‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 152 sur 230 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

il fallait s'en tenir là, et ne pas se traîner sur le souvenir, et multiplier la plainte des malheurs qu'on n'avait point empêchés ; il fallait marcher enfin d'un pas ferme à l'accomplissement de sa destinée, l'établissement de la République.

A la suite du rapport de Barère, et dans ce système de mensonges destinés au peuple, et que les gouvernements les plus différents semblent se passer de l'un à l'autre, dans la même vue de déception, les comités répandaient le bruit que les détenus du Temple, que les infortunés enfants de Louis XVI s'étaient évadés. Je me rendis à la prison. Je visitai le prince; je le trouvai fort affaibli par une maladie qui le minait évidemment; il était couché au milieu de la chambre, dans un petit lit qui n'était guère qu'un berceau; ses genoux et ses chevilles étaient enflés. Il sortit de l'assoupissement où je l'avais trouvé en entrant, et me dit : « Je préfère ce berceau, où vous me voyez, au grand lit que voilà; du reste, je ne dis point de mal de mes surveillants. » Et en parlant ainsi, il me regardait et les regardait alternativement : moi, pour se mettre en quelque sorte sous ma protection; eux, pour prévenir le ressentiment qu'ils auraient pu avoir de ses reproches, s'il m'en avait présenté contre ses oppresseurs, aussitôt que je ne serais plus là pour le défendre. (( Et moi, m'écriai-je, je porterai de vives plaintes sur la malpropreté de cette chambre. » Je montai chez Madame; la sienne était un peu moins indécemment tenue. Madame s'était habillée de bonne heure, à cause du bruit qu'elle avait entendu pendant la nuit. J'ordonnai que les deux enfants de France pussent se promener chaque jour dans les cours de leur prison; sur le compte que je rendis au Comité de Salut public, j'obtins que des médecins examinassent le jeune malade, et qu'ils fissent leur rapport. Les médecins, parmi lesquels se trouvait M. Dussault, déclarèrent la maladie très grave. En accordant aux deux prisonniers la promenade du soir et du matin, je voulus qu'on adjoignît au gardien chargé

de soigner le fils de Louis XVI deux femmes qui préviendraient ses besoins, et veilleraient surtout à la salubrité de son local. J'ai appris depuis, par un commissaire du Temple, que mes ordres n'avaient point été exécutés.

Le Tribunal révolutionnaire, auquel Robespierre et ses complices avaient été renvoyés par les comités pour constater l'identité, se croyait de nouveaux droits à l'existence et à la permanence de ses pouvoirs. Les bourreaux ne lâchaient pas leur proie : on m'informa que des condamnés la veille du 10 Thermidor étaient restés à la Conciergerie et que Fouquier-Tinville, se conduisant toujours en maître, allait faire partir deux charrettes pleines pour le lieu du supplice. Je courus au Palais de Justice : la place et la cour étaient occupées par de nombreux rassemblements de peuple de tout sexe. J'étais achevai, escorté de mon état-major. Je m'arrêtai au bas du grand escalier, et je chargeai quatre officiers de m'amener Fouquier-Tinville. Il arriva fort humblement près de moi; dès qu'il parut: « Découvrez-vous devant le peuple », lui dis-je, et j'ajoutai : « Je viens d'apprendre qu'on doit conduire à la mort deux charretées de condamnés; que des accusés, maintenant en jugement dans la séance que vous présidez, ont encore la même destination. Aucune exécution ne peut avoir lieu sans mon autorisation : je vous la refuse, et vous ordonne, ainsi qu'à vos juges et jurés, de suspendre vos délibérations. Exécutez mes ordres, sous peine de punition militaire. » De bruyants applaudissements couvrirent mes paroles, et leur donnèrent force d'exécution. Le même peuple qui allait suivre à l'échafaud les charrettes fatales peut-être encore avec des cris d'adhésion, comme les jours précédents, paraît heureux de m'entendre et sympathise au sentiment d'humanité qui sauve des victimes. Fouquier- Tinville tremblant répondit : « Je n'ai agi que d'après les instructions qui m'ont été données par les comités de gouvernement, qui, ce matin encore, m'ont fait adresser des listes

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