‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 122 sur 230 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Quant à moi, dans le Iroublo que, malgré toute ma fermeté, je ne pouvais no pas éprouver au retour de ma mission de Toulon où je me voyais l'objet de beaucoup d'accusations les plus injustes, où j'étais calomnié sur les circonstances mêmes où je pouvais être louable, moi aussi je fus, je ne sais comment, entraîné par Fréron qui était très affectionné pour Robespierre, et qui s'en croyait aimé. Je me décidai à me rendre chez cette omnipotence, ce représentant de la pureté républicaine, l'incorruptible par excellence.

Je n'avais jamais aperçu que fort rapidement Robespierre sur les bancs ou dans les corridors de la Convention : nous n'avions eu aucune relation particulière. Son attitude froide, sa résistance à toute prévenance, m'avaient tenu dans la réserve que me dictait ma propre fierté envers mon égal. Fréron attachait à cette démarche beaucoup d'importance pour notre tranquillité. Nous arrivâmes à la demeure de Robespierre. C'était une petite maison située rue Saint- Honoré, presque vis-à-vis la rue Saint-Florentin; je la crois disparue aujourd'hui, à cause de la percée de la rue Duphot, qui a été faite à cette place. Cette maison était occupée et possédée par un certain menuisier en bâtiments, appelé Duplay. Ce menuisier, membre de la Société des Jacobins, y avait rencontré Robespierre; il s'était, ainsi que toute sa famille, enthousiasmé de l'orateur populaire, et avait obtenu l'honneur de le loger et de l'héberger à sa table : dans ses moments de loisirs, Robespierre commentait VÉmile de Jean- Jacques Rousseau, et l'expliquait aux enfants du menuisier, comme un bon curé de village explique l'Évangile à ses paroissiens. Touchés et reconnaissants de ces soins évangéliques, les enfants et les garçons d'atelier de l'honnête artisan ne laissaient point sortir l'hôte objet de leur culte sans l'accompagner dans les rues jusqu'à la Convention nationale, pour défendre ses précieux jours que sa poltronnerie ordinaire et la flatterie de ses courtisans commençaient à lui faire

voir comme menacés d^ toutes les attaques de Taristocralie contre Fincorruptible tribun du peuple.

Pour arriver à l'hôte si éminent qui daignait habiter dans la modeste bicoque, il fallait traverser une longue allée garnie de planches, destinées à la menuiserie. Cette allée était terminée par une petite cour de sept à huit pieds en longueur et largeur, tapissée de même de planches. Un petit escalier de bois menait à une chambre an premier. Avant d'y monter, nous aperçûmes dans la cour la fille du menuisier Duplay, propriétaire de la maison. Cette fille ne cédait à personne le plaisir de donner des soins à Robespierre. Comme les femmes de ce genre se mêlaient alors aux opinions, et que celle-ci en avait de très prononcées, Danton avait surnommé Cornélie Copeau celle qui n'était point la mère des Gracques. Cornélie paraissait achever d'étendre du linge dans la cour : elle tenait à la main une pi Ire de bas de coton rayés, suivant la mode d'alors, et qui étaient très certainement de ceux que nous voyions tous les jours aux jambes de Robespierre, lorsqu'il paraissait à la Convention. De l'autre côté, la mère Duplay, assise entre un baquet et un saladier, épluchait des herbes. Deux hommes vêtus en militaires, et dans l'attitude du respect, paraissaient s'unir au travail du ménage et complaisamment éplucher aussi des herbes, afin de causer plus librement à la faveur de celle familiarité. Ces deux militaires, depuis célèbres dans des positions différentes, étaient l'un le général Danican, qui depuis s'est cru royaliste au 13 Vendémiaire, et qui croit peut-être l'être encore parce qu'il est pensionné de l'Angleterre; l'autre était le général, depuis maréchal. Brune.

Fréron et moi, nous disons à Cornélie Copeau que nous venons visiter Robespierre. Elle commence par nous répondre qu'il est absent, puis nous demande s'il nous attend. Fréron, qui connaissait le local, continuait à avancer vers l'escalier : la mère Duplay faisait à sa fille des signes négatifs.

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