CHAPITRE XIX
avec lui le 9 Thermidor. Mais ce dévoûment était beaucoup plus celui de l'association des partis, que la suite d'un sentiment fraternel. Courtois n'a point calomnié Robespierre, en disant qu'il n'avait pas d'entrailles même pour ses parents. Les lettres que sa sœur lui écrit sont l'expression de la douleur et du désespoir.... C'était cependant et l'on peut dire que c'est encore (car Je crois qu'elle a survécu), que c'est encore, dis-je, une personne pleine de modération et de vertus, à qui ne peuvent être imputés les torts qui nécessitèrent sa séparation d'avec son frère.
Paris ne pouvait manquer d'être fort agité à la suite d'une tourmente aussi orageuse que celle qui venait d'occuper toutes les autorités et la population pendant trois journées. Lorsque le combat a délivré d'un principal ennemi, chacun se représente avec toutes ses prétentions.
J'ai quelquefois raconté au coin du feu les exploits ou, si l'on aime mieux, les aventures de ma vie : raconter est le droit de tous ceux à peu près qui ont vécu. Les uns en usent plus sobrement que les autres. J'ai vu les militaires exceller en ce genre narratif; mais dans la narration, comme en tout, chacun porte son caractère. J'en ai donc entendu récitant avec satisfaction les batailles auxquelles ils avaient eu part, celles même auxquelles ils n'avaient point assisté. Ces derniers surtout rapportent tout à leur courage et à leur génie, voulant qu'il n'y ait pas eu un mouvement, une évolution heureuse qui n'ait été la suite de leur calcul et de la combinaison la plus fortement préméditée : tout ce qui a réussi était leur ouvrage. J'en ai entendu d'autres, qui auraient eu plus de droits à se targuer de leurs conceptions dans les événements qui les ont couronnées, dire avec ingénuité : « Nous savons bien pourquoi nous voulons gagner la bataille, comment nous nous y prenons pour cela, combien nous désirons et même nous espérons quelquefois; mais nous ne savons pas toujours comment se gagne la bataille qui devient
notre gloire. C'est quelquefois un capitaine, quelquefois même un lieutenant qui s'avancent et décident l'affaire par un mouvement heureux, par une improvisation, par une inspiration. L'ennemi lâche pied, cède le terrain. Si tu recules, j'avance; si tu avances, je recule. On avance, et l'on crie que la bataille est gagnée : elle l'est effectivement, puisque le terrain reste à celui qui s'appelle vainqueur. Voilà toute la guerre, m'ont souvent répété les hommes les plus habiles à la guerre. Les vaincus sont beaucoup les morts, et les vainqueurs, en tout comme à la guerre, sont ceux qui survivent. »
Ces réflexions se sont présentées déjà à moi bien des fois; j'ai pu les faire au siège de Toulon, et depuis ce siège, lorsque j'ai vu prodiguer avec si peu de justice l'honneur de toutes les opérations et du succès même de la reprise de Toulon à un homme qui d'ailleurs y avait assisté, mais qui cependant n'était nullement le général en chef qui l'avait dirigée, ni les représentants du peuple qui l'avaient ordonnée.
Dans la journée du 9 Thermidor, dont je n'ai fait un récit aussi sommaire que parce qu'elle se trouve écrite partout, et qu'elle sera un sujet éternel d'entretien pour les races futures, je viens d'avoir quelque part à une opération qui, quoiqu'elle se soit passée dans les murs d'une ville oii se trouve une grande population bourgeoise, quoiqu'elle n'ait point eu lieu en présence des armées étrangères, peut cependant se mesurer avec toutes les opérations militaires les plus difficiles. J'ose dire que la bataille du 9 Thermidor, dans ses mouvements, ses incertitudes, les périls de ceux qui y ont été engagés, que cette bataille peut être comparée à toutes celles qui venaient de se livrer à la frontière contre la coalition. Eh bien, je n'ai jamais réclamé le rôle que j'y avais joué, et j'ajoute, sans modestie fausse, que je n'ai point eu à le réclamer, car on m'y a fait une part assez grande pour que je n'eusse rien à y envier. C'est dans les journaux du temps