‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 142 sur 230 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

le combat, même dans l'arène qui appartenait exclusivement à Robespierre, firent un reproche à ce dernier de ce qu'il n'avait pas communiqué son discours au Comité de Salut public, où il ne siégeait plus depuis près de deux mois. Ces réflexions parurent plus qu'impertinentes envers le haut personnage : elles soulevèrent les Jacobins. Le bruit fut extrême, et les deux députés, poursuivis par les huées, abandonnèrent la tribune, où Coutlion monta aussitôt pour faire l'éloge du discours attaqué et de son auteur. Il dénonça la conspiration du Comité de Salut public contre la liberté, il considéra comme autorité politique l'opinion qui émanait des Jacobins : la société, violemment agitée, mit à la porte le député Brival; plusieurs membres de la Convention nationale furent en même temps forcés de s'esquiver. Le Comité de Sûreté générale avait demandé copie du discours de Robespierre : elle fut refusée. Le tumulte ne faisait que s'augmenter, et promettait d'être bien autrement sérieux pour le lendemain.

Le 9 Thermidor, Vadier ouvrit l'attaque dans la Gonven- 9 Thermidor tion de la manière la plus singulière : il accusa Robespierre de s'être opposé aux mesures que les comités avaient voulu prendre contre les conspirateurs. Cambon se réunit à Vadier : « Robespierre, dit-il, ne s'était-il pas opposé au décret sur les rentiers? » Barère attendait, pour prendre un parti, qu'il pût le faire sans danger, quand on vit arriver, d'un air profond et concentré, le collègue Saint-Just. Il parut à la tribune, et commença ce discours, paraphrase de celui de Robespierre, qui, la veille, avait causé tant d'agitation. Tallien l'interrompit : « Il faut déchirer le rideau qui couvre tant de crimes », s'écria-t-il. Robespierre se croyait encore maître absolu de la tribune, dont il disposait depuis si longtemps d'une manière exclusive : quel est son étonnement, lorsqu'il s'y présente à son tour, de n'y pouvoir obtenir la parole. C'était Collot qui présidait la Convention; il était, par sa vigueur, lun des plus capables de tenir tête à Robes-

pierre; il en reçut le choc avec fermeté, jusqu'à ce que Billaiid-Varennes d'abord, puis Tallien vinrent soutenir ^e combat en énonçant contre Robespierre, chacun à leur manière, les reproches les plus inattendus. L'éternel accusateur de tout le monde était abasourdi de la position (l'accusé où, pour la première fois, il se trouvait lui-même, et il ne tarda pas à perdre la tête, puisque, se tournant à la fois de tous les côtés, après avoir promené ses regards incertains sur les diverses parties de l'assemblée, il crut pouvoir les arrêter sur le côté droit de l'assemblée : il en invoquait les membres avec la plus humble douceur, en les appelant « hommes purs », et il traitait de « brigands » les députés de la Montagne, quand, de toutes parts, des clameurs s'élevèrent, et sa voix fut couverte par ces mots : « A bas le tyran! A bas le nouveau Gatilina! » Thuriot venait de remplacer Collot au fauteuil. Robespierre se tournant avec fureur vers celui-ci : « Président des assassins, s'écrie-t-il, je te demande la parole ». Thuriot la lui refuse et agite la sonnette avec une violence supérieure à tous les efforts de Robespierre. Quelques voix de députés s'avançant vers lui avec le geste de la menace se font entendre : a Tais-toi, bourreau : le sang de Danton te coule dans la bouche, il t'étouffe ». De toutes les parties de la salle, surtout de celle oii siègent les membres du gouvernement, on réclama le décret d'accusation contre Robespierre : le décret fut rendu.

On a remarqué que pendant qu'on mettait aux voix le décret d'accusation contre Robespierre, il roulait entre ses mains un canif tout ouvert; il regardait la tribune comme invoquant encore, même alors qu'il ne pouvait plus parler, ces adhésions populaires, instruments de sa puissance, qu'il avait depuis si longtemps obtenues par ses discours. Voulait-il se tuer avec ce canif qui avait suffi à Yalazé, l'une de ses victimes? Était-ce le courage qui manquait à Robespierre, ou avait-il conservé l'espérance de triompher encore?

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