CHAPITRE XIX
n'avait plus dans le comité que Couthon et Saint-Just pour lui. Le premier but de son ambition paraissait d'abord de frapper ce qui restait ou renaissait de ceux qu'il croyait ses ennemis personnels, que sa haine regardait sans cesse. En tête de ceux qu'il avait marqués, paraissait Fouché, et comme au point où son démêlé personnel était arrivé, il ne pouvait manquer de succomber incessamment, l'on en avait conclu que Fouché devait être l'un de ceux qui porteraient les premiers coups à Robespierre.
Mais les raisonnements qu'on pouvait faire sur le danger que courait Fouché, n'étaient point des conclusions pour son courage. Il n'avait sans doute rien à regretter en fait d'ultrarévolution : il avait fourni toutes ses preuves dans le sens du système de la Terreur, mais il n'avait point rencontré juste la pensée de Robespierre, ou plutôt il l'avait rivalisée et blessée en le dépassant. Cette position de Fouché ne lui donnait pas en présence de son ennemi un caractère franc et net qui lui permît de l'attaquer en face. Robespierre avait dit à Fouché que « sa figure était l'expression du crime ». Fouché, loin de répondre, se l'était tenu pour dit ; chassé des Jacobins, il n'avait pu y reparaître; il n'osait plus se montrer même à la Convention, seulement il tripotait, intriguait, machinait en dessous de fort bon cœur et avec activité. Je l'envoyais chez les uns et chez les autres pour faire part de ce que nous savions des propositions de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon. La peur personnelle qu'il avait des triumvirs ne faisait qu'augmenter à ses yeux l'idée de leurs intentions hostiles. Tout ce qu'il redoutait déjà avec le plus de sincérité, sa politique l'exagérait encore avec ceux qu'il voulait exciter à prendre un parti. Levé dès le matin, il courait jusqu'au soir chez les députés de toutes les opinions, leur disant, à chacun : « C'est demain que vous périssez, s'il ne périt ». A ceux qui regrettaient Danton et qui étaient menacés par le ressentiment de ses bourreaux, Fouché
disait : « Demain nous pourrons être vengés, et demain seulement nous serons en sûreté ». Telle était l'impression de la terreur produite par Robespierre, qu'on a vu un membre de la Convention nationale, qui se croyait regardé par le Dictateur au moment oii il portait la main à son front d'un air rêveur, la retirer avec vivacité en disant : « Il va supposer que je pense à quelque chose ». Pour relever des esprits ainsi frappés, il fallait plus d'un discours qui présentât à chacun la question comme il pouvait la comprendre dans son intérêt. Rassemblant ainsi tous les sentiments contre Robespierre par son habile intrigue, on ne peut nier que Fouché ne fût d'une véritable ressource au milieu des éléments qui étaient là pour former un mouvement décidé contre les oppresseurs de la Convention.
Robespierre reprochait à Fouché d'avoir déshonoré la Révolution en exagérant toutes les mesures, et en érigeant l'athéisme en doctrine. « Non, Fouché, lui dit-il aux Jacobins, la mort n'est pas un sommeil éternel. » Il croyait le « tenir » encore, suivant son expression, sous le rapport de la probité, à laquelle Fouché était accusé de n'avoir pas été très sérieusement fidèle dans sa mission de Lyon, où, dès lors marchant en avant de son époque, il aurait pris certaines prélibations sur ce siècle corrompu. Des rapports, peut-être mensongers, étaient arrivés à Robespierre d'où il serait résulté que Fouché s'était, au milieu des démolitions de la ville condamnée par ses rigueurs, conduit à peu près comme les incendiaires qui font leurs affaires parmi les flammes. C'est là ce qui faisait prendre un ton si haut à Robespierre contre Fouché, parce que Fouché aurait commencé « à faire de l'argent », alors que dans la République personne n'y pensait encore, soit par l'effet de la Terreur, qui n'était point indulgente envers les voleurs, soit par un sentiment de probité véritable qui dominait les citoyens uniquement émus et préoccupés de la défense de la République. On racontait qu'au