quelque capitaine. Ces abus ont cessé; l'ordre renaît; l'espérance se ranime, et vous en voyez les heureux fruits par l'ardeur et les succès de nos troupes dans les deux mondes. Pourquoi souCfnriez-vous qu'un si grand bien ne fût qu'illusoire et de peu de durée?»

« Mais , reprit la reine , je ne demande pas d'injustice; je crois seulement pouvoir faire accorder des préférences à des militaires qui ont bien servi , et dont le nom et l'attachement méritent des égards. Votre père n*en a point pour moi ; il veut m'ôter tout moyen

190 atiioiMS

d'obliger » ses fègles minalienMs , quHl in'opi>è«e toih jours, le font accuser de dureté et de pédanterie ; c'est une vraie barre de fer : il ne regarde pas comme un titre suffisant raitachement au roi et à la reine. Je n'ai point cru, en le faisant nommer ministre, quil me contrarierait sans cesse , et me priverait du plaisir le plus doux pour moi, celui de fiaiiredu bien et de rendre des services aux personnes qui le méritent par leur attachement pour nous. • « Mais, madame, rëpliquai-je, votre ms^esté a trop d'esprit pour ne pas sentir que, toutes les fois que mon père se trouve forcé de contrarier vos désirs, il éprouve un chagrin extrême; d'ailleurs, permettezmoi de vous le dire, les détails arides de l'administration militaire vous sont étrangers; vous seriez fort ennuyée s'il vous fallait connaitre toutes les ordonnances et tous les règlements faits pour le bien du •service, pour établir dans l'armée un ordre raisonnable et même nécessaire. Les règlements une fois signés par le roi, le devoir d'un' ministi-e est de les exécuter strictement; s'il s'en écartait, il serait cfmr pable, et il n'y aurait plus de règ^e; la faveur ferait tout, les bons et anciens service perdraient leur prix; l'émulation cesserait d'exister dans l'armée, et le mécontentement deviendrait général. »

« Mais qui vous parle, dii vivement la reine, de violer toutes les ordonnances et de ne suivre aucune règle? » Je me tus, et je souris. « Allons! parlez, poursuivit-elle; voulez-vous me donner à enten^N que je fais à votre père des recommandations dérai- « sonnables? »

« Oui, madame, mais sans vous en douter; vous êtes •« trompée par ceux qui sollicitent votre protection ; ils « se gardent bien de vous dire, les ims, qu'ils n'ont pas « le temps de service nécessaire, d'autres, que leurs f< négUg^nc^ ne méritent.pas d'avcineement ; enfin , la

on fWPfmiks. 191

« plupart voos hisaeat ignorer que leurs concumettts

« ont des droits meilleurs et plus anciens» »

« Fort bien, répondit la reine, cela peut arriver quel- « quefois; mais pourquoi votre père, au lieu d'un refus « sec et inconvenant, ne vient-il pas m'en expliquer les « motifs? » — « Il le voudrait certainement, madame; « mais vos occupations et les siennes lui en laissent « rarement la possibilité. »

« Ecoutez, me dit-elle enfin avec la grâce qui lui « était familière, je veux croire qu'il n'a nulle inientioii « de me désobliger ; je compte sur sa reconnaissance, « j^estime même sa sévérité un peu trop rude ; je con- « viens que par facilité je me lais^ aller souvent à d^s ^ recommandations pour des personnes dont je ne con- « nais pas bien les droits : fuime qu'on ne me quUte '^jamais mécontent. Mai») pour éviter dorénavant « toutes ces tracasseries , il faut^ toutes les fois que ^ j'attacherai quelque importance et que je meuraî de « rkisîstance à une demande, que votre père vienne « me parler^ ou vous charge de m'expltquer les raisons

* qui l'empêchent de me satisfaire; dites-lui que nous « sommes raccommodés , que je lui en veux seule- « ment de l'humeur avec laquelle il a offert sa démis- « sion : ni le roi ni moi nous ne voulons l'accepter $ car

• BOUS sommes persuadés qu'il ne veut que le bien de « notre service, et qu'il est plus capable que tout autre « de le faire. »

Je fus très c<Hitent de porter à mon père ces paroles obligeantes. Il suivit la conduite que la reine avait prescrite ; et je dois assurer avec vérité que depuis, lorsque de semblables contestations survinrent à propos de quelques nominations importantes^ la reine accueillît sans humeur et approuva sans diffkullé tous les refus que mon père opposait à l'intrigue , et dont je fus plusieurs fois chargé de lui expliquer les raisons. Ce fut ainsi qu'une circonstance, qui d'abord avait paru si

193 HÊkOIÀBS

contraire à nos intérêts, augmenta Testime que cette princesse avait pour mon père, et la faveur dont elle daignait mlionorer.

Je me souviens encore d'un autre fait qui peut prouver la nécessité où Ton se trouvait de soutenir une lutte continuelle contre la faveur et la puissance. On avait récemment recréé, pour M. le prince de Condé, la charge de colonel général de Tinfanterie. Rien de plus naturel que d'en revêtir un prince du sang qui avait su, à la tête de nos armées, soutenir brillamment un nom cher à la France et familier avec la victoire; mais, en même temps , il était très politique de ne la rendre qu'honorifique et de la dépouiller du pouvoir réel qu'elle avait eu dans les mains d'hommes tels que le duc d'Epemon, à une époque où subsistaient encore trop de vestiges de l'ancienne anarchie féodale.

Cependant, comme on n'est jamais juste et impartial dans sa propre cause, M. le prince de Condé réclamait vivement une partie des anciens privilèges de sa charge, et se plaignait amèrement de la résistance du ministre qui contrariait ses vues. Ce prince, m'ayant invité à venir chez lui, me dit qu'il savait que j'avais un grand crédit sur l'esprit de mon père, et que je ferais une chose qui lui serait très agréable, si j'employais ce crédit à lui faire rendre des prérogatives qu'on ne pouvait lui refuser sans injustice .

Je l'assurai vainement qu'on l'avait induit en erreur, que j'étais trop jeune et beaucoup trop inexpérimenté pour avoir quelque ascendant sur un caractère aussi ferme, sur un esprit aussi éclairé que celui de mon père. « D'ailleurs, ajoutai-je, il faut qu'il ait de bien « puissants motifs pour s'opposer au désir de votre al- « tesse; mais je le connais trop pour ne pas devoir « vous dire que, si, après une mure réflexion, il trouve « de graves inconvénients au rétablissement des privi- • lèges que vous réclamez, rien au monde, si ce n'est

ou SmJtEKTRS. 19d

t nn ordre spécial du roi, ne fera changer sa détermi-

• nation. »

« Je vous prie cependant de ressayer, répondit le « prince; vous avez beau dire, je sais fort bien que « votre père a en vous une entière confiance; je vous « offre une occasion de m'obliger, ne la négligez pas : « vous êtes colonel ; je suis appelé par mon nom et par

• mes services au commandement de nos armées, « dès qu'une guerre sérieuse aura lieu en Europe. Je « vous saurai gré du service que vous me rendrez, et « vous devez sentir de quelle utilité doit être alors,

• pour un jeune colonel, la bienveiUance d'un chef qui

• peut à son gré donner des occasions de se dîstin-

• gner, et' par là faire acquérir des droits à un avan- « cernent rapide. »

J'avoue que je me sentis vivement blessé en voyant que le prince me supposait capable de chercher, par des vues dlntérét personnel, à obtenir de mon père une chose contraire à son opinion et à ses principes; aussi je me bornai à répondre au prince, que je rendrais un compte fidèle à mon père de l'entretien dont son altesse venait de m'honorer. Il me salua sèchement, assez surpris probablement d'une candeur et d'une fierté qu'il n'attendait pas d'un jeune courtisan.

Je me retirai et j'allai retrouver mon père qui m'approuva pleinement. Le prince n'obtint point ce qu'il demandait; le roi résista comme son ministre, et je rends trop de justice aux qualités nobles et éminentes de M. le prince de Condé pour croire, malgré la froideur qu'il me témoigna depuis, qu'il conservât un vrai ressentiment d'une conduite qu'il devait intérieurement estimer.

Je ne citerai plus ici qu'une dernière anecdote relative à l'administration de mon père. Celle-ci est plus importante pai* ses résultats, puisqu'elle a donné lieu à

194 MÉIlOiftBS

ime fausse opinion, aujourd'hui si répandue , qu'il est

peut-être impossible de la ciianger. Il est ainsi des erreurs accréditées qui deviennent historiques. Au sui^ plus, ce n'est pas dans Tespûir de détruire complètement celle dont je parle que j'écris ceci; mais, en racontant les faits exactement tels qu'ils se sont passés, je crois remplir mon devoir.

Tout le monde en France a cru et dit que mon père avak, par une ordonnance, exclu tout le tiers-état du service militaire, en exigeant, de ceux qui voulaient obtenir le grade d'officier, des preuves de noblesse vérifiées et certifiés par le généalogiste de la cour, M. Ghérin.

Cette ordonnance a été constamment l'objet d^abord de vives plaintes, et plus tard de violentes déclanaations coutre l'orgueil iiyuste et aristocratique du ministre. £ile fut même généralement considérée, par les ho»mes les plus sages de toutes les classes, comme une mesure intempestive, inconvenante, totalement opposée à l'esprit du siècle ; enfin, comme uoe des causes ta plus efiicaces de ce mécontentement univei'sel qui disposait les esprits à une révolution.

S'il était question, les faits fussent-ils aussi vran qu'ils sont inexacts, de justifier à cet égard la mémoire de mon père, rien ne serait plus facile. Je prouverais d'abord qu'il est souverainement injuste de juger les lois et les ordonnances d'un ancien gouvernement monm^ chique et aristocratique, d'après les piwcipes d'un go»vernement représentatif et populaire. Les lois doivent être faites selon la natiu*e des institutions; leur but ett de les soutenir, de les défendre, de les fortifier, et éam un pays où depuis dix siècles l'aristoa^atie, c'est à dire la noblesse, avait joui d'une grande partie des droits de la souveraineté, il était très naturel, après avoir perdu suçcessivemait ses plus importants piîvllèges de féoéatlité et de seigneurie, qu'elle voulut au moins conserver

ou somrBRiRs. I9i

le AmAer de tmM, delui ^ armes^ qm Jornai» ne lui

avait ëcëconte&té.

Mais il ne s'agit point ici d'avoir recours à ce moyen de défense ; il toucherait peu de persoBnes, et je le sou» tiendrais mai, parce qu'il est contraire à mon opinion personnelle, qui dès ce temps me ftiisail désirer, dans le but même le plus salutaire à la monarchie, toutes les réformes exigées par les progi*ès des lumières et de la civilisation : j'étais fermement convaincu que, sans cette sagesse, de grands malheurs et de grandes so* consses devenaient inévitables.

La justice que je veux et que je dois rendre à mon père, n'a besoin, pour être évidente, que du rédt fidèle des faits; ils démontreront d'abord que la fameuse or* donnance qu'où lui reproche, n'a point produit dans les droits des individus les grands changomenis qu'on lut attribue , et qu'elle n'a fait que modiAor les moyens d'exécution d'un ordi*e de choses établi précédemment.

De plus, on verra clairement, par le même récit, que cette ordonnance, après de longs débats, a été ren* due par la volonté de la majorité du conseil, contre l'opinion de mon père, qui s'y est opposé avec force, et qui, en cédant, ainsi que le prescrivait son devoir, a su y insérer, p^r la rédaction, plusieurs modifications pour en adoucir la rigueur.

J'aurais exposé beaucoup plus tôt ces faits au jour ; mais, tant que la tourmente révolutionnaire a duré, j'ai du me conformer à la défense expresse de mon père i il ne voulait pas d'une apologie qu'on aurait pu attribuer à la crainte des passions de la multitude. Aiyourd'hui, comme on ne peut plus raisonnablement me soupçonner de vouloir flatter la démocratie, en justi* flant mon père d'une mesure si conforme à l'écrit de l'aristocratie, qui reprend actuellement une partie de son ancienne prééminence, je crois pouvohr dire tout €8 qui ^t vrai. .

IM MilfOUUBS

On se n^K^rile qu'à Tépoque où mon ^pèare était ministre, l'esprit d'innovation se manifestait partout, et, au moment où nos citadins se passionnaient pour les institutions anglaises, nos militaires, indignés des échecs reçus dans la guerre de sept ans, s'efforçaient de devenir Prussiens, et d*imiter, autant qu'ils le pouvaient, les troupes du grand Frédéric, leur vainqueur.

On ne parlait généralement que de réformes, que de tactique nouvelle et de suppression d'abus. Le roi, ne voulant ni résister sans prudence, ni céder sans rnotiUs à cette fermentation des esprits, avait chargé un comité, composé des vingt-quatre inspecteurs d'infanterie et de cavalerie, d'examiner à fond toutes les parties de l'administration militaire, et de rendre compte de leur travail au ministre, par un rapport que celui-ci devait soumettre, avec son avis, au roi, dans son conseil.

Ce rapport, discuté pendant plusieurs mois, fut remis à mon père. Il contenait l'analyse des nombreuses ré- ' clamations qui afiOuaient de toutes parts sur l'organisation de notre armée, sur la tactique, et principalement sur les abus introduits dans le mode de nomination aux emplois.

Les inspecteurs avaient accueilli les plaintes d'une foule de nobles qui prétendaient que, ne pouvant, sans déroger, entrer dans d'autres carrières que celle des armes, ils la voyaient désormais presque fermée pour eux, tant par les effets d'ime paix de dix années, qui i rendait plus rares les vacances des emplois, que par la facilité abusive avec laquelle on laissait éluder les ordonnances qui exigeaient, pour être nommé oiBci^] des certificats de noblesse signés par quatre gentilshommes.

« Ces certificats, disaient-ils, se donnent fréquem- « ment à des roturiers par de jeunes gentilshommes « obérés, et qui trouvent ainsi le moyen de se libérer « de leui*s dettes. Cette fraude insupportable, sû<Hi*

« taient-ilSy prive la noblesse pauvre de tout moyen « d'obtenir des emplois, que leur enlèvent journelle- « ment les jeunes gens riches du tiers-état. »

Lorsque mon père porta ce rapport au conseil, il combattit avec chaleur l'opinion des inspecteurs et leurs conclusions favorables aux réclamations de la noblesse. La fraude dont on se plaint, disait-il, fùt-elle aussi fréquente qu'on le suppose, ne ferait que prouver l'impossibilité de conserver un ordre de choses que tout le monde veut éluder, parce qu'il n'est plus en harmonie avec nos mœurs, avec les progrès en instruction et en richesses d'un tiers-état qui s'offense de cette humiliation. Gomment voulez-vous qu'on supporte l'idée de voir que le fils d'un magistrat respectable, d'un négociant estimé, d'un intendant de province, chargé d'une des plus importantes branches de l'administration, soit condamné à ne pouvoir servir l'Etat que comme soldat, ou à ne parvenir au grade d'officier qu'à un âge avancé, après avoir vieilli dans les rangs les plus subalternes? Il vaudrait bien mieux attaquer le préjugé déraisonnable qui ruine toute la noblesse, en ne lui permettant d'autre aciivilé que celle des armes; la loi dont elle réclame l'exécution tombe en désuétude, parce qu'elle est contraire aux mœurs du temps , et vainement voudrait-on la ressusciter, il ne serait ni raisonnable ni juste de vouloir lui rendre de nouvelles forces ; au fond elle est inutile : car, quoi qu'on en dise, la noblesse sera toujours sûre par sa position, par son crédit, d'obtenir la préférence pour le plus grand nombre des nominations; et de plus cette loi ressuscitée, sans salis- .faire toutes les prétentions des classes privilégiées, exciterait le mécontentement général de toutes les autres. »

Certes la raison la plus mûre, l'esprit le plus équîta- We, avaient dicté cet avis; cependant l'opinion contraire

prévalut, et il fut décidé que dorénavant ce serait M. Ciiérin, généalogiste de la cour, qui délivrerait les certificats de noblesse, précédemment donnés et signés par quatre gentilshommes.

Mon père reçut Tordre de faire une ordonnance conforme à cette décision. Il obéit; mais, en la rédigeant, 11 excepta de Tobligation des preuves prescrites, les fils de chevaliers de Saint-Louis et les emplois d'officiers dans plusieurs corps de troupes légères, de sorte que, indépendamment des moyens d'avancement assurés aux longs services et offerts par les chances de la guerre, le tiers-état eut peut-être, depuis cette ordonnance, plus de facilité qu'auparavant pour entrer dans la carrière militaire.

Cependant on fit peu d'attention à ces adoudssemcnts; on parut même oublier l'ancien état de choses etles preuves de noblesseprécédemment exigées. Enfin, il passa pour constant que c'était mon père qui avait infligé au tiers-état une exclusion humiliante, et son ordonnance devint le but principaîl vers lequel se dirigèrent tous les traits de la malveillance et d'une haine déjà trop vive de l'ordre plébéien contre celui de la noblesse : voilà les faits dans toute leur vérité ; Topinion publique, jusqu'ici trompée, les jugera.

Personne, je crois, n'aurait dû être plus à Pabri de pareils reproches que mon père : sous des formes sévères, il était humain, généreux; il cherchait partout le mérite, l'encourageait, le défendait contre l'intrigue, et le recompensait : jamais sa justice ne rejetait une réclamation fondée; jamais son activité ne laissait de lettres convenables sans réponse; jamais il ne fermait l'oreille aux bons conseils, ni même aux avis qui pouvaient l'éclairer sur ces fautes.

L'habileté, l'intelligence, l'assiduité à remplir ses devoirs, l'ancienneté des services, les nombreuses blessures, Jes actions brillantes, étaient les seules titres

ou i«iif JHHns. 190

yabUfift à ses yeui. Aussi les view oflkiers, les vieux soldaUy le chérissaient et vantaient sa bonté; les guerriers couverts de cicatrices aimaient à compter les siennes : les jeunes courtisans seuls se plaignaient de sa sévérité et de son attachement rigoureux aux règles et à la discipline.

L'ordre et Téconomie lui donnaient les moyens de «uUipliery plus qu'aucun à» ses prédécasseurSi les réaompenses fines à des services réels. Il trouva même, Ans de sages épargnes, la foeifité de recréer une caisse de pensions en fiiveur des plus anciens chevaliers de SaintrLouis.

Jusqu'alors nosfioldato coucbaieni trois dans un même lit; ce fut lui qui ordonna que désormais ils n'y seraient plus que deux. Le désordre régnait dans les hôpitaux; les dépenses de cette partie si importante de l'administration étaient excessives et mal dirigées : d'après les mesures qu'il prit, ces hôpitaux coûtèrent moins, et continrent plus de malades mieux soignés.

Son ordonnance sur cette matière reçut dans le temps des éloges universels. Par ses soins, Tinstruction des officiers fit de grands progrès. On venait de toutes parts admirer la belle tenue de nos troupes, leur exacte discipline, et la régularité de leurs manœuvres. Les commandements les plus importants fivent toujours donnés par lui à des chefs désignés à sa confiance par l'estime publique ; et ceux qui se distinguèrent si éminemment dans la guerre d'Amérique, rendirent une pleine justice à la sagesse de ses instructions.

li avait le premier conçu et présenté au roi l'idée de la création du corps de rartillene légère et de celui de l'étai-major, auxquels depuis nous dûmes une si grande pan de notre gloire; enfin, malgré la difficidté des circonstances et les exigences de la cour, le fonds des pensions militaires, qui, sous tous les autres ministres, s'était annuellement augmenté, ne reçut aucun accrois-

MO MÉMOntES

sèment pendant son ministère, qui dnra sept ânnéeSy parce qui! eut la sage fermeté de ne jamais accorder de pensions nouvelles qu'en exacte proportion avec les extinctions des anciennes.

Telle fut sa vie ministérielle, aussi respectable à la cour qu'elle l'avait été dans les camps. On pardonnera sans doute ces détails au sentiment qui les dicte : si l'oubli des méchants est une maxime salutaire, sgour* ton&>y que tout le monde doit s'unir pour préserver de l'oubli les hommes de bien ; c'est le meilleur moyen d'en augmenter le nombre, malheureusement trop rare en tout temps et surtout dans les postes élevés, qui sont en butte à tant de jalousies, à de si séduisantes tentations, et perpétuellement entourés de tant d'écueils.

Si mon père, malgré sa justice, rencontrait encore des ingrats etdes mécontents, il faut avouer que j'étais un peu de ce nombre : car, malgré toutes mes sollicitations, ne voulant faire en ma faveur de passedroits à personne, il m'avait toiyours refusé les moyens de partager en Amérique les palmes cueillies par plusieurs de mes compagnons d'armes.

Enfin cette grâce tardive me fut accordée ; le vicomte de Noailles ayant obtenu, après la prise d'Yorktown, le commandement en chef d'un régiment qui était en France, je fus nommé à sa place colonel en second du régiment du Soissonnais; je quittai sans regret les dragons d'Orléans, malgré l'affection que j'avais pour eux, et je reçus l'ordre de partir et de m'embarquer pour aller rejoindre mon nouveau corps dans les Etats-Unis.

Après avoir si longuement et si vivement désiré de combattre, j'espérais faire une campagne vive et brillante, qui terminerait la guerre par la prise de New-^ York, et peut-être ensuite par la conquête de la Jamaïque : car tel était alors le projet des ministres.

Lorsque j'arrivai à Brest, les premiers jours d'avril 1782, j'y trouvai plusieursfrégatesqui nous attendaient,

ou SOUVENIRS. 901

ainsi qu'un convoi nombreux de vaisseaux marchands, de bâtiments de transport, que nous devions escorter; il y avait aussi dans le même 'port deux bataillons de recrues destinées à renforcer Tarmée de Rochambeau.

Je reçus Tordre d'en prendre le commandement, de les inspecter et de les dresser à l'exercice jusqu'au momenidu départ. Je remplis avec exactitude ce devoir minutieux. Cette ennuyeuse occupation se prolongea beaucoup plus que je ne l'avais pensé.

Une escadre anglaise, informée de nos préparatifs et favorisée par les vents qui nous étaient contraires, nous bloquait et croisait devant la rade, dans l'intention de nous attaquer et de s'emparer de notre convoi.

Nous apprîmes, dans ce moment, la triste nouvelle de la défaîte de M. de Grasse, et ce revers excita parmi nous, non le découragement, mais au contraire un redoublement d'ardeur.

Enfin, les vents changèrent et nous donnèrent l'espoir prochain de sortû* de ce triste port où nous étions comme aux arrêts. Nous reçûmes l'ordre de laisser à Brest notre convoi et de nous embarquer sur la Gloire, frégate de trente-deux canons, qui en portait de douze.

A l'époque de ce premier embarquement, on plaça avec moi sur la GlaireMM. le duc de Lauzun, le prince de Broglie, fils du maréchal ; le baron de Montesquieu, petit-fils de l'auteur de V Esprit des Lais; le comte de Loménie, qui depuis périt victime delà révolution;. un officier anglais nommé Sheldon; Polarski, gentilhomme polonais; le baron de Liliehom, aide de camp du roi de Suède, et le chevalier Alexandre de Lameth, qui depuis rendit de grands services à son pays ; il y devint célèbre par ses talents, par son habileté administrative, par son caractère, par son noble dévouement à sa patrie, par ses principes constitutionnels, et par les proscriptions qu'ils lui attirèrent.

De ce moment datèrent son amour pour la liberté et

2ÛÎ HiMOIBÈS

Botrê amhié, sentiflientft qui, depuis cpar&Bte, dans ma ame comme dans la mienne, ont conserve toute leur force.

Il était difficile de trouver un compagnon de voyage plus aimable que le duc de Lauzun ; son caractère était facile, son àme généreuse, sa grâce originale et sans modèle. Il me montra une courte lettre de M. de Mau-* repas, auquel il avait vivement recommandé une BfÊaàre qui Tinléressait. Cette lettre, en quatre lignes, donnait une juste idée du caractère enjoué et de l'humeur légère de ce vieux ministre : « Je n'ai pu, lui disait-il, par- « venir à faire ce que vous de'nriez; vxmê t^aviez « dans cette occasion pour vous que le roi et moi: « voilà ce que c'est que de s' encanailler, »

Les impressions qu'éprouvait alors cette jeunesse belliqueuse, s'arrachant avec ardeur à ses foyers, à ses plaisirs, à ses affections, pour chercher, dans un autre monde, les travaux et les périls, étaient dignes d'observation, et auraient pu annoncer aux esprits clairvoyants les changements grands et prochains qui devaient s'opérer en Europe.

Ce n'était plus, comme autrefois, des chevaliers cherchant, ainsi que les héros normands , à la pointe de Tépée, des aventures et des principautés ; ou des guerriers guidés, comme les croisés, par un pieux fanatisme; des Anglais et des Français aventureux, ou des Espagnols cupides, qui, altérés de la soif de l'or, couraient ensanglanter et dépeupler un monde découvert par Colomb. Ce n'était même plus uniquement le désir de gloire et de grades qui avait fait briller les épées françaises dans toutes les guerres que se toisaient les difl^entes puissances de l'Europe.

Quelques ims étaient encore cependant conduits exclusivement par ce dernier motif; mais la plupart d'entre nous se trouvaient animés par d'autres sentiments : l'un très raisonnable et très réfléchi, celui de bien servir son

ou ftOOTBIlIRS. 803

rot di sa pauie , de tout ftacrifter sans regret pour remplir envers eu& ses devoirs; Tautre plus exalté, un véritable enlhourîasme pour la cause de la liberté américaine.

Un autre siècle naissait) tout changeait de mobile e.t de but. Il était assez extraordinaire de voir de jeunes courtisans partant pour la guerre au nom de la philan* tbropie , de cette philanthropie qui devrait la faire détester, et des officiers qui, par Tordre d'un gouvernement absolu, s'élançaient en Amérique, d'où ils devaient rapporter en France les germes d'une vive passion pour l'affranchissement et pour l'indépendance.

Je ne saurais mieux donner une idée de l'exaltation qui agitait alors nos esprits , qu'en citant quelques passages d'une lettre que j'écrivais à cette époque, et qu'après quarante^eux ans je ne retjrouve pas sans quelque plaisir.

Eâdé de Brest, \ bord de la Gloire, ce 19 mai 17S3.

« Au sein d'une monarchie absolue, disais-je, on sa<-

• crifte tout à la vanité, au désir de la renommée, qu'on « nomme amonrdela gloire, et qu'on ne peut appeler « MMMir de la patrie dans un pays où un petit nombre de « personnes, élevées précairement aux grands emplois « parla volonté d'un maître, ont seules part à la légi»- « lation et à l'administration, dans un pays où la chose « publique n'est plus que la chose privée, où la cour est « tout, et la nation rien.

« L'amour de la vraie gknre ne saurait exister sans « philosophie et sans moeurs publiques; on ne connaît h bien ches nous que l'amour de la célébrité, qui peut « porter au mal comme au bien ; ce n'est point par des

• talents, mf^is pal* faveur qu'on avance : il est plus pro- « ûisMe de se rendre agréable au pouvoir qu'utile au « pays. Aussi , au lieu de vouloir honorer sa patrie par M des vm^tus, l'enrichir par des iMsuments et l'édairer

904 MÉlfOIRfiS

par des lumières, on n*einploie son activité qu'en intrigues. Les ambitieux ne craignent pas une mauvaise réputation, et n'en cherchent pas une bonne et solide; tout ce qu'ils désirent , c'est le bruit et l'éclat , tout ce | qu'ils redoutent , c'est le silence et l'obscurité : étranges égoïstes, qui vivent toiyours dépendants des autres, en ne croyant vivre que pour eux-mêmes ! « Si je parais les imiter, cette apparence est trompeuse : car je poursuis un but tout différent du leur. Quoique jeune , j'ai déjà passé par beaucoup d'épreu- | ves , et je suis^revenu de beaucoup d'erreurs : le pouvoir arbitraire me pèse ; la liberté pour laquelle je vais | combattre, m'inspire un vif enthousiasme ; et je voudrais que mon pays pût jouir de Celle qui est compatible avec notre monarchie , notre position et nos mœurs; mes affections mêmes fortifient mes opinions actuelles.

« Uni par d'heureux liens avec la peUte-fille du chancelier d'Aguesseau, mon plus vif désir, en suivant une autre carrière que celle de cet illustre magistrat , est de m'élever à la hauteur de ses immortels principes de vertu , de justice et d'amour pour là patrie. En lisant ses discours et ses écrits, on sent évidemment que ce ministre d'un monarque absolu ne perdait jar mais de vue l'intérêt public, les droits des citoyens, et les limites prescrites au pouvoir par l'étemelle raison et par les lois fondamentales de l'Etat. Ce graud magistrat, si dévoué à son roi, portait dans les tribunaux, dans la législation et dans l'administration, toute l'hidépendance et toutes les vertus républicaines. « Mon admiration pour un si noble modèle a dissipé dans mon ame les faux attraits d'une folle ambition, du désir des richesses; elle me fait résister au tourbillon du monde. L'opinion peu éclairée du vulgaire était la dernière idole que j'encensais; mais elle s'est enfin montrée à moi telle qu'elle est, assise sur l'igag-

« rance, ëgarée par la fortune , et ne nous présentant « qu'un encensoir de faux métal, qui ne s'agite que pour « honorer le vice brillant, favorisé par les caprices du « sort.

« Je n'éprouve plus d'autre passion que celle de mérî- « ter les suffrages de l'opinion publique , non telle « qu'elle est, mais telle qu'elle devrait être; l'opinion, « par exemple, d'un peuple libre dont un sage serait le « législateur. Aussi, en me séparant aujourd'hui de tout « ce qui m'est cher, ce n'est pas à un préjugé, c'est à un « devoir que je fais ce pénible sacrifice : magistrat, j'a- « bandonnerais les plus doux loisirs pour me rendre, « dès cinq heures, au palais, afin d'y combattre l'inju»- « lice ; ministre, je m'exposerais à l'exil et au triste sort « qu'éprouve la vérité dans les cours, pour y défendre « la cause des opprimés ; guerrier, je quitte ma famille et « mes foyers, tout ce qui charme ma vie, pour remplir « strictement les devoirs d'un métier le plus noble de « tous , quand on l'exerce pour soutenir une juste cause.

« Tels sont les motifs qui me guident; il en est un sur- « tout plus fort que les autres, c'est celui de m'élever au « niveau de quelques êtres dont je ne puis me rappro- « cher qu'à force de nobles sentiments et de vertus. A « présent, leur affection est tout à la fois l'objet de mes « regrets et le prix de mes sacrifices. La seule chose qui « me console de m'en éloigner, c'est de mériter de plus « en plus d'être aimé par eux. »

Enfin le signal du départ fut donné ; un nouveau passager, le vicomte de Vaudreuil, se joignit à nous, et notre frégate mit à la voile le 19 mai 1782 , avec une brise assez ft'atche pour nous faire espérer d'échapper à la vigilance de la flotte anglaise; mais à peine étionsnous àtrois lieues , qu'une tempête violente nous força de changer de route et de nous enfoncer dans le passage périlleux que l'on nomme le Raz de Tulinguet^ lieu fameux par beaucoup de naufrages.

906 HiMOUBS

Luttant aMlroitemeiit cootre les vents et les écueils, nous parvînmes à prendre le large ; alors l'approche de vingt-deux vaisseaux anglais nous contraignit, pour les éviter, de ranger la côte de très près; et, comme le coup de vent devenait toujours de plus en plus violent, nous fûmes en grand danger de tomber sur des écueils appelés les Glenan$y contre lesquels, peu de temps auparavant, la firégate la Venu» s'était perdue.

Enfin le calme succéda à forage { mais la guibre de notre frégate, cédant à Timpétuosité du vent, s'était brisée. Nous nous vîmes donc obligés d'entrer dans la Loire et de relâcher à Paimbœuf. Ainsi la fortune, contraire 4 nos vœux, semblait se plaire à nous enchatner sur les rivages de la France.

Jusqu'au 15 de juiUet , recevant tantôt Tordre de remettre à la voile, et tantôt l'iiyonction de retarder notre départ, nous ne fîmes, comme des caboteurs, que courir de port en port. De Brest nous étions venus à Nantes, de Nantes nous allâmes à Lorient, et de Lorient enfin nous nous rendîmes à Rochefort, où nous trouvâmes t Aigle ^ frégate de quarante canons portant du vingtquatre, et qui devait se rendre en Amérique de consens avec nous.

M. le baron de Vioménil , M. le duc de LauEun , qui retournait en Amérique , montèrent à bord de tAi§le\ MM. de Vauban, de Meifort, de Talleyrand, de Champcenetz , de Fleury, et plusieurs autres officiers s'y embarquèrent également. Le commandantde notre frégate était le chevalier de Yallcmgue, ancien offider de la ma^ rine royale, qui, malgré sa réputation de bravoure et d'habileté, et ses longs services, n'était encore parvenu qu'au grade de lieutenant de vaisseau.

Le chevalier de La Touche commandait la frégate X Aigle, C'était un homme instruit, brave, spirituel, aimable, mais qui était rentré récemment au service de mer. De nombreux amis et l'appui du duc d'(^léans

ou lOUTBmRS. toi

avaient accélère son avanoement; il était capitaine de vaisseau, et ce ne Ait pas sans un peu d'humeur que M. de Yallongue se vit ainsi contraint de servir sous les (»*dres d'un officier moins ancien que lui, et (|ui était ce qu'on appdait alors un mfru$ dans la marine, .

M. de La Touche aimait son nouveau métier j' et en remplissait les devoirs avec autant d'intelligence que d'honneur. Cependant, au moment de son départ, une passion qui dominait chez lui toutes les autres, lui fit commettre «ne assez grave faute dont le résultat, qui pouvait être beaucoup plus ftineste, nous occasionna d'abord d'assez vives contrariétés, et ensuite un malheur qui tomba principalement sur lui.

Une femme dont il était violemment épris l'avait suivi de Paris à La Rochelle ; les ordonnances ne lui permettaient pas de l'embarquer sur sa frégate, et cependant il ne pouvait se décider à se séparer d'elle. On verra bientôt quel fut l'étrange parti qu'il prit pour concilier, autant qu'il le pouvait, son amour et son devoir. Le 1^ de juillet nous nitmes à la voile, en même temps qu'un convoi marchand assez nombreux escorté par la frégate la Cérès.

Peu de temps après notre départ, au milieu de la nuit, et tandis que nos équipages étaient occupés à manœuvrer pour résister à un vent contraire qui s'était élevé avec assez de force, la frégate la Cerès, en virant maladroitement, aborda notre frégate avec une telle violence, que nous crûmes tous être tombés sur un ëcueil.

Cette secousse ne nous causa aucun dommage ; mais la Cêtèê en éprouva d'assez graves pour être contrainte de nous quitter et de rentrer avec son convoi dans le port. Les jours suivants nous fîmes peu de chemin : il est vrai que le vent était faible. Cependant celte lenteur nous étonnait avec raison, car nous savions que Y Aigle était beaucoup meilleure voilière que nous, et pourtant

nous étions sans cesse obligés de <Uminuer de vdles pour l'attendre et ne pas nous en séparer.

Enfin nous remarquâmes qu'un vaisseau marchand naviguait à la suite de X Aigle. Comme il était imposr sible qu'un tel navire pût marcher comme un bâtiment de guerre, nous vimes bientôt, qu'après plusieurs messages de canots et plusieurs pourparlers, le conunandant de V Aigle s'était décidé à prendre à la remorque le vaisseau marchand.

Le mystère fut alors éclairci, et U nous fut démontré que c'était la maltresse de M. de La Touche qui retardait sa course, et qu'il voulait ainsi la traîner à sa suite. On peut bien croire que de cette manière notre navigation dut être très lente ; nous fumes de plus contrariés par des calmes fréquents , de sorte qu'ayant employé trois semaines pour arriver aux Açores, ayant beaucoup de malades à bord, et craignant de manquer d'eau, M. de La Touche prit la résolution de relâcher dans quelque port de ce petit archipel.

Pendant cet ennuyeux trajet, nous n'eûmes d'autre distraction que la vue successive de plusieurs vaisseaux auxquels nous donnâmes chasse, conformément aux ordres du capitaine La Touche, espérant toi^jours (pie nous allions trouver un ennemi, livrer un combat et remporter une victoire ; mais chaque fois notre espoir fut déçu, et, en approchant de ces bâtiments, nous reconnûmes que c'étaient des neutres ou des alliés.

L'archipel des Açores appartient aux Portugais : on relâche ordinairement à Fayal; mais le vent, qui était contraire, nous aurait fait perdre trop de temps, ei, nous trouvant près de Tercère, la principale île des Açores, et dont Angra est la capitale, nous y allâmes, comptant pouvoir y mouiller. Au moment où nous jetions l'ancre , on vint nous avertir que nous étions en danger de perdition, à cause des courants qui nous affaleraient infailliblement à la côte.

ou SOUVENIRS. 309

Le commandant du port refusa de nous y recevoir, quoiqu'on y vil quelques bâtimeuts marchands; cet officier nous fit dire que, le port étant exposé au vent du large, nos frégates n'y seraient pas en sûreté; qu'il ne pourrait pas en répondre, et qu'ainsi il valait mieux que ces frégates croisassent devant la rade, pendant qu'elles enverraient chercher, dans leuj^ chaloupes, les provisions et les rafraîchissements qui nous seraient nécessaires : ce fut le parti que nous prîmes.

A l'aspect de ces îles, amsi qu'à celui des îles du Cap-Vert et des Canaries; à la vue de ces groupes d'amphithéâtres et de montagnes qui s'élèvent isolées au dessus de la surface du vaste Océan, il ne semble pas possible de douter de l'existence antique d'un continent submergé par une des grandes révolutions de notre globe. Indépendamment de toutes les obsei^vations nouvelles faites à cet égard par nos savants, un coup d'œil suffit pour démontrer que ces archipels sont les sommets de quelque chaîne de montagnes de cet ancien continent, englouti, depuis plusieurs milliers d'années, par les eaux.

Le récit des prêtres égyptiens que Platon nous a transmis est peut-élre exagéré. Il est difficile de croire qu'autrefois les Atlantes aient conquis une partie de l'Europe et de l'Afrique, et que le peuple d'une seule ville, telle qu'Athènes, ait battu, chassé et détruit ces fiers conquérants ; mais, cette exagération à part, on ne peut avoir vu les Açores, et douter de l'existence et de la submersion de l'Atlantide.

Au milieu des flots d'une mer immense , cet archipel isolé, bravant les ouragans, les volcans sous-marins et les tremblements de terre qui semblent le menacer fréquemment d'une nouvelle révolution, élève tranquillement dans les ah's ses verdoyants amphithéâtres qu'embellit un printemps peipétuel. On y voit les fleurs, pu y recueille les fruits de l'Europe, de l'Amérique, de

l'Afrique et de PAsie. Le jasmin, l'oranger, le laurier, l'acacia, les roses, embaument Tair de leurs parfums, et cet air est si pur qu'aucune vermine ne peut y vivre.

Lorsque nous vîmes de loin Tlle de Tercère, elle ne se présentait à nos regards que comme une grosse montagne assez noire ;. mais, en approchant d'Angra, nous jouîmes de la vue la plus agréable. Cette montagne si sombre s'éclaircit; le sommet seul de son pic garde son aridité. De ce pic la montagne s'étend par une pente douce jusqu'à la mer, et présente à l'œil un amphithéâtre magnifique couvert de bois odoriférants, aussi variés par leur forme que par leur couleur. Ces bols se groupent pittoresquement, et laissent voir entre eux des champs et des cultures de toute espèce, qui annoncent l'abondance et promettent le bonheur.

Au bas d'un enfoncement où la mer va perdre sa furie, on aperçoit la ville d'Angra qui s'élève majestueuçemem le long de la montagne. Cette ville est grande et défendue par deux forts , dont les feux se croisent sur l'entrée du port. Plusieurs maisons de plaisance, propres et riantes, lient insensiblement cette ville avec la campagne, et empêchent ainsi que les yeux n'éprouvent une ti*ansition trop forte, en passant de la vue des bâtiments réguliers à l'aspect champêtre des vallons.

Les Portugais, comme les Espagnols, possèdent des trésors dont Us ne sentent pas la valeur j ils l'atténuent même par les vices de leur administration : contrariant la nature qui lem- offre la richesse, ils la refusent par préjugé ; par leurs faux calculs, préférant le monopole à la liberté, ils s'appauvrissent en refusant, au commerce celte liberté qui peut seule lui donner la vie. Les Portugais visitent et connaissent presque seuls les Açores.

Les habitants de Tercère, jouissant avec étonnement

du plaisir si rare dé recevoir des étrangers, m'assu-

ou soofBmRs. tu

rèrent qne, depuis soixante ans, ils n'avaleiiivnà Angra que quelques passagers d'un vaisseau français et deux bâtiments anglais; encore n'y étaient-ils restés, comme nous, que trois ou quatre jours. Les autres nations leur sont totalement inconnues : aussi, pour toute espèce de lumières, ils sont à deux siècles de' nous. Leurs vins, leur blé, leurs bestiaux et leurs oranges, n'ont pour débouchés que Lisbonne et les ports du Brésil.

Fayal, dont les côtes sont plus abordables et le port plus large, donne plus souvent asyle aux navigateurs que le vent porté dans ces parages. Ils y achètent des vins fameux par leur saveur. On. dit que Saint-Michel présente un aspect aussi riant que Tercère ; mais la sérénité des habitants y est troublée par de violentes éruptions volcaniques, et par de fréquents tremblements de terre. Le nom des Iles Graciosa et Flores suffit pour prouver que la nature les a aussi richement dotées-, mais elles sont très petites, et personne n*y relâche.

Vers le commencement du dix-huitième siècle, il arriva dans cet archipel un phénomène qui effraya beaucoup les habitants : près de Tîle de Saint-Michel, une violente éruption volcanique lança tout à coup dans les airs une immense quantité de pierres enflammées, cl fit ensuite sortir du fond de la mer une petite île qui avait environ trois lieues; elle exista trois ans, mais après elle disparut insensiblement.

La résidence du gouvernement de cet archipel est la ville d' Angra. Toutes les autres tics y envoient des députés pour former le conseil du gouverneur. Ce gouverneur, lorsque nous y arrivâmes, était un homme des. plus grandes maisons de Portugal. Ses troupes, peu nombreuses, assez mal tenues, étaient suffisantes pour la défense d'une île qu'on n'est point tenté d'attaquer, et où l'on trouve peu d'endroits propres à un débarquement; d'ailleurs ces points sont suffisamment défendus par des batteries ,

313 MillOlRBS

Dès que je fus descendu de mon canot, je me rendis chez le consul de France ; il se nommait Peyrez . Dans sa jeunesse, se trouvant sans fortune', il avait été en chercher une en Portugal : de là conduit par des affaires de commerce à Tercère, les charmes d'une olivâtre Tercérienne ïy avaient fixé.

Ce consul, de tous les consuls du monde le moms occupé, fut charmé de revoir des compatriotes. Il nous traita de son mieux, ainsi que la senhora Peyrez, qui ne paraissait pas trop fâchée de voir pour la première fois des hommes autrement qu'à travers une jalousie.

Je fis une longue promenade avec mon hôte dans la plus grande partie des vallées de l'île, promenade fort agréable pour l'œil, mais peu intéressante pour l'esprit : car rien n*était moins fertile que l'esprit de mon bon compatriote.

Il avait presque oublié son pays, ignorait ce qui se passait dans les autres, n'aimait que sa brune compagne, et n'admirait que son petit pavillon, qu'il appelait sa maison de plaisance, et une allée de citronniers de cent pas, qui traversait son parc. Sa ferme, composée de neuf arpents, ne lui avait coûté que huit cents livres.

Revenu à bord de ma frégate, assez fatigué de ma course, j'étais peu tenté de retourner à Tercèré; mais le duc de Lauzun me fit changer d'avis. « Je vois, me « dit-il, que tu t'es peu amusé, et c'est ta faute. Pour- « quoi t'avises-tu aussi de descendre chez le consul de • France, bon et simple bourgeois, qui n'admire que « son allée de citronniers, ne sait faire qu'un peu de « cuisine, ne vous offre que l'eau de son puits trop « fraîche, et son lait qui ne l'est pas assez ? Je l'ai vu « comme loi, mais je me suis bien gardé de lui consa- « crer ma journée. J'ai trouvé autre part de meilleurs « moyens pour chasser l'ennui etsatisfaire ma curiosité. « Viens avec moi ; tu connaîtras ce qu'il y a de mieux à « Tercère : bonne chère, bon accueil, un hôte gai,

ou SOUYBNIAS. f 13

• joyeux et empressé de plaire, des femmes vives et « jolies, des religieuses complaisantes, des pension- « naires coquettes et tendres, et un évéque qui danse « admirablement le /ànc/an^o. »

« Tu es fou, lui répondiS';je; et quel est donc cet « homme rare qui t'a montré subitement une amitié si « active et si obligeante? — C'est le consid d'Angleterre, « dit-il. — Eh! tu n'y penses pas, répliquai-je; com- « ment! nous sommes en guerre avec les Anglais, et « c'est chez le consul de cette nation que tu vas prendre « tes ébats! •

« Attends, reprit-il; ne porte pas de jugement témé- « raire. Mon hôte est à la vérité consul de l'Angleterre, « notre ennemie; mais il cumule les emplois : il est en « même temps consul de l'Espagne, notre alliée, et, « pour compléter la singularité, il n'est ni anglais ni « espagnol, mais Français et Provençal. •

« Il ne lui manque plus, répondis-je, pour réunir « toutes les qualités possibles, que d'être familier de « l'inquisition. — Eh bien! mon ami, s'écria Lauzun en • riant, je crois qu'il ne lui manque rien. — Ah ! s'il en « est ainsi, repris-je, je n'ai plus d'objection à te faire. « Allons chez cet homme singulier qui porte tant d'ha- « bits et joue tant de rôles. Trois fois heureuse est la « pacifique île de Tercère, qui, au milieu des orages « effroyables que la guerre répand sur l'Europe, l'Asie, « l'Afrique et l'Amérique, n'entend, dans son tranquille « séjour, que le bruit de ses flots, les sous de ses gui- « tares, les chants de ses oiseaux, et voit dans son sein, « les consuls de deux puissances belligérantes non seu- « lement vivant en bonne intelligence, mais ne formant « qu'une seule et même personne, et faisant probable- « ment fort bien les affaires de toutes les deux! »

Nous partîmes donc, Lauzun , le prince de Broglîe, le vicomte de Fleury et moi , avec deux ou trois de nos autres compagiions d'armes, et nous fûmes introduits

tl4 MÉKOIHES

ehes le consul d'Angleterre, qui tint toiites ses promesses : car U nous donna d'exeeBent thé , de très bon farter, des soupers exquis, une société de femmes très aimables, et, comme nons étions curieux de connaître le fandango, cette danse célèbre parce qu'elle estlaj^us gravement indécente et la plus tristement yoluptueuse, «n jeune Portugais, coadjuteur de Févêque d'Angra, eut la complaisance y sans se faire trop prier, de la danser en notre présence.

Ce ne fat pas tout : TobHgeant consul nous conduisit le lendemain matin dans un couvent où nons Tfmes dlndulgentes nonnes et des pensionnaires très jolies. Leur . teint un peu basané n'affaiblissait point le charme de leurs beaux yeux noh^, de leurs blanches dents et de l'élégance de leurs tournures. Leur aspect nous consola des deux redoutables grilles qui séparaient le parloir de Tintérieur du couvent.

La mère abbesse, suivie de sa jeune cohorte, arriva gravement derrière la grille , avec le costume , la laille, la figure que nous présentent les portraits d'abbesses du treizième siècle; rien ne manquait à cette ressemblance, pas même la crosse : car elle en tenait majestueusement une à la main.

Après les premiers compliments, et lorsque ces dames furent assises , notre encourageant consul nous dit que suivant l'usage portugais , usage assez étrange , nous pouvions, à la faveur des grilles et malgré la présence de madame Tabbesse avec sa crosse, nous montrer aussi galants que nous le voudrions pour son jeune troupeau, parce que, de tout temps, la dévotion et la galanterie régnaient ensemble, sans discorde, dans les cloîtres da chevaleresque Portugal.

Chacun de nous choisit donc l'objet qui firappait le plus doucement ses regards, et qui semblait répondre avec plus d'obligeance à ses œillades. Ainsi nous parlâmes promptement d'amour, mais très innocemment et

ou sommiRS. tu

très platonkpieinent, grâce à la préfteace des drax grilles et de madame Tabbesse.

On aura peine à comprendre comment, nos maîtresses ignorant la langue française, et nous ne sachant pas un mot de la langue portugaise, nous pouvions réciproquement nous entendre; mais rien n'était impossible avec notre officieux consul : il se chargea du rôle d'inter* prète, et nous aplanit ainsi la difficulté première de Teiir tretien.

Le signal de cette conversation galante fut donné par une jeune pensionnaire, la senhora doua Maria Emegilina Francisca Genoveva di Marcellos di ConnicuUo di Garbo. Frappée de la bonne mine , de la physionomie spirituelle et du costume de Lauzun, qui portait l'unir forme de hussard, elle lui jeta, en souriant, une rose à travers la grille , lui demanda son nom , lui présenta up coin de son mouchoir qu'il saisit et qu'elle tendit ensuite, en cherchant à l'attirer à elle : douce vibration qui sembla passer assez vite des mains au cœur. . Nous suivîmes tous avec empressement cet exemple : les mouchoirs voltigèrent rapidement des deux côtés, ainsi que les fleurs $ et, conune nos jeimes Portugaises nous lançaient des regards qui semblaient annoncer l'envie de renverser les grilles, nous nous crûmes obligés de répondre à ces tendres agaceries en leur envoyant des baisers, non sans crainte cependant de paraître trop téméraires à madame l'abbesse. Mais cette plaisanterie ae dérangeait rien à sa gravité , et n'effrayait point son indulgence. Mous continuâmes alors à imprimer ces baisers sur les coins des mouchoirs de nos belles^ qui , à leur tour, rendaient très obligeamment ces baisers au bout du mouchoir resté dans leurs mains.

Bientôt nous essayâmes de faire un peu de portugais du peu d'italien que nous savions. Cet essai réussit auprès de nos dames , qui nous imitèrent , de sorte que la conversation, plus directe, devint plus vive, quoiqu'à

216 vétfonuss

moitié comprise , et laissa qaelqne repos à notre consulaire ioterprète, qui en profita pour causer avec madame Tabbesse.

Enfin, cette bonne abbesse se mêla de l'entretien, et, s'apercevant peut-être que notre joie était tant soit peu mêlée de surprise, elle nous dit, par l'entremise du consnl , que l'amour pur était fort agréable aux yeux de Dieu. « Ces jeunes personnes, ajoutait-elle, auxquelles

• je vous laisse oflrîr vos hommages, s'étant exercées à

• plaire, seront un jour plus aimables pour leurs maris, « et celles qui se consacreront à la vie religieuse, ayant

• exercé la sensibilité de leur ame et la chaleur de leur « imagination , aimeront bien plus tendrement la IMvi-

• nité. D'une autre part, poursuivàit-elle, cette galante- « rie jadis honorée ne peut être que fort utile à de jeunes « guerriers. Elle vous inspirera l'esprit de la chevalerie} « elle vous excitera à mériter, par de grandes actions, « le cœur des belles que vous aimez , et à honorer leur « choix en vous couvrant de gloire. »

Je ne sais si le consul traduisait fidèlement; mais la chaleur des regards de madame Tabbesse, sa dignité, son accent et sa crosse , en me faisant admirer son éloquence, me persuadaient que je me trouvais transporté dans quelque vieille île enchantée de l'Arioste, et au bon vieux temps des paladins.

Ainsi ranimé par de tels conseOs, je redoublai d'ardeur pour ce jeu galant; et l'interprète de mes feux, le joli mouchoir de la dame de mes pensées s'agita et voltigea plus que jamais. Elle était moins riche en noms de baptême que ses compagnes : car la maîtresse du prince de Broglie se nommait dona Eugenia Euphemia Athanasia Marcellina di Antonios di Mello. La mienne s'appelait plus modestement dona Marianna Isabella del Carmo, et, dans ce moment, il m'en aurait peu coûté de soutenir contre tout venant, à grands coups de lance, qu'elle était de loules la plus jolie.

Comflie la variété est Tame des (iMsirs, après les œillades, après les messages des mouchoirs et les baisers portés par les airs et peu refroidis par les griHes, nous hasardâmes des billets doux. Ils furent introduits par le complaisant consul. La bonne abbesse, les ayant lus sans quitter sa crosse ni sa dignité, permit, en souriant , la libre circulation de ces tendres épttres et des réponses qu'elles nous attiraient.

Je hasardai une chanson , et le prince de Broglîe m*io)iia. Je ne sais si nos couplets furent embellis ou g&tés par la traduction du consul, mais on parut les trouver charmants.

Le jour baissait : madame Tabbesse donna le signal de la retraite. On se At de parc ei d*l»utre de touchants adieux. Un second rendez-vous fut assigné pour le lendemain, et Ton peut croire que nous y fftmes tous très exacts.

En arrivant au couvent, nous trouvâmes la grille ornée de fleurs de toute espèce , et nos dames mille fois plus aimaUes que la veille. Elles nous donnèrent de la musique. La maîtresse du prince de BrogUe et ceHedu duc de Lanzun chantèrent en duo des airs fort tendres, en s'aocompagnant de la guitare.

Pendant ce temps, la maîtresse du vicomte de Fleury et la mienne dansaient avec nous : des deux côtés de la grille, nous figurions de notre mieux les passes, que cette triste grille nous empêchait d'exécuter réellement; naais ce qu'il y avait peut-être de plus (Uvertissant, étant de voir madame i'abbesse qui batuit la mesure avec sa crosse.

Dona Euphemia nous fit entendre ensuite une chanson improvisée et à double sens, faisant allusion à la Poiêian et à celle que Lausun lui inspirait.

Pour vous faire juger de l'esprit inventif et prompt de notre consul, vous saurez qu'au moment où la distance et l'épaisseur des grilles, s'opposant à nos vœux, I. 19

9t9 »WM«M

^yaieM m^ laeifc»latioii de nos MMetB» mir^ moût inierprètei ayant déterré une i^eUle pelle ereuse, y eoH ttarqiia nof leures, qui arrivèrent aiasî donoement à bon poFl«

Oa sait qu'en amour, cooune en amUtion^ il est d^ fidle de «'arrêter : la complaisanee nous rendit eÛ9 géants. Nous demandâmes quelques dons d'am^mr ; noi vœux furent exaucés : nous reçûmes, avec de nouY^aui billets bien tendres, des cheveux, des scapulaîre6, que nous attachâmes sur nos cœurs.

A notre tour, nous fimes des présents : aous ea* voyàmes des anneaux, des cheveux. Lanaun et le yi* comte de Fleury avaieiat dsAs leurs poches leurs propres portraits, qui, je ne a^ par quel aeddeat, leitf avaient été rendus en France au momeiB^ Ae leur èé^ part i ils en firent hommage à leurs beUea«

Je reçus de Marianna Isabella un scapulaire^ elln m'assura qu'il me porterait bonheur^ et fi«e> tant qu'il resterait à mon cou, je serais à l'abri é^ tout accidenl et dn toute» maladies. Je kii promis de ne fimmêt m'm a^paarer ^ mais sa prophétie ne se vérifia pomt : car, peu de jours après, la fièvre me prit, et,'Comme coi le verra bientôt, je fis naufrage sur les c4tes d'Amérique et js perdis tous mes bagages.

Nos amours pkitoniques du parloir in^kèrent^ bous dyU'-on, ^iel^pie inquiétude dans la ville ; tes frères,, Uê oncles, les galants, s'alarmèrent. Le brvût se répandit qu'au miUeu de ces jeux, nous avions eu la témé^U4 de demanda furtivelaoent à nos jeui^s pensionnaîren Is moyed de nous entretenir ensemble sans gritte^i el d# franchir la nuit les ra^s du jardîft^ Je ne sais ce qui aurait pu en arriver, et û nôtre petit. r<»nan «ie.se ser rait pas terminé, à l'antique mode espagnole et porlttr gaîse, par quelques sérénades troublées et par quelques coups d'épée ; ce qui est certain, c'est (pe notis aperçâmes, en nous retirant, plusû^urs hommes à

OIT MHnrsHiiis. ait

grands minati^Qi. et à larges diapeaint pabMIùs qui semUaient nous i^r.

Quoi qall en soit, le yeat qui «'élevait ^ ou la ptoi- ^mm de M^ de La Touche, dissipa promptement toute espérance et toute inquiétu(te. Le signal du dq;>aFt fu éMinë $ trois coups de canon nous rappelèrent à bord, et nous n'e(kmes que le ten^ de revenir dire adieu à nos belles, que nous trouvâmes inconsolables.

Les grilies du parloir étaient attristées par des guirlandes de scabieuses) que nos jeunes dames appelaient fleurs de regret, ou, dans leur langue, wudades. La boqne aM^esse snrait la larme à l'œil; je crois même que, pour la première fois de sa vie , elle laissa tom-* foer sa crosse. Chacune de nos jeunes senhora nous fit présent d'une pensée, que nous attachâmes à nos co^ cardes , et d'un mouchoir qu'elles mouillèrent de leurs larmes. Enfin, nous partîmes avec leur image dans le cœur.

Notre aiflftable couvent, qui n'aurait peut*^tire pas été déplaoé'à c6té des anciens temples d'Amathonte et de Gnide , m'a jusqu'à présent un peu distrait du tableau pottti(pie et m(H^l de Tercère et d'Ângra; mais, au fend, il est si peu intéressant qu'une esquisse en quatre lignes suffira.

Si la nature a fait de Tercère un paracUs terrestre, en dépit d'elle, les moines, une ignorante administra-^ tîon et le pouvoir arbitraire, en ont fait un pauvre, triste et ^nuyeux séjour.

Sur dix ou douze mille habitants , on y compte sil ou sept cents religieux ott religieuses. La dévotion s'y ffl^e au liberdnage, d'une manière aussi indécente que ridteule, et rien n'est plus commun que d'y voir, dans la iolpée, les agaceries et les propos lascifs des courtisanes, interrompus par des génuflexions et de nom* bï^eux signes de croix lorsqu'on sonne Yangelm, Il y a dans eetle c<rionie des inquisiteurs; on m'a assuré qu'ils

tto vfaionss

ne brAkdent personne et qn'fls se contentaieBt d'en*

prisonner les pécheurs et de confisqner leurs Ineas.

Je ne sais pas si les Portugais d*Angra méfient leur vieille répntation, et si on y trouve beaucoup de jalon; mais à toutes les f(niétres on n'aperçoit que des jaliNb sies presque toujours en moarement pour vous aonôn* cer qu'il y a derrière elles des feoones qin aineac a voir, et qui désireraient éCre vues.

Toutes les causes sont p<Mrtées à un tribunal qafoii dit assez juste; il est présidé par le gouverneur k»r»qu'il s'agit d'affaires importâmes. Nous aHàmes chet ce gouverneur , que nous ne pûmes voir parce qull était malade. Si je ne me rappelle pas ses noms, deA qu'il en avait dix ou douze. MooAieur son fils, doa Jo^ seph Mendoça, nous reçut à sa place, avec toutes les étiquettes du vieux, temps , dans un palais assez g(h tbique.

Ce qu'il y eut de plus remarquable dans cette audience, ce fut la fru^dîté des légers rafraldiissements qu'il nous ofi&rit, la sécheresse de son entretien , ïétrange naivété de ses questions, et là bizarrerie de soo accoutrement. Il était paré d'un vieil hatrit écartftie râpé, galonné d'or, et d'un énorme chapeau non moias magnifiquement bordé. Une veste à grandes bascpies, d^une couleur bleu tendre, et une culotte janne, cmpléiaient sa toilette. Il ressemblait plutdt à un aetev d'Opéra buffa qu'à un" gouverneur de colonie.

Une seconde visite ne nous parut pas nécessake^ mais il fut invité à dîner par M. de La Touche. Il vteà bord de t Aigle et parut s'y amuser. Il nous nH)otta quelque instruction enveloppée dans un baragouin presque inintelligible et qu'il croyait français. Au reste, comme il était jeune et jovial, il réjouit beaucoup Téquipage en faisant l'exercice d'une manière assez gauche, et nous étourdit d'une façon presque insupporta- Ue, en prenant un tamboinr qu'il battit impitoyaûtement

00 8Mvniii8. m

ày%c devx de ses courtisans pendant nne deii'tenre, assorim que c'était rinstrument qu'il aimait le mievx. Le dénouement de sa petite campagne maritime ne ftit pas henrenx : car, en nous quittant, eifirayé par un roulis violrat, il posa maladroitement sa madn sur le bcffd du canot, qui, venant alors à heurter rudement fesealier de la frégate, lui écrasa le pouce.

Nous ne pensâmes pas longtenq» à ce pauvre gonvenieur ; mais, après avoir perdu de vue rarchipeldes Açores, nous rêvions encore souvcmt à madame l'ab* besse et à son joli troupeau.

Lesscènesgalautes du parloir d'Angraque jeviensde retracer fidèlement, et dont le prince de Broglie fit aussi une petite relation que j'ai vue, frappèrent tellement i'inaginatioD du duc de Lauznn, qu'elles échauffèrent sa verve et qu'il en fit le s^|et d'un petit drame héroi-cor mique, dont le titre était le Due de Marlèereugh.

Nous confiions continuer à cingler vers le midi pour chercher les vents alizés, et ce ne fut pas sans surprise que nous vîmes M. de La Touche diriger no- Ire marche vers le nord-ouest ; nous ne tardâmes pas à ttHreir la cause de cette soudaine résolution.

Indépendamment des deux miUicms cinq cent mille Uvres que t Aigle portait en Amérique, M. de La Touche était chargé de dépêches qu'il ne devait ouvrir qu'à la hauteur des Açores. Or, jugez quels durent être son repentir et son inquiétude , lorsqu'on ouvrant ces duchés, il lut l'ordre de faire la plus grande diligence, d'éviter tout combat et toute poursuite qui aumît pu le retarda, parce que ces dépêches contenaient le plan des opérations d'une nouvelle campagne, et qu'on voulait que ce plan parvint sous le plus bref délai au comte de Rochambeau, ainsi qu'au chef de nos forces navales, le marqub de Vaudreuil, qui nous atteadait dans iin des ports de l'Amérique septentrionale.

Honteux trop tardivement d'avoir, navigué avec tant

Ht .

dgicalci» ponrroMNrqver le pofftaii 8â natlresfte, et d'avoir doiuié < etisilé i tou les bàtteenu qu'il avait ^Mrçaa, M. Ia Toache erut ji^[iarer le tempa pads en ae i par la pana oourt dmiiiii vara ka aôlea L'avèneaieiit prouva qu'il sa troampait : ear le va Diarchand qu'il abandonna, ayant poarauivi su roaii jwqu'anx Canariaa» ou il tionvalea vottialiaéa, antira, fivorîaé par eus, la même |onr ipw omm à Vmmhwê «iMre da la fidanaro^

Descalnies,|rop fréquenta dna cetto sàiaoBi, mom A» rtet perdre plua de quinte îaun. Danalereale dbaotre Inareiaée, noua évitàoMa airao aoin iMitea ^af poMait radaatir netra eourse.

Noua ne fines qu'une aeuiepriae, qnipaiiaaituipiièi da noua que nous ne pûmes noua flinpéeliâr de pratfiur de eeite oecasion. C'était un pauvre peAi bàtianeut an* glais qui n'avait d'autre cliargenMnt que dea pooMMs et des fruits , mais au milieu dfune longue navigatk»i, pri» vés d'eau et de rahratchissements, une telle prîae aeuh ble un tiésm*.

Tous les %€m de très bonne heure nom étaiguietti nos feuK pour qu'aucun navire ne noua ^parfàt : ear nous étions avertis qu'une escadre anglaise devait €ke^ eber à s'opposer à notre marche et à iatm^eepaar ta deux mtUions dont nous étions diargés. Gqpendant«« fH^cautions ne purent, comme on va le vomt^ noim m»» pécher de soutenir un combat très vif avec un vaisseaa de guerre, combat mémorable et qui fit beaooeap d'honneur srax commandants de nos frégate , ainsi qu'à nos équipages.

Nous étions à la hauteur des Bennudes, lors^au mi* lieâ de la nuit du 4 au 5 septembre, nous entrâmes sur la mer quelques cris plaintifs i c'était la vois d'w homme qui nageiât et se d^atunt camre les ûots. II «usait partie de Z;^^^/ étant monté spr une i«rgue,

Oir ftODTENlRS. tâ3

«Il roiritft favAilIlHiîi tomber dans l'eau sans que ses cornpagiiiH«s «'en toseiti aperçus . Par un bonheur très rare, nous nous trouvîonfi alors si directement dans les eaux d9 tAigie, que oous passâmes près de cet infortuné. Att$aMCy aysmt fiiit allumer des fanaux, nous mtmes un canot à lu mur, et nous psffvtnmes à sauv^ ce malbeu* rmx matelot.

Nioa femi ft'éteHpriHMt de noureau, et tout rentrait dans te i$uimu ainsi que dans robscurf té, lorsqie foffi* der de quart nous avertit qu'au travers des ombres du la mdt, Il apereevak un bfttiment qui arrivait sur nous et qui déjà s'en trouvait très proclie.

Aiisdtdt «a «onna le hrmfil^hs^ : nous nous levameS) nous nous arm limes précipitamment ; en moins de tt^is mkraies, les bamaes, les meubles sfenlevèrent, les ééimns sautèrent^ les batteries se nettoyèrent; chacun oaurut à son poste^ et tout fut prêt en cas de combat; Geto diligence en effet était très nécessahre. L'obscurité était si épaisse > qu'on ne distingua bien ce bàtH ment qu'au moment où il ftit à portée de fusil de nous. Il lignait peu de vent ; mais, comme ce bâtiment et no* tri frégate couraient à bord opposé, la distance qui nous «éparait, diminuaât à chaque instant.

Nous n'avions à bord de la Gloire que de mauvaises hinettes de nuit. Ainsi, jugeant mal les dimensions du vaisseau qui venaH à nous, nous le primes d'abord pour un navire marchand. Cependant t Aigle j qui était au vttit à nous, et qui avait de meilleures lunettes, s'approcha, et M. de La Touche nous cria de nous éloigner, parce que ce bâtiment était un vaisseau de guerre; le bruit des flots nous empêcha de distinguer ses paroles. Cependant, le navire qui venait sur nous, tira, pour nous héler, un coup de canon à boulet ; il était déjà tard pour profiter de l'avantage du vent et pour nous éloigner; d'aiHeurs le navire inconnu, étant alors par notre travers, et nous tirant un second coup de canon, nous

924 KteOUlBS

empêcha de oontiimeriiocie ooHvenMÎM av0& fu^^ nous ne nous oocapàoies qs'à répondre par des coii|Mi de canon à ceux qa'on nons avait lire».

Dans le même temps l Aigle, qû croyait que nom avions entendu son averlisseDient, teo^nl le vent^ «t s'était d^ considérablement éloigné ; mais, s'aperee^ vant enfin que nons ne le suivions pas, M. de La Touche fit Uror cinq conps de canon, qni étan^st le ùfûA convenu pour le ralliement. Dans ce moumit, le WSt ment, qui nous approchait, ayant illumiiië nnede t«s batteries, nous vîmes dairement que c'était an raout une frégate.

Notre commandant se trouvait dans pae posUoa très critique : en n*obâssant pas à l'ordre de raltiemflit, il courait risque d'être accusé d'avoir méoHinu^ par jalousie, l'autorité de M. de La Touche, son dief ; man^ pour exécuter cet ordre, il fallait présenter l'arrière m bâtiment qui nous avait hélés, et ^'exposer au tm de toute sa batterie.

Cependant M. de Vallongue se décida à obéir, oei # saut que cet acte de soumission pourrait nous coûter cher. En effet, après avoir viré de bord, nous eûmes i peine présenté la poupe à rennenû, que nons reçâmes toute sa bordée de Farrière à l'avant : ce qui nous causa de grandes pertes.

Rien n'était plus pressé que de sortir d'^ine si mauvaise position : c'est ce que nous fhpes avec beaucoiq) de célérité, grâce à im officier de la marine marchaiMk) M. Gandeau, qui servait comme lieutenant à notre bord. Voyant que M. de Yallongue était embarrassé ei Yiéàr tait, il commanda une manoeuvre qui nous fit arriva* toitt plat sur rarrière de l'ennemi, et alors nous lui rendîmes la bordée qu'il nous avait lancée, et avec tant de bonheur quénous vîmes quelques instants le feu à son bord.

M. de Yallongue, par une générosité qui nous dbanna) embrassa le lieutenant , le remercia et lui déclara que,

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peadMi UMie la dorée de ce ccN»tal> U ne donnerait pas an senl ordre sans le cofiftoller.

Dès que le navire ennemi eut reçu notre gaillarde réponse , il vira aussi snr tribord $ de manière que nous neos trouvâmes b<nil à bord, courant dans la même direoion et à «ne portée de pistolet.

Lé feu continua ; mais alors , Tennemi ayant démasqué sa seconde batterie , noos vîmes que nous avions affaire a un bàtînent de soixante^uatorse canons : c'était \Mwtary pris snr nous dans la défaite de M. de Grasse. Auprès de ce vaisseau, en vérité, notre petite frégate ne paraissait qu'un esquif; déjà ses boulets de trente- MX nous perçaient de bord en bord.

M. de Yallongue , croyant sa perte infaillible , voulut au moins l'honorer par une téméraire intrépidité ; avec un porte-vok , il cria au capitaine du vaisseau qu'avant de contmaer à s'égorger, il fallait savoir si on était ami 00 ennemi.

En conséquence il demanda si le vaisseau était an- {^ on français , et le capitaine de X Hector ayant répondu qu'il était anglais , M. de Yallongue lui cria andacieusement : Strike yaur colour; amenez votre patiUon. Ves, yes, F II do s otU, oui, répondit ironiipiement le capitaioe , je vais le faire , et une terrible bordée compléta sa réponse. Nous ripostâmes , et i'afbire continua vivement.

Dès le commencement du combat, V Aigle ^ qui s'était décidé à nous secourir, arriva, vent arrière, sur BOMS, mais lentement , à cause du peu de vent ; de sorte qu'avant sa jonction, nous avions soutenu trois quarts d'heure le feu ennemi.

Dès que nous vîmes arriver cette frégate, nous lui fines place , et nous nous éloignâmes pour tâcher de réparer les dommages des boulets ennemis , qui nous faisaient faire eau en plusieurs endroits.

V Aigle combattit à son tour vaillamment, et de si

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pipê^ t|ll6 i6S CSnMllIMfS wdB wSQX, 'DON» -vK MBulMMIt m

coups de refouloir. Une yepgai& do virffiMMi t'acoroeki à une vergue de la frégate, et dan» cet inatatti le baron de y ioménil , ainsi que les offieiers qtà éMem, avw M ^ crièrent à Fahordkge avec tant d'andaee et d^ardatr^ que le capitaine ennemi eonpa les clbiesipii TatlMlaient à rJigle.

Ce cafHtaine avait , dit^m , été blessé par noire finit d'aiileurs son équipage était Mtàt. Le v«taseau avait beaucoup de msriiades et portant un asses grand umbIpts de prisonniers français.

VMgle , étant dégagé , fit feu si beiffeusemeiit qu'on de ses boulets de vingt-quatre brisa le gonv^naii ds V Hector, Dès ce moment, Y Aigle ^ s'étant placé à une plus grande distance , continua à le canonner dans sa hanche.

Pendant ce temps, revenant au combat, et ayant passé par le travers de V Hector j et reçu sa bordée, comme nous vtmes qu'il ne pouvait plus manoeuvrer, nous nous postâmes en arrière de lui , et nous l« ea* nonnâmes à notre aise de la poupe à la proue, tandis qu'il ne pouvait plus nous répondre que par deux pétiM canons de retraite.

Ainsi favorisés par le sort , nous espérions non» re»* dre maîtres de V Hector; mais , an point du Jour, ayant vu à Thorizon beaucoup de voiles, nous déployâmes . toutes les nôtres et nous nous âoignàmeSi Nons sàmes depuis que VHeetor, accueilli par une tempête , avait coulé bas quelque temps après , et qu'un b&timent amé^ ricain , qui se trouvait heureusement à sa portée , avait sauvé le capitaine et une partie de son équipage.

On trouve dans les Annales de la tnartne ttne relation de ce combat; il y est cité comme nn des f^lus glo^ rîeux pour le pavillon français. M. de La Touche fut comblée d'éloges, et M. de Yallongue reçut le brevet de capitaine de vaisseaç.

ou awfnuM. W

quarante tués et environ eeMMeMés* X«k G/oÂra élait aiM% oykMwm^ ei fiiisaîteaii ^ la poH4>e jo«ait sou- Yent $ MM» bMUeiMeMMit le reaie de noire navigation ta€o«rt<

U ^iiinpoiiihtodo moiiirar pkift dardeur, de coh«' rajfe el â» diftoîiiliae f qae n'en déployèrent noa équi^ piges dan» €0 €MdM« Le prince de Broglie parut > paje MAiBÉiëpidiléfdlgtiedeaon père. Ou ne pouvait riei^ voir d^phiÉ winiquaMe que le sang^roid , la braveure et ta gaké cal»e d'Atosaudre de Lamaib* Toua les ofii* mn de tervequiae irouvaiemà iNMdoeiMritNi^rent, piK leiM dÎMOttva eiparlev esuBMple^asouienîret à eaflanutter le cesrafe dee eauèinùare ei de» natelota dsaaleeaiumemnles plua périlleux de eette affaire.

Au iBîfeii de eeile confusiettde feux et d'obaeurité^ 4# àkumà et de «m^ d'agiiatiâudea vague» i de l'éctat l»amitdeee»Mp§deca»Qii>duiairwemde»balte»de fasils tirés des hunes , des plaintes desbleaué», du bnâl qa» fmaàmi m lûnd»ani le» vet^gueiNt ke eerdagei et \m pQHliea hriiéea, un rattouvait meure toute la gitfté fnmçmeé

Alexandre de Lamelliel mm nous étions debout Èm 1» bune de quarts au nonmt du pfaia grsHid fèo de Fen* a^rEnpaaaantdovantuott») M. deVallonfUelonba jaiqu'à kl moitié du eerpe dan» Féeouële ^ que par Mé^ §ar4a oaaiviùt latesée ouverte : croyant qui^iè était atteint «leeupé Uttdeux par la b<M4ée ani^ise 9 nou» nous pré* cipitâniea ea ban du banc pour le seooiarir^ et^ après Pavoir relevé ^ noua noue Câieteàme» inutuellenent de le trouver aâân et aanf.

Pièfr de noua »e trouvait le baron deMontesquien > depuia quidque temps nous nous anueioiia à le piaieaB» ter relativement au mot de liaùom dangereuse qu'il neua aivaU entendu prononee#, et, malgré toute» ses questions et »e» inatanoes, nous n'avions jffinai» vouIé

fM HtaMM

loi eipKqoerqoec'éiak le titre d*Miottiii Moveato,

alors fort à la mode en France.

Dans le moment on nous étionftionai ^MM^e, wm bordée de rif^elorlmiça sarwMKunbool©tT»»é:(» sait que cet instrument meurtrier se compose de dm boulets joints par une barre de fer. Ce boniet vsmé rât avec violence briser «ne partie du bMc de <part , tf où nous venions de descendre. Le comte de LMràoief qà était alors à cAté de Montesquieu , le lui monirMl, lui dit froidement : • Tu veux savoir ce que c'est que le» • Kaùans dangereuêeê? ek bl«i ! regsûde , les voilà. »

Autant nous avions été attristés jusqne-tii par 4a htteur de notre navigation , autant désormais ï\Mmm issue de notre combat et l'approche du terme deaoUtf voyage nous rendaient joyeux. Le il septembre , bm découvrîmes la terre ; nous n^en étions q»*à dnqlimies. La c6te était , en cet endroit , fort basse , et BOUS nedt»* tinguftroes d'abord que quelques arbres qui sesriMmt soHir de l'eau.

Nous reconnûmes bientôt le cap James, q«i formeti pointe sud de l'entrée de la bme de Delaws^e, et «ws nous dirigeâmes avec difficulté vers cette baie, pasee qu'elle nous restait au nord-ouest , d'où précisànentie vent venait. Cependant nous nous croyions au momeiit d'attdndre notre but , et nous ne prév<qrioiis pas ^ BOUS fiaudrait éclnmer au port. En approchant de la Mei nous aperçâmes une corvette qui en sortait, et u large sous le vent , nous vtmes plusieurs gros b&tjmeats que nous jugeâmes bâtiments de guerre anglais.

La corvette , qui était aussi anglaise , nous i»it ap" paremmentpour des frégates de sa nation qu'ette avait quittées la veille. Elle vint à nous avec une imprnd^te confiance, et ne nous fit que d'assez près ses tàfpxst de reconnaissance.

Bientôt elle ^aperçut aisément par les nôtres que nmis étions ennemis , et elle se mit à Mr \ mais il était trop

ou

tard : en ^Mêmiéfknr l'approche de k^4whirêf qd la chassait, eDesevit forcée de paseerà ponëeder^iy&, qui Hicainmiia vivenent. Aprèe quelqttes boalete échangësy (die se rendit; nais, comme la mer éiail très grosse j nous perdîmes denx heures à l'aoNmiier, et ce retard nous devint faneste.

L'escadre ennemie, qui était au largei se trouvait eontrafriéepar le vent, et ne pouvait secourir h temps la oiMTette. Cependant, après avoir amariné notre |«1se, ■Otts continuâmes notre roule vers la baie, mais lentenent : car nous n'avions pas de pHote, et, la rivière étant remplie de bancs de sable qui changent fréquem* nent de placé, on ne peut hasarder d'y entrer sans être dirigé par des marins qui ^k ^[Nratiquent jouraeUe-

Ces diflcuités déciderai M.de La Toucheà mouiller le soir en dehors du cap James, el à envoyer un cunol à terre pour chercher un pilote* Mais le sort, qui jusquelà nous avait si*bien servis, se déclara contre nous. Le vent devint violent, le ciel s'cAseurcit, k mer se dé* BMHMa, et les vagues sidmwrgèrent notre canot. L'oiBder qui le eommMdait et deux matelots gagnèrmt la cétoi la nage; le reste de ce petit équipage périt.

{fous ignorions ce malheur, et M. de La Touche, craignant que la cause qui retardait le retour du canot ae Iftt l'épaisse obsciurité de la nuit, et l'embarras oè il pouvÉk se trouver pom* rejoindre la frégate, stfuma des feax et tira des fusées.

Cette imprudence apprit à l'escadre ennemie que nous n'étions pas encwe entrés dans la Dekware. Pour oomMe de ^lalheur, le vent changea; il vint du large, et fut par conséquent très faviMiible aux Anglais pour les fiÂe arriver sur nous.

En effet, au point du jotir, nous vtmes deux vaisseaux de guerre et iriusieurs frégates, qui s'approchaient à toutes voiles : alors nous eoupAnfes prompiement nos

çèimmtf dêm pilote^ daa* la rWiève*

I^e» 1muk« de tabl» piMgeat le Ui ai qpMMi^ ou «uni €MMiii& I pewr y naviguer heur^wemetti, il aumU Calfai pireodr^ à'^kwi Uk p*rltodttMid prM durixaga» iravei^ ser ensuite diagoualement la mière do wid au, aordr. oueai entre àmsk kaaesi el nous noui^ serioua yroavéSf prèft de la liv^ aordf dan» un fort bcm eheaalt où mm aurieaft aavigiié «aaa rimiie iu^qu'à PWiadeiphio. Mai» e*eat oe que uew» ae fKUivîen» savoir, éumlMUia fuloie, et ne pouvant voir lea banca qui étaient caehés «eus l'eau.

Noua «eue engfigeàniea douQ d»aa k miUea dp 1^ c^ viàra# esfiérani y irauiver (dus d'eau qu'aïUeura; et oe |pl malheureusement le mauvais chenal que nouscboistoMi^ La Ciaînte d^éeboaef ueui ceumaHinU à aaavelver lomepenif la sende à la vm»t at avec très pw de voilos.

Lea AnflaiSf au eamraîref qnu avaient à berd deapê lotBSf neiia Mâvaieni npiàemmtf ffWMÂeot k eba^y» inetani aar iieos»ei noua vqytena à toute minute Icwva bàtiitaenta greseiri et la distance qui noue séparait a'e{^ facer< C'était cemaie un véritable oaueheuMir*

Ujéi§U toueba d'abord sur un baue^ et, après quelques eflbrtsi se releva. Au noment où noue pasetuns preade lui^MideLuTonehenouserdcmnef hMrsqiuonoHS écboum'ions, de eeuper nos m&ta* de <vMiler bas notre {régai6| el de sauver^ dan^ notre ehaloupe et noscai^eta le phis de monde que nous pourrions*

Gepeipdanl les Anftais n'étaient plue qu'à deisn portées de canon de nous* D^à, dans eette position àéai» pérée» noua pivjetions de neus embeseer et de nem préparer à ^n ceinbai trop inégal^ dont l'issun n'était pas douteuse, puisque nous avionaeSaire à sef^ ou huit \MmàU» ennennsy parmi lesquels on comptait des vaisseauit de ligne* Le prince Williams d^iU^gioterre se U'ouvaità bord de l'un d'eux»

oil wvmfiRs. tM

' n^MÈ «ivions tihimë nos inèchM,* ta eoMtenuiffoii se répandait dans nos équipages , lonque sottdftbi . noM ttmes lés vaisseaux an^ais, ^nt jasqvi^ftiiMS Paient suffis sans crainte d'édMMiep, putscfue nofus leur senrion, pour sSnsï dire, de pikHes ; torscpie) dis^ je, nous vfmes cette escadre virer de bord et s'éloigner lie nous. Deux de leurs gros bâtiments, qui «iraient i^aneoup d^eau, avaient touclië, et raoïtral Elphingsion, fëur commandant, n'osa pas s'enf^icerplus avant dans cie dangereux canal.

Rassurés parla cessadon de leur poursuite, et voyant que la corvette que nous avious prise, marcbait devant nous sans trouver d'obstacle qui l'arrétôt, nous continuâmes lentement notre route. Cependant, lorsque nous nous trouvâmes à six ou sept portées de canon des An- Iftafs, nous jetâmes Tancre, et de leur côté les ennemis en firent autant.

Alors les chefs de terre et de mer qui étaient à bord de nos frégates se réunirent sur VAigie et tinrent con*seîl. Les uns étaient d'avis de s'embosser et de pérk» en combattant; les autres, de poursuivre encore notre route, dans Pespoir qu'au moins quelqu'un de nos bâti^ ments parviendrait à francliir les obstacles qui nous arrêtaient.

Bans ce moment, l'olRcier de notre canot submergé, llntrépide M. Gandean, nous amena de la côte deux pilotes américains; mais les lumières de ces deux bornâmes, qui nous auraient comblés de joie deux heures plus tôt, nous ôtèrent alors toute espérance. Après avoir observé notre position, ils nous apprirent que nous étions dans un étroit chenal qui allait toi^ours en se ré»trécissant, et que nous trouverions fermé pins loin par un banc de sable impossible à passer ; ils ajoutèrent que, pour regagner le bon chenal, il nous ftraiJhraitdescendHî la rivière précisément jusqu'à Fendrolt où les Anglais étaient nmuiliés.

tW Mtaoïiift.

Akn OB décida qoe les ofBdende taie ft*emb^^ nient sur des canote avec les dépêches. Enfin, M. de La Tonche et M. de Yallongue résolurent de s'enfoncer dans la rivière le plus avant possible, et, qqand on ne pourrait aller plus loin, de s'emt)osser et de vendre chèrement leur vie et leurs frégates à l'ennemi*

On délibérait encore quand lout à covtp nous vîmes l'escadre anglaise couverte de voiles, et ses frégates s'approcher de nous assez rapidement; aussiuk nous lev&mes l'ancre et nous recommençâmes à marcher. Due demi-heure après, ayant vu le baron de Y ioménil, le marquis de Laval, le duc de Lauzun, le comte Boson de TaiUeyrand, MM. de Cbabannes, de Fleury, de Melfortet quatre soldate descendre de V Aigle et s'onbarquer dans un canot, je les imitai et je descendps dans un autre canot avec MM. de Broglie, de Lameth, de Montesquieu, de Vaudreuil, de Loménie et nos autres passagers, de sorte qu'en une heure nous traversâmes la rivière, et nous débarquâmes sur la rive droite, sentant peu le bonheur de nous trouver à terre, tant nous étions inquiète à la vue de nos frégates, qui de plus en plus se trouvaient pressées entre les bancs qui devaient les arrêter, et les Anglais qui s'approchaient pour les détruire.

Nous avions encore dans ce moment d'autres siqetede contrariété ; nous nous trouvions â terre, à la vérité» et touchant ce sol dont tant d'accidente nous avaient éloignés $ mais nous nous y trouvions sans bagages, sans domestiques, sans portemanteaux et sans autres, dhemises que celle que nous portions sur le corps; d'ailleurs, nous descendions sur une côte inconnue pour nous, et que nous savions habitée par un grand nombre de partisans de la cause anglaise, que Ton nommait alors taryê ou royalùieê.

Le terrain qui se déployait devant nous, n'offrait à nos regards que des bois épais et des marais dangereux.

ou aMYEitiiis. lat

NoQs n'avions point de chevaux $ depob vingt-quaire heures, la diasse qne nous donnaient les Anglais, et notre pénible marche au milieu des écueils, ne nous avaient permis ni de manger ni de dormir. Cependant, quoique accablés de lassiludCi sans perdre un seul instant, nous nous mîmes en route en suivant le premier sentier frayé que nous aperçûmes.

Après avoir erré qudqne temps dans les bois , nous vîmes des barrières qui nous indiquèrent une habitation, et nous arriv&mes dans la maison d*un Américain Bommé M. Mandlaw.

M. le baron de Vioménil et les autres passagers de V Aigle nous y joignirent promptement ; là, notre hâte nous apprit que nous étions dans un petit canton de TEtat de Maryland.

Notre premier soin Ait de renvoyer à nos frégates lears canots et quelques provisions. M. de Vioménil écrivit à M. de La Touche; il le priait de lui faire passer, la nuit, sur une chaloupe, l'argent destiné à Tarmée , et il rassurait, ainsi que M. de Yallongue , que nous allions employer tous nos soins pour leur dépé-' cher des bateaux, afin qu ils eussent la possibilité , en cas de désastre , de sauver une partie de leurs équipages et de leurs effets.

MM. de Vioménil , de Laval , de Lauzun et quatre soldats attendirent, dans la maison de M. Mandlaw, la réponse des commandants des frégates, afin d'être prêts à recevoir nos deux millions cinq cent mille livres lorsqu'ils arriveraient.

MM. de Loménie , de Chabannes , de Melfort , de Talleyrand et de Fleury furent envoyés sur différents points, avec Tordre de prendre des informations le long de la càte , et de se pourvoir de bœufs ainsi que de charrettes.

MM. de Lameth , de Broglie et moi , ainsi que les autres passagei*s de la Gloire ^ nous partîmes avec un

tS4 «ililMftBS

nègre pour chercher et reDenir de» btteânit d«iit me

petite rivière qid se jette dan» ia Delawnre, et qn'endfr'

sait située à trois milles de l'endroit où nous éUontdé-

barqnës.

Mais notre conducteur nous fit fiiire à pied ^ et fort vite, au moins huit mines à travers les bois et les ma* rais y et ce ne fut qu'au bout de deum hearea que noui arrivâmes à la taverne d'un Américain nomnaë M, Pe^ diities, peu distante de la petite rivière. ItnonsaeciieU' fit lh>idement, nous montra peu de confiance, et oe ne fut qu'après-beaucoup de promesses, et en loi deMist quelque argent et des billets tirés sur les commandanli de nos frégates , que nous déterminâmes le maître de la maison k décider les patrons de plusieurs bateaux I remplir notre intention.

Ils partirent en emportant notre argent , et descendirent la rivière ; mais la vue des fMgates angtaisesles effraya , et ils ne voulurent ou ne purent exécuter l€«r promesse.

Après tant de fetigues , un morceau de bœuf rôti et une Jatte de grog^ boisson composée de rhum et d'esu, me parurent, avec un méchant lit, les délices du paradis de Mahomet. Cependant ces délices et notre sommeil furent courts; l'inquiétude nous réveilla, et, de très grand matin , nous nous dispersâmes poiu" chercher des chevaux, afin de rejoindre notre général. P!hs nous mettions de chaleur à trouver des montures, pins on affectait de froideur pour nous en offrir, afin de nous les faire payer plus cher.

Le prince de Broglie réussit le premier; il partit et s'égara, je crois, en route. Une demi-heure aprte, ayant enfin acheté un coursier, je perdis aussi mon chemin , et j'arrivai sur le bord de la Delaware , dans un endroit fort marécageux, où mon cheval s'enfonçait Jusqu'aux sangles.

J« ne sais trop comment J'aurais pu m'en Urer, si je

ou totnmns. tes

îiVttsse rmcMiré m jeune AmërieaiÉ & oheval , qui V(Nd«it Men me senrlr de guide. Il ne dît qu'une troupe d'Angteift vensit de descendre à terrei ce qui nie donna de vives inquiétudes pour le général et pour ses eonn pagnons.

Mon cheval était vigoureux, et Je crus pouvoir, wet son secours , approfondir la vérhé de cette nouvelle, quitte à piquer des deux si le brîtft répandu éult vrai, H si je rencontrais quelques pelotons en habit ronge.

fo C(Hiséquence, mon guidte et moi nous rentrâmes dans le bois, en nous dirigeant vers la^ison de M* Manuiaw •

A trois milles de là , ayant enl^idii quelques bruits de pas et d^armes , nous nous cadbèmes derrière des buissons épais pour nous assurer de la cause de ce bruit. Bientôt nous aperçûmes le baron de Vioménll à pi^, avec ses aides de camp et quatre soldats ; ils sV vançaient , suivant une charrette qui portait les tonnes d*or débarquées de nos frégates.

Je me rendis aussitôt auprès de lui; il me raconta <}u'à la pointe du jour, s'étant porté sur la rivière , il avait vu arriver la chaloupe et logent quHl attendait; mais qu'en même temps il avait découvert une autre chaloupe pleine d'habits rouges et de ftisils, qui accou* raitpour empêcher le débarquement.

Ayant envoyé deux soldats pour les observer de plus près, il était parvenu à feire débarquer et charger deux tonnes d'or. Notre chaloupe, avec quelques coups th*és d'un pierrier, intimidait et arrêtait l'ennemi ; mais sou* dûin, deux autres chaloupes anglaises, pleines de gens armés, s'avançant encore pour attaquer la nôtre, celle* cl s'était vue obligée de jeter dans l'eau les tonnes d'argent et de se sauver '.

* Les éeux millions cieq cent mille frincs furent sauvés ptr le coHrftge et le ssngfroid des hommes de la chaleupe de VAigU, qui se trouvaieftt ea ee nomaat ètfe de dtt-^liiiii ms"*

Po«r lai, ayant placé l'or mt une chaireite, il s'était Hiis en route poorbiidUe de Douvrea, où Lauzua, La^ val et les autres passagers devaient le rejoiBdre par dfi( sentiers différents. Laozon s'était mis en marche le premier, afin de rassembler à Douvres et de lui envoyer tous les moyens d'escorte <iu'il pourrait réunir. - Je suivis le général jusqu'à peu de distance de Doavres, «t je revius en arrière pour chercher mes compagnons, afin de leur apfM'endre ce que m'avait dit le général, et la pnd>abilité d'un débarquement de soldats anglais.

En peu de temps, nous nous trouvâmes rémais ; notre cavalcade, renforcée par MM. de Langeron et de Taileyrand, reprit avec moi la route de Douvres.

Nous regagnâmes bientôt la charrette précieuse qm portait notre or; mais le général n'y était plus : un de ses aides de camp me dit que M. le baron de Yioménil, ayant appris, par deux ofliciers du bord de tAigk, nouvellement débarqués, que les chaloupes ennemies avaient disparu, et qu'il était possible, à la marée basse, de repécher nos tonnes d'argent qu'on avait jetées dans un endroit peu profond, il était retourné à toute bride vers la rivière avec Laval et quelques officiers, laissant aux autres, ainsi qu'à nous , l'ordre d'escorter notre or jusqu'à Douvres.

Nous arrivâmes dans cette petite ville à trois heures après midi. Lauzun en avait déjà fait partir des cha^ rettes, et rassemblait quelques milices, que Montesquieu fut chargé de condmre au général.

fins et cinq officiers , dont trois de l'artillerie , M. le marquis de MociDAlion et rofttcier de uisriDe. La ooDduiie qu'ils ont teoae dans cette circonslance esl d'autant plus remarquable et digse d'éloges, qu*ils avaicnl k coml)d lire des forces trois fois supé« Heures aux leurs. H. le mar^clnl de Ségur, k qui on en rendit con»pte , écrivit au nom de Sa Majesté, au lieuleiiant-colonel baron de Verton . et aux deux autres officiers d'artillerie qui, étaient avec lui , pour leur témoigner toute sa satisfaction sur ce brillant lUt d'armes, trop peu oonnu*

ou MOTBIRBS* 197

A mkmhi M. de Yioménil mn» refdgiik avec ses charreltes. Malgré l'excès de la dialeur et de 'ses fatlgnes, il arait réussi avec M. de Lavai à faire repêcher l'argent. Ainsi, ncms recrouviMM» notre trésor, et, quoique nous fassions mis comme des vers, sans éqat* pages et sans valets, nous nous serions estimés les irius heureux dû monde, sans la situation déplorable et le péril extrême de nos frégates.

Le lendemain matin nous apprîmes assez vaguement que deux de nos bâtiments étaient hors dedanger, mais que t Aigle avait été obligé de se rendre après un combat d'une heure contre les frégates anglaises, dont nous avions entendu toute la nuit les coups de canon.

Le général me chargea de porter tout de suite ces nouvelles à M. de La Luieme, dans la ville de IliiladelpUe, et de lui ronettre les dépêches que la cour adressait à ce ministre. Je portais aussi les dépêches de mon père pour M. de Rochmbeau, nuds M. de Yioménil me dit de les garder et d'attendre avec elles, à Philade^riûe, qu'il m'envoyit les autres lettres destinées peur l'armée.

Avant d'exécuter cet ordre, il me Ait enfin pennis de me livrer au sommeil deux ou trois heures, chose très nécessaire après tant de fatigues, tant de jeûnes, un naufrage et de si longues courses^ mais, au moment de m'endomiir, jetant les yeux sur le scapulaire qui était à mon cou, je me rappelai avec quelque colère la fausse prédiction de la tendre dona Marianna Isabelia del Carmo, sans oublier dans mes reproches la vénéraMe abbesse d'Angra avec sa crosse.

Je me mis en route de grand matin pour Philadelr phie. Ainsi je i^ pus vw Douvres qu'en la traversant; c'était la première ville américaine où le sort m'avait conduit. Son aspect me frappa ; die était environnée de bois épais, parce que là, comme dans les autres parties des treise Euts, la poimlation était encore éparse sur

MO

M* de Lft Tnoche voidak alon ^mabomet^ daus cet instaul la icorveite que nous siviofts prise, ayaat légèreoiem franchi le f unesie banc de sable ^ femak le cfaeual, le ciq[)itaine donna Tordre à la Glaire de tenter aussi ce passage : ce qu'après beaucoup d'efforts die fit avec succès.

Ce bonheur laissa qurique espoH* à M. de La Toiidie de se sauver; mais, comme, il tirait plus d'eau que la Gloire, il toucha Técueil plus ^rtement, resta ^igagé dans le sable, et sa fi*égate jnéme s'y coucha de manière àlui 6ter toute possibilité de se servir de ses canons, qm dès ce moment ne tiraient plus qu'en l'air.

Alors une frégate anglaise, qui était dans le boa dienal| se mit en travers denièi'e la poupe de V^igle, et le canonna vivement; d'autres frégates arrivai^il par le chenal du milieu de la rivière. M. de La Touche ne put répondre à leur feu terrible que par le feu inutile de deux petits canons de poupe, et même il ne tirait ainsi que pour l'honneur de son pavillon.

Lorsque les frégates anglaises s'approchèrmii, il coupa ses mâts et fit faire à son bâtiment un large irou qui l'aurait coulé bas, s'il y avait eu assez d'eau. Après cette triste opération, pendant laquelle le feu de l'ennemi redoublait) il dit à M. de Champcenetz de se jeter, avec les pilotes américains et quelques mate^ois, dans le seul canot qui lui restait ; et, dès que ce canol eut quitté le bord, X Aigle amena son pavillon.

Cependant la frégate anglaise , voyant le canol à la rame, dirigea tout son feu sur lui. Déjà les pilotes intimidés voulaient se rendre, mais M. de Chau|)oeneiz, l'épée à la main, les força de brav^ cette grêle de boulets et de passer la rivière. £nfin, après mille dangers, il arriva à terre et se rendit à la petite ville où je le rencontrai.

U m'apprit un autre malheur de M. de La Touche ; c*est qu'ayant y avant son désastre, tenté de parlem^-

ou souTsmu* i4l

ter avec les Anglais, H sut par etix que sa mstftresse et soa bâtimeDt marGhand, remorqué par hii jusqu'aux Açores,et qui avait si malencontreusement retardé notre navigatimi, étaient arrivés le même jour que nous dans la baie de la Debtware , et que là les Anglais s'étaient emparés de la dame et du navire.

M. de Champpenetz me demanda de pardr avec moi pour Philadelphie : j'y consentis avec plaisir. Ainsi je poursuivis ma roule avec mon nouveau compagnon de voyage. Au bout de trois heures, nous fûmes hors des Uea ou V<m pouvait craindre les torys , et nous arrivâmes à Wirmingiown , capitale du comté de la Delaware, ville bien bâtie, très propre, très peuplée, et q«, par le grand nombre de ses boutiques, annonçait l'acâvilé de wa commerce. J*y logeai chez un colonel américain qui nous reçut avec courtoisie;, et nous fit avoir de très bons chevaux.

De là, nous partîmes pour Chester, où nous arri-* vàmes, pour diner, dans une auberge à Renseigne du générai fFathêngUm : car, d»s toutes les villes de cène république reconnaissante, le nom de Washington se rencontrait partout et était gravé dans tous les coeurs. Notre hitesse, bien disposée pour^es Français, redoubla d'empressement et d'intérêt pour moi, dès quelle sut que j'étais oncle et ami de M. de La Fayette.

Chester est très riche et très commerçante. Sa position sur la Delaware présente une vue délicieuse ; l'élancé de ses maisons annonce qu'on est prts d'une capitale. Tous les vaisseaux qui naviguent sur la Delaware , s'arrêtent dans le port de Chester avant d'aller jusqu'à Philadelphie.

ÎML'étant remis promptemait en route, j'éprouvai un vif regret de passer, sans pouvoûr aller le reconnaître, près du v&m\n où s'était livrée la bataille de Brandy- Wine; mais, chargé des dépêches de mon père pour M. de Roohanbeau, de M. de Castries pour le manpis

de YamtaMH, et de M. de YioiÉéiâ paat M. ée iM

Luaeivei il m'éiûl impoMîble de m'trréitr*

En approchant de Philadelphiey j'admiraii lorsqM je passai le post de Chester, le magnlfiqoe beiiion dottt 4 est le eeaVt9f ainsi que les sites gracieux et les p^«p«&« tives variées qu'offraitaux regards leooursdekrviiFière*

Peu de moments après^ je rencontrai M. de La Lazerae i ce ministre, infcnvié récemment defanfréede nos frégates dans la Delawars, Yonlaut se r«ndf6 àDoo» vrespour y cbercher M. de Tioméni; il nie reçut meê la pcdilesae k pins oMigeante, la pins eonÉMO) floffi plaignit de nos oontrariéiéa, s'affligea du ^sastre d0 ïjiiglêp et rit un peu de mon triste équipage, qui était en effet pasaahlement ridicule^ Il ne fit entr^ dans sa vmture et reprit avec moi le chenin de Piûlade^le*

J'arrivsd dans eetfta ville avec rintentien et l'eqieir de m'y reposer au moins huit jours^ evgénaM qui fat dëçMi comme toutes les antre» : car le sort semblait avoir 4écidé que^ gnetrier^ je ferai» une kmgœ campagne sue batattlesi qa'efflcier de terre, je n'assîeierais qu'à ira combatde mer ) que^ courant après l'ennemi, je letrenp verais en retraite et renfermé dans des forteresses ina» bordables ; et que , voyageur^ je serais ii»rcé de tonjotif)» courir d'un lien à im autre^ du noir^ au midi, et de 1» zone froide à la âône torride, sans pouvcâr m'atrèler dans aucun des endroits qui pouvaient le plus «xriler jna curiosité.

J'eus à peine vingt-Hinatre heures potor entrevoir h ville qui était alors la capitsde des Etats-Unis et la Mii^ dence de lew gouvernement. A la vue de PhHadeltMey il était difficile de ne pas pressentir les grandes el iim** spèpes destinées de l'Amérique^

Cette ville, dont le nom signiie la pilh deê pè^eê^ est située ^r la rive ouest de la Delaware, à detin pe^ tites lieues du conHuent de ce fleuve et de la rivière de S<teylkUh EHe contenait alors eèal nMe baWtam»!

Otf MUfEmuS. '143

ias niM iarfies de soixante pied» et tirées aa eordeau, les beaux m>ttôirs, la propreté et l'élégance simple de fies maisons fk^ppentagréaMement les regards, malgré FkrégBlarité des divers petits quais que chaque négoeianiaecDStmits selon sa fentaisie sur le bord du fleuve, . è laportç de son magasin, avec des enfoncements pour y m0ttire ses vsdsseaux à Tabride la débâcle des glaces : «ette partie est basse, malsaine et humide.

Penn, fondateur de cette ville, avait projeté pour elle un plan imm«ise et régulier. Les rêves de cet homme de bien n'ont pas eu plus de durée que ceux de maints grands politiques) mais son nom vivra toujours : car tl fut le seul Européen /pii fonda légalement un Emt en Amérique, et qui ne le cimenta pas du sang des infortimés peuples de cet hémisphère.

Sa secte simple, morale et pacifique, celle des frère», qu'on a> vainement voulu rendre ridicules en les appelant quakers ou tremhlêur», subsiste encore comme le monument de la seule société qui jamais peut-être ait professé et pratiqué, sans aucim mélange et sans aucun préjugé, la morale évangéiique et la charité chrétienne dans tonte leur simplidté et dans toute leur pureté. L'intérêt même de leur défense ne pourrait les oon<trimidre à répandre le sang, et celui de leur fortune ne pourrait les obliger à profaner le nom de Dieu par un fieraient.

D'autres, dans tous les temps, ont parlé de philosophie $ mais ceux-là seuls ont vécu et vivent en vrais «a^s I aussi, malgré Tironique dédain avec lequel on en parle partout, même dans la contrée qui leur appartenait de droit, et dont on leur a ravi le gouvernement, je n'ai jamais pu les voir et les entendre sans émotion et sans respect.

Je sais bien qu'accoutumé à nos usages, on peut être 4'abord dioqué des leurs, et qu'on serait tenté de les accuser d'affeetatîon^ parce qu'Us entrent toi^ours dans

%*4 miwmB»

un saloD le chapeau sur la téte/et ne tous parient jamais qu'en vous tutoyant. Leur iuÀiUement aussi, quoique propre, parait trop rustique^ et celui des femmes, s'il était noir, ressemblerait, avec leurs guimpes, aux costumes de nos sœurs de la Charité. Mais ces totnes sévères, qui leur sont prescrites, contribuent peut«-étre, plus qa^on ne le croit, au maintien de leurs hubuts.

Très rigides pour eux-mêmes, jamais personne ne poussa la tolérance plus loin qu'eux, et, quoique la guerre soit à leurs yeux un grand crime, et qu'ils détestent la profession militaire, ils savent rendre un juste hommage aux guerriers économes du sang humain, et qui joignent la vertu au courage.

Aussi, Tun des plus renommés d'entre eux pour son esprit, vint trouver le général comte de Rochambeau, à son passage à Philadelphie, et voici la harangue qu'il lui adressa : « Mon ami> lu fais un vilain métier; mais « on dit que tu t'y conduis avec toute l'humanité et toute « la justice qu'il peut comporter. J'en suis bien aise, je « t'en sais bon gré, et je suis venu te vonr pour te prou- « ver mon estime. »

Un autre quaker généralement considéré, M. Benezet, disait au général chevalier de Chastellux : « Je sais « que tu es homme de lettres et membre de l'Académie « Française : les gens de lettres ont écrit beauooiq> de « bonnes choses depuis quelque temps; ils ont atta- « que les erreurs, les préjugés, l'intolérance surtout; « est-ce qu'ils ne travaillerontpasà dégoûter les hommes « de la guerre, et à les faire vivre entre eux commedes « amis et des frères? »

Les détracteurs de cette secte philanthropique ne pouvant attaquer ni leur charité ni la simplicité de leurs mœurs, ne dirigeaient les traits du ridicule que sur lem* enthousiasme et surleurs prétendues inspirations. Cependant ils soutenaient que quelquefois leur intérêt faisait fléchir la rigidité de leur doctrine. « Les principes

ou S(»I>TBII1RS. S46

« des qiudc^rs, disaient-ils, leur défeadeni absûlument « de prendre une part directe ou indirect quelconque « à la guerre, qui est un grand criipe à leurs yeux.. £n « conséquence, ils refusent tous de payer les taxes im- « poséef» par le congrès, pour le paiement de rarmée « américaine ^ mais, coBime en môme temps ils veulent « éviter les peines auxquelles pourrait les exposer cette « désobéissance, chaque quaker a soin de mettre dans « une bour&e la somme qu'on exige de lui^ et de la « placer ostensiblemeiit dans sa maison, sur son bureau « ou dans une armoire ouverte, de s<Hi:e qu'au moment « où les agents de l'autorité viennent ctez lui, ils ne « leur dcmpent pas à la vérité la somme exigée pour « l'iiK^t de guerre, mais ils la laissent praoïdre. » On est, je l'avoue, tenté de croire que quelque jésuite voyageur leur aura indiqué cette ruse pour satisfaire à la loi sans violer littéralement la règle.

Au reste l'éloignement prononcé des quakers pour la guerre les portant naturellement à ne point partager l'esprit d'insurrection contre la mère-patrie, la plupart d'entre eux étaient torys, ce qui explique la sévérité peu juste avec laquelle les patriotes les jugeaient.

Philadelphie, à l'époque dont je parle, ne frappait les regards que par sa grandeur, par sa régularité et par l'aisance de sa population. On n'y voyait ni promenades, ni jardins publics; les seuls édifices remarquables étaient l'hôpital, la maison de ville, la prison et l'église du Christ. La maison d'Etat contient de grandes salles, où le premier congrès tint ses séances et proclama l'indépendance américaine.

Ce n'est pas l'architecture des monuments de cette cité, ce sont de grands souvenirs qui attirent sur eux la curiosité et commandent le respect. Toute la ville ellemême est un noble temple élevé à la tolérance : car on y voit, en grand nombre, des catholiques, des presbytériens, des calvinistes, des luthériens, des lutit aires,

des wuimpéÊbnj des lëthodwi» et des qatkarst ipii pcofeMeat dncoD leur colle m plftioe iiberlé , et vivent entre eux dans nn parfait aooord.

Je m'infornitt avee mm de l'état des fevtilloaiimtt de eecte place, et des moyeaa qu'en amitiNrispoiir la défense de la Ddamuei rivière 4|«e les bàtinieiiCa de gvmre les plus légers ne pouvaient ranoniMr^ie jusqu'à Trah ton; maiseeuepôtiedeaMselMervations, impoptMite alors puisque la paix n'était pas Idte et ^e la latte existait encore entre trais millions d'Anérleafais divisés, et les fbroes colossales de la (^ande^Bretagne, n^pins dintérètaïqonrd'bui.

L'Amérique, libre depuis quarante ans, florissante par de sages lois, puissante par une popnlatloa de dii millimis dliaMtants, défendue au besoin par tous, et montrant dé%k à l'Europe étonnée une marine reqieetable, ne craint plus de voir un ennemi téméraJre alxN^ der ses côtes, remonter ses Qeuves et menacer ses dtés.

Le chevalier de La Luzerne, ministre plénipotmtiaire de France, et chez lequel Je logeais, me fit mieux eonndtre, dans de courts entretiens, la situation des affaires, la nature des institutions, la force des partis, et les destinées futures de l'Amérique, que n'auraient pa le faire un long voyage et de pénibles recherches. M. de La Luzerne Joignait à beaucoup d'instruction et d'esprit une parfaite loyauté et une grande sagesse.

On* n'a pas assez apprécié tout le bien que cette sagesse et l'habile prudence du comte de Rochambeauoat faità la noble cause que nous soutenions, dans un temps où il fallait ranimer le courage des Américains, ébranlé par de nombreux revers, calmer leur mécontentemeot causé par le retard des secours que nous avions promis, rapprocher les esprits, maintenir la concorde, prévenir toute mésintelligence et jalousie entre la France et ses aillés; et, par une active correspondance, contribuer au^Êuccès de ces grandes opérations combinées de si

ioiflf et dMt la réottite a û\6 le tort de ta nouvelle ré- |Hibltqu6) « enlevant aax Anglais tout espoir de détruire sou indépendance. Sans doute, la postérité, plus Juste, iMBorera, eonune elle le doit, deux hommes si utiles à leiiPfatrie, et réparera les torts de leurs contemporains.

M. de Marbois, aiyourd'hui pair de France, était eoatulet eonseitier d'ambassade près de M. de La Luleme, et le secondait dans ses travaux. Précédemment îi avait été chargé d'aiSiires à Radsbonne, à Dresde et à Miuûeh. Noua lui devons un écrit curieux sur la conspiration d'Arnold : c'est un morceau d'histoire qui porte Tempreiotadustyle des meilleurs écrivains de l'antiquité.

Après le triomphe des Etats-Unis, M. de Marbois, nommé intendant à Saint-Domingue, rétablit Tordre àm% cette colonie. Revenu en France, i! fut envoyé en mission à Vienne, par Louis XVL Echappé à la tyrannie de la Convention, il fut membre du Conseil des Anciens; proscrit et exilé par le Directoire, il languit plusieurs années à Calenne , sur un sol infect, où presque tons ses compagnons d'infortune périrent.

Rappelé dans sa patrie, il fut ministre de Napoléon, se vit honoré de la même confiance par Louis XYIII, 4)t, plein de forces à l'âge où celles de la plupart des hommes sont usées, il honore également, par ses luffliàres et par sa probité , la cour des comptes qu'il préside, et la chambre des pairs où il siège.

M. de hi Luzerne, dès le lendemain de mon arrivée, ne fit visiter et connatire les personnes les plus remar^ quables de la ville : M. Morris, qui par son crédit soutint le crédit financier et presque anéanti de l'Etat, releva la fortune publique par son intelligence, et perdit ensuite la sienne par des spéculations hasardées; M. Lincoln , ministre de la guerre , qui rendit de grands services à son pays, comme guerrier et comme homme d'Elat, et M. Lewington, ministre des alfaires étrMigères, qui était fort considéré.

§4$ HfaOlMM

Je vis aussi phuieara dames dignes d'attirer IMhi^ ration par leurs veruis oonme mères de funille, el par les agréments que leur esprit r^Mindaît dans la sodété. Sans nuMitrer la grâce de nos dames françaises, ^les avaient la leor qui, pour être plus simple, n'ea étant pas moins attrayante.

Le besoin du repos, la curiosité, Taimable obibgcance de mon bote mlnspiraient un juste désir de prolonger mon sqotu* à Philadelphie; mais à peine avaisje dormi quelques heures, bercé par de douces espérances, qu'un officier, envoyé par M. le baron de Vioménil, me réveilla et m'apporta Tordre de partir sur le champ pour les Etats du nord, afin de porter les dépêches de ma cour aux généraux RochaÉsbean et Washington, campés alors près de la rivière d'Hudson.

J'obéis, fort contrarié d'entreprendre seul un si long voyage, sans valets, sans effets et même sans linge. Mais, au moment où j'allais me mettre en roule, un de mes gens, débarqué de la Gloire^ accourut à moi eo me criaiii que la frégate et une partie de mes équipages étaient sauvées ; il ne m'apportait cependant qu'un léger portemanteau que je plaçai avec mon domestique sur mon suki, et je me mis en chemin, monté sm* im assez bon cheval.

Je passai, non sans un vif regret de ne pouvoir m'arréter, près de ce champ fameux *de Germanstown où l'armée américaine, commandée par Washington, prouva en attaquant et en combattant vaillamment les Anglais qu'elle n'était pas abattue par la défaite de Brandy- Wine, el que, si on pouvait vaincre quelquefois l'Amérique, il était impossible de la subjuguer. ^

Je trouvai partout, dans tous les bourgs, dans toutes les villes, dans toutes les maisons particulières où je m'arrêtai, la même simplicité de mœurs, la même lU*baniié, la même hospitalité, le même zèle pour la cause commune, et le même empressement pour me faciliter

ou SOUnHIBS. 849

les moyens d'arriver promptement à ma destinaiioD* A chaque pas sur ma route , j'éprouvais deux impressions c<mtraires, Tuse produite par le spectacle des beautés d'wie nature sauvage, et l'autre par la fertilité, la variété d'une ci^dture industrieuse et d'un monde çir vilisé. Tantôt, seul au milieu de ces immenses forêts^ de ces arbres majestueux que jamais la cognée ne toucha, et dont plusieurs, succombant au poids des siècles, n'attestent i^us leur antique existence que par des monticules de leurs troncs réduits en poussière, je me traus* portais en idée au moment où les premiers navigateurs européens portaient leurs pas sur cet hémisphère iur connu. Tantôt j'admirais de jolis vallons cultivés avec soin, des prés sur lesquels erraient de nombreux troupeaux, des maisons propres, élégantes, peintes en diverses couleurs, entourées de petits jardins et de jolies barrières^ plus loin, après d'autres masses de bois, des bourgs bien peuplés, des villes où tout vous rappelle la civilisation perfectionnée, des écoles, des temples, des universités; nulle part l'indigence et la grosr sièreté; partout la fertilité , l'aisance, l'urbanité; chez tous les individus celte fierté modeste et tranquille de l'homme indépendant, qui ne voit au dessus de lui que les lois, et qui ne connaît ni la vanité, ni les préjugéSi ni la servilité de nos sociétés européennes : tel est le tableau qui, pendant tout mon voyage, surprit et fixa mon attention.

Là, nulle, profession utile n'est ridiculisée ni méprisée, et dans des conditions inégales, tous conservent des droits égaux. L'oisiveté seule y serait honteuse. Les grades militaires et les emplois n'empêchent personne d'avoir une profession à lui. Chacun y est ou marchand, ou cultivateur, ou artisan ; les moins aisés sont domesr tiques, ouvriers ou matelots ; loin de ressembler aux hommes des classes inférieures de l'Europe, ceuxci mériteut les égards qu'on a pour eux, et qu'ils exi-

;SAO ntWHWê

fOBt pir la décance A» tour i^ m 4e lear «mdtite.

Dans l€8 pruniers momeoto, j'étab m pmi aurpris, M eatruii dans une taverne, 4e Ja voir tenue iHfer on cair pitaîne, par no nuûor, par im colonel, ifsà me parlait dgalemeat bîea de sea eampagnoi contre les Anglais, de fesploitatiMi de aes terres, de la vente de ses fruits et desesdenréea.

J'étais encore plus étonné lorsque après avoir répondu aux qoestions de quelques uns sur ma famille, et leur ayant dit que mon père était gtoà*al et ministre, Ils me demandaimii ^pielie émit sa proféssiou ou son méti^.

Je trouvais partout des chambres propres, des tables bien servies, une chère abondante, mais saine et simple, des boissons un peu trop fortes de thum et de cannelle, un café trop faible et du thé eiLcellent. Benx choses seulement me choquèrent plus qu'on ne peut le dire : l'une était l'habitude, au moment des toagta, ds ■faire circuler autour delà tableun grand bol de pouche, dans lequel chaque convive était successivemaat obligé de boire $ et l'autre de voir, lorsqu'on était couché, un nouvel arrivant venir sans façon partager vos draps et votre lit. Rehitivement à ce dernier usage, je me montrai un peu rebelle, et j'obtins, sans trop de peine, d'en être dispensé.

Je m'arrêtai peu d'heures dans les jolies vtUes de Trenton et de Princetown, que j'aurais vivement désiré connaître plus en détail : car ces deux villes mfipelaient les souvenirs glorieux des actions brillantes de Washington, de La Fayette et d'un grand nombre de guerriers qui avalait su forcer les Anglais, malgré leur tactique et leur nombre', à estimer ce peuple insurgé, pour lequel ils avaient affecté un st ii\f uste mépris, et à reconnaître que l'amour ardent d'une sage liberté est de toutes les puissances la plus redoutable.

A trois lieues de Pompton , je faillis, par une singu-

ou sonraKiis. 9$i

Hère mëpi iae^ tmÉber avec me» dépèdiea ûsm les lÊtàOê de nos ennemis : ce qui aurait ^té| dans ma carrière^ un étrange et malheureux début. L*armée français» aydity peu de temps auparavant, suivi la route q[ue je parcourais, et cette route était racore jalonnée pour h oommodité des maladm^ des tratfneurs et des bftguge» que, dans une si longue marche, elle aviût laissés der« Fièi*e€ttè.

J'étais seul avec mon domestique et sans guide : àmi efiibranGhement de chemins, quelques jalons placés sur une route à Test, par mégaride oïl par peiÎBdie, »• trompèrent^ et je suivis un chemin qui m'éloIgniAt de mon but^ Après avoir marché plusieiûrt heures^ je m'é* tonnais de ne point encore aperœvoir Pompfon ^ enllif j'eirtrevis une maison isolée, à la porte de laquelle une vieille femme était assise et filait; je m'approchai d'elle et. je hii demandai si je serais biemèt à Pompton. Eile rit et me dit • Vous n'êtes pas sur la route, et vous toflè « à six milles d'ElisabethtoWn y où se trouve ttu régi-' * ment de dragons anglais. »

A ces mots , comme on peut le croire , je retoiMnf IMTomplement sur mes pas , fort heorettl d'avoir évité cette mésaventure et les patrouilles anglaises ; je ne pus arriver à Pcnnpton que fort avant dans la nuit.

Peu de temps avant d'y entrer, je rencontrai un pati-** ne Français, lieutenant d'infanterie, convalescent et qui voyageait à pied. Comme il était exténué de fatigue, je finvitai à monter sur mon suki.

Toutes les tavernes de Pomptoil étaient encombrée* de voyageurs : dans la dernière où je me présentai , oif me dît que tontes les chambres étaient occupées par urf employé aux vivres de notre armée. Je résolus de luf demander de m'en céder une partie ; mais la sotte vanité de cet Individu amena entre nous un dialogue assei comique.

L'officier que j'avais rectîeîlH , imposait peu ftvec srf

9St BillOtHM

physionomie pâle et ses yétements plêtas de pcmàèté. Poor moi, je portais sur mon habit une sfanple redingote blanche, sans aucune marque de grade.

Monsieur remployé aux vivres nons reçut très ineinlement sans se lever, et nous répondit que nous peutviens diercher aiHenrs un logement, et quH n'y avait point de places pour nous.

Gomme je lui reliquats avec vivacité pour loi tàlre sentir son impoUtesse, ma redingote, s'ouvrant rni peu, lui laissa apercevoir un bout d^épaulette qui adoucit son ton, sans cependant abaisser sa fierté.

« Je suis fâché, me dit-il, de ne pas vous recevoir « mieux $ mais mes commis et moi nous n'avons ici que « ce qui nous est nécessaire. A un mille hors de la ville, « vous trouverez, je crois, une taverne où voi» pourrez « vous loger. •

« Cette course , lui répondisse, serait, après une si « forte journée et si tard, un peu fatigante, surtout pour « ce pauvre oflteier malade, que moi, colonel, j*al cm « devoir traiter un peu plus honnêtement qu'il ne l'est « par vous. »

A ce mot de eolonely mon employé, diangeant subitement de physionomie, m'adresse, en balbutiant, linéiques excuses, et cependant, encore entêté, il me propose de me donner une place dans sa chambre , et de conduire lui-même mon officier à l'auberge éloignée qu'il m'a indiquée.

Alors, me laissant aller à une juste colère : « En vé- « rite, monsieur, lui dis-jé, c'est par trop d'inconve- « nance : vous avez été brutal pour des compatriotes « que vous croyiez subalternes, un peu leste pour deux « officiers, et assez peu respectueux vis à vis d'un colo- « nel : il faut vous en punir. Oui, monsieur^ je suis co- « lonel , et fils du ministre de la guerre. Vous n'avez « qu'un seul moyen pour m'empêcher de rendre compte « à M. de Rochambeau de votre insolente conduite : je

oc SMfllitS. tS3

• ne voi|s avais demandé qu'une de voê ohànbreg, à « présent je les veuK toutes. Sortes d*ici sur le champ « avec vos commis, et cherchez un ann» s^te. i

Aassi humble qu'il s'était montré vaniêettx,,il obéit sans murmura. Mou pauvre officier fut bien logé, bien couché, et tel fut le dénouement de cette petile sctoe de comédie.

Peu de temps après, j'arrivai sur les bords de la ri^ vièred'Hudson, à Stoney-Point, poste âevé et important, ou se distingua brillamment le n^jor français Fleury, lorsque les Américams le prirent d'assaut.

Nous ne nous bisons point d'idée, en Europe, d'un fleuve aussi large, aussi magnifique quecelnid'Hudson. Les vaisseaux de guerre le remontent; c'est ime véritable mer qui coule entre deux vastes forêts, âgées de plusieurs siècles, et dont l'aspect imposant jette le voya^ geur dans la plus profonde méditation.

Ayant traversé cette rivière à un endroit nommé Kings-Ferry, j'aperçus peu d'heures après, avec une joie indicible, les tentes du camp américain ; je le uraversai, et, après avoir fait quelques milles, j'arrivai à PiskiU, le 26 septembre, au quartier-général du comte de Roehambeau ; je lui remis les dépédhes de mon père, ainsi que celle de M. de Yioménil, et ce respectable général, me serrant dans ses bras, m'accueillit avec la même tendresse qu'il aurait pu montrer à son fils.

Après avoir rempli ce. premier devoir, je me rendis aux tentes du régiment de Soissonnais, commandé par le comte de Saint-Maime, qui, depuis, prit le nom de comte du Muy, fil avec vaillance plusieiu*s campagnes dans la guerre de la révolution , et , après la restauration, fut nommé membre de la chambre des pairs.

Le régiment ayant pris les armes, je fus reçu, suivant

les usages militaires, colonel en second de ce corps;

en m'y accueillit d'autant mieux que mon nom rappe-

toit à ces guerriers de glorieux souvenirs : car, par un

BiDf!iilliirM»9M, le Meliimi éè ScbmÊm^ ^f^m^ hmt MMÉeipfe régimiMit de Ségur^ «vaît teiMIiiniii contribué Ji«x ^«Mdires de lamféUi el de Aeoowu Um père le cMMiMiiidsât ahm , ei<;e fiM; en iMmhaMè a léie qa'il reçtt dans fiuie de ces «ed<His wut iMdIefti Mmveim te poioive > «t dans l'autre «a eoop de Ml qui lui fracassa le bras. Les mêmes hommes aViril' «ûe&t )^l«s; mate œtie mKliiion mittuÉt^ tIt«^, «lib wm foçwent notes fen dief ordinaim <fakftk ^mÊam^

Ua «Aoiei ottei^er me «i«ft iii^Me oMigesMi^ iFàiit «MB«c* ^marad«s> <m vei« tiMid^ii»eë|ili%de ¥<oiC&ireènadattekiAidM«Be^afegyiBe, ^«rla^iiiK fobie ée LtwfeU M m7 :

Anges des cieux, puissances immortelles.

Qui présidez ^ nos joui^ passagers, ^

Sauvez Lautr^ tu taitien &ei <ihiiigèl*8 "y f

Hefiec béîfpiT \ l'enbre de voft «fies. IM^RMMXviidéeMrtrsMiimc: . ti

Aye^ piUé de €et âge si tendre; lie versez pas les restes de ce sang^ Que iN>ur Louis il brûle de répandre.

Gemme fêtais «nrivé en v^taUe aMirfiraifé^ ^^ dâre ii^a|)p6rtatit rien q«ie mon «nifm*me et «no^a le comte de Sai&t-Maîme, en bon frère d'^MTOies, ] gea conKaiemeiit avec moi tout ee qu'a possédiàt ; à lui, il «e me manqua rten en tenceS) en «éfBipaifil^ ^KNis Amies tabk^ôômmme, àlâN|aeHe, to«rle y^etle campagne, nous {nvitàMès qn6lidiem»e«iMHtlfc «ffiders de fiotre corps : ear de longues marc^Ms^'^ tiord au sud et du s«d Mtiofd des j^âfts^iiis^ a^KftÉl usé t<Mis leurs modestes équipages. • >■

trouvant les armées combinées près de l!^ej^»^¥l«k| /a^s eâipéré que nouseïitreprendrioès le siè^detcêrit 0aee imponanie ; mais cet espoir ne se réaitsa pst^. iei de fonrs après, »o«rs allâmes oceiiper vm '9Mrè mÊÊÊf^

ou semam. «Ht

eeiniëeOttBpoBty entre la mière da iMuré «I edie de OrotcHi. Làt je eessai de vivre d'^mproal^ meft g«at e| mes éfuiptag^i^ débsffqnéa de la Ghmrty Vk'dÊti^èmal ei ^acèreiit ainsi les tmce& de na mésaventureMe fn*»^ trée éans la Detaware.

La vie des camps, lorsqu'on ne se feMUipeâiit^ est à ki fMs active ec oisive; ce qw pla^ à beaueaupi de geas : car ^n y tue le teaips aaas fmvpAoyw^ om a'y fatigun l)eaiieo«p sans lien faire* Les jeasee» mililîuaree instmlQ!^ y oubUenl ce qu'ils obI appris, el » ^ apprenueiit rten dui m qtt'ils ne savent x)as.

HaMtaé à m'ooeuper, loin d'en avoir ie lolrâ% j'élaia foreé, après les exeerciees^de courir suoceasivement ehex tous nos généraux, dont les quartiers éiaient assez «toi* gués les uns des autres , on bien je me voyais cliex mot Hvré à tous les visiteurs : ear les tentes n'ont pi4ntde clef, et les importuns n'ont pas do mesure j je n*étais lfi)re qu^à l'arrivée de la nuit, et je retrouvids alors, avoe d^ces, quelques heures pour pens^ et pour Ure,

Les grenadiers du régiment de Soissonnais me d(m*nèreut une marque d'affection aussi touchante que neuve, et dont je garde un doux souvenir. Profitant d'un jour où j*étais de service et envoyé en reconnaissance, ils se concertèrent et travaillèrent si activement, qu'à mon retour dans le camp, à l'entrée de la nuit, j'aperçus, près de ma canonnière, la tente ronde qui me servait de cabinet, illuminée, ornée de feuillages, et dans Fîntérieur je vis une petite cheminée très biea construite, une sorte de parquet fort bien fait, une table commode et de larges tablettes suspendues aux parois de la tente, et sur lesquelles tous mes livres écrient ran* gés avec ordre. Ces braves gens jouissairat de ma sur^ prise; et, lorsque je les remerciai, ils me répradirent : « Vous partagez de si bon cœur nos travaux, que nous « nous plaisons à contribuer aux vdtresj nous voulcms • vous prouver eombi^ nous aimons un chef qui nous « soigne et qui nous aime. »

956 MteOlUS

Je proStai de quelques jours de loisir poor sdlei^ vh siler le fon de West-Poiut, et je ne pris pour compagiM» dans œtte course que M. Duplessis-Mauduit, oflfader d'aniUerie, qui s'était rendu célèbre par plusieurs actions d'intrépidité) que les plus braves Romains n'aaraient pas déMivouées.

Son caractère paraissait aussi original que sa valeur était brillante. Dans sa jeiuiesse, ayant eu tine dispute et Hait un pari d'un écu sur la vraie position de rarvée des Athéniens et de oeUe des Perses à la bataille de Pillée, comme il était à la fois pauvre et entêté, voufasit absolument vérifier le fait en question, mais sans se ruiner, il entreprit et acheva à pied un voyage en Grèce.

On le vit toiyours en Amérique, en avant de tons dans les attaques, le premier dans les assauts et le de^ nier dans les retraites. Chargé une fois de reconnadfre le camp retranché des ennemis, il s*en approcha sent hardiment, couvert des omlnres de la nuit, se trahn à terre, siu* le ventre, jusqu'au pied des palissades, en a^ racha quelques unes, et ne revint au camp américaio qu'après avoir pénétré dans les retranchements anglais qu'il devait reconnaître.

Cet officier portait jusqu'à l'excès l'amour de ta fr berié et de l'égalité; il se fâchait lorsqu'on le nommait mùmieuTy et voulait qu'on l'appelât tout simfriemeBt Thomas Duplessis-Mauduit. Sa vie fut courte et sa ia malheureuse : employé à Saint-Domingue, il se jeta au milieu d'une émeute pour l'apaiser, et fut assassiné par les nègres, dont il voulait réprimer la furie.

La forteresse de West-Poiat, situé sur un mont esr carpe , au pied duquel coule la rivière du Nord kw d'Hudson, était doublement fortifiée par la nature, par l'art, et regardée comme inexpugnable. Ce fut ce pc^e important, appelé à juste titre la clef des Etat^Ûnis, que le traître Arnold voulut livrer aux Anglais.

Depuis la découverte de sa trahison et sa fuite, on

, ou SOUTENIM. SS7

avait coDlié le commandement de cette place aa général Knox, autrefois libraire, et qui s*éleva au plus haut grade par un rare mérite; c'était un des officiers les plus instruits et les plus braves de TAmérique. Il m'acciieillit avec cordialité , et me fit voir tous ses moyens de défense. J'ai rencontré dans mes voyages peu d'hommes doul la conversation fût à la fois plus agréable et plus instructive.

C'est à West-Point plus qu*en tout autre endroit, qu'on est saisi d'étonnement à l'aspect de cette rivière du Nord, dont la largeur est d'une lieue, que des bâtiments de guerre remontent jusqu'à Albany, et qui coule entre deux chaînes de montagnes alors inhabitées, couvertes de pins, d'antiques chênes et de noirs cyprès.

Cette vue âpre et sauvage m'inspirait des pensées tristes et profondes, et, comme on le dit à présent, romantiques; elles étaient animées par l'enb^elien de Mauduît, qui me rappelait les divers événements dont ce lieu avait été le théâtre, et tous les combats que depuis cinq ans la liberté y avait livrés contre les forces redoutables de ses ennemis.

J'avoue qu'en regardant ces masses gigantesques de rochers , ces abtmes sans fond et ces immenses forêts, je n'imaginais pas comment les Anglais avaient pu si longtemps conserver l'espoir chimérique de subjuguer un peuple défendu par ces inexpugnables remparts, et eafiammé par l'amour de l'indépendance.

Après ce voyage intéressant, je revins au camp de Crampont. Nous restâmes quelques semaines sans autre occupation que des visites de postes, quelques reconnaissances, des exercices fréquents et tous les devoirs de détail du métier.

Je n'étais dédommagé de cette inaction que par les curieux entretiens de tous ceux qui, soit dans notre armée, soit dans celle des Américains, avaient le plus contribué au succès de cette guerre, et qui pouvaient le

f58 MÊMOtRES

mieux m'înstniîrc des ÎDStîtutions du pays, des causes \ de sa révolution, de ses progrès, de ses obstacles, enfin de tout ce qu'une vive curiosité m'avait fait désirer de- ' puis si longtemps d'étudier de près et d'approfojadir.

Je fus heureusement secondé, dans mes recherches, par un guide aussi aimable qu'éclairé, par le chevalier de Ghastellux, ami intime de mon père et mon parent très proche. Le nom de cet académicien spirituel, de cet officier général distingué, de ce savant sans morgue, qui savait allier le mérite d'une érudition vaste aot agréments d'un style pur et correct, est encore vénéré dans toute cette Amérique dont son épée défendit Tindépendance.

Ses écrits, estimés en France, sont mieux appréciés au dehors : on y a mieux senti le mérite de son livre sur la félicité publique. Cet ouvrage curieux abat beaucoup d'idoles antiques ; il contient des vérités nouvelles et importantes, et nous prouve, avec autant d'esprit que déraison, combien, grâce aux lumières de la philosophie, le sort des nations modernes est préférable à celui de ces peuples héroïques, dont on ne montre que les grandeurs à notre jeunesse trompée.

L'auieur, sans se laisser éblouir par l'auréole de celte gloire antique, nous rappelle Timperfection, finjustice de leurs lois, qui maintenaient en esclavage et traitaient comme de vils troupeaux les dix-neuf vingtièmes du genre humain, la barbarie de leurs mœurs, la folie souvent cruelle de leurs cultes, et leur profonde ignorance dans un grand nombre de sciences géographiques, physiques, industrielles, mathématiques, théoriques ou pratiques, qui, fleurissant aujourd'hui des extrémités de TEurope à celles de TAmérique, perfectionnent sans cesse la civilisation, répandent partout Tordre, la sécurité, l'aisance, font opérer aux arts des prodiges, allègent nos maux, centuplent nos jouissances, établissent -entre tous4es peuples l'échange rapide

ou SOUVENIRS. 959

de leurs pensées, de leurs lumières, des frulte de leurs travaux, et fécondent les terrains stériles.

Ces 'sciences commandent aux éléments, dirigent, écartéht la foudre. Secondés par elles, les hommes des temps'ttiodernes bravent les tempêtes de l'Océan, qu'ils silloniient à Taide d'une voile légère, du pouvoir Invisible de Taimant, et des forces magiques d'une vapeor concentrée ; enfin partout l'auteur nous montre le sort de l'homme relevé , embelli , perfectionné par une reli^on plus douce, par des lois plus justes, par des institutfons plus sages et par des gouvernements plus éclairés.

Offrons donc l'hommage d'une juste reconnaissance à l'auteur de la féliffité pubUqfie, qui, dissipant les préventions de l'école, replace enfin, comme elles doivent l'être, Paris et Londres fort au dessus de cette Rome et de cette Athènes, dignes à la vérité de notre admiration sous beaucoup de rapports, mais qui ne méritaient pas, à tf autres égards, le culte enthousiaste et servile que trop longtemps nous leur avions voué.

Un dé mes plus pressants désirs était de voir le héros de l'Amérique, le général Washington; il était alors campé à peu de distance de nous. M. le comte de Rochambeau eut la bonté de me présenter à lui. Trop souvent la réalité est bien au dessous de l'imagination , et l'admiration diminue en voyant de trop près celui quî en a été l'objet; mais, à la vue du général Washington, je trouvai un parfait accord entre l'impression que me faisait son aspect, et l'idée que je m'en étais formée.

Son extérieur annonçait presque son histoire : simplicité, grandeur, dignité, calme, bonté, fermeté, c'étaient les empreintes de sa physionomie, de son mai^ntien, comme celles de son caractère; sa taille était noble, élevée ; l'expression de ses traits, douce, bienveillante; son sourire agréable; ses manières simples sanstomiliarjté.

§60 HtMOlBES

Il n'étalait point le faste d'un génà^l de nos mcMiarchies ; tout annonçait en lui le héros d'une république; il inspirait plutôt qu'il ne commandait le req[)eet; et, dans les yeux de tous ceux qui l'entourai^dt, on voyait une vraie affection et celte confiance entière en un cl^, sur lequel ils semblaient fonder exclusivement leur sécurité. Son quartier, un peu s^aré de son eampi présentait l'image de l'ordre qui régnait dans sa vie, dans ses mceurs et dans sa conduite.

Je m'étais attendu à voir dans son camp popubure des soldats mal tenus, des oflBciers sans instruction^ d^ républicains privés de cette urbanité si counnane daas nos vieux pays civilisés. Je me souvenais de ces premiers moments de .leur révolution, ondes laboureurs, des artisans, qui n'avaient jamais manié de fu^s, avaient couru sans ordre, au nom de la patrie, combattre les phalanges britanniques, ne présentant à leurs regards étonna que des masses d'hommes rustiques, qui se portaient d'autres signes militaires qu'un bonnet sur lequel était écrit le mot liberté.

On peut donc juger combien je fus surpris de trouver une armée disciplinée où tout offrait l'image de l'ordre, de la raison, de l'instruction et de l'expérience. Les généraux, leurs aides de camp et les autres o&tei«%, montraient dans leur maintien, dans leurs discours, un ton noble, décent, et cette bienveillance naturelle qui me parait aussi préférable à la politesse, qu'une jrfiysîojiomie douce l'est à un masque qu'on s'est éUwcé de rendre gracieux.

Cette dignité de chaque individu, cette fierté que leur inspiraient l'amour de la liberté et le sentiment de l'égalité, n'avaient pas été de légers obstacles pour le chef qui devait s'élever au dessus d'eux, sans leur inspirer de jalousie, et soumettre leur indépendance à la discipline, sans exciter leur méconientemeiu*

Tout autre que Washington y aurait échoué^ il suffit,

on souTBniits. i6i

pour amirëcier son géoie et sa sagesse, de dire qu'au miiiett des orages d'une révolutioo, il a commandé sept MIS rarmée d'un peuple libre, sans donner de crainte à sa patrie et sans inm>irer de méfiance au congrès.

Dans toutes les circonstances on le vil réunir en sa (Mreur les suffrages des riches et des pauvres, des magistrats et des guerriers; enfin il est peut-être le seul homme qui ait conduit et terminé une longue guerre civile sans être exposé à un reproche mérité. Comme chacun savait qu'il comptait pour rien son intérêt privé, et que rinlérét général éuit son seul but, il a joui, de son vivant, de ces hommages unanimes que les contemporains refusentordinairementauxplus grands hommes, et qu'ils ne doivent attendre que de la poslérité. On aurait dit que l'envie, le voyant si hautement élevé dans l'opinion universelle, s'était découragée et désarmée, parce qu'elle n'avait aucun espoir que ses traits pussent l'atteindre.

Le général Washingu>n» à l'époque où je le vis, était âgé de quarante-neuf ans; il s'efforçait modestement d'éviter les hommages qu'on se plaisait à lui rendre. Jamais cependant personne ne sut mieux les accueillir et y répondre. Il écoutait avec une obligeante attention ceux qui lui parlaient, et sa physionomie leur avait répondu avant ses paroles.

U fit, trèsjame, ses premières armes contre la France, sur les frontières du Canada, à la tête des milices virginiennes. Revenu chez lui, cet homme, qui devait jouer on si grand rôle dans sa patrie, resta longtemps inaclif dans ses foy«*s, paraissant préférer un repos philosophique aux agitations des affaires publiques.

Exempt d'ambition, il prit peu de part aux premiers événements qui signalèrent Tinsurreclion américaine; mais, dès que la guerre fut irrévocablement déclarée, comme l'Etat et l'armée avaient besoin d'un chef, tous les regards se portèrent sur Washington, dont la sa-

set ■ftxmucs

gesse était généralenent estimée; d%9leiirs, dans «ne contrée où la paix régnadt depuis si longtemps, il étadt peat-étre alors le sent liomme qni eAt quelque idée et quelque souvenir de la guerre.

Animé de l'amour le plus pur et le plus dësmtéressé pour sa patrie, il refusa de recevoir le traitement qii\Hi lui assignait comme général en chef, et cef^ presque malgré luî que l'Etat se chargea de payer les fHds de sa table. Cette table était tous les jours de trente couverts. Ces repas, qui, suivant IVtsage des Anglais et des Américains, duraient plusieurs heures, se terninaient par de nombreux toasts : les phts usités s^adressaient à Hndépendance (|es États-Unis, au roi et à la reine de France, aux succès des armées alfiées $ après ceux-ci, venaient les toasts partictiliers, on, comme en le disait en Amérique, toasts de sentiments.

Presque toujours, lorsque la table était desservie, et qu'il n'y restait plus que des bouteilles et du fromage, ta réunion se prolongeait jusqu'à la nuit. Cependant la tempérance était une des vertus de Washington ; en prolongeant ainsi son dtner, il n'avait qu'un but réd^ le plaisir de se livrer aux douceurs d'une conversation, qui le distrayait de ses soucis et le reposait de ses fatigues.

Lorsque je dtnai chez cet illustre général, de tous ses belliqueux convives, celui qui excita le plus ma curkw sîlé fut le général Gates. On sait qu'il avait eu la gloire de vaincre le premier et de faire passer sous le joug une armée anglaise. Cette armée, ainsi que son chef Bitt^ goyne, défila devant Gates et déposa les armes à se$ pieds.

Gates, par son patriotisme, par ses vertus, par son courage, avait mérité cette faveur de la fortune, mais 0 ne put la fixer; peu de temps après, il se vit battu à Campden, non par sa faute, maïs par la défection de quelques milices américaines qui prirent la ftiite. Accusé devant le ccwigrès, on soumit la décision de son

OV MUTUIBS. 163

«art à WasbûigiM^ son rival de sk>ire. Il exi$iaU entre €wx quelques semences de jalousie.

Gependam Wasbiogton, qui, dans les premiers momm&t, avait téutoîgné de l'intéi^l à Gates, se montra rifûnreux oenune juge au moment où rindul^uce aurait accru sa gloire; mais Teniière perfection n*est pas compatible av^riiuttanité. Gates fut destitué, et on donna son comimAdement au brave et oél^re j^énéral Greea.

Les bommes d'un ^and caractère ennoblissent leur malheur fmr le courage avec lequel ils le supportent : celui de Gates fut béroiqueet dignede lui ; fl déclara que^ #rivé<ie i'boiHieur de commander, son ferme dessein était de contôuier à verser son ssuig, comme soldat, ponr «I patrie, laot que la guerre de Tindépendance dureraii, et 'û vint avec une noble confiance dans la tente 4e Washington. Leur première entrevue, qui fut fftblifpi^ était atiendue avec une impaiîeace curiosité. De part«t4'auibre on observa ies conveiumces <l'une -généreuse courtoisie, et tous deux, dans deux rôles bien diiéreiOë, ^^dàrent une noble et modeste dignité. De ce moment leurs querelles cessèrent^ et Washington fendit à Gatesia<;onfiance ainsi que les honneurs qvTû méritait.

Le .général Washington m'accueillit avec bonté -, il me imrla de la reconnaissance que son pays conserverait •toi^ottrs pour le roi France et pour sa généreuse assiifitimoe. il ane fit les plus grands éloges de la sagesse, de rhabfloté du général comte de Rochambeau, dont il s'honorait, disait-il, d'avoir mérité et obtenu l'amitié; il loua Tivemant la bravoiu^e et la discipline de notre ai'fflée; enfin Hm'adi^essa particulièrement des paroles ti^ès obligeantes relativement à mon père, à ses longs services, à ses nombreuses blessures, dignes ornements, disait-41, d'un ministre de la guerre.

Nous espérions toujours que les Anglais, honteux de leuriuacti(m,ces&ei'aientdese tenir enfermés dan s leurs

964 hAmOUES

retranchements de New-York, et qnlls en tortiradént pour se mesurer avec nous. Mais, découragés par \em% revers, iU demeurèrent immobiles et secontentëreot de bloquer, autant qu'ils le pouvaient, les ports, povr intercepter les renforts et les nouvelles que nOBS attendions d'Europe.

Notre impatience de combattre était secondée parle baron de Yioménil, dont l'humeur était bouillante et le courage téméraire : il voulait à toute force que nos deux armées attaquassent vivement New-York. Mais la forte position de cette place, son escarpement, ses nombreux retranchements i plusieurs étages et déflemlas par de fortes batteries , les secours et les rafhitcbissefliaits qu'on y recevait continudlement par la mer, enfta Impossibilité de l'investir totalement , auraient sofll pour empêcher le général Washington el le comte de Rochambeau de hasarder une entreprise qui aurate eoilé ' tant d'hommes sans nécessité, au moment oè les Anglais, s'avouant, pour ainsi dire, vaincus, prouvaient é\iéemh ment qu'ils avaient renoncé à l'espoir de ravir a«x Etala- Unis leur indépendance.

D'ailleurs les ordres que j'avais apportés à M. le comte de Rochambeau lui avaient prescrit «n autre pian, qui devait être exécuté, à moins d'en être empédié par des circonstances imprévues ; et, comme on le vara bientôt, c'était aux Anglais que notre gouvememeiit voulait porter les coups décisifs, qui devaient foroor l'Angleterre à terminer cette lutte sanglante et à cmtdure la paix.

Le camp français de Crâmpont étah situé à qnfttse milles, ou cinq lieues, du camp américain. Nous y restâmes trois semaines, après lesquelles le bruit commença à se répandre, dans l'armée, que nous devions bientôt quitter les Etats-Unis, et nous embarquer à Boston sur une escadre commandée par M. de Yaudrenil. Celte séparation contrariait extrêmement Washington

ou MCTcmiis. tes

et rditnée américaine. Cependant les rësidtats de cette mesure et la promptitude de la paix justifièrent pleinement, Tannée suivante, la sagesse du plan conçu par le ministère français.

lie S2 octobre, nous nous mimes en route, et après une semaine de marche, nous arrivâmes dans la plaine de Harford, Tune des plus grandes villes du Connecticut. Nous y séjournâmes quatre jours. Là, M. de Rochambeau nous apprit oflBciellement que, si un mouvement imprévu des Anglais ne s'opposait à ses desseins, il comptait retourner immédiatement en France avec une partie de son état-major, et que nous serions dorénamrant sous les ordres de M. le baron de Vioménil.

Nous appHmes, en même temps, que l'escadre de M. de Yaudreuil n'était pas encore prête à nous recevoir, et que cet amiral désirait que bous n'arrivassions à Boston qu'au moment où ses préparatifs seraient achevés : ainsi nous nous vîmes destinés à rester longtemps campés, et à faire ensuite de pénibles marches dans une saison dont la rigueur prématurée commençait à se faire assez fortement sentir : car déjà la neige tombait avec abondance comme en hiver.

Le h novembre, l'armée partit pour Providence. Comme nous nous étions éloignés de Fennemi , et que notre présence au camp n'était pas indispensable, nous demandâmes, le prince de Broglie et moi, à M. de Rochambeau, la permission de faire une course à New- London, lieu devenu fameux par les perfides et les sanguinairesvengeancesd' Arnold, et de visiter aussi Rhode- Isfaind, où nos troupes avaient séjourné si longtemps avant de commencer leur glorieuse campagne. MM. de Yauban, de Champceneu, de Ghabanes et Bozon de ^ Talleyrand-Périgord nous accompagnèrent dans ce petit voyage.

Le pays que nous traversâmes offrit à nos regards des situations riches et variées, une population nom- I. «3

MB HÉMOIESS

« m'éloigne de tout ce qui m*est cher, et c^esl pour dé-

• fendre votre liberté que je viens me battre contre les

• Anglais. •

« Les Anglais, reprit-elle, ils ne t'ont point fait de « mal i et notre liberté qae t'importe? Il ne faut jamais

• se mêler des affaires d'autnii, à moins que ce ne soh « pour les raccommoder et pour empêcher de répandre m le sang.

« Mais, répllquai-je, mon roi m'a ordonné de porter « ici ses armes contre vos ennemis et les siens. — Eh « bien, dit-«lle, ton roi te commande un chose injuste, « inhumaine, contraire à ce que Dieu ordonne. Il faut

• obéir à ton Dieu et désobéir à ton roi ; car il n'est roi « que pour conserver et non pour détruire. Je sois bien

• sur que ta femme, si elle a bon cœur, est de mon

• avis. »

Que pottvais-je répondre à cet ange? car, en vérité, je fus tenté de croire que c'en était un. Ce qui est ce^ tain, c'est que, si je n'avais pas été marié et heureux, tout en venant défendre la liberté des Américains, j'aitrais perdu la mienne aux pieds de Polly Leiton.

L'impression que m'avait faite cette charmante personne, était d'ime nature si différente de celle qu'on éprouve dans le brillant tourbiUon du monde, qu'elle de* vait m'éloigner, au moins momentanément, de toute idée de concerts, de bals et de fêtes.

Cependant, comme les dames de New-Port nous avaient vivement touchés par leur accueil gracieux, et par tout le bien qu'elles nous disaient de nos compagnons d'armes dont elles regrettaient sincèrement l'absence, nous résolûmes de leur donner un beau bal et un magnifique souper : ce qui n'était pas d'une extrême prudence, car nous n'étions que sq)t ou huit officiers à dix lieues de notre armée.

Long-Island, occupée par nos ennemis, était peu âoîgiiée de Nev^-Port ; on nous fit observer que les cor-

ou SOUTUCI&S. 369

sfiôres anglais faisaient de temps à autre des apparitions sur la côte, et, le bruit de notre galante fête s'étaiit répandu, ils auraient pu nous faire une visite et troubler assez ridiculement notre joyeuse réunion.

Ce danger nous parut peu probable : je fis venir très lesteipent quelques soldats musiciens du régiment de Soissonnais. Desoteux, qui, depuis, eut quelque éclat dans notre révolution comme chef de chouans, sous le nom de Cormartin, se chargea avec Yauban des préparatifs du bal, du souper, et nous allâmes par toute la ville porter nos invitations.

Cette petite fête fut une des plus jolies que j'aie vues, parce que les grâces en faisaient Tornement, et la cordialité les honneurs. Mais Poily Leiton ne pouvait y venir, et comment ne pas dire que celte triste réflexion \oUa quelquefois ma gailé?

Nous passions des instants irop doux à New-Port, pour nous presser de retourner à nos tentes. Ainsi, comptant sur Tindulgence de notre général, nous dépassâmes de quelques jours le congé qu'il nous avait donné . Mais M . de Rochambeau, connaissant mieux que personne tout le prix de la discipline, nous envoya Tordre précis de rejoindre sans délai nos drapeaux ; nous parUmes avec tristesse, et nous nous rendîmes promptement au quartier général, qui élait alors à Providence.

Providence, qui doit être à présent une grande et po* puleuse cité, pouvait alors déjà passer pour une jolie petite ville. Elle ne contenait encore que trois mille habitants; mais tous y jouissaient d'ufte aisance acquise par de constants travaux et par une active industrie. Elle oœupe le milieu d*un vallon qu'arrose la petite rivière de Naraganseï , assez large et navigable. Ce nom de Naraganset me rappejle qu'avant d'arriver à Providence, j'avais traversé un village nommé ainsi, ou plulOt une irréguUère coUeciion de misérables huttes. C'é-

tait le dernier débris de la nombreuse tribu sauvage

des Naragansets, qui, pendant plusieurs siècles, avait possédé seule cette province.

Partout où les hommes civilisés se montrent, les hommes sauvages disparaissent. Pour ceux-K^i la civili- ^tion, loin d'avoir des attraits, est un joug insupportable et dont ils ont horreur.

On a vainement recueilli et élevé avec soin, dans les' collèges anglais ou américains, plusieurs enfants sauvages abandonnés par leurs parents ; et, quoiqu'on leur eût fait connaître les éléments des sciences, des arts; quoiqu'ils eussent été vêtus, nourris comme les Européens, et qu'ils eussent joui de toutes les conunodités de la vie sociale; dès qu'ayant atteint l'âge de la force ils avaient trouvé une occasion de s'échapper, tous étaient retournés avec une impatiente ardeur dans les forêts, dans les cabanes de leurs pères, pour y goûter les charmes d'une liberté orageuse et d'une vie errante, qu'ils préfèrent à tout. Aucune liberté ne leur paraît màriter ce nom dès qu'on la restreint par des limites.

Cependant quelques centaines d'individus de la natkm des Naragansets, par des causes que j'ignore, étaient restés dans le lieu de leur naissance, au moment du départ de leurs compatriotes. Peu à peu, leur village, placé jadis au milieu de bois épais, s'était vu environné de champs cultivés, de bourgs peuplés, de villes commerçantes ; de sorte qu'au centre d'une province amâîcaine, riche et industrieuse, cette pauvre tiîbu indienne s'offrait aux regards étonnés comme une oasis sauvage, placée au milieu du plus florissant tableau de eivUh sation.

Ces Indiens, isolés par leurs mœurs dans ee magni* flque entourage, étaient restés inviolablement attachés aux usages, au culte et à la maniée de vivre de leur natiou. On ne remarquait en eux aucun progrès. Rien n'était changé dans la misérable construction de leurs ca*

ou dDCYENIRS. ttl

bànes, dans la forme de leurs vêtements, on plutôt de leurs couvertures ; ils conservaient les mêmes habitii* des, le même langage ; mais leur population diminuait chaque année, et peut-être aujourd'hui n'en reste-Hl aucune trace.

Notre armée était campée sur le chemin de Boston, à trois miDes de Providence. L'automne ressemblait à un hiver : le froid était aigu et la neige abondante. Comme nous n'étions pas encore certain du temps de notre dé* part, qui pouvait être fort retardé, M. de Rochambean fit f^ire des baraques pour les soldats, et permit colonels de se loger dans des maisons^ où chacon s'^ pressait à Tenvi de nous offrir un asyle. i

Cette permission me procura le plaisir d'observer plus en détail la vie intérieure d'une famille américaine. Je fus enchanté de la simplicité, de la pureté de mœura et de la franche cordialité de mes hôtes. Leur politesse, qui se montrait sans apprêts, n'en était que plus ainia^ ble; ils avaient à la fois de Tinstruction et de la bonr* homie ; tout y était naturel ; il semblait que tous leurs devoirs fassent pour eux des plaisirs. L'esprit, chez eux, n'était que le bon sens. La raison et la bonté dictaient leurs paroles, et présidaient à leur conduite. Réellement on doit convenir que la vérité et le bonheur, loia d'être, comme l'ont dit des philosophes moroses, totalement exilés de la terre, se rencontrent à chaque pas en Amérique.

Quoique les instructions reçues par M. de Rochambean lui laissassent beaucoup de latitude relativement aux circonstances qu'il aurait été impossible de prévoir de si loin, tout le décidait de plus eu plus à exécuter le plan des ministres. Les nouvelles qu'il recevait concouraient à lui prouver que les Anglais, renonçamà l'espoir de subjuguer les Etats-Unis, voulaient évacuer Charlesiown, ne laisser qu'un corps de troupes hessoises dans New-York, et qu'ils formaient le dessein de porter

979 MÉHOIMS

tomes leurs forces aux Antilles, pour y déteadre Imn lies et attaquer les nôtres. ::^

Il est Traî que des avis précédents avaient pu faire croire que le général Clinton, avant d'évacuer rAmérique septentrionale y tenterait un coup d'éclat, sortirait de ses retranebranents et attaquerait les armées alliées. C'était ce motif qui avait retardé notre marche, d»is l'espoir de foire repentir le général anglais de sa témérité; mais, soit qu'il eût formé ou non ce projet, le fût est qnll se tint prudemment r^ifermé dans ses lignes. Ainsi rien ne nous arrêtait plus, et noi» atl«Mli<»s avec impatience le moment où l'escadre de M. de Yaudreuil serait prête à nous recevoir.

M. de Rocbambeau, voulant, jusqu'au denH^* moment, prouver, par les détails de sa conduite conmie par les grands services qull avait rendus, combien il désirait conserver l'affection des Amàîcains et mnporter leurs regrets, donna, dans la ville de Providence, de fréquentes assemblées et des bals nombreux ou l'on accourait de dix lieues à la ronde.

Je ne me rappelle point avdir vu réunis , dans aur cnn autre lieu, plus de gaité et moins de confusion, plus de jolies femmes et de bons ménages, plus de grâce et moins de coquetterie, un mélange plus conq^tde pa^ sonnes de toutes classes, entre les^pielles une égale éécence ne laissait apercevoir aucune différence choquante. Cette décence, cet ordre, cette liberté saj^ cette félicité de la nouvelle république si mûre dès son borceau, étaient le siqet continuel de ma surprise et l'objet de mes entretiens fréquents avec le chevaUsu* de Chastellux.

Tout, dans la fondation de ces riches colonies, dans leur révolution, dans leur législation, offrait une espèce de phénomène dont l'histoffe ne d<HHie point d'exemple, et qu'il faut expliquer par des causes toutes diUéi*entes de celles qui ont amené laoaîssafioe, 1^ forma-

ou SOCV^ttlIitS. 179

tkm et les progrès do tous les gouvernements connus. Sans parier ici des peuples de l'antiquité^ dont Torigino est Biveloppée de ténèbres» et dont les premières époques sont mêlées de fables et de prodiges, il suffira de remarquer que presque tous les gouvernements modernes ont du leur naissance à la conquête, leur police à la force militaire, leur accroissement à la fortune.

Les conquérants, les destructeurs barbares de l'empire romain, lentement adoucis par l'adoption du culte évangélique, créèrent des gouvernements, ou plutôt des agrégations de guerriers, qui, ^ se partageant les terres , n'offrirent longtemps que l'image d'une aristocratie militaire, campée sur le thé;\lre de ses victoires.

Les premiers, ou les officiers de cette aristocratie, afpprimani les vaincus et respectant peu leur propre chef, devinrent des grands, des mailles du palais, des gouverneurs et commandants- de provinces, des juges et magistrats pen soumis, plus tard, des ducs, des comtes, des seigneurs, des nobles, des chevaliers. Us s'emparèrent de tous les pouvoirs royaux. Les évéques, les aUbés, les imitèrent ; autant de seigneuries, autant de lois ei de coutumes .

Cependant, pour mettre un terme à l'anarchie, ce diaos s'organisa; la puissance féodale naquit. Peu à peu, à l'aide de la hiérarchie établie par ce système, les rois , secondés par les peuples , agrandirent leur pouvoir, et l'affennir^t aux dépens de celui des seigneurs.

De là sortit enfin l'ordre monarchique que nous voyons établi dans la plus grande partie des £tats de TEorope, ordre inqposant, mais^ nécessairement mêlé, dans sa composition, des débris de la féodalité et des restes de l'antique puissance du clergé^

Ainsi la 19>erîé s'y trouve toiqours aux prises avec le pouvoir de la royauté, qui concentre en elle toutes les forces des anciennes seigneuries $ l'égalité s'y voit constanunent écartée par les souvenirs ou les préjugés

973 HillOI&ES

de» gens sans aveu, ou des coupables coadamnës par les tribunaux. Les actes du parlement^ relatifs au thé et au timbre, achevèrent d'aigrir les esprits. Plusieurs colons, distingués par leur mérite, furent envoyés à Londres, et y firent entendis, non d'bumbles doléances, mais le langage d'hommes libres qui connaissaientleufs droits et qui sentaient leur force.

Malgré les sages avis d'une opposition éclairée, le ministère anglais ne répondit aux Américains que ptf des menaces et par des mesures violentes. Ils se sooie" vèrent, le cri de liberté s'éleva de toutes parts ; <»i cou* rut aux armes, la révolution éclata, et TindépendaMe fut déclarée.

Au milieu des orages de la guerre, il fallait dédder si on aurait une monarchie, si on formerait plusieiiit républiques, ou si on les unirait toutes par un iiei commun. Ce fut alors qu'on recueillit les heureux fruits de tous ces germes de prospérité et d'harmome que j'a mentionnés plus haut. Tandis qu'on se battait avec cou* rage contre un ennemi superbe et puissant, chacun da Treize États fit tranquillement sa constitution, et nomoit de sages députés qui se réunirent en congrès. Partout les assemblées furent pacifiques, les délibérations mur«t et sages. Un lien commun rendit la confédâ*ation piassaute, et la législation particulière de chaque État §t rantît sa liberté locale.

Peu de changements s'introduisirent dans les loisir viles et dans les mœurs. Le gouvernement seul fut changé. Un président élu pour peu d'années, saai gardes, sans privilèges, soumis à la justice coHunetM les citoyens, et responsable comme les ministres qaH nommait, exerça le pouvoir exécutif, mais seolefflOl pour, les objets relatifs à la politique extérieure, au co«^ merce maritime, et à la défense générale des républiques fédérées. Son autorité, bornée à peu d'années, était surveillée par un sénat et par une chambre de dé*

ou souTENims. rf9

pûtes, représentant les Treize Etats qui les avaient élas ; ainsi tout ce que peuvent exiger Tordre publique, la complète liberté et la sûreté de la. confédération, se trouva établi par une merveilleuse prudence, qui pré~ voyait et réglait même d'avance le mode des change*ments que le temps et Texpérience pourraient forcer de faire à la constitution.

Enfin, au grand étonnement de toutes les nations, et même des sages de chaque pays, on vit s'élever, dans cette Amérique, naguère si peu connue, un phénomène, un édifice politique dont les plus ingénieuses utopies n'avaient point encore donné d'idées. Le seul danger qui |K>arrait menacer dans l'avenir cette heureuse repu- Miciue, formée alors par trois millions d'habitants et qui eompte aujourd'hui dix millions de citoyens, c'est l'excessive richesse que son commerce lui promet, et le luxe corrupteur qui peut en éure la suite.

Ses provinces méridionales doivent encore entrevoir et éviter un autre écueil : ou y trouve des habitants pauvres en grand nombre, et de grands propriétaires dont les fortunes sont colossales. Ces fortunes sont alimentées et ne semblent pouvoir se soutenir que par le travail d'une population de noirs, d'esclaves, qui se multiplient chaque année, et qui peuvent être fréquemment portés au désespoir et à la révolte, par le contraste de leur servitude avec la liberté entière, dont les hommes de la mémecouleur jouissent dans les autres États de l'union .

Enfin, cette différence de mœurs et de situation entre le nord et le sud, ne doit-elle pas faire redouter, pour d'autres temps, une séparation politique qui affaiblirait et romprait peut-être cet heureux faisceau, qui ne peut conserver sa force qu'en restant uni et serré? Telle fut la irîste pensée qui termina le dernier entretien que j'eus avec le chevalier de Chastellux, au moment où il s'éloigna de l'armée.

Avant de finir ces observations sur les causes de la

280 HiMOIEES

prospérité des Etats-Unis, je dois dire qae le choix fait par le roi du comte de Rodiambean, pour commaiHler rarmée française, fut encore un bonheur signalé pour la nouvelle république : car U était impossible de trouver un homme à la fois plus habile, plus expérimenté^ plos^ sage, plus ferme et plus populaire.

Il semblait formé tout exprès pour s'entendre avec Washington et pour servir avec des républicains. Ami * de Tordre, des lois et de la liberté, son exemple, plus encore que son autorité, nous forçait tous à respecter, avec le plus grand scrupule, les droits, les propriétés, les usages et les mœurs de nos alliés. Aussi, durantle long séjour de notre armée en Amérique, et dans le cours de plusieurs campagnes^ la discipline fut si bien observée qu'il n'y eut pas une seule dispute, pas nn s^ coup donné entre les Américains et les Français.

Un trait rapporté dans les Mémoii'es de ce général, cité depuis avec éclat à la tribune de notre première assemblée nationale, et dont nous fûmes tous témoins, suffira poiu* faire connaître, d'une part, la prudence, l'affabilité de M. de Rochambeau, et de l'autre, l'idée que chaque Américain se faisait de la puissance inviolable des lois.

Au moment où nous quittions le camp de Crampont, M. le comte de Rochambeau marchait à la tête de nos colonnes, entouré de son brillant état-major. Un Américain s'approche de lui, lui met doucement la main sur l'épaule, en lui montrant un papier qu'il tenait, et loi dit : « Au nom de la loi, vous êtes mon prisonnier! • Plusieurs jeunes officiers s'indignaient de cette audace; mais le général, leur faisant signe de se contenir, dit en | souriant à l'Américain : « Emmenez-moi , si vous le « pouvez. — Non, lui répond T Américain; j'ai rempli | « mon devoir, et votre excellence peut continuer sa i • route si elle veut s'opposer à la justice ; je ne demande j •> aloi^s qu'à me retirer librement. Des soldats de la bri- 1

ou SOCVBNIRS. 981

• gade de Soissomiais ont brûlé plusieurs arbi*es pour

• allumer leurs feux. Le propriétaire de ce bois ré*

• clame une indemnité; il a obtenu contre vous un dé-

• crel, et je viens de l'exécuter, •

A ces paroles qu'un aide de camp du général traduisit, ^M. de Rochambeau, appelant M. de Yillemanzy, aujourd'hui pair de France, alors intendant de l'armée, le prit pour caution et lui ordonna de terminer celte affaire en payant ce qui serait convenable, si l'indeumité qu'il avait déjà offerte, n'était pas jugée suffisante.

L'Américain se retira \ le général et son armée, arrêtés ainsi par un huissier, continuèrent leur marche, et un jugement arbitral fixa à deux mille francs, c'est à . dire à un taux au dessous de celui proposé par le général, l'indemnité que l'iiyuste propriétaire prétendait élever jusqu'à quinze mille. Celui-ci même se vit condamné aux dépens.

La république américaine ne s'est pas seulement distinguée de toutes les autres par la sagesse de ses institalions et par la paix intérieure dont elle jouit depuis un demi-siècle; mais elle a évité le reproche constant d'ingratitude adressé par l'histoire à presque tous les Etats républicains. Dans toutes les solennités, dans toutes les fêtes, dans tous les toasts, on n'oublie jamais de rappeler les noms de Louis XVI et de la France. Récemment encore, en décernant au général La Fayette, d'une voix unanime, le triomphe le plus éclatant dont jamais un homme se soit vu honoré, dix millions d'Amélicains ont prouvé que les services qu'on leur avait rendus, les périls qu'on avait bravés, et les efforts qu'on avait faits pour assurer leur indépendance, restaient ineffaçablement gravés dans leur mémoire. J'ai peine à concevoir comment quelques esprits chagrins n'ont pas voulu sentir et comprendre que ces honneurs inouis, rendus à un Français, étaient un hommage à la France t^Aitière et àl&on monm*que.

28i mimoÊtkU

Enfin le momeut de notre départ arriva : toQle inoertitude à l'égard du général Clinton ayant ceasé, et M. de Yaudreuil ayant écrit que son escadre était prête à nous recevoir, M. de Rochaoïbeau, avec le chevalier de Cha»tellux et une partie de son état-major, se sépara de nous après avoir remis le conunandemeni de Tannée au bar ^ ron de Yioménil, qui nous donna l'cmlre de lever le camp de Providence, 1er' décembre, et de nous mettre i en marcbe pour Boston.

Le comte Bozon de TaUeyrand*Périgord » frère da prince de Talleyrand, et très jeime alors » était aide de camp de M. de Chastellux qui voulait le ramener eu France , parce que ses parents le lui avaiemi confié, ^ qu'il ne voulait pas, en changeant sa destination, se rendre responsable , k leur égard , des acddept» et des chances de la guerre. Bozon était justement d&olé de n'avoir fait ainsi, pour son début militaire, qu'une courte apparition à l'armée. Il supplia vainement tous nos généraux de le prendre avec eux, et dans son désespoir il vînt me trouver; je le plaignis, mais sans vouloir loi donner d'avis. « Ce n'est point un conseil que je viens « vous demander, me dit-il , c'est du secret et du se- « cours ; ma résolution est prise , je ne suivrai point « M. de Cbastellux en France. On ne veutm'enunener « ni comme officier ni comme aide de camp ; eh bien! « je me fais soldat, je vous choisis pour chef ^ la grâce « que je vous demande est de me donner un uniforme « et de me cacher dans les rangs de votre régiment. >

La résolution de ce preux de dix-huit ans me phit. M. de Saint-'Maime , mon colonel commandant, était parti pour Boston et me laissait le commandement da corps. Je donnai à Bozon un de mes uniformes, des épaulettes de laine , un bonnet de grenadier et le nom de f^a-de-bon-eœur.

Cependant, au moment où M. de Bochambeau s'éloignait de nous^ je lui avouai confidentiell^nent ce que

ou soinrsHms. iSS

j'avM fak. Il .me <Ut que, ne devant pas, coimiie gênerai, nous approuver, il garderait le silence et fermerait les yeux sur une démarche qui lui paraissait , comme soldat, noble et louable. Ainsi Bozon^ ou plutôt Fa-de^ ^ hon^eœurj grenadier volontaire, se mit en route le sac sur le dos et le ftisil sur Tépaule.

La rigueur du Aroid rendit notre marche pénible. J'étais de plus obligé à une stricte surveillance le jour et la nmt. La perspective du bonheur que la liberté oflrait aux soldats dans ce pays , avait inspiré à un grand nombre d'entre eux le désir de quitter leurs drapeaux et de rester en Amérique. Aussi dans plusieurs corps la désmion fut assez nombreuse; mais, grâce à la fortune et à notre vigilance, le régiment de Soissonnais perdit peu d'hommes.

Avant d'entrer dans Boston, nos troupes firent eu plein champ une si prompte et si belle toilette, qu'il eut été impossible de croire que cette armée , venant de Yorkiow», avait parcouru plusieurs centaines de lieues et supporté toutes les intempéries d'un automne pluvieux et d'un hiver précoce.

Jamais on ne vit, dans aucune revue de parade , des troupes mieux tenues, plus propres et plus brillantes. Une grande partie de la population de la ville venait au devant de nous. Les dames se tenaient aux fenêtres et nous saluaient par de vifs applaudissements ; notre séjour fut marqué par des fêtes continuelles, par des festins, par des bals, qui ne laissaient pas un jour vide ; on y voyait éclater, avec sincérité, les sentiments opposés, de joie pour le triomphe des années alliées , et de tristesse causée par notre départ.

A la première revue, nos généraux remarquèrent facilement Bozon sous le bonnet de P^a-de-bon-cœur, et feignirent de ne pas le reconnaître; mais bientôt on ne parla dans toute la ville que du zèle belliqueux de mon jeune soldat, et Fa-de-hon-cœur eut l'honneur

SM KiKOttBS

d'être invité à tous les repas soieimds que les magistrats, que les autorités de Boston donnèrent aux généraux et aux officiers supérieurs de Tannée. Enfin, on décida que, pendant toute cette campagne, Bozonneme quitterait pas, et ferait près de moi le service d'un aidéde-camp, jusqu'au moment où l'un de nos généraux pourrait le prendre en cette qualité avec lui.

Boston fut la première des cités américaines qui donna le signal de l'indépendance aux États-Unis^ et ses hahir tants furent les premiers qui cimentèrent de leur sang la liberté naissante. Dans cette contrée septenttionale elle y pousse de plus profondes racines; le ciel y est plus rigoureux, le culte plus austère, l'esprit d'égalité plus général, Tiustruction plus forte; les mœurs elles courages semblent y montrer une énergie plus sévère.

Je fis connaissance dans cette ville avec Samuel Adams et Hancok, pi-emiers et immortels fondateurs des républiques américaines, et j'y formai avec le docteur Cooper, célèbre par de profonds écrits, une liaison que nous cnti^etiumes longtemps par nos létales..

Le docteur Cooper, hardi dans ses sermons, prononça, du haut de la chaire, des discours politiques autant que religieux : il s'y servait à la fois pour échauCbr les esprits et poui* défendre la liberté de son pays, des armes des pères de l'Église et de celles de Voltaire et de Rousseau. Ses grands talents lui firent des partisans zélés et des ennemis ardents. Qui poiurait s'élever sans exciter Tenvie? Celle-ci s'aveuglait au point de l'accuser contradictoiremeut d'une trop grande exaltation dans ses maximes, et d'une trop grande souplesse dans sa conduite.

Boston , depuis longtemps florissante par son commerce, a l'air de l'aïeule des autres cités américaioes; et, à l'époque où je m'y trouvais, elle ressemblait pa^ faiiement à une vieille et grande ville d'Angleterre.

La démocratie n'en bannit point le luxe ; nulle pari

ou SOUVBNIRS. 98$

dans les Étais-Unis on ne voit autant d*aisance et une société plus agréable. L'Europe n'offre point à notre admiration de femmes plus jolies, plus élégantes, mieux ^levées et ornées de plus de talents que n'en offraient les dames de Boston , telles que mesdames Jervis , Smith , Tudor, Morton. Madame Tudor, qu'on a vue depuis en France, a été connue par des écrits très spirituels, dont l'un ftit adressé à la reine de France, et porté à cette princesse par M . de Chastellux.

J'étais logé à l'extrémité de la ville, dans une jolie maison appartenant au capitaine Pbilipps. Cet officier,' violemment maltraité par les Anglais, croyait apparemment qu'une manière de se venger d'eux était d'accueillir parfaitement un Français. J'y fus reçu comme un membre de la famille, et je ne perdrai jamais le souvenir de son obligeante hospitalité.

La flotte de M. de Vaudreuil était composée de trois vaisseaux de quatre-vingts canons, de sept de soixantequatorze, et de deux frégates de trente-deux. Leurs noms étaient le Triomphant^ la Couronne^ le Duc de Bourgogne f VHerctUej le Souverain^ le Neptune^ la Bourgogne y le Northumberlandy le Brave ^ le dr toyeuy X Amazone et la Néréide.

Je m'embarquai à bord du Souverain , dont le capitaine se nommait le commandeur de Giandevez, officier respectable par son âge, son habileté et sa bravoure. Un esprit orné, une piété douce, un caractère calme et bienveillant, le faisaient généralement aimer par ses chefs, par ses égaux et par ses inférieurs.

Nous étions quarante-deux officiers sur ce vaisseau; mais, comme je m'y trouvais le seul qui fut colonel, j'eus l'avantage d'être logé dans la chambre du conseil , d'avoir un lit commode , et l'espace nécessaire pour travailler.

Le fidèle Bozon avait un hamac près de moi , et un sort favorable plaça sur le même bâtiment deux de mes

986 MÉIfOIRfiS

inUmes amis , Alexandre de Lameth et M. Llnch, oflScier de rétat-mîgor.

Le 24 décembre, nous mtmes à la voile. C'était avec le cœur serré que je m'éloignais de cette Amérique da nord.

Je ne puis mieux rendre Timpression que j'éprouvais, qu'en citant les paroles d'une lettre que j'écrivais au mo« ment où je quittais cette terre fortunée : « Je vais, di< « sais-je, mettre à la voile aiqourd'hui ; je m'éloigne « avec un regret infini d'un pays où Ton est, sans ob- « stacle et sans inconvénient, ce qu'on devrait être par- « tout, sincère et libre. Les intérêts privés s'y trouvent

• tous confondus dans l'intérêt général; on y vit pour « soi, on y est vêtu selon sa commodité, et non selon la

• mode. On y pense, on y dit, on y fait ce que l'on veut; « rien n'y force de suivre les caprices de la fortune ou « du pouvoir. La loi protège votre volonté contre toutes « les autres. Rien ne vous oblige d'y être ni faux, ni « bas, ni flatteur. On peut s'y montrer, à son gré, ^m- « pie, original, solitaire, répandu dans les sociétés. On

• peut y vivre en voyageur, en politique, en littérateur, « en marchand. On ne gêne point vos occupations, on « ne tourmente point votre oisiveté. Personne ne se cho-

• que de la singularité de vos manières ou de vos goûts ;

• on n'y connatt de joug que celui d'un petit nombre de « lois justes et égales pour tout le monde. Dès qu'on y

• respecte ces lois et les mœurs, on vit heureux, ho- « noré, tranquille, tandis qu'en d'autres pays le moyen « de se mettre à la mode, ou de faire fortune, est son- « vent de braver ces mœurs et ces lois. Enfin, je n'ai vu

• partout dans cet Eldorado politique, que confiance « publique, hospitalité franche, et naïve cordialité. Les « filles y sont doucement coquettes pour trouver des « maris ; les femmes y sont sages pour conserver les

• leurs, et le désordre, dont on rit à Paris sous le nom « de galanterie, fait frémir Ici sous le nom d'adultère.

ou SOUfBiriRS. 887

« Au miliett des orages d'une guerre civile, les Amë- « rîcains soupçonnent si peu les hommes d'une immo*

• ralité dont ils ne se font point d'idée, que dans leurs « petites maisons isolées, au milieu d'immenses forêts, « leurs portes ignorent les venroux et ne se ferment que « par des loquets. Les étrangers qu'ils logent, ainsi que K leurs valets, trouvent leurs armoires et leurs commo^ « des ouvertes, quoique remplies de leur argent et de

* leurs effets. Loin de soupçonner qu'on puisse violer

• les droits de l'hospitalité, ils laissent leurs hdtes se « promener seuls des journées entières avec leurs filles « de seize ans, dont la pudeur est la seule défense, et « dont la familiarité naïve, attestant l'innocence, se fait « respecter par les cœurs les plus corrompus. On me « dira peut-^tre que l'Amérique ne gardera pas toqjours

* des vertus si simples et des mœurs si pures; mais, ne « les gardàt'-elle qu'un siècle, n'est-ce donc rien qu'un « siècle de bonheur ! »

La saison commençait à être si rigoureuse, que le thermomètre était descendu jusqu'au vingt-dixième de^ gré. A cette époque de l'année, la navigation sur les côtes du nord de l'Amérique est extrêmement périlleuse, et, pour éviter un grand désastre, partant avec un vent favorable, nous aurions dû en profiter pour nous éloi*" gner rapidement du golfe et gagner la pleine mer.

Malheureusement M. le marquis de Yaudreuil, notre amiral, croisa quelque temps à la vue du port, parce qu'il voulait attendre son frère, qui devait sortir de Portsmonth avec son vaisseau tAttguste, de quatrevingts canons, et le Pluton^ de soixante-quatorze, pour nous rejoindre.

Cette temporisation pensa nous coûter cher : le vent devint contraire et s'éleva bientôt avec une telle furie, qu'une partie de nos voiles fut déchirée, et qu'ayant replié toutes celles qui nous restaient, ce que les marins appellent mettre à la cape^ nous nous sentions, an

98S MiKOUES

milieu des tendres de la nuit, pousses rapidement sur des côtes hérissées d'écueils, ou nous devions, selon toute apparence, nous briser sans aucun moyen de salut. . Une mer furieuse semblait, à tous moments, prête à nous engloutir : tantôt ses vagues, renversant presque notre bâtiment, s^élançaient sur notre pont qu'elles inondaient; tantôt ces mêmes vagues, après nous avoir élevés comme sur une montagne escarpée, nous lais- 1 saient redescendre dans un abîme, revenaient ensuite avec rage emporter une partie de notre galerie, briser j nos fenêtres et s'étendre dans nos chambres et dans nos batteries.

D'instant en instant, le danger s'accroissait et devenait d'autant plus pressant pour nous, que notre vais-, seau le Simveram était vieux et dérivait plus que tous^ les autres. On ne pouvait opposer aucune manœuvre à^ la tempête. L'équipage était immobile et consterné.

Notre capitaine, conservant presque seul son san^ iroid, montrait une tranquille et pieuse résignation. Je lui demandai s'il entrevoyait quelque ressource, u Non, « me dit-il ; depuis bien des années que je parcours les « mers, jamais je ne me. suis trouvé dans une position « plus critique; nous sonunes, presque au milieu des. « écueils. La mer est trop démontée pour qu'aucune^ « chaloupe, aucun canot puisse lui résister. »

« Mais, répondit tranquillement Bozon, rien n'est « plus changeant que le vent, et celui qui nous toiu^ « mente ainsi peut tout d'un coup changer. — C'est on « espoir chimérique, dit le capitaine ; ce vent impétueux , « vient du sud-est, et nous sommes tellement engagés « dans le golfe, qu'il faudrait, pour nous en tirer, qu'en « changeant subitement, le vent fit le tour de la moitié « de la boussole et sauta au nord-ouest, ce qui est pres- « que sans exemple. Je suis étonné que nous n'ayons « pas déjà touché sur quelque roche ; mais, à la pre- « mière secousse que vous sentirez, tout sera fini. •

oc SOUYENtRS. 2S9

Ces paroles d*un homme aussi intrépide, aassi froid, lussl expérimenté, nous enlevaient toute espérance, et reffroi, triste précurseur de la mort, régnait dans le bâtiment.

J'admirai, dans celte circonstance, le courage calme Blfier de Lameth, qui semblait braver le sort, et s'entretenait avec moi froidement de l'immortalité de Tame; Bozon, toujours Français, montrant une inaltérable gaité,. semblait vouloir dire adieu au monde en riant. Nous avions pris noire parti, et nous attendions le choc qui devait nous fracasser.

Soudain nous sentons une secousse terrible : notre vaisseau penche à slribord de manière à nous faire croire qu'il va s'enfoncer dans la mer. Nous nous disous adieu ; tout à coup lé lieutenant de quart entre dans la chambre : • Prodige ! s'écrie-l-il ; capitaine, le

• vent vient de sauter au nord-ouest.— Ne perdons pas « de temps, répond M. de Glandevez en se signant,

• menons dehors toutes les voiles que nous avons, et

• gagnons vite le large : car ce changement inoui ne

• sera pas long. »

Il fut obéi promptement. Peu de temps après, toute Fescadre sortit à pleines voiles du golfe et gagna la pleine mer. A peine deux heures s'étaient écoulées, que la bourrasque du sud-est reprit sa furie ; mais nous élions hore de danger. Ce coup de vent nous força de remeure à la cape, et dura trois jours, après lesquels le temps redevint favorable. Alors, M. de Vaudreuil ne jugeant pas à propos d'attendre plus longtemps son frère, nous cinglâmes au midi.

Un convoi de vingt-neuf bàiiments marchands était sorti du port à notre suite ; nous ne le revîmes plus : une partie périt sur la côte ; peu rentrèrent dans la rade ; plusieurs tombèrent dans les mains des Anglais.

Les éléments semblaient se réunir pour nous contrarier : à la hauteur des Bermudes, le feu se mit à bord

S90 MilIOlEISS

de notre vaiss^u; Teffroi fut grand, m^s court; ïd^ vite des pompes nous en délivra.

Favorisés par le vent, nous nous vhnes bientôt dans un autre climat, et, après avoir si récemment quitté de$ parages où nous éprouvions, sous nos fourrures, le froid de la zone glaciale, nous nous trouvâmes dans une zone brûlante; ce contraste subit faisait paraître b chaleur insoutenable. Peu de semaines après, noa^ aperçûmes les rivages de i'Oe de Porto-Rico : avant de les voir, leurs orangers et leurs citronniers, eu parfiimant Tair, nous avaient avertis &e leur voisinage.

M- de Yaudreuil, voulant prendre langue, envoya on esquif sur la côte. A son retour, il nous apprit que, sous le vent à nous, l'amiral Hood croisait depuis trois mois, avec seize vaisseaux, devant le cap Français de Saint-Domingue, et qu'au vent à nous, l'amiral Pîgot croisait avec vingt-cinq vaisseaux devant la Martinique..

On voit par là que nous étions attendus aux AnlUles par une nombreuse et formidable compagnie, avec iat quelle il aurait été peu prudent de conférer de trop près.

IJne de nos corvettes vint le soir nous donner avis qu'en allant à la découverte, elle avait aperçu de loiy quelques bâtiments légers de l'escadre de Hood.

La nuit, nous passâmes entre Porto-Rico et Sainlr Domingue, croyant totijours que cette dernière tle éuif le but de notre navigation, que nous devions nous y r^ nir avec l'escadre espagnole, et que M. de Yaudreuil^ pour éviter Hood qui l'attendait (tevaiit le cap , yaatiSi longer la côte méridionale de cette île, et entrer dans m de ses ports. Mais cet amiral, ayant d'autres insûructions, avait assigné à l'amiral don Solano un autre r^ dez-vous que personne sur l'escadre ne connaissait.

Nous fûmes donc fort étonnés de voir qu'il nous dirigeait toujours de plus en plus vers le sud. Nous marchions lentement, traînant à la remorque plusieurs bâti-

ou SOUVENIRS. 59f

iiients d*im convoi de dîx-neaf voiles, sorti de PortolUco pour nous suivre.

Arrivés enfin à la vue de Curaçao, coloûfe holiaudaise qui n*est qu'à quinze lieues du eontinetit méit* dional de rÂmériqué, nous pensantes tous que le port de Curaçao serait le terme de notre marche. Nous nous trompions encore, et nous vîmes, avec une extrétne surprise, que Tamlral luttant contre le vent d'est pour s^élever vers Portent, nous faisait croiser entre la côte du continent et celle de Curaçao, Sans vouloir aborder ni Tune ni l'autre.

Les courants, très rapides dans ces parages, se joignaient au vent pour contrarier nos efforts; bientôt ils nous dispersèrent, et notre convoi nous abandonna, ne pouvant plus ni nous suivre ni être traîné par nous.

Trois de nos vaisseaux, qui avaient le plus souffert du coup de vent, eurent la permission de relâcher dans le port de Curaçao. Les autres bâtiments de Tescadre, en bon état et fins voiliers, vainquirent les courants et disparurent à nos yeux. Nous dérivions toujours de plus en plus ; il ne restait avec nous qu'un seul vaisseau : c'était la Bourgogne.

Séparés ainsi de notre flotte, nos capitaines ouvrirent les paquets qu'ils ne devaient décacheter qu^en cas de séparation. On y apprit que le port de Porto-Cabello, sur la côte de Caracas, et qui se trouvait au vent à nous à trente lieues de distance, était le lieu de notre destî-* nation.

Là, nous devions attendre le comte d^staing, qui devait venir de Cadix avec une armée navale française, et Tamiral espagnol don Soiano, qui sortirait du port de la Havane pour se réunir à nous. Cette jonction faite, les armées combinées mettraient ensemble à la voile pour attaquer la Jamaïque.

Le rendez-vous éiait on ne peut mieux choisi pour tromper les Anglais qui nous attendaient à Saint-Do-

S99 villOIBES

miogue; mais ce rendez-y ons mysiérien Pétait trop pour nous : car, par une négligence inconccTable, aih cun de nos capitaines n'avait été pourvu de cartes qui pussent le guider sur ces parages, et presque personne de notre armée ne connaissait bien la position de Porlo-Cabello.

Cependant un pilote du Sauver ain possédait par hasard une vieille carte imparfaite, mais qui nous fut d'un grand secours : car, nous indiquant avec assez de justesse la distance de Curaçao à la côte continentale, eDe nous empêcha de commettre Terreur funeste dans laquelle tomba le capitaine de la Bourgogne.

Celui-ci, continuant sa croisière la nuit, et croyant la côte continentale plus éloignée, prolongea trop sa bordée, et échoua sur un banc de s^ble. Bientôt nous entendîmes ses coups de canon , et Tintervalle uniforme qui les séparait nous fit aisément juger que c'étaient des signaux de détresse et non de combat.

M. d« Glandevez voulut aller à son secours;. mais, comme le courant nous faisait beaucoup dériver, noos ne pûmes y parvenir : de sorte que nous n'apprimes que beaucoup plus lard le triste sort de ce vaisseau. Son

capitaine, M. de C , perdit la tête en voyant lesse-

cousses assez vives qu'éprouvait son bâtiment; il pouvait d'abord, en brassant ses voiles en arrière, recnte et se dégager; mais, au contraire, il força de voiles, espérant franchir l'obstacle, et s'en greva de plus en plus.

Une chaloupe, qu'on mit précipitamment à la mer, fut brisée; un canot, envoyé à terre avec M. Désendroin, officier de génie, pour chercher des secours, ne reparut plus : car cet officier se vit obligé de faire à pied, dans les forêts, une marche de vingt lieues, avant de U'ouver une habitation. Un autre canot fut volé par les domestiques du capitaine, qui emportèrent sa vaisr selle. I

L'eau entrait de plus en plus dans le navire. On avaM

ou SOUVENIRS. Sd3

négligé de. porter des vivres de la cale sur le pont. L'effroi ne permettait aucune mesure sage : on avait fait un premier radeau ; tant de personnes s'y précipitèrent, qu'elles le coulèrent à fond et se noyèrent.

Cet accident intimida tellement, qu'un second radeau étant construit, tous hésitaient de s'y embarquer. M. de

C , donnant l'exemple, y descendît avec plusieurs

officiers. On les suivit; mais, quand le radeau fut suffisamment chargé, le capitaine, oubliant son devoir et la loi qui lui prescrivait de remonter sur son vaisseau et d'y rester le dernier, fit couper le cable et s'éloigna.

Une partie des soldats et des hommes de l'équipage, désespérés de cet abandon, se jetèrent à la nage pour regagner le radeau. Mais ceux qui le montaient eurent l'inhumanité de couper à coups de sabre les mains de ces infortunés , qui imploraient vainement leur miséricorde.

Indépendamment de la lâcheté de cette action, l'événement prouva qu'elle avait été dictée par une terreur mal fondée : car, trois jours après, une frégate, envoyée de Porto-Cabello, arriva à temps pour sauver le reste de l'équipage de la Bourgogne et les soldats du régiment de Bourbonnais qui y avaient été abandonnés. Ils étaient épuisés de faim et de soif; mais cependant la plupart vécurent. Le capitaine de la Bourgogne se vil honteusement accueilli à Porlo-Cabello ; on le renvoya en France.

Le vent s'éiant calmé, nous triomphâmes des courants, et après onze jours d'une marche pénible, la sonde à la main comme dans des parages inconnus, nous arrivâmes enfin dans le golfe Triste, à la vue de Porto-Cabello , où nous retrouvâmes toute notre escadre. Cette traversée depuis Boston avait duré cinquantesix jours.

Mon colonel-commandant, M. de Saint-Maîme, était resté à Curaçao avec son vaisseau, qui n'avait plus ni

mâts ni gouvernail : ainsi toat le reste dtt régiment demeura sous mes ordres.

Le continent méridional de TAmérique offre aul voyageurs qui y abordent, un aspect bien différent de celui que présentent les cdtes du continent du nord. Eb approchant de la Delaware, je voyais un rivage uni, plat ; de loin les arbres semblaient sortir de la mer, et, en descendant à terre, la température, les végétaux, la culture, la construction des maisons, le costume, les mœurs des habitants, Tactivité des cultivateurs, Finduslrie des commerçants, la beauté des chemins, Télégance des villes et la propreté des villages, pouvaient faire croire qu'on n'était pas sorti d'Europe, et qu'on se trouvait au milieu d'une province d'Angleterre.

En abordant, au contraire, le continent méridional, les regards sont frappés d'un tout autre spectacle : à une très grande distance, on voit la terre ^ mais, pour l'apercevoir, il faut lever ses regards vers le ciel. Les ramifications des Cordillères, les gigantesques montagnes de Sainte-Marthe, de Valence, de Caracas, ont à peu près une demi-lieue de hauteur.

Ces rocs sourcilleux, ces formidables montagnes paraissent une sorte de barrière que le destin avait voulu placer autour de cet immense continent, pour en défendre l'approche contre l'avarice européenne, et pour lui cacher ses inépuisables mines d'or, d'argent et de diamant, funestes trésors qui excitèrent la cupidité de tant d'aventuriers, la rivalité de tant de puissances, et qui firent de l'Amérique un théâtre sanglant, où des peu[des entiers, moissonnés, devinrent les victimes d'une farooche hypocrisie.

Là, le fanatisme et la soif de l'or tuaient pour convertir, ravageaient pour s'enrichir, dépeuplaient pour dominer, et, l'Evangile d'un Dieu de paix à la main, allumaient partout des bûchers sur lesquels, malgré les vertueux efforts de Las Casas, on immola, comme au

ou SOUVKNIKS. 995

temps des faux dieux^ une fonle de victimes humaines.

Les révolutions de rantiquité ne fîirent que des jeux, en comparaison des révolutions qui renversèrent Tempire pacifique des Incas : dans celles-K^i des peuples en^* tiers périrent et disparurent.

Plus on approche des côtes de ce continent, phis la masse sombre de ces hautes montagfnes semble répandre ses ombres sur la mer et des pensées mélancoUqnes dans Tame. Leurs enfoncements surtout, c'est à dire leurs golfes, présentent à l'œil nn espace si noir que Ton croirait, en y entrant, pénétrer dans le royaume des mânes : aussi jamais aucun nom neftit plus justement appliqué que celui du golfe Triste que Ton donne au golfe de Porto-Cabello.

Ce ne fut qu'au moment on nous touchâmes presqu'à la cdte, que nous vîmes le rivage et ces montagnes s'éclaircir peu à peu, et que nous pûmes distinguer des arbres, des champs, des chemins et des maisons, enfin tout ce qui annonce une terre habitée.

Le port où nous entrâmes est vaste, sûr, commode ; les vaisseaux y mouillent tout près du rivage; on nous avertit de nous méfier des poissons qu'on peut y pécher en grande quantité, parce qu'il existe des fonds de cui* vre qui rendent la chair de ces poissons souvent dangereuse.

Les grands avantages que ce port et sa rade offraient au commerce^ ont pu seuls déterminer les Espagnols à y fonder un établissement : car, près de Porto-Cabello, se trouvent des marais salants dont les vapeurs pestilentielles sotki continuellement portées sur la ville par le vent qui, dans ces parages, vient constamment de l'est : aussi ces vapeurs, échauffées par la réverbération des montagnes situées à dix degrés de la ligne, et par un soleil ardent que ne tempère aucun nuage, rendent ce rivage encore plus meurtrier que celui de Cayenne.

Peu de persoones osent aflronter ce danger et fixer

396 liteOlBES

loar habitaiion à Poito-Cabello, donl la population se renouvelle tous les sept aus. Les habitants de la plaine n'y viennent que pour des aflaires de commerce, et y font peu de séjour. Plusieurs y meurent promptement; les autres, pour la plupart, retomnent chez eux avec la fièvre. Les mois de juin, juillet, août et septembre, sont ceux où la mortalité est la plus fréquente; les maladies alors y sont violentes, accompagnées de bubons, et prennent un caractère vraiment pestilentiel.

Cependant la nature ne demanderait à l'homme que quelques travaux pour lui offrir sans danger, sur ce rivage, d'inépuisables richesses : hors des marais, la terre est d'une rare et merveilleuse fécondité; on y cultive avec succès et sans peine, l'indigo, le cacao, le coton, le maïs; les arbres y portent d'excellents fniits ; le bananier, l'oranger, y croissent d'eux-mêmes, ainsi que les ananas et les patates : d& sorte qu'en desséchant les marais, Porto-Cabello deviendrait le centre de l'un des plus beaux et des plus riches établissements du monde.

Celte ville est située sur le bord d'une petite rivière dont l'eau est pure et saine. Ses maisons, peu nombreuses et très mal bâties, s'élèvent en amphithéâtre par une peute douce jusqu'au pied d'une montagne très escarpée.

Nous étions tous fort attristés en nous voyant arrêtés sur ces côles à demi barbares. La chaleur insupportable du climat, l'air infect que nous respirions, la malpropreté des maisons ou plutôt des cabanes où on nous logeait, enfin la froideur, la gravité silencieuse et inhospitalière des habitants, nous auraient fait regarder ce séjour comme une véritable prison; heureusement cet exil fui adouci par les soins d'un Espagnol du plus grand mcrile, le colonel don Pedro de Nava, vice-gouverneur de la province de Caracas.

Il s'élail rendu exprès à Porlo-Cabello pour nous re-

ou sourmiRS. Sd7

cevoir» et son obligeante activité ponrvut avec abondance à tous les besoins de la flotte et de Tarmée. Il était secondé par un administrateur intelligent : aussi, malgré la longueur des distances, la difficulté des communications et la privation de presque tous les moyens de transport, dans un pays où Ton ne connaissait de voitures que des mulets, et de routes que des ravins, tout arriva à temps, et jamais nos maiîns et nos soldats ne se virent plus complètement approvisionnés de tout ce qui pouvait leur être nécessaire.

Indépendamment de ces généreux procédés, don Pedro de Nava nous ouvrit sa maison, dont il faisait avec noblesse les honneurs; il était instruit, prévenant, aimable; son esprit ne semblait obscurci ni rétréci par aucun des préjugés de sa nation : ses opinions étaient tolérantes, ses pensées justes, ses sentiments élevés. II gémissait de l'état déplorable de celte partie du monde, que la nature avait créée riche, mais que Tignorance, Tarbitraîre et Tinquisition étaient parvenus à rendre pauvre et stérile.

Un bomme comme Pedro de Nava, s'il eût été le maître, aurait rendu ces magnifiques provinces aussi heureuses, aussi peuplées et plus opulentes que les États-Unis ; mais il ne pouvait qu'obéir, et la prison ou le supplice serait devenu pour lui l'unique résultat de la moindre tentative pour dissiper les ténèbres et avancer la civilisation. Nous venions récemment de voir celte civilisation portée au plus haut degré dans le Nord, et nous la retrouvions dans son enfance au milieu d'une contrée conquise et possédée depuis près de trois siècles par l'Espagne.

Malgré les prévenances et les attentions obligeantes de don Pedro de Nava, nous voyions avec chagrin noire séjour se prolonger dans ce triste lieu, où la santé ne trouvait pas de préservatif contre la contagion , ni l'esprit contre l'ennui : car la chaleur excessive permet-

39S SÉliOIlUSS

tait rarement dé se livrer aux exercices otf à l'^de.

Je ne sortais qu'à six heures du matin pour aller dans les bois, avec l'espoir de tuer quelques chats-tigres; mais j'en vis peu et de loin. En revanche, je tuai plu- Sieurs serpents, quelques singes, et un grand nombre de perruches et de perroquets.

On m'avait donné un singe singulier : il était de la plus haute espèce; sa taille s'élevait à cinq pieds environ; son poil brun tirait sur le rouge, et cette cdliîeur était encore pins remarquable par le conti^ste d'une épaisse barbe noh*e qui descendait sur sa poitrine. Je croyais le ramener en France, mais il fut impossible de Fapprivoîser : cet animal, attaché à un arbre près de ma maison, était si féroce qu'il faillit dévorer un de mes gens qui lui apportait à manger. Bozon et moi, nous nous vîmes forcés de le tuer à coups de pistolet.

Dès neuf heures, j'étais obligé de rentrer. L'excès* sîve chaleur du soleil contraignait alors chacun à chercher l'ombre et le repos; les soirées seules invitaient à sortir par une fraîcheur attrayante, mais pernicieuse : car elle était jointe à une forte humidité, principale cause des maux qui font périr dans la zone torride tant d'Européens.

Nous attendions à Porto-Cabello, avec une vive impatience, l'armée navale de M. d'Estaing, qui devait sortir de Cadix, et don Solano que nous avions cru prêt à mettre à la voile de la Havane. Mais le temps s'avançait, et nous ne recevions de nouvelles ni de l'un ni de l'autre.

Le golfe Triste était un merveilleux choix pour un rendez-vous mystérieux; car il était généralement peu connu : aussi les Anglais, après nous avoir vus leur échapper en passant entre leurs flottes, près de Porto- Rico et de Saint-Domingue, furent quelque temps sans pouvoir deviner par où nous étions disparus, et dans quelle baie du continent nous étions mouillés.

ou saUTBJlIRS. MO

Cependant les maladies commençaient à se répandre parmi nos troupes. Quelques officiers, et un assez grand nombre de soldats, succombèrent à ce fléau destructeur. Notre général, le baron de Vioménil, fut atteint de la fièvre, et ses jambes étaient couvertes de bubons. Champcenetz et Alexandre de Lameib payèrent un tribut à ce redoutable climat.

 mon tour, je ftis atteint par une fièvre violente : cooune je n'avais pas une grande confiance dans les remèdes de nos chirurgiens d'Europe, dont la routine était un peu déconcertée dans cette zone ardente, je tentai de me guérir moi-même ; je me mis jusqu'au cou. dans un tonneau rempli d'eau fraîche, et j'y restai quelques beii* res . Cette témérité me réussit : ma fièvre chaude disparut. Sur ces entrefaites, notre attentif commandant, don Pedro, nous conseilla de franchir les montagnes, de chercher dans la plaine un air plus pui*, et de profiter dû notre inaction pour aller à Caracas, belle et riche ville, capitale de celte province. « Je ne vous engage « point, me dit-il, en souriant, à demander au gouver- « neur^général la permission de faire ce voyage : il « éprouverait presque un égal embarras pour vous la re- « fuser ou pour vous l'accorder ; sa réponse pourrait se « faire attendre. Le cabinet espagnol n'aime point que « les étrangers connaissent l'intérieur de ce pays. Pap- « tez donc sans ces formalités; le gouverneur est un « homme très aimable; il vous accueillera bien, et les « habitants ainsi que les dames de Caracas vous rece- • vront avec enthousiasme. »

Nous profitâmes de cet avîs« Alexandre de Lametb fut le plus expéditif et le plus audacieux : au lieu de prendre la route connue de Valence, ou de se rendre à la Guayra par mer, il traversa, de l'ouest à l'est, le milieu des montagnes, par des sentiers presque impraticables, en bravant des dangers de tout genre, que peu d'habitants du pays osaient même affronter.

900 MÉtfOIlUES

Le prinee de Broglie s'embanioa avec son capicmne de vaisseau, M. dTthîSy arriva ainsi par la Goayra à Caracas, et revint ensuite par la roate de Yaleoce à PonoOibello.

Mathieu Dumas, Bozon, Champcenetz, Désoteuxet moi , ayant loué des mules pour nous et pour nos gens, nous entràiiies dans les montagnes par la voie qu'on appelait bien improprement une route : c'était un sentier presque impraticable. Il fallut, pour évitei' de désastreuses chutes , que nos mulets fussent presque aussi légers et adroits que des chèvres.

Ce sentier, dont la largeur ne passait jpas deux pieds, nous tenait suspendus sur des abymes. Étant taillé dans le roc, il ressemblait à un escalier à marches inégales; quelquefois il tournait si court que les pieds de derrière de la mule étaient encore dans une direction, tandis que les pieds de devant se plaçaient sur Tautre. La muk était comme pliée , et on avait devant soi un précipice de huit cents pieds, où le moindre faux pas pouvait faire tomber.

De plus , de petites croix de bois, placées dans ces endroits périlleux, instruisaient charitablement le voyageur de l'infortune de ses devanciers.

Enfin, après une pénible journée de marche, nous arrivâmes, à l'entrée de la nuit, sur cet immense et magnifique plateau , qui s'étend jusqu'à i'Orénoque, contrée favorisée de tous les dons du ciel et de toutes les prodigalités de la nature.

Une administration ignorante laissait perdre tous ces trésors; arrêtant la prospérité , étoufiknl la population par des entraves de tout genre, de peur que la richesse n'amenât l'indépendance, elle a vainement retenu ces fertiles contrées dans im état de langueur et d'oppression. Les choses sont plus fortes que les hommes; la Hberté , comme tout nous portait dès lors à le prévoir, est née des efforts mêmes qu'on faisait pour l'éloigner.

ou SOttENtRS. 30t

Elle s'est drmëe) elle a été victorieuse, et probablement^ d'ici à un demi-siècle, ces belles provinces, qu'à l'exception de quelques villes et d'un petit nombre de bourgs, j'avais trouvées désertes, égaleront en culture, en industrie et en puissance , les plus florissantes monarchies ou républiques de notre vieille Europe.

La ville de Valence est située dans une plaine unie, agréable et fertile; des brises assez régulières y rendent supportable une excessive chaleur. On comptait à peu près douze mille habitants dans Yaience. Elle avait une garnison de cinq cents hommes; àli* évéque, un gouverneur, y résidaient; on y voyait une grande quantité de couvents, une foule de moines, presque point de commerce, des rues malpropres , des maisons mal bâties et de magnifiques églises. Les habitants étaient généralement pauvres; les prélats, les chanoines et les couvents très riches.

Cest pour sortir d'un tel état de choses que les peuples , après d'inutiles plaintes et réclamations , se sont armés, et que la révolution a éclaté. Un voyageur, qui récemment a vu dans la province de Santa-Fé les traces . de cette déplorable administration, qui n'ont encore pu être entièrement efl'acées , y trouve des raisons pour condamner l'insurrection de ces provinces , dont il ne peut concevoir l'ingratitude envers leur métropole.

Avec plus de réflexion , il y aurait au contraire reconnu les vrais motifs qui ont porté les colonies à secouer le joug d'une administration qui les maintenait dans une telle détresse, et il n'aurait point été surpris de voir les prêtres catholiques créoles se déclarer pour l'indépendance, s'il avait su et remarqué que les évéchés, les cures et les canonisats si riches de ce pays, étaient exclusivement donnés à des Espagnols , et constamment refusés aux prêtres nés en Amérique.

Enfin, au lieu de déplorer le sort de ces vaillants soldats, qu'il trouve si peu vêtus et si mal payés, et de pré-

303 HilIDlUS

sager pMT <M moiifr lew débite , 0 fl6 8«raft ewr^ de Tardeur et du désintéresseioeat de lear patriotisaw; d'ailleursy il aurait pu apprendre que dans ce cliauttpev de vétemepu 9PQi nécessaires, et qu'une très modiqoe solde y suffit , puisque partout la terre y donne d'dtemême des alioieau qui ne coûtent rien, et qu*on y reçoit un bœuf y soit pour le prix de douze francs, mi en {Tenant seulement la peine de récoreber et d*en readrela peau au vendeur.

Nous fîmes peyi de séjour à Valence. L'évéq»^ m» évita , nous ciY>yant , je pense , hévéiugie». Le gome^ neur nous fit un accueil cérémonîeuj^, mais froid; ta habitants se montraient tristes et taciturofis. Và&nàm n*excitant notre intérêt ou uoire curiosité , nouscoiK^ nuàmes noire route.

Le chemin était beau : des deux çùté» nousmaNi^ trames quelques habitations et des in^gpteries.Lstfraicbeur des bois épais no«« ffjiettai» souvent à fsdmdes rayons du soleil.

Comme notre dessein était de voyager lentemeotr ^ que les villages ou villes sont dans ce pays fort é)oip« les uns des autres , nous passâmes plusieurs nuits im les forêts. La, nous suspendions à des arbres tosbrfs filets ou hamacs qui nous servaient délits, etjpi«l<k nous on allumait de grands feux pour éloijpier k&Wr maux féroces, dont les affreux hurlements faisaiaot^tentir les bois.

Avant d arriver à Guacara, village indien , ayaméié forcé de m'arréter, et me trouvant ainsi lojn de m compagnons et de mes gens i je yis venir à omiqQatra Indiens , dont trois étaient arpnés d'arcs et de fi^i ils tendaient leurs arcs, et je cru^ i^n moment qii% voulaient m'attaquer. Je courus sur eux l-épéeà laflWfli mais bientôt la vue des chapelets qu'ils portaient 9a<^} leurs signes et leurs gestes me prouvèrent que a'tà^^ des Indiens chrétiens et soumis.

ou ftoi}t£Briâ& d03

Mes camarades avalât adieté à Fan <f eut son arc et ses flèches, et Us me montraient les leurs, croyant appareonnieiit que f aurais la même tentation ; maïs je leur k entendb^e que je voulais seulement savoir avec queDe dextérité ils se servaient de ces armes.

Ils me comprirent , et , après av(Mr attendu une ou deux minutes, voyant passer an dessus de nous un gros oiseau de la race des arû» , im de ces Indiens lui lança sa flèche, et le fit tomber mort à mes pieds. Je leur donittiqiidqves piastres, et je rejoignis mes compagnons an moment où ils entraient dans Guacara, dont les habitants nous reçurent très cordialement, mais nous nourrirent fort mal.

Le soir, sortant de la maison de mon hôte et me pro* menant sur une vaste pelouse, j'allais m*asseoir au pied d'un arbre pour prendre le frais, lorsqu'un Indien, accourant à moi sans bruit avec une lanterne sourde , me prit par la mahi, et m^emména rapidement avec lui. A cinquante pas de là, s'arrêtant et retournant sa lanterne, il me fit voir le péril que j'avais couru : car, au pied de Tarbredontje m'étais approché, on avait attaché par une chaîne un jeune tigre récemment pris, et qui aurait pu me punir un peu sévèrement d'avoir troublé son sommeil. » A l'aide d*un interprète , je demandai à l'Indien chez lequel je logeais, pourquoi , près de son village, on ne voyait d'autre culture que quelques plants de mais. « A

• quoi nous servirait, me répondit-îl, de travailler? Une « cabane de troncs d'arbres et de feuilles de bananiers « nous suffisent pour maison , meubles et lits. La cha- « leur nous rend tout vêlement inutile; la terre nous « ofireen abondance des fruits et du gibier. Si nous cul-

• tivions les champs , nous ne saurions à qui vendre ' « leurs produits. Cependant le gouvernement espagnol «. nous Imposerait alors un tribut, et, comme nous ne

• pourrions le payer, on nous condamnerait à travailler

• aux mines , ou à pécher l'or dans les rivières. »

104 MÊMOnuts

LepriDcede Broglie, à son retour, me dil qtteda» un bourg plus considérable nonuné Cumana, et où je ne m'arrélâi point, il avait causé par interprète ayee le cacique ou le chef des Indiens libres de cette provlDce. lis y vivent, disait-il, absolument suivant leurs anciens usages, gouvernés par leur propre chef, dont rantorité est en même temps civile, militaire et religieuse. Ce chef règle leurs mariages et juge leurs différents.

Ce cacique prétendait que , pendant quelque temps, le gouvernement espagnol lui avait marqué beaucoop de considération, mats que, depuis, ij avait perdu son crédit, et que, malgré les représentations de sa tribu et les siennes, les Espagnols empiétaient chaque jour sor les teiTcs accordées à ses sujets, de sorte que la population de ces pauvres Indigènes diminuait gradueûement. Il est probable, d'après ces faits, que les restes de cette population, qui s'éclaircissait déjà il y a quarante ans, se seront depuis totalement éteints, ou qu elle aura foi de ce séjour d'oppression .

Nous continuâmes à marcher tantôt dans des sditudes et des forêts qui rappelaient lëpoque de la découverte de TAmérique, tantôt dans des plaines oi quelques habitations et des champs cultivés indiquaient une civilisation commencée. Nous arrivâmes à Haracay, petite ville assez jolie. Ses habitants nous firent un accueil gracieux; et un capitaine de milices, nomné don Félix , nous donna un très bon souper ou assistèrent plusieurs femmes d'une beauté remarquable.

Don Félix , lieutenant de roi à Maracay , était « homme instruit, aimable : il parlait bien français; il épancha librement avec nous la douleur que lui causait la conduite injuste et oppressive de Tadministration; il s'emporta surtout contre l'avarice, la fiscalité et la dureté de l'intendant de la province. • Cet homme, dismt- • il, prive le commerce de tout débouché, l'agriculture « de toute activité, les propriétaires de toute sécurité;

ou S0I}?BII1RS. 305

• les emplois ne sont donnés qu'à des Espagnols; les « créoles sont vexés, ruinés. Aussi, croyez-moi, la fer-

• mentalion sourde qui existe partout, ne tardera pas à « se manifester. Il ne faut qu'un homme de caractère^

• qu'un chef, pour qu'elle éclate ; et je prévois que mon « pays sera inévitablement en proie à toutes les cala-

• mités d'une guerre civile. Il y a peu d'années , un ca- « cique, Tupac-Amarou, de la race des Incas, s'est ré-

• volté ; il avait armé vingt mille hommes dans le Pérou . « On eut beaucoup de peine à étouffer cette insurrcc-

• tion. Dans plusieurs autres lieux , on assure qu'il « existe des troubles que fomentent déjà des créoles. « Mais l'autorité empêche la circulation de touie nou- « velle alarmante. »

Nous quittâmes avec regret un hôte dont l'entretien était aussi intéressant qu'instructif, et nous nous mimes en route pour Vittorîa. A quelque distance de Maracay, OD voit le lac de Valence, l'un des plus pittoresques peut-être qui existent dans le monde, quoiqu'il soit bien moins grand que le lac de Maracaïbo. Le long de ses rivages, on admirait déjà des cultures variées et de jolies habitations. Je suis persuadé qu'un jour, sous l'égide d'une liberté protectrice, ce lac et ses bords deviendront une des merveilles de cet hémisphère.

Nous traversions le canton le plus fertile de la province ; nulle autre part nous n'avions vu un si grand nombre d'habitations, de cafeteries et de plantations de cacao ou d'indigo. Dans les intervalles assez grands qui les séparaient, nous marchions, à l'abri du soleil, sous des bois un peu sauvages, mais qui nous charmaient par la variété des arbres, la vivacité des couleurs de leurs fruits, le parfum que répandaient leurs fleurs, et par le chant varié des oiseaux de toute espèce qui les habitaient. Ce pays délicieux était arrosé par une petite rivière, tellement serpentante, que nous fâmes obligés de la traverser sept ou huit fois.

306 MÉIIOIIIES

Au milieu de la journée, dans le plus fort de la chaleur, nous passâmes près d'une maison isolée, entourée de plantations de divers genres et cultivées avec soin. Je ne fus pas peu surpris lorsqu'un homme, qui se tenait sur le pas de la porte de cette maison^ nous invita poliment et en très bon français à y entrer. .

Comment s'attendre à trouver là un compaU'iote? C'en était un cependant : né à Bayonne, il s'était embarqué sur un vaisseau marchand qui avait péri sur la côte de Caracas. Ayant sauvé son argent et quelques eJSets, il avait voulu voyager dans l'iniérieur de ces provinces.

Arrivé dans le lieu où nous nous trouvions, il était devenu épris d'une fille indienne, et s'était marié avec elle. Se faisant agriculteur, maçon, architecte, il s'était créé une jolie habitation, une nombreuse famille, et, par souvenir des habitudes de son pays et de la profession de son père, il avait mis une enseigne à sa maison, et se disait aubergiste, quoiqu'il ne vît peut-être pas quatre voyageurs par an lui demander l'hospitalité.

Sa femme était belle encore , malgré sa couleur de cuivre très prononcée. Cette couleur des Indiens, contrastant avec leurs longs cheveux noirs , est d'autant moins désagréable que leurs traits sont réguliers, et qu'ils n'ont point te nez épaté ni les lèvres grosses comme les nègres.

Ayant fait ainsi un assez bon dtner à la française, et ne pouvant tirer que peu de parti de l'entretien de notre hôte, dont l'esprit avait pris toute l'indolence des indigènes, nous remontâmes sur nos niules, et nous arrivâmes le soir à la Yittoria, l'une des plus jolies villes de ces contrées, et qui est distante de Maracay d'environ douze lieues. Trois mille habitants composaient sa population; on y voyait régner une activité de conunei:ce très rare alors dans cette partie du monde.

Le lieutenant de roi qui commandait dans cette ville

ou SOUVBNIKS. 307

s'appelait M. Prudon. Comme il aiihait beaucoup à causer^ et en trouvait peu roccasion^ notre apparition fut une fête pour lui \, aussi nous fit-il, avec beaucoup dV bligeance, les honneurs de sa ville.

Son instruction était assez étendue, son humeur confiante, son caractère assez frondeur. En quelques heures il nous apprit plus de choses sur la situation de son pays, qu^un long voyage n'aurait pu nous en faire connaître.

Son humeur faisait un parfait contraste avec celle de don Félix, que nous venions de quitter : celui-ci gémissait, comme Heraclite, des ténèbres répandues par Tin* quisition, de l'oppression sous laquelle languissait sa patrie, et des orages futurs qui la menaçaient. M. Prudon, au contraire, en vrai Démocrite, se moquait de la superstition, tournait en ridicule Tineptie des gouvernants, et* nous assurait, en riant, qu'une révolution pareille à celle des Etats-Unis était prochaine et inévitable.

« Ici, disait-il, Tiaquisition ne fait point, 11 est vrai, « d'auiihdar-fe; elle n'allume point de feux^ mais elle « s'applique à éteindre toute lumière. L'intendant gêné- « rai est son protecteur : sur le moindre soupçon d'im- « piété, on est arrêté, condamné à l'amende; souvent « nâême la confiscation suit ces châtiments.

« Je suis obligé de prendre un masque pour paraître « aveugle comme les autres, et de me livrer, comme « eux, aux pratiques les plus puériles. Moi, ainsi que « plusieurs de mes ami^, nous brûlons du désir de con-, « naître les livres des écrivains célèbres de la France ; « mais l'intendant en défend l'importation sous les pei- « nés les plus graves, et comme s'ils étaient pestiférés.

« Enfin, me dit encore M. Prudon, déjà les créoles « indignés n'appellent plus les Espagnols que fores^ « tière», c'est à dire étrangers. Ceci suffît sans doute « pour prouver que la métropole et ses colonies ne vî-

30S lltlIOiRBS

• vront pas longtemps en bonne inleUigence ei ea boa « ménage. »

Nous tronvàmes, dans la même ville, mi médecin, non moins mécontent de son gouvernement, et ce ftit avec un plaisir extrême que, nous ayant condnits dans le tien le plus retiré de son logis, il nous montra, dans une poutre artistement creusée, les œuvres de J.-J. Rousseau et de Raynal, qu'il cachait comme son plus précieux trésor.

Nous eûmes, dans cette ville, Tamusement de voir, sur la grande place, un combat de taureaux, jen triste, cruel, et propre à maintenir la barbarie des mœmrs. Nous jouîmes , chez le gouverneur , d'un passetemps plus doux, celui d'une soirée où se trouvaient réunis les hommes les mieux élevés, et les plus jolies femmes de la ville.

Ayant séjourné vingt-quatre heures à la Yittoria, nous en partîmes pour nous rendre à Caracas, qui ea est éloigné de quatorze lieues. Nous fîmes cette route en deux jours. On devrait croire qu'en approchant de la capitale d^un pays, on y trouvera à chaque pas la nature embellie par l'art, qu'on y.vciTa plus d'habitations, plus de culture, plus de commerce, enfin plus de vie et de civilisation ; nous éprouvâmes tout le contraire.

Après avoir traversé quelques plaines fertiles en indigo, en café, etc., et des champs de maïs, nous entrâmes dans des montagnes beaucoup plus escarpées, et dans des forêts bien plus sauvages que celles qu'il nous avait fallu franchir poiur arriver de Porlo-CabeUb à Valence. La route était seulement un peu mieux tracée et moins dangereuse.

Dans les vallons, nous succombions sous le poids.de la chaleur; élevés sur les monts, nous éprouvions pn froid dont nos manteaux ne pouvaient nous garantir. La nuit, c'était une telle humidité, qu'en t(»rdant nos couvertures^ elles répandaient de l'eau en abondance.

ou 80CTE1IIRS. 300

Ces montagnes sont de très peu moins hantes que les imposantes Cordilières, dont elles sont une branche.

Pendant les ténèbres, on se sentait attristé par les hurlements des tigres, des fions; et le matin on était étourdi par les cris aigres et perçants d'une foule innombrables d*aras, de perroquets et de perruches, qui saluaient le soleil et lui rendaient sauvagement hommage par les concerts les plus discordants .

Pendant notre route, nous fûmes étonnés d'entendre les cris féroces d'un animal qui semblait s'approcher rapidement de nous. Notre guide nous dit avec effroi que c'était un tigre : alors malgré ses conseils, nous tournâmes vers la partie du bois d'où partait ce bruit.

Désoteux, qui seul avait des pistolets, entra dans le fourré , l'animal avait fui. Désoteux déchargea sa colère et son arme sur un gros singe qu'il manqua.

Je ne fis pas d'autre rencontre dans ces forets que cdle d'un serpent énorme de l'espèce des boas ; il dormait au soleil sur des broussailles. Je l'avais pris d'abord pour un énorme tronc d'arbre renversé, et je ne pus me défendre d'un soudain tressaillement, lorsqu'au moment où ma mule le touchait presque, ce prétendu arbre se redressa, se recourba, montrant une tète hideuse, et s'éloigna de moi avec rapidité, en poussant un affreux siflBement.

Il y a encore une autre espèce d'animaux dans ce pays dont l'aspect est horrible : ce sont de gigantesques chauvessouris, plus larges qu'un chapeau espagnol, et dont la physionomie infernale ressemble aux plus bizarres masques de nos diables de l'Opéra ; on les nomme vampirety et le vulgaire croit que, lorsqu'elles trouvent un homme endormi, elles sucent tout son sang avec tant d'adresse qu'elles ne le réveillent pas.

Après une journée des plus fatigantes, étant loin de toute habitation, nous demandâmes asyle à une vieille femme indienne, qui nous conduisit dans sa case, vraie

310 MiliOIRES

demeure de sânvage oa de sorcière. Cette femme s*efforça de nous traiter de son mieux; mais eOe nous pré- Senta des perroquets cuits dans un mauvais chocolat, et d'autres mets si dégoûtants que dous ne pûmes vaincre notre répugnance.

Après avoir mal dormi, comme gens qui ont festomac creux, nous reprîmes notre chemin. II nous fallut franchir avec peine une haute montagne nommé San- Pedro, redescendre dans une profonde vallée, et passer à gué plusieurs torrents ; enfin, ayant gravi une dernière montagne, nous descendîmes pâf mie douœ peate dans la délicieuse vallée de Caracas.

Cette vallée, défendue des vents ardents do midi par de hautes montagnes, est ouverte à celui de Test, qui y apporte une douce fraîcheur. Rarement le thermomètre y monte au delà de vingt-quatre degrés, et souvent on Ty voit au dessous de vingt.

Aussi, dans ce lieu charmant, les fleurs et les fruits se succèdent sans cesse. On y recueille toutes les productions de la zone torride, et Ton peut y jouir de toutes celles des zones tempérées. Au bord des champs où naissent ilndigotier, la canne à sucre, Toranger et le citronnier, on trouve dans quelques jardins du blé| des poiriers et des pommiers.

Le vallon est arrosé par une jolie rivière limpide, qui rend les prés toujours frais, les arbres toujours verts. Ces arbres sont embellis par une fouie de colibris, qof réfléchissent sur leurs jolis plumages toutes les couleurs de Tarc-en-ciel : on dirait que ce sont mille fleurs brillantes qui voltigent.

Un grand nombre de maisons élégantes sont éparses ou groupées au milieu de ces prairies) leurs clos, dont la culture est soignée, sont entourés de haies odorifé-* rantes . Là, on respire un air pur, embaumé j là, il semble que l'existence prend une nouvelle activité pour noiii faire Jouir des plus douces sensations de la vie. Ênfiui

ou soinrKJfiRS. zn

si on n'y rencontrait pas des 'moines inqnisiteiirSy des alguazils farouches, quelques tigres, et des employés d'un intendant-général avide, j'aurais presque pensé que le vallon de Caracas était une petite partie du paradis terrestre, et que, par une obligeante distraction, l'ange qui défend sa porte avec une épée flamboyante, nous en avait permis l'entrée.

La ville de Caracas s'offrit à nos yeux avec assez de ms^esté pour terminer noblement ce tableau : elle nous parut grande, propre, élégante et bien bâtie. Je crois qu'on évaluait sa population alors à vingt mille habi-tants; mais on assure que depuis, un désastreux tremblement de terre et les fureurs des guerres civiles ont fait disparaître cette prospérité, qu'une sage liberté et une administration éclairée pourront seules faire renaître.

. Désoteux y était arrivé avant nous*, plusieurs officiers de notre armée nous y avaient précédés. On nous attendait, et la coui*toisie espagnole fit à notre petite cavalcade une très galante réception : chacun s'empressait à lenvi de nous offrir sa maison ; les dames, ouvrant leurs jalousies, nous saluaient de leurs balcons; enfin nous étions accueillis comme les romanciers prétendent qu'on accueillait autrefois les paladins, dans les châteaux où ils venaient se reposer de leurs courses aventureuses.

Le gouverneur-général de la province, don Fernand- Gonzalez, ayant su que j^étais le fils du ministre de la guerre du roi de France, eut la bonté de me donner un logement dans son palais, et, pendant notre séjour, il y reçut le matin et le soir tous nos compagnons d'armes avec la plus grande urbanité et une magnificence vrai* ment castillane.

Ce gouverneur me présenta dans les sociétés les plus distinguées de la ville : nous y vîmes des hommes un peu trop graves et taciturnes ; mais, en revanche, une grande quantité de dames aussi remarquables par la

dit MÂliOIlICS

beauté de leurs traits, par la richesse de leur pamre, par Télégance de leurs manières, et par leurs talents pour la danse et pour la musique, que par la vivacité d'une coquetterie qui savait très bien ailier la gaité à h -décence.

Mes compagnons de voyage se sont rappelé long- 4emps les charmes de Belina Aristeguilta et de ses sœurs Panschitta, Rossa, Theresa. Quant à moi, je fus singulièrement frappé de la ressemblance extrême de Tune de ces dames, nommée Raphaellita Erménégîlde,. avec la comtesse Jules de Polignac.

Le trop fameux général Miranda, que le général comte de Valence accusa depuis de nous avoir fait pe^ dre la bataille de Nerwiude, déjà presque gagnée parla vaillance de M. le duc de Chartres, aujourd'hui duc d'Orléans, était de la famille des Aristeguitta. Proscrit parle gouvernement espagnol, il lui chercha longtemps des ennemis dans toute TEuropê , et entretenait d'intimes intelligences avec des Anglais qui Taidaietit à féconder en Amérique les germes d'une révolution.

Nous étions arrivés à Caracas à la fin du carnaval : aussi la semaine que nous y passâmes ne fut qu'une série continuelle de fêtes, de bals et de concerts. Nous trouvâmes à la mode, dans cette ville, un jeu aussi plaisant que singulier : cavaliers et dames, filles et garçons, jeunes et vieux, tous ne sortaient de chez eux, pendant les jours gras, que les poches remplies d'anis; et, dès qu'on se rencontrait, on s'en lançait à Tenvi des poi* gnées. Nul ne pouvait éviter ces mitrailles, qui n'excitaient dans la mêlée que de vifs éclats de rire.

C'était sûrement la plus douce et la plus innocente des guerres. Cependant, comme il n'en peut pointexister sans événements un peu marquants, voici celui dont je fus témoin : nous étions un jour invités à un grand dîner chez le trésorier général; plusieiu^s révérends pères inquisiteurs honoraient ce repas de leur présence,

ou âOtlVENtHS. 313

faisant fête aux vins, et prenant de bonne grâce leur part à la gaité des convives. An dessert, madame la trésorière donne le signe du combat ; de tous côtés les anis volent, le rire éclate; mais soudain lun des inquisiteurs, poussant trop loin sa grosse gaité, et trouvant les anis trop légers, lance au milieu de ce ft*éle tourbillon une grosse amande.

' Ce boulet va frôler tout droit le nez du duc de Laval, qui, n'aimant pas trop les moines ni les mauvaises plaisanteries, riposte par un boulet de vingt-quatre, c'est à dire par une grosse orange, qui vient sans respect frapper le révérend père au visage. Alors les Espagnols consternés se lèvent, les dames se signent, les jeux cessent, le dîner finit; mais le révérend père, affectant une gaité que démentait sa physionomie, rassura tout le monde en recommençant les jeux si gravement interrompus. Je crois que, si nous n'avions pas eu sur cette côte, dans un port voisin, cinq mille amis bien armés, le père inquisiteur, moins indulgent, aurait fort bien pu offrir à Laval, pour quelque temps, un de ces logements sombres et frais, dont il avait grand nombre à sa disposition.

Le gouverneuis don Feniand Gonzalez, se mêlait souvent à nos danses, à nos concerts, mais en conservant toujours sa dignité ; ses manières étaient fort nobles ; son esprit était cultivé , son caractère humain , affable et généreux : accessible à tout le monde, il donnait audience à tous ceux qui la lui demandaient, écoutait leurs plaintes avec bonté, et y faisait droit, autant que cela lui était possible. Il connaissait parfaitement les vices de l'administration coloniale ; et, si son autorité eût eu plus de latitude, tout aurait bientijtpris, dans ces provinces , une face nouvelle et prospère ; mais il ne lui était pas permis d'arrêter Tintendant dans ses opérations fiscales, et de gêner l'inquisition dans les mesures sévères qu'elle prenait pour éteindre toute lumière I. 37

314 flÊVOIRES

naissante, etponrempécher lout progrès en civOisation. Je lui demandai si celte inquisition avait un pouvoir aussi redoutable qu*on le' disait : « N*en doutez point, « me répondit -il ^ pour vous en donner une idée, il vous « suffira de savoir que je suis obligé, par mes instruc- « tions, de prêter main-forte à ce tribunal, et de met* « tre à sa disposition les troupes que je commande, « toutes les fois que j'en suî& requis, et sans qu'il me

• soit permis de m'informer du motif ou de Tobjet de « cette réquisition. Au reste, ce fameux tribunal, tant

• redouté, ne verse plus de sang comme autrefois : il « châtie même beaucoup moins qu'on ne le pense i « mais il menace, il effraie, et, s'il ne fait pas beaucoup « de mal, il empêche au moins de faire beaucoup de « bien: »

Dans la suite de ces entretiens, le gouverneur m'apprit que, par un singulier hasard, l'Amérique espagnole venait d'être délivrée d'un fléau terrible ; il régnait, de temps immémorial, sur ce continent, ime maladie cruelle, contagieuse et réputée incurable; on l'appelait la lèpre de Carthagène : dès qu'un individu était atta^* que de ce mal horrible, qui couvrait la peau d'ulcères, détruisait le sens du tact, et conduisait par des douleurs insupportables à une mort lente, tout le monde fuyait ce malheureux, chacun évitait avec horreur son approche; toute pitié cessait pour lui ; l'amilié l'abandonnait, la terreur étouffait même la voix de la nature; il n'avait d'asyle que les léproseries, hôpitaux infects, où ses souffrances s'aigrissaient par le spectacle de celles de ses compagnons d'iùfortune.

Don Fernand Gonzalez me dit que récemment, dans la province de Guatimala, une vieille négresse, chassée inhumainemenr d'une habitation, parce qu'elle était atteinte de la lèpre, ayant été rencontrée par une trib,a sauvage, dans les bois où elle errait, elle avait vu avec surprise ces hommes s'approcher d'elle sans crainte, et

ou SOUVENIRS. 315

remmener avec eux. Arrivés dans leurs cabanes, Us la traitèrent, la guérirent ; mais ils la retinrent en servitude, pour qu'elle n*apprtt point aux Européens le secret de sa guérison.

Cependant, cette tribu étant un jour attaquée par une tribu voisine, la pauvre négresse, s'éiant échappée pendant le tumulte, avait trouvé le moyen de regagner par les bois son habitation.

Son retour et sa guérison y excitèrent la plus grande surprise. On attribuait cette cure à un miracle; mais elle apprit à ses maîtres que les sauvages l'avaient guérie en lui faisant avaler chaque jour, pendant trois semaines, un lézard cru et coupé en morceaux. Ce lézard) disait-elle, était fort commun partout.

La nouvelle de cette aventure s'étant promptement répandue dans toutes les provinces du continent espagnol, on avait essayé et pratiqué avec un tel succès le remède du lézard, que peu à peu les léproseries s'étaient vidées, et que la contagion avait presque totalement disparu. Le gouverneur me fit voir deux de ces lézards ; j'en mangeai même quelques morceaux; s» propriété est, au bout de peu de jour^, de donner des sueurs et des salivations si fortes, qu'elles emportent le mal en peu de temps.

A mon retour en France, je communiquai ce fait à plusieurs médecins, et, ce qui est pénible à dire, c'est qu'ils reçurent avec indifférence cet avis, et qu'ils négligèrent de prendre des informations sur un remède si efficace, et que le gouvernement assurait avoir vu employer avec un grand succès pour guérir des soldats hydropiques.

Lorsque les visites et les fêtes me laissaient quelques instants de liberté, je causais souvent avec un officier français établi depuis plusieurs années à Caracas ; il me confirma tout ce que m'avaient dit les lieutenants de roi à Maracay et à la Vittoria sur le mécontentement

316 uluoiwss

du pays, sur l'oppression des créoles et sur Tinsatiable avarice de l'intendant.

L'ignorance est toujours crédule : mon officier me fit rire, en m'assurant que, deux ans auparavant, il avait été envoyé, à la tête d'un détachement de miliciens, sur les bords du Rio-Negro, où les Espagnols s'obstinaient à croire qn'on trouverait le pays d'Eldorado, tant promis à leur chimérique imagination, et jusque là caché à leurs yeux par d'impénétrables forêts.

Etrange aveuglement d'une administration qui se fatigue à chercher un Eldorado fabuleux, tandis qu'elle peut si facilement en créer un véritable dans ces belles contrées, en donnant un peu d'activité au travail et de liberté au commerce.

Je fis enfin connaissance avec le fameux intendant général don Joseph d'Avalos, vrai tyran de cette colonie; il achetait, au nom du roi, toutes les marchandises venant d'Europe, en fixait le prix à son gré, et faisait confisquer toutes celles qu'on ne voulait pas vendre par son entremise ; il fixait de même, par un rigoureux tarif, les droits d'exportation des denrées coloniales, faisait payer dix pour cent pour l'entrée dans le port, indépendamment de cinq pour cent d'impôt sur la récolte ; en outre, tout bâtiment chargé de cacao, allant en Espagne, était tenu de porter une certaine quantité de fanègues, pour le compte du roi, ou, pour mieux dire, de l'intendant, qui faisait ainsi cet énorme gain sans aucun déboursé.

De tels moyens pour grossir rapidement sa fortune étaient odieux, et pourtant concevables ; mais ce qui ne l'est pas , c'est l'absurde fantaisie de cet intendant , qui défendait la culture du coton dans un pays où il vient presque naturellement. Par le même caprice, tandisque dans cette contrée les bœufs étaient si communs quun propriétaire, sans être très riche, les comptait par milliers dans ses possessions , Joseph d'Avalos en défen-

ou SOC]V£MIIlS. 317

dait l'exporlation sous les peines les plus sévères. Aussi cet intendant était parvenu à réunir toutes les opinions en une seule; il n'y avait qu'une voix sur son compte; tout le monde le détestait.

Avant de quitter Caracas, je voulus me donner la satisfaction de causer avec un des inquisiteurs, qui savait un peu le français, et qui paraissait plus communicatîf que ses confrères. Je lui parlai de l'état florissant dans lequel j'avais laissé les peuples de l'Amérique du nord. « Comment, Ini dis-je, souffrez-vous que vos provinces, « découvertes depuis si longtemps, soient si fort en ai^ « rière des colonies anglaises pour la civilisation? Entre « vos villes on trouve des déserts, les animaux sauvages « s'y multiplient plus tranquillement que les hommes,

• la nature vous verse ici tous ses trésors : poiu^quoi les

• enfouir? »

« Vous m'avez répondu vous-même, reprit le moine, « en me citant les républiques américaines : nos pro- « vinces nous rapportent suffisamment de richesses et « nous restent soumises j si nous étions assez fous pour « laisser ces richesses et la population s'accroître, bien- •« tôt nos colonies nous échapperaient et deviendraient « indépendantes. »

« A merveille, lui répliquai-je avec indignation ; ii ne « me reste plus, mon révérend père, qu'un seul conseil « à vous offrir, celui de faire tuer la moitié de tous les « enfants qui naîtront. Vous n'avez pas, je crois, d'autre « moyen de vaincre une nature qui tôt ou tard sera plus

• forte que vous. » Là, comme on le croira facilement, finit notre entretien.

Après avoir passé une semaine dans cette ville et dans cette vallée charmantes , pour lesquelles le ciel s'est montré si prodigue et l'administration si avare, Fîmàgination encore pleine des charmes des belles Espagnoles, du bruit de leurs castagnettes, du son de leurs guitares et de& accents de leurs Jolies voix, je partis

pour me rendre au port de lu Guayra y où je trouvai un canot de mon vaisseau le Souverain y qui était venu m'attendre et qui devait me conduire le long de la côte à Porto-Cabello.

Bozon et Champcenetz prirent le même partie ainsi que Mathieu Dumas^ qup avait obligeamment tracé pour moi le plan détaillé et très curieux de notre route de Porto-Cabello à Caracas.

Le port de la Guayra et celui de Porto-Cabello étaient alors les deux seuls où il fut permis aux colons , par le terrible d'Avalos, de porter leurs denrées. Mais les habitants échappaient à cette tyrannie en se rendant la nuit dans de petites anses ^ où des contrebandiers de Curaçao les attendaient.

. Ces contrebandiers étaient Hollandais, et bien armés; rintendant envoyait contre eux de petits bâtiments nommés hélandresj et des soldats. C'était une petite guerre continuelle; la ruse y triomphait de la force.

Ce commerce interlope fit la fortune de la* colonie hollandaise de Curaçao, et donna aux créoles du continent quelques moyens de soustraire une partie de leurs richesses à Fimpitoyable avidité de don Joseph d'Âvalos.

Là rade de la Guayra est commode , sûre y et la ville est défendue par des forts très bien construits; la route de Caracas à cette ville est roide, escarpée, difficile, mais cependant beaucoup plus praticable que tous les autres chemins déjà suivis par nous dans ces montagnes.

Le canot où nous nous embarquâmes était suivi par un autre canot sur lequel étaient montés M. Linch, of« ficier de notre état-major, et le comte Christiern de Deux-Ponts, colonel d'un régiment de quatre bataillons qui portait son nom.

Un vent frais et favO'able nous faisait espérer une courte navigation , lorsqu'à dix lieues de la Guayra, nous aperçûmes une frégate qui venait sur nous. Rien ne nous faisait distinguer si elle était anglaise ou fran-

ou SOUVENIRS. 31d

çâîsej dans cette încertittide, nous crûmes plus prudent d'éviter celle rencontre : quoique la frégate nous hélât, nous serrâmes la côte de près, évitant avec soin les brisants, et nous fûmes ainsi bientôt hors de toute atteinte.

Le canot qui nous suivait ne nous imita point; Tofflcier qui le commandait continua sa marche sans crainte, parce quil regardait la frégate comme amis; il fut étrangement surpris lorsqu'un ou deux boulets , qui passèrent près dtt CSinot, invitèrent impérieusement nos pauvres compagnons k se rendre à bord du bâtiment de guerre.

Cétait une frégate anglaise conmiandée par un jeune capitaine nommé Nelson, qui depuis ne devint que trop célèbre par la destruction de notre armée navale sur la côte d*Egypte, et par d'autres éclatantes victoires.

Mon ami Linch, dans ce moment critique, était fort inquiet, parce que la loi anglaise punit de mort tous ceux qui, étant nés en Angleterre, sont pris en portant les armes contre elle. Il pria donc très instamment le comte de Deux-Ponts de ne rien laisser échapper qui pût apprendre aux officiers de la frégate , qu'il était né dans les îles britanniques.

Nelson reçut ces deux officiers avec tant de politesse, les traita si bien et leur fit faire si bonne chère , que, malgré leur chagrin , ils prirent assez promptement le parti de se résigner de bonne grâce à leur sort.

Or, il arriva que, tenant table longtemps et trouvant le vin bon, ils en goûtèrent un peu trop, espérant sans doute que ses fumées étourdiraient leur tristesse. Le remède produisit son efiTet; la conversation s'anima, la gaité devînt confiante.

Après divers propos , on parla de l'Angleterre et de Londres; Nelson fit, je ne sais par quel hasard, une ou deux méprises sur quelques noms de rues et sur l'emplacement de quelques édifices ; Linch voulut le redres- W j on discuta , on disputa. Tout à coup, Nelson dit à

son interlocuteur, en le regardant avec une sorte de malice : « Ce qui m'étonne, monsieur, c'est que vous parles « anglais et que vous connaissez Londres tout aussi bien « que moi. »

« Bien n*est moins étonnant , s'écria le comte de • Deux-Ponls , un peu échauffé par le dîner : car mon « ami est né à Londres. » Linch frémit de tout son corps; mais Nelson ne parut point avoir entendu ces paroles indiscrètes, et il changea de conversation, continuant à faire à ses hôtes l'accueil le plus gracieux.

Le lendemain, prenant à part ses deux prisonniers, il leur dit avec une rare obligeance : « Je conçois combi^ il est pénible pour le colonel d'un régiment , pour nu officier de l'élat-major de l'année française, de se voir, peut-être au moment d'une expédition, privés de leur liberté par un hasard imprévu. D'un autre côté, autant je me croirais honoré de vous avoir faits prisonniers à la suite d'un combat , autant il est peu flatteur pour mon amour-propre de m'êlre emparé d'un canot et de deux officiers qui se promenaient ; voici donc la résolution que j'ai prise : j'ai reçu l'ordre d'aller reconnaître, le plus près possible, dans la rade de Porto- Cabello , votre escadre qui y est mouillée ; je vais l'exécuter. Si l'on me donne chasse , et que ce soit le vaisseau la Couronne qu'on envoie à ma poursuite, je vous emmène avec moi sans perdre de temps : car ce vaisseau est si bon voilier que je ne pourrais lui échapper, tout autre m'inquiéterait peu, et, dans ce dernier cas, je vous promets de laisser à votre disposition une petite bélandre espagnole que j'ai prise récemment, ainsi que deux matelots qui vous conduiront dans le port, et vous rendront à vos drapeaux. • En effet, étant entrés peu de temps après dans la rade, comme on ne s'attendait pas à cette visite, et qu'une partie des équipages et des officiers étaient à terre, Nelson eut tout le temps d'examiner et de compter à son

ou SOUVENIRS. 331

gré les bâtiments de notre année navale, et il se passa plus de deux heures avant que la frégate la Cérès^ que M. de Yaudreuil envoya à la poursuite du bâtiment ennemi, pût mettre à la voile.

Nelson tint sa parole : le comte de Deux-Ponts et Liach descendirent tranquillement sur Tesquif espa* gnol, et nous rejoignirent, à notre grande surprise comme à leur grande joie.

A mon arrivée à Porto-Cabello, j'avais instruit nos généraux de la rencontre que nous avions faite d'une frégate inconnue \ dès que cette frégate parut à la vue du port, j'obtins la permission de monter à bord de la Cérèsy qui devait la poursuivre et la combattre, Alexandre de,Lameih et Bozon s'y embarquèrent aussi. Mais, avant déparier dq cette course, je ne veux pas quitter mon ami Linch, sans raconter une anecdoie qui donnera tout à la fois une idée de sa bravoure singu* lière et de l'originalité de son caraclère. Linch, après avoir fait la guerre dans l'Inde, servit, avant d'être employé à l'armée de Rochambeau, sous les ordres du comte d'Ëstaing ; il se distingua particulièrement au siège trop mémorable de Savannah. M. d'Estaing, dans le moment le plus critique de cette sanglante aifaîre, étant à la tête de la colonne de droite, charge Linch de porter un ordre très urgent à la troisième colonne, celle de gauche. Les colonnes se trouvaient alors à portée de mitraille des retranchements ennemis ; de part et d'autre on faisait un feu terrible. Linch, au lieu de passer par le centre ou par la queue des colonnes, s'avance froidement au milieu de cette grêle de balles, de boulets, de mitraille, que les Français et les Anglais se lançaient mutuellement. En vain M. d'Estaing et ceux qui l'entouraient crient à Linch de prendre une autre direction, il continue sa marche, exécute son ordre, et revient par le même chemin, c'est à dire sous une voûte de feu, où Ton croyait à tous moments q^'il allait tomber en pièces.

393 VÉIIOIRES

« Morbleu! lui dit le général en le voyant dlriver « sain et sauf, il faut que vous ayez le diable au eoips; « eh! pourquoi donc avez-vous pris ce chemin où vous « deviez mille fois périr? — Parce que c'était le plus « court, » répondit Linch. Après ce peu de mots, 0 alla tout aussi froidement se mêla* au groupe le plus ardent de ceux qui montaient à l'assaut.

Linch fut depuis lieutenant-général^ il commandait notre infanterie à la première bataille que nous livrâmes aux Prussiens sur les hauteurs de Yalmy.

Je reviens à la C^ès : nous eûmes beau forcer de voiles et poursuivre longtemps Nelson, son agile frégate nous échappa. Forcés de cesser une chasse inutile, et nous trouvant près de Curaçao, nous voulûmes nous y rafraîchir; mais un courant rapide nous entraînant, nous fit échouer sur un banc de sable, à Tentrée du port. Quelques b&timents hollandais vinrent à notre secours et nous relevèrent.

Nous restâmes deux jours dans cette île : j'en parierai peu ; elle n'oflfre rien qui puisse satisfaire la curiosité : c'est un roc stérile; mais Tindustrie hollandaise en a fait une riche colonie. Le commerce interlope qu'elle faisait avec le continent, y portait tous les trésors que les colons espagnols, opprimés, pouvaient dérober à la surveillance de leur tyrannique administration.

Là, nous apprîmes que nos vœux allaient être remplis, et que l'armée navale de M . d'Estaing, quittant eniiil Cadix, devait bientôt se réunir à nous, ainsi que l'escadre espagnole de la Havane. Nous nous hâtâmes donc de revenir à Porto-Cabello .

J'y trouvai des lettres de France i mon père me mandait que le roi m'avait nommé colonel commandant du régiment de Beizunce-dragons, qui prenait dès ce moment le nom de Ségur. Cette nouvelle m'aurait donné une vive satisfaction en tout autre temps ; mais, à la veille dune expédition pour conquérir la Jamaïque, je

« ou SOUYENIRS. 323

ne pouvais supporter l'idée de quitter Tarmée, et je résolus d'y rester.

La réunion prochaine de tant de forces, et les conséquences d'une vaste combinaison qui allait exposer les possessions anglaises, dans les Antilles, au péril le plus imminent, furent sans doute un des plus puissants motifs qui déterminèrent le ministère britannique à conclure la paix et à reconnaître llndépendance américaine.

Peu de jours après notre retour à Porto-Cabello, la frégate ïJlndromaque nous apporta de France la nott<velle que cette paix glorieuse était signée. Bientôt nous mimes à la voile pour nous rendre au Gap-FrançaiS| dans nie de Saint-Domingue. M. de Yaudreuil voulut que je m'embarquasse avec loi sur le vaisseau amiral le Northumberland.

Nous partîmes le S avril 1783. £n m'éloignant de ce beau continent, j'emportai la pensée que son oppression ne durerait pas, et qu'il arriverait pour lui des jours d'affranchissement et de prospérité. L'événement a justifié cette prévision. La république de Colombie s'est formée au milieu des orages, le courage a triomphé de la force, et la patience des obstacles.

Puisse cette nouvelle république, après ses triomphes^ jouir intérieurement du bonheur qui ne peut naître que de Tordre et du respect des lois! Puisse*t-elle, hnitant les Etats-Unis, se souvenir toijyours que la liberté a plus à craindre, partout, les passions de ceux qui la servent, que celles des ennemis qui l'attaquent !

Lorsque nous eûmes dépassé Curaçao, m'entretenant avec M. de Yaudreuil sur la contrariété que j'éprouvais de me trouver sur la côte septentrionale de Saint-Do* mingue, sans avoir pu voir mon habitation, qui était située dans la partie ouest de cette tle, près du Port-au- Prince, il mit gracieusement à ma disposition la frégate X Amazone, commandée par M. de Gaston, qui reçiâ; l'ordre de me descendre dans le port de Jacroel, et de

324 llilfOIftBS

tourner ensuite le cap Tiburon pour se réunir à lui.

Je m'y embarquai sur le champ avec M. Berlhîer, depuis prince de Neufchâtel, qui voulut me suivre dans ce voyage. Secondés par un vent favorable, nous fumes en onze jours à la vue de la côte méridionale de Saint- Domingue.

En Ion géant les riva ges de la partie espagnole de cette tie, elle nous paraissait inculte, sauvage, comme an temps où elle fut découverte par Colomb. A peine apei^ cevait-on, à des intervalles immenses, quelques misérables bourgs et un petit nombre de sucreries. Le reste n'était que d'épaisses forêts ou des savanes désertes.

Tout à coup la scène changea : en voyant de belles cités, de riches villages, des routes bien tracées, des maisons élégantes, des champs soigeusement cultivés, enfin la nature brillante de tout le luxe qu'elle peut emprunter de l'art et d'une habile administration, nous n'eûmes pas besoin de consulter la carte pour savoir que nous avions dépassé les frontières espagnoles, et qu'en entrant sur le territoire français , nous avions franchi, pour ainsi dire, en un instant, les deux ou trois siècles qui séparent les ténèbres des lumières, et la barbarie de la civilisation.

Bientôt nous entrâmes dans le port de Jacmel; le capitaine de X Amazone me fit ses adieux, et remit à la voile pour rejoindre au Cap M. de VaudreuU.

Sans nous arrêter à Jacmel, M. Berthier et moi nous achetâmes des chevaux, et, marchant la nuit comme le jour, nous ne nous reposâmes qu'à Léogane; de là lious fûmes au Port-au-Prince, où je ne restai qu'un jour; je l'employai à parcourir cette belle ville, l'une des plus riches alors du Nouveau-Monde.

Son port était rempli de vaisseaux; le commerce y déployait la plus grande activité; on y voyait briller un luxe difficile à peindre. C'étaient les derniers beaux jours de cette opulente colonie, ou plutôt de ce royaume

ou SOCTBNIBS. 825

qui donnait annuellement à la France , par ses riches productions, un avantage de soixante millions dans la balance de son commerce.

J'étais loin de prévoir, en admirant cette ville florissante, l'un des oniements de notre triomphante monarchie, que dans peu d'années, après avoir été le tombeau de plusieurs milliers de Français, elle deviendrait la capitale d'une république de nègres.

A peu de distance du Port-au-Prince, étant invité à déjeuner à l'habitation de M. Blanchard, oncle (fun commissaire des guerres de l'armée de M. de Rochambeau , qui m'avait suivi dans ce voyage, j'y rencontrai le gérant de mon habitation, M. Seigneuret, qui ne fut pas médiocrement surpris de voir assis près de lui sou propriétaire, qu'il croyait alors en France.

Sa voiture et ses chevaux, c'est à dire les miens, me conduisirent en moins de deux heures h mon habitation, sise au milieu de la plaine du Ctd-de-Sae^ en un lieu qu'on appelle la Croix des B<mqueis.

Un domestique était allé à toute course annoncer mon arrivée : aussi, dès que j'entrai sur ma plantation, je me vis entouré d'une foule de figures noires, de cinq cents nègres, négresses, négrillons, mulâtres, mulâtresses, quarterons, quarteronnes, métis, métisses, enfin par un peuple d'esclaves jeunes et vieux de toutes couleurs.

Ces pauvres gens se prosternaient à genoux devant moi, témoignant, par de grands cris, l'étonnement et la joie que leur causait la vue du mattre : car ces êtres opprimés, dégradés et souffrants , ressemblent un peu , en ce point aux si^ets des monarchies asiatiques absolues : ils ne disent pas $i le roi, mais si le mattre le savait, espérant que leurs maux, qui viennent de plus I bas, trouveront plus haut leurs remèdes.

Il était décidé que, dans le cours de deux courtes campagnes, le sort offrirait successivement à mes re- I. «

3M mtmonwB

gards l6i seènes lM|diisTariée6 et les tableaux les plus contrastants. Aux Açores, j'avais vu tout à la fms ks débris de rAdantide, les traces du moyen âge, l'ignorance monacale, les mœurs chevaleresques et la galanterie religieuse du treizième siècle; dans les £taUH Unis, la raison, la simplicité, la vaillance, l'activité et les vertus républicaines ; sous la zone torride, dans les colonies espagnoles, toute la richesse d'une nature merveilleuse, et toutes les misères d'une administration ignorante, avide, arbitraire et intolérante.

Enfin , arrivé à Saint-Domingue, où tout se ressen** tait des efforts habiles d'un gouvernement protecteur, d'un peuple actif et intelligent, je me trouvais cependant, dans ma grande case, comme un pacha dans son harem, environné' d'esclaves qui n'attendaient de moi qu'un signe pour obéir à tous mes caprices, eL dont la vie ou la mort, le bonfaem* ou l'infortune, dépendaient d'un acte de ma volonté.

Je frémis encore en songeant que, deux jours avant mon arrivée, on avait jeté dans un four et livré aux flammes une vieille négresse. Elle avait eu, à la vérité, la scélératesse d'empoisonner plusieurs enfants; mais, enfin, elle avait péri sans être jugée. Cependant les lois existaient ; mais, là où se trouve Tesclavage, la plainte est muette et la loi impuissante.

Saint-Domingue présentait alors à lobservation d^ix spectacles opposés : cette île , cultivée partout avec soin, ressemblait à un magnifique jardin, percé de routes bien entretenues, et de nombreux sentiers bordés de haies de citronniers et d'orangers. A chaque pas, autour des champs de cannes à sucre et des savannes où paissaient de nombreux troupeaux, on voyait, souç des formes variées, les maisons élégantes des riches possesseurs de ces plantations. Les routes étaient sans cesse couvertes de voilures qui portaient leurs denrées dans les ports, et d'une fouie de chars légers qui pro-

ou SOUYEIHIRS. 32"^

menaient les colons voluptueux d'hdbkatkm en habi-^ tation.

Tous se visitaient, se réunissaient contînuellemeni ; ce n'étaient sans cesse que festins, danses, concerts et jeux ; dans ces jeux, souvent les plus grandes fortunes se dissipaient en peu d'heures. Ces riches plaines de la eolonie offraient en quelque sorte rimage, par leur luxe et par leur mouvement, de ces grandes capitales divisées en nombreux quartiers, où le commerce, les affaires, les intrigues et les plaisirs entretiennent une perpétuelle agitation et un mouvement sans repos.

Tel était le tableau que présentaient à mes yeux l'activité, les mœiu*s voluptueuses et la prospérité de la population blanche. Mais, en sortant de ce tourbillon d'un monde séduisant, et rentré dans les champs de mon habitation, quelle triste et différente perspective! Là, je voyais mes malheureux nègres nus, n'ayant de vêtement qu'un caleçon, brûlés sans cesse par un soleQ ardent, par une chaleur de vingt-huit à trente degrés, courbés du matin au soir sur la terre endurcie, forcés à la bêcher sans relâche, réveillés, s'ils suspendaient un moment leur travail, par le fouet des commandeurs, qui déchiraient impitoyablement leur peau, et enviant presque le sort des bœufs et des chevaux, qui n'avaient d'autre peine que de porter au moulin les cannes recueillies.

Mais détournons nos pensées de ces sombres souvenirs : en vain les sages demandaient qu'on réformât peu à peu un ordre de choses si intolérable, et qu'on adoucît ces abus pour éloigner les révolutions; la raison parlera toiyours trop bas, et les passions trop haut. Au moment où le cri de liberté, après avoir retenti en Amérique, se répéta en Europe, notre première assemblée entrevit le but et le manqua.

Vainement Bamave, Alexandre de Lameth, Duport et d'autres députés pr<q[)08èrent de fair&des réformes

3tS Miaoïmss

sages, ei dTair i nos intàrèis ceu des hommes de ooaleiir UbreSj en leur accordant les droits civils, leur Yoix ne Itat point écomée. Les autres assemblées, se livrant avec impétoosité an passions les plus inuaodéréeS| proclamèrent tout i coap, et sans ménagemeitt, la liberté des noirs : les colons, etGrayés, se mirent eo d^Hise; les nègres, altérés de vengeance, coururent aux armes; et Saint-Domingae, cette terre si longtemps arrosée de leurs sueurs et de leurs larmes, fat, par leurs féroces ressentiments, inondée du sang finançais. Saint-Domingue n'existe plus pour nous ; la noire Haiti la remplace : en vain Napoléon voulut la reconquérir.

Puiss^it les gouvernements qui possèdent encore des lies dans cette partie du monde, se bien pénétrerè cette vérité : une réforme sage peut seule éviter ou retarder les révolutions! Le système colonial doit changer; et peut-être un jour, ainsi que l'ancienne Rotne et que la Grèce, l'Europe reconnaîtra qu'on ne peutplDS garder longtemps de colonies que comme alliées, comme filles de leur métropole, et non comme scy eues.

Après avoir pris une complète connaissance de l'état et des travaux de ma plantation, je fis quelques règlements pour adoucir le sort de mes esclaves; je prolongeai les heures de leur repos, j'augmentai rétendoe du terrain qu'on leur laissait cultiver pour leur propre compte; je prescrivis aux commandeurs de la modération dans leurs châtiments ; tous m'en bénirent, et c'est encore un doux souvenir pour moi .

M. Berthier me donna quatre jolis tableaux dans IfiSr quels il avait représenté les différentes vues et les travaux de mon habitation, ma réception par les nègres^ leurs jeux et leurs danses : c'est tout ce qui me reste aiy ourd'hui de cette riche possession .

Enfin, ayant reçu un courrier de M. de Yaudreuil qui m'avertissait de son départ |H*ochain pour la Frascef

ou SOUTBHIRS. 399

je me rendis prompiement au Cap, voyageant commodément d'habitation en habitation.

Dans chacune de ces habitations on exerçait, suivant l'usage, la plus obligeante hospitalité ; je trouvais partout conversation aimable, logement commode, table excellente, voitures et esclaves à ma disposition.

Je vis avec plaisir que beaucoup de colons méritaient, par leur humanité, les éloges donnés peut-être trop exclusivement à deux ou trois planteurs, et qu'on pouvait aussi dure de leurs nègres, qu'ils étaient heureux comme les nègres de Raby, de Blin et de Galiffet.

Je n'entrerai dans aucun détail sur la ville du Gap ; peu de nos grandes cités l'égalaient en prospérité et en magnificence. Notre escadre mit à la voile le SO avril 1783. Nous n'éprouvâmes dans notre traversée d'autre contrariété que celle de quelques calmes à la hauteur des Açores. Au bout de quarante-neuf jours, nous nous trouvâmes près des côtes de France, et là nous faillimes périr.

Le vent était si frais que nous filions douze nœuds par heure, c'est à dire quatre lieues. Les calculs de nos marins les avaient trompés, et, la sonde ne leur faisant point reconnaître le voisinage de la côte que leur point indiquait, ils croyaient que les courants nous avaient entraînés dans la Manche.

Cependant M. de Yaudreuil, par prudence, nous faisait courir la nuit des bordées au large. Il avait raison ; car un matin, au moment où le jour paraissait, j'entendis M. deMédine, capitaine de notre vaisseau, s'écrier : « Je vois des brisants à travers les brouillards. »

M. de L'Aiguille, ofiicier d'un mérite supérieur, mais dont la jeunesse était parfois un peu trop confiante, répcmdit en souriant : « Ces brisants n'existent que dans « votre lunette. »

« Jeune homme, répliqua avec colère notre vieux ca- « pitaine, vous êtes major-général de l'escadre ; vous

d30 HiMOIRBS

« pouvez lui donner les ordres que vous voudrez.

• Quant à moi, je sais ce que je dois faire, et, quoique

• M. le marquis de Yaudreuil soit à mon bord, c'est « moi qui réponds de mon vaisseau , en conséquence Je « vais donner l'ordre de virer sur le champ, car il n'y a « pas une minute à perdre. »

En effet il donna cet ordre ; et, tandis que la manœuvre s'exécutait, le brouillard, se dissipant tout à coup comme une toile de théâtre qui se lève, nous vîmes à deux cent toises de nous les Roches des Saints^ où les vagues, frappant avec furie, élevaient leurs gerbes écumantes à vingt pieds de hauteur, et sur lesquelles toute notre flotte aurait infailliblement péri. Heureusement l'escadre imita le mouvement de ni>tre vaisseau. Alors, tout péril étant passé, nous arrivâmes en trois heures dans la rade de Brest.

Descendu à terre, je reçus la nouvelle de la nomination de mon père au grade de maréchal de France. J'appris aussi, non sans quelque surprise, que je le trouverais encore ministre, car il occupait ce poste depuis plus de deux ans ; et je n'ignorais pas que, de toutes les existences humaines, la vie ministérielle est la plus orageuse, la plus incertaine, la plus chancelante et la plus courte.

On ressent une joie bien vive lorsque, après de longues traversées, on louche d'un pied la terre en repoussant de l'autre le canot qui nous a portés. Je trouve la constance des marins aussi surprenante qu'admirable, et j'ai peine à concevoir l'impatient désir que la plupart d'entre eux éprouvent, après quelques moments de relâche, de se lancer de nouveau sur le perfide ûcéaa. Il semble que ce soit pour eux une passion, un besoin continuel d'agitations et d'émotions.

Pour moi , je ne connais aucun métier plus capable d'aigrir le caractère et de le rendre brusque et chagrin; on y vît dans un état presque perpétuel de i^ontiariété :

ou SOUVENIRS. ^ 331

veut-on aller au nord? le vent vous pousse au sud 5 déslre-tK)n dîner? la tourmente ébranle votre table, renverse vos plats; si Ton marche, il faut se tenir pénible^ ment en équilibre pour résister au tangage et au roulis.

Jamais un moment de solitude, point de portes pour échapperau bruit et aux importuns, pointd'asyle pour le travail et pour la rêverie j si l'espoir de dormir vous console, les cris des matelots, le changement bruyant des manoeuvres, les virements de bord, les secousses violentes du bâtiment, le mugissement des vagues, vous réveillent à chaque instant; enfin, ayant à redouter également l'air qui peut vous emporter, la terre où l'on craint d'échouer, une mer sans fond, qui menace de vous engloutir, ne voyant au dessus, au dessous et au*tour de vous, que le ciel et l'eau, vous êtes encore exposé aux périls du feu, que vous bravez sur un b&ti** ment de bols qui porte un magasin de poudre.

La gloire même est plus soumise , sur la mer que partout ailleurs, aux caprices du sort; et, pourdé-^ jouer les calculs du plus habile et du plus brave capitaine, il sulSit d'un calme imprévu, d'une saute de vent, d'une voile déchirée et d'un mât brisé.

Payons donc à nos intrépides marins un juste et triple hommage : ce n'est pas, comme sur terre, au prix seul de leur sang qu'ils acquièrent des lauriers : c'est en s'exilant presque perpétuellement de leurs foyers , en sacrifiant à leurs devoirs tous les plaisirs de famille, de société, tous les plus doux sentiments de la nature; c'est en triomphant non seulement de leurs ennemis, mais de tous les éléments, qu'ils méritent la palme glorieuse que leur doit une patrie reconnaissante.

Moi qui partageais, comme voyageur, leurs périls, sans espoir de partager leur gloire , je ne saurais exprimer le plaisir que je ressentais en m'élançant siu* la terre, en revoyant ma patrie, et en montant dans la voiture qui devait me faire retrouver en peu de jours tous

339 HÉliOIRES

les objets de mon affection. Tout était délices pour moi : l'aspect des champs , la vue des arbres et de la verdure 9 la pureté de Tair, la fraîcheur des aliments^ et l'absence de cette eau fétide qui, pendant une longue navigation, peut seule étancher notre soif en révoltant nos sens.

A quelques lieues de Brest, ayant quitté ma voiture pour gravir à pied une montagne assez longue, et pour jouir enfin du plaisir de me promener sur un terrain solide , je fus tout à coup témoin d'une autre joie qui se manifestait par les plus bruyants transports.

J'avais pris sur mon habitation de Saint-Domingue et amené avec moren France un jeune nègre nommé Aza, âgé de treize à quatorze ans. Tout à coup je le vois sauter, danser, chanter et rire aux éclats. « Quelle est « donc, Aza, lui dis-je, la cause de ces folies? » Alors le négrillon, continuant ses gambades, me dit en me montrant avec sa main des paysans qui bêchaient un champ : « Mattre-inoi, mattre-moi, mirez là-bas ; U « blancs travailler, liblancs travailler, travailler comme « nous! »

Cette joie si vive me fit tristement rêver au sort d'une race d'hommes , accoutumés par l'esclavage à regarder des liommes d une autre couleur, comme une race d'une nature différente de la leur, et presque comme des dieux, mais comme des dieux méchants. Le temps a marché; les nègres d'Haïti sont libres; nous ne sommes plus à leurs yeux que des hommes , et ces nègres indépendants ne travaillent plus que pour eux.

Je repris ma course. Les postillons, bien payés, semblaient voler, et mon impatience me faisait croire qu'ils allaient au pas ; enfin j'arrivai à Versailles, où je me retrouvai, avec un ravissement qu'on sent, mais qu'on n'exprime pas, dans les bras d'un père vénéré et dune famille chérie, dont, un mois auparavant, j'étais séparé par un immense abyme.

ou sotrrsiiiRS. d3d

A la cour comme à Paris, tout est somnis à la mode : cette folle puissance élève ou abaisse passagèrement la valeur de chaque individu, non selon son mérite, mais suivant la plus petite circonstance, qui attire sur lui ou en éloigne Tattention.

Dans ce moment un jeune colonel , revenu d'Amérique, et témoin des triomphes d'une république nouvelle, devenait un objet de curiosité et de bienveillance. La position de mon père rendait pour moi cette distinction momentanée plus remarquable.

Peu d'heures après mon arrivée, la reine eut la bonté de me faire dire de venir la voir chez madame la duefaesse de Polignac, où elle dînait. Elle ajouta à cette faveur, lorsque je Ais près d'elle , les paroles les plus obligeantes sur le compte qu'on lui avait rendu de ma conduite, paroles auxquelles la grâce qui'iui était naturelle attachait un nouveau prix. Elle me parla des succès de nos années sur teire et sur mer, et des avantages d'une paix glorieuse pour la France, avec la fierté et le sentiment d'une reine, et d'une reine française.

Quelques jours après, M. le comte deVergennes m'entretint longtemps de la situation intérieure des États-Unis, et de l'esprit public de ce pays. Sa prévisioD sur les destinées futures de cette nouvelle république, et sur l'influence que pourraient en ressentir bien d'autres contrées, était claire, sage, profonde : les événements l'ont prouvé et le prouvent de plus en plus.

Cependant, en me parlant avec éloge de mes dépêches que mon père lui avait lues , je vis qu'il ne partageait pas mon opinion sur la probabilité d'une prochaine révolution dans l'Amérique espagnole; il croyait qu'elle ^ serait garantie par l'ignorance des habitants de ces grandes colonies et par la puissance du clergé.

Je m'aperçus, dès ce premier entretien, qu'il avait formé le dessein de me faire entrer dans la carrière diplomatique « soit que, par une prévention favorable, il

S34 MÉMOIUS

crftt pouvoir m'y employer Hlilemeiit , soit qu'il voulut, par ce moyen, réparer envers mon père quelques tons qui avaient précédemment mis entre eux un refroidissement momentané.

M. de Yergennes était un honmie instruit, adroit, sage dans sa politique , modeste dans son extérieur, simple dans son langage; mais quelle est la'sagessa qui peut constamment éviter toute tentation et tout écueil dans les grandes places, au milieu d'une cour» foyer perpétuel d'intrigues 1

L'habile politique de M. de Yergennes avait eu un plein succès; la sagesse de ses mesures avait contribué à la pacification de la Russie et de la Turquie , de la Prusse et de T Autriche, et. pré venu ainsi une guerre continentale dans laquelle nous nous serions vus entraînés.

Ayant trouvé le moyen de déjouer les efforts du cabi* net britannique, une ligue puissante s'était formée sous notre direction en faveur de la république des Étatfr* Unis, tandis que, pour soutenir cette redoutable lutt^ l'Angleterre , dépourvue d'alliés , s'était vue réduite à ses propres forces. £nfin une paix honorable venait de couronner des travaux glorieux; elle enlevait trdze grandes provinces à notre éternelle rivale , rendait à nos alliés des villes, des colonies, des îles qu'ils avaient perdues, nous faisait reprendre une grande influence en Europe , et nous replaçait au rang dont la faiblesse du règne de Louis XY nous avait fait descendre . Louis XYI jouissait par là d'une prééminence conforme à son ca-* ractère vertueux, celle d'un monarque modéré, puist sant et pacificateur.

Les affronts de la paix de 1763 étaient effacés. La France entière avait vu , avec des transports de joie, renvoyer de Dunkerque le commissaire anglais, dont la présence, humiliante pour nous, était une insulte prolongée. L'indépendance de l'Amérique jouvrait de

ou somrBNiRs. S3S

nouveaux dëboncbës à Tactivité de notre agriculture et de notre commerce. Tout semblait nous assurer une prospérité croissante.

Il était juste que des ministres, après de tels succès, reçussent quelques preuves de la satisfaction du roi : il nomma M. le comte de Yergennes chef du conseil des finances. Jusque là ce titre n'avait été qu'honorifique ; quelques amis ambitieux persuadèrent à M. de Ver-* gennes de lui donner une réalité , qui pouvait Télever au ran g de premier ministre .

Cette intrigue était conduite par MM. de Miroménil, Joly de Fleury, Bourgade, Foulon , d'Harvelai et Calonne. Le prétexte allégué par eux fut Ténormité des dépenses de la marine, et le grand nombre de lettres de change qui arrivaient journellement des colonies. £q conséquence on suspendit le paiement de ces lettres, démarche imprudente qui compromettait le crédit.

M. de Castries, ministre de la marine, était évidem'*ment l'objet de ces mesures presque hostiles. Une or^ donnance prescrivit à tous les ministres de comparaître devant le comité lorsqu'ils y seraient dtés, et d'y rendre compte de la dépense de leurs départements. M. de Castries et mon père prévirent à l'instant les -suites de ce premier pas, qui devait les soumettre à un premier ministre.

Cet examen des comptes n'aurait rien eu de cho«quant, s'il avait été réciproque ; mais en faisant cette innovation, c'était devant M. de Vergennes et son co* mité qu'on citait, comme devant un tribunal supérieur, les ministres de la guerre et de la marine, dont les combinaisons, le zèle et l'heureuse activité venaient de contribuer si efficacement au succès de nos armes et à la conclusion d'une paix glorieuse.

Par là, non seulement le ministre des affaires étrangères obtenait seul une marque éclatante de confiance et de satisfaction ; mais, ce qui paraissait moins lolé-

rable, c'était aux dépens de ses coUègnes qu'on Télé-* vait; il devenait, en quelque sorte, leur chef et leur juge, puisqu'on les soumettait à sa censure.

D'ailleuris les membres du comité pouvaient inspirer quelques craintes sur leur partialité, si l'on en jugeait par l'amertume de leurs déclamations contre les dépenses, excessives selon eux, faites par les départements de la marine et de la guerre.

M. de Castries, plus spécialement attaqué et plus ardent, voulait se retirer et ne point paraître au comité. Mon père, plus froid, disait qu'il comparaîtrait pour obéir et se retirerait ensuite. Cette division dans le conseil gênait le roi, pressé, d'un côté par M. de Yergennes, d'adopter un plan qu'on lui présentait comme le seul moyen à prendre pour sortir de la situation critique où se trouvaient les finances, et, d'une autre part, retenu par la crainte de perdre et d'humilier deux ministres, dont il estimait la probité, la sagesse et les talents.

La i*eine, dans les premiers moments, n'avait point contrarié M. de Vergennes dans ses vues. Ce ministre saisissait alors toutes les occasions de lui complaire, et sur sa recommandation il venait récemment de donner l'ambassade d'Angleterre à M. d'Adhémar.

Celui-ci, qui inspirait une grande confiance à la duchesse de Polignac, sacrifia dans ce moment l'amitié à l'ambition; oubliant qu'il devait sa fortune à mon père et à M. de Castries, il favorisa autant qu'il le put le plan de M. de Vergennes, en cachant aux yeux de la reine les conséquences d'une telle innovation. Cette princesse ne les comprit qu'à l'instant où, la déclaration étant publiée, les deux ministres qu'elle blessait firent éclater leurs justes plaintes.

« Ce n'est point, disait mon père, une nouvelle forme « d'administration que je blâme : si, dans le comité, on • n'avait placé aucun secrétaire d'Etat, j'irais sans ré-

ou SOUVENIIIS. 337

• pupance y reiidre mes comptes ; mais il n'est pas « tolérable pour inoi de voir que M. de Yergennes, « quand nous sommes secrétaires dTtat tous deux, «jugera mon administration, tandis que je ne jugerai « pas la sienne. L'intérêt de la fortune de mes eu- « fants, qu'on m'objecte en vain, ne me séduira point; « je ne suis pas de ces hommes prêts à perdre leur con- « sidération pour garder leur place. Je dois obéissance « au roi, mais je ne lui dois point de supporter un dés* « agrément aussi choquant, lorsque j'ai mérité de justes « marques de satisfaction. »

Le roi ne tarda pas à s'apercevoir que de mauvais conseils avaient égaré M. de Yergennes, et que ce plan pour former un conseil de finances, présenté comme une nécessité publique, n'était dicté que par une intrigue d'intérêts privés. Cependant, comme ce prince avait un sens très droit, avant de revenir sur une résolution dont on ne pouvait plus lui déguiser les inconvénients, il voulut absolument que ses ministres obéissent.

M. de Castries porta au conseil des finances ses comptes des dépenses de la guerre d'Amérique, qui prouvèrent, jusqu'à l'évidence, la sagesse, l'habileté de son administration, et le peu de fondement des reproches dont elle avait été l'objet. En sortant du conseil, M. de Castries alla chez la reine, et lui montra sa démission qu'il voulait porter au roi. Cette princesse le pria d'attendre huit jours avant de la donner.

Ikans la même semaine, M. de Fleury, un des premiers conducteurs de l'intilgue, perdit sa place de contrôleur général, qu'on donna à M. d'Ormesson, plus estimable par sa probité que par ses talents. On n'alléguait pas les motifs de ce renvoi, mais on les devinait.

Le roi et la reine, mécontents du parti qu'on leur avait fait prendre, éprouvaient quelque embarras, et craignaient de compromettre leur autorité en revenant trop promptement sur une mesure importante. La

IN Mtaaiui

résistance des deux miaistres, qui persisuieiit à vouWr

rendre leurs portefeuilles, les irritait.

Mon père leur avait présenté un mémoire daus k* quel étaient développés, avec beaucoup de force etds clarté, tous les inconvénients résultant d'un comité dt finances, qui, soumettant sans réciprocité deux secré* taires d*£tat au jugement de leur collègue , faisait de celui-ci un chef absolu, et des autres ses commis, dé» truisanl ainsi tout équilibre dans le conseil.

La reine avait lu ce mémoire avec humeur. Le roi disait qu'il ne voulait pas d'opposition, et qu'il n'était pas disposé à souffrir des minùtres aussi indépendants et réaUcitronts que lavait été I9 due dt Choiseul.

Mou père reçut bientôt, ainsi que M. de Castritt, une lettre de M. d'Ormesson, qui les avertissait àa u rendi*e au comité. Choqués avec raison d'un« telle forme, tous^leux répondirent qu'Us prenstrêUeut la ordres du roi. Ce prince les approuva, et leur dit qnl leur indiquerait lui-même le Jour oà ils devraient se rendre au comité.

M. de Castries fut le premier appelé : il présenta ses états de l'année, qui furent trouvés en règ^e. Mon pèit vint ensuite porter ses comptes, dont le résultat satisr faisant était une remise de trois millions d'épargne sv les fonds qui lui avaient été assignés pour l'année.

Après la lecture de tous les états, aucun membre (ta conseil ne fit d'observation. Les deux ministres rouirent des mains du roi leurs portefeuilles ; ils se relifè* rent, et, dès qu'ils fm*ent sortis, Louis XYI les comUl d'éloges et rendit une pleine justice à leur habileté, ainsi qu'à leur économie.

Peu de semaines après, le roi, travaillant avec mon père, fil une promotion de dix maréchaux de Fmœ, dans laquelle les deux ministres de la guerre et de 11 marine étaient compris; mais en même temps, sans ei

ou soirrBNifts. 239

donner de motifs, et pent-étre pour qu'on ne crût pas qu'une grâce si bien méritée par tant d'anciens services et de blessures était^ pour les deux mmistres, une com-* pensation du désagrément qu'ils avaient éprouvé, le roi voulut que cette promotion restât quelque temps secrète. Avant qu'elle fut publiée, M. deyergeunes viut fél^ citer mon père et lui faire des protestations d'amitié qui furent reçues poliment, mais avec la franchise d'un caractère qui ne savait ni se plier ni se masquer. * Vous

* m'avez fait douter quelque temps, monsieur, lui ré- « pondit-il, de la constance de cette amitié, en voulant

* contraindre vos confrères à vous reconnaître pour juge « dans l'administration de leurs départements. »

Le ministère de M. d'Ormesson fut court : avec de bonnes intentions, il commit des fautes ; il fallut lui donner promptement un successeur. M. Foulon prétendait à cette place ; M. de Galonné l'emporta sur lui : un grand parti à la cour et M. de Vergennes l'appuyaient. Dès qu'il fut nommé, il s'empressa d'annoncer à mon père que le comité des finances, cause de tant de débats et d'intrigues, n'aurait plus lieu, ajoutant qu'il n'avait accepté le ministère qu'à cette condition. Telle fiit la fin de ce léger discord, grossi par le bruit public, et d'après lequel, sans doute, un historien moderne a cru pouvoir affirmer qu'alors la cour et le ministère étaient une véritable république.

On peut compter le ministère de M « de Galonné au nombre des causes d'une révolution peut-être rendue inévitable, mais qu'au moins on aurait pu éloigner. La nomination d'un ministre ambitieux, léger, et la lé^ gèreté même avec laquelle il fut renvoyé, ont certainement accéléré l'explosion que préparaient depuis longtemps d'anciens ressentiments, des institutions vieillies, des mœurs nouvelles et une philosophie qui combattait tous les préjugés, en armant contre eux toutes les pas*sions.

M. de Galonné réunissait en lui tout ce qui pouvait plaire à la cour, déplaire au peuple, nourrir d'illusions Tautorité, et réveiller les alarmes des parlements. Son maintien, ses formes, tenaient plus de rhomme da monde que du magistrat. On admirait en lui un esprit fin, un caractère liant, une imagination vive, une élocution facile. Apercevant tout rapidement et n^approfondissant rien, aucun obstacle nlnquiétait, n'arrêtait sa présomptueuse confiance.

Comptant, avec raison sans doute, mais avec peu de prudence çt d'habileté, sur l'immensité des ressources de la France, il en abusa plutôt qu'il ne s'en servit. L'embarras où l'on se trouvait alors par les suites d'une guerre dispendieuse, par les prodigalités de la coor, par la rareté du numéraire, par l'absence du crédit, ne lui causait pas le moindre trouble ; et, loin d'apporter à tant de maux réels Tunique et sage remède d'une sévère économie, il crut pouvoir accroître sans danger les dépenses, relever la puissance de la cour en augmentant son éclat, imposer au public par le luxe, rappela la confiance par des illusions, et faire adopter, sans opposilion, des emprunts par des banquiers, de nouveaux impôts par les parlements, des sacrifices pécuniaires par la noblesse et par le clergé.

La sévérité de M. Necker avait attristé et efiBrayé; la médiocrité de ses successeurs avait découragé ; l'audace et l'engouement de M. de Galonné rassurèrent. Le péril cessa de paraître grand, dès qu'on vit qu'il ne semblait qu'un jeu au ministre chargé de nous en faire sortir.

Ses premières mesures pour avoir de l'argent réosr sirent, comme tout ce qui est nouveau réussit toujours en France. Les courtisans, les financiers, les magistrats, n'avaient jamais trouvé de ministre plus prompt à les accueillir, à les écouter, à leur répondre. Si les princes avaient des dettes, il les payait; si les femmes soUîci-

ou SOUVENIRS. 341

taient des grâces, elles étaient accordées ou promises. Comme il avait le travail prompt et bien distribué, son temps semblait toujours libre ; les affaires ne l'enlevaient pas à la société, et son cabinet pouvait passer pour un salon.

Le génie tfun tel homme était le génie de l'espérance, très conforme à celui qui animait alors la nation française ; aussi, dans les premiers temps, Paris retentissait de son éloge : il faut avouer que nous entrions, presque tous, dans le cercle d'illusions, que sa baguette magique nous présentait.

Rassurant les parlementaires contre les coups d'Etat, respectueux pour les princes de l'Eglise, libéral avec les philosophes, qui ne lui connaissaient pas de préjugés, agréables aux gens de lettres, dont il aimait et encourageait les talents, déférant pour ses collègues, prodigue pour les hommes puissants de la cour, dans son début il plaisait trop à tous, pour être jugé sévèrement par personne.

Cependant, pour s'attirer et conserver la confiance des parlements, il lui aurait fallu une grande constance d'efforts; car il trouvait là d'anciens ennemis, qui conservait un profond ressentiment de sa conduite antérieure dans l'affaire, trop malheureusement célèbre, du parlement de Bretagne, de M. de La Chalotais et de M. le duc d'Aiguillon.

Il est bon d en dire quelques mots, puisque ces faits avaient laissé de longues traces, et excitait l'animosité de la magistrature contre les abus du pouvoir ministériel. On ne peut oublier, si l'on veut juger le temps présent, cette vérité : c'est au bruit de la lutte des grands corps de la magistrature contre la cour, que la liberté, en France, s'est rqjreillée.

La Chalotjis, procureur général au parlement de Bretagne, s'était acquis promptement une grande conbidération par. son éloquence, par la chalçur de son

34t MillOlllES

imagination^ et surtout jmr l'indépendante fermeté de son caractère. Sa réputation s^était accrue par le choix de ses amis, Montesquieu, Mably, Condillac, Diderot, D'Alembert, oracles alors d'un parti nombreux et presque dispensateur de la renommée.

Dans ce temps, la lutte contre les jésuites commençait : la cour soutenait, et les parlements accusaient cet ordre trop célèbre, cette milice uitramontaine qui, totgours combattant pour l'autorité temporelle do Saint- Siège contre celle de la royauté, sut toujours, en flattant, en menaçant, en effrayant, en punissant même les rois, les intéresser à sa cause ; ordre redoutable qui s'est constamment relevé de tous ses revers, que les philosophes, les ministres, les parlements, le clergé, Rome même, ont cru tuer, et qui, triomphant du monde entier, pourrait, par sa résurrection inconcevable, affirmer sans folie qu'il a le don des miracles.

La Chalotais lui porta les premiers coups, et s'attira ainsi de nombreux et formidables ennemis. Les autres procureurs généraux du royaume, encouragés par celte première hostilité, assiégèrent tous cette puissance r^ ligîeuse et politique, appelée, par ses propres membres, la tour (tignace bâtie par Dieu même.

En vain Cerutti et Caveyrac la défendirent, comme on avait défendu la Saint^Bartbélemy et la révocation de redit de Nantes ; les livres, les statuts, les erreurs, les crimes imputés à l'ordre furent publiés, examinés, discutés, prouvés, jugés, condamnés. Les accusateurs triomphèrent : on supprima dans toute l'Europe et on crut détruire l'indestructible société de Loyola. Soft corps fut dissous, ses membres furent dispersés \ mais son esprit survécut, et ses partisans jurèrent dès lors la perte du magistrat qui les avait le pisemier assaiUis.

Bientôt des édits parurent pour établir des impôts au détriment des privilèges, franchises et libertés de la Bretagne. Le parlement de cette province » ankné par

ou BOUTEHlBS. 843

le courage de La Ghalotais, refiisa constamment d*en«registrer ces édits.

L^aatorité se vengea : La Ghalotais, son fils et phi* sieors conseillers au parlement furent jetés en prison. On accusait cet éloquent magistrat d'être Tauteur des lettres anonymes écrites à un ministre^ quoique le style de ces lettres fût comparable à celui des halles. On avait ôté à l'accttsé tous les moyens d'écrire et de se justifier i cependant, avec de la suie délayée pour en faire de rencre> il parvint à tracer à l'aide d'un curedent, sur une enveloppe de sucre, un mémoire qui fit sorth* la lu* mîère de l'ombre.

Partout on murmura : Voltaire prit la défense du mar gistrat persécuté. « Lecuredent qui lui servit de plume, « ditm, est un burin qui grave pour l'immortalité. • L'indignation publique éclata . Ceux qui ne voulaient que punir, furent contraints de juger : le procès s'instruisit; une commission assemblée à Salnt-Malo chercha un crime qu'elle annonçait sans le prouver.

-Le duc d'Aiguillon était Tennemi personnel de La Chalotais, qu'il soupçonnait d'avoir fait courir contre lui un mot très épigrammatique à l'occasion de la ba*taille de Saint-Cast. Un motif plus fondé de sa haine était la résistance intrépide de ce procureur-général contre les actes arbitraires du duc, lorsqu'il commandait en Bretagne. M. de Galonné, alors jeune et maître des requêtes, secondait avec autant d'ardeur que d'a-dresse les vues de M. d'Aiguillon, et, par là, devint, aux yeux des parlements, un ennemi de lem*s droits et de leur indépendance.

Le parlement de Rennes, étant saisi du procès, ne voulut point juger contre sa conscience. Tous ses membres se récusèrent, hors treize qui furent récusés par La Chalotais. Cette affaire était devenue un procès entre la cour et l'opinion publique. Dans celte cour même, La Chalotais trouvait de nombreux défenseurs. M. le

344 MftMOIBBS

dac de Choiseul, leur chef, ne pouvant faire triompher totalement la justice, adoucit au moins la vengeance. Les procédures juridiques cessèrent. La Chalotais et les autres prisonniers furent exilés à Saintes, et cet ei3 ne cessa qu'à l'avènement de Louis XYI au trône.

Ce monarque rétablit La Gialotaisdans Texercice de ses fonctions, lui donna une pension de huit mille francs, et lui accorda cent mille fi^ncs pour l'indemniser des injustices qu'il avait éprouvées. Lorsqu'on enregistra au parlement de Bretagne les lettres du roi, relatives à l'érection du marquisat de Caradeuc, en faveur de la famille de ce magistrat, l'ayocat-général, organe de ia bonté et de la puissance royales, célébra, dans un discours éloquent, et la justice du prince et la vertu de ce célèbre procureur-général, dont la mémoire fut et sera toujours respectée, tant que Ton conservera celle da courage et des grands services de nos parlements.

Il est des querelles qu'un coup d*£iat rend plus durables et plus violentes. L'opinion publique est ce qu'il y a de plus élastique au monde ; plus on la comprime, plus elle réagit. Toutes les cours souveraines avaient pris parti pour celle de Rennes-, elles haïssaient également M. d'Aiguillon, comme partisan des jésuites et comme fauteur constant du pouvoir arbitraire.

Le parlement de Bretagne lui intenta un procès, et l'accusa d'une foule d'actes tyrannîques. Le parl^aaent de Paris fut saisi de cette affaire; mais Louis XV, craignant l'issue d'un tel procès, l'évoqua à loi et fit cesser toutes poursuites.

Cet acte d'autorité fut plus préjudiciable peut-éu-e à l'accusé qu'un jugement. Un arrêt des tribunaux aurait pu l'absoudre, celui de l'opinion le condamna. On n'avait rien négligé pour aigiûr cette opinion; car Louis XY, mal conseillé, éleva au rang de ministre, et à la place de M. de Choiseul, ce même duc d'AigutUoQ que la puissance venait de soustraire à la justice.

ou SOUVENIRS. 346

J'étais fort jeune encore au moment de ces grandes agitations, mais je me souviens parfaitement du mécontentement général, excité par ces intrigues et ces injustices. Ce mécontentement éclatait à la plus petite occasion. Il fit la fortune d*une épigramme de Rulhière, qui courut alors partout : c'était à l'instant où l'on croyait que M. d'Aiguillon allait être jugé par le parlement. On disait qu'il avait pris pour défenseur Linguet. Or, par un hasard assez singulier, Linguet, à peu près à la même époque, venait de publier un écrit très paradoxal, dans lequel il s'efforçait de soutenir que Tibère n'avait pas été aussi despote, aussi cruel qu*on a dû le croire d'après l'immortel tableau de Tacite. Voici l'épigramme ;

Lorsqu'aux abois le pacha d*Aiguillon Eut de Linguet déterré le repaire, Il le trouva composant un factum Qu'il! produit en faveur de Tibère.

a Or sus, dit le tyran breton , « Tu sais mon cas , fais mon apologie. » « — Vous arrivez , lui dil l'autre, à propos; « Vous me trouvez en haleine et dispos : « Je pelotais en attendant parUe. »

' Il esc vrai qu'au moment où M . de Galonné fut nommé ministre, le temps avait marché, et toutes ces quereUes de MM. de La Chalotais et d'Aiguillon étaient déjà de l'histoire ancienne^; mais tout ce qui tient à l'esprit de parti laisse dans les cœurs des traces qui ne s'effacent que bien lentement, et les vieilles inimitiés, renaissant promptement, se rattachent sans peine à des événements nouveaux.

La fin du dix-huitième siècle voyait germer les semences d'une guerre fatale entre la philosophi<e et le clergé, entre la noblesse et le peuple, entre le pouvoir et la liberté, entre l'ancien ordre social et un ordre social tout nouveau. Les premières hostilités s'annonçaient par les vives remontrances des grands corps de

Mi MÉMOIMS

magifttrattire, et par la feveur que Topinion publique accordait aux arrêts, aux discours et à tons les écrits de ceux qui frondaient le gonvemement.

Dans cette disposition, M. de Calonne devait nécessairement plaire à la cour, qui jugeant du présent parle passé, comptait sur son dévouement. En même temps il devait, par les mêmes motifs, exciter la méfiance du parti parlementaire et philosophique contre lequel, pour ainsi dire, il avait Yait ses premières armes.

M. de Calonne connaissait sa position, mais rien ne l'effrayait; se fiant sur son adresse, il espéra conserver ses partisans, ramener ses ennemis, réunir tous les suffrages, et il faut convenir qu'à son début le succès parut , justifier cet espoir. Il aplanit les premiers obstacles, et fit facilement face aux premiers besoins. Il montra le trésor plein à ceux qui l'avaient laissé vide, et l'arriéré fut soldé. Saint-Gloud et Rambouillet furent achetés et payés. La monnaie fut refondue. Un emprunt de cent vingt millions répandit partout l'apparence de la richesse et de la prospérité.

Aux yeux fascinés par de telles illusions, les périls de l'État, qu'elles aggravaient réellement, furent déguisés et disparurent. Il semblait qu'on fût sous lé charme d'un enchanteur; les louanges ne tarissaient pas. A la cour surtout, les amis du ministre étaient dans l'enthousiasme ; l'un d'eux, M. le baron de Talieyrand, disait un jour à M. de La Fayette : ^ J'étais persuadé « que le bien de l'État serait l'ouvrage de cet homme-là ; « mais je n^aurais jamais cru qu'il le fît si vite. »

Ce qui doit paraître plus surprenant^ c'est que M. de Yergennes, homme d'État, dont la circonspection, la gravité, l'expérience, la simplicité presque bourgeoise de mœurs et de langage, contrastaient si fortement aveo la légèreté, l'audace, la vivacité et l'élégance des formes de M. de Calonne, que M. de Yérgennes, disrje, fat séduit, entraîné comme un autre, et partagea pleine^

ou sommas. Mf

ment la confiance prësooiptueiise du nouveau ccmtrdw leur-général.

Quoi qu'il en soit, l'argent venant de reparaître, les {ointes ayant cessé, les félicitations générales et la joie anîverselie ayant remplacé les sinistres présages et les cris de détresse, je trouvai, à mon retour, la cour et la société de Paris plus brillante que jamais, la France fière de ses victoires, satisfaite de la paix, et le royaume avec un aspect si florissant, qu'à moins d'être doué du triste don de prophétie, il était impossible d'entrevoir Tabyme prochain, vers lequel un courant rapide nous entraînait.

Non contents de nous laisser bercer par les rêves de cette félicité trompeuse, notre imagination nousemportaitde chimères en chimères. Ce n'était pas assev d'avoir vengé nos affronts, d'avoir rendu le nord de l' Amérique Hidépendant, et d'avoir repris en Europe par lésâmes notre rang et notre prépondérance; fiers de notre siècle, de sa philosophie et des découvertes dues à sm génie, nous crûmes un moment, en suivant les traces bardies de Montgolfier, de Charles et de Bi^m, conquérir l'empire des airs, en même temps que la baguette «emi-magique de Mesmer nous inspirait l'espoir de irouver un remède universd pour guérir tous les mwx de l'humanité.

En vérité, quandjemerappeUecetteépoquedesonge» décevants et de savantes folies, je compare l'état 06 nous nous trouvions alors à celui d'une personne placée sur le haut d'une tour, et doni les vertiges, produits par la vue d'un immense horizon, précèdent de peu dW stants la plus effroyable chute.

Au reste, ce qu'on voyait non de chimérique, mais de 1res réel, c'était l'étonnante activité de l'agriculture, de l'ilMktstrie, du commerce, de la navigation, les progrès rapides de notre littérature, de notre philosophie, de nos eonnalssances en physique, en mécanique, en chi-

MS MÉIIOIRBS

mie, enfin de tout ce qui peut perfectionner la civilisalion d'un peuple, en multipliant ses jouissances.

L'adversité est sévère, méfiante et chagrine; le bonheur rend indulgent et confiant : aussi, à cette époque de prospérité^ on laissait parmi nous un libre cours à tous les écrits réformateurs, à tous les projets d'innovation, aux pensées les plus libérales, aux systèmes les plus hardis. Chacun croyait marcher à la perfection, sans s'embarrasser des obstacles et sans les craindre. Nous étions fiers d'être Français, et plus encore d'êire Français du dix-huitième siècle, que nous regardions comme l'âge d'or, ramené sur la terre par la nouveUe philosophie.

Le bandeau des illusions couvrait tout, même le front royal. Frédéric-le-Grand et Catherine II ne suivaient pas à la vérité bien franchement les conseils de nos Platons modernes, mais ils les louaient et les consultaient. Joseph II, sans les consulter, adoptait leurs doctrines et marchait plus vite qu'eux. Il tentait imprudemment ce que les philosophes ne faisaient que projeter.

Dans toute l'Europe, les universités, les académies étaient les échos de la philosophie française; l'amour pour la liberté devenait un sentiment universel. Les parlements condamnaient quelques livres pat devoir et par habitude; mais les remontrances de ces grands corps et leur opposition au ministère parlaient plus haut à l'opinion, que les auteurs mêmes qu'ils avaient condamnés.

Au milieu de celte foule d'hommes de tous les rangs, entraînés par l'esprit du siècle, à peine potivait-on discerner et entendre quelques hommes d'Etat graves, froids, clairvoyants, chargés de régler les dépenses de l'État et d'y satisfaire. Ceux-ci n'étaient éblouis ni par les prestiges de M. de Galonné, ni par les brillantes théories des réformateurs.

M. de Castrieset mon père, peu rassurés par un faux

ou SOtTBRIItS. 34d

éclai, par une abondance apparente d'argent, par des emprunts qui ne remplissaient que momentanément un trésor obéré, prévoyaient avec chagrin le moment prochain et inévitable d'une crise financière et politique ; car telle leur paraissait notre position réelle : le déficit était constant, les besoins urgents ; la probité se refusait à une banqueroute ; la cour, à une réforme dans les dépenses; le clergé, à des sacrifices nécessaires; la noblesse, à l'égalité des charges, et les parlements, à une augmentation d'impôts : ce qui rendait insolubles, aux yeux de ces ministres, les trois problèmes de la restauration des finances, de la conservation du crédit et du maintien de Tordre public. Mais nous les écoulions comme les Troyens écoutaient Gassandre. Dans les tempsd'enthousiasme et de folies, la raison semble aussi déplacée que le serait l'austérité d'un prédicateur parmi les joies d'un festin.

Ce qui me surprit, au milieu des exagérations de notre confiance présomptueuse et de notre fierté satisfaite, c'est qu'après avoir combattu plusieurs années les Anglais sur terre et sur mer, et après leur avoir enlevé treize riches provinces,je retrouvais les modes anglaises plus eu vogue à Paris que jamais.

Cette sorte d'hommages rendus à nos rivaux et à nos ennemis me semblait une étrange inconséquence ; mais bientôt j'en pénétrai les motifs. Cette imitation de leurs costumes et de leurs mœurs n'était point un triomphe décerné à leur goût, à leur industrie, à leur supériorité dans les arts; c'était l'expression d'un sentiment bien différent, et qui se développait de jour en jour : c'était le désir de naturaliser che^ nous leurs institutions et leur liberté. Voilà les avantages dont nous étions jaloux.

liCs hommes ont un penchant naturel à imiter. ceux qu'ils envient. Quand le fond manque, on copie les formes. N'a-t-on pas récemment vu, pendant la vie d'un I. ' 30

3S0 MiMOIEBS

célèbre conquérant, plu&ieurs monarques et même de peiils princes le parodier, emprunter quelques unes de ses habitudes, imiter quelques uns de ses défauts, et nous rappeler ainsi ces courtisans d'Alexandre, qui croyaient se grandir en penchant de côté comme lui leur tête? Uniformes, grandes parades, étiquette, voyages, conseils, fréquents, tout était imité, hors le génie, qui ue s'emprunte pas, et la gloire, qu'on ne peut copier.

Nous commençâmes aussi à avoir des clubs ; les hommes s'y réunissaient, non encore pour discuter, mais pour dîner, jouer au wisk et lire tous les ouvrages nouveaux. Ce premier pas, alors presque inaperçu, eut dans la suite de grandes, et, momentanément, de funestes conséquences.

' Dans le commencement, son premier résultat fat de séparer les hommes des femmes, et d'apporter ainsi uo notable changement dans nos mœurs : elles devinrent moins frivoles, mais moins polies; plus fortes, mais moins aimables : la politique y gagna, la société y perdit^

Cette société, s'épurant sans cesse, n'oSBrait plus rien qui ressemblât à celle de la cour du régent et du règne de Louis XV. Notre jeune roi, par l'exemple de sa vie privée, avait ressuscité chez nous la décence. On ne peut bannir la galanterie de la France ; c'est, je crois, son sol natal; mais au moins alors elle se couvrait d'un voile : peu de personnes osaient afficher des vices; le langage d'ime sensibilité exagérée, que quelques uns ont nommée malignement gensiblerie, remplaçait celui d'ime galanterie licencieuse.

Les romans de Yoisenon et de Crébillon n'osaient plus se montrer dans les salons. Tout en déifiant Voltaire, on lui reprochait sévèrement un ouvrage , admirable si on le juge comme poète, inexcusable aux ye« d'un moraliste, et dont l'un des défauts les plus graves est celui d'avoir ridiculisé une héroïne française et une victime des ennemis de la France,

ou SOUVENIRS. 351

Tout tendait évidemment chez nous à unl)ut sérieux; on causait beaucoup moins de promotions , d'intrigues et de bonnes fortunes $ le parti philosophique, qui marchait à une révolution, se voyait grossi par des hommes considérés , dont le but cependant n'avait rien de commun avec le leur.

Les ducs de La Rochefoucauld , de Nivernais , le prince de Beauvau et plusieurs autres exerçaient une grande influence sur le ton de ce qu'on appelait la bonne compagnie; iJs y introduisaient le goût des lettres et Testune pour les sciences.

La reine elle-même avait opéré un grand changement dans les modes : comme elle aimait plus la société que la représentation , ces modes , de magnifiques qu'elles étaient, devinrent simples et élégantes. Souvent, au lieu d'être paré à la cour, on y venait en habit noir : « Qui avez-vous perdu?» disait-on. «Personne; je suis en « noir et point en deuil. »

Marie- Antoinette fut la première reine de France qui admit chez elle des hommes à sa table.- L'étiquette se relâchait de sa sévérité , en même temps que la morale du monde devenait plus rigide ; et , tandis que toutes les classes se rapprochaient et se mêlaient de manière à se confondre, bientôt il s'établit d'autres intervalles et un nouveau genre de distinction, entre levice et la vertu, l'esprit et l'ignorance, le talent et la médiocrité.

Ces progrès de l'égalité, cet hommage rendu à tous les genres de mérite personnel , cet enthousiasme pour tous les succès littéraires et philosophiques, réveillaient l'imagination en électrisant les poètes, les artistes et les hommes de lettres.

On courait aux ateliers de Houdon , de Moitte , de Vien, de David, de Julien; la France s'enrichissait de monuments ; les étrangers admiraient le ddmede Sainte- Geneviève, la salle de spectacle de Bordeaux, l'école de chirurgie, le pont de NeuiUy. Nos théâtres retentis-

saienl des chefs-d'œuvre d'une musique nouvelle; les femmes, se montrant zélés disciples de Jean-Jaques Rousseau, faisaient de leurs devoirs de mère leurs plus doux plaisirs.

Cependant le désir ardent de briller nous menaçait déjà d'une enflure, d'une exagération, d'un néologisme, d'une sorte de décadence, que retardaient, par la pureté de leur style. Bernardin de Saint-Pierre, Delille,Dacis, Bailly et La Harpe. Barthélémy annonçait à la fois la résurreclion de la littérature, de la liberté et del'attlcisme grecs ; mais à côté d'eux l'éloquent Thomas gâtait le style à force d'images. On pardonnait à Dubelloy les défauts de ses plans et les vices de son langage, ea faveur de ses nobles et patriotiques sentiments. Le Brun, qu'on surnomma Pindare , souvent ampoulé , était quelquefois sublime.

Beaumarchais , esprit original , alors sans modèle et depuis sans imitateur, introduisit sur notre scène la satyre politique ; il attaquait à coups de marotte les préjugés que la philosophie combattait à coups de massue. La représentation de son Mariotge de Figaro est une époque remarquable dans le prologue de notre révolotion, et les courtisans, qui naturellement auraient du en redouter les effets , furent ceux qui arrachèrent au roi la permission de se voir jouer.

De toutes parts on s'empressait de contribuer à satisfaire cette soif inextinguible de connaissances nouvelles, qui semblait nous consumer. Choiseul-GouffîeretYoIney tiraient le voile que trois siècles avaient jeté eulre nos yeux et l'Orient. Bougainville parcourait lesquaire parties du monde , dont un peu plus tard la liberté devait faire le tour.

Jusqu'alors la chimie, trop abaissée par le nom même donné à la profession de ceux qui s'en occupaient, s'éleva au rang de l'une des premières sciences , par les u*avaux de Lavoisier et de Fourcroy. Entraînés sur les

ou SOUVENIRS. 353

pas brillants de Laplace et de Lagrange, nouscommeucîons à mesurer hardiment les cieux.

Ce fut dans ce moment qu'un simple manufacturier, Montgolfier , nous inspira le téméraire espoir de nous approcher des astres. Cet homme, devenu justement célèbre , et qui le premier, en France , avait fabriqué le papier vélin, immortalisa Annonay , lieu de sa naissance, la France , sa patrie , et le nom de sa famille , par Tinvention des ballons aérostatiques.

La ville d'Ânnonay fut doublement heureuse dans ce siècle ; car elle donna aussi le jour à Boissy d'Anglas, cet excellent et grand citoyen qui fit briller tant de vertus dans un temps de crimes, tant d'intrépidité dans des jours de terreur, tant de morale dans sa politique, de loyauté dans son éloquence parlementaire , de grâce dans ses poésies, et de constance en amitié, à des épo^ ques où elle s'est montrée aussi changeante que la fortune.

La moitié de toute grande découverte est due au hasard, et l'autre au génie. Montgolfier, dans sa manufacture de papeterie , faisait un jotu*, en 1783 , bouillir de Feau dans une cafetière , que couvrait un papier ployé en forme de sphère ; ce papier se gonfle et s'élève. Le philosophe s'étonne, répète l'expérience ; il médite, calcule, conçoit Teffet d'un air raréfié, plus léger que l'air atmosphérique ; l'aérostat est inventé , et l'empire des airs devient une nouvelle carrière où l'audace des hommes s'élance.

Le premier moyen qu'on employa pour raréfier l'air, fut la vapeiu* du feu : ainsi cette gloire , comme bien d'autres , ne semblait d'abord que fumée ; mais bientôt on se servit du gaz , et dès lors , une chaloupe suspendue à l'aérostat nous montra des mortels hardis s'éievant dans les airs.

Aujourd'hui ce spectacle est si commim qu'il n'excUc presque plus la curiosité } c'est, comme les feux d'arU-

354 MÉMOIIUBS

fice, un vulgaire ornement de nos fêtes. Mais jamais je n'oublierai l'impression vive et profonde que produisit sur moi , ainsi que sur toute la population de Paris , la première ascension de Charles et de Robert au mili^ du jardin des Tuileries.

Le cœur bon et sensible de Louis XVI, eflfrayé de cet acte de témérité , avait voulu d'abord s'y opposer. A l'instant où tous les regards étaient fixés sur deux hommes assez hardis pour braver, dans un frêle esquif, les vents, l'immensité de l'espace, et tant de périls jusque là inconnus, un ordre du ministre arrive et leur défend de partir ; mais le courage des aéronautes, et l'impatience d'une foule immense appelée à jouir de cet essor du génie, l'emportèrent sur toute défense. La corde fut coupée, le globe s'éleva majestueusement, et nous vîmes les navigateurs aériens parcoiuir intrépidement la route du ciel.

Dans d'autres siècles on aurait cru voir apparaître des dieux , et dans ce moment même je me sentais disposé à croire à tous les prodiges. Inspiré par cette vive et indéfinissable émotion , je cherchai sur le lieu même à la peindre dans cet impromptu :

Quand Charles et Hobert» pleins d'une noble audace. Sur les ailes des vents s'élancent vers lescieux» Quels honneurs vont payer leurs efforts glorieux?

Eux-mêmes ont marqué leur place

Entre les hommes et les dieux.

Après ce triomphe du génie sur la nature, dans cette journée mémorable , chacun des spectateurs se sentait comme grandi ; l'impossible ne paraissait plus un mot français; on eût dit que toutes bornes venaient de disparaître devant l'orgueil ambitieux de l'esprit humain.

Les jours suivants, on entendait, dans tous les salons de Paris, tout ce que Fimaginalion peut ajouter à la vérité , toutes les folies que peuvent créer les plus vives fantaisies ; car, même lorsque la science et la raison

ou SOUTENIRS. 355

font les pins grands pas, la folie en profile encore pour étendre son domaine.

On voyait déjà la direction des ballons trouvée , des flottes nombreuses traversant les airs ; une descente en Angleterre n'était plus qu'un jeu ; bientôt , au milieu des éclairs et dans le séjour de la foudre , nos escadres et cdles de nos rivaux se livraient bataille ; certaines jolies femmes commençaient à craindre de se voir un jour enlevées du milieu de nos jardins , par des aéronautes turcs ou barbaresques; les contrebandiers se réjouissaient; les douaniers redoutaient la perte de leur état.

Mais ce qui semblait plus réel , c'était l'espérance, jusqu'ici trompée , d'employer utilement les aérostats à la guerre, de planer au dessus des forteresses, et de s'en c»nparer ainsi sans qu'il fût désormais nécessaire de renverser leurs remparts. Cependant la bataille de Fleurus fut, depuis, la seule affaire dans laquelle on essaya d'employer les aérostats , et encore ne crut-on pouvoir s'en servir que pour observer et découvrir les forces de l'ennemi et. ses mouvements. Les savants regardent comme impossible de diriger les ballons contre les courants de l'air; mais que sait-on? le hasard , plus habile que les savants, fera peut-être un jour cette découverte.

Depuis mon retour en France, je jouissais plus rarement qu'autrefois de la vie active et brillante de Paris. Mon père, me retenant à Versailles, m'enchaînait à son ministère , où j'étais contraint à un travail journalier et assidu.

Je me souviens qu'animé du désir de réformes etd'innov^ations qui étaient à la mode en ce temps , je parlai très vivement à mon père du froid accueil qu'il faisait, disait-on, au plus grand nombre de ceux qui lui présentaient des projets , etje m'étendis avec complaisance, à cette occasion , en lieux communs philosophiques , sur

a66 MKMOIRBS

la difficulté de faire parvenir la vérité au palais des rois et dans les cabinets de leurs ministres.

Mon père sourit, ne me répondit rien, et m'envoya le lendemain Tordre de prendre dans ses bureaux tous les mémoires et projets qui lui étaient adressés pour des réformes et de nouveaux systèmes de tactique ou d*administraiion. J'en fus d'abord très content; mais je ne tardai pas à sentir que ce que j'avais regardé comme un plaisir, était une utile leçon et une punition, assez sévère.

En effet, on ne saurait donner une idée de la foule de platitudes, de sottises, de tristes folies, contenues dans les innombrables dossiers dont l'analyse m'était imposée. Faisant contre fortune bon cœur, je parus prendre assez fièrement mon parti. Je profitai, d'un air triomphant, de cinq ou six mémoires utiles, composés par des hommes instruits et sages; mais je m'aperçus que mon père les connaissait avant moi, car il s'enti^etenait frc(iucmment avec les hommes habiles qui pouvaient réciairer : ainsi ma présomption , vaincue dans sou dernier retranchement, demanda grâce, et je fus débarrassé de mon fardeau ; on m'en dédommagea même en me confiant des travaux plus importants et plus secrets.

Je reçus alors, ainsi que tous les colonels français qui avaient fait la guerre dans les Etats-Unis, Tautonsalion de porter la décoration de l'association américaine de Cincinnatus, que nous envoyait l'illustre général Washington.

Ce général en informa M. le comte de Ro<9iambean par la lettre suivante, datée du 29 octobre 1783: • Monsieur, les ofliciers de l'armée américaine, dans le « dessein de perpétuer celte amilié mutuelle qui a été « formée durant le temps du danger et de la détresse « coumiuue, et pom* d'auU'es desseins mentionnés dans « Tinsiituiion, se sont, avant leur séparation, associés

ou SOUYEIflftS. 8i»7

« dans une société d'amis, sous le nom de Cindnnatusf « et j m'ayant lionoré de l'office de leur président" « général, c'est une partie de mon devoir bien agréa- « ble de vous informer que la société s'est fait l'hon- « neur de vous considérer, ainsi que les généraux er « les colonels de l'armée que vous commandiez en « Amérique, comme membres de la société.

. « Le major l'Enfant, qui aura l'honneur de vous re- • mettre cette letU'e, est chargé, par la société, de « rexécutîon de leurs ordres en France, et il est égale- « ment chargé de vous remettre une des premières « marques qui seront faites. Il l'est aussi de vous déli- « vrer les ordres pour les gentilshommes de votre ar- « mée ci-devant mentionnés, que je preiWs la liberté « de vous prier de leur présenter au nom de la société. « Aussitôt que le diplôme sera fait, j'aurai l'honneur de « vous l'adresser. »

Cette décoration était un aigle d'or suspendu à un ruban bleu bordé de blanc : d'un côté Cincinnatus était représenté quittant ses rustiques foyers pour prendre ses armes comme dictateur ; de l'autre, on le voyait déposant son glaive, son bouclier, et reprenant sa charrue.

Une telle décoration si nouvelle, si républicaine, en brillant au milieu de la capitale d'une grande monarchie, pouvait donner beaucoup à penser; mais nul n'y songeait. Quelque évidente que fût l'impression produite par la vue de ce signe de liberté, nous n'étions occupés que du plaisir de montrer sur notre poitrine cette palme guerrière, et de fixer sur nous, dans les promenades publiques, les regards d'une foule d'oisifs que la moindre nouveauté attire et rassemble.

A leurs yeux cette décoration ne paraissait qu'mi nouvel ordi*e de chevalerie; et, par routine, confondant les institutions démocratiques avec les distinctions aristocratiques, on donnait vulgairement, à la -ville comme à

la cour, à cet emblème de régalité ei de la liberté le nom Sordre, de sorte qu'on l'appelait assez ridiculement V ordre de CincinnatiM.

Ce qu'il y eut même de plaisant, c*est qu'un colonel, homme très distingué par sa naissance, excellent oflScier, mais dont l'instruction avait été négligée, et qui se faisait remarquer par des fautes de langue très comiques, me dit, quand je fus nommé commandeur de Saint-Lazare et chevalier de Saint-Louis : • Te voilà, « mon ami, bien riche en saints, car tu en a trois : saint •^ Louis, saint Lazare et saint Cinnatus. Mais, « pour ce dernier saint, je me donne au diable si je sais « où nos amjs de l'Amérique ont été le déterrer. » Or notez que lui-même avait été en Amérique, et venait de recevoir cette décoration.

Tandis qu'un gouvernement monarchique, en Europe, adoptait ainsi sans nulle crainte, au sein de son armée, ce signe mémoraiif du triomphe d'un peuple contre un roi, cette institution produisait en Amérique un effet tout contraire. La liberté au berceau est pour le moins aussi jalouse que l'amour naissant. Une distinction quelconque choquait les amis de l'égalité, et les guerriers américains, qui venaient de verser leur sang pour fondre et défendre la république , excitèrent la méfiance des républicains, leurs compatriotes, dès qu'ils osèrent se distinguer d'eux par un simple ruban.

Il est vrai que les membres de l'association des Cincinnati avaient commis une faute : désirant perpétuel avec leurs noms le souvenir de leurs travaux et de leurs exploits, ils annonçaient que cette décoration serait héréditaire dans leurs familles. Partout l'alarme se répandit ; on croyait voir, dans ce mouvement de fierté militaire, une pensée vaniteuse et le germe dangereux d'une noblesse future .

Vainement, pour rassurer l'opinion , on invoquait la décoraiion elle-même, qui retraçait visiblement aux

ou SOUVBNiaS. 359

militaires le devoir de renoncer à 'toute autorité, à tout commandement, et de rentrer, comme Cincinnatus, dans les rangs des simples citoyens , après avoir rendu à la patrie les services exigés par elle; Timpression était faite et ne pouvait s'effacer. Il fut officiellement dé^ fendu d'établir aucune distinction héréditaire.

L'association subsista cependant, et subsiste encore aujourd'hui, mais comme simple confrérie, comme un , souvenir de la fraternité d'armes établie pendant la guerre de l'indépendance. Les membres de cette association qui vivent encore , craignant d'inspirer même l'ombre d'un soupçon à leurs concitoyens, ne portent celte décoration qu'une ou deux fois par an, dans lea jours consacrés à la commémoration de celui où l'indépendance fut proclamée. Au reste, toute méfiance ^ disparu, et déjà même une nouvelle ville, fondée sur les bords de l'Ohio, et dont la population s'élève à quatorze mille âmes , porte le nom de ville des Cincin^ nati.

Je retrouvai avec plaisir dans Paris un de nos com? pagnons d'armes, le duc de Lauzun, qui depuis, portant le nom de duc de Biron , combattit pour la république française, comme il avait combattu pour la république américaine, et vit ses services payés par la féroce ingra-titude de la Convention, qui l'envoya à l'écbafaud*

Son caractère offrait le mélange singulier de l'ambition et de l'amour du plaisir, de la bravoure et de la mollesse, des formes d'un courtisan français et des habitudes indépendantes d'un pair d'Angleterre. Galant comme un héros de roman, il aurait voulu aussi être un héros d'histoire, mais la fortune le trahit j il était d'ailleurs un peu trop léger pour la fixer,

La bonté de son cœur, l'aménité de son caractère le rendaient tout à fait déplacé dans un temps de violence 6t de passions brutales. Dans d'autres circonstances il se serait vu, pour atteindre à la gloire, secondé par la

360 MÊVOIKES

jn^e affection des soldats. Nul ne la méritait mieux qae lui ; un trait suffira pouf le peindre.

En Amérique, près dTorktown, ayant à la tête de sa légion chargé et culbuté les dragons de TarletoD, comme ceux-ci reçurent un renfort, il fut obligé de se retirer. Dans sa retraite, restant à la queue de sa colonne, il s'aperçut qu'un de ses hussards, demeuré en arrière, était entouré par trois dragons anglais qui le sabraient. Aussitôt Lauzun s'élance sur eux, en tue un, blesse l'autre, et met en fuite le troisième. Le hussard, délivré, mais criblé de blessures, rejoint sa troupe.

Tout le monde ignorait cette action brillante et généreuse. Le même sentiment qui inspire de telles actions porte à les taire; le hasard découvrit celle-ci. Peu de jours après, Lauzun, faisant comme colonel de jour la visite de l'hôpital , fut appelé par un hussard presque mourant. Ce soldat, puisant dans sa reconnaissance iin reste de force, serre les mains de son colonel, les mouille de larmes, et raconte à tous ceux qui entouraient son lit, ce que son libérateur avait fait pour le sauver.

Une ame si noble méritait bien ce léger tribut d'éloges; on lui a rendu un funeste service en imprimant ses mémoires. Ses bonnes qualités n'auraient pas été ternies par les torts qu'on lui reproche, si, en s'entourant d'autres amis, il eut mieux su apprécier une femme angélique que le sort lui avait donnée. Mais cet esprit original et indépendant regardait la bonne compagnie, qui le gênait, comme une entrave à sa liberté : sentiment dangereux, car il porte à éviter ce qui nous contient ; et, chose bien étrange, cet honune ne pouvait s'accoutumer à la très spirituelle mais un peu dominante société des amies de la duchesse de Lauzun.

Cependant on peut assurer qu'il était di£Bcile de rencontrer en aucun lieu de l'Europe une société plus aimable, plus vive, plus animée, et d'un goût aussi délicat

ou souTCNiRS. set

ctue celle des princesses de Poix, de Bouillon et d^Hénin. On y voyait réuni loiit ce qui peut plaire. C'était Timage d'une ancienne cour rajeunie par des grâces nouvelles.

J'employais avec ardeur le peu de jours de loisir que me laissait- mon père, à parcourir de nouveau, dans Paris, ces cercles nombreux et variés de tous rangs, qui offraient tant de jouissances diverses à l'esprit. Cependant, attiré par une juste curiosité à l'Adadémie-Française^ une de ses séances pour la première fois m'attrista; Lemierre y lisait quelques fragments de sa tragédie éeBamewelL En entendant les rudes accents de ce poète, par lesquels je me sentais cahoté comme un voyageur dans un mauvais coche, je craignis un moment de voir notre langue redevenir celtique et barbare.

Lemierre n'était pas sans talent; on trouvait dans ses ouvrages d'intéressantes situations, une verve assez vive et de nobles pensées ; mais jamais homme ne fut plus malheureux en consonnes; elles se rencontraient et se choquaient dans ses vers si bizarrement, qu'on pouvait douter quelquefois si c'était du français qu'on entendait.

Il suffit d'en rappeler un exemple assez connu : voulant peindre ces lanternes magiques portées sur les épaules de ceux qui les montrent, ou sur de petites roues, il s'exprimait ainsi :

Opéra sur roulette et qu'on porte li dos d*liommcs.

Ne semblerait- il pas que c'est un vers latin qu'on entend? L'idée la plus claire se trouvait, dans ce poète, obscurcie par les formes dans lesquelles il l'enveloppait ; on en trouvera la preuve dans ces qualité vers qu'il avait compfosés sur Henri lY :

Elevé loin des cours et le malheur pour maître , Plus tard il devint roi, plus il fut fait pour Tétrc. : Souverain par le droit , par le cœur ciloyen,

Il fui son propre ouvrage, et nous^mCmcs le sien. I 31

369 Kiiroiftts

Malheuraùement ces tournures et ces elU|>ses ges, dont on riait alors^ trouT^t aujourd'hui trop d'il tateurs. Quelques jeunes écrivains, que la nature doués d'un vrai talent, prétendent que la langue ii pas et ne peut être fixée. Ils essaient de donn^ I nôtre la rapidité et les inversions de la langue quoique contraires à son essence; et, voulant fora une école nouvelle, ils bravent les règles et compu pour peu de chose la clarté, premier mérite du sty Qu'ils prennent garde de ressembler un jour au boni Shabaham, qui disait si naïvement : « Vous ne me - prenez pas, m'est cela m'est égal ; je me comprei • bien moi-même. •

Je me dédommageai bientôt des vers de Lemierre écoutant, dans plusieurs maisons, notre Virgile firança l'abbé Delille, si fécond en chefs-d'œuvre, et qui dû nait à tous les objets qu'il voulait peindre, tant d'^ de grâce et d'harmonie.

Ce poète, émule d'Homère et aveugle comme lui, i laissait jamais lire ses vers inédits : il les déclamait craignait cependant encore qu'on ne les retint, qu'oâi les copiùt, et qu'un plagiaire ne s'en enrichit. TJn Jôi madame la baronne Dubourg, son amie, femme tt aimable, voulut lui faire la petite malice d'en écifi quelques uns tandis qu'il les récitait. A cet effet, d prit une plume de corbeau très fine et commença. Tm semblait réussir à son gré, lorsque le malin poète, en tendant le léger frottement de cette plume sur le papîfl s'arrête et s'écrie :

Ettandis que je lis mes chefs-d'œuvre divers^ Le corbeau devient pie et me vole mes vers !

Nous perdîmes, cette même année, un illustre démicien, un grand géomètre, un philosophe profonc un écrivain noble, énergique, rapide, ingénieux, pi quant, franc sans rudesse, désintéressé sans affectation D' A iembert mourut.

ou SOUVENIRS. * 363

X^a fortune ne pouvait l'éblouir : recevant modesie»^ ment les plus magnifiques offres de Timpératrice Catherine II pour se charger de Téducation de son fils, il les avait refusées sans orgueil, n'alléguant d'autre motif d'un tel refus, que son amour pour ^n pays, dont il ne voulait pas s'éloigner*

C'était chez ce secrétaire perpétuel de l'Académie que se réunissaient fréquemment les hommes de la cour les plus instruits, les savants, les hommes de lettres, les artistes célèbres et tous les partisans de cette nouvelle philosophie, dont il semblait, depuis la mort de Voltaire, tenir le sceptre.

D'Âlembert se faisait estimer par son désintéressenient, par sa probité, par là fierté de son caractère. Sa conversation très instructive était souvent aiguisée par un sel plus satyrique qu'attique ; on y démêlait un léger fond d'amertume, trop ordinaire aux hommes que leurs talents auraient pu placer dans les premiers rangs de l'état social, et que leur naissance classe dans des rangs inférieurs.

La gloire même, quand on l'obtient, n'efface jamais complètement ce sentiment de susceptibilité, germe trop fécond de ta discorde qiiia existé de tout temps entre les patriciens et les plébéiens. Le vice radical des uns est un ridicule dédain, celui des autres une envie non moins ridicule; car, enfin, entre les avantages d'une noblesse due au hasard et ceux d'une élévation due au talent et au mérite personnel, ce sont certainement les derniers qui devraient être un objet d'envie.

On ne saurait croire combien, dans ce moment de guerre contre les préjugés, de passion pour le bien général, d'ardeur pour une perfectibilité peut-^tre chimé^ rique, de tendance à ramener sur un vieux monde l'égalité primitive; combien, dis-je, les modernes philosophes faisaient d'accueil aux jeunes nobles qui se montraient disposés à devenir leurs disciples, et à quel point

^i MÊMOIBES

ils irouvaient naturellement le seci'et d'eialier im et notre imagination par rencooragemem de éloges.

Ces hommes, consultés, respectés comme des m clés par l'Europe savante, distribuaient en qudqne la renommée, et notre présomption nouséley£tii croyablement dans notre propre opinion, lorsque étions loués par eux.

Pour en donner un exemple utile à d'autres propres, bien que ce soit peut-être à mes dépens,! dirai que rien dans ma vie ne me flatta plas mi qu'une lettre de D'Alembert que j'ai conservée. Wi était écrite par lui an chevalier de Chastellux,<]iril! avait montré un de mes premiers essais en HttérabiK.

Voici cette lettre : « Je suis enchanté, monciier«|

• de l'écrit que vous m*avez prêté; il est plein d'œlÉI « de sensibilité, d'honnêteté, et, ce qui est rare fcfl « âge, de philosophie et de goût. L'auteur mérite fi « les honnêtes gens l'aiment, restiment et s'intéresMI « à lui. Quelle distance de lui à presque tous les Jean

• gens de son état? Je l'aime et le respecte sans le tôt « naître, et, grâce au sentiment de vertu dontilmeyl^ « ratt pénétré, je crois n'avoir pas besoin de faire {Ni « lui la prière de Cicéron pour César dans Borne $mÊà

« Dieux, ne corrompez pas cette ame généreuse!

• Bonjour, mon cher et illustre ami et confrère; jl « vous embrasse aussi tendrement que je vousaiii'*

Ce mardi, 1*'' décembre 1778.

C'est après la communication de cette lettre, qaeM4 Chastellux m'avait conduit chez M. D'Alembert, q»* puis me vit très assidu à ses soirées. Je trouvais cq» danLplus d'obligeance que de vérité dans les expressiM flatteuses de cette lettre ; mais nous sommes tooftfi ainsi : une louange nous plaît toujours, même quai

ou SOUVEKIRS. 365

90m seoioas qu*elle est exagérée, et lorsqu'elle vient 4!ijU) homme supérieur, elle nous grandit à nos propres ya|x ; tout en reconnaissant qu'elle n'est pas juste, nous espérons qu'elle est sincère, et nous savons gré à celui ^.{|ul QOtts la donne, de s'être ainsi trompé à notre avau-

.1.8 moyen le plus sûr de gagner les hommes et de sVit faire des partisans et des disciples, c'est de montrer > 4liirQ»pect à la vieiUesse,'de la confiance à la maturité, ^ iftt de flatter l'amour-propre de la jeunesse. On s'attache ^lip&i des hommes qui ont quelque nobles sentiments; ^lnaiU à ceux qu'on ne prend que par l'intérêt, la plupart ^ valent pas le prix qu'ils coûtent.

Si je voulais peindre ici l'esprit public de ce temps, ^ etl< q^tacle que me présentaient la cour et Paris, ce litUeau ne différerait que par des nuances très légères, ^4^ celui que j'avais vu et tracé avant mon départ pour .|A»érique. Tout y paraissait animé des mêmes désirs I 4'ilitovation, de réformes, d'égalité, de tolérance et de liberté.

. Ce qu'on pouvait seulement remarquer, c'est que tous ça» sentiments, malgré leurs progrès rapides en éten- 4l% se manifestaient avec moins de vivacité, soit parce Ql|li& étaient moins combattus, soit parce qu'on jouisrsai; du premier triomphe désiré, celui de la cause amé* àfme.

Nous avions réussi : les Etats-Unis étaient indépen-

diiits; l'Angleterre venait d'éprouver notre force; les

ïwers de la guerre de sept ans étaient effacés, et le

calme suit toujours un peu la victoire. Mais ces instants

ii^4e calme furent courts; c'était un léger sommeil que

iMit suivre un terrible réveil. Au reste, n'ayant plus

ynvle moment d'autre objet d'activité que les plaisirs,

\ oo^'y livrait entièrement, et aucun nuage ne troublait

' h ^réuité de ces jours heureux si promptemeut dis-

' p»rus.

366 VÉIfOIM8

Jamais je ne vis rien de si brillant ifste les voyages de FonUiinebleau de 1783 et 1784. La reine, qui éHH alors dans tout Téclat de sa jeunesse, se voyait entoiiflb dans son intérieur d'amis de son dioix; elle recevlit d'une foule d'étrangers distingués, comme de tous les Français, des hommages sincères 3 on la regardai-., comme le plus doux ornement des fêtes qui emM-' lissaient sa cour. Encourageant les lettrée, protégeant les arts, répandant beaucoup de bienfaits, et ne éé^ bligeant personne, elle ne connaissait encore d'une eot^ ronne que ses fleurs, et ne prévoyait pas qu'elle dAtlt tôt en sentir le terrible poids. \

Les calomnies n'avaient point commencé; nulle voilbfl ennemie ne s'élevait contre elle, elle n'entendait que 4ei^ accents de respect et d'amour; à peine pouvsût-^Uedi»^ tinguer quelques voix chagrines de vieux courtisa» frondeurs, qui, jaloux des amis de la reine, regrettaM l'ainui des temps passés et le rigorisme d'une antifi» étiquette, dontl!affaiblissement leur paraissait un siglie' évident de décadence nationale.

M. le comte d'Artois, revenu du siège de GilH'alttrt où 11 avait fait ses premières armes, aimait le nooiiftp la société, les spectacles, la chasse, les fêtes ; il anMÉ la cour : c'était véritablement le prince de la jeunes^ Mofuieur,moin% actif par sa nature, cultivait uned^ moire heureuse^ bornait ses plaisirs à ceux de la mP v^rsation au milieu d'une petite cour séparée, àm « laquelle la politique cherchait et trouvait plus de fléà qu'ailleurs. ••**

Le bon roi Louis XYI, simple dans ses goûts, fÉP curieux des plaisirs bruyants, s'amusait pourtant de «îl^' qu'il donnait aux autres; il semblait satisfait des rél4^' tats d'une guerre qu'il avait voulu éviter, et des suoeîl d'une ambition qui avait été plutôt la nôtre que la siei ce prince Jouissait surtout intérieurement du bien 4^ avait projeté, et de celui qu'il voulait faire à son pei

ou SiOUVKMlRS. 367

Piifint beaBcoup de pièces assez médiocit^s, on eu dofiBa sur le théâtre de Fontainebleau quelques unes qui eurent beaucoup de succès; mais, eu ce genre comme en d'autres, Paris ne ratifia pas tous les jugements de i^ cour.

Ce qui obtint la presque unanimité des suffrages, ce fut Topér» de Didam le jeu, la voix de madame Saint-* Huberti nous ravirent tous, et les sons harmonieux de Pkcini charmerait nos oreilles, jusque-là très peu musicales, mais que Glucli cependant avait entr'ouvertes.

D'autres chefs-d'cduvre depuis formèrent et dévelop^ pèrent notre goût, qui, heureusement resté plus sage que celui des Italiens, a persisté jusqu'à présent à ne point sacrifier la littérature à la musique, et qui veut constamment, malgré les folles passions des dilettanti, trouver de l'intérêt dans les scènes qu'on lui présente, de l'esprit dans les pièces qu'on joue, et du bon sens clans les paroles qu'il écoute.

Ce mot de bon sens m'avertit des accusations auxquelles je m'expose, si je parle à présent d'un ton trop sérieux du nouveau spectacle que donnait alors à Paris, BOB |Mir les muses, mais Esculape.

Ob devine que je veux parler de la doctrine et du fameux baquet de Mesmer; cependant, voulant être véridique, je dois avouer que je fus un de ses plus zélés disel{ries; mais, pour consoler mon amour^propre, je me hâterai de dire qu'entraîné, soit par une vive curiosité, soit un peu par la mode, j'eus pour compagnons, dans c^tte singulière école, beaucoup d'hommes dont le nom n'est pas sans quelque poids, puisque, parmi mescondisciples, je puis citer les noms de MM. Court de Gébelin, Olavidès, d'Esprémériil, de Jaùcouri, de Chastel- Ittx, de Choîseul-Gouffler, de La Fayette, et une foule d'autres personnes distinguées dans les lettres, dans les sciences, sans parler de quelques médecins qui s'en mêlaient plus secrètement, et qui, sans doute, me sau-»

368 VÉVOIRSS

ront gr« de ne pas les inscrire ici sur ma liste, riens honteux, convenant tout bas qu'il y ayaic du vn| dans cette découverte, et la frondant tout ham pur rc| pect pour la Faculté. i

Cependant je nommerai le célèbre docteur ThouveM^ premièrement parce qu'il ne s'en cachait pas, et dément parce qu'étant mort, aucune épigramnie nepeil plus le blesser.

Mon dessein n*est pas d'entrer dans la discussion <fi système pour et contre lequel on a tant écrit; il i suffira sans doute de dire que j'ai vu, en assistant à i grand nombre d'expériences, des impressions ei dei effets très réels, très extraordinaires, dont la caod seulement ne m'a jamais été suffisamment expliquée

Mesmer attribue ces effets à un fluide, agent oniver sel, dont la direction et la puissance dép«[ident de h volonté. Ses antagonistes, et il faut convenir que ce sMi presque tous les médecins et les savants, ne voieati dans ces phénomènes, que les résultats d'une imagiitt' tion frappée et exaltée.

Je respecte lem* opinion ; mais je pourrais cepenàasA leur demander si ce mot imaginaiian est une réAit»' lion, une explication bien claire, bien péremptoire, et si au moins les savants et les philosophes ne devraient pas, par amour pour la vérité, méditer sur les causes de cette nouvelle et étrange propriété de rimagination?

Ne serait*il pas curieux et utile à l'humanité de chercher par la méditation et l'expérience à bien connaître jusqu'à quel point peut s'étendre cette faculté derinif gination, capable de produire tant d'impressions, et de donner à un malade de si violentes crises, enfin de bien fixer la distinction qu'ils supposent exister »itre l'iin»gination et la volonté?

Des milliers d'épreuves attestent que le somnaraball^me est un fait; des milliei*s d'écrits en nient lesk

ou «OUVSNIRS. 369

^"sienee :- les Savants devraient bien ne plu6 nous laisser '• rins ce doute pénible.

^^ ' .ilvitant tonte dispute à cet égard, je conviendrai quV près avoir été témoin d'effets inexplicables el de crises •nombreuses, Je n'ai point vu de cures positives \ et c'é- **taîi cependant Tespoir d'en voir opérer qui avait le plus ^excité mon ardeur.

Nos âmes étaient alors presque enivrées d'une douce ^ philanthropie qui nous portait à chercher avec passion ' les moyens d'être utiles à l'humanité, et de rendre le ^ son des hommes plus heureux. Quoi qu'on en puisse ** dire, c'est de toutes les passions celle qu'on devrait le ■ plus regretter de voir s'éteindre . Son excès môme est des ' erreurs humaines la plus excusable.

' Aussi, je ne pourrais dire avec quel zèle, avec quelle i bonne foi, bravant les railleries et pratiquant la nouvelle doctrine, nous nous livrions à l'espérance de soulager nos semblables et de les guérir. Jamais mission- * naires ne montrèrent peut-être plus d'ardeur et de

charité.

i Je ne saurais aujourd'hui moi-même, sans rire, me ' rappeler ce qui arriva à l'un de mes amis, qiri, plus que i tous, joignait à la plus grande bonté de cœur, l'ame la ï ï^ns ardente et l'imagination la plus vive. Précisément ' à l'époque où nous nous abandonnions avec une entière i confiance à l'espoir dont nous étions bercés, mon ami, allant à Versailles, pour se rendre au bal de la reine, ' rencontre sur la route un homme couché sur un brancard . \ Tout à coup, saisi du désir de le soulager, et ne voulant pas perdre une occasion de sauver peut-^tre un infortuné, il fait arrêter sa voiture, ainsi que les hommes qoi portaient le brancard : la pluie tombait par torrents , HHm ami était en costume de bal, vêtu d'un léger habit de soie; mais rien ne peut refroidir son zèle ; il descend de voiture, interroge vainement les porteurs sur l'état du malade; l'étoim^nent les rend muets.

370 IftoDIUS

Loi, uam auwdre plus kjogtemps nm r^rase, se penche sur le corps du patient, lui prend ies mains, lui tf^Qcbe la poitrine, et le magnétise vainem^t, mais avec une ferveur sans égale. Enfin, ayant repaie isans succès cette épreuve : « Quelle est donc, dit-il vivement, lam»« « ladiedbce pauvre bom&ie?*-Malade! lui répondirent « les porteurs surpris ; il n'est plus malade, car depuis « trois beures il est mort. » Mon ami, déc(mcerté, remonta tristement dans sa voiture, et me confia le Iran demain sa plaisante méprise, dont je lui gardai le secret.

Au reste, les plaisanteries ne noua maiiquaient pas; la reine m'en fit un jour d'assez vives, et se plut à me raconter tous les traits et tous les calembours qui pieu-' vaient alors sur nous. Vainement je voulus discuter; elle ne s'y prêta point, et me dit seulement : « Comment « voulez-vous qu'on écoute vos folies , lorsque sept « commissaires de l'Académie des Sciences ont déclaré « que votre magnétisme n'est que le produit d'une imafi gination exaltée? «

« Madame, lui répondis-je un peu piqué, je re^^eete f> ce docte arrêt 5 mais, comme des vétérinaires ont ma- • gnétisé des chevaux, et ont produit sur eux des eSt^ » qu'ils attestent, je voudrais, pour m'éclaire, savcnrû « ce sont les chevaux qui ont eu trop d'imagination, ou o si ce sont les savants qui en ont manqué. • £Ua rit. Là finit l'entretien, et là jfinira aussi ce que je voulais dire du magnétisme*

Si ce magnétisme ne peut guérir aucune maladie, si c'est même une folie, un charlatanisme justement condamné par la médecine, il a au moins l'avantage sur celle-ci de n'avoir tué personne.

Si Mesmer, d'un côté, se voyait l'olqet de la colère des médecins, s'il était attaqué par les faiseurs d'épigrammes, accusé de charlatanisme par les savants, et Uvré ainsi que nous sur le théâtre du Vaudeville aux traits malins de la s^tyre^ en mémo temps il pouvait avec

ou MUTENIRS. 971

rtisim tiiw YWiilé <hi mérite de qmlqnen VMileficbafiDpJM>ns de sa cxast^ car le célèbre aTOcat*-gëBérad Servan composa une tirés spirituelle apologie da magnétisme, et M . Grimm alors compara cet écrit aaac ZeMv» pro^ vinciales.

Malheureusement M. d'Espréménil le défendit avec trop de chaleur; rien ne nuit comme un zèle eitagéré; il poussa l'enthousiasme au point de comparer Mesmer à Socrate persécuié ei livré aux risées du peuple par Aristophane.

Mesmer comptait encore avec un juste orgueil, au nombre de ses partisans , cet éloquent Duport , depuis membre de l'assemblée constituante, piÂikiste profond, savant magistrat, et peat*-étre Tun de nospre^ roiers orateurs , si ce rang était acc(»nlé avec justice a l'élévation des pensées, à la force de la dlaleetifve, i la clarté du style et à la justesse des expressions.

On m tarda pas dans Paris à s'occupar d'une lutte plus grave, que celle des adversaînes de Mesmer contre «on système et ses disciples. Un autre seminnagicien, M. de Calonne , vit le voile des Ululons qu'il étendak sur nous , menacé par les traits de lumière que lançait 4xL fond de «a retraite un homme d'Etat célèbre etdis*^ gracié.

Le fomeux ouvrage de M . Necfcer sur l^adminismuion des finances parut : c'était la première fois peut-être qu'il était airivé de rencontrer ce mélange de morale et de calculs , de nobles pensées et de chiffres , de maximes philosophiques et de comptes de recettes et dedé- ][>enses. Ce livre eut «m succès aussi général que rapide.

Jusque là cet arc(mî0H imperii, ce sanctuaire qui re- -oélait dans «on ombre les mystères de l'homme d'Etat, les vrais et secrets éléments de la force ou de la faiblesse d'un gouvernement , avait été comme impéné-^ trahie. On n'osait , on ne désirait pas même approcher d'un lieu si înff)nnu, si sec , si aride , et les Français,

373 viMonss

peu dispoaës à se Ihrrer ain études dTiiDe ifislâèrefi|ii iniéressailsi faiblement l'ame et l'espriti laissai<»it,satt s'en inquiéter , administrer leors finances avec une insouciance pareille à celle d'un enfent pour les livres de comptes de l'intendant de sa famille.

M. Mecker opéra par son livre une véritaUe rérehtion; 0 eut des lecteurs dans les salons y danslesbovdoirs, comme dans les cabinets. Ce fut un pas très bo* table vers la liberté; «ar elle commence à ntdtre dèi que les finances et la législation, cessant d'être TaiÉe privée des gouvernants, devienn^t i'afiaire puiiqiie, respubUea.

Les admirateurs de cet ouvrage non seulementfurat nombreux; mais ce qui est plus rare, ils furent constants, ce qui venait surtout du mérite pa-sonneldeM auteur. On n'admire longtemps un bomme public f» lorsqu'on lui suppose un noble et grand caractère.

M. de Calonne se défendit avec des armes plus br9lantes'que fortes ; la partie n'était pas égale : il no # sait qu'un replâtrage bien verni, tandis que son rival eosoignait l'art de rebâtir solidement Tédifice finander; les paroles de l'un ne donnaient que des espérjffîces trompeuses ; l'écrit composé par l'autre était fécondân principes et en vérités.

Quoique la jeunesse ne restât plus indifférente i ces importants débats, la politique, et celle surtout quino» offrait encore quelques chances de guerre, plaisait (davantage à nos esprits, et fixait principalement noire»" dente imagination. On parlait dqjà de diffiépents assfii sérieux qui s'élevaient entre la cour de Vienne etia^ publique des Provinces-Unies. On diisait que la fflf^ en serait peut-être le résultat, et que la France ne por rait éviter d'y être entraînée.

Les hommes clairvoyants et miirs s'en alarmaient; b jeunesse militaire en était charmée^ et, lorsque je rejoignis le régiment de Ségur, que je commandais, je le

ou ftOOTEMlBS. 37S

trmivâi reoipir d'ardeur : chacun croyait qu'avant un an nous serions en campagne.

Tous les corps qui n avaient pu être employés ni dans TAmérique ni dans l'Inde , brûlaient du désir de sortir d'une inaction qui durait depuis vingt ans; inaction aussi insupportable pour les Français qu'elle l'était autrefois, selon les anciens auteurs, pour les Germains et pour les Francs. La paix est le rêve des sages ; la guerre est l'histoire des hommes. La jeunesse écoute avec tristesse celui qui prétend la mener au bonheur par la raison ; elle suit avec un invincible attrait ceux qui , tout en l'égarant, l'entraînent à la gloire.

Se retour à Paris , j'appris de mon père qu'une nouvelle carrière devait s'ouvrir devant moi. M. de Ver- . gennes l'avait pressé de me faire entrer dans la diplomatie ; il me destinait, dès mon début, à l'un des postes alors les plus importants* celui de ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire du roi à la cour de Russie.

Dans le premier moment, cette proposition me satisfit moins qu'elle ne me surprit. Mon amour^j>ropre pouvait bien être flatté de voir qu'un ministre , si universellement estimé, conçut une opinion assez avantageuse de mon esprit et de ma prudence pour me coufier une telle mission , dans des circonstances où l'on aurait du ne la donner qu'à un homme plus mûr et d'un taJent éprouvé.

Mais un instant.de réflexion suffisait pour comprimer ce mouvement de vanité; je me rappelai que je vivais dans une m<marchie, que j'étais fils d'mi ministre, et que dans les cours la position fait tout. Trop souvent on y eherche, non l'homme propre à quelque grand emploi, mais l'emploi qui convient à l'homme en faveur.

Je crois que M. de Vei^ennes pensait du bien de moi; mais, ce qui me paraissait plus certain, c'est qu'il voulait obliger mon père, et espérait que tous deux nous pourrions lui élre uliles.

974 mtoUMMS.

Qttûiqtt'UensoUt je ne vis d'abord dooifi ce diaBge-

ment de carrière qu'un dérangemau complet dans m vie, dauft mes firqtelSy dans mes goûtSi daas mes études, un loog éioîgaemeiit de mon pays , et un fordean qui, tout en comprimant ma libené, serait peut-être disp»por tienne à mes forces; car je n'étais noUement prf paré à parsdtre avec succès sur une scène où devaientse traiter et se discuter les plus grands intérêts de l'Earope.

Il fallait quitter l'épée pour la plume, la philosophie pour la pdiUqney la franchise pour l'adresse , reBJooement pour la gravité , les plaisirs pour les aiffaires, et travailler en conscience au maintimi de la paii, ma qu'alors je désirais ardemment la goarre, objet arèsuâ- • turel des vœux d'un jeune cokmel.

Je confiai à mon père tout ce que j'éprouvais i cet égard ; mais il me blâma comf^ètement. « Vous ntqir « tereEpointl'état militaire, medit-U; beanooupd'exea- « pies doivent vous apprendre que chez nous la carrière « des armes et celle de la politic^ ne sont pomt néce&- «• sairement séparées. » Et il me cita MM . die BeUe-Isle, de ViUars, de Richelieu, et beaucoup d'autres.

• D'ailleurs, ajouta-tyil, pour arriver un jour as a»- « seil et aux places les^plus éminentes de radÉMuisto- « tion, on marche lentement par les emplois nilicaii»; « car on y est dans une foule qu'on a peine à perceT) « tandis que, dans les ambassades, on pents'deff « très vite , n'ayant à lutter qu'avec un petit noodMe<ie « rivaux. Au lieu des détails d'un régiment, voosiHa) « dès votre début, étte chargé des gra»tes aiaùreftà « gouvernement, des premiers intérêts de notre # ' tique } c'est passer en un instant de la jeunesscàh « maturité, et d'un rang ordinaire dans la sociélé k^ « lui d'un homme d'Etat. »

Mon respect pour ses lumières et mon habitude de lui obéir me décidèrent, plus que ses rateonnemestS;^ me résigner. Ce mot peut paraître singulier ^ maisc'é-

ou SOUVBMIftS. yfs

tait pcMurtani une vraie résignation , puisqu'elle contra* riait tous mes penchants.

Au reste, ma nomination n'était pas encore aussi certaine que mon père Tavait cru : l'ambassade de Russie était désirée et demandée par le comte Louis de Narbonne y homme très Temarquable par sa grâce et par sou esprit. Madame Adélaïde, tante du roi, et dont M. de Narbonne était le chevalier d'honneur, appuyait avec chaleur ses démarches, et son crédit sur l'esprit de Louis XYI rendait le choix très incertain.

C^l^endaut, après quelques irrésolutions, la reine, secondant les vues de M. de Vergennes , parla en ma bveur, et je fus nommé. Dès ce moment , changeant avec regret toutes mes habitudes, allant raiement à Par», me fixant à Yeisailles, je me livrai assidûment, dans les bureaux des affaires étrangères , aux études qui m'étaient nécessaires pour justifier , par quelque mérite réel, la préférence qui m'était donnée.

Un de mes premiers soins fut de demander des conseils à l'un des collègues de mon père , M, le baron de Breteuil, alors ministre de Paria. Il avait été successivement ministre de France à Pétersbourg, ensuite ambassadeur à Naples , à La Haye , et enfin a Vienne. La reine lui donnait une grande part dans sa confiance ; ce qui fut un peu plus tard , à l'époque de l'aflàire du collier, un vrai malheur pour elle.

M. de Breteuil savait parfaitement représenter et tc^ ^ sir un grand état sans déranger sa fortune : connaissant l'art de marcher d'un pas ferme sur le terrain glissant de la cour, il imposait au public par son ton tranchant, et plaisait aux princes en cachet son adresse sous les formes d'une apparente brusquerie.

La lectiu^ des correspondances me fut plus utile que saconversation. Vingt années, qui s'étaient écoulées depuis sa mission à Pétersbourg , avaient effacé de son souvenir une partie des faits qui auraient pu m'étre

376 MÉMOiftcs

miles. Llnftdélité de sa niémoii-e me surprît un jour étrangement : je m*entretenais avec lui de la révoloiion qni avait détrôné Pierre III et couronné Catherine H; alors il se complut à m'en raconter tous les détàOs comme l'aurait fait un témoin oculaire, à me peindre les différents personnages de cette scène tragique, et à me démontrer que, sans ses conseils, le dénouement de(x drame , qui n'était d'abord qu'une intrigue de jeooes gens, aurait été très fuueste à l'impératrice; enfin, à l'entendre, il avait tout prévu, tout surveillé.

Or, jugez de mon étonnement! je venais lematiB même de lire la correspondance ministérielle de cette époque, et voici ce que j'y avafs vu : au moment oùte Orloff et les autres conjurés méditaient leur entreprise, comme ils manquaient d'argent, ils engagèrent Catherine à faire des démarches pour obtenir de M. de Breteail, ministre de France, quelques moyens de crédit.

Ce ministre s'y refusa, regardant comme une folie les projets qu'on lui laissait entrevoir } son erreur méiDe sur ce point fut telle, que, loin de prévoir le grand événement qui se préparait, et profitant d'un congé ([qH avait obtenu, il partit poiu* revenir en France.

Il était à Vienne lorsqu'il apprit la révolution dePétersbourg ; et en même temps un courrier de Versailies lui apporta Tordre un peu sévère de retourner sorte champ en Russie, où, comme on le croit bien, il tf trouva pas l'impératrice disposée très favorableflieal pour lui ; elle ne pouvait oublier qu'il avait refusé delà secourir dans sa détresse. Cependant, comme il «va été dans la confidence de ses sentiments pour le coDte Ponialowski et de ses chagrins, il continua à en être assez bien traité.

Voyez comme la mémoire se plie aux fantaisies de l'amour propre : M. de Bretenil ne pouvait ignorer q« j'avais tous les jours sa correspondance sous les yeot; mais de lionne foi, brouillant ses souvenirs de vioft

ou âOUVENIRS. 377

ans^etne gai*dainque ceax qui lui étaient agrcabtes, il 06:86 rappelait, pour le moment, que les idées qu'il avait eues de la légèreté des intrigues qui précédèrent la conspiration, et peut-être quelques sages avis qu'a^ près son retour en Russie il s'était vu à portée de donaer aux minislres de la nouvelle cour. On se doute bten que je ne lui fis point sentir la coiaradiction de ses parles avecles faits.

Je me souviens d'une autre anecdote, dans un genre tout différent, qui pourra donner une juste idée du gouvernement ottoman, des mœurs turques, et de l'impossibilité où ce peuple barbare se trouve de s'arrêter dans sa décadence, de sortir de ses ténèbres et de se relever de ses ruines.

Lorsque je travaillais dans les bureaux des ai&ires étraugères, j'y rencontrai plusieurs fois un jeune Turc, nommé Isaac Bey. Il était instruit, tolérant, spirituel. Contre l'antique coutume de ses compatriotes, il avait voyagé en Russie, en Prusse, en Autriche, en France; il savait parler les langues de tous ces pays, et avait étudié l'histoire politique et militaire de ces différentes contrées. Ses connaissances étaient étendues et variées ; il avait acquis des idées assez justes sur les intérêts, les forces et la tactique des nations européennes.

Etonné de ce phénomène, un jour je le félicitais sur ses progrès et sur les avantages qu'il pouvait tirer de ses travaux. « Vous*allez, lui disais-je, rendre les plus

• grands services à votre pays. Les Turcs n'ont rien «perdu de leur antique bravoure; leurs revers ne ■ viennent que de leur ignorance; et avec leurs forces

• innombrables il ne leur faudrait, pour résister au co- « losse moscovite qui les raeuace, que de l'instruciion,

• delà discipline, enfin la volonté de ne plus rester en

• arrière des autres peuples, de les combaurc avec des « armes pareilles aux leurs, et de s'enrichir de leur ^ art et de lews inventions. Vous les instruirez , ei

ara MÉKOttlS

« votre patrie vous devra peutrétre sa rëgénératioii. » « Vous êtes dans rerrenr, me répondit, avec un fin

• sourire, mon jeune musulman ; c'est pourmoi-mémey « c'est pour ma propre satisfaction que je voyage et « que j'étudie. Mais, de retour à Gonstantinople^ j'au- « rai très grand soin de cadier ce que je sais ; de mé-

• priser en apparence les arts et les cûnnaissances des « chrétiens qui, selon nous, viennent des démons ; de

• suivre en tout nos absurdes coutumes; en un mot, je

• serai tout aussi béte et tout aussi ignorant que mes

• compatriotes, car autrement je ne conserrerms pas « huit jours ma tète sur mes épaules. » On m'a dit, depuis, qu'Isaac Bey avait tenu sa promesse et gardé sa tète.

D'après ce foit, faut-41 s'étonner si une poignée de Grecs, animés par le désespoir et lâchement sdmndeonés par tous les princes chrétiens, détruit les none> brenses armées du grand seigneur, incendie les flottes formidables de trois capitans-pachas, et foit trembler SOT ses vieux g<»ids la Sublime-Porte?

Après avoir lu avec soin les dépêches de mes prédé* cesseurs; ainsi que la correspondance ministérielle r^ lative aux affaires de Tienne, de Constantinople, de Stockholm, de Copenhague, de Berlin et de La Haye, je résolus de faire un voyage à Londres, espérant apprendre de notre ambassadeur, M. d'Adhémar, tout ce qu'il m'était nécessaire de savoir relativement aux af « fbires que j'allais traiter en Russie, et aux intérêts du cabinet britannique dans cet empire, on les Anglais avaient, depuis plusieurs années, acquis à nos dépens une fôcheuse prépondérance.

Je restai six semaines en Angleterre logé chez M. d'Adhémar, qui répondît complètement à mes espérances.

Tout fier que j'étais du triomphe récent que nos armes venaient de remporter sur celles de nos rivaux, en

ou sûuvsNias. ar»

leur enlevant treize riehes provincest j'avoue que je ne pus voir, sans, un étonnement mêlé de regrets, la su-* périorité qu'un long usage de raison pubtique et de liberté donnait à cette monarchie constitutionnelle sur notre monarchie pres<pie absolue.

L'activité du qommeroe^ la perfection 4e Tagrieultune^ l'ind^aidance des cttoyens sur le front desquels en croit voir écrit qu'ils n'obéissent qu'aux lois, tous les prodiges d'une industrie sans entraves, et d'un pa* triotisme qui sait faire de tous les intérêts privés un faisceau uni indissolublement par le lien de l'intérêt général, les ressources sans bornes que leur donne un crédit fondé sur la bonne foi, affermi par l'inviolabilité des droits de chacun, et garanti par la fixité des institutions, tout cet ensemble surprenant me faisait envier pour mon pays ce système légal et cette heureuse eom«* binaison de royauté, d'aristocratie et 4e démocratie, qui avait élevé une tle'de peu d'étendue sous un ciel ri-* goureux, unelle à peine connue des Romains, au rang de l'une des plus riches, des plus heureuses, des plus fortes, des plus libres et des plus redoutables puissances de rÉurope.

Tout m'y démontrait la vérité de ce vers de Leniierre :

I^e trident de Neptune est le sceptre du monde ;

vers cependant incomplet : car il faudrait y ajouter cette explication nécessaire, que ce trident ne doit sa force qu'à la liberté du peuple qui le tient ; placez-le dans les mains d'un sultan, et ce trident sera brisé par le choc de quelques chaloupes grecques.

Pendant mon séjour en Angleterre, je fus admis dans la société du prince de Galles, aujourd'hui roi. Ce jeune prince était l'un des plus aimables et des plus beaux hommes de son temps. Son penchant pour l'opposition, la vivacité de ses goûts pour les plaisirs, et le choix de ses amis, ne pouvaient alors faire préjuger le

3B0 MÉMOllIES

système qu'il a suivi, les iHincipes qu'il a soatcimsyles liaisons qu'il a formées^ depuis qu'il a exercé la régeooe cl porté la couronne. On l'a dit souvent avec nûson : rien n'est moins ressemblant à l'héritier présomptif d'un trône que cet héritier devaiu n ; c'est la mba» personne et ce sont deux hommes très différents.

Londres ne peut être comparé qu'à. Paris, et je m sais à laquelle des deux villes on pourrait léqoitahlement attribuer la supériorité. Dans le temps dont je parie, les savante, les législateurs, auraient trouvé dau la capitale de l'Angleterre, plus d'objete dignes d'imérét et de curiosité; mais les peintres, les poètes, ks sculpteurs, les amis des arte, des belles lettres, des plaisirs, auraient fui ce ciel brumeux pour venir adinirer, sur les bords riante de la Seine, la majesté de nos monumente, l'élégance de nos édifices, l'esprit attiqoe de nos cercles brillante, ce feu, ce goût épuré qui donne à tout la grâce et la vie. A cette époque, le Français avait l'air de jouir avec ivresse du bonheur auquel l'An* glais rêvait avec mélancolie.

Rien au reste n^st plus surprenant que les contrastes offerte par la ville de Londres au premier coup d'ceii d'un voyageur : la monotonie régulière de quelques quartiers où tout est large, propre, uniforme ; la saleté, Tobscurilé de plusieurs autres; l'incroyable activité d'une foule innombrable d'hommes qui parcourent les rues; la mélancolique gravité qui règne sur toutes les physionomies; l'éclat des illuminations dans les waoïhalls, dans les jardins publics ; le silence de cette muir titude de promeneurs qui ont l'air de s'entasser dans les fêtes, dans les assemblées, plutôt pour s'attrister que pour s'amuser ; le mouvement perpétuel d'une popidation immense les jours ordinaires, la solitude et Vimmobilité qui remplacent cette agitation les dimanches; la licence des élections, la fréquence des émeutes, la faci- Uté (tvec laquelle Tordre renaît au nom de la loi; le

ou SOUVEMIKS. 381

respect pour les pouvoirs institués ; les injures prodiguées et les pierres jetées aux hommes puissants ; le sentiment profond de Tégalité civile, et le maintien des coutumes féodales les plus bizarres; la philosophie la plus hardie, et Tintolérance la plus soutenue contre les catholiques; l'admiration accordée, les plus grands honneurs rendus à tous les genres de talents ou de mérite, et cependant une estime presque exclusive pour Topalence; enfin une ardeur sans mesura pour toutes les jouissances, et un ennui presque incurable de tous les plaisirs de la vie : voilà une partie des singularités qui caractérise ces fiers insulaires, peuple à part dans le monde, et dont les mœurs, les lois, les caractères, les penchants, les qualités et les défauts diffèrent totalement de ceux des autres nations ; c'est au milieu des grandes familles européennes, une famille presque étrangère, et qui conserve,, depuis un grand nombre de siècles, une empreinte distiuctive, originale et indélébile.

Quand je revins à Paris, je trouvai les esprits de plus en plus animés contre TAutriche, qui menaçait la Hollande d^une invasion prochaine. C'était encore la cause de la justice et de la liberté qui s'agitait; x^'était encore une république qu'il fallait défendre contre un pouvoir oppressif.

D'ailleurs, depuis Charles-Quint, les Français s'étaient accoutumés à regarder l'ambitieuse maison d'Autriche comme leur ennemie naturelle. Ses armes avaient trop longtemps dévasté nos provinces; un de nos rois était tombé dans ses fers; Paris n'oubliait pas qu'il avait vu sur ses murs flotter les étendards de Philippe II, avec ceux de la Ligue.

Nos combats avaient longtemps ensanglanté Tltalie, la Flandre et les rives du Rhin ; et, quoique nos efforts eussent enlevé à cette maison les Pays-Bas, l'Alsace, la Franche-Comté, la couronne d'Espagne, celle de Naples,

8821 MÉHOULES

ei woù orgueilleitte domination sur le nord de la G^manie, le ressentiment survivait à la crainte que sa puissance presque universelle nous avait insfûrée.

L'alliance contractée en 1756^ avec la cour de Vienne était d'auiant plus impopulaire en France^ qu'on la regardait comme la cause de nos revers dans la guerre de sept ans, et de la paix humiliante qui l'avait terminée. Cette alliance dm*ait encore^ le mariage du roi avec Farchiduchesse Marie-Antoinette resserrait ce lien, el chacun croyait que rinfiaence de cette princesse déciderait son époux à sacrifier la Hollande à Tambition de l'empereur.

On reprochait à notre gouvernement la faiblesse qui lui faisait suivre la trace des ministres de Louis XY. Les nôtres allaient-ils, pourplaireà nne reine autrichienne, abandonner au joug impérial une republique alliée, comme on avait livré la Pologne à la Bussie, à la Prusse et à r Autriche? Que deviendraient notre prépondérance antique, notre dignité, l'équilibre de l'Europe et notre propre sûreté, si nous cessions d'être considérés comme les protecteurs de l'indépendance des Etats faibles contre trois monarchies envahissantes? Etions-nons enfin décidés à descendre honteusement du rang où Henri lY, Louis XIII, le cardinal de Richelieu, le célèbre traité de Westphalie et la gloire de Louis XIY nous avaient élevés?

Tels étaient les propos répétés dans les cercles, dans toutes les classes, depuis les galeries de Yersailles et les salons de Paris jusqu'aux cafés de ce Palais-Royal, nouveau rendez-vous politique, immense bazar entouré de colonnes, selon le vœu de Yoltaire qui avait désiré qu'on embellît ainsi la Cachemire européenne, et que cependant les censeurs malins de l'un de nos princes appelaient alors le JPalaù marchand.

Les parlementaires, les philosophes, par esprit d'opposition, déclamaient contre l'incurie du ministère; et

ou SOUVEtfIRS. dd8

la jeimeâtse ardente prenait vivement parti pour la cause des Hollandais, c'est à dire pour la guerre.

Un court récit des faits prouvera bientôt combien ces clameurs contre le ministère, contre la reine, étaient injustes et peu fondées : les conditions onéreuses imposées à rAutriche par les puissances maritimes, par la paix d'Utrecht et par le traité de la Barrière en 1715, avaient excité quelques mécontentements dans les Pays-Bas autrichiens. Jamais les conditions n'en avaient été loyalement exécutées par les puissances contrac^ tantes ; d'interminables discussions étaient le résultat nécessaire d'une si fausse position.

En 1718, par l'intervention de TAngleterre, le traité de la Barrière fut modifié ; les Autrichiens et les Hoilan*dais convinrent de régler leurs limites par des cessions et des échanges mutuels. L'empereur prit possession des territoires qu'on lui cédait; mais à l'époque de la guerre de la Succession, les Français ayant occupé les places de la Barrière, l'empereur refusa de payer les subsides qu'il devait à la Hollande pour la g»rde de ces places.

Lorsqu'on 1748 la paix d'Aix-la-ChapeUe fut condae, on décida que la cour de Vienne serait dispensée de payer lés subsides jusqu'au rétablissement de la Barrière, et jusqu'à la conclusion d'un traité de commerce. Plus tard les Hollandais, étant rentrés en possession des places conquises sur eux, ouvrirent vainement en 1752 des conférences avec les ministres autrichiens fies deux partis ne purent s'accorder ni sur leurs limites, ni sur leurs subsides, ni sur la navigation de l'Escaut.

Lorsque la guerre d'Amérique amena en 1781 une rupture entre l'Angleterre et la Hollande, la cour de Vienne, que jamais on ne vit abandonner complètement aucune de ses prétentions ambitieuses, crut l'occasion favorable pour afifranchir les Pays-Bas de toute gêne, pour étendre ses limites, pour reprendre ce qu'elle avait

384 «iMOIRKS

cédë, et pour annuler ainsi entièrement les stipulationi

des traités de 1715 et 1718, déclarant hautement qu'il fallait en revenir aux bases fixées par une convention passée eu 166/i, entre le roi d'Espagne et les Etats-généraux.

Cette querelle s'aigrit par la constante résistance de la république : dans l'hiver de 17^4, sous prétexte de venger l'insulte faite au cadavre d'un soldat autrichien, les garnisons de Gand et de Bruges s'emparèrent de plusieurs forts hollandais, et envahirent le territoire situé entre Bruges et l'Ecluse. La république se plaignît amèrement de ces violences.

On ouvrit des conférences au mois d'avril 178&, et la cour de Vienne y dévoila hautement ses injustes prétentions, espérant alors que la Hollande resterait isolée dans celle querelle, qu'elle se verrait privée de^ secours de l'Angleterre qui venait de la voir armée contre elle, et enfin qu'elle serait abandonnée par la France, doat la guerre américaine avait épuisé les finances.

Les ministres de l'empereur développèrent donc sans inquiétude, dans un tableau sommaire, les conditions rigoiu*euses qu'ils imposaient à la république : c'étaient le rétablissement des limites réglées en 1664, la démolition de plusieurs forts, la suppression du vaisseau de garde hollandais placé près de Lillo, la pleine possession de tout le cours de l'Escaut depuis Anvers jusqu'à Safiiugen, la reslituiion de plusieurs villages, celle des biens de l'abbaye de Postel, de la terre d'Argenteau, enfin la cession de Maestricht, du comté de Yronhaih ven ei du pays d'outre Meuse en conformité d'un article du traité de 1673, de plus le paiement d'une somme de cinquante millions de florins.

Les Etats généraux, justement effrayés par ces demandes exorbitantes, implorèrent l'appui et la médiation delà France. En même temps, bien convaincus que la faiblesse donne peu d'alliés, ils retrouvèrent leur au-

ou âOtJVET^fttS. 385

iqué|ënet*gie, rassemblèrent des troupes, et réclamèrent i leur tour des restitutions auxquelles ils avaient droit, il le paiement de toutes les sommes qui leur étaient lues.

La cour de Vienne, étonnée d'une fermeté à laquelle Me ne s'attendait pas, changea subitement de marche, il offrit de se désister de toutes ses prétentions, pourvu |ue la Hollande lui cédât Maestricht et la libre navigaion de TEscaut jusqu'à la mer.

L'empereur accompagna celte déclaration de melaces, annonçant que le moindre obstacle opposé à la narche de ses bâtiments naviguant sur l'Escaut serait «gardé définitivement par lui comme une formelle dédaration de guerre.

La république ne céda point; et, considérant ces i^onditions commes destructives de son indépendance, îlle appuya son refus sur les dispositions positives d'un raité qui, en 1731, avait expressément autorisé la fermeture de TEscaut.

En conséquence, les Etals généraux établirent une Bscadre à l'embouchure de ce fleuve, et pressèrent la France de conclure l'alliance qui se négociait alors mire les deux Etats. Mais la cour de Versailles, qui i^ôulait se ménager les moyens d'agir comme médiairice, crut convenable de différer la signature du traité usqu'à là conclusion de ces débats. C'était précisément 3ette apparente indécision qui excitait dans Paris des craintes et des murmures.

Cependant, conformément à sa déclaration, l'empereur fit partir d'Anvers un bâtiment pour tenter le passage de TEscaut. Ce brigantin fut repoussé à coups de 3anon près de Saftingen par les Hollandais qui le prirent ; ils s'en^parèrent.aussi, quelque temps après, d'un mtre bâtiment autilchien.

Cette audace républicaine, ces hostilités imprévues, (^onfoudireni loi'gueil d'une puissance qui ne s'y était I. 33

386 MÈXOIUS

pas préparée. Les Pays-Bas se trouvaimt encore (K> pourvus de troupes, de magasins et de munitioDs^Cfr pendaot la guerre était pour ainsi dire commencée : du deux côtés on pressa les armements; on chercha <!« alliés; les Hollandais appelèrent le comte de Maillebois W commandement de leurs troupes, et, comme ili comptaient alors faiblement sur les secours de là France, ils tentèrent, mais sans succès, de renouer leurs 9t' ciennes liaisons avec 1* Angleterre.

Le temps était venu pour nous de prendre un parti décisif; le roi et son conseil le sentirent. Il s'agissait de se résoudre à perdre notre considération poiitiiiiie, à livrer la Hollande à la domination autrichienne, on, si on voulait Téviter, à s'embarquer dans une noufelh guerre, au milieu d'une forte crise de finances, àrompre tous les liens qui unissaient le roi à l'empereur, et à donner ainsi aux Anglais la possibilité de réparer iew pertes, et de nous combattre de nouveau avec plus d'espérance de succès.

Cette grande question devint l'objet des plasimpi»^ tantes délibérations. L'aflSîction qu'éprouvait la reine était très naturelle, puisqu'elle voyait son frère et sn époux prêts à combattre l'un contre Tautre. Mais d'à autre côté son ame était trop élevée pour que la gloire de la France put lui être indifférente.

Dans cette grave circonstance, après plusieurs di»' eussions prolongées, Louis XVI commanda à chaca de ses ministres de lui donner par écrit s(hi op0^ motivée sur le parti le plus convenable à prendre p<«ï la dignité de sa couronne et pour les intérêts de soi royaume.

Us obéirent et furent presque tous d'avîs que, ri ^ négociations ne pouvaient conserver la paix, il W^ soutenir par les armes l'indépendance de la HoUaû*»

En conséquence mon père expédia des ordres ^ former deux armées, l'une en Flandre, eiraiitresnrle

ou SOUVENIRS. 387

Rhin. Cette résolution comblait mes voeux. Je rejoignis mon régiment, et j'espérai que la guerre me dégagerait des tristes liens de la diplomatie sous lesquels on venait de m'assujettir.

Ma mémoire me fournit encore une occasion de rendre Ici nn juste hommage à cette malheureuse reine, victime de tant de calomnies. Lorsque mon père porta au roi son opinion sur l'affaire de Hollande, il se rendit d'abord chez la reine, et lui présenta son mémoire : « Madame, « lui dit-il, je dois à vos bontés le ministère dont le roi « m'a honoré ; je connais, je conçois vos inquiétudes ac- « tuelles; la résolution que je vais conseiller au roi, en « écoulant la voix de ma conscience, augmentera vos « peines, puisque son résultat peut être la guerre entre « l'Autriche et la France.- Mais, quelque chagrin que

• j'en éprouve, je crois encore vous marquer ma re-

• connaissance, et justifier vos bontés en remplissant « strictement les obligations que m'imposent mon hon- « neur, ma charge, la gloire du roi et les intérêts de la « France. »

La reine après avoir lu le mémoire qu'il avait mis sous ses yeux, lui répondit : « Monsieur le maréchal, «vous faites bien, et je vous approuve pleinement'; il « m'est certainement impossible d'oublier que je suis « née Autrichienne et sœur de l'empereur j mais ce que « je dois me rappeler plus que tout dans ce moment,

• c'est que je suis reine de France et mère du dauphin . »> Quoi qu'on ait dit, cette princesse n'essaya point de

détourner son mari de ses nobles desseins. Le roi écrivît de sa propre main deux lettres très pressantes à l'empereur pour le- ramener à des vues pacifiques, en lui annonçant que s'il persistait dans ses projets contre la Hollande, il se verrait contraint d'employer ses armes pour s'y opposer.

Joseph II, cédant à ces instances, et sans doute aussi contenu par nos préparatifs militaires, accepta la mé-

388 HÉHOIftES

dialion de la France. Toute hostilité fut suspendoe.

L'année suivante, le 20 septembre, les préliminaira de la paix furent signés, et on conclut le traité défiiutif le 20 novembre ; les Hollandais conservèrent Maestrictt et la possession de l'Escaut; ils payèrent à Tempereiir dix millions de florins, sur lesquels la France consentit à en fournir deux.

Cet acte de générosité pour un allié fidèle, et coiseillé par la sage modération de M. de Yergenoes^ éuit dicté par la justice. Cependant la malignité de quelques personnes haineuses s'efforça encore de s'eq senir pour éloigner de la reine l'affection publique, et pour troubler la douce satisfaction d'un prince qui, après avoir terminé glorieusement une guerre coûteuse contre l'Angleterre, venait par ^ne conduite ferme et une sage médiation de lui épargner les calamités d'une guerre nouvelle, dont il eût été bien difficile alors de prévoir les résultats et la durée.

La paix devenant ainsi très probable, et mes illusions belliqueuses étant évanouies, je ne m'occupai plus que des préparatifs de mon départ pour la Russie.

Ce fut cette année 1784, que Monsieur, frère à roi, et depuis Louis XVIII, me nomma et me reçut commandeur de l'ordre royal de Saint-Lazare et de Notre-Dame du mont Carmel, dont il était graadmaître.

Ce prince, en me donnant ce nouveau témoignagede ses anciennes bontés, montra qu'il conservait toutes ses idées favorites, relativement à nos antiques coulâmes chevaleresques ; et> dans ma réception qui eutlje* avec éclat à l'Ecole Militaire, on remplit toutes les formalités en usage dans les siècles de la chevalerie.

Je fis une demi-heure seulement à la vérité la veillée d'armes. J'entrai dans la chapelle en habit blanc, je reçus l'accolade ; je prêtai l'ancien serment, on me cet-, gnit l'épée^ on me chaussa les éperons dorés-, j€ "'^

ou SOUVENIRS. 399

revélis d*iin magnifique manteau ; et ce fut, je crois^ la dernière fois €[n'une cérémonie si féodale eut lieu dans cette ville, où la féodalité devait être si prochainement renversée et abolie par une révolution que tout semblait annoncer, et que personne cependant ne prévoyait.

Avant de m*éloigner de la France, je vis fréquemrment le baron de Grimm, Allemand très spirituel, correspondant habituel de rinfpératrice Catherine. Cette liaison me fut très utile : M. Grimm me donna beaucoup de détails sur une cour qu'il m'était si important de connaître j et, comme il se prit pour moi d'une vive amitié, ses lettres et les éloges qu'il m'y donnait, dispo~ sèrent l'impératrice favorablement pour moi, et contribuèrent beaucoup à l'accueil qu'elle me fit.

Tout succès politique devient facile dans une cour, lorsque le négociateur plaît au souverain : une prévention contraire multiplie devant lui tous les obstacles, une prévention favorable les aplanit ; il en sera toujours ainsi, car les afiaires dépendent des hommes plus quQ les hommes ne dépendent des affaires. Il faut étudier la politique, puisqu'elle gouverne le monde ^ mais il faut encore plus étudier à fond le monde, puisque ce sera toujours lui qui influera sur la politique.

Le même désir de m'entourer des lumières qui pouvaient éclairer ma marche dans une carrière si nouvelle pour moi, me conduisit encore chez un homme d'Etal dont on vantait les talents et la Ion gue expérience . Il éiait fort lié avec mes parents, et notre cour vivait avec la sienne dans une iniime union de famille et d'amitié.

C'était le fameux comte d'Aranda, ambassadeiir d'Espagne en France : il avait acquis une grande renommée par la fermeté, le secret cl la rapidiu^ avec lesquels, bravant tous les vieux préjugés et déjouant toutes les înlrigues, dans le même jour, et à la fois, il avait fait fermer, en Espagne, tous Jes couvents de jc-

390 HteOl&BS

suite», et complété aiori la destruction imprévue de cet ordre puissant.

Le comte d'Aranda portait sw sa physionomie, daos son maintien, dans son langage et dans toutes ses manières, une grande empreinte d'originalité. Sa vivacité était grave, sa gravité Ironique et presque satyriqae. D avait une habitude ou un tic étrange et même un pen ridicule ; car, presqu'à chaque phrase, il ajoutait ees roots : Entendez-^ouê ? o&mpreïïiêz-'f>étf$ ?

J'allai le voir ^ j'invoquai les bontés qu'U m'avait toujours témoignées \ je lui montrai mon inquiétude reia* tivement à la nouvelle carrière ou j'entrais, mon vif désir d'y réussir, et l'espérance que je concevrais, sH consentait à m'éclairer par ses conseils, et à me foire ainsi recueillir, par d'utiles leçons, une partie des froits de sa longue expérience.

« Ah ! me dit-il en souriant, vons êtes effhiyë des

• études qu'exige la diplomatie? Entendez^im^

• eomprenez-voiM ? Vous croyez devoir longtemps sé-

• cher sur des cartes, des diplômes et de vieux livres?

• vous voulez que je vous donne des leçons sur la polî-

• tique! Eh bien, j'y consens : nous commencerons « quand vous voudrez. Entendez-^ous ? comprenez- « vous? Tenez, venez chez moi demain à midi, et je « vous promets qu'en peu de temps vous saurez toute la « politique de l'Europe. Entendez-^tms? comprenez-

• vous? »

Je le remerciai, et le lendemain je fus ponctuel au rendez-vous; je le trouvai assis dans un fauteuil devant un grand bureau, sur lequel était étendue la carte de l'Europe.

« Asseyez-vous, me dil-îl, et commençons. Le bat de « la poliliqne est, comme vous le savez, de connaîlreli^

• forcîc, les moyens, les intérêls, les droits,, les craintes

• Cl les espérances des difTërenies puissances, afin de

• nous mettre en garde contre elles, et de pouvoir à

propos les concilier, les désunir, les combattre, ou nous lier avec elles, suivant ce qu'exigent nos propres avantages et notre ràreté. Entendez-^oiu ? oam* prenez^vous? »

« Â merveille! répondis-je ; mais c'est là précisément ce qui présente à mes yeux de grandes études à faire et de grandes difficultés à vaincre. »

• Point du tout, dit-il, vous vous trompez ; et, en peu de moments, vous allez être au fait de tout : regardez cette carte ; vous y voyez tous les Etats européens, grands ou petits, n'importe, leur étendue, leurs limites. Examinez bien ; vous verrez qu'aucun de ces pays ne nous présente une enceinte bien régulière, un carré complet, un parallélogramme régu- Ker, un cercle parfait. On y remarque toujours quelques saillies, quelques renfoncements, quelques brèches, quelques échancrures. Entendez-^ims ? eomprenez-^ous?

« Yoyejs ce colosse de Russie : au midi, la Crimée est une presqu'île qui s'avance dans la mer Noire, et qui appartenait aux Turcs ; la Moldavie et la Yalachie sont des saillies , et ont des côtes sur la mer Noire, qui conviendraient assez au cadre moscovite, surtout si , en tirant vers le nord, on y joignait la Pologne : regardez encore vers lé nord ; là est la Finlande, hérissée de rochers ; elle appartient à la Suède , et cependant elle est bien près de Pétersbourg. Fovs entendez ?

• Passons à présent en Suède : voyez-vous la Norv?ège ? c'est une large bande tenant naturellement au territoire suédois. Eh bien , elle est dans la dépendance du Sanemarck. Comprenez^txms ?

« Voyageons en Prusse : remarquez comme ce royaume est long, frêle, étroit; que d'échancnires il faudrait remplir pour l'élargir du côté de la Saxe , de lu Silésie, et puis sur les rives du Rhin ! Entendez vom7

39t MÉMOIRES

Et TAutriche , qu*en dirons-nous? Elle possède ks Pays-Bas, qui sont pourtant séparés d'elle par TAllemagne , tandis qu'elle est tout près de la Bavière qui ne lui appartient pas. Entendez-vous? comprenez' vous? Vous retrouvez cette Autriche au milieu de ritalie ; mais comme c'est loin de son cadre! oofome Venise et le Piémont le rempliraient bien î « Allons, je crois pour une fois en avoir dit assez. Entendez-vous? eomprenez-vous ? Vous senlez bien à présent que toutes ces puissances veulent conserver leurs saillies, remplir leurs échancrure^, et s'arrondir enfin suivant l'ocx^asion. Eh bien, mon cher, une leçon suflit; car voilà toute la politique. Enkndez-^ous? eomprefiez-^ous ?

« Ah! répHquai-je,/^t/^w€fe et je eomprendi isit tant mieux , que je jette à présent mes regards sur l'Espagne , et que je vois à sa partie occidentale m longue et belle lisière ou échancrure, nommée le Portugal, et qui conviendrait, je crois, parfaitemeoiatt cadre espagnol. »

• Je vois que vous entendez, que vous comprenezt me répliqua le comte d'Àranda. Vous voilà tout aussi savant que nous dans la diplomatie. Adieu ; marcbei gaiment, hardimeqt, et vous prospérerez. Fous entendez ? vous comprefiez ? ^ Ainsi se termina ce bi-ef et bizarre cours de politique.

Peu de jours après , ma vivacité , très peu diplofflâ* tique encore, dut causer quelques inquiétudes à M»* Vergennes sur la prudencedu jeune négociateur auquel il venait de confier une importante mission .

Ce ministre m'apprit qu'il allait me donner un secré- ! taire de légation de son choix; mais, avant^u-il mereùl nommé, je me hâtai de lui en proposer moi-même un j dont je comiaissais l'iustruction, les talents et le carac 1ère.

M. de Vergennes, très surpris, me dit qu'un telcbofl

ou SOUVEKIRS. 393

ne me i*egardait pas, et que je devais recetoir, sans difficulté , celui qu'on jugerait convenable de me donner.

<• C'est ce que je ne ferai point, monsieur le comte,

« répundis'je ; je ne puis accorder ma confiance à une

« personne que je ne connaîtrais pas. — Cependant,

« répliqua ce ministre , il vous faudra bien obéir à Top-

.« dre du roi.»

« Ouï, répondis-je, j'obéirai, je recevrai ce secrétaire; « il aura chez moi logement, voiture, table, tout ce que « ta convenance exige ; mais je ne lui montrerai pas un

• portefeuille , et ne lui laisserai lire ni écrire aucune

• dépêche.

« Ou vous me jugez en état de traiter les affaires dont « vous me chargez, ou vous ne m'en croyez pas capa- « ble. Dans le premier cas, laissez-moi faire mon tra- « vail comme je l'entends ; dans le second, faites révo- « quer par le roi ma nomination.

• Je ne veux point, dans mon début, être compté « parmi les ambassadeurs qui n'ont que le lilre de leur - place, et dont le secrétaire d'ambassade remplit réel-

• lement les fonctions. Je n'aurai point sous mes ordres « un coopérateur nommé malgré moi , et qui abuserait « probablement d'une confiance qu'il ne me devrait pas.

« Responsable seul du travail dont ou me charge , je « dois le faire seul , ou ne me faire seconder que par « un homme dont je connais parfaitement la sagesse, la « douceur et la franchise. Je vous ai dit avec respect ce

• que je pense, et ma résolution siu* ce point est iné- « branlable. »

Le ministre aurait pu justement s'iiTiter de ma présomptueuse résistance; mais je ne sais comment il se fit qu'elle lui plut; et, après m'avoir fait plusieurs questions sur la personne que je lui proposais , il l'accepta et la fit nommer par le roi.

C'était le chevalier Charrette de La Colinière , capitaiae de cavalerie. Sa conduite répondit à mon attente;

MM MÉMOIIBS

et, bien que la nature Teût maltraité dans ses formes extéiienres, son caractère liant, la justesse de son esprit, sa discrétion et sa loyauté le firent parfaitement réussir à la cour de Russie.

Au mois de décembre 1784, ayant reçu de M. de Vergennes des instructions amples et détaillées, de M. de Casirieset de mon père les plus sagesconseils,da. ministre des finances les compliments les plus flatteurs etles présages les plus encoivageants, enfin de prédcra témoignages de bonlé du roi et de la reine, je fis, sm un bien vif regret, mes adieux à mes dragons, à mei foyers, à ma famille.

Mon frère oblint le régiment que je comnaandais. Je conservai le grade et l'uniforme de colonel à la suite de ce corps, avec la promesse de ne point perdre mes droits à Tavancement militaire.

Mon père, d'après les ordres du roi, me reçut dievalier de Saint-Louis, et je partis pour la Russie, accompagné par madame de Ségur, qui me conduisit jusqu'à Forbach. Je me séparai d'elle, et je me rendis ea peu d'heures à la cour du duc de Deux-P(mts.

Ce prince me fit l'honneur dé me donner un appartement dans le château qu'il occupait. Il était aimé et respecté dans son petit état, qu'il gouvernait avec sage^e.

Cependant le peuple murmurait de l'abandon où il laissait la duchesse sa femme : tandis qu'elle végétait trislemcm dans une petite ville où elle n'avait poiuressomce que la société des dames de son service, et un petit nombre de courtisans qui ennoblissaient ce titre en s'éloignant de la faveur, elle entendait, de ceue humble vaUée, le bruit des fêtes, des concerts où brillait, au sommet de la montagne dans le château ducal, une favorite qui usurpait arrogamment sa place.

Un maître de poste allemand, que j'avais fait causer, m'exprima naïvement sa pensée à ce sujet, et me dit eu parlant de la dame el de la princesse ; « C'est le monde

ou âoovmms; a9S -

« renversé : iWe est logëe trop ham et Tantre trop

J'avais eni, en sortant de France, que je traverserais r£uri)pe en voyageur, et que mes occupations diploma-* tiques ne commenceraient qu'en Russie; je m'étais trompé : au milieu de l'obligeant accueil que je recevais du prince, j'avais remarqué, dès le premier moment, surtout pendant le dîner, qu'il était triste, préoc* eupé et tellement distrait, qu'il paraissait quelquefois ne pas entendre les réponses de ses convives aux questions qu'il leur adressait. J'attribuais cette humeur sombre à quelques unes de ces tracasseries intérieures qui tourmentent si fréquemment l'homme placé entre son devoir et ses plaisirs.

Lorsque le jeu, qui succéda au repas, fut fini, je me retirai dans mon appartement. Peu d'heures après, étant déshabillé et enfoncé dans la lecture d'un ouvrage po- Htîque, je vis ouvrir ma porte -, c'était le duc qui venait me voir : il était fort agité.

Presque sans préambule, il me fit part avec vivacité d'une nouvelle qui le troublait et Tirritaît 5 le comte Nicolas Romanzoff, ministre russe accrédité près de lui et près de plusieurs princes du même cercle, venait tout récemment, me dit-il, de lui faire la proposition la plus imprévue.

Ce jeune négociateur, avec moins de mesure que d'esprit, lui avait déclaré qu'il fallait de toute nécessité qu'il se prêtât à un arrangement présenté comme très avantageux pour lui, et que son oncle l'électeur palatin voulait conclure avec l'empereur. Ce prince devait céder la Bavière à la cour de Vienne, et recevoir en échange les Pays-Bas autrichiens avec le titre de roi.

• Une couronne, monseigneur, disait le minisire « rosse au duc, brille d'un assez grand éclat pour faire • disparaître l'inégalité qu'on pourrait trouver dans cet « échange. D'ailleurs, monseigneur, ajoulail-îl, votre

39€ MÉHOIEBS

« résistance serait inutile, parce que, tout en âésiraut

« que vous souscriviez à celte convention, si vous vous • y refusez, on l'exécutera sans votre aveu. »

« Clioqué de ce langage hautain, me dit le prince, « j'ai répondu fort sèchement à M. de Romanzofif, en « lui déclarant que je me laisserais plutôt écraser qoe- « de consentir à me voir dépouiller de la moindre partie « de mon héritage. »

On comprendra sans peine combien cette confidence inattendue me surprit, entendant parler de ce projet pour la première fois, n'ayant aucune mission pour traiter avec le duc de Deux-Ponts une semblable affaire, et me trouvant dépourvu de toute base pour y répondre. Cependant ce prince insistait vivement pour savoir de moi si la cour de France était instruite de ce projet, et de quelle manière elle l'envisagerait.

Je l'assurai que j'étais dans une ignorance complète à cet égard, ne connaissant les intentions du roi que relativement à la cour près de laquelle j'étais accrédité. « Néanmoins, monseigneur, ajoutai-je le système connu « de la cour de France doit tranquilliser votre altesse « sur les dispositions qui peuvent la concerner, et elle « peut compter sur le maintien et l'exécution des traités « que la France a garantis. »

Son esprit était trop agité, trop oppressé, pour qu'une réponse si vague le calmât; mais ses instances renouvelées ne purent en obtenir d'autres.

D'un côté je croyais bien qu'un tel échange, qui rendrait la puissance autrichienne plus forte et plus compacte, était trop contraire aux intérêts de la France pour que le roi l'approuvât, et il me paraissait surtout très difficile de supposer qu'abandonnant les intérêts des princes du Rhin, dont nous étions les protecteurs, nous les laissassions menacer par l'Autriche, par la Russie, pour les forcer à consentir au démembrement de leurs héritages.

ou SOUVENIRS. 397

Mais d'une autre part, n'ignorant pas la funeste faiblesse qui avait porté notre cabinet à souffrir le partage de la Pologne, la conquête de la Crimée, et à seconder TAutriche dans ses projets de destruction contre la monarchie prussienne, je sentis que tout langage trop précis serait imprudent relativement à une affaire si grave, sur laquelle M. Vergenues avait gardé avec moi le plus profond silence, tandis que le miiiistre russe en parlait avec l'assurance d'un homme qui se croit certain de ne point rencontrer d'obstacles.

Je me bornai donc à rassurer de mon mieux, par des lieux communs, le duc de Deux-Ponts, en louant son coiurage, et en lui rappelant que, dans tous les temps^ la faiblesse attire des oppresseurs, et la fermeté des appuis. Je prie le lendemain congé de ce prince, et j'arrivai promptement à Mayence.

Je descendis chez M. le comte Okelly, ministre du roi, qui me présenta à l'électeur. La vue de celte cour ecclésiastique me fit faire de graves réflexions sur l'inconséquence des hommes, sur la bizarrerie de nos vieilles institutions, et sur l'étrange déviation que la marche des siècles fait éprouver aux principes les mieux établis, et aux vérités les plus évidentes.

Quel serait l'étonnement, me disais-je, de saint Pierre, de saint Paul et de saint Jean, s'ils voyaient leurs successeurs couronnés, puissants sur la terre, et prêchant toujours leurs austères maximes, du sein d'un palais, assis à une table splendide^ et environnés de troupes qui les gardent !

La houlette des pasteurs a bien changé ; comme la baguette de Moïse, elle a subi de nombreuses transformations; mais les troupeaux de ces pasteurs en éprouvent graduellement, depuis deux siècles", une bien plus étonnante. Ces troupeaux sont devenus des aigles, de$ lions, quelquefois des loups; une nouvelle lumière, eu frappant leurs yeux, a développé leur intelligence; I. 34

sentant leur force, ils en ont parfois abusé; et les bergers, aveugles à leur tour, n'ont pas prévu à temps qu'il fallait d'autres moyens pour les régir dans des jours de clarté, que ceux qu'on avait pris sans obstacle pour les gouverner dans des temps de ténèbres.

Une révolution inévitable se préparait, et, comme je n'étais pas plus clairvoyant qu'tm autre, je ne prévoyais pas à Mayence, en 1784, que peu d'années après on ne verrait plus, en Allemagne, d'archevêques électeurs ni de cours ecclésiastiques.

L'électeur m'invita à dtner. Au moment d'y aller, le comte Okelly vint me trouver, et me dit que je pouvais lui rendre un service assez léger en apparence, mais qui réellement lui épargnerait un embarras très contrariant. « Vous savez, ajouta-t-il, que, dans notre carrière, « où l'on ne devrait avoir à s'occuper que des grands « intérêts des princes et des peuples, les frivoles diffi-

• cultes de l'étiquette, entretenues par une puérile va- « nité, viemient souvent se mêler aux affaires les plus « importâmes ; et quelquefois on s'est brouillé, armé et « battu pour les vains honneurs du pas.

« Cependant, par le traité de Westphalie, on avait « cru, en réglant le rang des puissances, mettre un « terme à ces tracasseries : par ce traité, après Tempe- . « reur d'Allemagne, le roi de France doit occuper pai^

• tout le premier rang. L'Angleterre seule, qui n'avait « point coopéré à cette convention, n'a point voulu la « reconnaître ; mais ordinairement elle élude les diffi- « cultes, en n'envoyant que des ministres dans les cours « où nous avons des ambassadeurs, à l'exception des

• cours de famille, comme Naples et Madrid, parce que

• là elle trouve juste de nous céder la préséance.

• Lorsque Pierre le Grand, élevant la Moscovie au

• rang des monarchies européennes, quitta le titre de

• czar pour prendre celui d'empereur, la France ne re- « Connut son nouveau titre qu'à la condition de sous-

ou &0UVËM1RS. 309

« crire à l'ordre réglé par le traité de Westphalie. « L'acte qu'on exigea de lui, et qui fut renouvelé par « ses successeurs, est connu sous le nom de Rever^ « sales.

« Cependant^ depuis que Timpératrice Catherine II « est montée sur le trône, elle a refusé constamment de

* s'y soumettre. Cette altière princesse a déclaré que, « toutes les couronnes étant indépendantes et égales» « elle ne s'arrogerait nulle préséance sur les autres» « mais ne souffrirait pas qu'aucune en conservât sur « elle. En conséquence, partout où sont ses ministres» « s'ils voient la première place occupée , ils ne la dis- " putent pas ; mais, s'ils l'occupent, ils ne doivent point

• la céder.

« Au fond, ce principe était juste et philosophique : « mais il déplaisait à l'orgueil de notre cour, qui regar- « dait comme des droits inviolables ces vieilles préten-* « tions consacrées par le temps. »

« Je sais tout cela, lui répondis-je, et je n'ignore pas « que ces querelles d'étiquette ont rompu pendant plu- « sieurs années toute harmonie et toute communication « entre la France et la Russie, parce qu'à Londres, le « jour d'un grande cérémonie, l'ambassadeur de Russie « ayant pris la première place, M. le duc du Chàtelet» « ambassadeur de France, la lui avait reprise avec as- « sez de violence, et lui avait proposé ensuite un duel « qui ne fut pas accepté j mais je croyais tous ces diffé- « rents terminés. Au reste, que peuvent nous faire les « prétentions russes? de pareilles disputes n'ont lieu « qu'entre des ambassadeurs ; car ceux-<ri ont seuls le » caractère représentatif. Le titre de ministre plénipo- « tentiaire a été introduit à l'époque du traité d'Utrecht « pour mettre fin à ces vaines disputes, et d'ailleurs « M. de Yergennes m'a assuré-, lorsque je lui deman- « dais des instructions sur ce sujet, que, même à l'éo gard de l'Angleterre, je n'éprouverais en Russie au-

400 xÉuoir.ËS

• cun embarras , parce que Timpérairice, ainsi que

• l'empereur d'Allemagne, oni établi le pêle-mêle dans

• leurs cérémonies et dans leurs fêtes. »

• Vous avez raison, me répondit M. Okelly, mais il « n'en est pas ainsi dans la pratique. La vanité person-

• nelle déjoue en ce point la sagesse des cabinets; les

• ministres plénipotentiaires se disputent la préséance « comme slls étaient ambassadeurs. Le pêle-mêle o^

• donné ne fait que rendre notre position pins embar- « rassante ; car, pour satisfaire la fierté habituelle de

• noire cour, nous devons chercher en toute occasion à

• maintenir sa prééminence ; et comme nous n'avons

• plus, en qualité de ministres et d'après le pêle-mêle,

• de droits réels à l'exiger, nous sommes réduits à user

• de force ou d'adresse pour la consener.

• Je ne connais rien de pire que cette fausse et pué-

• rile position où l'on nous laisse ; nous sommes blâmés « si nous excitons des querelles, et nous déplaisons es-

• cessivement si nous laissons prendre le pas sur nous.

• Il faut espérer que cette inconséquence cessera ; eu « auendant, évitons, si nous le pouvons, tous ces désa

• gréments.

• Le comte de Bomanzoff, accrédité près des princes •• du cercle et près de l'électeur, vient d'arriver à < Mayence : pour la première fois , nous allons , lui et « moi, nous rencontrer à un grand repas de cérémonie, « et chacun de nous cherchera à occuper la place d'hon « neur.

« Mais vous êtes ici ; vous vous y trouvez, non conune

• ministre accrédité, mais comme ministre voyageant. « Vous n'avez aucunes prétentions à élever, et tout le

• monde doit vous offrir le premier rang ; par courtoi- « sîe nous devons vous faire les honneurs de la cour où

• nous résidons ; ainsi , lorsque l'électeur sortira pour « se mettre à table, passez le premier après lui, etpl»-

• cez-vous à sa droite» Vous éviterez parla sans affec-

ou SOUVENIRS. 401

<« talion toute coulestation entre M. de Romauzoff et «« moi. »

Je lui promis de faire tout ce qu'il désirait, m'affligéant intérieurement de voir que, dans de si hautes fonctions, on était réduit à s'occuper de si petites choses.

Je trouvai la cour de rélecteur très brillante. Lorsqu'on eut annoncé que le dîner était servi , ce prince sortit en donnant la main à une dame ; je m'empressai de le suivre. Lorsqu'il s'arrêta pour s'asseoir, la dame à laquelle il donnait la main s'étant rangée pour le laisser passer, je fus obligé de reculer deux pas , et , dans ce mouvement, je poussai, sans le voir, le ministre russe, qui s'était hâté de marcher pour occuper la première place. Je pris cette place en m'asseyant près de la dame que conduisait l'électeur, et M. de Romanzoff fut obligé de se placer au dessous et près de moi.

Dans le premier moment, je ne m'étais pas douté de son dessein , et je croyais même qu'il ne s'était ainsi pressé que par obligeance et pour que nous fussions à côté l'un de l'autre. En conséquence , pour répondre à cette courtoisie , je cherchai avec soin à l'entretenir de tout ce qui pouvait lui être agréable , .de ses missions, de sa cour, de sa famille et des exploits du maréchal son père.

Mais je vis avec étonnement que ce ministre très spirituel , qui m'avait fait la veille beaucoup de prévenances, ne me répondait que par monosyllabes , avec l'air très sérieux et très préoccupé. Ayant vainement voulu relever un entretien qui tombait à chaque instant, je ne m'occupai plus que de la dame très aimable près de laquelle j'étais assis.

Vers la fin du dîner, après avoir causé avec moi sur des sujets assez vagues , l'électeur me dit que le Rhin chariail de trop gros et de trop nombreux glaçons pour qu'il fut prudent à moi de le traverser le lendemain, comme je jne le proposais , et il me pressa vivement de

40i MÉMOIRES

prolonger mon séjour à Mayeuce. Aloi*s M. de Romaih zoflf crut cependant nécessaire de me donner quelques signes d'obligeance; il se joignit à rélecteur pour mmviter à retarder mon départ.

Lorsque le dîner fut fini , le comte Okelly et M. Dil* ion, qui se trouvait alors avec nous, me dirent que je m étais fait une querelle sérieuse, et que M. de Aomafizoff avait montré une vive impatience lorsque, lepons* sant sans le voir, j'avais pris la place qu'il comptait occuper.

Je leur répondis que je ne Tavais pas remarqué, que ce mécontentement me paraissait invraisemblable, puis* qu'il n'y avait eu aucune dispute entre nous. Il n'en ftit plus question. Je restai encore deux jours à Mayeoce, très fêté à la cour électorale.

M. de Romanzoff continua à se montrer très froid avec moi, et cependant ne me dit pas un mot qui put me faire croire au ressentiment que lui supposait M. Okclly; mais on verra dans la suite que ce dernier nes'élaitpas trompé. '

Deux jours après, le Rhin étant totalement pris, et le passage très praticable, je partis pour me rendre à Berlin. Arrivé à Francfort, je crus devoir entretenir notre ministre, M. de Groschlag, de ma conversation avec M. le duc de Deux-Ponts. La démarche de M. de Romanzoff ne lui était pas inconnue. Elle lui causait autant de surprise que d'inquiétude. M. de Vergennesne lui avait rien écrit à ce sujet; l'alarme était générale dans la ville, et sur ma route, jusqu'à Berlin, je trouvai partout les mêmes craintes répandues.

A Gotha, je fus accueilli avec une distinction singulière que je devais aux lettres du baron de Grimm, envoyé de cette cour en France, et qui avait inspiré pour moi au duc et à la duchesse les préventions les plus favorables. L'un et l'autre me parurent très surpris delà

ou SOUVEiSiRS. 403

réserve avec laquelle je répondais à leurs questions sur rechange proposé par le ministre russe.

Je trouvai à Leipsick le commerce très agité : on n'y parlait que des vues ambitieuses de rAutriche, des menaces de la Russie; ou croyait que la France, la Hollande et la Prusse s^opposeraient à cette extension 'de puissance, et qu'il en résulterait une guerre générale.

J'espérais qu'à Berlin, où j'arrivai promptement, je trouverais M. le comte d'Esterno, notre ministre, plus instruit que moi des intentions de notre cabinet sur une proposition d'échange si imprévue, si désavantageuse, et sur une contestation si grave ; mais on l'avait laissé dans la même ignorance que moi à cet égard; ce qui rendait sa situation très embarrassante au milieu d'une cour toujours inquiète des vues d'agrandissement du cabinet autrichien, des vastes desseins de la Russie et de la faiblesse trop éprouvée du cabinet de Versailles; car, malgré nos succès dans la guerre américaine et la fermeté que notis venions de montrer pour soutenir la Hollande contre l'empereur, les anciennes impressions produites par l'inertie des ministres de Louis XY n'étaient pas encore totalement effacées!

M. d'Esterno me présenta à tous les princes delà famille royale, aux ministres du roi, MM. les ccnntes Finck, de Hardénberg et de Schulemburg. Ceux-ci me dirent que, le roi étant à Postdam, il fallait que je lui écrivisse directement pour demander à sa majesté la faveur d'une audience particulière : ce que je fis sans tarder; car j'éprouvais le plus vif désir de voir ce monarque célèbre, tout à la fois guerrier, littérateur, conquérant, législateur, philosophe, et qui, pendant tout le cours de son règne, sut, dans les succès comme dans les revers, maîtriser la fortune et développer une politique aussi vaste que son génie.

Son aide de camp, M. de Goltz, m'écrivit par son ordre que sa majesté me recevrait le lendemain à sept

heures du malin : ce qui ne me surprit point ; car les hommes de cette trempe , ennemis du repos , ont des nuits courtes et de longs jours.

Pour peu qu'on ait quelque habitude du monde, qudque élévation dans la pensée j on peut parler à on roi sans aucun embarras ; mais on n'aborde pas no grand homme sans quelque crainte ; d'ailleurs Frédéric dans sa vie privée était assez inégal , passablement capricieux , sujet à prévention , fréquemment railleur , souvent épigrammatique contre les Français, fort aitrayant pour le voyageur qu'il voulait favoriser, jmalieieusement piquant pour celui contre lequel il était prévenu, ou contre ceux qui , sans le savoir, avaient mal choisi leur moment pour l'approcher.

Heureusement les circonstances m'étaient favorables; il avait de l'humeur contre la Russie : l'alliance de cet empire avec l'Autriche l'inquiétait ; il était irrité du projet d'échange delà Bavière , proposé par les deux cours impériales; rindifTérencederAngleterrédansla querelle des Hollandais contre l'empereur lui déplaisait ; nos succès dans la guerre de l'indépendance , et l'obstacle que nousvenionsd'oppôseràl'ambition de Joseph II en soutenant les Hollandais contre ce prince, lui avaient inspiré le désir et rendu l'espoir de renouer avec la France ses anciennes liaisons, et de nous séparer ainsi peu à peu de l'Autriche, dont l'union avec nous avait failli consommer sa ruine. En conséquence, il était disposé à bien traiter les Français , et surtout à bien accueillir un ministre chargé d'une mission importante dans le nord.

Voilà sans doute ce qui me valut un accueil plein de bonté, une longue audience, et un entretien prolongé dans lequel il montra cette grâce, et je ]f ourrais presque dire cette coquetterie d'esprit qu'il savait mieux que personne employer lorsqu'il daignait vouloir plaire, et qu'il lui prenait euvie d'augmenter le nombre de ses admirateurs,

ou SOUVENIRS. 405

Nul ne sut jamais aussi bien que lui tour à tour flatter , tourmenter , caresser et pincer Tamour-propre de son prochain. Voltaire en a fait la double épreuve , il avait senti alternativement la patte de velours du chat et la griffe du lion.

Le caractère bien connu de ce prince fit que Walpole mystifia facilement Jean-Jacques Rousseau en lui adressant une fausse lettre de Frédéric , terminée par ces mots : « Si ces avantages que je vous propose ne vous « suffisent pas , et s'il faut à votre imagination des mal- « heurs célèbres, je suis roi et, je ne vous en laisserai pas « manquer. »

Au commencement de la guerre de sept ans, un ambassadeur d'Angleterre , qui résidait près de lui , et dont il aimait l'esprit et l'entretien , vint lui apprendre que le duc de Richelieu , à la tête des Français , s'était emparé de l'île de Minorque et du fort Saint-Philippe. « Cette nouvelle, sire, lui dit-il, est triste, mais non dé- « courageante ; nous hâtons de nouveaux armements, « et tout doit faire espérer qu'avec l'aide de Dieu, nous « réparerons cet échec par de prompts succès. •

« Dieu ? dites-vous, lui répliqua Frédéric avec un « ton où le sarcasme se mêlait à l'humeur ; je ne le « croyais pas au nombre de vos alliés. — C'est pour- « tant , reprit l'ambassadeur piqué et voulant faire al- « lusion aux subsides anglais que recevait le roi , c'est « pourtant le seul qui ne nous coûte rien. — Aussi , « répliqua le malin monarque, vous voyez qu'il vous * en donne pour votre argent. »

Quelquefois il. se plaisait à embarrasser la personne qui lui parlait, en lui adressant une question peu obligeante; mais aussi il ne s'irritait point d'une repartie piquante. Un jour, voyant venir son médecin, il lui dit :• « Parlons franchement, docteur ; combien avez-vous « tué d'hommes pendant votre vie? ^ Sire, répondit le

406 MÉMOIBJ&S

« médecin, à 'peu près trois cent mille de moins que « votre nugesté. »

La première fois qu'il vit le marquis de Lucchesini, Ilalien ti*ès spirituel, qui fut depuis admis dans son intimiié, et devint plus tard ministre de son successeur, il lui dit : « Voit-on encore, monsieur, beaucoup de mar* « quis italiens voyager partout et faire dans toutes les « coiu^ le métier d'espions? — Sire, répondit M. de « Lucchesini, on en verra peut-être tant qu'il se trou- « vera des princes allemands assez plats pour décorer « de leurs ordres des hommes qu'ils chargent d'un rôle « si vil. » Par là, le marquis faisait allusion à un espioQ ilalien, auquel un empereur d'Allemagne avait accorde la décoration de laToîson-d'Or. Frédéric regarda avec siu'prise le marquis, le traita bien dès ce moment, et ia prit en amitié.

Au moment de paraître à un cercle, un jomr de gala, on vint l'avertir que deux dames se disputaient le pas près d'une porte avec une vivacité et une opiniâtreté scandaleuse. « Apprenez-leur, dît le roi, que celle dont « le mari occupe le plus haut emploi doit passer la pre- « mière. — Elles le savent, répond le chambellan, mais « letu*s maris ont le même grade. — Eh bien, la pré- « séance est pour le plus ancien. — Mais ils sont de la ■ même promotion. — Alors, reprend le monarque im- « patienté, dites-leur de ma part que la plus sotte passe « la première. »

Comme le petit nombre de princes que leur génie place à une grande élévation, il se montrait insensible aux libelles, aux propos méchants ou séditieux, et méprisait tous ces traits de malignité qui, lancés de trop bas, ne pouvaient atteindre si haut.

Un jour, à Postdam, il entend de son cabmetun assez grand bruit qui éclatait dans la rue : il appelle un ofiScier, et veut qu'il s'informe de la cause de ce tumulte. L'officier part, revient et lui dit qu'on a attaché sur la

ou SOUVENIRS. 407

muraille un placard très injurieux poor sa majesté ; que ce placard étant placé très haut, une foule nombreuse de curieux se presse et s'étouffe à Tenvi pour le lire. « Mais la garde, ajoute-t-il, va bientôt la disperser. « — N'en faites rien, répondit le roi ; descendez ce pla- « card plus bas afin qu'on le lise à son aise. » L'ordre fut exécuté ; peu de minutes après on ne parla plus du placard, mais on parla toujours de l'esprit du monarque.

Si ce prince éclairé méprisait les rumeurs d'une tourbe ignorante, non seulement il appréciait, il désirait les suffrages des hommes de talent, mais même il les regardait comme les dispensateurs de la renommée; son ambition les courtisait ; leur génie lui semblait une puissance, et il la flattait.

« Je suis, écrivait-il à Voltaire, comme le Prométhée « de la fable ; je dérobe quelquefois de votre feu divin « dont j'anime mes faibles productions. Mais la diffé- « rence qu'il y a entre celte fable et la vérité, c'est que « l'ame de Voltaire, beaucoup plus grande et plus « magnanime que celle du roi des dieux, ne me con- « damne point au supplice que souffrit l'auteur du cé-

* leste larcin. »

Ce qui paraît encore plus singulier, c'est que le poète philosophe, qui reprochait alors à Frédéric sa passion pour la guerre, répondait familièrement à ces homnïa ges de l'écrivain couronné :

Chaque esprit a son caractère :

Je conçois qu'on ait du plaisir A savoir^ comme yous, saisir L'art de tuer et l'art de plaire.

Nul he récompensa mieux les grands services ; maïs tiul aussi ne se moqua plus constamment de la vanité des personnes qui tenaient de leur naissance ou de sa faveur un rang élevé. « Une funeste contagion, écri-

* vait ce prince, suite trop fréquente de la gueire, déso- « lait Breslaw; on y enterrait cent vingt personnes par

40S MÉltOIItES

• jour. Une grande dame dit alors : Dieu mei*ci, la

• haïUe classe est épargnée; ce n'est que le peuple « qui meurt. Voilà ce que pensent les gens en place, « qui se croient pétris de molécules plus précieuses que « ce qui fait la composition du peuple qu'ils oppriment. « Cela a été ainsi de tout temps ; Tallure des grandes <> monarchies est la même ^ il n'y a guère que ceux qui « ont souffert l'oppression qui la connaissent et qui la « détestent. Ces enfants de la fortune qu'elle a engourdis « dans la prospérité, pensent que les plaintes du peuple « sont exagération, que les injustices sont des méprises, « et pourvu que le premier ressort aille, il importe peu « du reste. •

Cependant Frédéric, philosophe dans ses écrits, était arbitraire dans sa conduite. L'esprit humain n'est que contrastes; il semble justifier le système manichéen des deux principes. Frédéric, étant jeune, avait composé VAnti-Ma^chiavel, et le premier acte de son règne fut un acte de politique machiavélique. Une guerre déclarée sans motif, une rapide invasion de la Silésie et cinq batailles gagnées annoncèrent à la fois à l'Europe un ambitieux et un héros.

Dès que ses alliés ne lui furent plus utiles, il les abandonna . Peu de temps après il envahit la Bohême ; V ienne le crut à ses portes. Cependant il fut trahi par la fortune, par ce sort capricieux qui gouverne tout, et qu'il appelait si philosophiquement lui-même sa majesté le hasard; mais son génie sut réparer ses revers par d'éclatants triomphes qu'une paix glorieuse couronna.

Enfin la France, la Russie et l'Autriche conjurèrent sa perte : ce fut une guerre de géants. Il vit les Russes entrer dans sa capitale ; nouvel Horace, blessé, pressé, poursuivi par ses trois formidables ennemis, il se retourne sur eux, les bat l'un après l'autre, et dicte la paix aux fiers potentats qui, se croyant certains de sa ruine, avaient d'avance partagé ses Etats.

ou SOUVENIRS. 409

Plus que libéral avec les encyclopédistes, et irréligieux à l'excès avec Voltaire , protecteur des jésuites dans un pays protestant, magnifique envers les hommes de talent, dont pourtant il se montrait jaloux, il régnait en despote, et cependant réglait son pouvoir par Injustice.

Les soldats Taimaient malgré sa sévérité, car ils lui devaient leur gloire; les peuples lui pardonnaient la pesanteur des impôts dont il les chargeait, parce qu'il vivait sans faste, et employait le produit des tributs à étendre son territoire, à favoriser les progrès de l'industrie et à secourir la pauvreté laborieuse.

Les sujets supportent patiemment le joug des lois, même de celles à la confection desquelles ils n'ont pas contribué, lorsque leur souverain s'y soumet le premier. L'intérêt général € tait le guide de ce grand roi; la loi qu'il avait faite devenait son maître. Tout le monde sait Fanecdotadu meunier de Sans-Souci. On aime la puissance qui s'arrête devant la justice, on révère le trône qui respecte les tribunaux; la justice est une sorte de dédommagement de la privation de la liberté; elle donne au peuple une félicité réelle, mais viagère : car tout meurt avec un grand homme ; et, s'il n'a pas fondé d'institutions fortes pour asseoir son trône et la prospérité publique sur des bases solides et durables, il ne laisse après lui qu'un grand souvenir.

On conçoit sans peine l'émotion que pouvait inspirer, à un jeune débutant dans la carrière politique, l'audience accordée par un monarque si imposant et si célèbre. Je savais d'ailleurs que, malgré son penchant naturel pour les Français, il partageait l'opinion fausse, mais généralement répandue par nos rivaux sur notre prétendue légèreté, erreur que les sombres scènes du drame tragique de notre révolution n'ont pu encore totalement dissiper.

Aussi se plaisait-il à raconter souvent un trait échappé à nn de nos compatfiotes, spirituel, savant et admis

410 niMOIRtS

dans son intiœité; c'était le marquis d^Argais. Uo jour, à Tun de ces dtners où le roi, pour rendre la coIlve^ saiion plus libre , permettait une entière familiarité, Frédéric s'amusa à demander à ses convives ce (pe chacun d*eux ferait s'il était à sa place. Les uns répoidirent qu'ils feraient telles ou telles conquêtes ; les ao* très telles ou telles réformes, telles ou telles instimtions. « Et vous, marquis d'Argens? » dit le roi. « Moi, « sire? répondit le marquis; ma foi, je vendrais mon

• royaume, et j'achèterais une bonne terre en France « pour en manger les revenus à Paris. — En vérité, re- « prit Frédéric, voilà un propos bien français! »

En arrivant le lendemain à Postdam à l'heure indiquée, je pus croire un instant que ce n'était pas un grand monarque, mais'un simple colonel auquel j'allais rendre visite. Il n'y avait à sa porte qu'un soldat en faction. Après avoir passé un corridor, je me trouvai dans uoe grande salle où M. de Goltz, aide de camp du roi, était seul assis près du feu.

Il se leva et me dit qu'il allait avertir le roi que j'éiais là. Je lui demandai s'il y avait quelque étiquette particulière à observer à ma présentation. « Etiquette? « dil-il en riant; ah! nous ne connaissons guère ici ce « mot-là. Si le roi veut vous recevoir comme la plupart

• des étrangers, il sortira de son cabinet dont vous voyez « d'ici la porte, et viendra vous parler dans ce salon. « Si, relativement à votre caractère de ministre, il croit « devoir vous recevoir dans son cabinet, il nous appeh » leratous deux. Enfin, si son dessein est de vous traiter « avec une distinction particulière, vous resterez seal « avec lui. • Après ce peu de mots, il entra chez le roi, et revint presque aussitôt causer avec moi.

Au bout d'un quart d'heure, je vis la porte s'entr'onvrir, et le roi nous fit signe de venir. Mais, à peine fûmesHious entrés, que ce prince dit à M. de Goltz de sortir. Ainsi je me trouvai, non sans un peu d'embarras,

ou SOUVENIRS. 411

tête à têt^ avec ce grand homme qui remplissait Tunivers de son nom glorieux.

Je remerciai sa majesté de la bonté qu'elle avait eue de m'accorder si promptement une audience, tet de satisfaire le désir impatient que j'avais de présenter mes hommages à un monarque dont l'Europe révérait le génie, et dont Tamitîé était précieuse au roi mon maître.

Frédéric, après m'avoir répondu qu'il désirait sincèrement entretenir et même resserrer les liens d'amitié qui existaient entre Louis XVI et" lui, me demanda en détail des nouvelles du roi, de la reine, des princes, de leur famille. Il me dit : « J'ai toujours aimé la France, •* le caractère des Français, leur langue, leurs arts, leur « littérature, et je vous vois avec plaisir chez moi. Votre « père m'est connu depuis longtemps de réputation ; « c'est un honnête homtne et un brave militaire, qui a « gagné son bâton de maréchal par ses actions et par «c ses blessures.

« Je vois que vous portez la décoration de Cincinna- « tus. Vous avez fait la guerre en Amérique; votre jeua nesse est toijgours belliqueuse. Cependant, depuis « 1763, vous auriez dû oublier la guerre; une si longue « paix peut amollir. Comment avez-vous pu si loin, et « dans un pays où la civilisation commence, oublier « les délices de Paris, et vous passer de luxe, de bals, « de parfums, de poudre?

Assez piqué de ces mots tant soit peu désobligeants, je l'interrompis, et reprenant le mot poudre, que je feignis d'entendre autrement, je lui dis : « Sire, nous n'a- « vons pas malheureusement trouvé l'occasion d'en brûtf 1er autant que nous l'aurions voulu; après trois courtes « campagnes, les Anglais, en se renfermant dans leurs « forteresses et en se résignant à la paix, nous ont pri- « vés trop tôt de ce plaisir. »

« Ah! reprit en souriant le roi, je vous l'ai dit, per- « sonne ne rend plus de justice que mol à l'ardeur de

«• voire nâtioo pour la guerre. H n'est point de peuple « plus brillant; il réussit dans tout ce qu'il vent faire : « mais vous savez bien qu'on Ta toujours accusé d'être

• un peu léger et inconstant; il est mobile comme son fc imagination. »

• Sii-e, lui répondis-je, nul n'est exempt d'imperfec- « tions, pas même les plus grands hommes. Si votre « majesté me permet de le dire, n'avons-nous pas en

• quelquefois nous-mêmes à nous plaindre de son i»-

• constance, lorsque nous étions ses alliés? la gloire

• seule vous a trouvé toujours fidèle. •

Comme ma repartie avait été provoquée par ses malins sarcasmes, elle ne lui déplut pas. Au contraire, il rit, et ses yeux bleus, qui étaient tour à tour si malins, si pénétrants, et on dit même quelquefois si sévères, prirent tout à coup une singulière expression de douceur et de bienveillance.

J'examinais avec une vive curiosité cet homme, grand de génie, petit de stature, voûté et comme courbé sous le poids de ses lauriers et de ses longs travaux. Son habit bleu, usé comme son corps, ses longues bottes qui montaient au dessus de ses genoux, sa veste coih verte de tabac, formaient un ensemble bizarre et cependant imposant : on voyait au feu de ses regards que l'ame n'avait pas vieilli ; malgré sa tenue d'invalide, on sentait qu'il pouvait encore combattre comme un jeune soldat ; en dépit de sa petite taille, l'esprit le voyait plus grand que tous les autres hommes.

« Savez-vous, me dit-il, que le règne de votre jeune « roi commence bien? Il a trompé mes craintes et passé

• mes espérances : j'avais eu peur que le fils du dau-

• phin ne se laissât gouverner par des prêtres, par

• quelque cardinal comme Fleury, et que les Welches

• (ainsi vous appelait Voltaire) ne s'affaissassent sous « leur triste discipline; mais il a osé prendre un mi- « nistre protestant que j'avais cru qu'il garderait plus

ou SOUVENIRS. 4f5

« longtemps»; il a suivi les conseils de tcrférance de « M. de Mâlesherbes : il a profité des fautes des Anglais « pour leur enlever treize provinces ; il vient récem- « ment de protéger la Hollande, et d'opposer une digue « aux projets de rAutriche. Celle-ci n'est pas légère, « et sa constance dans ses vues pourrait bien encore « nous donner d'autres occupations. »

Je croyais, d'après celte deniière phrase, qu'il allait peut^tre me parler de l'échange de la Bavière et des menaces de M. de Romanzoff; mais il s'arrêta, se tut encore; et, changeant subitement de conversation, il me demanda des nouvelles de notre littérature, me parla des ouvrages les plus marquants avec autant de justesse que d'esprit, traita assez mal l'abbé Raynal qu'il avait cependant accueilli avec faveur, me questionna sur ce que j'en pensais, et parut assez content en me voyant rendre justice aux bons principes consignés dans son livre, et blâmer les déclamaiious qui le déparent.

« Ces philosophes, reprit le roi, ont fait beaucoup de « bien, et nous ont tirés de la barbarie. Ils ont près- « que anéanti la sottise des préjugés et la honteuse fo- « lie des superstitions; mais ils connaissent peu les « hommes, et croient a tort qu'on gouverne aussi faci- « lement qu'on écrit. Ils ne conçoivent pas qu'un prince, « philosophe par inclinatiou, soit forcé d'être politique « par devoir et guerrier par nécessité; leur paix per- « pétuelleest un rêve comme la perfection. Leur chef % est mort, c'est une grande perte; d'ici à longtemps,

• personne, chez vous ni ailleurs, ne remplacera Vol- « taire. •

« Je suis charmé, sire, lui dis-je, pour la mémoire « de cet immortel écrivain, que vous rendiez à son om- « bre une faveur qu'il avait peut-être mérité de perdre, « mais qui lui avait laissé sûrement de douloureux ro

• grets. »

« Oui, j*ai eu à m'en plaiodre, rq)liqua le roi; mes • nous nous étions réconciliés. J'ai oublié ses torts, je « ne me souviens que du plaisir et du bien que m'ont « fait ses ouvrages. Vous allez voir en Russie sa grande « admiratrice ; elle payait ses hommages un peu adula- « teurs et ses sarcasmes contre les Turcs par de douces « et piquantes csgoleries. Elle ne m*a pas si bien traité, « moi, et une seule visite de l'empereur m'a enlevé son « amitié; au reste, J'aurais tort d'en être surpris : les « femmes sont capricieuses conune la fortune, et d'ail- « leurs celle-ci ne s'est Jamais trop piquée de fidélité; « ce n'est point par cette vertu qu'elle est célèbre. »

Le voyant en si belle humeur, je hasardai quelques mots sw* l'ambition de cette princesse qui avait aimé, élevé, couronné, subjugué et dépouillé le roi de Pologne. Je sentis bien vite que, dans cet instant, je manquais un peu de tact : Frédéric avait ses raisons pour glisser légèrement sur la position de Stanislas et sur le démenîbrement de sa couronne ; mais il revint sur le compte de l'impératrice, et, comme il était très canstî^ que contre les personnes dont il croyait avoir à se plaindre, il me raconta plusieurs anecdotes piquantes sur la santé de Catherine, sur sa cour et sur ses favoris.

Je lui dis que j'étais fort curieux de connaître une princesse si célèbre, à laquelle on ne pouvait refuser du génie, puisque, étant femme et étrangère, elle avait su régner tranquillement sur une cour féconde en orages, conquérir l'affection d'une population immense sortant à peine des ténèbres, étouffer sans cruauté plusieurs conjurations, triompher des Ottomans, brûler leur flotte près du Bosphore, et faire rechercher son alliance par les plus grands souverains de l'Europe. « Il est fâcheux, ajoutai-jc, qu'un règne si éclatant à « beaucoup d'égards, ait commencé par une scène, par « une catastrophe si tragique. ^

« Ah ! me répondit le roi, sur ce point, quoi(lue pous

ou SOUVENIRS. 41$

« soyons à présent à peu près brouillés, je dois lui ren- « dre justice : on est à ce sujet dans Terreur; on ne peut « imputer j[ustement à Timpéralrice ni (hotmeur, ni tt le crime de cette révolution; elle était jeune, faible,

• Isolée, étrangère > à la veille d'être répudiée, enfer- « mée. Les Orloff ont tout fait; la princesse d'Aschkoff « n'a été là que la mouche vaniteuse du coche. Rulhière « s'est trompé.

« Catherine ne pouvait encore rien conduire; elle « s'est jetée dans les bras de ceux qui voulaient la sau- « ver. Leur conjuration était folle et mal ourdie; le « manque de courage de Pierre III, malgré les conseils tt du brave Munich, Ta perdu ; il s'est laissé détrôner « comme un enfont qu'on envoie coucher.

« Catherine, couronnée et libre, a cru, comme une

• jeune femme sans expérience, que tout était fini j un « ennemi si pusillanime ne lui paraissait pas dange- « reux. Mais les Orloff, plus audacieux et plus clair^ « voyants, ne voulant pas qu'on fît contre eux de ce a prince un étendard, l'ont abattu.

« L'impératrice ignorait ce forfait, et l'apprit avec un

• désespoir qui n'était pas feint ; elle pressentait juste- « ment le jugement que tout le monde porte aujourd'hui « contre elle ; car Terreur de ce jugement est et doit être « ineffaçable, puisque, dans sa position, elle a recueilli « les fruits de cet attentat, et s'est vue obligée, pour « avoir des appu^, non seulement de ménager, mais « même de conserver près d'elle les auteurs du crime, « puisque eux seuls avaient puja sauver^

« Je vous conseille, pour approfondir ce fait, de voir a un vieillard très estimable qui est, je crois, à présent « à Mittau ; c'est M. de Kaiserling. Il a tout vu, tout su; « il a été à celte époque Tinlime confident des chagrins

• secrets de l'impératrice. »

« Votre opinion, sire, lui dis-je, est d'un grand poids « et me soulage ; car il m'en coûtait d'admirer une sou-

veraine montée au trône par des degrés si san^nts. On* me Ta tant vantée ; je voyais avec peine une telle tache dans la lumière du Nord, ainsi que l'appelaient Voltaire et D'Alembert. • • C'était une flagornerie un peu rude, reprit le roi, lorsqu'ils disaient qus c était du Nord que nous ve fiait aujourdhui la lumière. — Sire, répliquai-je, Berlin est cependant dans le Nord. » Il me fit une mine gracieuse et me dit : « Quelle route prenez-voHS pour aller à Pétersbourg ? est-ce la plus courte ? — ^Non, sire, répondis-je ; je veux passer par Varsovie pour voir la Pologne. »

« C'est un pays curieux, ajouta le roi, pays libre où la nation est esclave, république avec un roi, vaste contrée presque sans population, aimant, faisant la guerre depuis plusieurs siècles avec gloire, sans places fortes, et n'ayant pour armée qu'une pospoliie ardente, mais indisciplinée, toujours divisée en factions, en confédérations, et tellement enthousiaste d'une liberté sans règle, que, dans leurs diètes, le veto d'un seul Polonais suffit pour paralyser la volonté générale. Les Polonais sont vaillants ; leur humeur est chevaleresque ; mais ils sont inconstants, légers, à j^eu d'exceptions près ; les femmes y montrent seuls ime étonnante fermeté de caractère; ces femmes sont vraiment des hommes. »

A l'appui de ces dernières paroles, le roi me raconta plusieurs traits surprenants de l'intrépidité, de la constance,-de l'héroïsme de plusieurs dames polonaises. Ensuite, il me fit un signe de tête pour me congédier; mais, me rappelant bientôt, il me dit : « Je vous prie de « vouloir bien vous charger d'un paquet pour mon mi- « nistre à Pétersbourg, le comte de Goërtz. • Je l'assurai que je m'acquitterais de sa commission avec exactitude.

*• Ecoutez, contiuua-i-il, je m'intéresse à votre succès

ou SOUVENIHS. 417

« en Russie. L'impératrice est depuis longtemps assez « mal avec votre cour, et vous rencontrerez dans votre « mission des obstacles assez difficiles à aplanir. Il est « de mon intérêt, et je désire que votre cabinet re- « prenne, comme il le souhaite, quelque influence à « Pélcrsbourg, et y contrebalance celle de TAutriche; « sur ce point nos intérêts sont communs.

«Vous allez, je l'espère, former quelques liaisons « avec mon ministre : le comle de Goërlz est un homme « d'esprit, expérimenté, et qui me sert avec zèle depuis « longtemps. Mais, comme c'est pendant sa mission « que l'impératrice a changé de système, et que le cré- « dit de l'empereur près d'elle a remplacé le mien, vous « trouverez le comle de Goértz, dont le caractère est « très ardent, fort irrité, fort mécontent, et un peu trop « disposé à adopter, comme vraies, toutes les nouvelles « que lui débitent les frondeurs, et tous ceux qui sont « maltraités par Pimpératrice. Tenez-vous en garde « contre son exagération. C'est un conseil que je trouve « utile de vous donner pour votre direction, et qui im- « porte au succès que je vous souhaite. •

• Je le remerciai de celle preuve de bonté, qui me surprit, mais cependant beaucoup moins qu'on ne pourrait le croire ; car, depuis l'affaire de Hollande, notre cabinet, refroidi pour celiù de Vienne, tendait peu à changer de système politique et à se rapprocher secrètement de la Prusse. J'avais mênie, dans mes instructions, Tordre de vivre avec le comle de Cobenlzel, ambassadeur d'Autriche, dans une inlimilé très grande en apparence, mais de montrer en secret une confiance plus réelle au ministie de Prusse.

Le roi, en me congédiant, me dit : « Adieu, mou- « sieur de Ségur : je suis bien aise de vous avoir connu; « et, lorsque après votre mission vous retournerez en • France^ si je vis encore, revenez par Berlin, restez-

418 HÉMOlRfiS

« y plus longtemps ; je vous reverrai avec ua véritable • plaisir. •

Celte longue audience me valut un redoublement d*obligeance de tous les grands personnages qui habitaient Berlin, où je restai encore plusieurs jours.

Le prince Henri, le prince Ferdinand, tous les ministres qui m'invitaient fréquemment, me parlaient sans cesse des menaces faites par M. de Romanzoffauduc de Deux-Ponts î tous paraissaient croire que non seulement la cour de France avait été informée du projet d'échange, mais que même c'était de son consentement que la proposition en avait été faite au duc.

Mon silence ou mon ignorance sur ce point devait les surprendre ; mais le peu de paroles que je me permis à ce sujet duient plutôt augmenter leurs doutes qu'affermir une opinion qui ne me paraissait point vraisemblable ; car je ne pouvais me persuader que nous voulussions ainsi abandonner les princes que nous devions protéger, cl seconder une ambition qu'il nous importait de contenir.

Je n'étais point étonné que l'empereur voulut laisser vider à l'électeur palatin ses anciens débats relatifs à l'Escaut, et qu'il lui convînt, en concentrant ses possessions, de changer un territoire aussi éloigné de ses forces, contre un territoire si fort à sa portée.

Mais ce qui semblait trop difficile à expliquer, c'est que Catherine II, sans consulter la France, eût chargé son ministre de presser aussi vivement M. le duc de Deux-Ponts de souscrire à un arrangement, évidemment contraire aux traités dont Timpératrice elle-même avait garanti l'exécution. Il aui*ait été encore plus extraordinaire que le jeune Romanzoff eût impérieusement fait une semblable proposition, sans y avoir été autorisé par sa cour.

D'ailleurs, ce qui devait me faire croire que le concert des cours impériales n'était pas tme idée dénuée

ou «OUVEKItlS. 419

de fondameiit, c^était la fermentation produite à Pëtersbourg par l'arrivée de deux courriers de Tempereur ; du nu^ins, c'est ce que m'assurait un des ministres du roi de Prusse : il me disait que le prince Potemkim avait donné des ordres aux oiûciers pour rejoindre leurs corps, et que tout annonçait un rassemblement de troupes destinées à imposer au cabinet de Berlin.

Il est vrai que cette inquiétude apparente du cabinet prussien pouvait avoir pour objet de nous déterminer à un rapprochement, plus décidé que celui qui semblait se préparer entre nous.

Ce fut dans ce sens que j'écrivis à M. de Vergennes en lui rendant compte de tout ce que j'avais entendu aux Deux-Ponts, à Berlin et sur ma route, relativement à cette affaire, qui agitait alors tous les esprits.

J'avais beaucoup connu à Paris le prince Henri de Prusse, digne frère du grand Frédéric; il était arrivé en France, précédé par une glorieuse renommée que lui avaient méritée de brillants exploits.

Vaillant guerrier, habile général, profond politique, ami de la justice, des sciences, des lettres, des arts, protecteur des faibles, secourable aux infortunés, son nom- inspirait un juste respect. La simplicité de ses manières, l'urbanité de son langage, l'aménité de son caractère lui attiraient l'affection. La petitesse de sa taille l'irrégularité de ses yeux, les désagréments de sa figure, qui choquaient au premier abord, s'oubliaient ti'ès vite en causant avec lui ; l'esprit ennoblissait le corps, et bientôt on ne voyait plus en lui que le grand homme et l'homme aimable.

Pendant son séjour à Paris, il conquit des admirateurs dans toutes les classes de la société : les savants consultaient ses lumières, les artistes son goût, les politiques et les militaires son expérience ; les poètes briguaient son suffrage, et lui prodiguaient leur encens.

Au nombre des personnes de la société la mieux

490 jrfilfOIRfiS

choisie, il distingua pariiculièrement uae femme très aimable, la comtesse de Sabran, et Tun de mes pins intimes amis, le célèbre chevalier de Boufflers, qui depuis, pendant les orages de la révolution, trouva un asyle dans son palais, et lui resta dévoué toute sa vie. Je me rappelle qu'un jour ce prince assistant à une représentation de l'opéra de Castor et Pollux, qu'on donnait pour lui, et se trouvant placé à côté de Boufflers et du jeune Elzéar de Sabran, dont on vantait alors l'esprit précoce, ce prince s'amusait à questionner cet enfant et lui disait : « Expliquez-moi donc ce que c'est « que ce Castor et ce PoUux que vous regardez avec « tant d'attention? —Ce sont, répondit Elzéar, deux • frères jumeaux sortis d'un même œuf. — Mais, vous- « même, dit le prince, vous êtes sorti d'un œuf. » Alors l'enfant, surpris, mais doucement soufflé par Boufflers, répliqua par cet impromptu :

« Ma naissance n'a rien de neuf ; « J*ai suivi la commune règle.

« Hais c*est vous qui sortez d'un œuf, « Car vous êtes un aigle. »

Ce prince, après ma présentation, daigna m'admettre dans sa plus familière intimité. Il me faisait presque tous les jours dîner chez lui, et se plaisait à me raconter tout ce qu'il avait vu et entendu en France. « Ce qui « m'a le plus surpris, me dit-il une fois, c'est votre roi; « je m'en étais fait une tout autre idée ; on m'avait dit que « son éducation avait été très négligée , qu'il ne savait «< rien, et qu'il avait peu d'esprit. Je fus tout étonné, en « causant avec lui, de voir qu'il savait très bien l'his- « toire, la géographie, qu'il avait des idées fort justes « en politique, que le bonheur de sou peuple l'occupait « entièrement, et qu'il était rempli de sens, ce qui vaut «mieux pour un prince que le bel esprit; mais il m'a « paru qu'il se défiait trop de lui-même, tandis qu'il est « peut-être de tout son conseil celui qu'il devrait le plus

ou SOUVENIRS. 421

« souvent couMilter. S'il acquiert un peu de force, il « sera un excellent roi. Quant à la reine, j'éviterai d'en « parler, car elle ne m'a pas trop bien traité : on la dit « aimable ; mais Dieu veuille, pour la France et pour « nous, qu'elle soit un peu moins Autrichienne! »

Je lui .répondis qu'à cet égard il devait être pleinement rassuré par la noble conduite que cette princesse venait de tenir récemment à l'occasion de l'affaire de Hollande.

Il me parla beaucoup ensuite de la Russie et de Catherine II. • Elle jette un grand éclat, me dit-il; on la « vante, on l'immortalise de son vivant. Ailleiurs elle « brillerait sans doute beaucoup moins ; mais dans son « pays elle a plus d'esprit que tout ce qui l'entoure ; on « est grand à bon marché sur un pareil trône : elle n'a « pour voisins que des Chinois dont un désert la sépare, « des Tartares sans civilisation, des Turcs imbécilles, « un roi de Suède pauvre et qui n'a qu'une poignée de

• soldats à lui opposer, enfin des Polonais braves, mais « divisés, et dont les troupes, comme le gouvernement, « sont en pleine anarchie. Diderot a dit que la Russie « était un colosse aux pieds d'argile ; mais ce colosse « immense et i|u'on ne peut attaquer parce qu'il est cou- « vert d'une cuirasse de glace, a les bras bien longs. Il « peut s'étendre et frapper où il veut j ses moyens et ses « forces, quand il les connaîtra bien et saura les em- « ployer, pourront être funestes à l'Allemagne. •

« Il me paraît déjà, monseigneur, lui répondis-je, « que son ambition connaît peu de bornes : après avoir « conquis la Livonie, détruit les Zaporaviens, chassé

• les Tartares de Crimée, enlevé un grand territoire « aux Turcs, et partagé récemment la Pologne, il sem- « ble nous annoncer une nouvelle et fatale invasion des « peuples du Nord dans l'Occident. »

« Ah! pour le partage de la Pologne, répliqua le

• prince, rimpérairice n'en a pas l'honneur, car je puis

493 MÉMOIftËâ

dire qu'il est mon ouvrage. J'avais été feire un voyage à Pélersbourg; à mon retour je dis au roi mon frère : Ne geriez-vouê pas bien étùnné et bien content si Je vouê faisais tout à coup possesseur dtune grande partie de la Pologne ? »

« Surpris, oui, répondit mon frère, mais content, point du tout; car il faudrait pour faire cett^ conquête et pour la garder, soutenir encore une guerre terrible contre la Jtussie, contre F Autriche, et peut-être contre la France, J'ai risqué vM fois cette grande lutte qui a failli me perdre. Tenons-nous-en là ; nous avons a^sez de gloire; now sommes vieux, et il nov^s faut du repos,

« Alors, pour dissiper ses craintes , je lui racontai I que, m'enlrelenanl un jour avec Catherine II, comme elle me pariait de l'esprit turbulent des Polonais, de leur anarchie, de leurs factions, qui, tôt ou tard, feraient de leur pays un théâtre de guerre, où les puissances qui les entourent, seraient inévitablement entraînées, je conçus et lui présentai Tidée d'un partage auquel rÂutriche devrait naturellement consentir sans peine, puisqu'il l'agrandirait.

« Ce projet frappa vivement l'impératrice : Cest m trait de lumière, dit-elle; et si le roi votre frère adopte ce projet, étant êl accord t<ms detix, nous n'avons rien à craindre; ou F Autriche Coopérera à ce partage, ou nous saurons sans peine la forcer à le souffrir,

• Ainsi, ajoutaî-je, sire, vous voyez qu'un id agrandissement ne dépend plus que de votre vih, lonté. Mon frère m'embrassa, me remercia, entra promptementen négociation avec Catherine et la coor de Vienne. L'empereur hésita, sonda les dispositions de la France ; mais, voyant que la faiblesse du cabinet de Louis XV ne lui laissait aucun espoir de secours, il céda et prit doucement son lot. Ainsi, sans

. ou âOUY&Ni&S. 493

« guerroyer, sans perdre de sang ni d'drge»t, grâce à « moi y la Prusse s'agrandit et la Pologne fut partagée. »

Ce prince, voyant mon élonnement, crut que mon silence venait de mon admiration ; mais, trop jeune et trop nouveau diplomate, je ne pus me permettre des louanges qui répugnaient à ma conscience. Je continuai à me taire, ne jugeant pas convenable de choquer sans nécessité, par ma désapprobation, un personnage si supérieur à moi par son rang et par son expérience.

Cependant le prince, lisant apparemment dans mes yeux une partie de ce que je pensais, me dit de parler à cœur ouvert, et de lui faire connaître franchement mon opinion sur ce qu il venait de me raconter.

Je résistai et j'alléguai vainement mon âge, mou inexpérience, mon respect et la crainte de lui déplaire ; mais, pressé de nouveau, je lui dis enfin : « £h bien ! « monseigneur, vous voulez savoir absolument ce que « je pense? le voici : la Pologne était indépendante, « inoffensive ; vous n'aviez aucun grief contre elle; son « seul tort a été sa faiblesse ; ce démembrement est un « grand et premier acte d'injustice dont les suites me « semblent incalculables. Que ne doit-on pas craindre « ponr ITurope et pour le bonheur de l'humanité, si « désormais les souverains qui la gouvernent, rempla- « cent le droit des gens par le droit de convenance! »

Le prince sourit ^ mais ce sourire me semblait tant soit peu forcé. Il me congédia plus tôt que de coutume ; le jour suivant il ne me vit point. Mais le surlendemain, l'humeur du prince étant passée, la bienveillance du philosophe reparut. Il me fit venir de bonne heure chez lui, voulut me lire quelques uns de ses ouvrages, et, par là, me mit à une épreuve non moins délicate que la première.

Nul ne doit sortir de sa sphère ; souvent on se rapetisse en se déplaçant. Les muses n'avaient point, comme la gloire, prodigué leurs faveurs au prince Henri. J'en*

494 HÂMOIRES

tendis avec une sorte de souffirance la lecture qu'il me fit d'un opéra et d'une comédie. Ses plans étalât mal conçus, son style incorrect et lourd ; on ne trouvait, dans ses pièces, nul intérêt; «t, chose étrange, les idées en étaient très communes.

Cependant, moins candide que la première fois, et n'ignorant pas que Tamour-propre des auteurs est encore plus irascible que celui des princes et des conquérants, je me gardai- bien de laisser voir l'ennui profond que j'avais éprouvé. Mais, comme il n'était pas en moi de dire ce qui était absolument contraire à ce que je pensais, au lieu de louanges, je m'étendis en vifs et prolongés remercîments de l'extrême bonté du prince, qui l'avait porté à me faire jouir ainsi du fruit deses loisirs.

Il m'écoutaitavec l'air d'un homme qui attend encore autre chose, et mon trouble allait croissant'; heureusement une visite mit fin à mon embarras, de manière que je sortis, sans trop de gaucherie, d'un pas si glissant et si difficile.

Deux jours après, ayant reçu le paquet dont le roi m'avait dit qu'il mé chargerait, et qui était, ainsi que je l'appris depuis, un nouveau chiffre, je pris congé de la famille royale, et je partis pour Varsovie.

En traversant la partie orientale des Etats du roi de Prusse, il semble qu'on quitte le théâtre où règne une nature embellie par les efforts de l'art et d'une civilisation perfectionnée. L'œil est déjà attristé par des sables arides, par de vastes forêts.

Mais, dès qu'on entre en Pologne, on croit sortir entièrement de l'Europe, et les regards sont frappés d'un spectacle nouveau .- une immense contrée, presque totalement couverte de sapins toujours verts, mais toujours tristes,coupée à de grandes distances par quelques plaines cultivées, semblables aux tles éparses sur l'Océan ; une population pauvre, esclave; des sales villages ; ces chaumières peu différentes des buttes sauvages;

ou SOUVENIRS. 4t5

tout ferait penser qu'on a reculé de dix siècles, et qu'on se retrouve au milieu de ces hordes des Huns, des Scythes, des Yenètes^ des Slaves et des Sannates, dont les flots, roulant sans cesse l'un sur Tantre, se répandaient successivement en Europe, en chassant devant eux les Bulgares, les Goths, les Scandinaves, les Bourguignons et toutes ces tribus belliqueuses qui écrasèrent de leur poids les derniers débris de Tempire romain.

Cependant, au sein de ces froides et agrestes contrées, apparaissent quelques grandes villes, riches et populeuses, autour desquelles s'élèvent à de grandes distances des châteaux habités par une noblesse pcrfie, bdliqueuse, libre, fière et chevaleresque.

Là, les siècles féodaux revivent; là, retentissent les cris d'honneur, de liberté; là, le voyageur, reçu avec une antique et généreuse hospitalité, trouve, dans de vastes salles, des preux courtois, des dames remplie» de gi'aces, dont Tame élevée et le caractère romanesque mêlent à leurs doux attraits je ne sais quoi d'héroïque. On dirait, à les voir et à les entendre, qu'elles vont tout à llieure présider un tournois, soutenir un siège, ani-^ mer leurs époux, leurs amants, les guider aux combats, les parer d'écharpes brillantes, et les courcMiner après la victoire, au chant des bardes, au son des harpes, ou bien aux doux accents des troubadours .

Tout est contraste dans ce pays : des déserts et des palais, Tesclavage des paysans, la turbulente liberté des nobles qui formaient seuls depuis longtemps la véritable nation polonaise, une grande richesse en blé, peu d'argent et presque point de commerce, si ce n'est par une foule active de juifs avides que le prince Potemkin nommait plaisamment la navigation de la Pologne.

Dans presque tous les châteaux, le luxe d'une grande fortune mal administrée et s'écroulant sous le poids de dettes usuraires ; un grand nombre de domestiques et de chevaux, et presque pas de meubles; un luxe orien-

4i0 MKMUtftklS

tui ei aucune des comilioditiés de ia viei uue table somptueuse ouverte à tous les voya^çeurs, et point de lit dans les appartements, hors ceux du maître et de la maîtresse du logis ; mie vie prescfue totalement employée en eourses et en voyages^ mais avec la tiîste nécesûié de tout porter avec soi; car sur toutes les routes^ eicapté dans qudqttes grandes Villes, il n'existe point d'anberges.

Une constante passion pour la guerre et ray^>^too de la discipline, une crainte fondée et continuelle des poissants oppresseurs qui les entourent^ ancims soms et aucuns sacrifices pour garantir les frontî^^s en tes couvrant de forteresses.

Les arts, Tesprit, la grâce, la littérature^ tous les charmes de la vie sociale, rivalisant à Varsovie avec h sociabilité de Vienne, de Londres et de Paris; mais» dans les provinces, des mœurs encore sarmates : enfin im mélange inconcevable de siècles anciens et de siècles modernes, d'esprit monarchique et d'esprit républicain, d'orgueil féodal et d'égalité, de pauvreté et de richesses, de sages discours dans les diètes et de sabres tirés poinr fermer la discussion, de patriotisme ardent et d'appels trop fréquents faits, par l'esprit de faotion^ à l'influence étrangère.

Telle était la Pologne, et telles étaient les réflexions qui m'occupaient^ lorsqu'en sortant de la solitude d'une vaste forêt de cyprès et de pins, où l'on pouvait se croire à l'extrémité du monde, Varsovie s'offlrit à mes regards avec l'éclat de la capitale d'un grand royaiune. . En y entrant j'y remarquai pourtant encore de singuliers contrastes : des hôtels magnifiques et des maisons mesquines, des palais et des baraques; enfin, pour achever le tableau, je vis, en arrivant chez, madame la princesse de Nassau, qui m'avait offert un logement, et doDs une superbe position qui dominait la Vistule, une sorte de parais, dont une moitié briUait d'une noble élé-

ou SOUVBNIRS. 4S7

^nce, tandis que l'autre n'était qu'un amas de décombres et de ruines, triste reste d'un incendie.

Après avoir lu beaucoup de livres d'histoire et de voyages, il faudrait encore, pour se faire une idée justedès institutions d'un pays, de sa statistique, des mœurs de ses habitants, de leurs lois, de leur caractère national, un long séjour et des liaisons avec un grand nombre d'hommes de différentes classes et de diffé-» rentes opinions. Autrement on tombe nécessairement dans l'erreur selon les diverses positions, préventions ou passions qui peuvent avoir dicté les renseignements insuffisants qu'on a recueillis.

Mais, pour connaître seulement les usages, l'esprit, les mœurs de la société brillante d'une capitale, les înttigues, les faiblesses, les aventures des personnages le plus en vogue, il suffit de vivre quelques semaines dans l'inlimité d'une femme aimable et spirituelle ; cependant, quelque bonne foi qu'elle veuille y mettre, on court le risque de voir un peu exagérer les défauts des femmes qui sont jolies, et le mérite de celles qui ne le sont pas.

En peu de jours la conversation de madame dé Nassau m'instruisit à cet égard plus complètement qu'un long voyage n'aurait pu le faire, et la cour de Pologne me ftit presque tout aussi connue que celle de Versailles.

Le surlendemain de mon arrivée, je fus présenté au roi en audience particulière par M. le comte de Slackeiberg, ambassadeur de Russie. L'accueil que me fit cemonarque meparutnon moins singulier qu'aimable. « Ah! monsieur de Ségur, me dit-il dès qu'il me vit, je

• puis vous assurer que c'est avec le plus grand plaisir « que je vous revois, »

Ces paroles m'étônnèrent tellement que je crus avoir malentendu; et, comme ma physionomie ainsi que mon silence peignaient assez ma surprise, le roi répéta :

• Oui, je vous revois avec un vrai plaisir. — Mais, sire,

• répondis-je, votre majesté doit trouver mon étonne-

4S8 MéMOIHfiS

« ment très naturel. Celui qui aurait eu le boiihenrde « TOUS voir une fois, ne pourrait assurément pas l'avoir

• oublié, et il est très certain que jamais jusqu'à ce jo«r « je n'ai paru aux yeux de votre majesté. »

« Vous êtes dans Terreur, reprit en souriant Siaois-

• las, et je pourrais même vous accuser d'ingratitude; « car le premier jour où je vous vis, je vous embrassai

• très cordialement et comme ^e le fais à présent. > A ces mots il me fit l'honneur d'approcher sa joue de b mienne.

« Sire, répliquai-je, je l'avoue, laplsûsantenequeme

• fait votre majesté, et qui est sans doute très obligeante, « sera, tant que vous ne daignerez pas me Texptiqiier, « une véritable énigme pour moi. »

« Ecoutez, me dit alors ce prince, vous savez qae je

• n'ai pas toi^ours été roi de Pologne; il y a trente ans « que je me nommais Poniatowski. J'ai voyagé, je suis « resté assez longtemps en France. Votre père et la « marquise sa femme me recevaient habituellement « chez eux, je vivais dans leur intimité. Peu de jours

• avant mon départ de Paris, je venais dire adieu à « votre père, je trouve sa porte fermée; j'insiste pour « qu'on l'ouvre; on me répond que votre mère est ac- « couchée dans la matinée, et que M. de Ségur est au- « près d'elle.- Je dis que c'est un motif de plus pour que « je le voie et que je lui fasse mon compliment. J'entre; « votre père me mène dans le cabinet où l'on vous avait

• porté, et j'embrasse le nouveau né. Vous voyez biea « qu'il est très vrai que vous êtes pour moi une ancienne ft connaissance, et qu'il est en même temps très naturel « que cette connaissance n'ait pas laissé de trace dans « votre souvenir; car, depuis ce temps, nous sommes « tous les deux un peu changés. »

Après m'avoir questionné obligeamment sur ma fa« mille, et sur celles dont les noms restaient gravés dans sa mémoire, il me congédia; mais, depnis cette au-

ou SOUVENIRS. 49d

dience, je le vis presque tous les jours en société très peu nombreuse, tanlôl dans son palais, tantôt chez madame de Cracovie sa sœur; enfin chez madame de Nassau, où il vint plusieurs fois passer la soirée.

Je trouvai sa conversation instructive, agréable, légère et variée, heureuse en transitions; il efiQeurait tout, n'approfondissait rien, soit pour ne pas eiiibar* rasser ses interlocuteurs, soit pour ne pas s'embarrasser lui-même, mais surtout pour plaire : car la conversation ne ressemble pas aux livres; elle devient lourde et languissante dès qu on s'y permet de graves réflexions et de longues tirades.

Plaire était le but constant, le mérite principal et le grand art de ce prince : ses entretiens, dans le petit cercle où je le voyais, roulèrent presque entièrement sur la littérature française. Il lut avec un vrai talent quelques morceaux des poèmes de notre Virgile français, l'abbé Delille, quelques scènes d'une tragédie nouvelle de La Harpe, et une ou deux fables de Florian.

Il exigea de moi la lecture de quelques unes de mes faibles productions que l'indiscrétion de la princesse de Nassau lui avait fait sans doute connaître, et dont une spirituelle et belle dame polonaise^ la comtesse Potocka, que j'avais vue plusieurs années en France, lui avait parlé avec plus de bienveillance que de justice.

Le roi me fit aussi beaucoup de questions sur la guerre d'Amérique et sur les caractères des personnages qui s'y étaient le plus distingués, tels que Washington, La Fayette et Rochambéau; mais en général il évita toute conversation politique.

Je regardai cette réserve comme une obligeance; car le cabinet de Versailles depuis 1773, abandonnant la Pologne à ses spoliateurs, et n'y pouvant plus exercer aucune influence, y rendait notre position presque embarrassante.

£n admirant d'un côté les qualités personnelles d'un

430 MBUOlRfiS

roi dont la sociélë OYait tûnt de cbarmc, et eil songeant d'une attire part aii^ fautes, aux malheurs et au sort fatur de ce monarque, dépouillé des deux tiers de ses Etats et dominé par ses puissants voisins, je me disais : Quelle méprise dd sort, et pourquoi aH-il voulu, par un funeste caprice, faire du particulier le plus aimable, de rUomme de cour le plus brillant, le plus infortuné des rois ! la singularité de son éducation est une grande influence sur la bizarrerie de sa destinée.

Poniatovrski, père de Stanislas, était un noble lithuanien : d'abord il suivit avec éclat les drapeaux du fameux roi de Suède, Charles XII ) après la mort de ce monarque, s'étant réconcilié avec le roi Auguste, il le servit avec la même fidélité quil avait précédemment montrée au héros suédois.

La mère de Stanislas était une princesse Gzatorinska, dont Forigine illustre remontait aux Jagellons. Cette noble Polonaise, fière, romanesque et superstitieuse, ayant fait tirer Thoroscope de son fils par un Italien, dont le charlatanisme passait à ses yeux pour une science profonde, rastrologue lui prédit qu'un jour cet enfant parviendrait au trône.

Dès lors elle éleva son fils pour lé rdle brillant qui lui était promis, fit passet* sa conviction dans son jeune esprit, exalta son imagination, et s'efforça de lui donner les talents et les vertus nécessaires au monarque d'un pays libre, qui devait à la fois se montrer, suivant les circonstances, sévère et conciliant, majestueux et populaire, orateur et guerrier ; mais la nature ne seconda qu'en partie les vues de l'héroïne polonaise.

Poniatowski prit facilement et presque théâtralement le maintien, la marche, le ton, la dignité d'un pi'ince; les progrès de son instruction furent rapides; il apprit protnplement sept langues, qu'il parlait avec une égale facilite; il se disiingua de tous ses compagnons ptit' son adresse dans les exercices mUliaires. De

OtJ SOL'VEMIRS. 444

bonae heure on remarqua en lui une dloquence naturelle, mais une éloquence plus touchante que forte et plus élégante qu'énergique.

La sévérité de sa mère ne pouvait vaincre ses penchants : eJle voulait qu'il ne s'occupât que de politique; il était sans cesse entraîné par le plus vif amour pour les arts, pour les lettres et surU)ut pour la poésie.

Inutilement on avait prétendu l'astreindre à une grande sévérité de mœurs ) Iqs charmes de la beauté, et les succès qu'il dut bientôt aux agréments de sa frgure et de son esprit, le portèrent irrésistiblement à la galanterie.

Son père espérait en faire un sage austère et un homme d'Etat; il ne devint qu'un littérateur instruit, un courtisan spirituel, un orateur agréable et un brillant chevalier.

Il s'élevait au dessus de presque tous ses eompar trîoles par la beauté de sa figure, la noblesse de «a taille, l'élégance de ses formes et la gracQ de son esprit. Lorsque Je le vis, il avait encore conservé une partie de sa beauté, une taille majestueuse, un regard rempli de finesse et de douceur, un son de voix qui air lait à Tame, et le sourire le plus attrayant.

Aimant à voyager, comme la plupart de ses eompa*iriotes, il parcourut l'Allemagne et séjourna longtemps en France. L'urbanité de ses manières, la culture soignée de son esprit, son amour pour les lettres et pour les arts, le firent également bien accueillir par les princes, par les personnes de la plus brillante société, par les poètes, par les savants et par les artistes.

Comme il aimait beaucoup tous les plaisirs et ne possédait qu'une fortune médiocre, il contracta des dettes à Paris, et ses créanciers le firent mettre en prison ; il dut sa liberté à la générosité de la femme du chef opulent d'une manufacture de glaces.

C'était madame Gooffrin, qui devint, depuis, célèbre

sans autres moyens qu'une bonne table, un noble ca'ractère, un esprit naturel très piquant, caché sous une enveloppe simple et modeste, et par des liaisons intimes avec tout ce que la cour et la ville contenaient de personnages distingués. Sa maison était un rendezvous où se réunissaient les Français et les étrangers les plus considérables par leur rang ou par leur réputation ; ils venaient y recevoir des leçons de goût et entendre des vérités utiles, dites avec une franchise très originale.

La bienfaitrice du comte Poniatowski fut, quelques années après, fort étonnée d'apprendre que le captif qu'elle avait tiré de prison était devenu voi. Stanislas, pour acquitter la dette de Poniatowski, lui témoigna constamment la plus vive reconnaissance, entretint avec elle une correspondance habituelle, l'inûta à venir le voir en Pologne, et raccueillit avec la tendresse qu'il aurait pu montrer à une mère et à une amie.

Lorsqu'il avait quitté la France pour se rendre en Angleterre, il s'y était lié avec un noble anglais, qui, récemment nommé ambassadeur à Pétersbourg, lui proposa de l'accompagner en Russie. Sa beauté, son esprit et son audace lui valurent promptement une brillante conquête. Il plut à la grande duchesse Catherine 'f la jalousie du grand duc les sépara ; mais, dès que cette princesse fut montée sur le trône, elle voulut donner celui de Pologne au jeune Polonais qui l'avait charmée.

Il aurait pu difficilement l'emporter sur ses rivaux dans un temps ordinaire ^ mais les démarches actives de l'ambassadeur russe Eaiserliug, et le voisinage de cmquante mille hommes, commandés par le maréchal Romanzoff, triomphèrent de toute opposition, de sorte que Poniatowski se vit proclamé roi, sous le nom de Stanislas-Augusie, par la dicte de Wola, le 7 septembre 1764,

ou 800VSM1R8. 43$

Sur an antre trône moins entouré d'orages, Stanisla^-Âugaste, par sa douceur, par sa prudence, par la bienveillance qui lui était naturelle, et par son amour pour la justice , aurait régné paisiblement et joui de cette gloire pure, seule et noble ambition des bons rois ; mais Stanislas savait plaire et ne savait pas com* mander; son caractère aimable et liant, auquel il de* vait, comme particulier, des succès brillants, devint, lorsqu'il fut couronné, la cause de ses malheurs.

Il vivait dans un temps de troubles, et gouvernait un peuple divisé en factions irréconciliables qull espéra vainement adoucir, tandis qu'il fallait les comprimer. Au lieu de parler aux passions le langage de Tautorité, il leur parlait celui de la raison, qu'elles n'entendent jamais. Une lettre touchante et élégamment écrite lui semblait plus propre à ramener des esprits aliénés et des caractères ardents, qu'une ordonnance ou qu'une loi sage et sévère.

Evitant avec soin la guerre, même la plus juste, il ne saisit aucune des occasions que la fortune lui présenta pour acquérir, par les armes, une gloire nécessaire à un prince sorti du rang des citoyens, et qui veut imposer Tobéissance à des nobles fiers de leur illustiration, et dont la plupart avaient été si longtemps non seulement ses égaux, mais ses supérieurs.

fiientôt des troubles religieux éclatèrent; on éloigna des diètes les dissidents. Ceux-ci, réclamant leurs droits de suffrage garantis par le traité d'Oliva, implorèrent Tappui de Catherine II, dont le roi de Pologne n'était à leurs yeux que le lieutenant couronné.

En 1766 une diète fut convoquée, et devint prompte^ ment orageuse. Les ministreâ d'Angleterre et de Prusse écrivirent et agirent en faveur des dissidents. Le roi inclinait pour eux. Dès que les évéques catholiques et leui's partisans s'en aperçurent, ils l'accusèrent de trahison et de complicité avec les ennemis de l'Etat. I. 37

411 Miaoïftis

' L'apiHoAe dîme année russe, qaî punit som les iDiHr& de Taraovie, doDna des finroes à cette accnsatk»; elle exaspéra les e^Mrits. Les caiholiques prireai les armes et se formèreat en coafédératkm sous féieadard de la Vierge. Le douzième siècle et les sanglantes querelles des Albigeois semblaient renaître. La crm brillait sur les babits des eonlédérés.

. Quatre de leors cbefe ftrent serment d'enlever ou de tuer Stanislas ; à la tète de quarante dragons déguisés en paysans, ilsosèrHit tenter cette téméraireentreprise, ai leur audace réussit. Au imlieu de ta nuit , embusqués dans une me de Varsovie , ils atten^rent , atlaquèff^Dt la voiture du roi, et ^spersèrent son escorte.

Ce prince voulait sesauver, mais les conjures le saisirent. L'un d'eux hd tira un coup depîstolet, dont la flamme brMa ses cbeveux ; un autre lui fit , d'un coup de sal»re, une profonde blessure sur la tête ; et tous^ l'ayant porté sur un cheval , l'entrainèrent rapidement hors ^ h eapitale.

Le temps était orageux et robscurité proibnde : ils s'égarèrent au point, qu^après plusieurs lieures (k marche, ils s'aperçurent, aux premiers rayons du jour, qu'ils étaient revenus près de Varsovie ; la frayeur les saisit, ils s'enfuirent.

Un seul, nommé Kosinski, resta près de Stanislas; tous deux se trouvaient à pied , leiurs chevaux étant ac- ' câblés de lassitude. Voyant alors le visage du monarque inondé de sang, la pitié entra dans le cœur de ce conjuré. Le roi s'en aperçut, profita de son émotion avec une grande présence d'esprit ^ et, avec cette touchante élo- ' quence qui était une de ^s brillantes qualités, illui reprocha doucement son attentat, hii prouva victorieusement qu'on ne pouvait être lié par un serment coupable, le conjura de réparer son crime par un noble et grand service j enfin il attendrit et fléchit ce fougueux caractère.

ou SOUVENIRS. 485

Cepeadaut Koanski lai dit : • Je me sens disposé! « vous sauver la vie ; mais si je cède à ce sentiment , si « je vous ramène à Varsovie , ma mort ne sera-t-^Ue « pas le châtiment de ma faiblesse? » Le roi lai jura sur son honneur qu'il le garantirait de loat péril , et son assassin » tombant à ses pieds, s'abandonna totalement à sa magnanimité .

Stanislas écrivit au gouverneur de Varsovie, qui bien^ tôt lui envoya des gardes ; sous leur escorte , il fut re* conduit à son palais. Kosinski obtint sa grâce , et s'exir ]â en Italie , où il jouit le reste de ses jours d'une pension annuelle que Stanislas lui avait assurée.

Les périls qu'avait courus ce prince, son courage et sa délivrance presque miraculeuse , lui redirent pour quelque temps l'affection de ses siûeta ; mais les troubles se renouvelèrent , s'animèrent ; les trois gran^ des puissances qui entouraient la Pologne , en profité** rent pour satisfaire une juste ambition.

Le roi aurait eu besoin , pour résister à des forces si cdossales, d'une énergie héroïque qui lui manquait , et de ce génie qui peut seul trouver de grandes ressources dans un si grand péril. Le crime p<riitique futconsom» mé , et le premier partage de la Pologne eut lieu en

Ainsi , lorsque j'arrivai à Varsovie , le roi ne régnait plus que sur un pays démembré et sur une nation hu^ miliée , ou plutôt c'était Catherine qui régnait; son anhhassadeur, le comte de Stackeiberg , moins altier cependant que son prédécesseur le prince Repnin , dédai^ gaait de couvrir d'un voile modeste sa toute-puissance^ Stanislas n avait plus que la décoration d'un roi ; ilobéi»* sait aux ordres que son impérieuse protectrice lui dic-*lait, et la cour de l'ambassadeur était plus brillante et plus nombreuse que la sienne.

L'indépendance était perdue, et le jougéuit trop pesant pour qu'aucun courage pût le secouer. Tous les

435 MÉVOIRËS

braves Polonais laissaiéut voir sur leur visage la profonde indignation qui les pénétrait. De quelque ran^ qu'ils fussent, le nom d'un Russe, prononcé devant eux , les faisait rougir de honte , tressaiUir de colère , et leur sang fermentait dans leurs veines.

Ausû , quelques années après , au premier rayon d'espoir qui parut luire à leurs yeux , tous coururent aux armes et attaquèrent intrépidement les redoutables armées de leurs puissants oppresseurs. Mais cet effort généreux ne fit briller que peu de moments le feu moa^ rant de la liberté. Le nombre et la tactique triomphèrent d'un courage désespéré ; c'était la seule des armes qui leur restât. La Pologne fut encore partagée , et Stanislas descendit du trône. Il aurait fallu pour sauver ce trône un héros des beaux temps de l'histoire, et Stattislas-Auguste n'était qu'un paladin briUant de i'q)o- <iue de la chevalerie.

La cour et toute la société de Varsovie , au moment de mon arrivée , étaient très agitées , non par une grande querelle politique , mais par une intrigue trop petite et trop fastidieuse pour en parler avec détaU : U s'agissait d'un complot pour empoisonner le prince Czatorinski.

Le roi de Prusse et ses ministres m'en avaient parié comme d'une tentative ridicule , imaginée par des intrigants, avec l'intention de compromettre , dans cette affaire, Stanislas-Auguste.

Ce bruit sans fondement avait pris quelque importance par la faute du roi, qui montra dans cette circonstance trop d'indécision et de faiblesse , et encore plus par la chaleur inconsidérée , par l'opiniâtreté déplace du parti de l'opposition , qui employait indistinctement tous les moyens qui s'ofifraient à lui, pour aigrir l'esprit public contre le roi.

Il aurait fallu, dès lo premier moment, chassa de la ville l'accusatrioe et le« deux accusés» En évitant ainsi

ou SOUVENIRS. 437

les suites d une querelle aussi indécente, on ne pouvait se tromper, puisque la punition n'aurait porté que sur une fenune de mauvaise vie et sur deux hommes sans aveu ; mais on en fit un procès qui devait être jugé prochainement. Depuis j'ai su que l'accusation avait paru dénuée non seulement de toutes preuves , mais même de tous graves indices.

Les partisans dçs Potocki et des Czatorinski n'en avaient pas moins profilé pour discréditer le roi dans l'esprit de sa nation, soit en faisant soupçonner sa vertu , soit en faisant mépriser sa faiblesse. L'empereur Joseph II voulait d'abord intervenir dans cette affaire, et inviter l'impératrice à se joindre à lui , mais le comte de Stackelberg l'en avait détourné, en lui remontrant combien les noms de deux graiids souverains figureraient peu décemment dans cette misérable intrigue.

Il me parut utile , relativement aux succès que je désirais obtenir en Russie , de répondre avec empressement aux prévenances obligeantes que m'avait faites l'ambassadeur de Catherine à Varsovie. C'était un homme d'esprit et d'expérience. L'impératrice lui avait prouvé sa confiance en lui donnant une mission si importante , qui, sous le titre d'ambassadeur , le faisait réellement gouverneur de la Pologne.

Cependant, comme sous différents prétextes, redoutant ses talents et son influence, les ministres de sa souveraine le tenaient toijgours éloigné d'elle, je le trouvai d'abord un peu animé contre eux^

Il m'invitait sans cesse à venir chez lui , s'enfermait souvent plusieurs heures avec moi , et me montrait dans ses entretiens une confiance qui m'était fort profitable, mais dont l'étendue me surprenait singullère-

Je n'aurais pas espéré obtenir d'un ancien et intime ami des renseignements plus détaillé» et plus utiles que

43S MKMOlRfiS

ceux qu'il me donna sur les personnages les plus distingués, les plus influents de la cour de Russie, et mêsa» sur le caractère de rimpératrice.

Il me fit particulièrement connaître les qualités , les défauts, les faiblesses du prince PotâaaJdn, tout puissant alors près de sa souveraine ; et il me peignit tous les membres du ministère avec des traits piquants, originaux et proies à me faire croire que ces ponnuts étaient ressemblants, quoique un peu chargés.

Tout ce qu'il me dit me prouva que je rencontr^raûs dans ma maison les obstacles que j'avais prévus , mais que j'y trouverais aussi des ressources auxquelles je ne m'attendais pas.

Cet ambassadeiu* me parla sans trop de déguisement du rôle qu'il jouait en Pologne, rôle peu différaiit de celui des maires du palais de nos anciens rois francs* Son autorité n'avait de bornes que celles que daignait y mettre la douceur de son caractère ; il n'écrasait pas cette malheureuse nation, mais il renq[>èchait de se relever, maintenait son impuissance, fom^itait ses divi* sions, et favorisait avec soin la prolongation de son anarchie.

Tel était le malheureux secret d^ sa mission , et 4e système constant des trois cours copartageantes. C'était à cette seule condition que l'empereur et le roi de Prusse consentaient à laisser à l'impératrice l'honneur de gouverner la république, afin de la dédommager par là du lot trop faible qu'elle avait reçu dans le traité de partage«

Ainsi on encourageait la licence des Pol(mais pour enchaîner leur liberté { on leur permettait de disputer contre une ombre de royauté, pourvu qu'ils se soumis* sent à la tyrannie qui était à leurs portes ; et cet infortuné pays, avec toutes les charges d'un grand royaume et. toute la faiblesse d'une petite république, acquépsmt de jour en jour un nouveau degré de fermentation, et perdant à chaque instant quelques parties de son

ou SOUVKNIâS. 438

àiergie^ restait UHyours , pour les trois puissunces qui ropprimsueot, une proie aussi tentante que fttcile.

Ce système injuste devait nécessairement dans la suite devenr un sujet de discorde entre la Russie^ la Arusse et rAutriche, ou pins vraisemblablement l'objet d^n nouveau et complet partage ) car, poor éviter f un ouraulre de ces dénouements, il aurait folin qne les puissances qui avaient démembré la Pologne donnassent à ce qui restait de cette république quelque vie et quelque consistance ; par là, elles auraient à la fois a»* sure leur repos et adouci ce qu'il y avait d'injuste et d'o^ dieux dans leur usurpation.

L'ambassadeur avait trop d'esprit pour ne pas conve^ Bir avec moi qu'«i ^nt tout moyen de défense à la ré* publique, les trois puissances laissaient à leur ambition m appât dont il leur serait bien difficile de se défen<fre, ce qu'elles avaient pris leur faisant désirer plus vivement oe qu'dles avaient encore à prendre.

Voyant que M. de Stackelberg, loin de s'envelopper dans cevoile mystérieux et diplomatique, dont tantdepé* dants et d'hommes médiocres s'entourent avec soin pour cacher la petitesse et souvent là nullité de ce qu'il reiH ferme; voyant, dis-^je, que cet ambassadeur cherchait hii-m^e à prolonger nos entretiens, et me répondait avec une franchise presque entière sur tous les points ks plus délicats de la politique de cette époque , je hae sardai de lui parler du projet d'échange de la Bavière contre les Pays-Bas.

« Je puis vous assurer, me répondit-il, qu'on regarde « à Pétersbourg cet arrangement comme inadmissible « et chimérique; mais cependant l'impératrice n'a pas « cru pouvoir refuser à l'empereur son allié , et dont <( elle a beaucoup à se louer, un service plus apparent « que réel, puisqu'il ne consiste qu'à sonder sur cet ob-* « jet les intentions de la France et celles du duc de « Deux-Ponts. Il est vrai que le jeune comte de Ro^

440 MÉMOlâES

« manxoff a serré an peu précipitanuneiit la mesure, et « dépassé de beaucoup ses instrocdons. De là cette îih « quiétude exagérée du duc, et naturelle à son carac- « tère ; de là les alarmes de la cour de Berlin, qui, tou- « jours prompte à craindre et à s'irriter, avait reçu cette u nouvelle avec une chaleur extraordinaire ; mais Tim^ « pératrice s'est empressée de dissiper ses craintes. »

Peu de jours aprts, le chargé d'afibires de Beriin, M. Bucholtz me paria dans le même sens de cet échange. Au reste , Tambassâdeur me laissa plus d'une fms entrevoir que, malgré l'amitié de Catherine II pour l'empereur Joseph, elle commençait à être tant soit peu lasse et embarrassée de la variété , de la multiplicité , de la succession rai»de des projets et des prétentions de son alUé.

D'un autre côté , l'empereur pariait quelquefois avec une ironie assez amère de l'administration et de la poUtiqnedeCatherine; ainsi, ces prétendus liens qu'on disait terrés indissolublement par une amitié réciproque et personnelle , n'étaiait que politiques , et ne devaient avoir de durée que celle de l'intérêt commun , mais précaire , qui les avait fait contracter.

Tous les renseignemens que me d<Minèrent les Polonais distingués et les agents inférieurs que la France entretenait alors à Varsovie , se réunissaient pour me prouver que M. de Stackelberg avait été franc et sans déguisement avec moi.

Un de nos agents était M. Bonneau, homme de sens, estimé, mais peu répandu ; l'autre , M. Auber, fréquentait les plus brillantes sociétés. Le roi le traitait à merveille, et partout j'entendais son éloge.

La cour de France, en tolérant honteusement le partage de la Pologne , s'y voyait nécessairement privée de toute influence, et ne pouvait décemment y envoyer des négociateurs revêtus d'un titre plus relevé que celui de chargé d'affaires , d'agent ou de consul*

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Ceux-ci travaillaient à obtenir la liberté du passage des denrées de Pologne par le Dniester, pour favoriser les efforts tfun négociant distingué de Marseille, M. Anihoine , dont le noble et utile but était d'ouvrir à la France , à la Russie , à la Pologne, un nouveau débouché , une nouvelle voie de commerce qui devait vivifier, multiplier nos relations , et enrichir les provinces méridionales de ces trois pays.

M. de Stackelberg se montrait favorable à leurs vuesj j'excitai sa bienveillance, et, entrant alors dans mes idées , il m'indiqua les moyens de persuader au comte de Woronzoff d'adopter un système de commerce moins exclusif pour les Anglais, moins fiscal et plus éclairé.

Le service éminent que me rendait cet ambassadeur, par des confidences qui pouvaient si efficacement contribuer au succès de ma mission , me causait une surprise si vive, qu'il s'en aperçut un jour et me le dit en souriant :

« Je ne m'en cache point , monsieur le comte , lui « répondis-je, vous connaissant de réputation, je m'at- ^ tendais à une obligeante courtoisie pour un Français « chargé d'une mission importante près de votre cour ; « mais enfin , et même en vous supposant une prédi- « lection particulière pour la France , je ne me serais « jamais attendu à recevoir de vous tant de marques « d'intérêt, tant de renseignements et de conseils, qu'on « ne peut ordinairement espérer et obtenir que d'un «père, d'un frère, ou d'un ami intime. Aussi, aumo- « ment même où vous vous êtes aperçu de mon étonne- « ment , je cherchais à deviner le motif de tant de pré- « venance et de confiance. »

« Je me doutais , reprit l'ambassadeur , que tôt ou « tard vous me feriez cette question. Votre curiosité est « bien naturelle , et je vais la satisfaire : sachez donc « qu'à peine entré dans la carrière diplomatique, on me

449 MiiiOIftSS

¥. oonia le poste important de mioiaireprèft ia coor de « Madrid. C'était trop pour mon début , et je pouvais « m'y perdre , n'ayant' aucune idée du gouvernement, a des princes , des grands , du clergé, des lois i des « mœurs , des intérêts de la nation espagnole ; choses « et personnes , tout était ^onnu pour moi ; jeune et « sans expérience, je manquais de guide et de lumières « pour me mettre au fait du pays et des bommes qui le « gouvernaient.

« A l'instant où j'^rouvais cet embarras exor^ne, « un homme instruit, expérimenté , bienveillant, le « comte d'Ossun , ambassadeur de France à Madrid, « se prit soudain d'affection pour moi , et me facilita un « premier succès , en me faisant partager les fruits de « son expérience. Par lui, je connusaussi promptement « tous les personnages les plus influents de la cour et de « la société, que si j'avaishabité vingt ans l'Espagne; ce « qui me donna des moyens faciles de réussir dans toutes « les négociations dont mon gouvernement m'avait « chargé.

« Dansquelque carrière que ce soit, tout dépend soiï- « vent du premier pas : le mien fut heureux, grâce aux « bontés de M. d'Ossun , et ce premier swcès a sans a doute d^uis infinim^it contribué i larapidité démon « avancement , à mon élévation aux places les phis im- « portantes , et à la haute bveur dont ma souveraine ' « m'a honcnré.

« Or, cons^rant dans ma méomire ie souvenir d« « service que m'avait rendu M. le comte d'Ossun, je me « suis toiqours dit que, si dans ma cairière te iiasard « me faisait rencontrer un jeune ministre français dont « la position fût semblable à celle où je me tromais à « Madrid , j'acquitterais ma dette de reconnaissance, en « me conduisant avec lu) comme le comte d'Ossan ft*é- « tait conduit avec moi.

« Voilà, monsieur le comte, indépendaMHBent de

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