CHAPITRE XIX
traites. Il passait pour en avoir fait autant lors de l'inventaire de l'armoire de fer. Ce pouvait être dans une vue historique et pour sauver du néant des pièces propres à établir la vérité; mais la vérité n'est qu'une et ne peut être mutilée. II fallait donc ne pas faire une publication incomplète de tout ce qui devait la servir, ne pas donner la préférence à ce qui pouvait nuire à ses ennemis personnels. Courtois commit surtout la faute de négliger les points de vue les plus élevés, d'omettre des faits généraux dont la réunion seule pouvait présenter l'ensemble qui peignît l'époque. C'en était certainement une extraordinaire, même dans ses plus tristes rapports, que celle qui avait précédé le 9 Thermidor, et quoiqu'elle paraisse si facilement explicable par les passions des hommes, par leurs prétextes et leurs raisons en présence d'un ennemi extérieur, toujours y a-t-il dans les causes qui avaient amené un pareil état de terreur universelle quelque chose encore de mystérieux et qui ne pourra être trop interrogé par les philosophes, comme par les publicistes, avant de décider si ce fut là une anomalie dans l'histoire de Thumanité. Courtois, qui n'avait pas assez de portée pour concevoir son travail sous ce grand rapport, n'a guère exposé que des individualités, se référant elles-mêmes à la personne de Robespierre, et sans pénétrer sa politique. Quelle était-elle au moment même de sa mort? En eut-il jamais une, je veux dire un système? Toute son élévation s'explique-t-elle par ce mot de Cromwell : « On ne va jamais si loin que lorsqu'on ne sait pas où l'on va ». On a dit que Robespierre était mort en réaction, et par cela on a entendu que, fatigué, effrayé des excès où la Révolution était arrivée, il aurait voulu les arrêter; mais comment concilier avec un pareil dessein tout ce que présente de contraire à cette idée même son dernier discours : « Nous n'avons pas été trop sévères, j'en atteste la République qui respire.... On parle de notre rigueur, et la patrie nous reproche notre faiblesse. On veut détruire le gou-
vernement révolutionnaire, pour immoler la patrie aux scélérats. Ce gouvernement est la marche sûre et rapide de la justice; c'est la foudre lancée par la main de la liberté contre les crimes. 11 ne s'agit point d'entraver la justice du peuple par des formes. La loi pénale doit avoir nécessairement quelque chose de vague, puisque, le caractère actuel des conspirateurs étant la dissimulation et l'hypocrisie, il faut que la justice puisse les frapper sous toutes les formes. Une seule manière de conspirer rendrait illusoire et compromettrait le salut de la patrie. Il faut écraser toutes les factions ennemies de l'autorité nationale, pour élever sur leur ruine la puissance de la justice et de la liberté ».... Dans un catéchisme écrit de sa main : « Quand le peuple sera-t-il éclairé? Quand il aura du pain, et que les riches et le gouvernement cesseront de soudoyer des plumes et des langues perfides pour le tromper; lorsque l'intérêt des riches sera confondu avec celui du peuple. — Quand leur intérêt sera-t-il confondu avec celui du peuple? Jamais.... » Dans d'autres pièces imprimées à la suite du rapport de Courtois, ce passage qui est toute sa pensée : « Un rapport vaste qui embrasse tous les conspirateurs, qui montre toutes les conspirations réunies en une seule; que l'on y voie des fayettistes, des royalistes, des fédéralistes, des hébertistes, des dantonistes (Rousselin et autres) ».
Qui jamais a pu croire que ces derniers actes et ces dernières paroles de Robespierre permissent de soupçonner un retour à la modération? Tout est là sans doute très vague et fort incohérent; mais ce qui ne l'est nullement, et ce qui est d'une évidence affreuse, c'est que Robespierre, toujours dévoré de bile et de haine, pensait plus que jamais à se défaire de ses ennemis, ou de ce qui lui paraissait l'être, de ceux qu'il appelait de ce nom. Son imagination féroce en multipliait tous les jours le nombre. On a parlé du dévoûment fraternel que lui avait témoigné son frère en périssant