‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 121 sur 230 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

rimprobité de l'ancien régime, Thomme dont les mœurs et la conduite offraient le plus de contraste avec la corruption si justement odieuse, devait prendre une première place dans l'opinion publique, et ne pouvait manquer d'exercer un grand empire sur la multitude.

Robespierre était donc parvenu à une véritable dictature par sa réputation d'incorruptibilité et, pour ainsi dire, d'immobilité politique : il n'avait jamais varié de langage, de manières, de costume. Toujours poudré, alors que la poudre était proscrite, en même temps toujours atrabilaire, triste, tel qu'il s'était présenté aux Etats généraux, tel il était resté depuis : et c'est ainsi que naturellement et à son insu peutêtre, il était arrivé à un degré de suprématie qui faisait trembler tout le monde et lui-même, effrayé de garder un pouvoir qu'il n'osait plus abdiquer.

Sans doute la cause de la Terreur, comme celle de toutes les grandes crises politiques qu'on a appelées des phénomènes, cette cause n'est pas une, et n'est elle-même qu'un effet de beaucoup de causes antérieures. Ainsi, le 2 Septembre, la journée du 10 Août et, si l'on remonte plus haut, toutes les journées de la Révolution, notamment le 14 Juillet, peuvent être regardées comme des commencements de la Terreur, dans ce sens que, la victoire ayant couronné tous les actes populaires, les vaincus n'avaient pu obtenir, même comme une grâce, la ressource de la fuite, qu'après les plus humbles protestations, et il était établi comme fait constant, et en quelque sorte comme principe, que rien ne pouvait plus résister au mouvement de la Révolution.

Mais quelque attention anatomique qu'on porte dans la dissection et l'examen de ce cadavre de la Terreur, on est pourtant forcé de reconnaître, en regardant cette Terreur, soit en elle-même, soit dans les individus qui la produisirent, qu'elle avait en elle une cause première supérieure à toutes celles que nous venons d'énoncer, et qu'elle présente à l'in-

vestigateur le plus curieux quelque chose d'un véritable mystère. Robespierre, ont dit quelques-uns de ses partisans et même des juges impartiaux, n'en était pas le premier principe. Je leur réponds que, Robespierre mort, la Terreur a cessé d'exister; qu'elle a bien eu quelques combats d'agonie, mais qu'elle a fini par être enterrée avec lui. J'anticipe sur ce dernier épisode, pour approfondir, s'il est possible, cette question de la Terreur en l'identifiant plus étroitement avec la personne de Robespierre, qui parut se confondre avec elle, et en examinant aussi le mode d'exercice du pouvoir qu'il avait en ce moment.

Robespierre, vainqueur de tous ses ennemis personnels, qu'il était parvenu à faire considérer comme les ennemis de la République, était devenu dans la Convention une espèce de tribunal auquel chacun croyait devoir se référer pour obtenir un jugement sur les choses dont il pouvait être accusé : on imaginait se mettre en sûreté dès que Robespierre aurait prononcé l'absolution.

Qu'on juge du degré de puissance que cet homme exerçait, par un trait que je me rappelle. Un ardent révolutionnaire qui avait coopéré à la journée du 10 Août, Daubigny, ayant pénétré dans le château des Tuileries, à la suite de la bataille, avait pris dans une armoire d'un cabinet de Louis XVI un paquet d'assignats d'une cinquantaine de mille francs. Saisi en flagrant délit, les assignais dans sa poche, les pièces au procès, ses coopérateurs eux-mêmes voulaient lui faire le sien. Robespierre, à qui il plaisait de défendre Daubigny, dit d'une voix haute et arrogante : « On n'a point volé quand on a fait le 10 Août ». Tout autre que Robespierre qui eût osé tenir un pareil langage dans ces instants terribles, eût le premier subi le sort du coupable. Eh bien, Robespierre eut le pouvoir non seulement de le faire mettre en liberté, mais de l'élever à l'une des premières places de l'époque : il en fît un adjoint du ministre de la guerre.

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