‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 143 sur 230 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Cette espérance pouvait être très fondée. La Convention était remplie ce jour-là de ses partisans. Ils avaient reflué des Jacobins oii, la veille, ils avaient fait le serment de se réunir. Les juges du Tribunal révolutionnaire, les jurés, l'état-major d'IIenriot, occupaient avec impudence l'intérieur même de la salle. Soit que la cause de Robespierre fût dans le fanatisme sincère ou dans le calcul de la peur de tous ces individus exercés au crime, il n'est pas moins certain qu'ils étaient là, attendant les victimes que Tentâtes leur aurait livrées, et que Robespierre n'avait qu'un mot à dire, un signe à faire, pour faire égorger la Convention nationale : mais Robespierre était vaincu déjà dans ï « organe » de sa puissance; sa voix était exténuée, ses paroles étouffées par des cris supérieurs à tous les siens. Robespierre n'avait pas à sa disposition l'action militaire que peut obtenir le geste seul du commandement. Il n'avait pas assez d'audace pour lever un pan de sa robe comme Romulus (sic) ou pour frapper comme Sylla. Il lui fallait non un tribunal digne de cette haute mission que semble exprimer la dénomination d'interprète des lois : il lui fallait un fantôme de légalité nominale derrière lequel il dirigeât toutes les rigueurs agréables à ses passions haineuses, et qui lui laissât le refuge de pouvoir dire encore qu'il avait agi régulièrement, afm qu'on fût obligé d'agir aussi régulièrement envers lui. Mais quelle régularité et quelle garantie présentait cette prétendue forme pour les autres, lorsqu'un seul était maître de tout? Et d'ailleurs, dans tout ce que font ou ne font pas ces créatures monstrueuses, aux divers moments de leur cliute comme à celui de leur élévation, qui peut assurer la véritable raison de leurs pensées et de leur décision? L'heure fatale a sonné pour eux : dénués de la force des autres sans laquelle ils n'auraient jamais rien pu, réduits à eux seuls, ils ne sont réellement plus rien. Telle est en ce moment la condition de Robespierre; le voilà décrété d'accusation. Le Dictateur est

soumis à la loi commune. Le décret d'accusation est demandé aussi contre Saint-Just. Celui-ci, depuis qu'il était monté à la tribune, ne l'avait point quittée malgré l'interruption qui en aurait précipité tout autre. Il était seulement descendu de quelques degrés, puis, remonté pour reprendre le fd de son discours, il n'avait pu ajouter un mot aux deux seuls qu'il avait fait d'abord entendre; immobile, impassible, inébranlable, il semblait tout défier par son sang-froid. Lorsque le décret d'accusation fut prononcé, il fallut bien changer d'attitude. Le Bas, collègue de Saint-Just aux armées, demanda à partager le sort des accusés.

Robespierre jeune voulut aussi qu'on ne séparât pas sa cause de celle de son frère, et le décret fut prononcé contre les deux Robespierre, Le Bas, Saint-Just et Couthon. Une grande rumeur se manifeste aussitôt; les accusés protestent, tandis que les cris : « A la barre I » sont mille fois répétés. Le président ordonne aux huissiers de les y faire passer : les huissiers hésitent. La force armée est appelée : elle hésite de même. Robespierre et ses adhérents sont traînés en prison.

La terreur inspirée par le nom de Robespierre est telle, que dans deux prisons où il est mené, au Luxembourg comme à la Conciergerie, le geôlier refuse de lui ouvrir les portes : il voulait être absolument reçu et, comme Socrate, obéir à la loi. Cette conduite était sans doute très prudente et menaçait la Convention nationale d'un grand embarras : comment, en effet, aurait-elle pu faire juger celui qu'elle ne pouvait accuser que d'avoir débité à une tribune des paroles qu'elle avait écoutées avec assentiment et qu'elle avait transformées en décrets.

Heureusement, par la suite, Robespierre va se trouver en désobéissance, en insurrection. On le mène en triomphe à la Commune.

Dans l'incertitude qui agita si violemment l'assemblée jus-

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