‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 118 sur 230 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Cependant les ministres du Roi, croyant atténuer les afflictions que causaient à la Reine ces publications de la scélératesse, imaginèrent d'en acheter l'édition. Mais la première, qu'on croyait avoir détruite et éteinte en la payant au poids de Tor, fut bientôt suivie d'une autre, et Lamotle eut l'impudeur toujours renaissante de recommencer la vente de son infamie, jusqu'à huit et dix fois consécutives, tantôt sous la rubrique de Neufchâtel, tantôt sous celle de Hambourg-, etc. C'est dans les fours de Sèvres que les ministres firent brûler les marchandises livrées qu'ils croyaient les dernières. Par une suite de la fatalité, cette opération fut encore calomniée. Lamotte répandit le bruit que c'étaient des correspondances secrètes de la Reine avec l'Autriche qui avaient été brûlées, et il continua de multiplier les publications qu'il avait si fréquemment vendues! Tant il est vrai que c'est une erreur souvent bien funeste de croire que l'argent puisse désarmer le crime, lors même que la cupidité est son premier mobile.

J'achève l'histoire de Lamotte, depuis 1789 où il crut avoir trouvé l'impunité de ses anciens crimes sous la protection des nouveaux qu'il venait de commettre. En même temps qu'il attaquait la Reine par de nouvelles calomnies, il s'imagina pouvoir profiter de la discorde commencée entre la Cour et l'Assemblée constituante, pour se présenter à celleci comme une victime du despotisme. C'est un hommage à rendre à l'Assemblée constituante que, malgré tous ses différends avec la Couronne, elle aurait cru se manquer à ellemême en écoutant la singulière prétention de Lamotte; et sur les pétitions qu'il datait de Londres, l'Assemblée constituante passa chaque fois à l'ordre du jour avec le plus profond mépris.

Mêmes pétitions de Lamotte à l'Assemblée législative, rejetées avec le même mépris, quoique le mouvement révolutionnaire devînt tous les jours plus violent contre la Cour.

Non seulement Lamotte fut alors repoussé partout, mais il fut repris de justice par les tribunaux qui venaient de se réorganiser en 1792, et envoyé devant le directeur du jury, peu de temps avant le 10 Août. Mais la journée du 10 Août éclata et Lamotte parvint à s'échapper dans la bagarre, ainsi que sa femme s'était échappée au 14 juillet 1789.

La Révolution suit sa marche, ou plutôt sa course, devenue celle d'un torrent. Le règne de la Terreur est arrivé. La Reine vient de périr et Lamotte espère enfin tenir le triomphe fondé sur la ruine de sa victime. Après être venu à Paris contempler le couteau sanglant dirigé, aiguisé par ses soins, il était retourné à Bar-sur-Aube, sa ville natale, pour jouir de la fortune, fruit de son larcin effronté. Mais le Comité de Salut public ne dérogea point à la conduite de l'Assemblée constituante, ni à celle de l'Assemblée législative sur un point de morale aussi important : il ordonna l'arrestation de Lamotte, regardé non seulement comme un scélérat de tous les temps et de tous les régimes, mais dénoncé de plusieurs côtés comme un agent de l'Angleterre.

Je laisse ici l'histoire de ce Lamotte qui, quoique déjà fort ancienne, n'est point surannée, puisque les uns Vhnt comme défigurée, les autres ne l'ont point connue du tout. Je l'ai racontée avec les détails les plus sommaires, mais les plus indispensables pour en donner une idée juste. L'affaire du Collier, très simple dans son principe, n'en est pas* moins une conception des plus audacieuses par l'exécution, dont les conséquences étaient si périlleuses pour ses auteurs. Tout leur système reposait sur cette idée qui est le nœud et le fondement des drames les plus intéressants dans la représentation sur le théâtre de la comédie comme dans la tragédie : « faire parler de l'un à l'autre des personnages qui ne peuvent se voir ni s'entendre et à qui leur situation physique ne permet pas de vérifier ce qu'on leur a fait dire et ce qu'on dit en leur nom ». Ce genre d'intrigues, dont l'invention pourrait

Page 1