‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 124 sur 230 · CHAPITRE XVII. dol · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII. dol

sonnage actuel, comme dans celui qu'on verra dans la suite? ou fut-elle l'acquisition d'un caractère déjà pervers et perfectionné par les calculs de ce que nous appelons la civilisation? Toujours est-il bien certain que la ressemblance physique que j'ai trouvée entre Marat et Bonaparte, en rapprochant les deux individus sous le rapport de leur mouvement perpétuel et de cette espèce d'ébullition qui les caractérisait, il est, disje, bien certain, que sous le rapport contraire, celui de Finsensibilité absolue et en quelque sorte de Fexanimation pendant la vie, Robespierre et le personnage identique qui viendra plus tard dans le cours de ces Mémoires, [Talleyrand,] sont les deux plus étonnantes ressemblances que l'histoire puisse recueillir.

Voilà quelle fut notre entrevue avec Robespierre. Je ne puis l'appeler un entretien, puisqu'il n'ouvrit pas la bouche; il se pinça seulement les lèvres déjà fort pincées, sur lesquelles j'aperçus une espèce de mousse bilieuse qui n'était nullement rassurante. J'en avais bien assez : j'avais vu ce que depuis, avec beaucoup de justesse, on a appelé le Chat-Tigre. Pourquoi faut-il qu'après avoir rappelé des traits aussi durs de cette physionomie rébarbative, implacable, je sois forcé de répéter encore que les contemporains à qui il a manqué de connaître la personne physique de Robespierre ne peuvent en avoir une idée plus juste dans tout son ensemble de traits, de figure, d'habitudes, de coiffure [poudrée, soignée, de vêtements recherchés, qu'en regardant l'autre personnage qui, lui aussi, jouera, mais plus longtemps que Robespierre, un grand rôle sur la scène du monde, un rôle moins « primesautier » sans doute que celui du dictateur populaire de 1793; mais qui, quoique secondaire et presque toujours subalterne, est appelé à exercer une grande et trop malheureuse part d'influence dans les affaires de la France. Ce sont deux types originaux qu'il est précieux de ne pas perdre de vue : l'idée même pourrait en dispa-

raître, lorsque le second aura cessé d'exister. Je ne veux point anticiper sur les événements pour peindre dès ce moment le second personnage, en le faisant déjà connaître. Il viendra à son lieu et place et sera représenté par ses actions \

N'ayant pas obtenu un résultat plus satisfaisant de ma démarche auprès de Robespierre, la reprochant presque à Fréron, et me la reprochant à moi-même comme une bassesse ou du moins comme une faiblesse, ie résolus de m'adresser décidément au tribunal qui ne m'avait point encore manqué, à la Convention nationale elle-même.

Ma conscience et mon courage se montreront encore là. Je demandai qu'il fût fait un rapport général sur ma conduite dans mes différentes missions politiques et militaires, spécialement sur la dernière; je demandai qu'avant ce rapport mes dénonciateurs ne fussent pas seulement écoutés, mais appelés au Comité de Salut public.

Granet seul s'y rendit : il se désista et s'excusa ainsi que ses collègues, en m'assurant qu'ils avaient été trompés. Je le traitai avec mépris : le familier du Comité se sauva, n'étant soutenu par personne. Ce Granet dont je parle, ainsi qu'un certain Thibaudeau qu'on verra paraître plus tard, étaient, à cette époque de sans-culottisme universel, les deux personnages les plus remarquables par le négligé et la saleté de leurs vêtements ; ils ne paraissaient plus à la Convention qu'en sabots et en petite veste débraillée appelée carmagnole. Comme, après avoir affecté les goûts les plus populaires, il faut se distinguer par d'autres servilités quand arrivent de nouveaux pouvoirs, j'ai été peu surpris de voir dans la suite les mêmes sans-culottes de 1793, MM. Granet et Thibaudeau, l'un comme maire, l'autre comme préfet, rivaliser

1. Barras, dans ce passage, fait, comme un peu plus haut, allusion à Talleyrand. Voir tome II des Mémoires de Barras, chapitre xxx. (G. D.)

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