CHAPITRE XIX
de prévenus; dès ce moment, citoyen représentant, général, je me conformerai à votre volonté impérative. »
Je me fis place au milieu de la foule, et courus au Comité de Salut public. Déjà Fouquier-Tinville m'y avait devancé. C'était bien l'homme qui s'était dépeint à moi-même, un mois auparavant, dans l'antichambre du Comité de Salut public, me démontrant qu'il n'était qu'un instrument, et l'on voit, dans ce moment même, comme il se sentait pressé de l'aiguillon terrible des membres du comité qui l'avaient jusqu'alors mis en mouvement ; il croyait n'avoir pas encore leur permission de prendre un instant de repos. Voilà bien les effets et, si l'on peut ainsi dire, les ricochets de cette Terreur renvoyée toujours de l'un à l'autre, par ceux qui lui obéissent alors qu'ils ont l'air de lui commander.
La discussion avait commencé dans le comité sur la nouvelle apportée par Fouquier-Tinville, et elle était même violente. On blâmait la suspension de la justice, obtenue militairement : « La Convention nationale décidera, m'écriai-je : je vais soumettre à son jugement suprême nos actes respectifs. » Ma détermination épouvanta le comité : ses membres s'empressèrent de me dire, avec une douceur tout à fait nouvelle : « Tu t'emportes pour une simple observation. Nous ne blâmons pas ta conduite, nous approuvons même ce que tu as fait : mais c'est illégal. »
J'avais cependant gagné mon procès en arrachant les victimes déjà placées sous le couteau de la guillotine. Aurais-je obtenu la même victoire si parmi les membres de ce comité eût encore siégé Robespierre? C'est une question qu'il serait peut-être difficile de résoudre positivement, puisqu'elle reste hypothétique.
Sans vouloir noircir Robespierre plus qu'il n'est par ses actes bien incontestables, je crois pouvoir avancer que la tentative d'humanité que les membres du comité appelèrent illégale, mais qu'ils laissèrent subsister, aurait pu rencon-
trer un obstacle supérieur, s'il se fût trouvé qu'en venant contrarier une volonté du Comité de Salut public, j'eusse dû rencontrer en tête une volonté personnelle de Robespierre. J'ai déjà exprimé toute mon opinion sur les collègues qui venaient de l'attaquer. Ils avaient coopéré à terrasser l'homme si justement odieux; j'ai déclaré que, selon moi, ils n'étaient pas au fond moins cruels que Robespierre, mais celui-ci était la clef de voûte. Ses collègues survivants auraient eu probablement encore le goût de continuer les cruautés de la Terreur, dans toute sa plénitude, mais ils n'en avaient plus la force. Il était prouvé par l'état des choses, telles qu'elles se présentaient seulement depuis vingt-quatre heures, que la grande puissance des membres du Comité de Salut public avait consisté surtout à être les complices ou les soldats de Robespierre; qu'ils étaient devenus beaucoup moins redoutables depuis qu'ils n'avaient plus leur chef, et qu'ils seraient bientôt impuissants à eux seuls, du moment qu'ils l'avaient perdu. Rien ne pouvait remplacer ce chef; il était lui-même le premier représentant du système incarné de la Terreur; il était la Terreur elle-même, car tout ce qu'elle fera dans la suite pour se survivre, ne fera que lui attirer de nouvelles défaites. C'est un dernier souffle qui pourra s'exhaler; mais ce seront les débats de l'agonie. On verra plus tard des convulsions semblables avec la disparition d'un chef beaucoup moins différent de Robespierre que lui et les siens ne veulent le laisser croire [Napoléon]. Il aura sans doute fait l'application de son système avec plus de développements, sur une plus grande échelle, avec plus de broderies politiques et militaires : mais ce chef aussi disparaîtra; ses partisans voudront inutilement être ses héritiers et ses continuateurs; il est heureux que de pareils chefs d'école ne puissent être tout à fait remplacés.
J'avais évité tout combat, et cependant j'avais réussi à rétablir la Convention nationale dans la plénitude de son