‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 114 sur 230 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

table « preneur » de la ville, si Ton peut ainsi dire, ce n'est pas un autre que le général Dugommier, c'est à Dugommier qu'en appartient l'immortel trophée!

La prise du général O'Hara, attribuée à Bonaparte, le vaisseau anglais qu'il aurait coulé bas, le plan de campagne auquel il aurait participé, sont autant d'assertions fausses imaginées par celui qui en a imaginé bien d'autres, répétées par ses flatteurs le jour où il a eu de l'argent pour les payer. Bonaparte donna quelques preuves de son talent militaire qui commençait à se développer; mais il n'agit que secondairement dans cette circonstance. Je le répète, le véritable « preneur » de Toulon, c'est Dugommier.

Les troupes de l'armée sous Toulon furent de suite distribuées aux armées d'Italie et des Pyrénées. Dumerbion prit le commandement de la première, Dugommier fut envoyé à la tête de celle des Pyrénées, où il devait être tué, après plusieurs combats glorieux qui décidèrent la paix avec l'Espagne. Quant à Bonaparte, après le siège de Toulon il fut nommé 2-énéral de brisrade avec ordre de se rendre à l'armée d'Italie, sous les ordres du général Dumerbion : ce fut là qu'il se lia, par la protection d'Arena, avec Robespierre jeune, Ricord et sa femme, devenus depuis ses protecteurs. Dès la première armée d'Italie, où, n'étant encore qu'oflicier très subalterne, il avait déjà le désir et le système d'arriver par tous les moyens, Bonaparte, croyant que celui des femmes était puissant, faisait assidûment la cour à la femme de Ricord, qu'il savait avoir beaucoup d'empire sur Robespierre jeune, collègue de ce député. Il poursuivait Mme Ricord de tous les égards, lui ramassant ses gants, son éventail, lui tenant, quand elle montait à cheval, la bride et Tétrier avec un profond respect, l'accompagnant dans ses promenades à pied le chapeau à la main, paraissant trembler sans cesse qu'il ne lui arrivât quelque accident.

Avant le départ des généraux et des représentants du

peuple, qui avaient reconquis Toulon, lorsque les exécutions militaires auxquelles il avait été impossible de se soustraire n'étaient pas encore terminées, d'après le vœu des Toulonnais républicains, peuple et fonctionnaires, les comités révolutionnaires, qui avaient remplacé les comités royalistes, voulurent nous donner un repas d'amitié et de fraternité. Une table de cent couverts était dressée, autour de laquelle était rangé un bon nombre de patriotes qui justifiaient tout à fait le titre de « sans-culottes » dont on était alors paré, tant ils étaient déguenillés. Parmi les représentants du peuple était déjà assis Fréron, et parmi les militaires le jeune capitaine dont j'avais remarqué et apprécié le caractère et l'activité avant le siège. Il était aussi déguenillé et remarquable par son sans-culottisme qu'il m'avait paru l'être par ses dispositions précoces dans l'art de la guerre. On m'avait fait l'bonneur de m'attendre, et lorsque j'arrivai, je trouvai ma place vacante, en signe de distinction. J'avouerai que, malgré toutes mes bonnes dispositions pour rendre justice aux hommes du peuple qui avaient tant mérité dans ce grand combat de la liberté, je fus surpris de la composition de ce repas, dont la plus franche nature faisait un peu trop les frais. Je crus devoir à notre caractère de représentants du peuple de penser et de dire que peut-être, en fraternisant tout à fait de cœur avec nos concitoyens, nous devions diner un peu plus de côté, c'est-à-dire nous faire placer, à un autre étage, une table où nous pussions encore nous occuper des affaires de la République sans être dérangés et distraits par la cohue. Je me voyais salué fort respectueusement par le jeune capitaine, qui, tout prêt qu'il était à dîner avec les sans-culottes, me témoignait par son regard et ses politesses, qui ressemblaient à des génuflexions, le désir de venir avec les représentants du peuple et de jouir déjà d'un privilège. Je lui dis : « Capitaine, tu viendras dîner avec les représentants ». Bonaparte, me remerciant, me montrait ses coudes percés, qui lui donnaient l'inquiétude

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