CHAPITRE XIII
on le disait en correspondance avec Toulon. J'ordonnai que tout courrier qui se présenterait sur les bords du Var me fût amené. J'acquis bientôt la preuve, par les dépêches de l'un d*eux, que Brunet, d'accord avec les rebelles de Toulon, les encourageait à réclamer contre le 31 Mai et à persévérer dans leurs dispositions, qu'il leur accorderait secours et protection. Fort de celle découverte, après plusieurs lettres officielles dans lesquelles Fréron et moi nous nous efforcions d'éclairer Brunet et de combattre sa mauvaise foi, je conférai de nouveau avec lui. Son obstination et son arrogance me déterminèrent à lui notifier l'arrêté par lequel je le sommais, sous sa responsabilité, de détacher dans le jour trois mille hommes : je nommai commandant le général Lapoype, et lui donnai mes instructions.
« Prenez garde, général, dis-je à Brunet en terminant : rentrez dans votre devoir, obéissez aux ordres que j'ai le droit de vous donner; ce qui se passe dans ces départements ne vous est point étranger : j'en ai des preuves de votre main\ je suis instruit que vous devez attaquer l'ennemi pour vous faire battre; que vous prendrez des positions sur le Var; que vous associerez enfin vos moyens à ceux des contre-révolutionnaires. Je vous défends de livrer aucun combat : les positions que vous occupez sont assurées par les retranchements : je vous ordonne de les conserver. »
Brunet, tremblant, se radoucit : mes ordres furent exécutés à la minute. La séance levée, Brunet resta avec moi, et, de l'air du meilleur accord, il retourna à son quartier général : on le blâma d'avoir adhéré à mes injonctions, on lui fit entendre que son honneur était compromis, et qu'il devait secouer le joug d'un député jacobin. Heureusement Lapoype était en marche, et sa mission exécutée avec zèle et succès.
Brunet recommençait à déclamer contre moi dans son camp. J'interceptai de nouvelles pièces de conviction de sa complicité dans la rébellion du Midi.
Je dus alors mettre de côté toutes considérations pour exercer mon pouvoir, qui n'était peut-être pas tout à fait énoncé dans mes attributions, mais qui seul devait sauver l'armée dltalic et le midi de la France. Je pris sur moi de destituer Brunet; je nommai général en chef de l'armée Anp% d'Italie le plus ancien sénéral, Dumerbion, et je l'investis
8 Août 179'^. ^ ^ ' ...
aussitôt de son commandement. Je le chargeai de saisir les papiers de Brunet, de le faire arrêter et traduire à Nice. Dumerbion , escorté par des grenadiers de sa division , remplit mes instructions, se mit à la tête de nos troupes, et leur communiqua ma proclamation et mes arrêtés. L'armée, mécontente de Brunet, montra sa satisfaction d'avoir pour chef un général aussi recommandable par sa braTOure que par sa justice. Dumerbion s'était distingué dans les Pyrénées; il avait auprès des soldats la confiance que Brunet n'avait jamais pu obtenir : des députations vinrent me féliciter de ce choix. Brunet obéit; il me dépêcha son aide de camp, avec prière de le dispenser d'entrer dans Nice où il avait de nombreux ennemis : j'envoyai le général Durand, commandant de la place, pour lui permettre de changer sa direction. Je l'autorisai à se rendre dans son domicile, au département des Basses-Alpes ; son escorte devait le quitter après le passage du Yar. Désirant toujours voir dans tous les antécédents une suite d'entraînements telle qu'il en arrive dans les temps de factions, et non une trahison, je ne voulais point encore faire usage des pièces qui étaient entre mes mains, et qui prouvaient l'intelligence de Brunet avec les ennemis. Brunet, d'un ton de sincérité qui me toucha, promit d'obéir atout ce qui lui était prescrit; bientôt, violant sa parole, il crut pouvoir à la dérobée se rendre h Paris et se porter, au Comité de Salut public, dénonciateur de ce qu'il appelait l'illégalité de mes actes. Il avait été d'abord bien accueilli par quelques-uns de ses membres, notamment par Carnot. Je fus prévenu de cette machination assez à temps pour envoyer
IHAPITRE XIII.
mon secrétaire Botot muni de la correspondance de Brunel : il la déposa au Comité de Salut public. Les temps étaient inexorables, il ne s'agissait pas de ménagements pour des personnes. Cette correspondance, examinée par le Comité, fut jugée plus sévèrement qu'elle ne l'avait été par moi. Brunet fut traduit au Tribunal révolutionnaire, et subit la peine qu'il voulait attirer sur ceux qu'il avait voulu présenter comme des coupables. Peu d'esprit, beaucoup d'ignorance, un entêtement qui est souvent la conséquence de ces défauts, avaient livré Brunet à de mauvais conseils : il eût été sauvé de lui-même s'il avait suivi les miens. Des actes aussi rigoureux que celui auquel il succomba, lors même qu'ils ont pour but et pour nécessité le salut de la patrie, laissent toujours des souvenirs douloureux aux hommes qui furent commandés par un impérieux devoir \
1. Sur toute cette afTaire de la trahison, de la destitution et de la condamnation du général Brunet, voir aux Appendices, p. 332 à 337, la relation autographe de Barras. (G. D.)