‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 112 sur 230 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Lapoype et moi, nous attaquions avec succès le fort Pharon (Faron),qu'onréputait imprenable. Masséna, que j'avais appelé de l'armée d'Italie, était avec nous. J'étais d'avis qu'on investît la place pendant la nuit; mais la marche fut si lente, que nous n'abordâmes les parapets du fort qu'au grand jour. Un feu croisé de boulets, de mitraille et de balles renversa nos premiers rangs : nos troupes reculèrent, se dispersèrent et se réunirent au bas de la montagne. Je connaissais le pays : de concert avec le général Lapoype, qui approuva mes dispositions, j'envoyai l'adjudant général Micas, à la tête d'un détachement, avec ordre de s'emparer du pic de la montagne que je lui désignai, en suivant la route indiquée. Muni de quelques pièces de petit calibre, qu'on tira par le moyen des cordages. Micas, avec autant de célérité que de courage, parvint au passage escarpé du pas de la Masque, extermina les Espagnols qui le gardaient, et s'établit avec ses canons au pied de la montagne, derrière quelques murs à demi éboulés. De là il plongeait sur le fort Pharon. Dès que Micas eut commencé sa canonnade, qu'il soutint vivement, Lapoype et moi, nous redoublâmes la nôtre. J'avais donné mes ordres et je marchais sur Pharon, lorsqu'un des capitaines de la troupe que je conduisais, et qui était fort près de moi, tomba mort à mes pieds et tout couvert de sang; ce sang rejaillit sur mes habits. Je ne le croyais que blessé, et je me précipitais sur lui pour le relever et le secourir, quand les soldats qui nous environnaient imaginèrent que c'était moi-même qui me trouvais frappé, et l'un d'eux criait avec désespoir : « Le représentant du peuple est mort ». Je tirai aussitôt mon sabre, menaçant celui qui proférait ce cri et tous ceux qui l'auraient répété, et qui auraient porté la crainte dans l'armée en même temps qu'ils auraient averti l'ennemi. « INon, mes camarades, leur dis-je avec véhémence; je marche encore à votre tête, nous allons triompher ensemble. En avant, mes amis! »

L'ennemi, assailli de toutes parts, sortit du fort, dont nous nous emparâmes à l'instant, et se relira à la hâte. Toutes ses positions inférieures furent écrasées par notre feu qui les dominait. Ainsi Toulon et le fort la Malgue, où portaient quelques-uns de nos boulets. Vaincue à droite par Dugommier, vaincue à gauche par Lapoype, l'armée ennemie opéra sa retraite. La nôtre brisa les portes de la ville insurgée. Nous entrâmes dans Toulon. Les troupes de marine qui avaient refusé d'ouvrir, étaient rangées en bataille, sur la place; elles furent cernées, et mirent bas les armes. Nous rendîmes compte au Comité de Salut public que l'armée de la Frimaire République était entrée dans Toulon le 29 frimaire. Sur le

an II, ^ ^

Décembre rapport du Comité, la Convention nationale décréta que l'armée dirigée sur Toulon avait bien mérité de la patrie, que le nom de Toulon serait remplacé par celui de Port-dela-Montagne; et que les maisons de l'intérieur de cette ville seraient rasées. Cette mesure nous parut si grave, qu'elle ne fut exécutée que sur des maisons où se réunissaient les comités rebelles. La Convention ordonnait aussi la punition des traîtres. Les chefs des troupes marines nous étaient dénoncés comme auteurs de tous les malheurs de cette contrée delà France. Les représentants du peuple, d'accord avec les généraux, crurent ne pouvoir se dispenser d'obéir, au moins en partie, aux volontés de la Convention et du Comité de Salut public : et, tous réunis pour reconnaître la nécessité des mesures de rigueur, on décida l'établissement d'un nombreux et grand jury. Ceux des chefs militaires et civils qui furent convaincus d'avoir participé à la rébellion et à la tradition de Toulon aux ennemis, furent condamnés suivant l'exemple qu'ils en avaient donné les premiers, lorsque, maîtres de Toulon, et soutenus par les coalisés qu'ils y avaient introduits, ils avaient, au nom de Louis XVII, arrêté, condamné et exécuté tant de malheureux patriotes.

Au moment de la prise de Toulon, et alors que nous

Nivôse an II.

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