CHAPITRE XVI
entrions en vainqueurs, je marchais environné de tous ceux qui ne demandaient que justice et vengeance, et qui s'applaudissaient du triomphe que nous venions de remporter. Éloigné d'eux avec un sentiment pénible, je ne pus retenir un soupir. « Faut-il, m'écriai-je avec désespoir, que mon oncle se trouve parmi ceux que mon devoir m'impose de frapper, et que mes compagnons d'armes désignent comme des victimes qu'on doit sacrifier au salut public. » Mes larmes furent aperçues, mais elles me furent pardonnées par ceux à qui la colère la plus légitime ne pouvait faire prendre ces larmes pour une trahison. Ils me rendirent la justice de reconnaître que si j'avais un cœur de parent, les lois sacrées de la patrie ne pouvaient être méconnues. Mon oncle, Auguste Barras, dont les opinions paraissaient suspectes alors, ne se trouva pas heureusement dans la ville rebelle.
Mme Lapoype, qui avait si généreusement favorisé l'évasion de nos secrétaires des cachots de Toulon, n'avait pu les suivre quand ils s'échappèrent de la ville. Lors du siège, la première bombe qui fut tirée tomba dans sa chambre : et son mari commandait une division de l'armée assiégeante! Mme Lapoype fut miraculeusement sauvée.
La perte des ennemis fut évaluée à dix mille hommes. Nous prîmes plusieurs arrêtés pour rétablir l'ordre, et l'on fît cesser tout pillage, suite malheureuse d'une pareille catastrophe. C'étaient les sectionnaires eux-mêmes, premiers auteurs de tant de malheurs, qui étaient les premiers pillards. Les effets laissés par les rebelles et les ennemis furent évalués à deux millions. Un million fut affecté en indemnité à l'armée.
Tout ce que je viens de retracer établit assez la trahison et les massacres commis par la classe des privilégiés d'une ville dont la classe populaire fut toujours dévouée à la République. L'armée assiégeante fut bien loin d'exercer dans sa victoire les vengeances que la malveillance lui attribua. On
voit que Texéculion des ordres plus que rigoureux dos comités de gouvernement fut suspendue et ajournée.
Saliceli, Moltedo et Ricord restèrent à Toulon. Ils furent ensuite remplacés par d'autres députés. Ceux-ci amenèrent avec eux des hommes déconsidérés qai facilitèrent de nouvelles réactions. Ces réactions du Midi sont de celles dont on ne peut assigner la fin. Commencées à Avignon, à Marseille, à Toulon dans tous les pays circonvoisins, avant 4793, elles se prolongeront à des époques bien avancées sous la Convention, sous le Directoire. Croirons-nous qu'elles aient jamais été éteintes, lorsque le ci-devant comtat d'Avignon deviendra, en 1815, le nouveau théâtre d'un des plus épouvantables crimes qui aient été commis de mémoire d'homme, l'assassinat du maréchal Brune, que ses bourreaux ont eu l'impudente férocité de travestir en un suicide ! Cette invention n'a aucun exemple pareil dans l'histoire : elle est toute moderne!....
La reprise de Toulon vient sans doute de prendre sa place dans l'histoire, parmi les grands faits d'armes qu'elle conservera. Sa gloire ne risque point d'être effacée par ce qu'il est réservé aux armées de la République de conquérir bientôt . Quelque brillants que puissent être des triomphes postérieurs, ils ne peuvent obscurcir, encore moins effacer, ceux qui les ont précédés. Celui dont je parle a le mérite incontestable d'être l'un des premiers obtenus par les armées républicaines : elles commençaient à prouver que rien ne serait impossible à la valeur française. La route de Faudace fut alors frayée. Je craindrais de paraître abonder dans une cause personnelle, si j'exprimais l'enthousiasme que réveille encore en moi le souvenir de mes premières années. Sans doute je ne vois pas pourquoi je me séparerais de l'honneur qui peut m'en revenir pour ma part; j'y ai coopéré de tous mes efforts, de très bon cœur et non sans quelques succès, mais le véritable vainqueur des coalisés de Toulon, le véri-