CHAPITRE XVII
Tels étaient alors les soins et les soucis de la représentation nationale, en présence de la coalition des rois : heureux encore si les travaux de la guerre, ses fatigues, ses privations eussent été nos seules peines!...
En rentrant dans Paris, je fus dans le cas de ressentir des peines bien autrement graves que celles que nous avions éprouvées jusqu'alors. Au milieu des opérations décisives qui nous absorbaient devant Toulon, nous avions été en quelque sorte séparés de Paris, par la pensée comme par la distance des lieux. Les nouvelles que nous recevions étaient de celles sur lesquelles nous n'avions aucune action, mais dont l'exemple impérieux entraînait souvent une fatale imitation. Quelque terribles d'ailleurs que fussent en général les actes qui s'exécutaient à Paris, nous n'avions pas Tidée de l'état des choses et du degré où elles étaient arrivées. C'était le moment où, comme on Fa dit, le tombereau de la mort semblait avoir acquis la vitesse des chars qui écrasaient tout; où le collier de la guillotine était si horriblement couvert du sang des victimes les plus diverses. C'étaient les généraux Luckner, Custine, Houchard; c'étaient Barnave, Bailly, Manuel, Rabaut Saint-Étienne; c'étaient les Girondins en masse qui venaient de périr. La reine Marie- Antoinette avait précédé toutes ces victimes. Au sujet de cette dernière catastrophe, si gratuitement atroce, et sans motif comme sans but, j'entendis raconter que l'afTaire du Collier avait été l'un des griefs, ou plutôt l'un des prétextes imputés à l'infortunée Reine dans le procès sans pudeur qu'on venait de lui faire. J'avais dès la première époque entrevu la portée de l'audacieux attentat de Lamotte, et en voyant jusqu'où il l'avait suivi, je n'acquis qu'une preuve de plus de cette horrible loi des êtres dépravés, que les bourreaux ne pardonnent jamais à leurs victimes.
J'ai dit que Lamotte, condamné aux galères perpétuelles en 1786, s'était enfui à Londres au moment où sa femme
était fouettée, marquée à Paris, puis mise en détention à la Salpêtrière, où elle resta deux ans. Elle s'échappa depuis de la Salpêtrière, à la faveur du tumulte de 1789. Voici comment s'exprime à ce sujet M. Lacretelle jeune (dans son Histoire de France du XVIIP siècle, livre XVIÏI, p. 129) :
(( La femme Lamotte s'échappa, dit-il, de la Salpêtrière, avec la femme de l'empoisonneur Desrues, et alla trouver en Angleterre son mari qui possédait encore des débris du collier. Ce couple infâme publia en 1789 un libelle qui surpassait en turpitudes et en absurdités les plus monstrueuses productions de ce genre. L'excès ou plutôt l'évidence de la scélératesse ôta tout effet aux dénonciations de l'imposture. On ne peut lire ce libelle sans avoir la conviction que la Reine n'eut jamais aucune communication avec des êtres dont la présence eût avili le trône. »
Tous les autres historiens sont d'accord avec M. Lacretelle ainsi qu'avec l'arrêt du parlement, qui, comme on le sait, ne fut rendu qu'après plus d'une année d'instruction, pour reconnaître que l'affaire du Collier fut, non seulement l'un des premiers effets d'une odieuse calomnie, mais le prototype de l'horrible diffamation, transformée depuis dans l'acte d'accusation qui a conduit la Reine au supplice. Elle a souvent répété que « tous ses malheurs remontaient à l'imposture de Lamotte ».
L'infâme Mémoire apporté à Paris par Lamotte, accouru de Londres dans cette capitale pendant le mouvement de 1789, fut publié sous la rubrique de Londres. Ce dégoûtant libelle ajoutait, s'il est possible, aux forfaits de la première affaire, jugée peut-être avec trop de douceur par le parlement. C'est dans ce Mémoire, signalé par Lacretelle, que se trouvent ces monstrueuses fabrications de lettres que n'a jamais écrites l'infortunée princesse, où on lui fait « tutoyer » le cardinal de Rohan, où on la représente en commerce de prostitution.... Ici la plume s'arrête....