‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 144 sur 230 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

qu'à son issue, on voyait l'un des membres les plus fameux du Comité de Salut public, ne sachant pas encore qui serait le vainqueur, monter à la tribune avec un discours qu'il avait préparé contre le vaincu. Mais, la question devenant fort indécise et paraissant même tourner dans un sens tout contraire à ce qu'il avait supposé, l'orateur descendait de la tribune et, saisissant une plume dans l'écritoire des secrétaires de l'assemblée, il rayait avec rapidité ce que l'issue du combat paraissait lui commander; puis, la chance se tournant encore, il recommença à rétablir ce qu'il venait d'effacer : et pendant le temps que dura le débat, on le vit successivement faire plusieurs fois la même opération. A ce trait, qui ne reconnaît pas Barère? ai-je besoin de le nommer?

Avant Thermidor, j'avais pressé les comités de destituer le commandant Henriot et La Valette, son adjoint, que je soupçonnais de complicité avec ceux qui voulaient renverser la Convention nationale. On avait rejeté ma demande. L'événement vint prouver si j'avais eu raison. Henriot était l'âme damnée de Robespierre. En apprenant la catastrophe de son maître, le sicaire avait volé à son secours à la Commune, lui avait fait déférer les plus grands honneurs, et avait déclaré que le peuple tout entier appartenait à Robespierre; il regardait comme son premier devoir de demander les ordres de l'auguste persécuté. La Commune, sans que Robespierre même le sollicitât, mais par prévenance anticipée et par ce dévoûment dont la Terreur était le principe, ordonna au général Henriot, qui commandait à peu près quinze mille hommes armés, d'aller bloquer la Convention, de la mettre en chartre privée, et d'empêcher toute délibération.

Henriot, fort de cette autorisation, marche sur l'assemblée : il s'empare du lieu des séances du Comité de Sûreté générale.

(Ses membres et ceux du Comité de Salut public, qui auraient dû rester à leur poste, et prendre les mesures que la circonstance exigeait, s'étaient sauvés à la Convention.)

Ilenriot se porte ensuite dans la cour du palais des Tuileries, s'empare des canons d'honneur placés à la porte, et les dirige sur la Convention : dans une situation aussi désespérée, rassemblée retrouve son énergie.

Mécontent de toutes les décisions dont j'étais le témoin, j'avais d'abord refusé aux comités de prendre le commandement de Paris qu'ils m'avaient proposé : « Vous avez, leur avais-je dit, des généraux : qu'ils montent à cheval; montez-y vous-mêmes pour défendre la patrie, que vous avez compromise. » Et laissant là ces hommes tout à l'heure insolents et cruels dans la prospérité de leur pouvoir, maintenant lâches dans le péril, j'étais allé prendre séance à la Convention : ses membres, calmes sur leurs chaises curules, y attendaient une mort presque certaine. Je fus entouré, questionné sur les mesures des comités, par qui l'on savait que j'étais demandé; je répondis : « Ils sont morts avant d'être frappés ». C'est dans ce moment même qu'ils entraient. Après avoir exprimé leurs craintes sur la sûreté de la représentation nationale, ils proposèrent ma nomination de général en chef de l'armée de l'intérieur et du commandement de Paris que je leur avais refusé tout à l'heure. La Convention nationale, se levant en masse, prononça le décret, qui fut rendu à l'unanimité.

Je n'apercevais que de bien faibles moyens pour repousser l'audace des rebelles; ils étaient maîtres de nos canons et bloquaient toutes les issues du palais des Tuileries; il n'y avait point lieu à discussion dans un pareil moment : il fallait agir; mais pour agir, il fallait, au défaut des moyens qui nous étaient enlevés, une double confiance de la portion des des citoyens et des députés déterminés à ne plus vouloir subir Robespierre. La Convention, se levant encore en masse, me témoigna la plus généreuse confiance. Tous mes collègues, les uns me serrant la main, les autres m'embrassant, me dirent qu'on comptait sur cette nouvelle preuve de mon dévoûment à la patrie. J'acceptai donc la tâche, qui

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