‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 141 sur 230 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

« Allons, mes amis, plus de lois : nous sommes dans Vétat de nature^),... C'est ainsi que la reprochable conduite de Fouché avait encore exalté sa fièvre ordinaire, et lui avait fait franchir les derniers degrés de la pudeur. Il avait cru se préparer ainsi des titres, des trophées, et se ménager des arguments contre les accusations du Comité de Salut public, à son retour à Paris.

Mais Robespierre ne s'était point payé de ce luxe, de cette forfanterie et Ton peut dire aussi de cette réalité ultra-révolutionnaire, et même, dans les combinaisons de réaction qu'il avait déjà dans sa tête, et lorsqu'il voulait, en affichant la modération, attirer à lui les vrais aristocrates, prêtres et nobles de l'ancien régime, il lui convenait merveilleusement que Fouché se fût conduit d'une manière aussi extravagante, pour l'accuser avec plus de force. Robespierre avait dit au comité, avant d'en sortir, que « l'impunité de Fouché était un de ses griefs ». 11 avait continué ce thème aux Jacobins, en le faisant expulser. On voit que la position de Fouché était bien, à cette époque, l'une des plus menacées. J'ai dit précédemment comment Fouché, comment Tallien avaient, chacun de leur côté, fait une démarche de déférence et de respect auprès de Robespierre; comment l'un et l'autre, ainsi que Fréron et moi, n'avaient obtenu qu'un silence absolu, un refus de toute explication, de toute parole, qui ne fut exprimé que par ce silence même. Les choses avaient été toujours en s'aggravant : il n'y avait plus moyen de se réconcilier, même en se trompant. Les inimitiés n'étaient pas seulement déclarées, mais proclamées à feu et à sang. Malgré toute la prudence de Fouché, une lettre de sa main avait été surprise, contenant notamment cette ligne adressée à un collègue de la Convention : « Avant quinze jours, Maximilien aura cessé d'exister ou nous ». Ainsi le débat ne pouvait finir que par la ruine des uns ou des autres : il fallait vaincre ou périr.

Alors même que Fouché ne pouvait échapper à la néces-

site de se défendre, il n'était pas dans sa manière de le faire ouvertement. Les moyens obliques, ceux de l'intrigue perpétuelle et souterraine, dont il avait fait l'apprentissage à l'Oratoire, voilà ce qui lui était familier; et comme tout sert en ménage (sic), et que, dans une conspiration surtout, qui n'est elle-même qu'une intrigue plus sérieuse que d'autres, l'habileté et la manœuvre sont des éléments nécessaires, on voit que Fouché devait être, sinon par courage, au moins par ses agences, un coopérateur utile dans ce qui allait se passer. Il a, depuis, prétendu être celui qui avait porté les coups mortels à Robespierre : le fait est que, pour se dérober à sa colère et, s'il l'eût pu, à sa mémoire implacable, Fouché ne paraissait plus à la Convention nationale, et ne couchait plus chez lui; seulement, le soir, sous divers déguisements, il faisait sa ronde chez les collègues qui étaient occupés de préparer la défense contre Robespierre, et Fouché portait et rapportait activement de l'un à l'autre l'information de ce qui avait lieu, et les commissions que les événements rendaient nécessaires de faire faire avec dextérité pour nouer les intelligences que nous formions, en attendant le moment, qu'on ne pouvait fixer, de frapper le coup décisif.

8 et 9 Le moment de la crise approchait; le 8 Thermidor, Robes-

Thermidor . ^ ' 1 f ' «11*

an II. pierre, dans le nuage desidees contraires qui 1 assiégeaient, crut devoir préluder à la Convention par un discours aussi long que vague, mystérieux et menaçant. Ecouté dans un profond silence, il n'obtint pas l'approbation de l'assemblée. Plus confiant dans les Jacobins, et assuré d'y avoir raison, il se rendit le soir à ce théâtre de ses triomphes ordinaires et non contestés, et il y prononça de nouveau le discours que la Convention nationale avait désapprouvé. Des députés présents dirent que Robespierre était un dominateur qui voulait élever autel contre autel, et renverser ce qu'il y avait de plus sacré. Ces députés et des citoyens furent insultés par le peuple des Jacobins. Collot et Billaud, qui avaient cru pouvoir soutenir

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