CHAPITRE XIX
sans doute pouvait être considérée comme dangereuse, puisque le glaive était tiré, et que la question était de triompher ou de périr. Mais cette question n'était-elle pas, pour nous, celle de tous les jours? Chacune de nos séances n'étaitelle pas un combat à mort, seulement quelquefois sourd et prémédité et venant se terminer presque sans honneur par le coup de la guillotine? Si, du moins, la chance pouvait n'être pas sans quelque g-loire! C'était au moins les armes à la main que nous succomberions, si telle était la fatalité, nous ne devions point prétendre l'éluder. Il fallait la remercier encore de nous faire périr sur un champ de bataille plutôt que sur un échafaud.
On peut avoir quelque étonnement de mon hésitation dans le premier instant, et l'on a droit de m'en demander la raison. Je réponds avec franchise que cette espèce d'hésitation pouvait tenir à la connaissance que j'avais de la valeur individuelle des personnes des deux partis. Quelle était vraiment la nuance qui différenciait entre eux les membres des comités qui se trouvaient aux prises? Les uns valaient-ils plus ou moins que les autres, sous le rapport de l'humanité? Que reprochaient Saint-Just et Robespierre à Billaud et Collot? Que reprochaient à Saint-Just et Robespierre Collot et Billaud? Ils s'accusaient réciproquement de choses également fausses et supposées, car sous le rapport de l'opinion politique et de l'intégrité, comme on l'entend dans le sens moral, on peut dire que les uns et les autres étaient ég-alement irréprochables; mais où ils étaient également reprochables et coupables au dernier point, c'était dans leur système cruel et sans pitié contre l'espèce humaine tout entière, que, comme Danton le leur avait dit en mourant, les membres des comités « avaient mise en coupe réglée ». C'était dans la disposition perpétuelle et sans relâche qu'ils faisaient de l'instrument de la mort contre les créatures les plus innocentes, les moins offensives de la société et de la République ; c'était, s'il peut
y avoir quelque chose de plus coupable que de frapper l'innocence même, c'était de choisir encore leurs ennemis personnels, avec une prédilection et une joie toute particulières pour les faire périr sur des échafauds. Enfin, de quelque côté que je regardasse, je puis dire que sous le rapport des individus et celui de la différence d'un système meilleur au profit de l'humanité, je ne voyais rien qui pût déterminer un choix entre Robespierre et Billaud.
Une réflexion cependant fut la cause d'une résolution prise aussitôt après ma nomination prononcée par la Convention nationale : d'abord il n'était pas possible que mon âme ne fût pas profondément émue de cet hommage rendu à mes sentiments et à mon caractère, dans les honneurs d'un danger commun; en même temps, et déjà, mon cœur était très sincèrement d'accord avec la partie de mes estimables collègues qui s'étaient prononcés de la manière la plus formelle contre Robespierre, malgré les appels hypocrites qu'il avait tenté de faire à ce qu'il appelait pour la première fois « la partie saine de la Convention », contre ses collègues qui croyaient avoir marché jusqu'alors avec lui, et qu'il lui convenait en ce moment d'appeler des « brigands ». Je me disais encore à moi-même, dans cette rapide réflexion, qu'à égalité de méchanceté de ceux avec lesquels il fallait marcher en ce moment, leur adversaire le plus redoutable par le prestige était certainement ce Robespierre, dont le talisman révolutionnaire formé d'une longue suite d'années de caresses assidues faites au peuple et de triomphes consacrés par l'opinion vulgaire, présentait la plus insurmontable difficulté et les conséquences les plus terribles et les plus incalculables, si nous ne venions pas à bout de nous en débarrasser. Cet ensemble de pensées tumultueuses et de considérations, que je raisonne aujourd'hui à tête froide, beaucoup plus positivement que je ne pouvais sans doute le faire alors, furent celles qui me dirigèrent et me firent