‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 120 sur 230 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Comité, en me voyant entrer, restèrent assis et gardèrent le silence, les yeux fixés sur leurs portefeuilles. Il y avait de quoi pouvoir se livrer à quelque inquiétude sur une pareille réception, si j'avais ignoré que telle était la manière sèche et froide des membres de ce gouvernement : ils auraient craint de gâter le citoyen auquel ils auraient dit un mot aimable le plus justifié; ils auraient cru que c'était une familiarité qui les faisait déroger à leur autorité. Une pareille doctrine était autant dans le caractère que dans les principes de ces gouvernants généralement et individuellement plus âpres, acerbes, comme l'a dit l'un d'entre eux, et tous plus bilieux et irritables les uns que les autres. Resté debout et sans qu'aucun d'eux me fît l'invitation de m'asseoir, je donnai quelques détails sur la situation où j'avais laissé le Midi : aucun signe d'adhésion ni de contradiction ne fut donné à mon rapport; aucune question ne me fut faite sur des affaires d'un intérêt aussi flagrant. Seulement, lorsque j'eus parlé et offert de donner au Comité tous autres renseignements qu'il pouvait désirer, Billaud, prenant la parole, sans être président*, me dit sèchement : « Cela suffit, citoyen représentant; le Comité t'a entendu, et te fera appeler lorsqu'il aura quelque chose à te demander. Tu peux te retirer. » Cette permission de me retirer m'était trop agréable, pour ne pas en user avec une prompte obéissance. Je me rendis dans la salle de la Convention : dès que je fus aperçu, des applaudissements unanimes se firent entendre et tous les membres présents à la séance s'empressèrent autour de moi. Les félicitations que je reçus de l'assemblée entière, le silence du Comité de Salut public, qui pouvait être considéré comme un genre de félici-

1, « Il n'y a jamais eu de président dans ce Comité : toutes les discussions s'y faisaient en conversation libre, abrégée et sans formes régulières, vu l'immensité des affaires et la conformité d'opinion politique des membres. La froide réception faite à Barras vint sans doute des renseignements reçus à son sujet, et surtout de ce qu'il était signalé comme étant, dans la Convention, d'un parti opposé aux membres du Comité. » Note autographe de Prieur de la Côtc-d'Or, écrite au crayon en marge du manuscrit. (G. D.)

tation à sa manière, purent me faire penser que ma mission à Tarmée de Toulon était approuvée. Aussi, naturellement je pouvais espérer que je serais excepté des dénonciations portées alors contre beaucoup de représentants du peuple qui avaient eu des missions. J'étais escorté encore par les con-' gratulations de plus de deux cents sociétés populaires et de toutes les autorités de la Provence, accompagnées des procès-verbaux des plus honorables. Mais ces félicitations avaient déplu à plusieurs membres du Comité, dont quelques-uns étaient partisans de Brunet, ainsi qu'à la minorité des députations des Bouches-du-Rône et du Var. Ce parti, dans son humeur jalouse, m'avait dénoncé pour avoir destitué, disaitil, le tribunal révolutionnaire de Marseille ainsi que la municipalité de celte ville.

On voit tout ce que l'époque dont je viens de retracer une idée présentait de difficultés et de dangers à ceux qui, comme nous, ayant rempli de terribles devoirs, avaient pu donner lieu à de grandes inimitiés. Elles cherchaient naturellement le moyen de se manifester sous les formes qu'elles croyaient le plus à propos de revêtir ; quel triomphe ne pouvaient-elles pas obtenir dans cette mêlée universelle, oii l'on se battait et où l'on se tuait comme dans la nuit? Nous étions alors la proie de la Terreur, et Robespierre était certainement le chef visible et suprême de ce régime dont il avait proclamé le système. Il n'y a pas de plus grande puissance dans les révolutions que celle du désintéressement et de la probité, parce qu'elle parle à tous les intérêts, et qu'elle paraît offrir à tous des garanties : chez les anciens, cette puissance fut la première de toutes. La civilisation moderne l'a vainement reléguée parmi les rêves de la Grèce et de Rome. Toutes les fois que le peuple sera convaincu de l'intégrité d'un personnage qui s'avance pour le défendre, il y aura entre eux un contrat à la vie et à la mort. Ainsi, à cette époque d'une régénération qui avait eu pour point de départ l'indignation contre

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