CHAPITRE XIV
de tous les moyens extraordinaires, mais indispensables, pour sauver l'indépendance et l'existence d'une patrie assaillie en ce moment par la coalition des rois de l'Europe et la meute de leur soldatesque effrénée.
Jusqu'ici Fréron , associé à la commission des Hautes et Basses-Alpes, n'avait pas encore reçu, comme moi, des pouvoirs nouveaux pour l'armée d'Italie; on a vu que Brunet les lui avait contestés : on lui contestait même, en ce moment, le droit de présence et de signature dans mes actes, lorsque les nouveaux commissaires, Saliceti, Moltedo et Ricord, députés près l'armée de Toulon et d'Italie, arrivant, se réunirent à moi et approuvèrent l'arrêté que j'avais pris seul pour m'adjoindre Fréron. Dès lors ses attributions devinrent égales aux miennes. Tout cela n'était peut-être pas trop légal, mais dans les temps dont il s'agit, mais dans les révolutions et souvent en dehors des révolutions y a-t-il autre chose de légal que la victoire? Aussi était-ce là mon unique pensée.
Les quatre mille hommes de l'armée des Alpes que j'avais requis, arrivèrent, et j'en donnai le commandement à Carteaux : il pacifia, comme je l'avais désiré, les départements de la Drôme et de Vaucluse, et en chassa l'armée marseillaise qui s'était emparée d'Avignon. Il la poursuivit jusqu'à Aix, où elle fut dissoute et dispersée après quelques coups de feu. Elle était cependant composée de près de vingt mille hommes. Carteaux entra dans Marseille , désarma cette ville , et y rétablit un peu d'ordre. Il marcha ensuite sur les gorges d'Ollioules, en expulsa les rebelles ainsi que des Toulonnais qui s'en étaient emparés, et y plaça momentanément son quartier général.
Cependant la présence des Anglais dans le port de Toulon encourageait les dispositions malheureuses qui existaient déjà dans la ville. Les plus grands excès y étaient commis. Dès le 19 juillet, un tribunal, se disant populaire, avait con-
damné à mort Sylvestre; le 27 il avait fait décapiter Jassaud. Cette victime avait été suivie de Lemaille et de plusieurs autres.
Le 29, le comité des sections et les autres autorités avaient méconnu les ordres du Comité de Salut public transmis par le ministre Dalbarade.
Toulon avait fait enfin un appel à tous les « honnêtes gens » de la France (c'est ainsi que dès lors s'appelaient les royalistes). Ces messieurs, assurant que la Convention n'était pas libre, avaient en conséquence rejeté et fait rejeter par beaucoup de citoyens la Constitution proposée au peuple comme le ralliement universel.
Ce qui se passait en ce moment dans cette partie de la Provence n'était pas tout à fait nouveau sous le rapport des opinions politiques qui avaient presque toujours disposé de la ville de Toulon. Les événements de 1789 avaient commencé là un parti royaliste, qui, après avoir recruté longtemps tous les mécontents et conspiré dans l'ombre, se déclara ouvertement lorsqu'il se crut assez puissant. A l'époque dont je parle, le parti royaliste convoqua huit sections, un comité central, un tribunal populaire; il gagna les chefs de l'armée navale; il envoya des commissaires à Marseille et dans les communes du Var, avec invitation de faire cause commune; il établit des communications avec les escadres ennemies, en promettant le bonheur et l'abondance; il fit arrêter deux représentants du peuple, ainsi que les patriotes influents; il s'empara de tous les pouvoirs, fit fermer les portes de la ville; il entreprit de s'associer le général de l'armée d'Italie; il déclara, dans les termes les plus odieux, qu'il méconnaissait la Convention nationale, rebelle à son roi; il déclara rebelles les représentants du peuple en mission dans le Midi. Le parti royaliste, qui agissait en ce moment avec triomphe, me fit l'honneur de mettre à prix la tête de Barras; il fit brûler par la main du bourreau les proclamations de la Con-