CHAPITRE XVII
pour empêcher d'entrer. Les deux généraux eux-mêmes, s'unissant et souriant à la pensée des deux femmes, nous disaient en regardant alternativement nous et elles, à elles (ju'il n'y était pas, à nous qu'il y était. Gornélie Copeau, voyant Fréron insister et ayant déjà franchi deux marches, se met au-devant de lui et s'écrie : « Eh bien, je m'en vais prévenir », et du bas de l'escalier, tout en marchant avec précipitation, elle s'écrie encore : « C'est Fréron et son ami, dont je ne sais pas le nom ». Fréron dit : « C'est Barras et Fréron », comme s'annonçanl lui-même,' en passant la porte d'entrée de la chambre de Robespierre qui venait d'être ouverte par Cornélie Copeau, et nous la suivant immédiatement. Robespierre était debout, enveloppé d'une espèce de chemise-peignoir : il sortait des mains de son coiffeur, sa coiffure achevée et poudrée à blanc. Les besicles qu'il portait ordinairement n'étaient point sur son visage, et à travers la poudre qui couvrait cette figure déjà si blanche à force d'être blême, nous apercevions deux yeux troubles que nous n'avions jamais vus sous le voile des verres. Ces yeux se portèrent vers nous d'un air fixe et tout étonné de notre apparition. Nous le saluâmes à notre manière, sans aucune gêne, et avec la simplicité des temps. Il ne nous rendit nullement notre salut, se tourna vers son miroir de toilette suspendu à sa croisée donnant sur la cour, puis alternativement vers une petite glace destinée sans doute à orner sa cheminée, mais qui ne la garnissait nullement : il prit son couteau de toilette, racla la poudre qui cachait son visage, en respectant soigneusement les angles de sa coiffure ; il ôta ensuite son peignoir, qu'il plaça sur une chaise tout près de nous, de façon à salir nos habits, sans nous demander aucune excuse et sans même avoir l'air de faire attention à notre présence. Il se lava dans une espèce de cuvette, qu'il tenait à la main, se nettoya les dénis, cracha à plusieurs .reprises à terre sur nos pieds, sans nous donner aucune
marque d'attention, et presque aussi directement que Potemkin qui, comme l'on sait, ne se donnait point la peine de détourner la tête, et, sans avertissement ni précaution, crachait à la face de ceux qui se trouvaient devant lui. Cette cérémonie achevée, Robespierre ne nous adressa pas la parole davantage. Fréron crut qu'il pouvait la prendre, il me présenta disant : « Voici mon collègue Barras qui a été plus décisif que moi-même et qu'aucun militaire dans la prise de Toulon : nous avons fait notre devoir au péril de notre vie sur le champ de bataille comme nous le ferons à la Convention. Il est bien pénible, lorsqu'on est aussi franc du collier que nous, non seulement de ne pas se voir rendre justice, mais de se voir l'objet des accusations les plus iniques, des calomnies les plus monstrueuses. Nous sommes bien sûrs qu'au moins ceux qui nous connaissent comme toi, Robespierre, nous rendront justice et nous la feront rendre. »
Robespierre gardait le silence; mais Fréron crut remarquer, dans une nuance de ses traits immobiles, que le tutoiement, continuation de l'ancienne habitude révolutionnaire, pouvait lui déplaire, et, suivant son discours, il trouva moyen de substituer k l'instant le mot « vous » pour se réconcilier avec le susceptible et hautain personnage. Robespierre ne laissa apercevoir aucune expression de consentement à cette déférence : il était et restait debout, sans nous offrir de nous asseoir; je lui dis avec politesse que notre démarche auprès de lui était celle de l'estime sentie pour ses principes politiques; il ne me répondit pas un mot, ni ne me laissa démêler aucun signe d'aucun sentiment quelconque dans sa physionomie. Je n'ai rien vu d'aussi impassible dans le marbre glacé des statues ou dans le visage des morts déjà ensevelis. Il n'y a qu'une figure apparue sur la scène politique qui depuis m'ait rendu l'idée que j'eus alors de cette insensibilité d'un vivant qui le dispute à la mort, et même l'emporte sur elle. Cette insensibilité fut-elle un don de nature dans le per-